OUF. IV
MaiÉ il ne se tronva que peu do prittces à l'assemblée de Cologne. Parmi eux était le duc Berthold ; le duc Bernard de Sa)ce n'y parut pas. L'on ajourna donc la grande oeuvre que l'on se proposait. Cependant arriva la nouvelle qu'à Ërfurt et à Arhstadt s'étaient rassemblés beaucoup de princes, saxons surtout, qui agissaient , en vertu de promesses mutuelles^ au sujet de l'élection d'un nouveau roi; qu'à leur tête était l'archevêque Ludolf de Magdebourg ; que l'archevêque Hartwig de Bremen était également présent, ainsi que le duc Ber-^' nard de Saxe. A cette annonce , l'archevêque Adolphe fut confondu, ainsi que tous ceux qui se trouvaient à Cologne : car les princes saxons, pour la plupart , avaient reçu de la main de l'empereur Friedrich des possessions et des biens ; ainsi il était à craindre qu'ils ne préférassent le fils de Friedrich , le duc Philippe de Souabe, à tous les autres princes de l' empire. Adolphe envoya donc aussitôt l'évêque Her^» mann de Munster, avec quelques autres seignenm imt>ortants, à Erfurt (4). flermann devait presser les princes rassemblés de he pas laire une éleo* tion en l'absence d'Adolphe et de ses partisans , et les engager au contraire à fixer un lieu où ceux-ci pourraient se rendre aussi , afin d'élire en commun un empereur capable, agréable à Dieu , et protecteur de l'Église. Mais , quand l'évêque Hermann arriva , le choix était déjà décidé. L'assemblée, dans laquelle n'avaient pas manqué les déptités et les partisans de Philippe, s'était arrêtée un instant à la pensée de conférer la couronne de l'elnpire germanique au duc Bernard de Saxe; mais il y avait à peine là quelque chose de sérieux. On s'était proposé seulement de se montrer gracieux envers le prince saxon , qui était bien allé à Andemach , mais ne s'était pas rendu à Cologne ; et Ber^ nard , instruit par une longue expérience anté* rieure , et d'ailleurs lourd de corps et d'esprit , fut assez sage pour décliner cet honneur, reconnaissant bien qu'il n'était pas en état de supporter le fardeau qu'on semblait vouloir lui mettre sur les épaules. Ensuite l'assemblée avait déclaré que le duc Philippe de Souabe devait être roi des Teutschs. Cela s'était passé proba"» blement le 6 du mois de mars.
L'évêque Hermann apporta cette nouvelle à Cologne : elle ébranla l'assemblée. L'arche* vêque Adolphe fut d'autant plus irrité que les princes saxons eussent osé élever un roi en
mSTOIRE DU PEUPLE ALLEKAND.
Thurioge^ sans prendre son avis, ni celui de l'archevègne de Trêves , comme si Ton n'avait nul compte à tenir des premiers électeurs ecclésiastiques de l'empire. Ce dédain lui était insupportable ; les conséquences pouvaient devenir bien dures pour lui. Le duc Philippe avait déjà envoyé des députés à l'assemblée d'Andernach et à la présente réunion de Cologne , afin de détourner les assistants de toute démarche à son désavantage, et Ton avait méprisé ses avertissements. 11 était à craindre que Philippe, si les rênes de l'empire lui étaient, remises , n'oubliât jamais en réalité une telle offense , tout en laissant tomber des paroles de pardon. Adolphe resta donc fermement attaché à sa résolution d'élever le duc de Zœringen sur le trône des Teutschs ; mais que faire d'une élection déterminée dans une faible assemblée comme celle de Cologne? Le nouveau roi devait se montrer les armes à la main pour donner aussitôt une réalité à son élévation, et forcer, en cas de nécessité, les réfractaires et les opposants à le reconnaître. Un traité fut donc conclu entre l'assemblée et le duc de Zœringen. Berthold promit de regagner secrètement son pays , d'y réunir bien vite une armée et de revenir à sa tête : à un jour fixé, il voulait être à Andernach. Il scella cette promesse par un serment, et laissa deux de ses neveux, comtes d'Urach, comme otages pour l'accomplissement de sa parole. Il parait qu'il dépensa 0,000 marcs d'argent (5) , sans doute afin que pendant son absence on fit des enrôlements, on «gagnât pour lai des esprits, et qu'en général on préparât ce qui était nécessaire. Peut-être aussi certains partisans obtinrent quelques indemnités pour leurs frais , ne voulant pas être dupes de leur zèle. De leur côté , l'archevêque et les autres princes et seigneurs jurèrent au duc Berthold qu'ils seraient aussi à Andernach au jour fixé, et qu'ils le choisiraient pour roi.
Mais, tandis que l'archevêque Adolphe était ainsi aiTêté sur sa route , il parait qu'il y eut une réunion des princes du Teutschland méridional, particulièrement de la Francouie et de la Bavière.
Là parurent peut-être aussi des princes de Saxe et d'autres parties de Tempire ; on croit même que le duc Philippe s'y trouva. Il semblerait que d'abord il y rappela les intérêts de son neveu le petit Friedrich , sincèrement , à ce
qu'il assura lui-même, avec hypocrisie, comme le pi:étendaieut ses adversaires. Cependant l'assemblée, informée de ce qui s'était passé à Erfurt, reconnut également le duc Philippe comme roi des Teutschs. Néanmoins Philippe s'abstint encore de se présenter en roi. Quoique partout on répandit en son nom de l'argent et des promesses, il se composa , par respect sans doute pour les convenances, affectant de laisser croire que tout se faisait contrairement à sa volonté. Il parut même ne pas s'émouvoir de ce que l'on disait d'un ton de raillerie qu'il n'avait pas le courage de se charger de l'empire . Assurément il avait de bonnes raisons pour agir ainsi. Ses affaires marchaient d'nn pas si rapide , qu'il pouvait bien espérer qu'avec de la prudence et de la modération il atteindrait le but en peu de temps ; qu'il réunirait les voix de tous les princes teutschs , sans s'exposer aax chances et aux vicissitudes d'une lutte. Une démarche précipitée pouvait l'exposer à des dangers multipliés , car trois ou quatre ennemis étaient encore en face de lui. D'abord l'évêf oe de Strasbourg et un comte de Dachsboarg avaient engagé contre lui une guerre ouverte, pour venjijer un frère de l'évêque, qu'Otto, frère de Philippe, avait saisi et fait pendre. Ils dévastèrent les domaines des Hohenstaufen jusqu'aux portes d'Haguenau. Ces hostilités n'étaient pas bien redoutables en elles-mêmes pour le puissant duc; mais elles pouvaient le devenir au milieu de la complication et du désordre des intérêts divers. En second lieu, le duc n'ignorait pas l'accord fait à Cologne entre le duc Berthold et l'archevêque Adolphe. Si J'on en venait à une guerre avec ces princes , un seul revers pouvait anéantir toutes ses espérances. Enfin Philippe devait concevoir de graves inquiétudes sur la conduite du nouveau pape Innocent 111. Sans aucun doute il avait reçu des avis sur l'élection , la consécration et les premiers actes du pontife ; il ne pouvait se dissimuler que non-seulement Innocent savait intervenir résolument dans les affaires , mais qu'il entendait l'art d'exercer une grande influence sur les âmes des hommes. Ni Philippe ni aucun autre ne doutait que la conduite de Friedrich !•' et de Heinrich VI envers les papes n'eût allumé entre le saint-siége et la maison de nohenstaufen une haine qui pouvait bien de temps en temps se déguiser à force de prudence, mais qui jamais ne s'éteindijdt.
UV.JXy, CHAP. IV.
Josqu'ici Innocent s'était montré l'ennemi de toat pouvoir impérial sar Rome, plutôt que de toute domination temporelle; toutefois ses attaques avaient été dirigées immédiatement contre la maison des Hohenstaufen; elles avaient frappé surtout le duc Philippe. Comme duc de Toscane , agissant suivant l'esprit de son père et de son frère, il s'était permis de violentes atteintes sur les biens de l'Église romaine , avait étendu la main presque jusqu'au seuil de l'Apôtre. Pour cela il avait été frappé de l'anathème de FÉglise. C'était à lui, pour ainsi dire, qu'avait été arraché ce qu'Innocent venait de faire rentrer dans les domaines du saint-siége; ce que le pontife aspirait avec le plus d'ardeur à y rattacher, l'héritage de la marquise Mathilde, devait être soustrait à Philippe. Ce prince avait été témoin des explosions de la haine des habitants de l'Italie contre le joug des Teutschs, et particulièrement contre les Hohenstaufen. On pouvait donc prévoir que, s'il n'était pas salué comme roi par tous les princes teutschs , si un rival , quel qu'il fùt , réclamait le même titre à côté de lui , le pape Innocent ne manquerait pas d'employer toutes les forces de l'Église pour le renverser lui et sa maison; et, si la tentative échouait, il entretiendrait la guerre civile dans le Teutschiand jusqu'à ce qu'il eût donné au siège apostolique le pouvoir suprême sur toutes les affaires temporelles , conune sur les choses spirituelles.
Hais, tandis que Philippe, par ces motils ou pour d'autres encore , semblait persister dans son refus d'accepter le titre royal , deux circonstances se produisirent presque en même temps, bien propres à le tranquilliser.
B* abord il parvint à gagner le duc Berthold de Zœringen , qui avait promis de se présenter comme son rival , et même à le déterminer à recevoir de lui son duché en fief. Mais nous ne savons comment cet accord fut amené ; nous apprenons seulement qu'il en coûta 4 ,000 marcs d'argent au duc Philippe. Cela est possible; mais on ne comprend pas bien comment Berthold se laissa éblouirpar cette somme, si grosse qu'elle fût , au point d'oublier les otages qu'il avait laissés , et de fouler aux pieds le serment qu'il avait prêté. 11 paraîtrait que son caractère même amena cette décision. Quoique guerrier valeureux, Berthold n'avait pas les talents d'un général; il redoutait donc la guerre, et préféra un rôle pacifique) malgré son désir
d'agrandissement et à élévation. La couronne royale offerte à Andernach pouvait bien avoir des attraits pour lui; qui sait ce que l'archevêque Adolphe lui avait annoncé, quelles perspectives il lui avait ouvertes? Il était donc venu à Cologne. Là, sans doute, il fut salué et considéré comme le futur souverain , et se complut dans les hommages qui lui furent présentés ; plus tard , quand on fut informé de la précipitation des princes saxons , il ne put se défendre de partager l'irritation qui saisit l'archevêque Adolphe et toute l'assemblée. L'empire de la passion lui arracha son serment et son argent. Mais, de retour dans son pays, il fit des réflexions; il dut reconnaître que la promesse de paraître à Andernach avec une armée n'était pas facile à tenir. S'il était défait dans sa marche , non-seulement il perdait la couronne , mais peut-être encore ses domaines et ses vassaux. Les dispositions des princes du Teutschiand méridional pour l'élection de Philippe amenèrent enfin sa décision ; elles lui enlevaient la dernière lueur d'espérance, en raison de la situation de ses domaines. Et comme le duc Philippe vint maintenant au-devant de lui avec des paroles d'amitié , il prit la main qu'on lui tendait , ne voulant pas rester seul en face de tout le Teutschiand méridional et d'une grande partie du Teutschiand du Nord , prêts à le combattre. H prit très-volontiers l'argent que Philippe lui offrait , parce que de la sorte il pouvait s'indemniser de ses frais, et, négociant adroitement, il sut prendre 5,000 marcs de plus qu'il n'avait dépensé. La rançon de ses neveux , laissés comme otages an pouvoir d'Adolphe , lui fournissait un excellent prétexte, quoique l'on assure qu'il ne les ait pas délivrés; au reste, cette avidité dont il a été accusé (6) n'était pas plus grande chez lui que chez les autres princes de son temps. Toutefois Philippe put se féliciter de la transaction, persuadé maintenant qu'il déjouerait tous les plans de l'archevêque Adolphe , et les ferait tourner à la honte du prélat.
En second lieu, à cette même époque, l'évêque de Sutri, Teutsch de naissance, vint dans le Teutschiand avec une lettre du pape Innocent, adressée aux évoques pour les engager à procurer la liberté et la faculté de retourner en Italie à l'archevêque de Salerne , privé de la vue sur l'ordre de Heinrich VI , et traîné dans le Teutschiand, ainsi qu'aitx autres
BISTOnE BU KinPU AUUBMAND.
0Wtib ^e co roi «viit déportés de la Sicile ; leur enjoignant, en cas de nécessité, de frapper de Tanathëme cepx entre les mains desquels se trouvaient les malheureuses victimes , et de menacer même tout le pays de l'interdit. Mais en même temps Tévôque avait la mission de relever le duc Philippe de Tobligation de comparaître à Qome pour demander la levée de Texcommunication , et de prononcer publiquement la révocation de Fanathème, aqssitdt que le duo aurait mis Tarchevêque en liberté , et aurait juré , suivant les formules de rÉglise, que dans toutes les choses à cause desquelles il avait été excommunié il prêterait obéissance aux ordres apostoliques. L'évéque parut à Worms, od Philippe avait appelé les seigneurs et les vassaux de Souabe qu| déjà s'étaient rassemblés autour de lui à Haguenau, pour les fêtes de Noël. Le duc courut & Worms, et se rendit aussitôt auprès du légat du saint-père , rhonorable évêque de Sutri. Le prélat fut si complètement séduit par les manières et le langage du beau jeune homme , qu'il oublia les instructions du pape, ou crut devoir les négliger. Il oublia qu'il se trouvait en présence, non pa9 du duc Philippe, auprès duquel il avait été envoyé, mais d'un prince que la plupart des seigneurs avaient ^lué comme roi des Teutschs. Il oublia qu'il Rêvait relever le duc publiquement de rexcommunicaiion, seulement lorsque celui-ci aurait mis Tarchevêque de Salerne en liberté, et aurait engagé par serment son obéissance au saint-siége. Aussitôt que Philippe se fpt obligé à la délivrance de rarchevêque et des autres captifs , et qu'il eut promis simplement de satisfaire aux autres réclamations, Tévêque le déclara relevé do l'excommunication , et se montra bienveillaot , dévoué , favorable en toute manière envers le jeune prince» Soit que Philippe pensât que Tévêque agissait d'après les instructions et selon les vues du pape, soit qu'il s'imaginât que le pape approuverait au moins ce qui s'était fait par le moyen de son fondé de pouvoir , il est certain qu'il se tint alors pour vainqueur. 11 ne fallut donc plus qu'un mot hardi pour l'amener & une décision. Cette parole fut prononcée par révoque de Constance, abbé de Seichenau, Diethelm de Krenkrigen, et tous les princes , comtes et barons de la Souabe , y Adhérèrent. Ainsi le duc Philippe accepta le
titre royal > ks 3S avril , et $e montra au i^euple
la couronne sur la tète. Au reste , il fit autûtAt mettre en liberté Tévêque de Saleme; las autres prisonniers , sur l'intervention de l'iiapératrice Costanza et de l'épouse de Philippe , furent également délivrés ; et Sibylla même , la veuve de Tancrède , échappa avec ses filles à la captivité, peut-être grâce aux instances d'Irène , et se sauva en France. De son fils seulement, le petit roi Guillaume, il n'est plus question ; il faut espérer que la mort l'avait déjà délivré de ses effroyables infortunes.
Hais Philippe n'était pas encore aussi avancé qu'il se l'était imaginé. Ce qu'il n'avait pu obtenii* jusqu'ici par ses efforts et ses artifices échappa aussi à son action royale. Relativepient au grand ennemi vers lequel ses regards se portaient dans le lointain , au pape Innocent , il resta encore longtemps dans l'incertitude ; mais son ennemi le plus voisin , l'archevêque de Cologne, n'hésita paa un instant. Adolphe et les autres princes de la réunion de Cologne s'étaient trouvés À Andemach au temps fixé avec leurs feudataires ; ils avaient fait de grands préparatifs , et attendaient impatiemment l'arrivée de l'homme auquel ils destinaient la royauté, le duc Berthold de Zseringen. Le duc ne vint pas, et la nouvelle arriva qu'il avait pris l'argent de Philippe et recpnnu ce prince comme roi. Ce bruit excita le doute , l'indignation , la colère et le ressentiment. Bientôt parurent des députés de Philippe , qui non-seulement confirmèrent la nouvelle , mais encore tentèrent d'amener les princes rassemblés à l'autorité ie leur maître. Ils offrirent à l'archevêque de Trêves 2,000 marcs d'argent, à l'archevêque Adolphe une somme beaucoup plus forte, et firent les plus belles promesses aqx deux prélats^ ainsi qu'à tous les princes et seigneurs. L'ai^ chevêque de Trêves , homme sans tenue et sans énergie, commença bientôt à chanceler ; J'avidilé fut éveillée sans doute dans d'autres ; mais l'archevêqae de Cologne , cupide peut-être autant qu'un autre , rejeta pourtant toutes les of&*es avec mépris. 11 était surtout furieux du lâche paijure de Berthold; il rougissait de s'être laissé duper. Son âme ne supportait pas encore l'humiliation d'être destiné à marcher derrière le char qu'il s'était flatté de diriger. 11 pouvait bien aussi n'avoir aucune confiance dans un Hobenstaufen ; car son prédécesseur, Philippe, avait fait de grandes expériences. Enfin Adolphf^ fut assez édairé pour
uy. xxT,
pénétrer les yues da pape Innocent ; il craignît sans donte , en faisant avec Philippe un accord douteux, de perdre à jamais la confiance du pape. Quoi qu'il en soit^ il est certain qu'Adolphe fit aussitôt une nouvelle tentative , espèce de coup désespéré dont il n'attendait guère d'heureux résultats , et qui pourtant était bien propre à préparer de nombreux embarras au duc Philippe , et au pape un levier pour ébranler la maison des Hohenstaufen. Il résolut d'élever un Welf comme rival à la royauté ; e.t comme le fils atné de Heinrich le Lion, le duc et palatin Heinrich du Rhin , se trouvait en Terre-Sainte , et qu'il n'y avait pas de temps à perdre , il proposa le second fils, Otto, pour roi des Teutschs.
Otto, jeune homme de 20 ou 22 ans (7), avait été , comme on l'a rapporté plus haut , livré ayec son jeune frère Guillaume comme otage pour son oncle, le roi Richard d'Angleterre, entre les mains de l'empereur Heinrich VI. 11 ne fut délivré de sa dure captivité qu'après la mort de son père. Ensuite il s'était rendu auprès de son oncle, qui lui avait fait l'accueil le plus tendre. « De ce moment seulement , s'écria le roi , je me sens véritablement libre. » Bientôt cette joie, inspirée par l'arrivée d'un adolescent qui avait souffert pour lui, se changea en une affection profonde. Dans son neveu , Richard pouvait à la fois reconnaître lui-même et Heinrich le Lion. Otto portait le caractère de la famille Wdf imprimé sur lui par la nature; il avait en outre une taille souple, élancée , une structure nerveuse, une constitution vigoureuse. Il était prompt à l'action , brave jusqu'à la témérité quand sa passion était excitée ; mais il était aussi indolent jusqu'à l'indifférence; il laissait passer mainte occasion sans la saisir, et la regardait fuir sans regret. Richard lui avait d'abord accordé le comté d'York ; bientôt après, dans ses possessions de France , le comté de Poitou, auquel il joignit plus tard le duché d'Aquitaine. H parait que, durant les négociations sur l'élection d'un nouveau roi , il recommanda son neveu et favori à l'archevêque Adolphe de Cologne; du moins dans ce temps une correspondance s'engagea entre Adolphe et Richard, après que ce roi eut échappé aux mains de Heinrich VI , et on pense que Richard appuya l'élection de son neveu par des présents et des protestations de dévoùment. Quel qu'ait été le résultat de cette intervention du roi Richard
çHAp. ly. m
sur la proposition d'Adolphe, le Welf Otto fut destiné par les princes et seigneurs rassemblés à devenir leur roi , et les deux comtes de Dachsbourg et de Leiningen furent envoyés en Angleterre , où Otto se trouvait auprès de son oncle, pour l'informer de son élection, et l'inviter à venir aussitôt en Allemagne, et à se déclarer prêt à recevoir la couronne et l'empire. Otto se montra tout disposé à ce qu'on lui deman* dait , ou plutôt , ce qui est plus vraisemblable, le roi Richard , son oncle , agité par la pensée de la haute dignité impériale, poussé peut-être aussi par la haine contre la maison de Hohenstaufen , insista pour qu'Otto prit enfin possession d'un trône qui avait appartenu à la race des Welfs deux générations auparavant. Et le jeune Otto se rendit d'autant plus facilement aux désirs de son oncle, que lui-même n'avait rien fait, ni en actes ni en paroles , pour amener sur lui le choix des électeurs. Conformément à l'invitation , il partit au commencement de mai , entouré d'un brillant cortège , pour la ville de Cologne; et, afin qu'un accueil amical lui fût assuré, son oncle avait envoyé une quantité d'or , d'argent et d*objets précieux sur un grand nombre de bêtes de somme.
Cependant à Cologne, à ce qu'il parait, s'étaient rassemblés plus de princes qu'il ne s'en était trouvé précédemment. Toutefois leur nombi'e n'est pas précisé. Les princes qoi étaient allés en Terre-Sainte, aussitôt que la nouvelle de la mort de Heinrich VI leur fut parvenue , avaient délibéré pour savoir ce qu'il y avait à faire. Ils furent d'avis qu'il fallait se rattacher au fils de l'empereur, au petit Friedrich , auquel avait déjà été assurée la succession à l'empire par des paroles et des serments. Mais la plupart prirent en même temps la résolution de retourner dans leur patrie aussitôt que possible , l'un jugeant nécessaire d'assurer ses fiefs, l'autre parce qu'il avait de vastes projets, un autre encore parce qu'il ne se fiait pas en général aux princes qoi étaient restés dans le pays. Ils exécutèrent cette résolution, selon qu'une occasion de retour s'offrit à celui-ci ou à celui-là. Mais à leur arrivée ils trouvèrent que les choses avaient pris un tout autre tour. Ils entrèrent donc dans des voies diverses , selon leurs relations et leurs espérances. Et les princes qui ne passèrent que plus tard du côté d'Otto , comme son frère le palatin Heinrich du Rhin , ou le landgraf Hermaan
de Thnringe , dans la confasion des faits , sont cités comme s'ils avaient été présents à l'éleclion à Cologne. Dans tous les cas , il est certain que le nombre des princes et des seigneurs à Cologne fut beaucoup plus faible que le nombre de ceux qui peu à peu s'étaient déclarés pour Philippe. Outre les archevêques de Cologne et de Trêves , il n'y avait que quelques évêques de Westphalie , du Weser et du bas Rhin; mais Tévêque Heinrich de Strasbourg n'y manqua pas. Les princes séculiers des Pays-Bas se trouvaient à Cologne, sinon en totalité, au moins pour la plupart. Tous ces princes, ecclésiastiques ou laïques, allèrent bien loin au-devant du jeune Otto, quand se fut répandue la nouvelle de son arrivée, et, au milieu des acclamations et des danses , le conduisirent à Cologne. Dans le dôme de St-Pierre il fut salué roi des Teutschs; et l'allégresse dut être d'autant plus grande dans le peuple, que peu de temps auparavant, en plein jour , une étoile s'était montrée au-dessus de Cologne, et fut considérée comme un présage de bonheur. Et qui aurait osé signaler comme un malheur l'élévation d'Otto, proclamé roi en opposition à Philippe? gui oserait encore s'en affliger, en considérant les objets les plus essentiels, ce qui nous fait vivre, exister, la liberté, la nationalité, le développement intellectuel et moral? Après la mort de Heinrich V , l'empire et le peuple teutschs se montrent, relativement l'un à ^l'autre et au dehors, sous de tels aspects, que l'on pourrait croire que sous l'empire et par l'empire le peuple parviendra à la liberté et au développement de ses forces intimes et permanentes. Mais, après la mort de Friedrich I*% on peut rester dans le doute si l'empire recevra des secours du trône, s'il pourra être amené par le roi à la puissance et à l'unité; on pourrait difficilement soutenir que le trône, tel qu'il s'appuyait sur le système féodal, fût en état d'offrir ou de procurer au peuple les ressources, de lui ouvrir les voies dont il avait besoin pour son développement. Ce que l'avenir tenait en réserve pour le peuple devait se faire par le peuple. U fallait attendre le salut, non plus de haut en bas, mais de bas en haut, et surtout des villes , jusqu'à ce que la civilisation et le bien-être, le savoir et Tindustrie , l'art et le commerce enfin , eussent transformé complètement les palais des princes, et que les seigneurs
du pays , saisis par le changement , fussent obligés de tourner les yeux là où ils ne les avaient jamais portés , pour encourager , seconder ce qu'ils avaient précédemment dédaigné ou négligé. Cependant nous ne prétendons troubler les vues de personne; chacun doit avoir la liberté d« son jugement.
Quoi qu'il en soit, pour le moment, la double élection entraîna nécessairement de grandes complications qui agirent d'abord d'une manière destructive ; mais les intérêts opposés, se croisant, opérèrent sur tous les rapports de la vie, pénétrèrent dans les relations spirituelles et temporelles , se glissèrent dans Tinlèrieur des famiHes, et, suivant la nature des choses humaines, se firent sentir même sur l'avenir. Il ne restait plus aux deux rois qu'à tenter le sort des armes. Il serait même difficile d'expliquer pourquoi Philippe ne prit pas les devants. Depuis six mois il se retrouvait dans la patrie ; plus il trouvait le pays agité , plus il devait sentir la nécessité d'un pouvoir résolu , soit qu'il prétendit diriger la cause de son neveu , soit qu'il se proposât de mettre la couronne sur sa propre tête. A raison de l'étendue de ses propres domaines, des ressources immenses dont il disposait , il ne pouvait lui être difficile d'établir ce pouvoir. On comprend que d'abord il ait contemplé le déroulement des choses ; on comprend encore qu'il ait mis de la réserve et de Thésitation à se parer du titre royal; mais il est inconcevable qu'il ait hésité à faire usage denses forces, après avoir reçu comme roi les hommages de la plus grande partie des princes teutschs , quand il n'avait en face de loi d'ennemis que le petit nombre de ceux qui manquaient même de chefs dans leur camp de Cologne. A la vérité, nous n'avons que des renseignements très-incomplets , tirés des relations placées sous nos yeux; mais on peut à peine se défendre d'accuser le roi Philippe d'une grande négligence, ou de lui attribuer peu de confiance en lui-mAme , ou enfin d'admettre que ses ressources étaient beaucoup moins grandes qu'elles ne le paraissaient; car Philippe ne fit rien que d'insignifiant dans le mois d'avril. Il agit en silence, manœuvra en secret pour amener les incertains à une décision, pour éclairer les esprits prévenus , pour fortifier et affermir dans leur fidélité ceux qui étaient déjà de son côté ; mais il ne montra nulle part de force publique. Ses efforts se dirigèrent princi-