RODOLPHE II
(1976-4642.) Le long règne de cet empereur, qui 'a accumulé sur rAlIcniagno de nouvelles tempêtes de violence et de désordre, est une triste preuve que , dans les temps diiïiciies , • l'irrésolution et l'indolence peuvent avoir un effet plus funeste que la mauvaise volonté : car on ne pouvait pas reprocher à. Rodolphe une mauvaise intention, pas plus que de l'ignorance ou un défaut d'intelligence ; mais il était beaucoup plus occupé d'autres devoirs que da ceux qu'il aurait dû remplir comme empereur, et par conséquent tous les événements qui survinrent arrivèrent à son insu et sans sa volonté, souvent même contre sa volonté. Il était d'ailleurs soumis à l'influence de riiauvais conseillers.
Les esprits , qui s'étaient un peu calmés au sujet de la différence de religion, prirent une nouvelle excitation quand les princes catho-
liques , sur Te conseil des jésuites » cotoitién" cèrent à réformer leurs pays , c'est-à-dire ft forcer les protestants de revenir à l'anciennd croyance, ou de quitter le pays s'ils ne voulaient pas y consentir. D'après le traité de religion d'Âugsbourg, les autres princes ne pouvaient ^ à la vérité, leiir faire aucun reproche à ce sujet; cependant ils ne pouvaient non plus s'empêcher de voir dans ces procédés une vto* lente attaque à la liberté de conscience et comme une marque de leurs intentions hos* tiles contre tout leur parti. La France et les Pays-Bas donnèrent, à cette époque, un bien triste exemple du résultat auquel pouvaient conduire ces inimitiés. La lutte que ce dernier pays eut à soutenir pour la liberté de religioâ contre Philippe et l'impitoyable duc d'Albe^ n^on-sculement excita vivement les esprits en Allemagne, où l'on était témoin dest hostilités commises sur la frontière , mais elle vint encore de temps en temps jeter la guerre et l'effroi sur notre territoire, lorsque l'armée espagnole^ forcée par la disette et la nécessité , sortait dod Pays-Bas ) entrait en Westphalie et dévastait tout le pays.
En outre , de graves événements se passaient dans les contrées allemandes de la frontière. A Aix, des émigrés des Pays-Bas, ayant avec eux un ministre .protestant, avaient tellement aug* mente le nombre de leurs adhérents , qu'ils se crurent bientôt assez nombreux pour prétendre partager les droits des catholiques. Dès l'aimée 4 584 , ils proposèrent deux bourgmestres pris parmi eux ; et comme les adversaires s^y refu« sèrent , ils prirent les armes , s'emparèrent de l'arsenal , et obtinrent par la force cé qu'ils demandaient. Dans le pays voisin , à Cologne, il y avait encore de plus grands troubles. L'élec-^ teur Gcbhard aimait la belle comtesse Agnès de Mansfeld, chanoinesse de Gerresheim,et,afiri de l'épouser, il passa dans la nouvelle Église, comme l'exigeait le frère de la jeune comtesse. Mais aussitôt le chapitre et le conseil de Colo-» gne s'adressèrent à Rome et à l'empereur, et obtinrent contre l'archevêque rexcommunica" tion de l'Église et le ban de l'Empire. Le eha^ pitre choisit le prince Ernest de Bavière pour son successeur, et il le mit en possession dii pays avec le secours de troupes bavaroises et espagnoles'. Gebbard s'enfuit d'abord dans les Pays-Bas , et plus tard il se rendit à Stresboutgi ok il était nè^en du chapitre. U f mourot efl
à 604 . Or les princes protestants soufTrirent sa déposition et son expulsion sans remuer, et cependant une nouvelle voix dans le conseil électoral aurait été pour eux de la plus grande importance. Peut-être que le respect, pour la paix de religion fut cause de leur neutralité , et ce principe était noble et h(tk)orab]e ; mais la voix publique les accusa d'avoir refusé leur secours à Gebhard , parce que , étant luthériens eux-mêmes , Télecteur avait pris les doctrines de Calvin , et qu'ils haïssaient presque autant les calvinistes que les catholiques. Toujours estil certain qu'il n'y eut que le comte palatin, prince calviniste , Jean Casimir, qui fit une tentative pour Gebhai^; il s'avança avec quelques .troupes devant Cologne et bloqua la ville un moment; mais le retour des Bavarois et le manque de solde ramenèrent son armée.
Ce prince , Jean Casimir , palatin , était un zélé partisan pour son Église. Il ne voulait pas entendre parler de la croyance de Luther , et chassa de son pays tous ceux qui enseignaient ^ sa doctrine. Aussi aucun pays en Allemagne n'a .ressenti les tristes effets de la haine des partis protestants comme le Palatinat. L'électeur Frédéric lil était entré dans l'Église des calvinistes ; or , de ses deux fils, le plus jeune , qui fut appelé le comte palatin Je^n Casimir, fut aussi calviniste ; mais l'ainé , l'électeur Louis , fut si attaché à la confession d'Augsbourg , qu'il ne voulut pas même permettre que l'aumônier calviniste de son père prononçât son oraison funèbre. Alors de tous côtés on enleva aux cal- Tinistes leurs églises, et les prédicants aussi bien que les professeurs furent chassés du pays ; il y en eut plus de deux cents. Mats, à la mort de Louis, qui fut prématurée, Jean Casimir eut la tutelle de son fils Frédéric IV, et changea tout ; les luthériens furent à leur tour traités comme l'avaient été les calvinistes', et le jeune Frédéric, âgé de neuf ans, fut éloigné soigneusement du luthéranisme et instruit avec la plus grande sévérité dans le catéchisme de Calvin. C'est ce qu'on appelait un zélé chrétien pour la fpi I et, grâce à ce zèle , le Palatinat changea trois fois d'église dans le laps de soixante ans ; de sorte qu'il fut d'abord luthérien y puis calviniste , redevint luthérien , et enfin calviniste.
Pent*on s'étonner de voir que l'ancienne Église crût avoir le droit d'agir de la sorte avec la nouvelle 9 quand celle-ci était si exaltée
contre ses propres enfants? En effet, celte dissension à Cologne en fut bientôt après l'occasion d'une semblable dans Strasbourg, où Gebhard s'était retiré avec trois chanoines de son chaj>itre , protestants comme lui ; et la ville de Donawerth, qui jusqu'alors était demeurée ville libre et impériale*, et dont le plus grand nombre des habitants s'étaient faits protestants, fut mise aussi elle-même au ban de l'empire, par suite de division en matière de religion , et tomba ainsi au pouvoir du duc de Bavière, qui fut chargé d'exécuter la sentence contre elle (4607).
L'Autriche elle-même fut, au temps de J'empereur Rodolphe , le pays d'Allemagne le plus agité et le plus déchiré. Maximilien II avait accordé la liberté de religion aux protestants, et môme il leur avait fait disposer une liturgie par un théologien de Rostock , David Chytneus. Cependant , comme il voulait écarter leurs offices de la capitale, il leur avait donné quelques églises dans la campagne , aux environs dé la ville. Bientôt leur nombre s'accrut extraordinairement; plusieurs de leurs docteurs, particulièrement un certain Opicius , s'attachèrent injustement et avec le plus grand zèle à gagner tous ceux d'une autre croyance. Les plaintes devinrent de plus en plus fortes; et Rodolphe, qui suivit en cela les conseils des gens de parti , alla jusqu'à fermer les églises qu'il leur avait auparavant données, et à leur enlever le droit de citoyen dans toutes les villes d'Autriche. Mais ces àiesures exéitèrent bientôt de si grands troubles, tandis que d'un autre côté la guerre des Turcs et les troubles de Hongrie lui rendaient l'assistance de ses états nécessaire , qo il fut obligé de revenir à des procédés plus pacifiques.
En Hongrie, on était généralement mécontent de son gouvernement , parce qu'il ne s'occupait pas des pays , et surtout pai'ce que nonseulement il n'assistait à aucune des assemblci» de la province , mais il n'avait pas para une seule fois dans le pays et y laissait ses soldats allemands se livrer à des actes aussi licencieux qu'impudents. Aussi y eut-il , au commencement de ce nouveau siècle, le dix-septième, une dangereuse révolte en Hongrie , à la téie de laquelle était un gentilhomme, Etienne Botschkai , qui s'unit avec les Turcs et s'empara d'une grande partie du pays. Par-dessus tout , l'empereur devenait de plus en plus indo-
fflSTOIRE DU PEUPLE ALLEMAND.
lent dans son gouvernement. Les sciences da ciel et de la natare roccupaient biea plus qae son royaume, et cette inclination le mit bientôt entre les mains d'hommes trompeurs qui se yantaient'de lui apprendre l'avenir d*après les astres, et Tart de faire de Tor ; car de même que de pareils fourbes se trouvaient à la cour môles avecdes savants tels queTicho-Brahé etKeppIer, ainsi se confondaient dans Tàme de Rodolphe, d'une manière étonnante , les plus nobles sentiments avec de folles inclinations. Les antiques, les statues, les pierres ciselées , aussi bien que les tableaux , lui faisaient le plus grand plaisir, et il leur consacrait de grosses sommes d'argent. Les ateliers d'alchimie, où Ton devait faire de Tor, n'avaient pas pour lui moins d'attrait; et ceux qui voulaient causer avec lui des affaires importantes de Tempire allaient le trouver dans ses écuries , où il avait coutume de passer une partie de la journée. Cette indolence et cette insouaiance , la révolte de la Hongrie et les désordres des autres provinces autrichiennes, ne pouvaient pas être vus d'un œil indifférent par les frères et cousins de l'empereur , d*autant plus qu'il n'avait point d'enfants. Ils délil)érèrent donc ensemble sur ce que demandait le bien de la maison , et ils conclurent enfln un traité en -1 606 , d'après lequel Mathias , frère de l'empereur , fut chargé de rétablir l'ordre en Hongrie et en Autriche. Rodolphe en fut, dans le principe, fort mécontent; cependant, quelques années plus tard » il consentit de bon gré à livrer à Mathias la partie autrichienne au delà et en deçà de TEns et le royaume de Hongrie , «^fin qTiece pays, qui avait tant souffert dans l'absence de l'empereur pendant seize ans de guerre , pût recouvrer la tranquillité*et le bienêtre sous le gouvernement de Mathias. » £t en effet ce prince réussit à tranquilliser la Hongrie, et à la soumettre entièrement à son obéissance , à la mort de Botschkai qui arriva bientôt après.
11 ne restait donc à l'empereur Rodolphe , outre sa dignité impériale , que celle de roi de Bohême. Les états protestants de ce pays, voulant tirer parti du moment favorable où leur maître était sans puissance, et même en division avec sa famille, l'accablèrent de leurs instances Jusqu'à ce qu'ils eussent obtenu le libre exercice de leur religion , un consistoire , le renvoi de l'académie de Prague, et même le droit de bâtir en Bohême de nouvelles églises et écoles outre
celles qu'ils avaient déjà. Cet écrit important ^'appela la Lettre de majesté , et ce fut la première occasion de la guerre de trente ans.
L'Union protestante.
(4 608.) La déflance se réveillait en Allemagne entre les partis religieux. En même temps , la division de la maison d'Autriche, qui avait été le soutien des catholiques, ralliait les états protestants plus intimement les uns aux autres, et leur inspirait la pensée d'une nouvelle ligue offensive et défensive. C'était la maison palatine qui y poussait le plus activement ; elle y prit un grand rôle , et ce fut pour le malheur de l'alliance; car, comme le palatin était un zélé calviniste, les luthériens en conçurent des idées toutes défavorables, et le plus grand nombre d'entre eux refusa d'y entrer. Quand donc l'électeur palatin Frédéric parvînt , dans l'année 1 608, à constituer, après les plus grands efforts, une nouvelle ligue qui prit le nom d'Union, il n'y eut que le margrave de Brandebourg , le comte palatin Philippe-Louis de Neubourg , le duc de Wurtemberg et le margrave de Bade , avec les importantes villes de Strasbourg , Nuremberg e( Ulm ^ qui voului^ent en faire partie avec lui. « On devait s'aider mutuellement de conseils et d'actions, surtout protéger la religion ; le palatin devait avoir la direction pendant la paix, «et la ligue devait durer dix ans. » On s'efforça d'attirer plusieurs autres membres ; l'électeur de Brandebourg ne s'en montrait pas trop éloigné ; mais la Saxe était prononcée dans son refus , et répondit : « Si on réfléchit sérieusement , on verra d'un côté que la ligue n'est pas nécessaire., et de l'autre que c'est en réalité une séparation , une scission avec l'empire entier qui sûrement s'ensuivra. » Si la maison palatine ne fut poussée à cette entreprise que par des vues d'ambition et non pures , elle les a bien durement expiées.
Guerre pour Vhéritage de Juliers.
Dès l'année suivante, 4600, survint dans l'empire un événement auquel la ligue qui venait de se constituer put prendre une part active. Le duc Jean-Guillaume de Juliers, qui possédait les beaux pays du bas Rhin , Juliers , Clèves , Berg et Marck , mourut le 25 mars de cette même aurrée sans enfants. Il avait quatre
HISTOraE DU PEUPLE ALLEMAND,
HBors, qai avaient épousé des princes allemands , et toutes quatre, avec plusieurs autres parents éloignés, faisaient valoir des droits & l'hérilagc. Mais deux des prétendants, Tclecteur de Brandebourg et le comte palatin de Neubourg, s'en mirent en possession, et convinrent ensemble à Dusseldorf de gouverner le pays en commun jusqu'à ce que raffaire fût réglée. L'empereur cependant, mécontent ^6 la conduite arbitraire de ces deux princes, ^nvoya l'archiduc Léopold, évoque de Passau, pour prendre possession du pays comme d'un |ief vacant. Il vint avec quelques troupes; mais il ne put occuper dans le pays d'autre place que la ville de Juliers et la citadelle, où le bailli }e reçut. Pendant ce ^emps-Ià , il fit lever de nouvelles troupes en Alsace, et songeait à ^Qtenir par la force les droits de l'empereur. (.'Union , voyant la maison d'Autriche se ipèler de cette affaire, se montra, promit son assistance aux deux princes menacés , et fit des préparatifs. De plus, le roi de France, Henri IV , entra avec eux dans la ligue , et fortifia l'opposition contre l'empereur. On connaît les grands projets do ce roi, qui s'occupait de toqt pn bouleversement dans l'Europe ; il voulait affaiblir la maison d'Autriche, former enspite de l'Europe une république fcdérative qui mettrait sur pied une' armée commune pour c1>asser les Turcs. Son alliance avec l'Union se rattachait à ces projets ; il avait fixé l'année 4640 pour commencer ses entreprises iM)ntre la maison d'Autriche. Et en effet l'armée de l'Union entra en Alsace au printemps de cette même année , dispersa quelques milliers d'hommes que l'archiduc Léopold y faisait enrôler; et, pour justifier cet acte de violence, elle accusa l'empereur d'une conduite illégale dans l'affaire de Juliers. « L'empereur, disait-elle , ne devait pas , dans ce cas , conformément à l'ancien droit de l'empire, décider lui seul, mais s'adjoindre pour cela un certain nombre d'électeurs et de princes. »
Ligue catholique.
(fô40.) I^ subite prise d'armes, *et plus encore la conduite hostile de l'Union dans tous les pays des princes ecclésiastiques où l'armée arrivait, aigrirent les catholiques; car elle avait en effet parcouru les évéchés du Rhin , Mayence, Trêves, Cologne, Worms, Spire et
antres, et les avait traités comme des pay^s conquis , levant des contributions et exerçant toute espèce de violences. Alors les catholiques s'unirent aussi entre eux, et conclurent à Wurtzbourg , en 4640 , une alliance pour neuf ans contre l'Union , et l'appelèrent la Ligne. C'étaient surtout des princes ecclésiastiques à\ ec la maison de Bavière. On donna le commandement en chef au duc Maximilien de Bavière, aGn que l'unité régnât dans l'alliance. Ainsi Ja Ligue eut bien plus de solidité que l'Union, qui, n'ayant point de chef déterminé pour la guerre, était obligée d'élire un général ; et , comme elle n'était composée que de princes laïques, chacun d'eux briguait pour lûi-méme cet honneur. Du reste , la Ligue était basée à pea près sur les mêmes principes que l'Union protestante.
La Ligue prit donc les armes aussi; mais, Henri IV étant mort sur ces entrefaites, l'I nion se montra bien plus disposée à terminer à l'amiable , et les deux partis déposèrent hs armes.
Dépoitiion de Vempereur Rodolphe en Bohême^ et
sa mort.
(H\2,) De nouvelles querelles avec sa famille vinrent encore jeter de l'amertume sur les dernières années du vieil empereur. Il était fort mécontent de son frère Mathias, et il n'aimait aucun des autres membres , si ce n'est Léopold , évêque de Passau ,>dont nous avons déjà parlé. Il désirait donc lui donner la Bohême, et, dans l'année 46H, d'après un plan mal calculé pour ce projet, il le fit entrer dans CQ royaume à la tête d'une armée. Les états de Bohème , qui crurent voir dans cette démarche des interventions hostiles, prirent les armes, renfermèrent l'empereur dans le château de Prague , et appelèrent Mathias, qui déjà depuis longtemps comptait sur la couroiftie de Bohême. 11 entra dans la ville au milieu des acclamations , et Rodolphe fut encore oblijié de céder la couronne à son frère, après d'amères et mortifiantes négociations. On dit que pendant ces jours de troubles et dans un moment d'irritation , il ouvrit la croisée de sa chambre et s'écria , avec ces paroles qui peuvent être regardées comme un malheureux oracle la Prague, ingrate Prague, tu as été élevée par moi, et aujourd'hui tu repousses ton
BTSTOmE! pu PEIIPIE ALLEMAND,
WcnfaHenr I ftae la vengeance divine te poursuive , et que sa malédiction tombe sur toi et sur toute la Bohême I »
De toutes ses couronnes, il ne lui restait plus que la couronne impériale ; mais la mort, qui vint bientôt l'enlever , dans sa soixantième année , le 20 janvier 4642 , prévint la douleur de cette nouvelle perte, que sans cela il aurait vraisemblablement éprouvée; il vit la mort venir avec calme et même avec joie, parce qu'elle le délivrait de mille soucis.
MAïHîAS.
(4 04 2-4 64 9.) Le choix du nouvel empereur tomba sur le plus âgé de la maison d*Autriche ; il fut élu le 43 juin à Francfort, et couronné le 24 avec une pompe comme on n'en avait presque jalnais vu. Tous les électeurs, excepté celui de Brandebourg , et une quantité de princes, y étaient présents. « 11 semblait, dit un historien , que les princes vonlaient prendre congé ; car ils ne se sont plus ainsi rassemblés depuis. » Le roi Afalhias seul avait dans sa suite trois mille hommes, quatre mille chevaux et cent voitures à six- chevaux ; et les autres princes paraissaient , suivant leur fortune, avec un luxe presque semblable. Les fôtes se succédaient, et un étranger, témoin de ce grand et brillant rassemblement , où régnait la joie, aurait pu prendre TAllemagne pour le premier pays du monde, y trouvant un si beau cortège de princes qu'il voyait réunis dans une telle familiarité. Mais, derrière ce rideau si brillant, veillait Tesprit de dissension ; l'observateur profond aurait découvert dans la joie des catholiques l'espérance de grands avantages pour leur parti , basée sur TactiVité et la fermeté de l'empereur ; et, dans celle des protestants, des espérances fondées sur l'apparence de sa mauvaise santé. Le prince Christian d'Anhalt, un des plus entreprenants parmi ces derniers, fit sentir avec finesse le double sens de cette fête : « Si l'on en vient à danser, dit-il, Mathias désormais ne peut plus faire de grands sauts. »
Le nouvel empereur, en effet, ne montra pas toute l'activité qu'on avait eu lieu d'espérer ; il semble qu'il n'avait forcé son frère de lui céder le trône que pour continuer dans son indolence et son irrésolution.: mais las passions n'en trayaiUaient que plus activement les esprits, et
préparèrent ce fâcheux éclat qui arriva dès le règne de Mathias. Dans les provinces autrichiennes, l'esprit départi, excité par les prêtres dans les chaires, reparut avec une nouvelle force; les hommes de différentes religions perr dirent pour ainsi dire entre eux les rapports d'hommes; car la haine qui tient à ce que l'homme a de plus sacré est la plus implacable.
Il se passait aussi dans le reste de l'Aller magne quelques événements importants : des différends avaient éclaté dans Aix; d'autres dans Cologne avec les deux possesseurs de Juliers, parce qu'au détriment des habitant^ de Cologne ils avaient donné le titre de ville à Mulheim sur le Rhin. Dans ces deux différends, l'empereur décida en faveur du parti catholique, et souleva ainsi chez les protestants de nouvelles inquiétudes. Sa lenteur au sujet de Mulheim aurait eu peu d'effet, si les deux maisons princières qui avaient pris possession de ^ l'héritage de Juliers ne s'étaient divisées entre elles ; mais le prince palatin Wolfgang Guillaume, qui devait épouser une fille de la maison de Brandebourg, étant venu pour cette affaire même à Berlin , se prit de querelle avec l'électeur* pendant le repas : tous les deux étaient excités par le vin; ils s'oublièrent, et celui-ci donna au prince palatin un soufflet. Jamais, peut-être, une circonstance aussi insignifiante n'eut de suites si graves dans l'histoire :* le système tout eptier de l'empire en fut ébranlé , et ces secousses se firent longtemps sentir. Le prince en colère partit aussitôt de Berlin, et, en haine de la maison de Brandebourg, il s'unit intimement avec celle de Bavière , y prit une femme et même la religion catholique. L'électeur de Brandebourg, au contraire, qui craignit pour ses Etats de Juliers, si Wolfgang Guillaume les attaquait secondé' par la ligue et par les Espagnols , demanda l'assistance des Hollandais, qui étaient toujours en guerre avec les Espagnols f et, afin de leur être plus agréable, il quitta l'Eglise luthérienne pour passer dans celle des calvinistes. Les Etats de Juliers furent donc envahis par des étrangers de deux côtés : les pollandais occupèrent Juliei-s; les Espagnols, commandés par Spinola, occupèrent Wésel; et ces deux armées firent exécuter la sentence de l'empereur contre Mulheim. Ainsi déjà dans l'empire les troubles devenaient de^ hostilités , et les Etats aile-