LIV. XXVI
pendre en présence du danger cominuB , de poster une armée aux défilés et de ne laisser entrer aucun Tcutsch en Italie;
An moment même où les Lombards se mettaient en mouvement pour assurer leur liberté contre tout danger, un crime effroyable dans le Teutschiand vint frapper les esprits d'une stupéfaction d'autant plus grande quMl était moins explicable. Le duc Ludwig de Bavière , bienfaiteur actif de son pays , fut assassiné. Un homme que personne ne doit avoir connu lui enfonça, sur le pont do Kehiheim , un poignard dans le cœur. Le meurtrier fut saisi ; mais aucune tortnro ne put, à ce que Ton assure, lui arracher un aveu. 11 est donc incertain s'il fut gagné par quelqu'un pour commettre ce crime , on s'il l'exécuta de son propre monvement. Des contemporains n'ont pas eu honte de nommer Temperenr Friedrich comme instigateur de l'assassinat. Le coupable doit avoir été an élève du Vieux de la Montagne, avec lequel Friedrich , sans doute pendant son séjour dans la TeiTe-Sainte , avait fait alliance, et qui, en fidèle allié, avait Yoalu venger les offenses faites à l'empereur. Mais on ne cite aucune offense , et il faut se contenter de l'assurance que Friedrich nourrissait de la défiance contre le duc. D'autres , et surtout dQs écrivains modernes , n'ont pas mis pins de scrupule à charger le roi Heinrich de ce crime , quoique Ton ne voie pas trop comment ce malheureux jeune homme .aurait espéré servir ses affaires par un si monstrueux i^ttentat, ni comment il eût été en état de trouver un homme tout prêt à prendre pour lui-même l'horreur et la honte , et h se laisser couper en morceaux. Probablement le fils est innocent autant que lepère, et l'assassinat du duc Ludwig s'accomplit d'une tout antre manière qu'il ne se trouve dans les relations (4). Au reste, la situation de la Bavière n'empira point par la mort de Louis ; car son fils unique Otto , qui lui succéda comme duc en Bavière et palatin du Rhin , d'après le droit héréditaire , le surpassa en intelligence et en capacité , et la descente de Louis au tombeau n'eut aucune influence remarquable sur les affaires générales de l'empire.
An mois de novembre, Terapereur Friedrich arriva dans Ravenne avec une suite brillante , mais sans armée ; soit que d'abord il ne se fût proposé qu'une négociation, pour tenter
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les Lombards et se mettre bien an courant de la situation du pays, particulièrement pour connaître le côté faible de la ligue ; soit qu'il eût renoncé à ses desseins primitifs , à la non* velle des événements de Lombardie. Toutefois il ne trouva que peu de députés des villes lombardes; et son fils Heinrich, ainsi que les princes teutschs qui s'étaient résolus à l'accompagner, ne parurent point , parce que les Lombards tenaient encore cette fois les passages occupés. Ped à peu , seulement quelques Teutschs isolés et déguisés parvinrent jusqu'à lui à travers de grandes difficultés. Il n'y avait donc pas possibilité de diète solennelle. Le mécontentement de Friedrich fut sans doute très-grand. Il séjourna plusieurs mois à Ravenne , et tenta tous les moyens pour amener les Lombards à d'autres pensées. Mais, entre ce peuple et les Hohenstau{pn , il n'y avait pas d'intelligence possible. Ils n'étaient pas éblouis par l'éclat de la couronne qui parait le front de Friedrich , et ne se laissaient point charmer par les jeux qu'il avait fait disposer : ils restèrent sourds à. ses exhortations , tinrent pen de compte de ses menaces, et résistèrent à ses caresses. Enfin l'empereur quitta Ravenne an mois de mars de l'année suivante, 4232, pour se rendre à Aquilée , où son fils et les princes teutschs furent invités à se trouver. Forcé par des vents contraires , ou voulant se mettre à l'abri , il gagna Venise. Oubliant , à ce qu'il parait, que dans cette même ville son aïeul Friedrich 1", par l'effet des mêmes projets auxquels son ême était attachée, avait été réduit à se jeter aux pieds du pape pour recevoir la bénédiction do l'I^lise , après la^ reconnaissance de la liberté de la Lombardie; ne songcant pas sans doute à toutes ces choses, il travailla sans relâche à ses plans. 11 se montra gracieux, magnifique, prodigue de dons et de droits, et gagna, par ces moyens et par la supériorité de son esprit, les cœurs de beaucoup d'hommes dans cette puissante cité. Ensuite il atteignit sans obslacle Aquilée. Là était arrivé le roi Heinrich avec un certain nombre de princes teutschs , la plupart ecclésiastiques ; et ceux-ci, sauf peu d'exceptions, appartenaient au Teutschiand méridional. L'empereur prépara-t-il cette entrevue avec son fils dans un but déterminé; ou bien, après avoir vu échouer ses projets à Ravenne, voulait-il seulement quitter cette ville sous un prétexte honorable?
nrsTomE du peuple allemand.
c*cst cê qw Von ao peut décider. Nous sommes aussi mal ioformés de ce qui se 'passa dans Teatrevue. Nous savons que Fricdiicb) ainsi qu'on l'a déjà remarqué, se laissa décider à conilrmer les droits des princes tcutsclis que Heinricb leur avait accordés comme souverains territpriaux ; mais nous ignorons comment il accueillit son fils et comment il le congédia; s'il lui témoigna de la satisfaction , ou Taccabla d'expressions de blâme; s'il lui donna des enseignements, des instructions ; s'il lui conûa une mission, ou s'il abandonna ce jeune homme de vingt et un ans à son destin , et s'il ie rejeta de nouveau au milieu du désordre et des agi* talions des passions où il avait passé son enfance , sans espérances et sans paroles de consolation. 11 est certain seulement que l'empereur regagna par mer son royaume béréditaii'e 9 et que Heinricb resta roi des Romains dans leTeutschland/
11 est vraisemblable pourtant que, si les princes teutscbs prirent congé de l'empereur avec des sentiments de satisfaction , Friedricb et Heinricb ne se quittèrent pas comme un père et un fils se séparent l'un de l'autre. Depuis douze ans, l'empereur n'avait pas vu son fils. Lorsqu'il avait quitté le Teutscbland , Heinricb était un enfant de neuf ans; maintenant c'était un jeune homme mûri par de nombreuseset grandes épreuves qui se présentait à lui. Un prince passionné pour la domination ressent rarement un amour bien vif pour son fils , qui peut se considérer comme l'héritier de cette domination; cet amour entre d'autant plus difficilement dans son cœur, que ce fils est séparé de lui par un moindre nombre d'années. Sa mort devant être pour ce fils, et pour lui seul ^ un avantage immense, il est disposé à observer d'un œil inquiet et envieux ses gestes et ses regards ^ et surveille avec défiance et soupçon toutes ses démarches. Friedrich n'avait que 3eize ans de plus que son fils ; il l'avait revêtu d'un pouvoir indéterminé, et son àme était assez naturellement soupçonneuse. De son coté, Heinricb , entouré, depuis l'enfance, d'hommes à sentiments équivoques , sans franchise , hostiles à la vérité, avait peut-être lui-môme une réserve un peu contrainte et mystérictise. A 'peine avait-il eu jamais occasion de donner une caresse filiale à son père; il ne pouvait que le craindre et le respecter, et peut-être travailla-t-on même à troubler ces sentiments dans son cœqr.
Maintenant son père put bien lui apparittri tout autre qu il ne se l'était imaginé; et comme Friedrich était plein d'indignation à cause de son échec de Ravenne , il ne fit probablement pas à son fils un accueil bienveillant et paternel. U est donc à présumer qu'entre le père et le fils ne s'établit aucune communication propre à réunir leurs cœurs , et que leurs rapports durent les rendre plus que jamais étrangers l'un à l'autre. Vraisemblablement encore Friedrich congédia son fils froidement , en lui donnant publiquement plein pouvoir d'agir en général d'après ses propres lumières , mais en se réservant intérieurement de l'observer attentivement, et de lui faire sentir en toute occasion son autorité paternelle et la majesté impériale. De son cêté, Heinricb, indisposé contre son père, se retira mécontent f prêt à l'indocilité, et emportant le soupçon que l'empereur désirait l'abaisser , et la résolution Û'agir désornuiis avec d'autant plus d'assurance, selon les circonstances, qu'il venait d'être prouvé de nouveau que l'empereur était bon d'état de marcher d'Italie dans le Teutscbland avec une armée , et que lui Heinricb n'avait rien à craindre, s'il parvenait à ranger les princes teutscbs sous son étendard.
Le spectacle offert dès lors aux regards du jeune roi, après le retour de l'empereur dans la Fouille, n'était guère propre à le ranimer, à relever ses espérances : partout des querelles et des luttes entre les princes voisins; persécu* tiens contre les hérétiques sur le cours du Rhin et sur ses deux rives ; des bûchers allumés, des gémissements et des cris de douleur ; la croisade contre les Stedingers et la ruine de ce peuple vaillant et infortuné. Ce qui se faisait par hasard ou avec préméditation, au milieu de toutes ceshorreurs, pour remédier auxmalbeurs du temps et préparer un meilleur avenir ; ce qu'entreprirent dans ce sens certains princes dans rostpbalie et la AVestpbalie, et dans les villes en général, ne parvint point à la connaissance du jeune roi, et pouvait d'autant moins attirer son approbation que ses efforts étaient considérés sous un triste aspect par les hommes qui l'entouraient, et combattus comme funestes. Mais le roi dut laisser faire ce qu'il ne pouvait pas empêcher. Dans l'année 'l 253, il entreprit pourtant une expédition militaire contre le jeune duc Otto de Bavière. La cause de cette expédition est inconnue. Otto, dit-on.
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aurait indiqué une diète qa\ derait être tenue à Ilatisl)onne. Lo roi trouva celte diète une chose fort grave , et la défendit. Mais d'où lui vint cette pensée? pourquoi cette interdiction? on rignore. Le duc n'en tint > pas moins Tas* semblée à LandsFuU. En conséquence, Ueinrich, suivi d*un assez grand nombre de princes, dirigea en personne . une armée considérable contre là Bavière. H parle lui-même de Taffaire sur le ton du mystère. Le duc, dit-il , à cause do certaines chosex^ s'était révolté contre son père; en conséquence, lui Heinrich avait marché avec des troupes vers la Bavière. Mais, de quelque nature qu'ait été la querelle, quand le roi campa près d'Augsbourg avec son armée, prêt à pénétrer dans le pays , à la vue de tant de princes ennemis et d'une si grande armée, le duc regarda sa cause comme perdue. Pour se sauver , il envoya le digne archevêque Eberhard de Salzbourg à Teffet de ménager un accommodement avec le roi.
Heinrich accorda la paix; mais le due dut se soumettre, et livrer son jeune fils Louis comme otage entre les mains du roi.
Ce résultat si rapide et si heureux agit sans doute fortement sur le i*oi, et lui inspira de la confiance en lui-même. H revint j à ce qu'il parait, avec la résofution de tenter désormais la fortune,etd'employerd'énergiquescrfortsàfairû valoir a.utant que possible l'autorité royale. Son père Tavait revêtu de pleins pouvoii*s pour agir ainsi , et il pouvait difficilement se représenter qu'il perdrait ses droits à la bienveillance et à la satisfaction paternelle en faisant usage de ces pouvoirs^ Beaucoup de princes teutschs le fortifièrent dans sa résolution , sincèrement ou dans des vues perfides. Au commencement de février 42.54, il tint, à cause de la persécution des hérétiques dans le Teutschiand, une diète publique à Francfort. Là parurent beaucoup de princes, parce qu'il leur importait de meUre fin aux persécutions, ou bien parce que Heinrich avait^cquis plus d'autorité. Le roi exposa les plaintes nombreuses qui s'étaient élevées sur les brigandages exercés et les contributions levées à Taide de forteresses et de châteaux. Les princes ne purent s'abstenir de déclarer que ces repaires devaient être détruits. Le roi parait avoir pris au sérieux ces déclarations telles qu'elles étaient faites ; car il chargea son fidèle Heinrich de Ryfen de forcer les châteaux dénoncés. Plusieurs furent ruinés, entre autres
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ceux des nobles hommes de Hobenloeh (Si). £a même temps Heinrich rendit des décisions sur beaucoup d'antres choses, donna des fiefs vacants à des hommes auxquels il avait coa* fiance , sans tenir compte des prétentions d'autres solliciteurs, et montra la résolution et la vigueur unies à la fougue de la jeunesse.
11 est bien possible que Heinrich , dont les propres paroles ont servi & la narration des faits, ait agi, sinon avec la prudence nécessaire , du moins dans la croyance sincère que tout ce qu'il faisait et entreprenait tournerait au profit de l'empire, à son propre honneur et à celui de son père ; il est possible aussi qu'il fut convaincu de ses droits aux remerclments de son père. Mais, selon ses propres expressions, il ne reçut de l'empereur que les plus durs reproches ; toutes ses mesures, toutes ses dispositions furent blâmées et rejetées : il reçut Tordre rigoureux de rendre le fils du duc de Bavière, de rétablira ses frais les châteaux des nobles de Hohenloeh , en général de démolir où il avait construit , de construire où il avait démoli ; et à ces ordres fut jointe la«menace que, s'il les négligeait sur le moindre point , Tempereur n'accueillerait désormais de lui ni un envoyé ni une lettre. A la vérité, l'on n'a guère accordé créance à ces assertions du roi Heinrich ; le plus communément même on les regardiB comme des rapports mensongers; mais dans l'iiistoijre ne se trouve aucune raison pour justifier ce doute. U ne manque pas non plus d'accusations contre lui : il aurait traité les princes avec indignité, et se serait montré dilapidateur des deniers publics , aurait eu des procédés peu nobles envers son épouse, se serait livré ù la débauche et à tous les excès. Mais en général ces accusations ne sont ap-* puyées d'aucune preuve , ont été répandues après la ruine de Heinrich, et ne méritent jamais . de confiance, surtout dans une époque de trouble et de passion , quand bien même elles seraient contenues en des actes officiels. Celui qui est à terre, est foulé aux pieds , frappé au visage et à la poitrine. Quand le pouvoir est menaçant, au contraire , chacun se tient à dislance ; beaucoup affectent uno^attitude qui attire la bienveillance ; et quand plusieurs ont à se blanchir , ils ont coutume de charger une victime de toutes les souillures, afin que les taches soient moins apparentes sur les autres.
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Les accusations contre le roi Heiorich portaient en elles-mêmes la preuve de la fausseté de la plupart. Encore bien que la vie du roi n'ait pas été pure , que sa conduite ait manqué de loyauté et de noblesse , son extrême jeunesse devait Texcuser auprès des hommes indulgents. Personne ne doit oublier que l'empereur son père Tavait laissé, enfant, exposé an milieu du monde désordonné , dans lequel il eût été difficile môme à un homme habile et ferme de suivre constamment le sentier de la vertu, de l'équité et de la vérité , sans jamais s'écarter ni à droite ni à gauche.