‹ Histoire d'Allemagne (volume 3)Chapitre 24 sur 165 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

CONQUETE DE JERUSALEM PAR LE SULTAN SALADIU. — RÉCONCILIATION DE FRIED- RICH AVEC l'Église et le monde, —

NOUVEL E\IL DE HEINRÏCH LE LION. — CROISADE ET MORT DE FRIEDRICH BAR- BEROUSSE.

De Pan 1187 à Tan 1190. '

Depuis la malheureuse croisade, des rois Kunrad III et Louis VII, à laquelle avait assisté Friedrich^ alors jeune homme, 40 années s'étaient écoulées. A cette époque on n'avait oublié la Terre-Sainte ni en Allemagne ni dans les autres pays chrétiens. I>e temps en temps beaucoup d'hommes pieux se rendaient en pèlerins au tombeau du Sauveur , pour répandre des larmes d'amour et de repentir sdr le lieu le plus*sacré de la terre ;^t aussi des relations multipliées de commerce s'étaient établies entre les contrées méridionales de l'Europe et les côtes de Syrie. Mais on n'avait tenté aucune entreprise militaire pour conserver aux chrétiens ce qu'ils avaient, ni pour faire de nouvelles conquêtes; et même, si l'on excepte les dernières années, il ne fut plus guère question d'une nouvelle croisade. Cependant le petit royaume de Jérusalem était IVapjw de plus en phis de décadence; formé d'une tout autre manière que les États d'Occident, pour prospérer il aurait dit être aussi ordonné et gouverné différemment. Fondé sur l'exaltation religieuse, il n'aurait pu se maintenir qnc par la plus haute culture morale et rexercice du culte le plus pur. Mais les âmes y étaient négligées ou tiaitces par des mains impures; les

mêmes forces destructives qui troublaient l* Europe , exerçaient aussi leur action dissolvante sîir.un sol toujours mpnacé : la féodalité, tout égoïste, toute négative; la hiérarchie sacerdotale, ambitieuse et amie de la fraude. Ces deux éléments agirent d'une manière d'autant plus funeste, que sur ce sol ils ne s'étaient pas développés peu à peu avec l'ensemble de la vie publique; ils y avaient été transportés ton ( formés, comme produits exotiques à peu près complets. Aussi le cortège de convoitises féroces et de passions sauvages était encore plus effroyable à Jérusalem que dans l^s États d'Occident] il rongeait, dévorait tout. D'aotrœ causes s'y joignirent encore pour accélérer la ruine de l'État : l'orgueil de commander et de combattre pour la cause la plus sainte, sur le point le plus sacré de la terre, qui attirait les désirs de tout pieux chrétien , qui portait Tcmpreinte des pas du Sauveur, au lien où luimême avait répandu son sang, où il ayait été enseveli ; la supériorité exclusive et dédaigneuse que s'arrogeaient les ordres de chevalerie , d'autant plus inflexibles qu'ils savaîeot la couvrir du manteau de Hiumilité et de la charité, que l'on ne pouvait guère contester que leur haute valeur ne vînt de la piété chrétienne; la haine, l'intolérance enfin entre les chrétiens orthodoxes venus de l'Occident , et les scbismatiques de TOrient , qui poussaient, d'un côté aux rigueurs, à l'insolence brutale, c^ l'oppression impitoyable; delantrc provoquaient la rage, les complots et les trahisons.

Ainsi le royaume de Jérusalem portait en lui tous les germes de dissolution ; l'on doit i'êtonner qu'il ait subsisté près d'un siècle. 1! ^e serait probablement écroulé plus tôt, s'il a\ait été possible que les Musulmans ne s'occupassent de lui que pour le renfermer dans ses limites primitives. Mais les hostilités que les Musulmans, également divisés entre eux y enveloppés en des guerres intestines, poussaient faiblement contre lui, ces hostilités qui sansccsjc menaçaient et rarement apportaient un danger réel, entretenaient encore quelque vie, arrachaient parfois barons, chevaliers et prêtres à leur train ordinaire, aiguillonnaient le sentiment delà religion et de la vertu. Ce qui devait être l'objet des plus hautes espérances, le but des désirs les plus ambitieux, c'était de péiir sous les coups d'un ennemi honorable, afin que

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celtb création de l'enthousiasme chrétien ne tombât pas entre les mains d'un ramas de bri« gands comme une proie chétive et méprisable. Le royaume de Jérusalem avait bien mérité une telle fln par le noble enthousiasme qui avait poussé à sa fondation , et aussi par le joyeux sacriûce de tant de milliers d'hommes pieux pour une création dont le salut était impossible.

Le sultan Saladin était le plus noble ennemi qui eût jamais combattu les chrétiens. Comme prince et comme guerrier, il avait la plus grande autorité; comme homme, il était digne de la plus haute estime. Dans son langage et ses actions, il obéissait à une impulsion bien plus chrétienne que celle de la plupart des hommes qui avaient été baptisés et qui s'agenouillaient au nom du Christ. Le 5 de juillet 1^87 , Saladin anéantit , à la bataille de Tibériadc, les dernières forces du royaume de Jérusalem ; le 5 octobre il fit son entrée solennelle dans la cité sainte. Quoiqu'un pareil fait ne pût s'accomplir sans de déplorables scènes, Saladin ne songea à aucune vengeance pour les atrocités commises par les premiers croisés à la conquête de cette ville sur les Musulmans ; il montra môme envers Its malheureux vaincus une générosité, une grandeur d'àme telles, que ceux-là mômes qui le haïssaient comme le sectateur du faux prophète , comme l'ennemi de Dieu et de son fils , ne purent lui refuser le tribqt de leur admiration. En réalité, il est possible que pour la vie véritablement chrétienne, pour l'esprit d'amour et de charité, pour la tolérance et la miséricorde, il y ait eu plus de bénéfice, même parmi les chrétiens, par la conquête de la cité sainte sons la direction de Saladin , qu'il n'y en avait eu à la prise de celte ville par les guerriers qui portaient la croix. H est possible que par l'ennemi de l'Évangile de plus nobles satisfactions aient été données à l'esprit du christianisme que par les ardents prosélytes et les prédicateurs de l'Evangile.

La nouvelle de la perte de Jérusalem et de la profanation du premier sanctuaire de la foi chrétienne par les infidèles remplit l'Occident de douleur cl de désolation. Ah! pourtant, l'événement ne devait être inattendu pour personne; dans la Terre-Sainte même, depuis longtemps, on ^vait reconnu que jamais on ii'avait eu à résister à un ennemi aussi redou-

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table que Saladin, sultan d'Egypte. Déjà cinq ou six ans auparavant, des prêtres, des laïques avaient parcouru les contrées de l'Europe pour obtenir assistance contre le danger menaçant. Le pape Alexandre avait adressé des brefs à tous les princes chrétiens, leur peignant avec chaleur la détresse de la Terre-Sainte ; et soa successeur, Lucius, avait reproduit, fortifié ce§ exhortations. Les deux pontifes avaient placé leurs plus grandes espérances dans les rois de France et d'Angleterre; et Philippe et Henri s'étaient montrés tout disposés à prendre les armes pour la sainte cause^ Un grand mouvement s'était manifesté surtout en Angleterre et dans les possessions du roi d'Angleterre en France , et beaucoup d'hommes , pi'étres et laïques , avaient pris l\croix. Mais les relations temporelles des deux monarques dans leurs propres Etats, et l'un envers l'autre, étaient tellement embrouillées, qu'elles comprimaient leurs élans religieux , et qu'ils n'avaient pu s'engager dans une entreprise lointaine pout l'intérêt de leur foi. Et comme eux-mêmes ne prirent pas la croix, la bonne volonté de ceu^ qui l'avaient reçue s'évanouit sans avoir pro^ duit aucun effet. La Terre-Sainte continue^ donc à trembler à la pensée du terrible sultan | et parmi les peuples de l'Occident rclentîrent, sans cesse répétées, les prières des fidèles plqç ardents^ demandant à grapds cris que, ^onx l'amour du Seigneur, fût prêtée bren vite Tassistance nécessaire, afin de détourner un danger si grand et si prochain.

Toutefois la nouvelle de la perte de la cité sainte et de toute la terre de proraission et de salut ébranla tout le monde chrétien de l'Occident, comme si un désastre inouï, îû-^ compréhensible, eut éclaté tout à coup contre les prévisions humaines ; l'impression fut profonde et durable. Dans le premier moment, ce ne fdt que le sentiment religieux cruellement blessé; mais peu à peu, quand vint la réflexion, les considérations d'intérêts terrestres prirent place à leur tour, et firent paraître la perte immense , irréparable. Depuis près de cent ans , le royaume de Jérusalem avait été considéré comme un membre Important du monde catholique ; beaucoup de liens le rattachaient aux peuples et aux individus. Le clergé avait trouvé dans Jérusalem une source abondante d'honneurs et de dignités auxquels il était bien dur de renoncer. Aux ordres de chevalerie étaient

unies les plus grandes maisons, surtout en France , par des liens de parenté. Les ordres avaient dans l'Occident de grandes possessions qui s'augmentaient journellement, et qui offraient pour les fils cadets des nobles familles une vaste carrière où se rencontraient les honneurs et les richesses. Les villes sur les côtes de la Méditerranée faisaient leur commerce le plus productif avec la côte de Syrie; elles-mêmes tiraient de contrées plus éloignées ie l'Europe les marchandises qu'elles exportaient avec grand profit dans TOrient. Les objets qu'elles rapportaient des côtes de Syrie , elles les conduisaient plus loin à travers les États de l'Europe, où elles satisfaisaient les besoins , les commodités et les jouissances. Ces villes s'effrayèrent à la l)enséc que les communications avec l'Orient fussent suspendues ou entièrement détruites , et , dans leurs inquiétudes , elles attendirent les plus funestes conséquences de la perte de la Terre-Sainte. Enfin il était difficile de trouver dans le monde chrétien un seul homme pieux et croyant, parmi les plus grands ou les plus petits, qui vit avec indifférence le saint-sépulcre retombé dans les mains des infidèles. Là où le salut était apparu, la source de la grâce coulait toujours en ruisseaux abondants. Depuis trois générations d'hommes, l'accès de cette source avait éfé ouvert à chacun , et le voyage se faisait facilement. Celui qui , par impudence,* par orgueil , s'était engagé dans le labyrinthe des passions , était embarrassé dans de malheureuses relations , avait la conscience chargée d'un pends trop lourd , ne pouvait trouver aucun repos , tremblait à la pensée de l'éternité; ou celui qui désespéi'ait de la rémission des péchés par le moyen d'un prêtre, parce que, dans la lutte des papes , il ne pouvait croire aux excommunications opposées entre elles; à celui-là le tombeau du Christ offrait un recours , et rendait à son àme la tranquillité perdue , et regagnée par le repentir et la piété. Certes c'était une pensée cruelle de savoir désormais en la possession des infidèles ce dernier refuge des malheureux ; une pensée douloureuse que la sainte croix , sur laquelle le fils de Dieu était mort pour les, péchés du monde, du haut de laquelle tant de bénédictions s'étaient répandues sur les pieux chrétiens , se trouvât entre les mains des Turcs , qui ne pouvaient que la profaner et la souiller. Ou comprend donc

comment , les âmes étant pénétrées peu à peu de tous ces sentiments, il y eut comme un soulèvement général , et que l'on regarda comme un devoir sacré de racheter , au prix de tous les efforts et de tous les sacrifices , ce qui avait été perdu par indifférence et lâcheté , par l'effet des vices et des péchés. L'enthousiasme gagna de proche en proche les peuples chrétiens , comparable à ceKii qu'avaient allumé jadis les prédications de Pierre l'Ermite. Toutefois ce n'était plus cette fraîcheur de sentiments , cet abandon de cœur avec lesquels on avait alors baisé la croix ; car cette fois on ne pouvait se dégager de la désolation et de la douleur causées par un désastre aussi effroyable. Les grandes épreuves qui avaient été subies entre ces anciens jours et le temps • présent laissaient prévoir d'immenses sacrifices qui pouvaient bien rehausser le mérite d'une nouvelle croisade, mais jetaient pourtant des nuages sur les espérances auxquelles ou aurait voulu se livrer. Au moment où la nouvelle de la chute de la cité sainte arrivait en Europe, le pape Urbain III avait déjà quitté ce monde; le bruit du désastre de Tibériade loi était parvenu , et il est possible que la douleur de cet événement, dont il prévoyait les suites, ait hâté sa mort. A sa place fut élu le cardinal Alberto de San-Lorenzo, homme de mœurs rigides , qui prit le nom de Grégoire. VIII.

Alors arrivèrent en Italie les fugitifs de la Terre-Sainte qui avaient survécu au désastre , et n'avaient trouvé aucun asile dans les cités maritimes qui étaient encore entre les mains des chrétiens, o^i n'avaient pu atteindre aucune de ces villes. Ils furent suivis de -près par des députés des places qui tenaient encore contn? les païens , de Tyr et d'Antioche. Bientôt Fagîtation que ces hommes causèrent par leurs plaintes et la peinture des misères de la Terre- Sainte se communiqua jusqu'aux degrés du saint-siége; le pape lui-môme fut prcsst^ de provoquer l'œuvre d'une nouvelle croisade pour la reprise du saint-sépulcre , et d'y employer tous les moyens que l'Église lui offrait. Et comment aurait-il pu se défendre de faire ce que la nécessité commandait, ce qu'exigeait le sentiment religieux des peuples ? Pendant que ces députés et ces fugitifs parcouraient les contrées du monde chrétien , particulièrement l'Italie , la France et l'Angleterre , le pape adressa de pieus^es exhortations à tous

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les vrais chrétiens ; peignant la désolation de son àme sur le dur châtiment que la main de Dieu avait inlligé à Jérusalem , il attribuait ce châtiment à la corruption des temps, aux péchés de toute espèce commis par les chrétiens de l'Occident comme de TOrient, et il appelait tous les adorateurs du Christ à prendre la croix, à se mettre à l'œuvre pour effacer leurs fautes et apaiser la colère de Dieu ;' il promettait à tous ceux qui répondraient à son appel protection pour leurs biens terrestres, remise de leurs j)échés, salut pour leurs âmes par l'effet de la miséricorde divine; il ordonnait des jeûnes et des prières, et s'efforçait par tous les moyens de provoquer les réflexions graves , de pousser aux hostilités et de faire entreprendre la tâche sacrée. Ses efforts ne restèrent pas stériles. A la vérité il n'en vit pas les suites , car il mourut deux mois à peine après son élection, le ^7 décembre de la même année; mais son successeur, Paulinus» cardinalévèque de Préneste , intronisé pape sous le nom de Clément III , poursuivit la môme route, où il fut entraîné plus rapidement encore par la force des choses. 11 envoya ses légats dans toutes les contrées, cardinaux, évèques et prêtres, pour prêcher la croisade ; et partout ces députés du saint-père , secondés par les messagers venus de la Terre-Sainte, atteignirent leur but.

Les plus grandes espérances de l'Orient comme du siège apostolique étaient fondées sur la France, parce que les Français se rattachaient par toutes sortes de liens terrestres au royaume de Jérusalem. On se formait aussi de brillantes idées sur les secours à tirer de l'Angleterre, dont le roi régissait une grande partie de la France en vertu de là loi des fiefs. On comptait moins sur l'Allemagne, peut-être à cause de l'épuisement où les coûteuses expéditions d'Italie avaient jeté les Allemands; peutêtre aussi à cause de leur lenteur à prendre part aux expéditions saintes dans les.temps antérieurs; en partie aussi parce que l'attitude du roi des Allemands en face du siège apostolique était moins pacifique, moins amicale, et la situation moins nette que celle du roi des Français. Le premier prince qui reçut h croix fut le fils alué du roi d'Angleterre, le comte Iliehard de Poitou , qui plus tard reçut à bon droit le surnom de Cœur-de-Lion. Bientôt, au commencement de Tannée suivante, les deux rois de France et d'Angleterre firent broder

cet emblème sur leur poitrine, résolus non pas à abandonner ni à oublier leurs anciennes querelles , mais à les ajourner. A peine fut connu cet accord , regardé comme un miracle du Seigneur, que la foule afflua de toutes pacts pour prendre la croix. Prêtres et laïques, nobles et gens du peuple, arborèrent cette enseigne; aucun homme valide ne voulut rester, nul ne l'aurait osé. Les femmes poussaient leurs maris, les mères leurs fils, les jeunes filles leurs fiancés. Quiconque aurait cherché à échapper, par quelque motif et sous quelque prétexte que' ce fût , aurait été poursuivi par les railleries et les insultes comme un lâche , comme un misérable.

Il en.était autrement dans le Teutschland. Au temps où le bruit de la chute de Jérusalem se répandit en Europe, le pape Urbain III mourait, le bras tendu pour lancer les foudres de l'Eglise contre l'empereur Friedrich. Comment donc les successeurs de ce pontife auraient-ils pu se résoudre aussitôt à se tourner avec la croix du côté de l'empereur, ou à lui adresser des prédicateurs de la croisade? D'ailleurs les débats de l'empereur avec Philippe de Cologne n'étaient nullement accommodés, et les rapports adressés au moyen de voies secrètes en Italie par ce prélat et les autres évèques pouvaient bien encore ne pas produire un effet favorable. Hab, après que la croisade eut été si hautement décidée en France, le nouveau pape Clément IV n'osa pas s'abstenir plus longtemps d'y appeler aussi l'empereur Friedrich. Ce monarque ne pouvait plus se dispenser de répondre à une telle invitation. D'abord, se rendant hieu compte des peines et des dangers d'un voyage si lointain, considérant son âge avancé et la confusion qui régnait dans ses États, il parait que Friedrich fit do graves réflexions. Mais, remarquant combien les prédicateurs de la croisade , les avant-coureurs de plénipotentiaires pontificaux agitaient aussi les esprits dans le Teutschland, comment grands et petits, riches et pauvres, se pressaient pour prendre la croix, il jugea nécessaire de ne pas rester en arrière. Il put bien aussi penser qu'après une lutte si longue et si variée pour lui-même et pour la grandeur de sa maison, il n'y aurait pas de plus digne fin de sa vie que celle que promettait une si grande et si sainte entreprise ('!). Et quand- il eut embrassé cette idée, et û\é ainsi sa résolution, son premier soin fut d'accom-

modcr et de régler ses affaires avec l'archevêque Philippe do Cologne, puis avec l'Église. Déjà plusieurs fois Friedrich avait mandé devant Jui Tarchevéque , et Philippe n'avait point paru. La dernière citation fut probablement pour la diète que l'empereur avait rassemblée à Trêves pour les fêles de Noël; et l'absence du prêtre réfractairc arracha à l'empereur des plaintes nouvelles , disant que dans ses vieux jours il serait forcé par le clergé de Cologne de réunir une armée pour aller, contrairement à sa volonté , dévaster une province de < son empire. Il indiqua donc à rarchevôque une troisième et dernière diète, qui devait être tenue à Nurnberg, à la fête de la Purification de la Vierge. Mais, avant cette fête, le roi Heinrich y qui , à la fin de l'année précédente^ avait repassé les Alpes, rassembla un grand nombre de comtes et d'autres puissants personnages de Lorraine, et surtout de l'évêché de Cologne, à Coblentz, afin de tenter s'il ne pourrait les attirer tous bu en grande partie ù une guerre contre l'archevêque Philippe* Il ne parvint pas même h en gagner nn seul à sa cause. Philippe pouvait se hasarder avec d'autant plus d'assurance à venir à Nurnberg, car il comptait bien que nulle sentence rigoureuse ne le frapperait. Mais à ce moment l'empereur était déjà résolu à la croisade, et ne dissimulait pas cotte résolution; en conséquence il devint facile à l'archevêque de s'entendre avec lui. L'on convint d'une suspension de tout débat jusqu'à une 'diète générale qui devait avoir lieu^ à Mayence le 27 du mois suivant. Ce jour était fixé par l'empereur pour la prise de croix , et par avance Friedrich et son fils le roi Heinrieh l'avaient signalé par ce nom de diète de Jésus-Christ (2). Là se rendirent tous ceux, qui avaient de l'importance dans l'ordre ecclésiastique ou parmi les laïques. Les légats y parurent aussi, ayant à leur tête le cardinal Henri, évêque d'Albano, dont la parole avait opéré de 3i grandes choses en France. Les prédicateurs fle la croisade obtinrent de faciles succès. Le fils de l'empereur, le duc Friedrich de Souabe, prit aussitôt la croix. L'empereur lui-même posa à rassemblée la question s'il valait mieux prendre la croix dès à présent, ou bien ajourner, attendu que le voyage ne pourrait avoir lieu que dans Tannée suivante? L'ajournement fut rejeté d'une voix unanime. L'empereur se fit donc présenter la croix par Tévêque Gottfried

de Wurtzbourg, et il la reçut avec piété et en 'toute humilité. L'assemblée en témoigna ud€ grande joie, et loua la pieuse résolution. Un grand nombre de princes et de seigneurs des deux ordres suivit aussitôt l'exemple de l'empereur. Un plus grand nombre encore Timiti plus tard : car le cardinal Heinrich et ses compagnons ne crurent pas leur tâche remplie; ih parcoururent au loin les cantons de l'Allemagne , et partout leur appel rencontra des âmes bien préparées. Mais Friedrich , mettant à profit avec sagesse la grande 'expérience de sa longue vie comme prince et comme guerrier, prit aussitôt des mesures qui avaient été négligées aux croisades précédentes, et qui, sans assui-er les résultats de l'entreprise, devaient au moins la faciliter. Ne devaient prendre part à l'expédition que les hommes en état de porter les armes , capables de s'équiper et de pourvoir à leur entretien. Ainsi fut exclu le pauvre peuple, qui avait coutume d'accourir pour butiner sur la sainte cause , qui prenait la croix non-seulement afin de combattre pour le Seigneur, mais aussi afin d'échapper à nnc vie misérable sous l'étendard sacré, afin d'acquérir et de jouir au moyen du pillage. 11 est incontestable que cette exclusion était contre l'esprit primitif des croisades , et leur enlevait la plus noble influence qu'elles avaient exercée sur le développemenf moral ; elle faisait disparaître la proclamation de l'unité , de la fraternité , de l'humanité. D'ailleurs cette exclusion pouvait être bien dure pour beaucoup de pauvres, qui ne voyaient de sincèrement grand et honorable que la cause du Seigneur; et c'était en général quelque chose de triste et d'odieux que h route de la source la plus abondante de la grâce fût fermée à ceux qui avaient à supporter les plus lourds fardeaux de la vie, tandis qu'elle demeurait ouverte pour les riches et les ciiminels audacieux, ainsi que pour les plus cruels oppresseurs. Mais Friedrich paraît avoir considéré l'entreprise comme ses campagnes d'Italie. Le saint disparaissait devant ses yeux, et le réel , le vulgaire restait. Il fallait faire une expédition militaire avec des hommes aguerris, bien équipés, et non pas se mettre en raairhe d'ime manière désordonnée, avec des masses confuses ; e^, suivant ces vues , ses dispositions étaient aussi nécessaires que dignes d'éloges. Au reste il fut arrêté que le départ de l'armée aurait lieu vers le mois de mai de l'année suivante»

UV. XilV, CHAP. ix.

Mais à la diète dd J.-C. il fut question aussi de choses terrestres ; comme les querelles de plusieurs princes entre eux furent accommodées, on y réconcilia aussi Tempereur et rarchevôquc Philippe de Cologne. Friedrich ayant reçu la croix sur l'exhortation et en présence d'un légat pontifical, on ne pouvait plus parler de débats entre lui et le siège apostolique. Aucun des denx partis n'aurait cédé ; Ton n'était arrivé à aucun accommodement. Ainsi toutes les causes de lutte restèrent dans leur ancienne force, mais la lutte elle-même fut suspendue. L'arche- TÔque Philippe pensa qu'il ne devait pas résister plus longtemps. H jura avec empressement qu'il n'avait pas dédaigné les deux premières citations impériales*, ni condamné à des amendes des protégés , privilégiés de' l'empereur, pour offenser ou braver son souverain; il se chargea de payer, a^'ec les habitants de Cologne, à Tempereur une amende de 2,000 marcs, et de 260 à la cour impériale; il promit d'ouvrir dans les remparts de Cologne une brèche, et 3e combler les fossés à quatre places sur une longueur de 400 pieds, en signe de sounfission à la majesté impériale. De son côté, l'empereur lui concéda la permission de rétabKr les choses dans leur état antérieur dès le lendemain.

Ainsi réconcilié avec TÉglise elavec le monde au moyen de la croisade, Friedrich eut dés lors Toeil toujours fixé sur le grand œuvre auquel il s'était obligé. 11 déploya la plus grande acti^ vite pour conduire à fin les préparatifs de l'expédition sainte. Tandis que les rois de France et d'Angleterre , sans respect pour leurs serments, retournaient à leurs anciennes manœuvres, et, portant le signe sacré, recommençaient de nouvelles luttes, oubliant le Seigneur et le tombeau du Christ , l'empereur essaya de faire des arrangements avec des peuples étrangers pour faciliter l'expédition et amener l'intérieur de l'empire à un état de repos tel, qu'il pût le laisser sans crainte au gouvernement de son fils, li envoya l'archevêque Kunrad de Mayence au roi de Hongrie, ik'la lll, pour convenir avec lui du chemin que l'armée des croisés devait suivre à travers ce pays , et en môme temps fixer les prix auxquels seraient livrés les vivres. Dans le môme but , il envoya des ambassadeurs en iServrc^àConstanlinople, à l'empereur Isaac l'Ange et au sultan d'Ikonium , auquel obéissait une grande partie de

l'Asie-Mineure. il députa aussi auprès du suI-« tan Saladin , avec lequel il avait été jadis en correspondance , en échange de lettres amicales et de présents, pour lui annoncer que lui, ^empereur , pousserait contre lui l'empire romain et le monde entier , sr le sultan n'évacuait aussitôt la terre sacrée de Jérusalem , ne replantait la sainte croix sur le lieu d'où elle avait été arrachée , et ne donnait satisfaction pour les chrétiens tués. Friedrich atteignit complètement sou but auprès du roi de Hongrie ; un traité fut conclu comme l'empereur l'avait désiré. Le prince de Servie ne se montra pas moins bien disposé à toutes ses demandes. L'empereur d'Orient et le sultan d'ikonium s'exprimèrent aussi en termes bienveillants. Ils envoyèrent à leur tour des ambassades en Allemagne , pour témoigner leur joie dé ce qu'ils participeraient au bonheur de recevoir chez eux. un si grand et si puissant prince avec son armée , et promirent de faciliter l'expédition de toute manière; ils ne s'épargnèrent aucune promesse; mais il serait difficile de déterminer la portion de vérité dans leurs paroles , et de sincérité dans les œuvres» Quel résultat Friedrich obtint-il sur Saladin? cela est incertain. Le sultan n'aura point obéi à la sommation de l'empereur ; mais il serait possible que Saladin , comme on l'a prétendu , se *soit offert à livrer [la sainte croix , à remettre tous lés prisonniers en liberté , à souffrir un prêtre chrétien sur le saint-sépulcre , à restituer les couvents qui existaient avant l'arrivée des premiers croisés , et à n'opposer aucun obstacle aux pèlerins , si l'empereur voulait donner l'ordre que les trois villes qui étaient encore entre les main^ des chrétiens , Tyr, Tripoli et Antioche, fussent aussitôt livrées à lui , le sultan. Quoi qu'il en soit, cette négociation n'eut pas de suite. Il peut se faire pourtant qu'une telle ambassade n'ait pas été inutile , car sans doute elle exerça une grande influence sur les àmcs des hommes qui avaient pris la croix , et qui, au milieu des signes et des miracles de toute espèce qui se produisaient, faisaient, à l'exemple de Friedrich, de sérieux préparatifs pour l'accomplissement de leure serments ; ils se sentirent tour à tour calmés, irrités et enflammés d'enthousiasme.

Friedrich passa la plus grande partie de l'été dans la Saxe , surtout dans les provinces sur le >Vescr. L5 il accommoda des différends , mit

fin à de petites guerres particulières ; mais il détruisît aussi des châteaux et des forteresses. Il donna pour motif à cette conduite qu'au moyen de ces châteaux s'exerçaient des brigandages , et s'arrachaient d'injustes contributions. En réalité , il n'y a pas de raison d'en douter; cependant il n'est pas invraisemblable que Friedrich ne se proposât encore un autre but. Il y avait surtout à craindre des troubles dans la Saxe : car ïlcinrich le Lion s'v tenait encore tranquille , en observation menaçante dans son château de Braunschweig. Comme ce duc était l'effroi de quelques princes, il pouvait bien aussi, au milieu des guerres particulières et des querelles incessantes qui agitaient la Saxe^, être l'espoir d'autres princes. Le décir de l'empereur d'abattre les châteaux de tous ceux sur lesquels il ne pouvait compter était donc assez naturel. Il n'est pas dit que Ileinrich ait élevé aucune prétention , qu'il ait môme fait un mouvement suspect ; mais Friedrich pouvait bien regarder dans son propre cœur, et y lire que le duc n'avait pas oublié ; lui-même avait assez appris à connaître les vicissitudes humaines pour regarder comme possible un bouleversement complet après son éloignement de l'Allemagne. 11 put bien aussi reconnaître qu'il ne remédiait à rien par la destruction de quelques châteaux, et juger nécessaire de ne pas souffrir le duc en Saxe, tandis que lui-même s'en allait en des contrées lointaines. Et en effet il. le bannit encore une fois du pays de sa jeunesse, de sa grandeu;* et de ses infortunes , pour l'envoyer en exil. Il est impossible de suivre la marche des choses ; on raconte que l'empereur tint une diète générale à Goslar , où il avait désiré aussi la présence de Heinrich. Là il proposa le choix entre trois partis : ou Heinrich renoncerait à ses anciens honneurs pour en recevoir aussitôt une certaine partie ; ou il prendrait part à l'expédition de la Terre-Sainte aux frais de l'empereur, et alors il serait rétabli dans la plénitude de ses dignités ; ou il s'obligerait par serment avec son fils , appelé aussi Heinrich , à se rendre de nouveau en exil pour trois années. Et Heinrich, pour n'avoir plus de soucis relativement à ses anciens honneurs, et ne pas aller où il ne voulait pas , choisit le nouvel exil de trois années. Ainsi dit la tradition ; mais qui peut la comprendre? Comment trouver vraisemblable que l'empereur ait fait de telles propositions en présence et après les

décisions des princes aux frais desquels Heîa* rich avait été abattu , aux dépens desquels il serait rétabli dans ses anciens États , auxquels appartenait aussi la Bavière? Si les choses se passèrent ainsi, il y eut sans doute peu de sincérité dans les scènes que l'on joua, et le duc dat se sentir profondément blessé. On peut bien soutenir que maintenant il ne se trouve plus une seule trace de bienveillance de l'empereur à l'égard de Heinrich ; que les vues de Friedrich étaient de chasser de nouveau le duc en exil : et il atteignit son but; mais par quels moyens y parvint-il? on ne sait. Quoiqu'il en soit, il n'est guère possible de douter que Heinrich le Lion n'ait vu dans ce second bannissement une nouvelle iniquité , et qu'il n'^it été saisi de la pins douloureuse indignation qui puisse remplir le cœur de l'homme. Au reste , à Pâques de l'année suivante, 448^, accompagné de soa Êls aine , il se rendit en Angleterre. Son épouse resta avec ses autres enfants à Braunsch^eîg , probablement parce que l'état de sa santé ne lui permettait pas le voyage ; car la duchesse Mathilde mourut celte année-là môme; et le ressentiment du duc dut s'irriten encore de ce qu'on le forçât, en de telles circonstances, à quitter sa noble et chère épouse.

Au moment où Heinrich le Lion abandonnait ^ forcément sa patrie, l'empereur Friedrich se ' mettait en roule pour la croisade. Les rois de France et d'Angleterre poursuivirent leurs projets l'un contre l'autre, sans se soucier, à ce qu'il paraît , le moins du monde de leurs serments; et môme l'ancienne lutte fut reprise avec plus d'acharnement que par le passé , et reçut un caractère sacrilège ; car le comte Richard de Poitou , fils de Henri H , jeune homme audacieux, corrompu, aventureux, dans la poitrine duquel fermentaient les passions les plus opposées , les plus nobles comme les plus basses, prit parti contre son propre père; de sorte .que de la France et de l'Angleterre il n'y avait rien à attendre d'important pour la grande entreprise du monde chrétien. Mais le vieil empereur ne se laissa point détourner par ces odieux mouvements des contrées étrangères ; attaché fermement à la résolution qu'il avait prise , il agit avec circonspection et avec énergie , comme s'il lui appartenait seul maintenant de maintenir l'honneur de tonte la chrétienté ; en même temps il manifesta une confiance telle que s'il eût été sur du succès de

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