LIV. XXV, CHAP. XII
blés, parmi lesquels se trouvaient aussi quel* qaes évéqnes , les véritables causes de la querelle entre lui et le pape; et s'il ne les convainquit pas tous qu'il n'avait pu agir autrement qu'il Tavait fait, il parait pourtant que ses paroles ne rencontrèrent pas de contradicteurs : car le roi Ottokar , de 1 agrément des princes , fut déposé de son royaume , et rinvcstitnre, par la remise de six bannières, fut donnée à un fils de son premier mariage, neveu du markgraf de Misnie, qui avait paru à Nurnberg avec quelques-uns des principaux seigneurs de la Bohême. En même temps la guerre fut résolue contre le landgraf Hermann de Thuringe. En outre, certaines grandes familles furent peut-être gagnées à Fempereur par des dispositions en vertu des- . quelles il accorda que Tordre des chevaliers teutoniques pourrait acquérir des biens de toute nature dans lé Teutschiand par donation ou achat, et prit les possessions de l'ordre sous sa protection spéciale.
De Nurnberg , Otto se dirigea vers Tarchevécbé de Magdebourg, en traversant le pays du markgraf de Misnie ; car, en attendant que du Teutschiand méridional, de la Souabe et de la Bavière pussent se rassembler les troupes pour la guerre contre le landgraf de Thuringe , il voulait châtier Tarchevêque Albert, qui s'était montré si prodigue d'anathèmes. En effet Tarchevêché fut si cruellement dévasté, que ce dur proverbe fut réalisé : Un empereur Otto et un archevêque Albert avaient fondé Tévêché, un empereur Otto et un archevêque Albert l'ont détruit. L'archevêque essaya de faire tête à l'empereur Tépée à la main ; mais il éprouva bientôt qu'il ne savait pas manier le glaive aussi bien que lancer l'anâthème , et il subit de grandes pertes. Néanmoins Otto ne resta pas longtemps dans ces cantons ; vers le temps de la moisson, il commença la guerre en Thuringe.
Sous les coups d'une grande machine à lancei* des projectiles y appelée le bélier, et dont on n'avait pas encore fait usage dans le Teutschiand, s'écroulèrent les murailles des deux forteresses du landgraf, Botenberg et Salza (5) . Otto se tourna plein d'assurance contre Weissensée, ayant à ses côtés la landgraf Thiéderich, comme lui-même s'était montré devant cette place huit ans ajuparavant auprès de Philippe. La ville ne devait pas se rendre bientôt ; Otto ne
put résister au désir de faire une visité à sa jeune épouse , maintenant âgée de quinze ans. Il quitta le camp et se rendit à Nordhausen, où se troovait Béatrix. Ce fut là le commencement de ses revers. Il célébra le 7 août ses noces avec beaucoup de pompe et de magnificence; mais au bout de quatre jours la jeune épouse n'existait plus (4).
Cette mort fut un coup terrible pour Otto ; par là fut rompu le lien qui lui avait rattaché la Souabe , patrimoine de Béatrix. Et, dans sa situation envers le pape et l'Église , comment ne se seraient pas élevés sur les causes de cette mort des soupçons qui, formés, grossis, ré« pandns par la renommée, jetèrent ses amis dans le doute , et furent donnés comme traduction de la vérité, sincèrement ou perfidement, par ses ennemis? Les hommes mêmertrop bons, trop pieux ou trop intelligents pour charger l'empereur d'une mort dont les tristes résultats pour lui frappaient les yeux les moins clairvoyants, restaient pourtant consternés de ce fait que la fille des Hohenstaufen , qui avait été considérée comme médiatrice entre deux partis ennemis , avait été saisie par la mort aussitôt après avoir reçu les embrassements du prince Welf. Ils ne pouvaient se défendre de voir dans ce mystérieux événement, s'ils étaient ennemis de l'empereur, un châtiment infligé par la main de Dieu^et^ s'ils figuraient parmi ses adhérents; un sinistre présage. C'était une époque de ténèbres intellectuelles, de dissolution morale, d'incertitude religieuse. Une apparition étrange, en ces tristes jours, témoigne de l'excitation qui régnait alors dans tous les cantons du^ Teutschiand. Des garçons do différents âges furent lancés comme par une main invisi()le, et se réunirent en troupes pour aller en Terre-Sainte et porter secours aux chrétiens. Desservantes, de jeunes filles, bientôt aussi des femmes et des vieillards, saisis du même vertige , grossirent la masse. Comme ils étaient on se trouvaient, ils se mettaient en mouvement, quittant leur travail, jetant leurs outils. Sans armes, sans argent, sans provisions, ils partirent, et rien ne put les retenir, i^i les représentations de leurs parents et de leurs maîtres, ni la parole de leurs prêtres. Un grand nombre périrent dans les Alpes par la faim, la fatigue et les maladies; beaucoup qui parvinrent en Italie eurent à supporter des insultes et des outrages, ou y trouvèrent une
mort misérable; à peine quelques-uns, quand le vertige M passé, purent regagner Icuri foyers. 11 est vrai que les plaintes continticlles strr la séniillure des saints lieux dans TOrieiit, Tassoraned des prêtres que les pieuses entre- ))Fises avaient éehoué à cause des péchés des oNmés, les appels inéessanfs du pape Inrio* cent^ depuis quatre ans, à des croisades cbntre les hérétiques de la France méridionale, le blâme que cet abus de la croix pouvait trouver dans beaucoup d'hommes pieux et réfléchis; ces raisons et d'autres eneore font eompyertdrc peut^tre jusqu'à un certain point le voyage des'garçousettles filles. Mais le témoignage ^m ressort de cette apparition ne perd pas son hnportanoe- par cela seul qu'on cherche à Vexpliqttn. Dans un tel temps , la mèrt subite de rimpératriee BéatHk^ au milieu de tdles tirdCyiistancds , dut faire une impression d'an* ttnl pItiS' profonde que )a cause de la mort était moins comaue. Ofto parait avoir pleui^ sa Motft , mais avoir aussi gardé le silence. . • H' revint dans le camp devant Weissensée, mifis il trouvé toutes choses autrement qu'il ne lesiavàll quittées. L'armée avait perdu le cou^ l^e et iadiseîpline. Bientôt les Souabes se retirèrent, cft tes 'Bavarois suivirent; ceux qui deraeairôrent montrèrent leur répugnance à Combattre. Otto se vit contraint à lever le siège. U se dirigea sur Erfurt. Là it reçut saris doute •vis d'un* nofivean danger imminent, car il quitta^ la Thuringe , et courut en Souabe , pour empêcher le roi Friedrich de Sicile d'entrer dans le Teutschiand , ou du moins de s'y fortifier. Mais il avait négligé l'instant favorable; il était trop tard.
On adéjà raconté que les princes qui avaient prononcé à Ramberg la déposition d'Otto et l'élévation do Friedrich envoyèrent deux députés en Italie, pour informer le pape et appeler le roi. Les deux envoyés vinrent jusqu'à Vérone. Là s'arrêta Heinrich de Nisen , voulant travailler en Lombardie pour Friedrich. Anselme de Justingen alla plus loin. A force de peines et à travers mifie dangers , il parvint jusqu'à Rome. A son apparition , une voix intérieure semble encore avoir averti le pape; devant son Ame se dressèrent eneore une fois lessouvcnii*s*de l'esprit et des tendances des Hohenstaufen , de leurs rapports avec le saiiktàiége, des principes qu'ils avaient professés antrefois; néanmoins il ne put reculer. 11
n'hésita pas non plus , et pourtant il frémit à Tslspeet de l'œuvre 'qu'il allait acoom^lil^. Pevt^ être so Iranqnilltsa^'t-il -par la pensée que la jeunesse de Priedrieh laissait encore une ocnn* plète incertitude sur ïe» dispositions futares, s'tl ressemblerait à «on père et à son aï^ ; qne l'on pouritit Fontraver^ Penichaiiier , pour le rendre en font cas* inoffensif; qu'enln l'a^ venir était couvert de nnages , et ^ne l^booUne ne se laissait guène déterminer ^jue parles circonstances du présent. Quoi qu'il en soit, il ^t certain qu'Innocent appronva Téleotlon, et travailla de tous ses efforts à foire reconnaître aussi Friedrich II comme eiÉpereDr par les Romaiiis (3).
L^envoyé partit pour Palerme, muni de lettres du pape adressées to roi FriedrMi et à ^s conseillers. Friedrieh avait alors 17'lUis ; le monde ne savatt rien de lui , et' ne^sèiipçoBtaatt pas que dans ce corps si frète babtCaii irae àme ardente et impétueuse. Ce 'qUeVon^connaissait , c'est que son enfance s'était passée au milieu des circonstances les plus funestes, ée dangers multipliés; que le papb Innocent «vait étendu sur >ni sa main protectrice, et avait autant que possible surveillé 'attentifeniont son éducation. L'aàH)urdti chant et de la musique, qui s'était développé de bonne heure en lui, qu'il garda itiême toute sa vie, dans la prospérité comme dans les revers , il le devait peut-être aux séductions des campagnes sioi* liennes , à Faspecl de la mer , à la vie pittoresque de la population mélangée du pays , et même à l'incertitude du sort qui avait plané sur ses premières années. L'amour des Science», de l'érudition et de tous les travaux de l'esprit , il' le devait aux soins du pape. Son édôeation , Tactivité du commerce et ses relations en Sicile , contribuèrent sans doute à loi donner la connaissance d'un grand nombre de langues, du latin , de rallemand, du grec et de l'anibe. Ses cheveux roux le rendaient étranger dans le pays de sa naissance , et le ramenaient dans lo Teutschiand et à sa race. Au reste, pa** l'influence du pape , il était marié depuis plus de deux ans à Constantia , fille du roi Alfonse 11 d'Aragon, veuve âx\ roi Emerich de Bongrio, qui était plus âgée que lui de douze années environ. Il était déjà père d'un fils nommé Heinrich.
Il parait que dans l'àme de ce jeune homme l'offre des envoyés teutsehs fit développer
aussi l6t les gormos des passions de sa race. Friedrich fut aussitôt prêt à s'élauccr dans la èarriêre qui lui était ouverte , et qui lui promettait Tentl'ée dans un monde illimité d'exploits et de vengeances 9 de gloire et d'éclat, de domination et de puissance, de réédiCcation et de fondation , dans un monde où il devait devenir le premier parmi les hommes: Son épouse tenta de le retenir, de le détourner de l'entreprise incertaine et dangereuse ; tous les grands seigneurs de son royaume le dissuadèrent de l'œuvre téméraire; mais il rejeta les raisons, et dédaigna les prières. Après avoir pris les mesures, fait les préparatifs nécessaires, et nommé son épouse régente du îoyaame ^e Sicile, il s'embarqua le 48 du mois de mars, le dimanche des Ramealix, et débarqua à Gaëte. H arriva le 47 avril h Rome. Durant son séjour en cette ville , il vécut avec le pape dans l'intimité la plus amicale. lnno«cent se montra prêt à le seconder de toute manière , Friedrich à faire toutes les promesses. Sans doute le jeudb roi s'inclinait aussi devant l'esprif supérieur du « pontife. Qui aurait pa troubler Tunion? Vers la fin du mois, Fried^ rich se rendit, avec quatre bâtiments génois, d'Ostie à Gènes. 11 aborda heureusement, et Alt amicalement reçu; mais Fassistance des Génois s'épuisa dans celte réception. H était difficile do dire ce qui devait arriver. Friedrich voulait aller dans le Teutschiand, il ne pouvait s'y rendre que par la flombardie ; et , dans cette contrée , au nom de Hohenstaufcn était attachée une malédiction qui remplissait toutes les , nobles âmes d'une haine implacable:
Les Lombards étaient divisés par l'excommunication du pape et empêchés de se rangerdans le parti de l'empereur Otto; mais ils n'étaient pas néanmoins gagnés pour Friedrich de Hohenstaufcn. Quelques princes, comme le marquis Azo d'Esté, qui avait reçu de l'empereur Otto, son parent, assurément de l'agrément et peuf-élre sur le désir du pape, l'investiture de la Marche d'Ancône ; le marquis de Montferrat, fidèle partisan des Hohenstaufen ; le marquis de San-Uonifacio, qui avait volontiers servi les deux partis à la fois, vinrent à Pricdrich, et se montrèrent prêts à le secourir; mais leurs services ne procuraient pas de forces imposantes. Des villes lombardes, deux seulement, Pavic et Crémone, inclinaient pour le roi Friedrich , itiais par l'effet de leur vieille
haine contre Milan , plotàt ^e par afTection sincère pmir lé prince Hohehstaufén. Mitan, au contraire , la reine de^ cités , encore toute pénétrée d'horribles souvenirs, et craignant les atrocités d'un âohedstaufèn, était résolue à lui barrer le passage par la Lombardie , et presque toutes les villes partageaient les sentiments do Milan. Friedrich demeura plus de deux mois' à Gênes. Mille tentatives furent foites pour déterminerun changement, elles restèrent vaines. Enfin le roi se résolut à un audacieux essai , se confiant à la fortune, qui seule paraissait pouvoir venir à son aide. Le 45 de juillet il quitta Gênes, non pas en roi qni va prendre possession du trône d'un grand Etat, mais comme un fugitif qui veut échapper à ses pei^écuteurs. Suivi de quelques serviteurs, il traversa le comté de Montferrat, et au moyen d'un grait4 détour il gagna heureusement Paviez Les Pavesans l'escortèrent sur la rout^ de Crémone, tandis que les Crémonàis venaient ân-devant de lui pour le conduire plus loin. Cependant les troupes des Milanais s'avaliçaient. A leur approche, Friedrich quitta ses compagnons de Pavie, et s'enfuit, non sans audace et sans péril , en traversant la rivière de Lampro. I^es Pavésans furent aussitôt attaqués par les Milanais furieux, et taillés en pièces; nélemnloins Friedrich s'échappa heureusement vers Crémone. De là il fut escorté par les marquis d'Esté et de San-Bonifacio, qui lui firent descendre la vallée de i'Adige. Mais à Trente il reconnut qu'il ne pourrait pas non phis gagn'er le Teutschiand par ce chemin. 11 se dirigea donc à gaucho, et poursuivit sa roirte d'une manière presque inconcevable^ par les montagnes les plus sauvages. La fortune lui resta, fidèle. Il atteignit Chur, et obtint de l'évêque Arnold ce dont il avait besoin. L'abbé Ulrich de St-Gall se montra encore plus zélé pour lui. Grâce aux secoui*s de ce religieux, le roi Friedrich futefl état de gagner Constance sans s'arrêter. Otto , partant de la Thuringe, accourut aussi vers cette ville., qui , à cause de sa situation , était do la plus haute importance. Il se trouvait déjà dans le voisinage ;* ses serviteurs arrivaient ihôme dans Constance; mais Friedrich atteignit le premier la ville avec soixante cavaliers. Trois heures après, lui Otto arrivait avec deux cents chevaux. Les portes lui furent fermées; et, comme il tenta de se frayer l'entrée par la force , il fut vigoureusement repoussé et eon-
traint à la retraite. Un mois ne s'était pas encore écoulé depuis le départ de Gênes de Friedrich.
Dans ce temps, on dit, trois heures de retard, et il eût été impossible au roi Fiiedrich de venir jamais dans le Teutschiand (6); et ce n'était pas sans raison. Dans TAllemannie, le monde des vassanx avait des dispositions hostiles à Otto, mais ofûcieilcment il se rattachait encore au nom de ce roi. Si Friedrich , s'arrétant ou perdant trois heures , était arrivé plus tard qu*Otto et avait été repoussé de Constance, personne n'aurait osé se lever pour lui; les princes ecclésiastiques eux-mêmes , qui avaient favorisé ou rendu possible son arrivée , se seraient efforcés de racheter leur précipitation. Abandonné, trahi, Friedrich aurait à grand'peine traversé la I^mbardie; probablement il aurait trouvé la mort , ou il serait tombé dans la captivité ; assurément TÉlat teutsch et Tempire eussent été à jamais perdus pour lui. Mais maintenant qu*il avait fait reculer Otto, il se posait en vainqueur, et les aventures de son voyage téméraire paraissaient des exploits héroïques. Aussi seigneurs et vassaux , ecclésiastiques et séculiers, accoururent ^ ranger autour de lui. A (Constance, il se vit déjà à la tête d^une petite armée, et cette armée se grossit dans sa marche rapide sur Râle.
Parmi les princes qui se rangèrent alors sous sa bannière, se trouvait aussi le comte Rudolf de Habsbourg , aïeul de ce Rudolf qui, GO ans plu* tard, parvint à l'empire, et fonda la plus puissante maison du Teutscliland avec autant d'intelligence que de bonheur. Le ' 24 septembre, Friedrich entra dans Râle. A Constance il avait déjà commencé à récompenser, à satisfaire ceux qui antérieurement s'étaient déclarés pour lui, ou qui alors étaient passés de son côté, au moyen de biens, de privilèges «t de libertés , cl par des concessions de toute espèce. A RAlc il continua ce qui était commencé. Là il confirma au roi de Rohèmc la dignité royale, raffrancbit de toutes redevances envers Tcmpire, le dégagea de Tobligation de se rendre à d'autres diètes itnpériales qu'à celles qui seraient tenues à Nurnbcrg, Baraberg et Mersebourg, et lui cctnféra le droit d'investir les évêques de Prague et d'Olmulz; le tout sous deux conditions : qu'il solliciterait rinvcstiture auprès de l'empereur, et qu'il fournirait 500 cavaliers pour le voyage du couronnement à Rome. L'acte fut revêtu de la bulle d'or, et
dans un second plusieurs châteaux encore forent concédés au roi. On agit avec d'autres comme avec Ottokar, suivant les circonstaDces. Déjà ces concessions étaient un puissant stimulant pour tous ceux qui ne s'étaient pas encore décidés. L'attrait fut encore fortifié par la manière dont Friedrich récompens$dt , donnait ou promettait ; elle formait un contrasta frappant avec celle d'Otto. Par [ses brasqueries et la sécheresse de son langage, où l'on ne voyait qu'orgueil et dédain , Otto avait blessé tout le monde, hommes et femmes, grandset petits, prêtres et laïques. Friedrich, au contraire, était affable dans son maintien, poli et recherché dans ses discours , modeste , prévenant, aimable dans toute sa conduite. Il avait l'avantage d'une éducation supérieure, d'une culture d'esprit bien plus avancée, et gagnait ainsi les âmes des hommes qu'Otto avaient offensés.
Antérieurement Otto n'avait vu dans Friedrich qu'un jeune garçon sans expérience, sans goût pour la guerre. Dans le sentiment de sa force, de ses talents militaires et de ses exploits, il avait laissé tomber sur lui des expressions de dédain ; car il avait pensé que dans le cas le plus malheureux ils en viendraient à un combat ordinaire , et là il se croyait sûr du triomphe. Mais ce qui se passa autour de lui n'était pas entré dans ses calculs. La défection était générale à mesure que 1^ bruit de l'arrivée de Friedrich se répandait ; il ne se sentait pas ferme sur le terrain où il se trouvait. De Constance, il s'était retiré à Meberlingen, pour observer de là où Friedrich se tournerait. . Lorsque Friedrich descendit le Rhin en suivant la rive gauche, lui-même courut sur cq ûeiixe par la Forêt-Noire, aûn de tenter encore d'arrêter la fortune merveilleuse de son ennemi. H se posta dans Rreisach; mais, à la nouvelle de l'approche de Friedrich, dans l'excitation générale , les bourgeois de Rreisach prirent les armes, et tombèrent sur les soldats d'Otto avec une telle furie, qu'il lui fallut abandonner la place.'Après cette expulsion , il ne restait plus à l'empereur qu'à retourner vers le Teutschiand septentrional, dans ses États héréditaires; et la retraite même n'était pas sans difficultés. Otto ne paraît avoir échappé aux périls que grâce à l'escorte du markgraf de Raden.
Après le départ d'Otto, Friedrich fut considéré et reconnu dans toute la Souabe comme
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le souverain du pays , et il fut même salué comiQC Foi dans tontes les provinces sur le Rhin. Comme il continuait à descendre le fleuve, les princes et les seigneurs vinrent audevant de lui , et les villes n'osèrent pas résister; les garnisons de quelques châteaux seulement eurent quelque scrupule de remettre aussitôt les ouvrages de défense qui leur avaient été conûés. En général, Friedrich se fit des amis en observant les procédés qui déjà lui avaient réussi. A Worms, d'après un accord avec le pape, il rétablit l'ancien évéque Lupold , et rendit à l'archevêque Sifrid de Mayence, jadis rival de Lupold, maintenant légat pontiGcal , tous les pays qui avaient appartenu à l'église de Mayence. En même temps il avait négocié avec Philippe-Auguste , roi des Français, dès l'abord adversaire d'Otto. A cet effet, il s'éloigna un peu de Worms pour s'approcher de la frontière de France. A Vaucoulcurs il eut une entrevue avec Louis, fils du roi , dans laquelle fut conclue une alliance entre lui et Philippe-Auguste contre Otto, h ci-devant empereur, et contre le roi Jean d'Angleterre , oncle d'Otto. Cette ligue était ce que permettait la nature du système féodal; elle n'obligeait pas les parties contractantes à des secours mutuels ou à une lutte commune et bien concertée : elle n'imposait que la perisistance dans l'hostilité; de sorte qu'une des parties ne pouvait faire la paix sans l'agrément de Tautre. Mais pourtant c*était une alliance qui amenait quelque chose de npuveau , et ouvrait la voie à une politique nationale. Après la conclusion du traité, Friedrich revint sur le Rhin, entra dans Mayence, y tint une diète brillante à la fête de l'apôtre André, et recule serment de fidélité de beaucoup de princes. 11 en tint une autre encore de la même manière à Francfort , pour la fête de la Nativité du Christ, l'année suivante, \2\5. Là parurent aussi le landgraf Hermann de Thuringe et le roi de Bohême. Philippe-Auguste, roi de France, avait promis-au roi Friedrich, lors du traité de Yâucoulejirs , 20,000 marcs d'argent pour gagner de nouveaux amis. L'argent était maintenant arrivé; aussi l'évêque de Spire, chancelier de Friedrich , demanda au roi où il le garderait. Friedrich répondit qu'il ne fallait garder ni cet argent ni d'autre, qu'on devait le distribuer parmi les princes de l'empire. Une telle libéralité, qu'Otto, pai* nécessité ou par
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principe, n'avait jamais montrée, plut beaucoup aux grands seigneurs ; il n'est donc pas étonnant que dès lors les ducs de Zœringen et d'Autriche n'aient pas tardé non plus à montrer un grand zèle pour la cause de ce roi. D'ailleurs, durant ces événements moins grands qu'étranges, le pape Innocent n'avait pas cessé de travailler contre Otto, et de seconder la cause de Friedrich. De la même manière qu'il s'était efforcé jadis de maintenir et d'élever le Welf Otto, par les mêmes moyens dont il avait fait usage pour essayer de renverser le Waiblingen Philippe, il chercha maintenant à pousser à l'empire le Waiblingen Friedrich, et à détruire le Welf Otto.
Cependant l'empereur Otto se trouvait maintenant dans le Teutschiand septentrional, où il s'était rendu après son départ de Breisach. 11 y fut reçu avec l'ancienne fidélité de ses partisans, et s'efforça seulement de les afTermir dans ces sentiments. Dès l'année '1212, son frère Guillaume de Lunebourg , qui était toujours resté fermement attaché à son parti et avait agi habilement à son profit, était mort, laissant un fils mineur appelé Otto. Néanmoins, en dépit de tous les efforts de l'archevêque Albert de Magdebourg, il était parvenu à maintenir sous son autorité presque tout le pays du nord en deçà de la domination danoise, depuis le markgraviat de Brandebourg jusqu'au duché de Brabant. Les deux évêques Hugo de Liège etOtto de Munster avaient renoncé à leur fpi, et s'étaient déclarés pour le pape et pour Friedrich son protégé; peut-être le comte de Gueldres imita leur exemple. Le duc de Brabant, comme on l'a remarqué plus haut, avait commencé dès l'année précédente la lutte contre l'évêque Hugo; il l'avait châtié, n\ais sans le dompter. Dans l'année '1213 , la guerre se poursuivit non sans de nouvelles complications, jusqu'à ce qu'enfin, le 13 octobre, près de Staps, dans le voisinage de Muntenaken, l'on en vint à un combat acharné. H parait que l'évêque, avec peu de soldats*, y lutta contre des ennemis bien plus nombreux, et néanmoins il remporta une grande et belle victoire. Il est certain que le duc subit une honteuse défaite, parce que, dédaignant le prélat et ses gens, il s'était lancé contre eux sans aucune prudeni^e. L'évêque et les partisans du t>ape considérèrent le résultat de l'action comme une décision de Dieu pour la bonne cause. Les
bourgeois de la ville et les feudataires du siège ne partagèrent pas le sentiment de Tévéque, et tinrent toujours pour Tempereur Otlo. Us désiraient s'afTranchir de leur seigneur, afin de ne point expier, de la part de l'empereur ou de ses adhérents, une faute qu'ils n'avaient pas commise. IJévêque, s'étaut rendu à Cologne, fut saisi par des partisans de Tempereur , et livré à ce monarque. On le transporta captif à Wcrden ; mais Vévôché de Munster fut frappé d'interdit par l'archevôque Sifrid de Mayence.
L'empereur espérait probablement que Fricd? rich s'avancerait aVec des troupes 5u,r la Saxe, afid de faire décider par Icâ armes qui désormais posséderait l'empire. 11 parait s'être préfiaré à une telle attaque, et cii avoli* attendu' 'issue avec confiance ; mais Friedrich, inexpérimenté dans la guerre, qui n'avait pour lui ni Fonction ni le couronnement, et ne mettait peut-être pas une grande confiance dans les Teutschs, parmi lesquels il était comme uu étranger, et sachant bien que jusqu'alors il avait acheté ses partisans, Friedrich semble avoir regardé une telle marche comme trop hasardée. Durant la première hioitié de l'année, il parcourut le l'^utschland méridional, et chercha, toujours par les mômes procédés, à ^oteir |ô nombre de ses partisans , ou à les attacher plus fortement à sa cause. Mais, au comineucemoilt du mois de juillet, il tint une diète à Egor : là il' fit rédiger un acte qui fut souscrit par tous les princcà présenlà comme témoins, et revêtu de la bulle d'or, dans lequel il prenait envers le pape Innocent, son protecteur^ son conieiUer , son soutien, et envers ses successeui^, les mêmes engagetnents en substance qu'Otto avait été obligé de contracter dans Facte de Spire. Après cette diète, il poursuivit Ses courses dans l'empire , étendant peu 'à peu té cercle, et parvint jusqu'en Thuringc. H se livra à ces sortes d'opérations , non-seulement dans le cours de celle année , mais encore pendant h plus grande partie dèlasuivantc, 4214. Son plus long séjour fut dans la Souabe , dans les domaines de sa maison , et rien n'annonçait l'intention d'une irruption en Saxe. Nos relations sont trop pauvres pour que nous puissions prononcer un jugement avec assuf-ânce ; mais ces retards , ces lenteurs sonfdonblement inconcevables de la part d'un jeune prince qui s'était lancé dans la carrière avec tine grande audace, et dans Fintention bien
déclarée de gagner un royaume. L'on peat à peine se défendre de penser que la première ardeur des princes teutschs pour Friedrich avâii commencé à se refroidir. Si l'on hésite à dire que sa cause avait commencé à décliner, du moins l'on peut soutenir qu'elle ne faisait plus de progrès. 11 était en face de l'empereur Otto inactif, à peu près dans la même attitude que son oncle Philippe avait observée longtemps à l'égard de ce même rival. Mais l'inaction de Philippe s'expliquait ; il était retenu , enchaîné par l'excommunication, crfrayé par la couronne consacrée sur là tête d'Olto. Maintenant, au contraire, l'anathème pesait s(u: Otto; Friedrjfh était chargé des bénédictions de l'Eglise , et il était aussi assuré de la couronné du Tcutschland que du diadème impérial, pourvu seulement qu'il conquit Aix-la- Chapelle, ce qu'il n'essayait pas. Il faut donc que d'autres empêchements aient surgi pour le forcer à laisser l'empereur agir en liberté, l^aisquoi! Friedrich s'étaitril aperçu que la source de ses faveurs n'était pas inépuisable, et avait-il mis des bornes à sa libéralité? ou bien les princes teutschs remarquèrent-ils ce qu'ils n'avaient pas vu dans le premier entraînement, que Friedrich n'était pas un homme, mais un adolescent dépourvu d'expérience, entièrement étranger aux mœurs et aux ihanières du Teutschland? Peut-être aussi ces deux circonstances agirent-elles en même temps? Une iroi* sième put bien s'y ajouter, laquelle aurait suffi à elle seule pour donner matière à réfléchir à certains seigneurs, les jeter dans l'incertitude, et les avertir de se tenir sur leurs gardes. Dans le Teutschland se répandit le bruH, provoqué peut-être par la calomnie depuis la naissance du roi, qucFiiedrich n'était pas le fils de l'empereur Ueinrich, mais un enfant supposé. Ce bruit pouvait bien être fondé sur la nature du mariage de Ueinrich VI, sur ^ la longue stérilité de l'impératrice Co$tanza, sur son <^gc (7) et sou état physique. Et quoique l'aspect de Friedrich semblât annoncer pour beaucoup de gens une descendance noble, élevée, et que cette preuve eût assez de puissanec à leurs yeux pour repousser tous les propos de la haitic ou de la calomnie (8), néanmoins certains hommes purent bien embrasser la résolution au moins de ne pas agir de leur personne pour élever sur le trône antique de Fenipire germanique un jeune homme étranger ,