REUR
De Pan 1184 à l'an UST.
Il n'y appoint à en^douter, le voyage do l'empereur en Italie fut hâté par la dernière expérience qu'il venait de faire en Allemagne ; mais il en avait la pensée depuis longtemps ^ et dqt l'embrasser aussitôt après la conclusion de la paix avec les Lombards. Friedrich n'était pas homme à entreprendre un tel voyage sans poursuivre un grand but : ce qu'il se proposait, oa peut en partie le reconnaître par sa conduite, en partie le présumer d'après la situation des choses. D'abord , il voulait gagner les villes dp Lombardie par des procédés bienveillants, les séparer les unes des auti*es; à l'aide de cette séparation, fonder sur toutes sa souveraineté ou celle de sa maison , et se préparer appui pt assistance dans chacune d'elles. Ensuite, il voulait essayer d'amener à son parti le nouveau pape Lucius et de s'unir étroitement aveô lai , afin que désormais le saint-siége (àvorisAt ea Lombardie la puissance impériale , jadis contenue et renversée par lui. De plus, il songeait à mener à fin un mariage entre son fils aîné 10^ roi Heinrieh et la princesse sicilienne Cestanza, pour transporter dans sa maison, par un héritage, le royaume des Deux-Siciles. Enfin il prétendait, par son élolgnement de l'Allemagne, éveiller dans Heinrieh le Lion le désir d'y revenir , afin que les princes , dans leur inquiétude à l'égard d'un homme autrefois puissant et violemment irrité , sentissent le besoin de Tempereur, et se vissent contraints à lui offrir oett^ autorité qu'il avait perdue auprès d'eux. C'est en roulant de telles pensées , peut«ètre , que Friedrich franchit les Alpes.
On peut accorder que les projets tout à rhenrc prêtés à l'empereur ne sont pas tous manifestes, et aussi que pas an seul ne mérite un éloge sans réserve; mais on devra pourtant avouer que désormais Priadrich n'était guèfo en état de poursuivre d'autres plans, et que, . dans les circonstances données, ils présentaient quelque chose de grand dans leur ensemble. Son esprit embrassait un monde. L'illusion, bien pardonnable après une telle existenee, consistait à croire qu'il était capable de créer ce monde , et que ses descendants auraient la puissance de le maintenir. Mais cette illusion , il la reconnut lui-même^ il n'a saisi qu'un seul
objet, et il n'en est résulta rien d'heureux pour lui et sa maison. Tout ce qu*il fit et tenta durant les deux années de son nouveau séjour en Italie, ne peut être qu'indiqué rapidement dans celle histoire; car, s'il se flt encore accompagner par quelques évoques , il n'entreprit rien par l'empire et pour l'empire; il n'agit qu'avec ses propres moyens et pour son propre compte. Désormais l'empereur et l'empire sont séparés l'un de l'autre.
D'abord l'empereur obtint auprès des villes sinon la totalité, du moins une grande partie de ce qu'il s'était proposé. Une communauté ne peut garder rancune comme un individu ; elle conserve son amour plus longtemps que sa haine, et, si rarement elle songe aux bienfaits reçus , elle oublie aussi facilement l'oppression qu'elle a endurée. Les hommes industrieux de la Lombai'die, charmés de la prospérité de leurs affaires, enchantés de jouir des fruits de leur activité , fiers de la force et de l'ordre de leurs cités, le cœur gonflé à la vue des grandes choses qu'ils fondaient ou rétablissaient , des objets utiles qu'ils acquéraient ou qu'ils livraient, des beaux produits qu'ils créaient ou qu'ils imaginaient, ces hommes ne voyaient dans l'empereur que le prince qui leur garantissait le repos dont ils se réjouissaient , et semblaient ne plus penser que c'était lui aussi qui avait attire sur leurs têtes les périls , les chagrins et la misère. Partout où il vint , il fut reçu avec de grands hon* neurs et aux acclamations de la multitude; des présents lui furent offerts, et tout fut employé pour l'entourer d'un appareil de fête : car les communes sont disposées aux fêles, parce qu*elles-mêmes y trouvent le plaisir le plus vif, et parce que dans chaque fête l'àdjninistration publique gagne l'amour des individus. De son côté, l'empereur répondit à l'accueil des Lombards par la condescendance, Taffabilité , avec d'autres intentions peut-être qu'ils ne lui en supposèrent. Partout où il se trouva (et il visita peu à peu les cités les plus importantes , descendit même jusqu'aux frontières des possessions normandes) , il se montra bienveillant , et accorda volontiers ce qu'on sollicitait de lui. .II paraissait vouloir effacer toutes les traces des anciennes dévastations; aussi il favorisa le rétablissement de Crème, afin de Satire disparaître plus rapidement des âmes le souvenir des atrocités commises dans cette Tille* Il s'appliqua it provoquer dans chaque
ville la pensée qu'elle jouissait auprès de loi d'une faveur particulière; car de la sorte elle se détachait de la ligue des Lombards, et toutes devaient être animées de jalousies mntoelles. L'objet principal de ses attentions fut Mîlao : Friedrich avait appris .à connaître cette ville. 11 l'avait effacée de la terre, et maintenant , après quelques années, elle était relevée si grande et si magnifique , que nul ne pouvait méconnaître qu'elle allait redevenir ce qu'elle avait été avant la première arrivée du César germanique en Italie , la reine entre toutes les cités de Lombardie. Ainsi son ùme énergique se tournait de préférence vers la ville la plus énergique. S'il parvenait à gagner Milan , il pouvait se promettre d'anéantir à jamais la ligue des Lombards et de briser entièrement leurs forces. Et pourquoi la tentative n'auraitelie pas réussi ? Dans les bourgeois de Milan vivaient les mêmes sentiments qui se manifestaient parmi les bourgeois des autres villes; ils savaient bien que dans la plupart des communes la bienveillance qu'ils avaient trouvée au moment de leurs effroyables malheurs était éteinte, et que les anciennes passions dont Milan avait été victime commençaient partout à se relever. Les Milanais devaient craindre que, s'ils ne' se rattachaient pas à l'empereur, une ligue ne se formât contre eux entre ce monarque et d'autres cités; \U pouvaient donc croire que, pour leur conservation et leurs intérêts, il n'y avait rien de mieux à faire que de profiter de l'inclination que l'empereur paraissait avoir pour eux. Friedrich et les iMilanais se rapprochèrent facilement. Le monarque paraissait se plaire surtout dans leur ville, et ils lui rendaient toutes sortes d'hommages; le prince accordait ce que les bourgeois demandaient, et ceux-ci promettaient ce que le prince désirait obtenir. 11 augmenta leur puissance," leur conféra les objets de leurs réclamations, et n'hésita pointa augmenter leur territoire, à en soumettre d'autres à leur domination. Ainsi s'élevèrent partout les rivalités, l'envie, la défiance et le soupçon, d'abord de tous contre Milan, peu îi ' peu de tous contre tous ; mais c'était là justement ce qui paraissait le plus favorable aux vues de l'empereur. Les choses allèrent enfin si loin, que Friedrich, à la tête des Milanais, put entrer en campagne contre Crémone , ville qui jadis avait combattu sous sa bannière avec acharnement contre Milan (4).
LîV. XXIV,
L^empereur ne fat pas aussi heureux dans ses négociations avec le pape Lucius III que dans ses rapports avec les Lombards, en partie sans doute parce que ces rapports mêmes réagirent sur les relations avec le pontife. Le peuple de Rome, égaré, remué dans ses passions les plus profondes , ne pouvait trouver un in* stant de repos. 11 s'agitait en tous sens, sans saisir un point sur lequel il pût s'affermir. Après la paix de Venise, il avait invité le pape Alexandre à replacer le saint-siége dans la- ville éternelle , sur le tombeau des apôtres ; mais il avait bientôt reconnu que sous le pouvoir pontifical il n'y avait pas moyen de saisir ce qu'il poursuivait , et ce que personne peut-l^tre n'é^ tait capable de déterminer. Aussitôt que parvint à Rome la nouvelle de la mort d'Alexandre, qui avait rendu l'àme à Castellana, la ville fut agitée de si violents mouvements , que ]e nouveau pape Luciiis III n'osa s'y rendre ; il demeura à Velletri. Mats après que Christian de Mayence eut pris les armes contrôles Romains, parce que, entraînés par de vieilles haines, ils avaient marché contre Tuscolo, ils se trouvèrent dans le plus grand embarras en face du belliqueux archevêque , et conçurent de violents ressehtiments contre le pape au nom duquel Christian combattait. Lorsque Christian fut mort , et que les Romains n'eurent plus rien à craindre, leurs rancunes, n'étant plus contenues, éclatèrent avec fureur; non-seulement ils insultèrent le souverain pontife , mais encore les prêtres qui lui étaient attachés , et leur firent subir les plus cruelles persécutions. A l'approche des masses féroces qui le menaçaient, le bon pape ne se regarda plus comme en sûreté dans le voisinage de Rome , gagna la Toscane, et poussa même jusqu'à Bologne, jusqu'à Modène. Cependant il put apprendre la prochaine arrivée de l'empereur en Italie , et entra aussitôt en correspondance avec lui. L'on convint d'une entrevue qui devait avoir lieu à Vérone. Le pape se rendit donc dans cette ville, et l'empereur y vint aussi; poui^ tant il est difficile de fixer le moment^ quoique ce fût, à ce qu'il parait, dans l'année USA: Sans doute les vues du pape furent d'abord de déterminer l'empereur à marcher sur Rome et à imposer la soumission aux Romains rebelles; mais, pendant son séjour dans la haute Italie , il reconnut bientôt qu'il n'avait rien à espérer de l'empereur, et qu'il avait au contraire beau-
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coup à craindre. Friedrich n'avait pas d'armée, et n'était pas , en général , préparé à des opérations militaires. Ses procédés actuels à l'égard des Lombards étaien t si différents de sa conduite antérieure, que le pape prévit clairement l'anéantissement de l'influence que jadis le saint-siége avait exercée sur les Ix)mbards. Les efforts de l'empereur enfin pour transférer le royaume de Sicile dans sa maison , efforts qui ne pouvaient rester cachés au pape et dont il va être question , durent nécessairement éveiller eu lui do graves inquiétudes : or, si les manœuvres réussissaient , la ville de Rome était également enserrée par la puissance de la maison Waiblingen, et le saint-siége paraissait prêt à tomber à la discrétion de cette maison. La situation du pontife à l'égard de l'empereur devint donc tout autre qu'elle n'avait été depuis la paix de Venise ; en conséquence Lucius opposa à l'empereur Friedrich de la défiance, des soupçons, et même des sentiments hostiles.
Et en effet les deux chefs du monde occidental ne s'accordèrent sur aucun des points qui furent tiaités entre eux, que les difficulté^ fussent soulevées d'un côté ou de l'autre. L'on s'occupa de l'affaire des ecclésiastiques qui pendant la discorde entre TEmpirc et l'Église avaient été consacrés par des schismatiques ; car beaucoup de ces prêtres s'étaient rendus à Vérone pour sortir enfin de la situation incertaine dans laquelle les avait placés la paix de Venise. Friedrich essaya de déterminer le pape à mettre un terme aux inquiétudes de ces hommes , et de les reconnaître comme prêtres légitimes dans leurs dignités. Le pontife, ami de la paix, était disposé à .satisfaire le désir de l'empereur; mais quand il fut instruit que, dans les rapports de tant de prêtres à l)égard du siège apostolique, il avait entre ses mains un levier avec lequel, en cas de nécessité, il serait en état d'ébranler tout ce que l'empereur pourrait établir ou lier en Lombardie, il montra une résistance si opiniâtre que tout resta sans décision. La question, dit le pape, serait plus tard proposée clans un concile à Lyon.
Dans une autre affaire, ce fut le tour du pape d'être repoussé , comme l'empereur venait de l'être. Friedrich était en possession des biens de Mathilde. Lucius demanda la restitution de ces biens au saint-siége ; Friedrich I s'y refusa/ Le pape invoqua la donation de la
HISTOIRE DU PFUPUB AttEMAND.
mtirqpisQ ; retnporetir, d'autres actes.' Aucun ne céda, et la chose resta où elle en était., Il ^6t j^ pciqe croyable que le pape ait mis Taffaire sur le tapis avec espoir de succès. Il voulait seulement opposer réclamations h réclamations, pour u'étre pas seul à repousser les propositions, et afin de maintenir les choses dans un certain état d'équilibre. Il rejeta en elTet d'autres demandes de Tempereur, lesquelles étaient si importantes en elles-mêmes et touchaient de si près à l'empereur , que nécessairement ^e pape désirait engager quelque grave débat. A Trêves était mort rarchevéque Arnold, dans Tannée 1 1 85 , et à sa place avaient été portés , par la division des voix, deux candidats, Volkmar^et Rudolf. Volkmar s'était adressé au pape , soutenant qu'il avait été élu d'une manière canonique \ Rudolf avait eu recours à l'empereur > auquel , en vertu du concordat de Worms , appartenait la décision dans les cas d'élections contestées. Le pape avait entrepris une enquête pour savoir à qui l'élection devait profiler, d'après les principes de l'Église , mais sans prononcer. L'empereur aussitôt, et sans hésiter, donna gain dé cause à Rudolf, et lui conféra les régales de l'Église. Ensuite Volkmar ^'était rendu personnellement auj)rès du pape. Sur ses instances, le pape avait mandé devant lui l'adversaire Rudolf pour répondre de sa conduite. L'empereur avait envoyé l'appelé m Italie , en lui adjoignant des jurisconsultes en droit canon et en droit civil pour soutenir sa cause. Et cela se fit avec tant d'habileté que le pape jugea prudent alors de ne donner aucune décision. Rudolf revint donc trouver l'empereur, et Volkmar resta près du pape : tel était l'état des choses lomjue l'empereur eut son entrevue avec le pape. Cependant l'église de Trêves était tombée dans un grand désordre. Des passions furieuses avaient éclaté; et le jeune roi Heinrich, qui était resté en Allemagne et avait ainsi la première occasion d'agir avec quelque liberté à la face du monde, intervint violemment, déploya un caractère impitoyable dans celte anarchie, et se permit contre les adhérents de Volkmar les plus odieux traitements (2). Informé de ces faits à Vérone, le pape prit la résolution de confirmer , sans plus tarder, l'élection de Volkmar. A cette nouvelle, l'empereur fit bien vite notifier au saint-père que, s'il prononçait la confirmation de Volkmar, il ne pouvait y avoir désormais
aucune communication entre eux ; et h, cette déclaration furent jointes des menaces qui, apportées avec quelque adoucissement aux oreilles de hucius , retentirent pourtant assez durement pour ébranler l'àme du pontife débonnaire, qui n'avait pas la fermeté du fer et de l'acier. H s'arrêta donc , mais assurément se sentit blessé au cœur. Il ne faut donc pa^ s'étonner s'il repoussa la requête de l'empereur tendant à faire placer la couronne impériale sur la tête du jeune Heinrich : « Il no peut y avoir en mêine temps deux empereurs , deux chefs de l'empire , » dit le saint-père. El h celte courte déclaration il ajouta une proposition qui n'était pas sans amertume , qui avait peut-être l'apparence d'un sarcasme : « Si Friedrich désire voir son fils paré de la couronne impériale, il peut commencer par la déposer luimême ! » Assurément ce trait pénétra proibndcmentdans le cœur de Friedrich.
Ainsi s'élevèrent de nouveaux sujets de querelle entre l'empereur et le pape , et les esprits s'aigrissaient chaque jour davantage. Pendant tout le temps que se poursuivirent les négociations, le pape resta à Vérone. Friedrich ponvait y avoir fait plusieurs voyages ; mais chaque fois il n'y resta que quelques instants. Aussi les négociations engagées peut-être oralement se continuèrent par écrit , ou au moyen de plénipotentiaires; et ces intermédiaires purent parfois adoucir quelques expressions , parfois aussi leur donner une forme plus acerbe. Friedrich était habitué à ces sortes de débats, et, quoique dans ses revers il eût reconnu la nécessité de plier, il n'était pourtant pas encore devenu bien souple. Le bon pape , au contraire , ne pouvait se faire à ce genre de rapports dans lesquels il s'était trouvé pour là première fois avec les Romains, et où il se voyait engagé maintenant avec l'empereur. Jadis il avait été champion loyal de l'Église, pour laquelle il avait assumé le fardeau de grandes affaires ; il les avait menées avec habileté et vigueur îi bonne fin , parce qu'il avait travaillé , agi sous la direction du pape Alexandre , et avait senti qu'il pouvait se reposer fermement, sur cet appui ; mais, sous le fardeau de la double lutte qu'il devait maintenant soutenir luimême comme pape , ses forces se brisèrent. II mourut dès le 25 novembre de Tannée 4 485, au moment où la discorde entre lui et Tempereu éclatait plus violemment. A la place de
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Lucias fut éla Uberto Crivallo, archevêque de Milan, qiii prit le nom d'Urbain III. Ce non* veau pape établit sa résidence à Vérone ; mais il n'abandonna pas rarcbevéchc de Milan, qu'il continua d'administrer comme par le passé » sans doute afin d'agir ainsi plus Tortement sur toute la Lombardie, et de rattacher la ville et le pays dans une nouvelle union plus étroite au'saint-siége, ou du moins les détourner d'une ligue contre la chaire apostolique. Cette intention , que chaque incident rend extrêmement vraisemblable, laissait prévoir qu'il ne voudrait consentir à aucune des réclamations impériales repoussées déjà par Lucius. Mais, comme en outre Urbain 111 nourrissait une vieille haine personnelle contre Tempereur, parce que luimême et ses clients durant la guerre précédente avaient subi de mauvais traitements et enduré des pertes considérables de la part de Friedrich, il devait nécessairement entrer dans la lice avec une énergie empreinte d'amertume , et chercher à exécuter ce que le faible Lucips avait ajourné et laissé dans l'indccisiou.
Mais, avant qu'Urbain pAt s'aCrermir sur son siège élevé et se livrer à la moindre entreprise, l'empereur atteignit le troisième but qu'il s'était proposé par son voyage d'Italie. De la maison de Tancrède de Ilauteville le Normand, il no restait en Italie aucun rejeton mâle légitime, que le roi Guillaume II qui était assis sur le trône de Sicile et régnait sur tous les pays conquis par les Normands. La postérité de Robert Guiscard, s'était éteinte dans l'an 4427, avec son petit-fils le duc Guillaume de Pouille. Du frét*e de Robert, du comte Roger, conquérant de la Sicile, descendaient les rois qui régnèrent sur les conquêtes des Normands des deux côtés du détroit : Roger, Guillaume I*', et Guillaume 11 le^monarque actuel. Le premier de ces rois, Roger , avait eu encore un fils, René, qui, de même que Roger, était mort avant son père. De ce Roger, duc de Pouille, il y avait un fils nommé Tancrède^ mais il était né en dehors du mariage , et , à cause de cette tache, était regardé , comme inhabile à succéder au trône. Le roi Roger avait donné l'être à une fille nommée Costanza, qui était née en 1454, après la mort de son père. Le second fils de Roger , Guillaume I" , n'avait pas laissé d'autre enfant que Guillaume H, qui lui succéda sur le trône en 4466, étant eneore mineur* Onze ans après, ce prince
avait épousé Jeanne , fille à% Henri If , roi d'Angleterre , .sœur de l'épouse de Heinriob le Lion ] mais jusqu'alors ce mariage était resté stéi'ile , et personne ne pensait qu'il dût être béni par des enfants , quoique le roi fût jaune et la reine aussi. Si cette présomption était bien fondée , Costanza , fille du roi Roger , restait seule du sang légitime des Normands, et pprès la mort du roi Guillaume II elle était investie des droits héréditaires sur le royaume de Sicile. C'étaient là les circonstances qui donnèrent à Friedrich la pensée d'unir son fils aîné le roi Heinrich à la princesse Costanza , et il y resta fermement attaché sans pouvoir en être distrait par la mort de sa fidèle compagne Béatrix (3). 11 tint peu de compte des rapports embrouillés dans lesquels il allait ainsi jeter son fils , auquel étaient assurées déjà tant de couronnes , en lui donnant une épouse qui deviendrait reine de Sicile ; il ne voulut point songer que, par l'acquisition d'un nouveau royaume, Heinrich finirait par être étranger partout; que nulle part il ne recueillerait l'amour, et qu'il serait odieux à tous; il ne voulut pas eonsidé* rer non plus que le royaume.de Sicile était nn fief du saint-siége , et que, par l'adjonction do cet Etat , il allait nécessairement engager son fils dans la lutte la plus terrible contre le saintsiége, quoique lui-même n'ait pas été en ét^it d'en soutenir une semblable. Il ne fut pas effrayé par la réflexion que son iils , qui avait déjà montré l'empire effréné de ses passions , était un jeune homme à peine âgé de 24 ans, que la fiancée qu'il se promettait avait dix ans de plus, et, sans être difforme, n'avait pourtant d'antre attrait que des espérances sur le trône de Sicile ; car dans la perspective d'un tel héritage disparaissaient peuple et patrie aux yeux de Friedrich, et le bonheur de son propre fils n'arrêtait pas un instant son attention.
Les négociations près la cour du roi Guillaume furent conduites avec tant d'adresse et d'activité , que les iicTaçailles furent conclues encore avant la mort du pape Lucins. H no fut pas en effet très-difficile de gagner cette cour. La vieille énergie normande s'était épuisée avec les premiers conquérants sous le ciel du Midi; elle s'était affaiblie dès le commencemeni de ce siècle , exhalée en emportements , perdue dans l'irrésolution et l'incertitude; et peu à peu, au* milieu de ces faiblesses, s'étendirent le.s complots, les manoeuvres perfides, la fn^ude.
L'offre de Friedrich put donc èlre facilement représentée comme une bonne fortune pour Tëtat chancelant, qu'il ne fallait pas négliger. Au moment où le pape Lucius rendait l'àme , la royale fiancée traversa donc l'Italie pour se rendre à Milan , entourée d'un éblouissant cortège, portant avec elle des trésors, des objets précieux de toute espèce. A Milan , dans le palais qui touche, à l'église de St-Ambroise, le couple royal fut uni le 27 janvier 4 4 86 , au milieu de la plus grande pompe. Friedrich luimême se fit couronner par Tarchevôque de Vienne ; Heinrich reçut une couronne de la mam du patriarche d'Aquilée, et sa jeune épouse des mains d'un évéque allemand. Ensuite il y eut des fêtes magnifiques : la ville de Milan était dans l'allégresse ; beaucoup d'hommes éminents du voisinage et de cantons éloignés étaient accourus pour offrir leurs hommages à l'empereur à cette occasion , peutêtre aussi pour satisfaire leur curiosité et jouir du spectacle des richesses qui allaient être déployées. Mais la joie était-elle aussi sincère qu'elle était bruyante.? il n'est guère facile de le décider. Quelques hommes réfléchis pouvaient bien se dire que l'on venait do serrer un nœud qu'il ne serait pas facile de détacher; que l'on venait d'ouvrir une source d'où sortiraient peut-être bien des infortunes. Et vers qui-porter ses regards avec espoir et confiance? Les années n'avaient point passé sur la tête de Friedrich sans y avoir laissé des traces. Sa couronne d'or ne couvrait pas l'empreinte du temps; et si l'homme dans la force de l'âge n'avait pas réussi à conduire le vaisseau solide de l'Etat au port où il avait dirigé sa coui-se , comment la main du vieillard parviendrait-elle à piloter la frêle carcasse surchargée à travers les vagues et le tourbillon qui menaçaient de la mettre en pièces? La vue même des nbuveaux époux avait quelque chose de sombre et d'attristant. Le roi n'apparaissait pas li\ comme un jeune homme dans l'éclat cl la fraîcheur des belles années, portant daus ses regards la bienveillance et l'espoir , promettant d'exercer l'activité de la force et de l'intelligence; sa taille petite , sa faible complcxion , ses cheveux blonds, son visage maigre et pAle , paraissaient n'annoncer rien de bon ni de grand; et Ton savait que le jeune roi avait déjà donné des preuves d'irritabilité et d'emportement.
Bientôt il se manifesta que ce mariage n'avait
pas été considéré avec indifférence par le pap^. Urbain commença les hostilités contre l'enipi' reur et la maison impériale, en iaterdisau: tous les actes du sacerdoce au patriarche d'Aquilée pour avoir imposé une couronne cia Italie sans l'agrément du souverain ponlife,eî l'exercice de la prêtrise à tous les ecclésiastiques qui avaient assisté à ce couroaneiuent. Maintenant il poursuivit sa route d'attaque oi attaque ; il aMribua le siège de Trêves à l'archevêque Volkmar, et rejeta Rudolf, en faveii: duquel l'empereur avait prononcé eu rin\fétissant des régales de l'église de Trêves. 11 éleu l'ancienne réclamation du siège apostolique sur les biens de la marquise Malhilde, et demanda à l'empereur la restitution de toutes ses posse.-;sions ; ifaccusa l'empereur d'une infinité d'actes de violence et de spoliation qu'il se scmit permis à la succession des évoques décédés, cl aussi contre des cloîtres, particulièremen: contre des couvents de femmes. Ainsi, tandis que Friedrich mettait en œuvre toutes sorles d'artifices envers les villes lombardes , l rbain rassemblait les éléments d'une excommunication dans laquelle paraissait devoir enfin >e décharger une telle colère contre l'empcreor. Cet amas de matières inflammables devenait redoulable pour Friedrich , parce que les deu^ premiers princes ecclésiastiques d'Allemagne, les archevêques de Cologne et de Maycnce, penchaient du côlé du pape, et que l'église dt' Trêves continuait toujours à être bouleversiv. Cette participation de princes ecclésiastiquc> aux mouvements politiques de l'Allcmagno y: rattachait à la situation de Heinrich le Lion, qui préoccupait Friedrich au moment où il allait franchir les Alpes.
Le duc Heinrich, lorsqu'il avait été contraint de quitter sa patrie , s'élait rendu avec ^a femme et ses enfants à la cour de son beaapùre, qui se trouvait alors ciî Normandie. Delt il avait fait, l'année suivante, uiî pèlerinage eu Espagne, à St-Jacques-de-Compostelle. Deux ans après son bannissement, il était ttllé en Angleterre avec son beau-père , à peu près au mo- ♦ ment où l'empereur avait rassembla' la brillanle diète de Mayeuce, d'où l'ennemi le plus acharm* de Heinrich le Lion, Tarchevôque Philippe de C& logne, avait empcu'lé un profond ressentiment contre l'empereur. Bientôt après rempercui passa en Italie ; mais, avant son départ, l'aix^hovêque Philippe , accompagné du comte Philippe