‹ Histoire d'Allemagne (volume 3)Chapitre 49 sur 165 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

SITUATION DES CHOSES A LA MOET DE L EMPEREUR HEINRICH VI. ^^ LES ZMr-

RINGEM. -— LE DUC KUNRAD GUERROIE CONTRE LE DUC BERTHOLD. -« LR PAPE INNOCENT III.

De Tan U96 à l'an 1197.

La mort de l'empereur Heinrich VI remplit toute l'Italie d'allégresse, depuis le détroit de Messine jusqu'aux Alpes. La haine , longtemps contenue, se donna carrière ; la colère bouil* lonnante fit explosion ; il fallut se venger des cruautés que Ton avait souffertes , dont on avait été témoin. Au loin , on composa des chants insultants contre Tempereur tombé et ses barbares complices. Plus près, les maiheureux opprimés se mirent à épier, à poursuivre les Teutschs, à les maltraiter , à les immoler quand ils pouvaient les atteindre; car ils avaient à satisfaire une soif ardente de sang. Les Teutschs déplorèrent hautement la mort de l'empereur. Aux yeux de l'un s'évanouissaient ses espérances d'honneurs et de profit; l'autre voyait menacer ce qu'il avait cru posséder pleinement; et bientôt se montra le même danger pour tous. Au milieu des lamentations et des malédictions , ils essayèrent de s'échapper d'un pays ensanglanté, assiégé de terreurs, pour retrouver le calme et la sécurité sur le sol de la patrie. La plupart se bornèrent sans doute à des vœux pour leur salut; plusieurs auraient voulu, en de telles circonstances , se trouver dans le Teutschland , afin de veiller à leurs intérêts, de les protéger, ou même de pouvoir se livrer à d'actifs envahissements. Car en Allemagne, ainsi qu'il est facile de le prévoir, la nouvelle de la mort de l'empereur dut produire une impression d'aatant plus puissante, que la discorde s'était étendue davantage depuis la nouvelle croisade et la nouvelle expédition de l'empereur en Italie. Si personne ne se pouvait trouver qui eût été sincèrement dévoué à Tempereur, qui eût placé en lui une entière confiance, chacun pourtant devait trembler pour la justice, n'y penser qu'avec découragement; nul ne pouvait se dissimuler que l'on allait se replonger dans un vaste chaos. A la vérité , Friedrich , fils de l'empereur Heinrich , avait été reconnu comme son successeur au trÂne , sinon par tons les princes , au moins par un grand nombre d'entre eux. Mais Friedrich n'était qu'an enfant de trois ans à peme, et n'avait pas même vu

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le T^utscblandf où son aspect aurait pu exciter rintérèt et la bienveillance. Il se trouvait encore à Jesi, dans la Marche d'Ancôoe, aux soins de la duchesse de Spoleto; et des princes qui avaient prêté pour lui au père serment de fidélité, plusieurs, et ceites les plus importants, étaient ou en Terre-Sainte ou en Italie. La vieille lutte des Waiblingen et des Welfs n'avait cessé que depuis peu de temps, et les passions , étouffées 'peut-être, ou comprimées, n'étaient nullement apaisées. D'ailleurs le nomdesHohenstanfen réveillait, chez les prêtres comme chez les laïques , tant de pénibles souvenirs, que «bien des poitrines se soulevèrent à cette pensée : maintenant le moment est arrivé d'humilier cette famille insolente et orgueilleuse. Et qui se présenterait pour diriger la cause du petit roi Friedrich? qui le pouvait? qui l'oserait? Sa mère, l'impératrice Costanza, était en Sicile, engagée dans des relations trèsdifficiles. Elle avait assez à faire pour conserver à son fils enfant le trône héréditaire de ce beau royaume , et se trouvait entièrement hors d'état de se mêler des affaires du Teutschiand. Des oncles de Friedrich, il n'y en avait plus qu'un en vie , et encore se trouvait-il au delà des Alpes au moment de la mort de l'empereur.

Des frères de Heinrich VI, l'alné, le duc Friedrich de Souabe, comme on l'a déjà rappelé, avait trouvé la mort dans la croisade qu'il avait entreprise avec son père; le suivant, Otto, auquel avait été destiné le gouvernement de la Bourgogne, avait quitté la vie sans y laisser de traces, en ^ 494 . Des deux derniers , Kunrad et Philippe , celui-ci était resté en Italie , l'autre s'était trouvé auprès de l'empereur quand ce monarque résida pour la dernière fois dans le Teutschiand. Kunrad, le duc de Souabe, n'avait; pas franchi les Alpes avec lui; il était resté dans la patrie , parce qu'il devait surveiller en général les affaires publiques, et que l'empereur avait jugé nécessaire une attaque contre le duc Berthold de Zœringen.

Les Zœringen avaient toujours été suspects aux Hohenstaufen ; et plus d'une fois, dans cet ouvrage, on a vu combien ils persistaient dans leur inimitié envers la maison impériale, tout en cherchant à éviter des hostilités déclarées contre une puissance trop supérieure ; souvent aussi ils avaient subi des vexations. La situation de leurs domaines au milieu des possessions des Waiblingen , avec lesquelles ils

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se mêlaient , les rendait toujours défiants , parce que les Hohenstaufen devaient en convoiter l'acquisition. Leur position de protecteurs héréditaires et d'électeurs dans le haut pays devait être très-incommode aux Hohenstaufen pour leurs projets sur Tltalie, et donner lieu à maintes collisions. Leur esprit libre et indépendant ne plaisait pas à une Êimille pour laquelle une domination absolue et sans limites était le plus beau rêve. 11 est assez difficile de déterminer si les Zaaringen, dans la suite comme au commencement, agirent poussés par un mouvement intérieur, ou bien si leurs rapports quant à la grandeur et à la puissance des Hohenstaufen exercèrent de l'influence sur leurs efforts. Il est certain du moins qu'ils avaient une prédilection bien marquée pour la culture de l'esprit, qui étale ses produits les plus beaux dans le mouvement pacifique des villes, tandis que l'àmedes Hohenstaufen , attachée seulement à l'héroïsme chevaleresque, poursuivait les arts de la guerre, trouvait sa joie et la satisfaction de son amour dans les casques, les épées , l'attirail des combats. Le duc actuel de Zaeringen , Berthold , cinquième de son nom , marchait avec ivresse sur les traces de ses ancêtres. Depuis le commencement du douzième siècle , diverses villes, particulièrement à l'ouest du Rhin et au sud du Danube, dans lesquelles était demeuré un reste de vieilles institutions romaines, avaient conunencé une vie industrieuse qui avait une apparence de liberté , et introduit en même temps, par besoin ou par nécessité, secrètement et comme à la dérobée., des institutions qui n'étaient pas éloignées de l'existence communale. Les empereurs franco^ niens, Heinrich III et Heinrich IV, avaient favorisé volontiers cette tendance des villes; le premier, parce qu'il entrevoyait que dans les villes jaillirait une nouvelle source de richesses et de puissance, et que la vie demandait un développement intellectuel et pacifique qui ne pouvait profiter que dans les villes, sortir que des villes; l'autre, parce que, blessé par les parjures et les trahisons, il n'avait trouvé de fidélité que dans les cités. Mais ordinairement les efforts et les progrès des villes étaient contrariés par les princes de l'empire, les seigneurs et les vassaux en masse, qui avaient le juste sentiment qu'un redoutable ennemi de leur puissance s'élevait, grandissait par l'esprit , l'action et l'industrie des villes. Aussi le»

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rnsTonv su tfmn ailbkand.

droite et Im libertés qui ayaieot été assurés ou «oïlférés auK yilles par des actes impériaux, daus la faiblesse de Teoipire , u'avaieut qu'uoe Taleur très-limitée, même lorsqu'ils étaient reconnus par les princes de Tempire. Quelques pijnces ecclésiastiques, pénétrés des enseignements du Christ , attirés par Tamour des beauxarts et des nobles jouissances , ou répugnant tuix habitudes grossières contractées sous le casque et la cuirasse, ou bien aussi par un sen* timent profond des besoins , do la marche et du but de la vie, avaient favorisé la prospérité des villes où leur siège épiscopal était dressé. Us avaient accordé protection à Tindustrie boqrgeoi^e, et cherché de toute manière à étendre le cpmmerce, à multiplier les communications, Parfois les habitants des villes arrachèrent bien nussi des droits réels et des libertés aux seigneurs ecclésiastiques , qui n'osaient pas jeter absolument la pible pour se consacrer tout en* tiers à répée, ainsi qu'il arriva à Cologne. Les guerres psurticulières d'ecclésiastiques contre laïques , dans lesquelles il fi^Uait assez souvent réclamer raçsistance d^s villes, avaient donné ims bourgeois maintes occasions d'insister sur la satisfaction de leurs anciens désirs , et les évalues avaient été réduits à la condescendanpe. iÇnfin les cix>isade6 avaient puissamment influé çqr le sort des villes. En affaiblissant la puissance du vasselage, elles avaient aussi provoqué chez les princes et les vassaux une quantité de besoins qui ne pouvaient être satisfaits que par le moyen des bpurgeois. Et pourquoi les princes et les seigneurs, qui, ^)arqués de la croix , avaient porté leurs regards sur un lointain sacré , sur quelque chose d'infini, auraientils attaché une grande valeur à des objets terrestres qui avaient disparu presque entièrement à leurs yeux? Ainsi certaines villes avaient obtenu maints avantages qui , par le progrès du temps , pouvaient bien servir à rétablissement d'unis véritable existence communale. Mais tout eo qoi avait été gagné de la sorte par les villes n'était pas assuré; c'était le résultat d^ hasard, ou du bon vouloir de quelques empereurs, princes et seigneurs; et, dans la confusion où s'était jeté l'empire , ce que l'on regardait comme bien fondé i)0uvait être ruiné complètement. En général , les princes et seigneurs séculiers répugnaient toujours à vivre dans les villes; ils étaient hostiles aux efforts et aux progrès des bourgeois ; ils méprisaient

les artisans et les artistes , dont les ppodqclâou^ leur étaient indispensables , et persécutaient les marchands qui travaillaient pour leurs besoins , les commodités et les jouissances de leur existence. Les ducs de Zaeringen , dans le Teutschland méridional , appartenaient aux premiers, princes temporels qui, par principe et avec constance, favorisèrent, cherchèrent à développer l'industrie dans les villes , et leur accordèrent des libertés par actes authentiques.

Le grand-oncle du duc actuel , Serthold lU^ dès l'année 4^20, déclara par un acte, avec l'agrément de l'empereur Heiprich V, Friboni^ en Brisgau , élevé sur son propre sol, pour une ville investie du droit municipal ; et il est incoa*testable qu'il avait l'intention bienveillante de former à une vie véritablement libre , active et industrieuse, les serfs tirés de ses domaines qu'il avait réunis a Fribourg 0 J. Il ne renonça nullement à sa souveraineté sur la fondation nouvelle ; elle restait toujours sa ville , et devait le reconnaître comme seigneur ; mais il garantissait aux bourgeois, à l'égard d'une force étrangère, toute sécurité qui serait acquise au moven d'ouvrages de fortifications et par sa bonne épée. Il n'oublia pas non plus sa cassettp. Ses revenus , loin 4e subir une diminution , devaient être augmentés ; mais il accorda tout autour de lui une étendue de territoire dont les bourgeois pouvaient tirer parti pour leurs besoins, et qui leur donnait mpyen d'exercer un travail productif, moyennant une justfî redevance. Il accorda aux bourgeois une liberté proportionnée à leur civilisation et au développement de leurs forces. Pour cette concession, il se référa à ce qui avait été fait à Cologne. Celte ville a bien pu lui faire naître l'idée de fonder Fribourg, mais à peine lui a-t-ellcserri de modèle pour ses institutions ; car, à la fin Au xu' siècle, Cologne était une grande et riche cité signalée par l'ardeur industrieuse et l'babf/eté artistique de ses habitants , par le commerce et l'étendue de ses relations, et, au loin comme de près, respectée pour sa loyauté dans ses transactions; c'était lapremière yilledu Tentschland. Il n'y a pas de doute que^ favorisée par sa situation, point de rencontre pour le commerce entre le haut et le bas pays sur le fleuve royal , éloignée du théâtre des luttes entre les grands partis , profitant môme de Tabscncc fréquente de ses belliqueux évéques , Cologne avait pris le plus haut développement dans le

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couru ntyei^ la lia da xq* siielo. Vw les coqditipm qui rondai^at possible pne \e\h élévation ejust^ient aBtériearfsoieût. Oa peut soi(f6Dir en toute assurance qu'^u tpmps de la foqdation de Fribourg, Cologne avait déjà beaucpap de ces institutions qui sont nécessaires pour une existence communale; mais ces in^titûtiops avaiept été établies peu à peu dans le silence, ^ la faveur d'heureuse^ circonstances dont ou avait su tirer habilpmeut parti ; elles étaient orties du sein même des habitants , et se rattachaient peut-être & des ruines de constitution municipale sauvées ies aqci^ns jours. €es iQstitutions subsistaient; maiç ce n'était guêr^ e^ v^rtu d'actes authentiques qu'elles ^'étaient formées, et dans aucun c^s elles ne pouvaient ^trç appropriées à la cbétive Fribourg, création de son princç, qui s'éleva brusqui^ent dans ce haut pays , ep dehofs de l'infl^enoQ royale* Entre l'antique , la noble Cologne et U jeune fpndation , ^ peine pput-on trouver UQ6 fini^logie dans les fclafions.

Quoi 9P*U eo ^^t^ le duo do 2œrJDgeii donu^, par ^cte authentique, des institutiops comoiuim|es ^ sa ville de Fribourg. Qn peut dire gabelles ^t^ieQf incomplètes ; mais leur grand ^vautage qunsisti^it d^QS l^or simplicité. C'était i^ssesc qni^ Ifertbpld accordât aux bourgeois de Fribourg le droit de délibérer sur l^urs affaires intérieures et de }es faire ^dminiçfref par d^s légistes de leur c^ioii^ , par des hommes tirés de ]eur seip , sans se ré^rver pour l(|i ûu ses ofûcier^ une juridiction supérieure j c'était assez ' qu'il leur mit les arm^s a la piain eu les investissant du droit dp défense dans l'intcrieur de leurs fnurailles, et de Thonneur de combattre sous ses prdres hors do l'enceinte de leur ville contre ses ennemis et lesleurs(2^ Enfin ce futuu grand progrès, un dévelpppement civilisateur, que Fnbourg pût offrir aux serfs étrangers up asile dans Ipquel ils acquéraient 1^ liberté ^u boi|t d'un an et uu jour (3). Fribourg grandit bien vite ,^ et sa prospérité était propre à encourager lo duc Berthold et ses successeurs à poursuivrp leur marche dans la yoie où ils étaient entrés. Néanmoins le successeur immédiat de BerUiold, son frère le duc Kunrad, fut entraîné hors de cette route. Il possédât le duché pendant que l'empire était sons la direction de Lothaire le Saxon et de l^uni*ad le Waibl^gen. La grande lutte commençait entre les Waiblingça çt ie« We)g. Kuor^ s'y engagea 9 e( y prit

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sa part âe« iriei$sitades si fréflu^nfes im% pfi^e lutte offrit |e spectacle. f^Q flls de I^uprfid, Qiu*tbqld IV , contemporain do l'empereur FriedricjiP% revint M' ancienue ligue dP QPnduite, et pe s'ei) écarts jftpi^i^* U est possible que son zèle ^ fonder et à construire fût allumé p^r les flammes des villes qui s'abimèrppt dans la poussière devant la eolère de l'empereur; il est possible aussi que Qeinriob le U0U5 qui servait de modèle à ce priucp , l'huit aus^i animé par les faveurs dppt i} pombla Hunchen , Qr^ipnschweig et Lubeck, pt le duc actuel, Sertbold y, fils de celui dont nous veppus de parler, agit daps le même sens et avec le même zèle. U œt le fondateur de lierne , h noble ville qui , dims le prqgrès du feipps, est deyeuue Tornement pt l'orgupil dp l'Helvétie.

Cette poble occupation du prinee ïs^riqgflQ déplut peut-être h l'pmpereur lleinricb» etluidevipt un siyet de réflexipns de plus pu plu« a(Sriepses. Comipe Bpr tbold , tout préoccupé da aon œuvre terrpstre , se défendit d^ prendre part i la croisade , l'empereur put |)ieu «'imaginer que le duc roul£^t des projets oppo^s ifUi plans imp^ riaux , dangerepx même. En partant pour Tltalie , il chargea donc ^n frère S^unrad da combattre le duc Berthold (4). J^vjUîld wmwenoa la guerre dès l'an 4^965 mais» dès le^ pVe«pers pas dans Ips possessions dp priuoe Zcpringe^t , il trouya une mort çans gloire ^ Purlach, On loue le di:|c |[unrad pour se^ talpntf piilitfûpes , sa valeur et sa générosité enyejs 9^9 amia; mais on fissare en même temps que par %eA fjgupurs il avait répandu partout la ter/pur. ^a vie fut pleine dp souillures j c'était pu douché grpssier quf soumettait les femipe^i et.)o$ jeunes filles aux ppiportements de ses passions brutales. 11 paraît qu'il périt victime dp cette odieuse joxure , immolé par un époux outnigâ, pu blessé mortellement par une jeune fillp à li|« quelle il faisait violence. Quoi qu'il eu spit , sa fin fut brusque et honteuse , et àyep lui m terpiina la guerre qui avait été entrppri^e par loi ; cajT le duc Berthold n'avait pris les arme:] que pour protéger ses créations ; il les déposa et rpvint à seç occapationç antéj-ieures^ lorsqu'eut disparu celui qui l'avait interrompu dans ces travaux pacifiques.

11 parait que dans le Teutschlapd la mort du duc Kunrad fut à peine remarquée. On craignait l'approctie d'événements devant lesquels la paort d'pn princp inppqfal , f)^t-il isi la mwoa

impériale , restait inaperçue ; d'aillenrs chacnn était trop préoccupé pour soi-même du présent et de Tavenir. Mais l'empereur Heinrich fut violemment ému de la destinée de son frère. Ne pouvant lui-même abandonner l'Italie , il jugea nécessaire d'envoyer aussitôt son dernier frère, Philippe, dans le Tentschiand. Avant le départ, il lui donna Tinvestiture du duché de Souabe, et le nomma son lieutenant dans Fempire. Revêtu de cette dignité, Philippe parut dans le Teutschland. C'était un jeune homme jusqu'alors assez insigniOant par lui-même, qui , sans être aimé, n'avait pas non plus excité de haine. Son arrivée fut donc apprise avec joie , parce que l'on ressentait partout le besoin d'un pouvoir public. Il parait aussi que sa conduite fut habile et bienveillante, tendant à conserver à lui et à sa maison les anciens amis , et à en gagner de nonveaux. Il plaça , au nom de l'empereur , une couronne royale sur le front du nouveau duc des Rohêmes, Przmist, que les écrivains allemands nomment Ottokar, afin que ce prince restât, dans toutes les circonstances, dévoué à la maison Waiblingen. Il avait eu une entrevue à Boppard , sur le Rhin , avec l'archevêque Adolphe de Cologne , ainsi qu'on Ta déjà rappelé. Là il détermina, on ne sait à quel prix , l'archevêque à reconnaître aussi le petit Friedrich comme successeur de son père à l'empire , et à lui prêter serment de fidélité. Il parait qu'il s'efforça d'apaiser plusieurs princes de l'empire, employant tantôt un moyen , tantôt un autre. A Pâques de l'année snîicante, 4497, pour célébrer son mariage avec la princesse grecque Irène , il donna une fête magnifique dans la plaine de Lech, près d'Augsbourg ; il se proposait surtout d'occuper l'attention des hommes , de dissiper les tristes prévisions qui pesaient sur les esprits, et, s'il était possible , d'exciter et de répandre la gatté. Mais Philippe n'atteignit pas ce but ; la discorde était trop forte. Les tristes pressentiments étaient encore assombris par une grande cherté des vivres les plus nécessaires , par une telle disette , qu'en certains lieux régnait une véritable famine. I^ imaginations étaient frappées par ces Ingubres circonstances, et les Ames étaient surtout préparées à recevoir tontes sortes d'impressions de crainte. Sur les rives de la Moselle se montra une grande forme courant sur un cheval noir. L'appari-

tion s'approcha des hommes qui l'avaient vue, et leur déclara qu'elle était Théoderich , jadis roi à Vérona , et annonça que bien des infortunes et des misères menaçaient l'empire romain ; ensuite elle s'évanouit. Bientôt se produisirent des événements qui parurent justîQer la prédiction. Le bruit se répandit que l'empereur était mort. Aussitôt s'élança un peuple sauvage, qui paraissait n'avoir attendu que ce moment pour fondre tout affamé , comme un troupeau de loups dévorants, sur tout ce qu'il pouvait atteindre , pillant , saccageant , détruisant avec une fureur de bêtes féroces , et se livrant à de monstrueux excès. Bientôt il tul reconnu que le bruit était faux, et les hordes dévastatrices rentrèrent dans leurs repaires et leurs cavernes; mais elles avaient répandu l'effroi et montré ce qu'il y avait à craindre (5). Il n'est pas invraisemblable que l'empereur , ému par ces événements , ait appelé son frère Philippe en Italie, pour lui donner la mission de conduire et d'escorter le petit Friedrich dans le Teutschland, de le faire cooronner par l'archevêque de Cologne , afin que les Teutschs, dans le cas où lui-même perdrait la vie , eussent leur roi au milieu d'eux. Philippe franchit les Alpes et descendit en Italie. Peut-être avait-il pour instruction de se rendre tout d'abord en Sicile, afin de conférer avec son frère; mais il n'alla que jusqu'à Montefiascone , Viterbe , et Rome. Quoi qu'il en soit, il n'avait pas encore atteint le royaume de Sicile, quand il apprit la mort de son frère. Cette nouvelle ne lui parvint sans doute pas sans un gros cortège de toute sorte de mauvais bruits. Probablement il ne manqua pas de fugitifs qui cherchaient à échapper à h colère des Italiens. Philippe tomba en de grands embarras; le but de son séjour eu Italie était manqué. 11 prit bientôt la résolution de repasser les Alpes avec sa suite, sans son neveu le petit roi Friedrich , soit que l'enfant, sur l'ordre de sa mère, eût déjà été transporté en Sicile, sort que le duc jugeât périlleux de se mettre en route avec lui, ou bien que, dans l'incertitude de toutes les relations , il ait prévu des vicissitudes au milieu desquelles l'absence de son neveu du Teutschland pourrait être désirable pour lui-même. Dans tocs les cas , il est certain qu'il n'avait pas de temps à perdre; autour de lui grondait l'insurrection , et, avec son escorte de 500 cavaliers, il

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n'éfait en état ni de la dompter, ni de se défendre contre elle. Dans son voisinage, des hommes furent massacrés; les cavaliers mêmes de son escorte n'échappèrent pas tous à la mort (6). Le peu de jours qu'il osa demeurer encore furent employés à prendre quelques mesures d'ordre pour la sûreté de la Toscane et de ses autres possessions en Italie. Puis il hâta sa marche à travers des difficultés et des périls. Peut-être porta4-il dans le Teutschland la nouvelle de la mort de l'empereur; du moins cette nouvelle ne le devança pas de beaucoup-; et à mesure qu'elle se répandit dans le Teutschland, se manifesta une grande' agitation , non pas toutei'ois comme à l'époque du faux bruit. Les princes de Tempire , au nord comme au sud , amis ou ennemis de la maison des Hohenstaufen , jugèrent nécessaire d'agir, de se rassembler, de correspondre, d'avoir des conférences, afin d'élever un pouvoir public et de préserver le pays contre le désordre et les excès. Les premiers reçurent l'impulsion du duc Philippe ; les autres furent poussés par leurs propres ressentiments. Mais, avant que les efforts des uns ou des. autres eussent amené un résultat, surgit un nouvel événement qui exerça une très-grande influence sur tous ces mouvements.

Trois mois après la mort de l'empereur Heinrich VI, le 8 janvier de. l'année 4498, mourut le vieux pape Gélestin III , qui ne fut accompagné dans la tombe par aucune haine , dont personne non plus ne regretta la trop longue existence. Aussitôt les cardinaux présents à Rome, au nombre de vingt-quatre, se réunirent pour élire un nouveau pape. Dans tous les hommes honorables vivait une seule pensée ; il y avait une unité de sentiment qui à peine se retrouva jamais : les temps étaient tristes, difficiles, et gros de nouveaux malheurs; il fallait choisir le prêtre le plus capable et le plus énergique dont le siècle pût se glorifier, et l'élever sur le siège apostolique pour détourner les tempêtes de l'Eglise de Jésus-Christ. Tous étaient d'accord sur cet homme. Si le nom ne fut pas aussitôt prononcé par tous, c'est que dans l'assemblée se trouvaient plusieurs hommes dont la vie pieuse , le vaste savoir , les sacrifices et les luttes soutenues pour l'Église méritaient une reconnaissance publique. Mais à peine un de ces glorieux prêtres , refusant l'élévation ' dont on le jugeait digne , eut prononcé le «om

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du cardinal Lofhaire, ce nom retentit de toutes parts. Lothaire fut élu pape à l'unanimité.

Lothaire , fils d'un comte de Segni , sortait d'une famille ancienne, quoique peu riche. Né à Rome trente-sept ans auparavant , il avait traversé une époque terrible , et, à raison de la situation de sa famille , de ses alliances avec des ecclésiastiques éminents , dès son enfance ilavait été mis en contact avec tous les faits de quelque importance qui avaient excité sa sensibilité, occupé son intelligence. Les premiers souvenirs de ses plus tendres années étaient peutêtre les lamentations sur la destruction cruelle de la ville royale de Milan par Friedrich Barberoosse de Hohenstaufen. Dans son enfance, il vit ce terrible empereur pénétrer dans Rome pour placer un faux pape sur le siège apostolique , tandis que le légitime successeqr de St Pierre fuyait la persécution dans des contrées éloignées. Mais il vit aussi comment les armes du puissant se brisent bien vite devant la colère de Dieu , et comment le redoutable héros fut réduit à précipiter sa fuite avec ses bandes guerrières. En grandissant, il entendit crier et répéter par l'Italie et par le monde que l'empereur Friedrich avait eu recours à ce même pontife qu'il avait si souvent maudit, abjuré, persécuté de toute manière ; que par sa constance, son attachement inébranlable aux principes établis et développés par Grégoire VU , Alexandre avait remporté un triomphe éclatant sur Friedrich ; que l'empereur s'était mis ^ à Venise , aux pieds d'Alexandre.

Cependant la ville éternelle l'avait nourri , élevé ; elle l'avait formé par le spectacle des débris des monuments de la grandeur antique , et de la quantité de saintes œuvres dont le siège apostolique était entouré. U n'avait pas manqué non plus de niaitres habiles; il était devenu capable de concevoir de grandes pensées et de les suivre. U quitta donc Rome et l'Italie , et se rendit à Paris , qui alors donnait des leçons au monde , s'élevant au-dessus de toutes les villes par un vaste mouvement scientifique, par le savoir, le goût des beaux-arts et le raffinement des mœurs. Des milliers de jeunes gens affluaient à Paris de toutes les contrées , afin de puiser à la source du savoir , qui jaillissait ici avec force, pour mener une vie plus noble, et pour dével(^per, dans un monde encore grossier, ce que la terre renferme de riches^, Lothaire but à longs traits à cette

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