LIV. XXV
Transportée d'une noble émulation à Tégard de Venise, pénétrée d'une jalousie haineuse contre Pise, Gènes voyait alors dans un lointain insaisissable le but qu'elle avait proposé à ses efforts. Maintenant il n'y avait pas lien de croire que Fempereur serait jamais en état d'assurer à sa maison d'une manière durable l'héritage du royaume des Normands , ou même qu'il y maintiendrait longtemps sa domination ; mais on pouvait à peine douter que cet Etat ne dût tomber pour le moment entre ses mains. Le suzerain du royaume , le pape Céiestin III , se tenait immobile en face de l'avenir ; il n'avait pas d'armes temporelles à opposer. Accablé sous le poids des années, il n'osait faire usage des armes de TÉglise contre un prince audacieux et impitoyable. Les Normands ne manquaient pas de forces; mais il leur manquait une àme pour les vivifier, pour les diriger, les concentrer. Le roi Guillaume était un eoCant; sa mère. Si* bylia, régente du royaume, était une femme pieuse, noble et intelligente, qui aurait répandu les bénédictions sur un pays sîir et tranquille, et aurait peut-être fait de Guillaume un roi capable, digne de son père; mais elle n'était pas propre à l'œuvre de la guerre, et, en supposant même qu'elle prévit ce qui allait arriver, elle n'était pas en état de faire face aux nécessités de la situation. Elle n'avait non plus aucune confiance aux familles qui l'entouraient, et ne trouvait de fidélité que dans quelques honorables prélats. Les hauts barons, dans le pays en deçà de la mer, étaient en partie harcelés par les généraux de l'empereur , en partie travaillés par mille adroites manœuvres. En outre, de fougueuses passions les poussaient les uns contre les autres , et entre eux et les villes qui aspiraient à former des municipalités libres il n'y avait aucun intérêt commun. En Sicile, l'esprit militaire avait partout dispara ; la nature et la richesse d'un beau climat avaient endormi les hommes de toutes les classes dans un long repos, les avaient énervés, corrompus. Les grandes pensées étaient devenues étrangères aux âmes, et l'objet le plus élevé auquel on aspirât, c'était la jouissance sensuelle. Comment aurait-on pu douter des suites de l'entreprise de l'empereur, là où de telles circonstances étaient connues , appréciées ?
A Gênes assurément l'on n'ignorait pas l'état de la Sicile, on Tavait pénétré; en pouvait donc regarder comme nécessaire d'appuyer
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l'entreprise de l'empereur. Si ce trône des Normands était abattu , qui pouvait prévoir la marche ultérieure des choses ? Il n'était pas invraisemblable que l'armée allemande, décimée par les maladies, affaiblie par ses propres passions , frappée de tous côtés par la colère des vaincus, ne fîit réduite à fuir de la Sicile et de l'Italie. Alors la belle île paraissait devoir, devenir la proie de ceux qui , avec la force la plus imposante, seraient prêts à s'en saisir. Les Génois peuvent donc avoir conçu de vastes projets.
Heinrich VI , auquel ces plans ne restèrent probablement pas inconnus, ne négligea pas d'entretenir les ambitieux citoyens dans leurs espérances. Dans une assemblée du peuple de Gênes , il s'exprima ainsi : « Si par votre secours, et avec l'aide de Dieu, j'acquiers le royaume de Sicile , l'honneur sera pour moi y le profit pour vous ; car je n'y resterai pas avec mes Teutschs ; mais vous y demeurerez vous et vos descendants : ce royaume ne sera donc pas h moi , mais à vous. » Avec de telles paroles et par de grandes et emphatiques promesses, il gagna les hommes des c£d)anes comme ceux des palais, ainsi qu'il l'espérait , à sa cause. Et comme il n'hésita point à confirmer ses promesses par des actes sous le sceau impérial , les Génois firent un puissant armement avec une telle ardeur, que dès le commencement du mois d'août ils se trouvèrent en état de prendre la mer.
Vers le milieu du mois de juillet, l'empereur était à Pise. Là, sa tâche fut plus facile encore ; Gênes s'était décidée , Pise ne pouvait rester en arrière. L'empereur Heinrich fut aussi prodigue de caresses , de promesses et d'assurances officielles envers Pise qu'il l'avait été à l'égard de Gênes; il détermina bien vite les Pisans à prendre part à l'action. Toutefois il eut soin de lidiger ses actes de telle sorte, qu'il était impossible de satisfaire les Pisans si le$ désirs des Génois étaient remplis. 11 s'y prit ainsi probablement dans la vue d'engager les Génois et les Pisans , aussitôt qu'il aurait conquis le pays par l'assistance des deux peuples, en des hostilités qui lui donneraient les moyens de les éliminer facilement, ou de s'acquitter enrers eux selon son bon plaisir. 11 faut supposer que l'une des villes ignorait ce qui avait été accordé à l'autre. Il est du moins certain que Pise fit tous ses efforts pour n'être pas devancée par
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HISTOIRE P^ PEUPLE. AJ^LEM^Nfl,
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Mn^iel^MQë^m ne fut pas moins ardente daa» Ms avoiementst . . i
' Avftirt TëxpiratlM du mots d*sto6t, Tempc- Aùr frflnehit tes frontières de rÉtal normand , déraohafit en avant quelques trempes d*liaiiens^ hÀHàfSt «ouvrir soi ftanc ^roU par k» flolles 4e Pise'6tdo«6èiiesjU n'y ayait pas traee de pfé^ paradifede défenses v chaque vassal songeait à soni interne partiealier, ^^nqae vIMe ne s'occopaliqtic'de sott propre sort; Les vassaux aeco»* rurent pour saluer l'empereur comme leur roi dilutiii «eigneur ; quelques i villes v désespérant de leur salat'^ envoyàrent des députés (pour protesleride «teur soumission. LÀ ofi la i^âtanee Mt tdntéej, <»ù il-y enthésitaitionf TaMaqueBo ilt''qmili|uafoi9SHr lesi*flottesiy' )e« plus'^ounént ^ar rârmès de term, tel laussl' par ks floma c»i lM< treiipes de <> terre > en .même mnps.iiies ;tiito6 qsai éMenti rMoltes par la ferce>de» araies t6pfMv8ient' d'Hde manièn» mrfU^ie lé 4*0ssefltim«nt de l'omparenr^ 'bllos ènrient saecagfesi;' minées*, livrées'aQx^fkim* IMS. Ué dc^slin le :plu9 dur firappa: Sateraei paroe«qo0'l>BmperQiir ierftt(>d4m)ir t«ogeriSUP Il nwlheurause^ nUle dm iperMê avecjl«quelte âlki méa lixté rinpératridei^ntre tas mains >de ViiifcrMè;^ eut' renversant les idiflcés^'^falMi sànV subir aux* habitants des 'traitements mtme9i Ce^ndani iiftralt qu'tt ne lomba j)as kèaocottl^ d^iviUaa evtre les mains de Tempe* renr. Heinrich précipitait sa marche vers la Si«t filei;ilfnai[K>«vait ai affaiblir aca forces, mies exp9seriatfic<dAnpr&dei sièges longs et mnlii'' plies*: ft)uni6oiy aoDgeantAdéracineF et à ren«^ lierseii i^rbre^aa seraient ^épuisera oouper les hranabes^il'isâne du débat «dépendait de< Vett-i traprise sur- la Sicile.' >8i cette entreprise Mbonaiti, (les «rillè» conquises dans ^ fat Poeille k'I&iCUabrem'offraielil'^u^Qno ipinea acquit Ukion';>JBi iOlle rénssissait' au contnâire, les piàOÉs 4fiii Mimient éeha^pé ài la eoaqeéte dans tes deux ^rovinoes n'étaient pa» à craindre. Il est deMKvà prétamer qne les* villes situées non lold' dis la routetlerempereur vers la Sicile, ie kng de la eéte méridionale de Tltalle , eurent aeutes ft>épronver la terreur de ses armes et sa Mtôre ;>que oslies de l'intérieur a» contraire, ou delaeôteeeptéÉitrionale, forentépargnées ; quoi* queM&es^peat^tre par crainte, par eakul ou par Hàtterie ,• envoyèrent desidépntét poor< pro« tester douleurs bonnea dispositions envers Tem* pereur, et pour le reconnidtre comme leur roi et
knr saignenn €e qvi paraît appuyer eelte opi"-* i^fon , c'estqu^Avensà, <^est'queCapuaméme ne funent ni prises ni ettaquéefe. ' i •• • . >< Le^ flottes des Génois et -des Pisans se poi^ tèreot sur )ft Sicile vers la* fin- fjm > mois d'août. Leinarédialde rem^pereur) Heinrieb de Gal^ den (2),!se tronvall abord; Le 'débarquemeot s'epén» près de Messine^, k ville se* ^soumit; Ensuite le marécHal-^ à^qo'il paratt,^etttraprit 4e pénétrer 'dans rintôrîeur do PAe* Mais à' peine s'était«>il éloigné , ^n'nae vielente qne* relie s'éleva entre les Génois et lesi Pisaos^' pnis s^engageaufl' combat sanglant sor terre et siiriroer,qui cdAtacbereux^enis parti». Oet^é* nement retînt temaréchal'de Cirideil;* à igraod'^ peineiparvinM , non pas-ti o^rer unie réeonoi^ li«li<|n^ du* imoifili'à- amfaner>miei suspension d'anttesi'Ge»futicetieeiroonstanoe|>eirt*élre qui détermina les grttnd^baronsdu paysj surlVippel de la' reine Siby lia, à ftiire au moins une tentattve pour résister tfuxétrangei^ et les expulser, €es aeignenrs ^ étrangers an cbmbat, rassenn Mèrent leurs 'tiMt>es foitpeu belliqueuses. Li flaaréefaal< marchaà leur reneontre, et remporta sar ^s lâches ennemis,' près de Gâtant ^ une vtetoirei'facile, mai» dont les eenséfoenoaf furent imnmises. Beaoc»up de seignears sici'» liens restèrent prisonniers; Catane tonAa entra lés mam de vainqoenr, fut* saeoagée sans pilié, livrés ataxdammesi; iet» bientôt Syraeusa subit dn pareil sort. Aussitôt tOnteiardeor s'étei* gntt ; leb esprits forent abattus; 'la terrenreor chaîna tous les bras ; le lien> social' se rompit; l'État s'écroula comme «nn vieil édiflce. • i '< \Â l'aspect de cette dissolution générale^ la reine Sibylla éprouva sans doute des tnq uiétodes pour sa propre sûreté et ceilede son Ils. Elle quitta Païenne:^ et^se rendit avec ses oh fants, accompagnée de* quelques hommes fldéAes , dans lai > forteresse- de Galatabeliolta { feraiement résolne à défendre la place jusqu'à la dernière extrémité;
i Cependant Tenipereur lui-même s'était em-* barque pour lai Sicile.» Escorté par la flotte génoisei, il se dirigea vers Palerme. ^Juoiqne abandonnée^ par la reine, cette" viUe parut d'abord décidée à la résiatance ; mais bientôt^ l'empereur affectant la clémende , n'épargnant pas mène lescai^esaes. de toute nature, elle commença à chanceler] enfin , elle déclana sa soumission , et invita l'empertar à prandre pos* session de la cité royale. Le 15 novembre, il fit
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çQQ cntréç an. JKiiUeu de réjQRissance^ ioûttïes^ ce fut sao^ dputeVbeare la plus heureasq de sa vie. h^ babitanU de Palerme déployèrent une magnificence qui excita Vétoanenient., et dut donu^r à l'eippereuf la plus baute idée de la grandeur de soa acquittions Poussés sans. doute par la crainte , et, agissant aus^i sous rinfluonce dçs moeurs grepques et sarrasines, ils témoignèrent à l'empereur un respeqt enveloppé dans les formes d'une- humilité profonde qui paraissait garantir complètement leur assujettissement. Mais , quand la première émotion de la joie du triompbe se fut calmée , de noayeUes réfloxiçus s'éleyèrent dans F^me d^ rem» pereyr. Calatabellotta était pour lui une cause d'inquiétude* . . '^ ,r
, , Tant que le jeune roi Guillaume et ^ mère $p tenaient derrière les murs de cette fprteress^^ il ne ,pouvait jou^r de ses conquêtes; tout.éta^ incertain : le royaume .de Tancrède avait un centre^ son peuple ua point d'appui; mais us^ siège de la place .pouvait offrir, des dangeirç^ Le, temps était précieux; ce qui, n'était p«i acquis dans la confusion actuelle pouvait ét^f; à. jfiimais perdu, et entraîner mèmela^pi^tede ce qui. avait déjà été gagné. Beinrieb emtrs^dopâ ^ négociatioçs av^c la reine Sibylla. U lui p£(rit, contre l'abandon de la couronne et dn royaume pour son fil^, le comté .pateirnel de Lecçe . avec la . principauté (le Tarante ; il fii en. outre dq grandes propiesse$. Sibylla, voyant toat i^rouler autour d'etUe » sans confiance , sftns espoir^ ,n'osa pas.pejetex les offres deTemp^* reur. Elle lui livra la forteresse^ et se confia elleTmftme à sa générosité, ainsi, que le ,roi Guillaume son fils, ses autres enfants, sa bru , la princesse grecque Irène , fille de l'empereur Isaac^ veuve de Roger, d'autres parants; et tous ceux qui lui étaient restés fidèles jusqu'à cette
heyre. ...
Dès lors l'empereur cmt avoir atteint son Imt, et aussitôt il changea entièrem^t de conduit^. On vit s'élever des jours de deuil et d'horreur) Heinricb donna libr^ carrière, à ses passions , et sa fureur éclata d'une manière terrible. Peutêtre y avait-il calcul de prudence dans sa cruauté ; il était sur un terrain glissant , au bord d'un précipice; il n'avait pas subjugué le royaume de Sicile par de grands exploits ; il s'était saisi du trône des. Normands par la surprise et à force d'artifices. 11 ,A'y ^vfit réellement en sa possession que la plus petite
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partie du pays ; rien n'était assuré. Les.Aw» des. hommes n'étaient pas, brisées^ maia^ei^e- Xùeai intimidées; les forces «n'étaient pai» anéa^ies, mais .^^nlemeitf suspendues. Si l'empeceur avait pu maintenant rester en Sicile^ il eùtété^n étatde re^owvelar son armée seloa ces besoins ât. son bon • plaisir , et de la main-, tenir sur un p}ed.to^iour8 égali toutes les^ppo^ sitions se seraient dissipées, tous les (iaage^ auraient. élé ^çile^nent surmontés ; mais le. Teutsohlaod le rappelait aadel^ des Alpes, et Varmée qui l'avait suivi était à peine à. sa.di^h position ; il lui était .{>resque impossible de la remplacer et 4e -la fortifiée Su outiie, ses goer» riers appréciaient leurs.s^rvices.d'ajirès.leup mesure, ef demandaient que ^on-satisQ^ awc exigences qu'ils ne craîgnaijint pas d'éle^viec w^y vaat leurS)propces calculs. Heinrichdeyait.fllon^^ faire bmsqpeineatf vielemj^entr ce qu'il jugeait nécessaire, et. agir de.tella sortir 4ua la cm» sternation qu'il arVaitrépandnefiootin,uàtàf tetii^ les -esprits, cousbés^ll ne lui sestait pki& gnàsa qu'à enlevée am coif» lesjos^ au ; peuple Jef ehei&y.ej(^ , se saisir rdes moyens qui pouvaient être ejagyployéS'pourl^détruire ^uiet^on année*. Oana ç^situatjon des-cheses, « l'pa réQéqbH qHe.l*>empereiur Heinricb considé^aiisonf^ase QOtfnm^rla véritable reine*de Sic^lO', à laquelle^ an^ ayait soustrait 1^ tDÔi^^{f«ff. la ni^oll^ et la. fraude ; si' l'on songe eo. mène lemfs qu^^a actions lOdieus^ et inf^mes^s^ croyaieiit imv» mis^iflei;taiQ9; bemmea qui aq>in^entf an poufr Yoir pu.GbercjbMiient /ifWl'a^0rer{«si,|l'oa «on^ sidère epoutrii» le9 mmu^^^^ çeteinpsvetque l!o|i n'^ttbUe'Pas enfin an milieu 4e quellearcT lations Heinrieb aiiiait v/icu. depuMs- l'^faace;. apurement l'on seradisposéi à'beaucp«^.e:ieii-? ser, à accorder même qu'il étai^.à.peme'poeii sible-^d'évitec des procédés-vidents , 4ea fctee de spoliation et<'4e biigandaga* .Hais oette odieuse perfidie dont ilse^ead^it coupable, eetfe atroce cruauté et cette ^jqief infernale à:mi4*T traiter, mujtiler, torturer des malbeurefix, qu'on lui reproche, ne trouvent aucuM WKise, ni dans ses projets y ni dans ^ relations, aï dans .les ipcBurs de son temps ,riù;danf ^ec; exemplos.qu'il.pu^voirsons les yeux« {>e ieis actes lui appar^ieunent exclusivêoient , ili^isopr lèvent.l'borreur et le* dégoût. Heuif^spment il n!y a pas nécessité de défère ieiles atrocitée qui s^ (;ommirent.;r.le^ ^{«kîte suivants ontseii^ besoin d'être signalés , parce qu'ils ne restèrent
pas sans influence sur les destinées da peuple tentsch.
Costanza avait suivi son époux au delà des Alpes, mais elle n'était pas allée en Sicile. Elle avait vécu huit ans avec lui sans lui donner dVnfant; maintenant, le jour de St-Étienne, à Jesi, dans la Marche d'Anc6ne, elle mit au monde un fils qui dans la suite parvint à l'empire sous le nom de Friedrich II (3). Vers le même temps, aux fêtes de Noël, Tempereur avait convoqué les hauts barons de Sicile à une grande assemblée à Palerme, sous le prétexte de recevoir d'eux le serment de ûdéKté au nom de son épouse , et délibérer avec eux des affaires de l'État. Mais là on produisit de prétendues lettres qui auraient été saisies, et qui auraient témoigné d'une conjuration contre la rie de l'empereur, tramée par quelques barons du pays , sinon de l'aveu de la reine Sibylla , du moins dans son intérêt et celui de son fUs. Mais comment croire à la réalité de cesr lettres , si Ton pense au peu de temps qui s'écoula entre l'entrée de l'empereur à Palerme , son traité avec la reine Sibylla, et les fêtes de Noël ? Le ressentiment, l'irritation, devaient être grands partout : des pensées de vengeance 'pouvaient s'élever dans l'&me de bien des hommes ; mais le temps manquait pour la réflexion , encore plus pour se concerter ou engager une correspondance. Toutefois Heinrich procéda comme si la conspiration était hors de doute , et la culpabilité des prévenus démontrée. A la même heure peut-être où naissait son iils , il Ht saisir et incarcérer un grand nombre de personnages éminents, prêtres et laïques, évêques, comtes et autres membres de la noblesse. La famille royalefut également arrêtée et misé en prison. Cette rigueur, qui aurait pu être regardée c(tmme la suite immédiate d'une grande émotion an sujet d'une conspiration découverte, ne fat pas adoucie par la nouvelle de la naissance d'un fils. Les prisonniers furent amenés devant un tribunal impérial , et condamnés à d'horribles peines, au bûcher, à la potence, à la noyade , à l'aveuglement. La sentence la plus douce fut l'exil dans leTeutschland. Un destin affreux était suspendu sur la famille royale. L'on creva les yeux au jeune roi Guillaume , puis on le 'transporta dans la forteresse d'Ems , an Vorarlberg; et là, au bout de quelques années, le malheureux enfant termina, sans qu'on s'en aperçût, sa déplorable existence. Sa mère,
la reine Sibylla , fut également traînée an delà des Alpes, et dérobée aux yeux du monde, avec trois petites filles , dans le château de Bohenbourg , en Alsace. Deux parents de la famille royale furent aveuglés , renfermés dans l'affreuse forteresse de Trifels, qui ne rendait pas facilement un prisonnier à la lumière du soleil et de la vie. La seule princesse Irène, veuve de Roger , fut épargnée , parce que Philippe , frère de l'empereur, avait déjà sollicité sa main (4), à ce qu'il paraît; et en efTetil l'éponsa. On ne laissa pas même en paix les restes de Tancrôde et de Roger. Leurs tombeaux furent ouverts, les couronnes arrachées de leurs têtes, tous les objets de quelque valeur enlevés. Mais il demeure incertain si l'empereur Heinrich avait plus à cœur de maltraiter les cadavres , ou de se saisir de trésors qu'il s'était flatté de trouver dans les tombeaux; car, pendant qu'il persécutait, maltraitait, détruisait les hommes^ il étendait une main avide sur les objets qni avaient appartenu ou qui appartenaient encore à ses victimes. Il prit l'ancien trésor que les conquérants et les princes normands avaient amassé depuis un siècle; il arracha tous les joyaux du palais de la reine à Palerme; il fit prendre et piller partout , 'garda pour lui toat ce qu'il put ou osa conserver, et partagea le reste entre ses guerriers, grands et petits. Le butin fut d'une telle importance , que les relations de ce temps ne trouvent pas d'expression pour donner l'idée de si grandes richesses. Cent soixante bêtes de somme doivent avoir été envoyées au delà des Alpes , chargées d'or, d'argent , de pierreries et de joyaux.
Après de tels actes et l'exercice d'un tel brigandage , an mois de février de Tannée suivante ,4495, l'empereur quitta l'ile de Sicile, et revint en Pouille. Il comptait sans doute sur l'impression que sa conduite aurait laissée dans l'àme des Siciliens; il comptait aussi sur les dispositions de son épouse, qui, laissant son enfant à Jesi , passa en Sicile et fixa sa résidence à Palerme : car il pouvait espérer qu'elle ne négligerait pas de continuer son œuvre, sinon avec la même énergie, au moins dans le même esprit. Il ne se confiait pas moins dans le zèle avide de troupes bien payées, dont il voyait le trône de Costanza fortement entouré. H crut sans doute que sa présence en Sicile n'était plus nécessaire pour la conservation du royaume, et que son éloignement de
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cette Oe servirait seulement à séparer les réfractaires des esprits soomis , de telle sorte qu'on pût les rédaire facilement à TimpuissaDce de nuire. Arrivé dans la Fouille, il appela les seigneurs et les vassaux du pays à une grande assemblée. Probablement nul n'osa y manquer; les exécutions, les mutilations de tant de hauts personnages de Sicile , accomplies dans la Fouille , étaient de cruels avertissements de se tenir sur ses gardes , et conseillaient rudement la prudence. En poursuivant sa route en Italie , il évita le pape. Il ressentait peutrêtre quelque honte de paraître à la vue du saint-père ; il pouvait craindre même d'être repoussé de sa présence ; il pouvait entrevoir que Gélestin, qui Tavait épargné lorsqu'il prononça l'excommunication contre le duc Léopold d'Autriche, à cause de la captivité du roi Richard , serait forcé maintenant, par le soulèvement de l'horreur générale, à lancer sur lui les foudres de l'Église, même d'une main tremblante. Il remit à son frère Philippe les cantons de l'Italie centrale , que Ton appelait toujours l'héritage de la marquise Mathilde. En continuant sa marche vers le nord , il ne négligea aucune occasion d'accommoder les différends , de punir ou de récompenser , d'effrayer ou d'attirer à lui. Il ne dédaigna que ses amis les Génois et les Fisans, et les repoussa rudement quand ils lui rappelèrent ses magnifiques promesses. Naturellement il croyait n'avoir plus besoin de leurs services; pourquoi donc se serait-il souvenu encore de ceux qu'ils lui avaient rendus? Il pensait aussi n'avoir pas à les craindre; ils avaient déjà montré qu'ils étaient tout disposés à laisser éclater leur mécontentement contre lui en se livrant des combats entre eux. En général , il parait que Heini ich roula de vastes projets en traversant l'Italie ; il voulait pousser sa fortune aussi haut que possible. Avec l'argent extorqué au roi Richard , il avait conquis la Sicile ; il était convaincu qu'il venait d'assurer à son fils, à peine né, le trône héréditaire d'un beau royaume. Mais il avait fait un butin qui surpassait de beaucoupen valeur l'argentdes Anglais ; et ce butin devait maintenant servir à procurer une acquisition durable. Ses trésors étaient si grands, qu'il n'y avait pas témérité à les juger suffisants pour assurer l'hérédité du trône d'Allemagne à sa maison ; du moins la tentative pouvait en être faite , et si elle réus-
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dissait , les mpyens se trouveraient bien aussi pour remplir les vides du trésor. Mais tandis que , l'esprit rempli de cette pensée , Heinrich portait ses regards en avant , il n'oubliait nullement ce qu'il laissait derrière lui, le royaume de Sicile et son suzerain le pape. Dans ses succès en Fouille et en Sicile, il avait été se-, condé , comme on l'a déjà remarqué , par un certain nombre de pèlerins qui s'étaient armés pour une expédition en Terre-Sainte; la croi-. sade paraissait pouvoir lui rendre d'utiles services dans la suite à plus d'un titre. Dès le mois d'avril, il adressa donc aux prélats de l'Église du Tcutschland une circulaire dans laquelle il leur faisait savoir : a qu'il avait résolu d'envoyer, au printemps de l'année suivante , i ,500 hommes à cheval et autant de fantassins , à ses frais , vers la terre de promission , et de les y entretenir au service du Seigneur pendant une année ; il les priait donc de faire connaître cette résolution aux feudataires et autres bons-hommes dans leurs diocèses, afin que ceux qui, par l'impulsion divine, seraient disposés à s'engager à repousserles outrages qui étaient faits au Christ et à la foi chrétienne, se tinssent prêts avant l'époque fixée pour le départ. » A l'aide de cette lettre , il espérait couvrir du manteau de la piété une grande partie des atrocités commises en Sicile; il se flattait même de calmer le boa vieux pape et de détourner l'anathème. Mais il espérait aussi parvenir à se former un corps de troupes assez redoutable pour amener le complet assujettissement de la Sicile, et se mettre en état de pressurer le pays selon sou caprice et ses besoins. Ainsi l'empereur Heinrich s'approcha des Alpes , et franchit ces montagnes en agitant de vastes projets encore indécis et confus. Au commencement du mois d'août, il se retrouva sur le sol de la patrie.