LIV. XXV, CHAP. U
l'hérédité da trône royal entraînerait après elle l'hérédité de la couronne impériale , et le couronnement par le pape disparaîtrait entièrement, ou le chef de l'Église Faccomplirait comme un fonctionnaire joue son rôle dans nne vaine cérémonie de cour. Un pape ne pouvait jamais exposer le saint-siége à une telle représentation, TÉglise à un tel danger. Et Heinrich YI était iils de Friedrich P' ; il s'était saisi du royaume de Sicile contre la volonté du pape , et s'était imposé violemment comme un voisin incommode et redoutable. Le pape actuel, Célestin 111, était un vieillard; néanmoins il parait qu'enûn il avait lancé la malédiction, directement ou indirectement, contre Heinrich , et l'Église attendait de jour en jour un autre pape plus énergique.
En effet, Ton voit que Tempereur rencontra bientôt dans Texécution de ses projets des difficultés qui se présentèrent comme insurmontables. Plusieurs fois déjà nous avons signalé la manière dont il soutenait sa cause. Nous trouvons : « que Heinrich convint avec les princes que ses enfants obtiendraient l'em* pire apr^ lui , selon le droit héréditaire ; que les princes de Saxe élevèrent de l'opposition ; que l'empereur les releva de leur serment et de leurs engagements ; » et plus loin : « que l'empereur Heinrich donna aux Teutsclis une loi en vertu de laquelle les fiefs passeraient, comme en France et en Angleterre, aux plus proches parents, selon le droit héréditaire, tandis qu'auparavant ils avaient dépendu de la grâce du prince; qu'ensuite il avait fait tourner cette loi à son propre avantage, et obtenu de ses sujets que le royaume aussi passerait à ses descendants sans qu'il y eût élection ; » enfin : « que l'empereur Heinrich établit que désormais il n'y aurait plus d'élection , mais que celui qui tiendrait de plus près à l'empereur par le sang deviendrait empereur, comme étant son héritier ; qu'ensuite il réunit le royaume de Sicile et la Calabre, ainsi que le duché de Fouille et la principauté de Capua , avec l'empire romain , de sorte qu'à l'avenir toutes ces contrées n'eussent qu'un seul souverain ; qu'enfin il arrêta qu'à défaut d'héritier mâle les femmes succéderaient, et qu'à l'avenir l'empereur ne réclamerait plus la succession des ecclésiastiques; que l'Église romaine donna son assentiment à ces règlements, ainsi que cinquante-deux princes qui
jusqu'alors avaient élu l'empereur, et que leurs sceaux furent apposés aux actes. » Mais ces détails, si précis qu'ils soient, manquent incontestablement de base. Ils sont en désaccord les uns avec les autres, et chaque mot qui s'applique au passé est une erreur historique; la conduite de Heinrich est en contra? diction avec les relations du présent , et ce qui doit être établi pour l'avenir n'a jamais été accompli. Sans doute ces indications viennent d'hommes qui vécurent plus tard ou hors du Teutschland; elles ont été consignées d'après des bruits que chacun adoptait à sa manière. Ces bruits vinrent peut^tre de ce que Heinrich ne poursuivit d'abord pas son entreprise ouvertement aux diètes de l'empire ou de la cour , mais de ce qu'il négocia en secret avec les princes en particulier ; de ce que, dans ces négociations, des propositions venaient d'un côté ou de l'autre, que certaines étaient adoptées , et de ce que , dans la suite , lorsque la tentative eut échoué , et que le fils de Heinrich , Friedrich , eut été élu y ou après la mort de l'empereur, ces propositions et ces concessions furent agitées. Quoi qu'il en soit, il est certain que l'hérédité de la couronne des Teutschs ne fut pas pro^ noncée.
Pourtant il peut être vrai que les princes teutschs aient fait à l'empereur la promesse que son fils Friedrich lui succéderait sur le trône des Teutschs ; mais il reste encore du doute sur ce point. A la vérité, un écrivain assure que l'empereur, à force d'instances et de prières, obtint de tous les princes de l'empire qu'ils élussent son fils pour roi; que les princes lui engagèrent leur parole et lui en firent serment; que l'évêque Adolphe de Cologne seul ne donna pas son adhésion, mais que dans la suite il prêta serment devant Philippe, frère de l'empereur, à Boppard (5). Un autre écrivain ne dit pas avec moins de précision que presque tous les princes du Teutschland furent déterminés par l'empereur à accepter son fils enfant comme roi, à lui jurer fidélité, et à lui remettre sur ce fait un acte authentique revêtu de leur sceau. Mais personne ne cite le lieu où se fit cette élection ou cette reconnaissance, et, quant au temps, il y a des indications qui ne s'accordent pas bien exactem^t. D'après le premier écrivain , le petit Friedrich était un enfant à peine âgé de trws ans ;. selon un autre , il était encore au berceau ; un troisième dit
que Friedrich était un enfant qui n'avait pas
Atléint Page de^ deux ans, et il ajoute qu^l
n*atait pas eûcorc été bapti^ , circonstance
qui par la suite n'est j^as restée slins importance.
Friedrich naquit à la fin de l'année 4494; sept
mois'plds tard l'empereur étifit deretofif dans le
TeUtschland, '6t, apfèà un séjoui'é'nne' année
èfn ce 'itoys', il' rerint en Italie. Il y a donc
maintes choses' qui restent incertaines*, mafe on
peut accepter comme vérité historique qu*è
une diète tenue par l'empereur, pour les
grandes fetes , à Strasbourg , à Geinhausen , à
Wonhs, les princes i^unis lui assurèrent par
ifctela succession de son 'fils à Tempire. • >
La noUTelle canlpagne de Heinrlch en Italie
fut cause que, malgré totfs ses artifices et tout
son argent, il ne réussit plus daiis le Teutseh-
land: Et (pourtant non^sehlemfent l'eAtrcprise
était nécessaire ,' mais il fallait la- précipiter.
En Sicile, il n'avait fliit'qu'abattfe, et n'avnit
rien 'édifié; H avait faisséson épouse au milieu
des ruines sans lui donner d'instructions pour
tclever , lui recommandant plutét de déblayer.
H dut se • dire qn'^îl a^att réduit des milliers
d'hommes as désespoir; qn'il en Armait poussé
{beaucoup àla ftirenr , et que 6ien des poitrines
dtevâieni ^ètrc^ • dévorées par l'ardeur de la
vengeance; qu'à l'exception de ceut' qoi
avaient pris part à la granée curée, tous^4es
Sidiiens ^n'aspiraient qu^ se 'désaltérer -dan^ le
sang de leurs oppresseurs^, il devait se dire
qnll n'oyait' semé que du vent , et qu'il aaralt à
moissonner des tempêtes. L'orage pouvait
éelater^emain au^si Men qu'un jour plus tard.
En outm , peut-être BvaitHl reçu des nouvelles
de Sicile propres à lui donner Tiaquiétude
que son épouse n'agit pas suivant son esprit
j^'lui , qu'elle ne s'appliquât à comprimer plu$
qu'à provoquer. Dans le fait, il parait que
l'impératrice Gostanza, à la vue dès effroyables
calamités qui avaient frappé le peuple, et sur*-
t€)Mle6 premières familles de ce peuple , s'était
sentie saisie d'une émotion do plus en plus
profonde; il parait qu'elle travailla contre
l'œuvre des hdmmes q«e l'empereur avait mis
à scEs côtés, et qu'elle adoucit au moins les
maux qu'elle ne pouvait empêcher. C'était elle
qui était reine ^ et il était impossible que mm
(me ne fût pas oppressée par la pensée que son
fils siégerait un jour sur «n trône cimenté avec
du sang et des cadavres* E^fin surviat un
ÎBcident que l'enqiereinr ne voulait pas mau«>
quer de
mettre à profit pour sa nouvelle <!jfpédilien>d^lla}ie.' • '» > -' ^ * ;. ) î i Avant son départ de la Terre-Sainte , le roi Riehard , plein 'de dégoM ctd'ifritalton-, ^avatt bondu^avee le^sultan Satadin une lrôv«' ^ trois années 'qui ,' blâmée- dnrelnent par Ite ebrétieos^, était potfi^aat unbes^ ^n^riéin fiHHir enit coAimo pom^ les mus(ilmanB«P!ap ce traité, 4a possession de deux placos fortes)' PtoléniQïs et Joppé , avait été assurée aux chrétiens. €e fut peut-être un malheuf ; car à' ces» deux villes nesta encore attaébéo l'espérance qif if y aurait possibilité de reèonfqnérir la cité 'de Jérusalem et tbutë la tertre dU' promissioBt Saladin, le grandit noble sultan ^ était mort peto de nfois après le départ de ftiebaird', et U redoutable puissaniee d^t il a^alt dilpo^ 'Sè trouva brisée ou dispersée. ^D'après ses* dîi$po^ sitions, son fils alnê, l^fa)ek-al*Aidul, devait être le chef suprême de tout l^empire; •mai» ses ûh ptftnés, ses neveux et^ ses oncles' devaient avoir l'administration de certaines = portions ^ et jouir des revenus. Probablement Saladin avait reconnu que son fils manquait de k force morale «t religieuse nécessaire pour gottvemer l'emph'e et oontonir -ses parents ; il s'était doue proposé de l'étayer sur deB>a|)|)iib ayant une sorte de poissance secondaire^ * HMîp il n'avait- ftnt qi^ jeter le germe 'dda troiribles et des discordes qui' ébranlèrent smt empire pe« de temps après qu'il eol qoittd ce monde. Les chrétiens de l'Orieni crurent pouvoir' tirer de grands avantages de cet .ébranlement. Ils employèrent dono tous' les moyens pour déterminer une nouvelle croisade , el tons te hommes pieux pensèrent qu4i ne* fallait pss négliger le moment favorable, quoique» pour la plupart, ils eussent volontiers «bandooflé l'œuvre aux gens avides de combats , aux an* daeieux chevaliers et aux coureurs d'ave&ènres. L'empereur Ileinrich lui<-mêmo,.an milieu des atruoités qu'il commettait ou. provoquait , ne put méconnaitre i'excilation causée par ces circonstances. Considérant donc sériensem^t sa propre situation après son retour de Sicile, il avait lancé daas te monde la proolamalion dont il a déjà été fait mentioB, Le* pape aeipou* Tait irestiT en arrière. Pressé de totts^'CÔtéa, Gélestin lil» -dans l'année l^Oâ*, envoya de» légats dan» lés pays ohrétiensr pour appeler à l'eiqpédition sainte. En Allemc»gae parurent deiiK cardinaux. L'empereur , quoique la ocoix
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ne lui eût pas été présentée, et qa'il ne pût* la préndfe, appuya' Teûtreprise par tous fes doyens'^ et promit de la 'senrir plus lArd de la Sicile. A la vérité , il pouvait espérar en tirer plus d'un profit. Son activité pour la sainte entreprise paraflssak devoir adôueir le jugement du monde sur sa conduite cruelle, parce qu'elle annoncerait- des sentiments rcftigteux. 11 pouvait iuî ccfnvenir aussi que plusieurs princes cl**perèolinàges belliqueux s'éloignassent du teutschlatid , surtout au moment où lui-même était rétohi à le quitter; enfin 11 était pi*ésutmible que ht marche des croisés à Ira vêts Pffalie servirait' ses vues sur la Sicile ; s*il se rattachait krenti^eprise ; car, tdans sa dernière campagne • contre cette tle, des croisés ayant combattu avec fui et jiour lui, les Siciliens devaient attendre- le même i-ôle des pèlerins armés en ce moment, et tomber découragés devant hii. Toutefois', qui pourrait se flatter de pénétrei-'leé vues de ffeinrtch à traVers sl?^ f DHobinaisons , sa cKssiniuiàtiou et scsfraudes^ La portrrne humait csti^i large, que', d'apré^ le téttioignhge de Fhistoire de" l'antiquité eomnie ées temps modernes , elle petit -donneir * place ari zèle rdîgienx le plus afdent à cfcté des passions les plu^ basses et lès plus atroces. Brins tous les cas i il e^t certain iqu'au milietl dds faveurs et des promesses versées par Temperenr, beauconp de princes teutschs, au'x diètes de Gelnhaosen «t tle Worms, prirent la croix des mains des diéxnyi cardinaux Jean et Grégoire. Les- plu§ considérables étaient les archevêques de Mèiyeiceet'ideBremcn, les'évéques d'Halbei^tadt , deflidelslieim , de Verden , de Nortihùatgi l^'ducs Friedrich d'Autriche et Heinrich de Erabant,'le marUgraf Otto de Brandchbourg, q«i tKhrrtàntfttt relevé de son serment par le papes 'fe palatin- Beinrièh du Rhin, flk de Beifirieli le'Uion,' le* landgraf Hermann de Thuringe,' 1* comtes Wabram de Limbourg et Adolphe de HohteSn ; et^ l'exemple de ces sdgileurs exerçUttiië grande influence an loin stir les grands' et les petits. tJne foule de chevaliers et de feddataires prirê|pt la croix. Les bourgeois desf ^viltes ne restèrent pas non plus en arrière. A 'Lobe* seulement^ environ 40O hommes vîgc^orëttx se firent attacher iesynvbole sacré (4). L'oir convint' qu'une ' partie de* l'armée prendrait M roftfte par la Hongrie, qu'une autre 5'MÉibarquerttit de l'Italie pont la Terre-Sainte, et'qiie-les opérations êommenceraieht Tannée
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suivante. L'empereur accéléra ses préparatifs pour sa nouvelle campagne au delà des Alpes^ il ne pouvait donc .faire que peu. de c^ose pour l'empire ou dans l'empire pour sa pcopre insdson. , ' i » .. ; .
Les croisés franchirent les Alpes dans l'été de l'année 4496. L'empereur envoya. en avant Févêque de \Vorms comme son.plénipotentiaice, hfiu qu'il préparât tout dans la PoifiUe pour la digne réception des pèlerins. Lui^mémp , à ce qu'il parait» suivit l'armée. AU oommencemeat du moiis d'août il se trouvait à Milan. Ensuite il né se .pressa plus sur les pas des croisés, s'arrêta au contraire dans la haute Italie et le^ cantons du centre, aussi longtemps que sa présence pouvait y être de quelque avantage.! U savait b|en que dans iMtalie méridionale Tannée de.^ croisés serait coîisidërée comme la sienne, et il ajournait ainsi son arrivée, afin que l'oç portât des regards d'autant plus inquiets de sûdji côté, qu'on ne l'attendît qu'avec crainte; car il aiiufiit qu'on trcniblàt à son approche. £n éfTet les pèlerins furent accueilÇs dans ta Pouille , non pas avec joie , comme les soldai du Christ', mais avec elTroi , comme. les instra«> ments d'un roi puissant et oppresseur. On leur disait en face ; « Votre "roMte est maudite de Bleu; sous le manteau de la religioi), vous êtes 'des loups dévorants. Vous combattez non pour le maître céleste , mais pour un souverain de la terre. Vous êtes vedus avec lui pour dévaster et piller la Pouille et la Sicile (5). » Aussi nulle pai't on ne vint à leur rencojQtre , nulle part ils ne trouvèrent bienveillance oU appui* Il leur fallut dérober , saisir , pour satisfai^'e leurs besoins; ils irritèrent encore plus lès esprits , et provoquèrent des colères terribles ; ils tombèrent donc en de grands embarras. Quelquesuns y échappèrent en par^'enant à s'embarquer pour la Terre-Sainte ; les autres qui restèrent souffrirent des pertes de toute nature par des maladies que provoquaient le climat et les excès , et aussi par les hostilités des populations. Enfin l'empereur arriva vers la fin de l'année; il dépassa toutes les craintes que l'on avait coriçiies de lui. Il reprit l'œuvre atroce qu'il avait conimencéè et menée assez loin^ mais non achevée, deux ans auparavant. Il se tint dans une position équivoque à l'égard des croisés , jusqu'à ce que peii à peu ils se fussent embarqués, ou eussent abandonné leurpiaose entreprise. Pour les habitants du pays,, il n'y
eut ancune pitié dans son cœur. L'année sai- Tante,4497, il passa enfin en Sicile.
Et alors il disparaît pour ainsi dire de l'histoire. Nous n'avons que des renseignements très-incomplets sur ses actions et ses manœuvres dans ritalie méridionale , et sur son passage en Sicile; nous trouvons çà et là seulement quelques indications sur sa conduite en Sicile; les relations sont tellement pauvres , qu'il est impossible d'acquérir une connaissance réelle de l'état ou de la marche des choses. Pas une seule fois on ne peut saisir l'attitude de l'empereur relativement à son épouse. L'on peut à peine s'empêcher de présumer que personne n'osa signaler les faits, ou que plus tard, sous Friedrich 11, fils de Henri, ce qui avait été consigné fut anéanti. 11 semble ressortir de vagues indications que Heinrich , en Sicile , fut jeté en de grands embarras de natures diverses. II parait qu'il n'eut pas toute liberté d'action ; que par son épouse furent suscités des obstacles qui se compliquèrent de plus en plus. Son esprit inquiet resta toujours le même. Comme son père , il ne pensa qu'à élever toujours plus haut l'édifice de sa grandeur , sans examiner si la base pouvait le supporter. Par son union avec les croisés , il put bien être poussé à des projets contre l'empire grec ; mais il est possible aussi qu'il n'ait adopté, poursuivi ces projets que parce qu'il ne trouva pas sa voie en Sicile , ou parce que ses mouvements n'y furent pas libres. Tous ses plans s'évanouirent tout à coup, quand il fut emporté par une mort subite. Mais tout est encore incertain sur cette fin. Le genre de sa mort, le jour et le théâtre de ses funérailles ont donné lieu à des opinions diverses. II aurait été empoisonné, et son épouse aurait été complice du crime. Pendant le siège du château d'un comte rebelle, il se serait . écarté à la chasse , et dans l'ardeur de cet exercice il aurait pris une boisson froide qui lui devint mortelle. Cependant le bruit d'empoisonnement , qui se répandit généralement, est formellement contredit. Ce qui est le plus vraisemblable , c'est qu'il mourut, le 28 septembre, sous l'anathème de l'Église , et qu'il fut enseveli à Pa* lerme. Il n'avait pas encore 55 ans.