SIGISMOND
(M40-H37.) Peu s'en fallut qu'il n'en fût de Teropire comme de la papauté, c'est-à-dire qu'il n'y eût trois empereurs h la fois : Wencesla3 le déposé ; son frère Sigismond , électeur de Brandebourg, qui était aussi devenu roi de Hongrie, tant par son mariage que par élpction ; et le troisième, Jodekus (Josse), mar* grave de Moravie , son cousin ; car ces deux derniers s'étaient partagé les suffrages des prince^ allemands. Mais Josse mourut l'année suivante , et Sigismond fut unanimement reconnu dans une nouvelle diète.
Sous certains rapports , cet empereur était le plus distingué de ceux de la maison de Luxembourg. Son extérieur était agréable et plein de majesté ; il était grand ^ bien fait , et les belles boucles de cheveux blonds qui décoraient son visage en faisaient un des plus beaux princes de son temps. Il avait un esprit vif, la repartie prompte , et pouvait passer pour un prince savant; il parlait six langues. Sa loyauté, un air ouvert, .lui gagnaient tous les cœurs; sa volonté était franchement de faire le bien. Mais , avec toutes ces belles dispositions et ces brillantes qualités, il n'avait' pas pour agir de rénergie en proportion. Il était chancelant et irrésolu, et ne pouvait pas poursuivre avec force les grandes pensées qu'il avait; aussi n'a-: t-il pu tirer parti des grandes circonstances de son temps; de plus, c'était un dissipateur qui dépensait tout ce qu'il avait et se trouvait toujours gêné. 7-I.0 premier objet de son attention fut le grand schisme qui était dans l'Église ; car il y avait un pape en Italie, un autre en France , et un troisième en Espagne , et chacun d'eux lançait de chez lui des anatifèmes contre ses adversaires et les pays qui leur étaient soumis. Enlin s'assembla le concile 'de Constance, l'an- 4444, et l'on ne vit jamais une assemblée plus grande et plus brillante. 11 s'y
trouva , outre le papo , troifl paMarcbes, celai de Constantinople , cehii de Grado et celui d'Antioche; vingt-dôux cardinaux, vingt archevêques, quatre-vingt-douze évéques, cehfc vingt-quatre abbés , dix - huit cents ecclésiastiques du bas clergé , quantité de docteurs et maîtres dans les sciences et les arts, même des envoyés des universités de Paris , Orléans, Cologne , Vienne et antres ; enfin plus de seize cents princes , seigneurs , comtes et chevaliers , tous avec une suite plus ou moins nombreuse: de sorte que le nombre des assistants montait à plus de cent mille; on l'a même porté à cent cinquante mille, sans compter trente mille chevaux.
Des trois papes on ne vit paraître que celui de Rome, Jean XXlll, qui avait lui-même convoqué le concile dans l'espérance de faire déposer ses deux adversaires et de se faire confirmer. Mais le concile avait résolu , malgré l'opposition desitaliens, de déposer ces trois papes, afin d'arracher jusqu'à la racine du mal. On était convenu : 4^ que les évéques et les abbés ne prendraient pas seuls part au vote , comme on avait toujours fait jusqu'alors; mais qu'on accorderait encore ce droit aux docteurs en théologie , aux docteurs en droit canon et en droit civil , même aux princes et à leurs envoyés, et enfin à tous les prêtres qui y assistaient j 2'' que les votes seraient recueillis non par individus, mais par nation, de manière que les quatre nations principales eussent chacune un vote, Allemands, Anglais, Français et Italiens (les Espagnols n'étaient pas encore {grrivés). Car, si en effet on eût recueilli les suffrages par individus, les Italiens, qui étaient de beaucoup plus nombreux, Fauraient emporté sur tous les autres.
Les Allemands et les Anglais étaient d'accord pour demander la déposition des trois papes , et bientôt les Français se joignirent à eux. Jean XXIII , qui était là présent , fut obligé de signer l'acte d'abdication ; il chercha bien quelques faux-fuyants , mais il finit par donner sa signature; et ensuite, à genoux'devant l'autel , il fit tout haut en public la lecture de l'acte d'abdication. Sigismond et tous les assistants en furent ravis de joie ; même Vempereur, se levant aussitôt, alla baiser les pieds du pape, et le remercia au nom de toute la chrétienté d'avoir donné un si bel exemple de renoncement à lui-même. Mais Jean n'avait cédé qu'en apparence ; car
déjà il avait pris, avec son ami Frédéric , duc d'Autriche, toutes ses mesures pour s'enfuir. Le 20 mars 4415, un grand tournoi fut disposé par le duc ; et quand tout le monde était le plus occupé à la fête» le pape s'échappa déguisé en postillon, et se retira à Schaffouse, qui appartenait alors à la maison d'Autriche. Le duc l'y suivit, «t dans la nuit plusieurs centaines de prélats italiens' et autrichiens quittèrent l'assemblée. Le pape songeait à conserver sa puissance malgré la volonté du concile ; mais les Pères assemblés, allemands, anglais et français, etavec euxTempereur Sigismond, prirent l'affaire au sérieux. Le concile, présidé par l'empereur, déclara : ^ qu'il tenait sa puissance immédiatement de J.-C. , et qu'il était au-dessus du pape ; que par conséquent ses décrets, même sans l'approbation du pape, devaient réunir et réforâier l'Église.» Les fugitifs furent poursuivis avec la plus grande sévérité ; leducFrédéric fut excommunié par le concile et mis au ban de l'empire par l'empereur ; enfin , d'après ses ordres, l'armée impériale, commandée par Frédéric, burgrave de Nuremberg, attaqua les pays héréditaires du duc et les lui enleva en grande partie. Les Bernois conquirent l'Argovie et le vieux château de Habsbourg, d'où était sortie cette famille. (Gêné Tut que dix ans plus tard que l'empereur reçut le duc à soumission et lui rendit les biens qui étaient au pouvoir de l'empire ; mais les Suisses ne voulurent jamais rendre leurs conquêtes, et conservèrent l'Argovie et les autres portions conquises. )
Le pape, qui avait été enlevé au duc, fut obligé de se soumettre aux décrets du concile ; H fut amené de Fribourg (en Orisgau), où il s'était enfui, dans la petite ville de Rotolfzell , tout près de Constance , pour y entendre sa sentence; elle portait : « que, puisqu'il avait publiquement et crimineHement abusé des droits et des biens de l'Eglise romaine, et qu'il avait attristé, toute la chrétienté par ses mauvaises mœurs, il était déposé.de la papauté. » Jean se soumit à son jugement, et fut gardé au château de Ileidelberg jusqu'à l'an 4417, et ensuite à celui de Manheim; plus tard il fut relâché, et mourut bientôt après nvec le titre de cardinal de Frascati. — Le deuxième pape, Grégoire XII , qui résidait en France, déclara dès le commencement qu'il était prêt à déposer sa nouvelle dignité si la paix de l'Église l'exigeait ; il
HïSTOraE DU PEUPLE ALLEMAND.
donna donc son abdication de lui-même, cette année 4 44 5, et devint cardinal-évêque de Porto. — Quant à Benoit XIÏl, qui se tenait en Espagne, ilfut impossible de le porter à la soumission. L'empereur Sigismond entreprit luimême, pour cédçr aux prières du concile, de passer en Espagne, afin de pei*suader ce vieillard j mais il n'eut aucun succès auprès de Ifli. Alors le roi d'Aragon , Ferdinand, qui jusquelà lui avait été attaché, lui retira Sa protection, et le concile le déposa.
Ainsi fut accompli le but principal du concile ; ainsi se tçrraina ce terrible schisme de quarante ans. On put désormais procéder à l'élection d'un nouveau pape; mais les Pères du concile avaient dans l'esprit un autre souci, c'était la réforme de l'Église même. Mille abus qui s'y étaient glissés , la dissolution des mœui-s dans les membres du clergé , la simonie qui se faisait, excitaient de vives réclamations; et par-dessus tout les prétentions de la chaire de Rome, devenues excessives. Le pape voulait avoir en sa puissance toutes les places da clergé , depuis le plus haut degré jusqu'au p\us bas , et restreignait ainsi les libertés dans le choix du chapitre , en môme temps qu'il blessait les droits du seigneur propriétaire; il voulait que toutes les plaintes en matière de religion fussent portées à Rome devant son tribunal ; il réclamait beaucoup de redevances de la part de tous les princes chrétiens, et beaucoup d'autres exigences qui faisaient que la papauté s'était presque changée en une fonction lucrative à charge aux autres Étals, et que le pontife avait perdu cette dignité de père, de conseiller et de chef de toute la chrétienté. Le clergé 'assemblé à Constance voulut donc, au nom des différentes nations , abolir tous ces abus; tout en garantissant d'ailleun au pape toute la vénération , tout le i-especl qui lui étaient dus, et en même temps des revenus suffisamment considérables de la part des princes chrétiens. — Les Allemands siutout, avec l'empereur à leur tète, demandaient a^ec instance une réforme complète dans l'Église, depuis le haut clergé jusque parmi tous les membres inférieurs; mais les Italiens, qui trouvaient dans ce qui existait alors les plus grands avantages , parce que des fleuves d'or affinaient des autres pays à Rome, cherchèrent à décliner une pareille entreprise, et ne trouvèrent pas pour cela de meilleur moyen que de de-
mander qne Ton commençât par choisir un pape qui pût ensuite effectuer celte réforme dans rÉglise comme il le jugerait à propos. Les Allemands, au contraire, qui avaient remarqué le but qu'on se proposait, voulaient, avec beaucoup de raison, que le concile ne choisit un pape qu'après avoir statué sur la réforme , afin que Ton put exiger comme première condition de son élection la confirmation des décrets. Leurs raisons étaient, bonnes et fondées; cependant les Italiens réussirent à entraîner de leur côté les Français et les Espagnols qui étaient arrivés, et les Anglais reçurent de leur souverain Tordi^e de se ranger du côté des cardinaux ; de sorte que les Allemands restèrent seuls et furent enfin obligés de céder. — Le nouveau pape fut donc choisi ; ce fut un Italien , Otton de Colonne , qui prit le nom de Martin V. C'était un homme extrêmement adroit, qui eut le talent d'esquiver tous les projets du'concile pour la restriction de la puissance papule. Martin , qui savait parfaitement que pour vaincre ses ennemis il fallait commencer par les diviser, traita en particulier avec toutes les nations , car chacune avait ses propositions de réforme; et de là sortirent les concordats particuliers.
Ainsi s'évanouit en grande partie le but que s'était proposé le concile, d'une réformé dans la discipline et l'administration de l'Église. Combien salutaire eût été une plus grande réforme! Combien de dissensions n'eût-elle pas épargnées pour 'l'avenir I On se consola par l'idée que désormais tous les dix ans, régulièrement, on assemblerait un concile; mais ce qui n'est pas fait dans son temps est perdu pour toujours : ces conciles décennaux ne furent point Ifesemblés. — Martin , après avoir ainsi obtenu ce qu'il voulait, leva les séances du concile le 22 avril 44^8, et, le 46 mai, il sortit de la ville , revêtu d'une chasuble d'or, couvert, d'une mitre blanche , et monté sur un cheval blanc paré de pourpre. 11 marchait sous un ciel portatif et magnifique; Sigismond était devant lui et conduisait son cheval par la bride; trois princes marchaient de chaque côté et soutenaient la couverture qui était sur le cheval. Telle fut la clôture de ce grand concile de Constance, qui dura près de trois ans et demi.