CHAPITRE X
Lfe ROI HEINRICH VI. — RETOUR ET COM- BATS DE HEINRICH LE LION. — ACCOM- MODEMENT ENTRE LE ROI ET LE DUC.
De Tan 1189 à l'an 1190.
L*empereur Friedrich s'était éloigné la dernière fois de la patrie comme il avait coutume de la quitter quand il entirprenait jadis ses campagnes d'Italie. On peut à peine dire qu'il eût constitué sa maison ; car on ne peut appeler constitution de famille une simple déclaration de volonté dont Tcxécution n'est pas garantie. Rien ne fut accompli par lui pour Tempire, dont il était désormais difficile de régler ou de modifier les destinées. Ce que fit Friedrich était plutôt propre à jeter l'empire dans la confusion qu'à y établir ou affermir un ordre quelconque. La suppression de quelques guerres particulières , l'accommodement de quelques affaires, bon et louable en luimême , n'étaient d'aucune importance pour l'avenir; quiconque déposait l'épée aujourd'hui savait fort bien qu'il pourrait la ressaisir le lendemain. Le châtiment d'un évéque, au contraire, la démolition de quelques châteaux, i^epaires de pillards, pouvaient exercer une influence funeste ; c'étaient des actes par lesquels les anciennes flammes recevaient un aliment nouveau. Aucune passion ne fut calmée, aucun besoin ne fut satisfait par l'empereur. Si quelque résultat pouvait être donné à la prévoyance humaine, c'était pour Friedrich de maintenir quelque calme dans l'empire , d'assurer la couronne impériale et toutes ses possessions à la maison de Ilohenstaufen. Ce fut justement tout le contraire qui arriva. Friedrich aurait dû se réconcilier honorablement et sincèrement avec Heinrich le Lion, cl, afin d'établir la réconciliation sur une base solide , lui restituer le duché de Saxe avec les pays slaves, et le laisser rentrcu* en Allemagne. Après la dissolution de la ligue des évoques , . l'humiliation de l'arclievôque de Cologne, et la réconciliation de l'empereur avec l'Église, le rétablissement du duc Heinrich en Saxe n'aurait souffert aucune giandc difficulté. Heinrich lui-même, courbé sous le poids des années et de l'infortune, aurait volontiers
renoncé à la Bavière ^ il aurait ménle abandonné quelque chose pour satisfaire ceux qui l'avaient dépouillé : car à la Saxe était attachée sa vie ; les pays slaves étaient chers à son cœur, parce qu'il y avait porté la civilisation allemande , fondé la religion chrétienne , et parce qu'il'en avait reconnu la grande importance à cause de l'étendue des côtes maritimes. Il avait certainement reconnu depuis Jongtemps l'impossibilité de la cohésion des ûe\\\ duchés , de leur fusion dans une seule exîstenet politique; accoutumé à une limitation étroite, à une puissance restreinte, il n'aurait^ pas reculé devant de grands sacrifices pour jouir paisiblement de ses possessions ; et, dans une telle situation , il ne lui eût pas été difficile de maintenir l'ordre dans l'Allemagne septentrionale, tandis que les forces de la maison des Hohenstaufen auraient suffi pour faire régner /a paix sur l'Allemagne méridionale. Mais, au Vieu d'agir ainsi, Friedrich, alors parvenu à la vieillesse, portant sur lui le symbole sacré de la croix, était resté fidèle à sa vieille haine , et il avait rejeté de nouveau le duc Heinrich du sol de la patrie , affermissant ainsi dans les ennemis du prince saxon Topinion que son intention était de l'anéantir entièrement. Mais ce qu'il s'était véritablement proposé, ce qu'il pouvait avoir espéré du serment de Heinrich , à cause de ta loyauté et de Tesprit religieux bien connu de ce prince, c'est que la pensée provoquée dans les ennemis de Heinrich était comme un appel fait à leur convoitise , afin qu'après Féloignementdu suzerain, tous se jetassent de nouveau sur la proie qu'on leur livrait, et que chacun enlevât le lambeau qu'il pourrait saisir. Et maintenant Friedrich emporta- 1- il le pressentiment qu'il ne reverrait jamais ses États? affaibli par Tàge et par ses destinées diverses, était-il arrivé à une certaine indifTérence à l'égard du monde , de l'empire , de sa propre maison , et aurait-il laissé tonfes choses aller comme elles pouvaient marcher, parce que rien ne le touchait plus? Mais, en supposant qu'il eût le sentiment de sa fin prochaine ^ il n'y a dans sa croisade aucune trace d'affaiblissement d'esprit, et l'indifférence pour les intérêts terrestres , en particulier pour la grandeur et la domination de sa maison, ne dut le gagner que dans les derniers temps, se glisser dans son cœur que sous la croix môme. Ou bien était-il pénétré de la sainteté de l'entreprise à
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laqneile il s'était consacré, aa point de croire que la puissance de l'Église suffirait pour prévenir tous les dommages, protéger toutes les possessions , et maintenir partout la paix dans rempire ? Mais il avait assez appris par l'expérience que les forces de rÉglise, si gi*andes qu'elles fussent , n'avaient pourtant pas assez d'énergie pour dompter les passions , et il n'arait pas moins éprouvé qu'auprès de ce pou-* Toir , qui lançait l'excommunication , on obtenait aussi la révocation de l'anathème. Dans tous les cas , la protection que TÉglise accordait dépendait de sa vie et de celle de son fils Friedrich , et ne pouvait s'élendre par delà la lutte à laquelle les croisés s'étaient obligés pour Dieu etleûls de Dieu. EnGn l'empereur avait-il embrassé une confiance absolue dans son fils Heinrich , au point de croire que ce jeune roi, entre les mains duquel il déposait l'empire, serait en état de dominer les tempêtes qui menaçaient d'éclater sur l'Allemagne et sur les autres contrées de l'empire romain ? 3Iais alors il eût bien mal connu son fils , quoique celui-ci lui eût déjà montré , ainsi qu'au monde , ce qulil y avait en lui.
Heinrich VI n'était pas à la hauteur de la tâche que son père lui avait laissée. H parait que la nature l'avait doué d'assez grandes facultés intellectuelles; il ne manquait pas d'érudition pour son temps ; il avait de l'éloquence et aimait la poésie. En ce point seulement, il l'emportait sur son père; pour tout le reste, il était loin derrière lui. On pouvait dire : Prenez à l'empereur Friedrich toutes les belles, bonnes et nobles vertus et qualités de l'esprit et du corps qui le distinguaient , et laissez toutes les inOrmités , les défauts et les vices , vous aurez son lils Heinrich Yl. Car Heinrich fut élevé au milieu des flatteries dont les courtisans croyaient devoir accabler son père , sa famille et luimême ('i ) ; il avait grandi au inilieu de conjonctures difficiles , des plus brusques changements de fortune , entouré de scènes atroces ; son enfsoice et sa jeunesse avaient été nourries de passions furieuses : sa poitrine était donc toute gonflée de ces mauvais aliments; son esprit avait une irritation maladive. L'amour d'aucune espèce n'agissait sur son cœur ; jamais une femme chérie n'y éveilla de nobles sentiments. 11 était froid , orgueilleux , plein de pensées ambitieuses ; il se plaisait aux artifices , aux manœuvres perfides; prenait la roideur
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pour de l'élévation , la dureté pour de la justice , et goûtait de telles jouissances dans les cruautés, qu'il les poussait jusqu'à se faire atroce, parce que l'abus le plus excessif dif pouvoir lui paraissait la preuve la plus manifeste que ce pouvoir ne connaissait pas de limites. Parmi tous les princes qui occupèrent le trône des Allemands, on ne pourrait en trouver un seul qui ait blessé plus cruellement les plus nobles affections que Heinrich VI de Hohenstaufen , le fils de Friedrich Barberousse. Gomment un tel roi, dans une telle contrée, aurait-il pu par son règne répandre la prospérité et s'attirer les bénédictions? De plus , soû père l'avait enserré avec le royaume lointain de Sicile en des liens si étranges, qu'un autre homme y aurait J)ien pu perdre toute contenance et le sang-froid nécessaire pour se diriger. De nouveaux troubles étaient inévitables , et , comme on peut le prévoir^ ils commencèrent en Saxe.
Aussitôt que l'empereur Friedrich et le due furent assez loin pour que ni l'un ni l'autre ne parût plus à craindre, les ennemis de Heinrich le Lion tombèrent sur ses possessions , saccageant , pillant les lieux où ils pouvaient pénétrer. Oti ne peut dire si le roi Heinrich s'attendait à ces actes de perfidie , ou s'il n'y poussa point. On ne voit pas qu'il les ait désapprouvés , qu'il ait fait la moindre tentative pour les prévenir ou les réprimer. A ce moment, le 28 juin, mourut l'épouse de Heinrich le Lion , la noble duchesse Mathildc, et il n'est pas invraisemblable que la nouvelle persécution contre son époux, ses enfants et contre elle-même, ait hâté sa mort. Le duc Heinrich doit avoir reçu , à peu de distance , la double nouvelle de l'invasion de ses domaines, de la mort de son épouse, et presque à la même époque celle de la mort de son beau-père. Ces coups redoublés durent le secouer horriblement; ses infortunes de famille purent l'abattre ; mais l'infâme iniquité des hommes réveilla en lui les derniers restes d'énergie. Ses jeunes enfants se trouvaient à Braunschweig, orphelins de leur mère, séparés de leur père, entourés d'ennemis , sans protection , sans appui; devait-il abandonner sans s'émouvoir ces infortunés à leur sort? devait-il , s'enfonçanl dans l'indolence , les laisser «tomber entre les mains de ceux qui les haïssaient, qui-les persécutaient? Le traité de Goslar , qu'on lui avait
arraché , était rompu par le renouvellement de la persécution; il était relevé du serment qu*on lui avait extorqué par l'invasion de ses ' Romaines : pourquoi n'anrait-il pas essayé de sauver ses enfants , de les soustraire à la haine dont ils allaient tomber victimes? pourquoi au moins ne pas tenter de leur conserver l'héritage qui leur était échu par leur mère? Son beau-frère, le nouveau roi d'Angleterre, Richard I", auquel le parti le phis audacieux paraissait toujours le meilleur, Faction la plus' téméraire la plus digne d'envie , l'excita à profiter du moment pour faire valoir son droit. Son gendre , le roi de Danemark , l'exhorta aussi à détourner de plus grands maux encore (2). Lui avaient-ils promis assistance en cas de nécessité? on ne sait ; mais ils ne lui en prêtèrent aucune. L'àme entière de Richard était tournée vers la croisade qu*il devait entreprendre, et dans laquelle il se lança en effet. Kanut peut avoir trouvé dans les affaires de son royaume des empêchements assez graves; quand le premier mouvement de sympathie fut calmé, et qu'il pesa les conséquences possibles d'une intervention , il put bien aussi concevoir des inquiétudes pour ses possessions slaves sur les côtes de la Baltique. En de telles conjonctures, Heinrich le Lion eut bientôt pris son parti. Il envoya secrètement en avant son fils aîné Heinrich , jeune, homme doué (Je hautes facultés, et à cause de cela môme compris dans l'exil paternel , à Braunschweig, pour, affermir ses fidèles vassaux dans leur dévoùment, surtout pour donner aux bourgeois de la noble ville de Braunschweig un gage de sa considération , de son reU)ur, d'une prompte assistance, pour les fortifier dans leur amour , pour les encourager à persister dans leur confiance. Le jeune ncinricii atteignit Braunschweig, et parvint h remplir le but de sa mission. Le vieux duc jugea sans doule que quelques dispositions , quelques préparatifs, quelques intelligences étaient encore nécessaires ; néanmoins , dans l'automne , à la fête de St-Michel , il mit aussi le pied en Saxe. Quand Heinrich le Lion était revenu pour la première fois de l'exil , l'arclievcque Hartwig H de Bremen avait répondu avec une froideur silencieuse au salut de son ancien ami et bienfaiteur : alors ce jrèlre ingrat jouissait d'une entière prospérité ; il s'abandonnait à de grandes espérances. Mais, ainsi qu'on l'a vu ,
les Ditmarses , passionnés pour rindépendance» avaient ruiné la domination de cet homme, et Hartwig avait fait d'inutiles efforts pour les ramener par les armes à la soumission. La guerre lui avait coûté de grosses sommes; il avait été réduit à abandonner pour trois années tous les revenus de son évèché à ses amis venus pour le secourir avec leurs forces , les comtes Adolphe de Holstein et Christian d'Oldenbourg, et à se contenter lui-même du casuel et des produits éventuels de ses fonctions sacerdotales. Ce tour des choses avait donné une leçon d'bamilité à l'orgueilleux prélat, et l'avait rondo plus souple. H n'est donc pas invn'tisemblable que dans sa détresse il se soit de nonvean tourné vers le duc, et que Heinrich, avec ses nouveaux projets , ait accepté la main que Hartwig lui tendait. Du moins est-il certain qu'aussitôt après son débarquement, Je duc courut à Stade , où se trouvait l'archevêque , qui lui fit l'accueil le plus empressé, lui abandonna la ville de Stade , et lui restitua le comté. De son côté , Heinrich promit probablement qu'une fois réintégré dans son ancienne puissance , il relèverait aussi l'archevêque, et le remettrait surtout en possession du comté de Ditmarsen.
Le comte Adolphe de Holstein était parti pour la Terre-Sainte avec l'empereur , laissant l'administration du pays pendant son absence à son parent le comte Adolphe de Dasel on Dassel. Mais les Holsates et les Storraarcs paraissent avoir été peu satisfaits de Tindcpendance de leur comte à l'égard du duc de Saxe; à peine informés de l'arrivée du duc Heinrich et de la remise du comté de Stade à ce prince , les grands vassaux coururent à lui et l'invitèrent h entrer dans leur pays. Heinrich promit des récompenses à ceux qui lui ouvriraient la contrée. Aussitôt les vassaux chassèrent les garnisons du comte de Hambourg, de Plocn , d'Itzcbœ, et se saisirent de ces villes. Dès lors tout le Holstein s'agita si fortement et si généralement pour le duc, que le gouverneur Adolphe de Dassel ne se crut pas en sûreté. 11 abandonna tout, et se réfugia avec la mèro et l'épouse du comte de Holstein dans la ville libre de Lubeck. Là môme ils ne paraissaient pouvoir échapper à leurs ennemis. Heinrich ne jugea donc pas à propos de franchir l'Elbe aussitôt; il tourna ses armes plus près do lui contre la vieille ville de Bardenwik. 11 avait