‹ Histoire d'AllemagneChapitre 14 sur 100 · US. XIII · texte numérisé non relu

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sans laquelle n'est possible aucun progrès des Ltals, aucune civilisation des peuples, ne pouvait légalement surgir tant que l'Église et le corps des vassaux se soutenaient mutuellement et se favorisaient l'on l'autre, parce qu'ils avaient besoin l'un de l'autre. On ne put attendre de changement en mieux que lorsque l' Kg lise et le corps des vassaux entrèrent ouvertement en querelle ; lorsque , dans cette querelle , ils ne purent se passer ni de l'opinion ni du bras des classes inférieures; lorsqu'une organisation libre des villes, produite par les besoins de l'es* prit humain au milieu de ces luttes , eut pris de la consistance. Tout ce qui, jusqu'alors, pouvait se faire pour des temps meilleurs à venir, c'était une extension nationale du royaume et l'éveil du sentiment de nationalité; et, pour l'une comme pour l'autre de ces choses, plus d'un résultat fut obtenu dans l'espace de temps pendant lequel Ludvvig fut roi des Teutschs. Aussitôt que, par le traité de Verdun, on fut arrivé , sinon à la réunion effective de tous les peuples teutschs en un seul peuple tcutsch , du moins à l'espérance de cette réunion , l'esprit humain prit un nouvel essor. L'ardeur de la pensée et des recherches ne se refroidit pas même au milieu du tumulte de passions sauvages et des misères qu'entraînaient des guerres continuelles : on en voit une preuve dans les discussions engagées au sujet de points obscure de doctrine , et soutenues avec autant de finesse que d'érudition. Mais la langue nationale, la langue des Gis dcTcut, qui était parlée depuis l'Eider jusqu'aux hautes montagnes des Alpes , n'avait trouvé, parmi les savants, persomiequi la cultivât, et l'impulsion donnée par Karl leOrand était restée sans résultat. Mais maintenant on sentit plus généralement combien il était nécessaire que le peuple tcutsch, de même qu'il s'était réuni en un seul royaume , se servit aussi de sa langue propre , de sa langue nationale dans les choses scientifiques, et avant tout dans les affaires religieuses. On reconnut sans doute, ou l'on sentit que la langue du véritable peuple est le lien le plus fort et le plus doux qui attache les tins aux antres les membres d'une même nation ; qu'une vie nationale véritable, une vie nationale intellectuelle n'est pas possible , si ce qu'il y a de plus sacré et de plus profond dans l'esprit humain n'est pas exprimé et vulgarisé dans la langue populaire ; que bien plus , aucune idée ne peut être rendue avec la fraîcheur de l'esprit

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qui la cive cl avec la chaleur et la vie du cœur qui la met en mouvement, si elle n'est pas rendue dans la langue populaire que l'esprit produit et que le cœur commande. On se souvint dans le Teutschland des ttomains et des (irecs, qui avaient décrit dans leur propre langue leurs hauts faits et leurs malheurs , sans mendier a des peuples étrangers des mois et des locutions qui , parce qu'elles exprimaient le sens d'une autre vie , auraient nécessairement mutilé ou étouffé l'ame qui maintenant ressort avec tant de vie et de force de leurs œuvres nationales ; et l'on commença à regarder comme une chose honteuse que les Teutschs fussent inférieurs aux Orccs et aux Romains , et , au lieu de suivre leur exemple, bégayassent d'après eux les sons de leur idiome , sans les comprendre et sans les faire comprendre aux autres. Sans doute le long abandon où les savants avaient laissé la langue teutsche rendait toute exposition dans cette langue singulièrement difficile, maintenant que la pensée et la civilisation intellectuelle et religieuse avaient fait de si grands progrès. Mais il y eut des hommes qui ne reculèrent pas devant cette difficulté, et qui essayèrent de la vaincre. Le moine Otfrid de Weissenburg , disciple du savant Rhabanus Maurus , sous la direction duquel le monastère de Fulda s'était élevé h une splendeur si éclatante , en est une belle preuve. Son essai d'exposer l'esprit des Évangiles en vers teutschs rimes, et de le mettre ainsi plus a la portée de son peuple, fut une grande œuvre , dont l'accomplissement mérite une haute admiration (1). Kt le même sentiment qui poussait dans le Teutschland méridional h une telle entreprise ne flt pas faute non plus dans le Teutschland septentrional , bien que celui - ci n'eut été gagné à l'Kmpire et au christianisme que depuis deux générations , et au milieu d'inexprimables cruautés. On en trouve une preuve non moins belle dans l'ingénieux poème saxon qui vraisemblablement sortit à cette même époque du monastère de Corvci , et a été récemment offert à l'appréciation, à la reconnaissance et à l'admiration du peuple tcutsch sous le titre de Hcliaud ou l'Harmonie des Évangiles en ancien saxon (2).

Mais les nobles tendances qui se révélaient ainsi ne pouvaient trouver l'appui et les encouragements dont elles avaient besoin. Les ! diverses expéditions militaires auxquelles le roi

:i PLE ALLEMAND.

;»2 histoire m: pk

Ludvvig fut tantôt forcé , tantôt attiré par les rlations, détournèrent les esprits, troublèrent le développement, et dispersèrent les forces; el les grands désastres qui fondirent sur les peuples teutschs , et qui ne pouvaient être détournés par la prudence et le pouvoir de l'homme , exercèrent sur la vie une influence qui empêcha , arrêta ou détruisit beaucoup de choses. Cependant, même au milieu de cette immense désolation , de grands et importants résultats furent obtenus pour un meilleur perfectionnement et une meilleure forme de la nationalité de tous les peuples teutschs en des jours à venir. La lutte contre les peuples slaves fut une lutte déplorable. Elle ne fut pas toujours soutenue par nécessité , avec franchise et avec cette loyauté qui réconcilie un noble cœur avec la guerre, mais évidemment dans la vue de faire arriver les Slaves à la soumission, et par conséquent avec de perûdcs artifices. La fortune ne fut pas non plus toujours du côté de la puissance la plus forte , et plus d'une fois des bandes tcutsches détachées, vaincues par la rage du désespoir avec laquelle les Slaves demandaient vengeance , durent expier le crime commis par la totalité des Teutschs : mais on arriva du moins a assurer aux peuples teutschs une sécurité de plus en plus grande sur les frontières orientales de leur royaume, et un espace plus convenable à leur existence et à leurs progrès sembla conquis, ou du moins disposé à l'être. La réunion d'une grande partie de la Lotharingie au royaume teulsch ne fut pas d'une moins haute importance. Outre les deux grands fleuves, le Wéser et l'Elbe, dont les peuples teutschs étaient déjà en possession, ils obtinrent le Rhin et tout ce beau territoire où ce fleuve royal semble régner ; et en même temps la perspective d'une étendue de côtes qui était toujours encore, il est vrai, assez petite pour l'étendue du Teutschland, mais qui cependant , lorsqu'un jour elle serait entièrement mise à l'abri des Nordmans et d'autres pirates, devait ouvrir un vaste accès aux autres parties du monde , et pouvait faire de la mer du Nord une véritable mer teti tonique.

Mais Karl le Chauve, qui prenait le titre d'empereur, enviait à ses neveux la possession de la IjOtharingic ; car il sentait sans doute quels grands avantages ces contrées promettaient au Teutschland. Ce qui n'avait pas

réussi contre son frère , placé à la tête de Ions les peuples teutschs, lui parut ne pouvoir pas échouer contre ses trois neveux, fils de Ludvvig, pourvu que le moment ne fût pas perdu. Car les forces du peuple teutseh étaient divisées ; les trois frères n'étaient pas encore tombés d'accord sur le partage; précisément pour cela, les vassaux étaient incertains et irrésolus. I/ainé de ces trois frères , Karlmann , était éloigné , et, sans être en guerre ouverte avec les peuples slaves , il avait à exercer de leur côté une surveillance fatigante , parce qu'il était à craindre que la mort du roi ne les mit encore uue fois en mouvement. Le plus jeune des frères, Karl, était un homme faible; le hasard av ait jeté sur lui la gloire d'un exploit guerrier , mais il n'était maître ni de son corps ni de son Ame. Déjà, trois ans auparavant , sous les yeux de son père et à la v ue d'une grande assemblée , il avait été saisi de convulsions si violentes, que, selon les croyances de ce siècle, on fut convaincu que le démon s'était introduit dans son être, parce que, dans son petit esprit , il avait nourri de vaines pensées de grandeur et de domination : il n'était pas à craindre. Ludvvig seul , le second fils du feu roi, que, pour le distinguer de son père, on surnomme habituellement le Jeune, pouvait tenter quelque résistance : il s'était trouvé a Francfort lorsque le roi avait quitté la vie , et avait conduit son père à sa dernière demeure ; il se trouvait encore dans le voisinage, et les Saxons lui étaient dévoués. Mais il restait seul; il semblait facUe de le vaincre par la force et par la ruse.

Dans cet état de choses , la résolution de Karl le Chauve fut bientôt prise. Sans tenir compte d'une nouvelle irruption de pirates nordmans le long de la Seine, il accourut à Aix-la-Chapelle , dès qu'il eut appris la mort de son frère , pour prendre avant tout possession du palais impérial de Karl le Grand. Sa suite n'était pas faible : il appela a lui les vassaux de Lotharingie; il promit à tous ceux qui prendraient son parti des fiefs et des présents ; il menaça ceux qui ne viendraient pas de confisquer leurs biens et de les envoyer en exil. Et le plus grand nombre semble s'être rendu à son appel , non par attachement, mais par cupidité ou par crainte. Accompagné par eux , il vint à Cologne.

D'autre part, Ludvvig le Jeune rassembla

parmi les Franks , les Thuringiens et les Saxons, autant de vassaux qu'il put en réunir, et vint camper en face de lui sur la rire droite du Rhin, lie là il envoya le message suivant à Karl son oncle : « Pourquoi t'élèves-tu à la guerre contre moi, lorsque pourtant le Seigneur n'a permis la guerre , même contre des peuples étrangers , que lorsque ceux-ci rejettent la paix qui leur est offerte ? Retourne paisiblement dans ton royaume ; contente-toi de ta gloire ; n'envahis pas le royaume qui nous a été laissé en héritage par notre père , et ne viole pas en tyran notre propriété. Souvienstoi du serment que tu as prêté à mon père , non une fois, non deux fois, mais souvent; et recule devant le danger où, par ton opiniâtreté , tu mettras le peuple chrétien. Ou bien comptes-tu sur la force de ton armée que tu as rassemblée de toutes parts, et trouves-tu peut-être pour cela ton plaisir dans la guerre ? Mais ne sais-tu pas que Dieu peut donner la victoire au petit nombre comme au grand nombre? - Karl toutefois, entraîné par ses désirs et sùr de la fortune qui l'avait favorisé dans les dernières années, méprisa ce discours et rejeta toute proposition. La dessus Ludwig sortit de son camp pendant la nuit et dans le plus grand silence, remonta le Rhin, et fit passer ce fleuve à son armée entre Coblentz et Andernach. I/C château d'Andernach fut occupé aussitôt. Tout en dispersant la plus grande partie de son armée pour chercher du fourrage et des vivres , il envoya un nouveau message de paix h son oncle Karl , qui pendant ce temps avait également remonté le Rhin , avait appris que les peuples teutschs, dans leurs camps, ne négligeaient pas la prière et d'autres pratiques pieuses. 11 en conclut qu'ils n'avaient aucune conGance en eux-mêmes et en leurs forces; il les tourna donc en ridicule, bien que des ambassadeurs du pape fissent partie de sa suite impériale , et rejeta sèchement aussi lc9 avertissements du repectablc archevêque Willibert de Cologne. Mais comme il ne pouvait se dissimuler que l'état des choses était changé depuis que Ludwig avait pris pied sur la rive gauche du Rhin , il résolut , pour atteindre son but plus facilement et plus vite , de joindre la ruse à la force. Il parla donc hypocritement aux envoyés tic son neveu , de paix , de concorde et de droit , cl les congédia avec la promesse d'envoyer aussitôt lui-même des ambassadeurs à Ludwig,

pour conclure un arrangement à l'amiable avec son neveu bien-aimé. Mais à peine les députés de Ludwig furent-ils partis avec cette réponse, qu'il se mit silencieusement en route avec ses troupes , le 7 octobre au soir , pour surpendre les Teutschs.

Ludwig , à cause des négociations qui venaient de se nouer, se trouvait avec les siens dans une entière sécurité ; une grande partie de ses guerriers n'était pas encore revenue. Mais dans la nuit il fut informé de la perfidie de son oncle ; car Willibert , archevêque de Cologne , qui déjà , lors de la première tentative de Karl sur la Ixrtharingie , s'était opposé aux vues de ce prince, restait fidèle aux Teutschs, et était dévoué aux fils du feu roi Ludwig, son bienfaiteur : mais il se peut que maintenant aussi il ait été offensé de la sécheresse avec laquelle Karl avait rejeté le conseil qu'il lui avait donné comme prêtre. Il envoya un de ses prêtres , Hartwig, pendant la nuit, par un chemin secret et plus court , à Ludwig, et apprit à ce prince le danger qui le menaçait. lx>rs donc que, le jour suivant, après une marche de nuit longue et difficile , Karl le Chauve arriva avec ses troupes fatiguées , il trouva , contre son attente , l'armée tcutsche rangée en bataille en avant d'Andernach. A cette vue, l'armée de Karl , supposant uno trahison , fut saisie d'une telle terreur , qu'elle se tint pour battue avant de s'être servie de ses armes. Cependant les corps, disposés en coins, s'avancèrent ; mais leur force fut brisée dès le premier choc. Les hommes du premier rang furent rejetés par les guerriers teutschs sur les hommes du dernier rang ; et comme les Lotharingiens ne soutenaient pas de cœur la cause de Karl , tous battirent bientôt en retraite. I>cs bandes teutsches, ravies de ce succès , les poursuivirent avec ardeur ; la retraite se changea en fuite, et la fuite produisit un tel désordre , que nul n'eut d'autre pensée que de sauver sa propre vie. Beaucoup furent tués; beaucoup furent faits prisonniers, et, parmi ceux-ci , quelques-uns des hommes les plus éminents de Karl le Chauve. Le butin qui tomba entre les mains des vainqueurs était immense , parce que Karl , dans sa vanité , avait songé k une marche magnifique , plutôt qu'à une expédition active. La honte de la défaite fut si grande , que les battus ne purent se disculper que par leur propre superstition et par celle de leur siècle: « Ils avaient en \ain déchiré h

HISTOIBE 1)1 PEIPLE ALLEMAND.

coups d'éperons les lianes de leurs chevaux , ceux-ci n'avaient pas bougé de place; en vain ils avaient brandi leurs épées , le tranchant s'était comme replié. •> Et une honte nouvelle les atteignit après la bataille; car les oppresseurs du peuple furent saisis par les habitants exaspérés , et si complètement dépouillés de tout , qu'ils allèrent plus loin entièrement nus ou scservantde leurs mains ou de paille pour cacher leur nudité; et pourtant ils furent enchantés de sauver du moins leur vie comme si c'eût été le fruit d'un vol.

L'empereur lui-même , Karl le Chauve , accompagué d'un petit nombre de fidèles, n'échappa qu'av ec peine , par une fuite rapide , à la mort ou a la captiv ité. Et lorsque enfin il eut regagné sain et sauf les anciennes limites de son royaume, il fut frappé d'un autre malheur domestique ; sa femme , Hichildis , qui avait été prudemment éloignée du lieu du danger, avait appris en chemin l'effrayante nouvelle de l'issue de la bataille , et la terreur lui av ait causé un accouchement prématuré qui coûta la vie à l'enfant et mil la mère en grand danger. En même temps, parurent des v assaux de Lotharingie, qui avaient pris son parti trop activement pour oser se montrer devant le victorieux Ludvvig, et qui lui demandaient des secours dans leur dénùment, et un dédommagement pour leurs perles. En lin les rav ages que les Ixordmans exerçaient en prenant leur point de départ de la Seine , avaient pris une telle force et s'étaient étendus si loin , qu'il était nécessaire de leur opposer une barrière ou de transiger avec eux. Heureusement la nature même du service féodal le protégea contre l'épée des vainqueurs près d'Andcmach : dans la situation de ses royaumes cl dans la position où il se trouvait à leur égard, il aurait difficilement été en état de résister. Mais Ludvv ig ne le suivit pas au delà des limites de la Lotharingie teutschc, sans aucun doute parce qu'il n'osait pas proposer à ses guerriers une si longue campagne, surtout sur la fin de l'automne , et probablement aussi parce qu'au commencement de son règne il ne pouvait quitter longtemps le Teutschland ni trop s'en éloigner. Il se rendit seulement à Aixla-Chapelle , passa quelques jours dans le palais sacré de Karl le Grand , reçut dans ce lemps le serment de vasselagc d'un grand nombre de possesseurs de fiefs en Lotharingie, et revint ensuite par le Hliiu à Francfort , au milieu de joyeuses acclamations.

Il semble qu'un motif particulier décida encore Ludvvig a ce retour si précipité. Lui et ses frères ne pouvaient pas oublier que leur oncle Karl le Chauve avait arraché à leur père mourant le royaume d'Italie et la couronne impériale ; et Karlmann pouvait encore moins oublier qu'il avait avait été joué , lui qui , eu qualité de fils aîné , aurait eu les plus grandes prétentions à la couronne imj»ériale après la mort de son père. Or ils n'ignoraient pas que le pape pressait l'empereur Karl de faire une nouvelle expédition en Italie; car, dans l'Italie inférieure , les relations entre les Grecs et les Sarrasins avaient pris une tournure si dangereuse depuis la mort de Ludvvig H , que le saintpère ne se croyait pas en sûreté sur le trône apostolique , et qu'il sav ait à peine qui il devait craindre le plus, les Grecs ou les Sarrasins. Aussi Karlmann désirait entreprendre le plus tôt possible une campagne en Italie; et auparavant il fallait accomplir, entre lui et ses frères , le partage du royaume que Ludvvig avait laisse à ses trois fils. On convint donc d'une entrev ue, et Ludvvig le Jeune ne voulut pas y manquer. Cette entrevue eut lieu, en effet, au mois de novembre, à Sualifelt, dans le Kiesgau, sur i'Altmùhl (5). Les trois frères s'entendirent paisiblement sur l'héritage paternel, et se jurèrent, en langue teutschc, une concorde inébranlable et une fidélité réciproque, Ijc partage lui-même se fit , au fond , tel que Ludvvig le père semble l'avoir arrêté , bien que l'on ne puisse indiquer avec précision les limites des trois royaumes. Karlmann obtint la Bavière, la Pannonie, la Cariuthie et les roy aumes slaves tributaires, la Bohême et la Moravie; Ludvvig, les cantons des Franks ( sur le Khin et sur le Mein ), la Thuringc, la Saxe et la Frise ; Karl , l'Ailemannie ou la Souabe. L'Italie et la Lotharingie restèrent encore indiv ises. Le droit à la couronne impériale enfin fut peut-être réservé à l'alné des frères, a Karlmann.

Ainsi le Teutschland fut de nouveau divisé, après que ses peuples curent été réunis pendant une génération à peine. Il n'en pouvait être autrement, en vertu des principes sur l'hérédité de l'empire et sur les droits égaux des fils d'un roi sur ses États ; principes que le système féodal avait produits, que les Mérovingiens avaient transmis aux Karolingiens , et qui enfin s'étaient complétés dans les querelles des fils de Ludvvig le pieux. Au premier coup d'œil , le Teutschland

était sans doute retombé dans l'ancien morcellement de ses forces , et la formation d'un seul et unique peuple teutsch était encore une fois devenue douteuse. Pourtant le partage de l'empire en plusieurs royaumes était évidemment très-différend de l'état antérieur , puisque plusieurs peuples libres vivaient les uns à côté des autres , sur le sol teutsch , dans une égale indépendance. La royauté tenait réunies les différentes parties ; le système féodal servait de lien : l'hérédité dans la maison royale était un principe d'unité. 11 était assurément possible que le partage s'étendit toujours davantage, jusqu'à ce que le Teutscbland s'anéantit lui-même par des morcellements continuels ; mais il était possible aussi que le Teutscbland se réunit bientôt de nouveau sous un seul roi en un seul et unique royaume; et la plus grande vraisemblance existait pour cette réunion : car la nature cherche à former des États selon le caractère national , et la nature triomphe aisément de la perversité des hommes.

Après le partage, les trois frères s'occupèrent à s'installer chacun dans son royaume , et à s'entendre avec leurs vassaux. Le plus jeune d'entre eux, Karl le Gros, n'était pas disposé par sa nature à l'activité, et la position de son territoire l'empêchait , jusqu'à un certain point , de rien entreprendre. Contre Ludwig le Jeune , au contraire , se soulevèrent , dès l'an 877 , les peuples slaves que l'on appelait Linons et Siuslcs; ils refusèrent le paiement du tribut habituel. Ludwig toutefois, qui avait su se faire un nom respecté, les ramena bientôt dans l'ordre, sans recourir aux armes, en leur envoyant quelquesuns de ses fldéles. Karlmann était le plus actif; c'est à lui qu'avaient été abandonnés l'Italie et les droits sur la couronne impériale, et il était résolu à faire valoir ses prétentions. 11 se prépara donc à une expédition au delà des Alpes ; et , pour en assurer d'autant mieux le succès, il chercha non-seulement à consolider les relations avec les peuples slaves voisins de son royaume, mais aussi à déterminer le prince des Moravcs , Zuentibald, à prendre part à son entreprise. Zucntibald avait passé par de grandes épreuves; il avait vu sous diverses formes les malheurs que les guerres avec les Teutscbs avaient attirés sur son peuple. Il gardait peut-être toujours ses anciennes dispositions, mais il était assez prudenl pour sentir que les blessures profondes qui avaient atteint sa nation devaient être guéries

avant que l'on pût risquer une nouvelle tentative avec quelque espoir d'une heureuse issue. En conséquence, il résolut de supporter tranquillement, pour un temps du moins, le joug d'un tribut , et de tâcher seulement de rendre ce joug aussi léger qu'il serait possible en restant en bonne intelligence avec le roi teutsch , Karlmann. I)e plus, vers ce temps , les Moraves avaient été , pour la plupart , gagnés au christianisme , et l'ancienne exaspération de son peuple, que les prêtres teutschs, et en particulier l'évêquc dePassau, avaient excitée contre eux par un zèle mal entendu , commençait à se calmer par degrés. Enûn ce peuple belliqueux était assez disposé à se mettre en campagne, avec une armée teutschc, pour le pillage et le butin, plutôt que de se livrer à découvert devant une armée teutsche pour s'en faire piller et lui abandonner son propre butin. Si donc Zucntibald ne jugea pas convenable de conduire uno armée teutsche sous les ordres de Karlmann , il lui parut cependant prudent de mettre des guerriers slaves à la disposition d'un roi qu'il avait reconnu pour suzerain. En conséquence , il fut possible au roi d'entreprendre dès cette année, 877 , une expédition en Italie , avec des forces imposantes, composées de Bavarois et de Slaves.

Mais l'empereur Karl le Chauve le prévint. Les vues de Karlmann n'étaient pas un secret pour lui , et ses armements ne lui étaient pas restés cachés. Il v it donc en danger son plus bel ornement, la couronne impériale. En mémo temps, le pape le pressait, le priait, le suppliait, avec des instances toujours plus fortes, de venir en personne en Italie , ou d'y envoyer du moins une armée ; car les Sarrasins devenaient de plus en plus audacieux , et les ducs de l'Italie inférieure tenaient de plus en plus l'épée dans le fourreau pour échapper à la guerre par une transaction pacifique avec ces barbares. Le saintpère conçut précisément pour cette raison des inquiétudes d'autant plus vives , que le peuple romain se voyait avec une indignation toujours croissante abandonné par le prince qui s'appelait empereur romain , et qu'il semblait prêt à se détacher de Karl le Chauve. Karl craignit que , sous l'iullucnce de cette terreur , le pape ne révoquât son élévation à la dignité impériale , et ne plaçât la couronne d'empereur sur la tète de Karlmann dès que celui-ci paraîtrait en Italie av ec une armée. Ces réflexions le déci-

insTomi: m- peiple allemand.

dorent u oint») or des ambassadeurs au pape ; mais elles le décidèrent aussi à s'occuper avec la plus grande promptitude qui lui était possible d'une expédition en Italie, quelque déplorable que fût la situation de son royaume , et quel que fût le mécontentement de beaucoup de grands vassaux à cause de celte folle entreprise de leur roi, qui portait si malheureusement le titre d'empereur. Hien ne put arrêter Karl le Chauve: il livra lenovau de son rovau- i me en proie aux dévastations des Noidmans ; car les mesures qu'il prit contre ces insolents aventuriers ne pouvaient servir a rien , et furent pourtant un pesant fardeau pour les babilants du pays. Il ordonna que son iils Ludwig, entouré de ses fidèles , gouvernerait la France pendant son absence; puis il se dirigea vers les Alpes avec tous ceux qu'il put décider il se j joindre à lui. M espérait que de l'autre côté des monts les vassaux d'Italie se réuniraient a lui , et que d'autres le suivraient de France. Kn chemin, l'évêque Adelgar, que dans son anxiété il avait envoyé à Rome , lui apporta cette réponse du pape : « Que son élévation à la dignité impériale était stable et irrévocable ; que quiconque l'attaquerait serait maudit. » Satisfait de celte réponse, que le pape, effrayé, avait formulée pour le tranquilliser, avec l'assentiment du clergé romain , il franchit les Alpes et arriva heureusement à Pavie au mois d'août de cette année. A la nouvelle de son arrivée , le saintpère quitta Rome et se mit en route vers Pavie, pour saluer le prince dont il croyait devoir soutenir la cause parce qu'il l'avait couronné empereur. Karl envoya en avant des hommes éminents pour recevoir le saiut-pèrc ; il alla lui-même au devant de lui pour lui montrer combien il le respectait. Puis les deux princes retinrent à Pavie, où Karl pensait attendre l'arrivée de ses fidèles, qui avaient promis de le suivie.

Mais à peine l'empereur et le pape étaient-ils entrés dans cette, \ille, que la nouvelle circula que Karlmann avait passé les Alpes avec une grande armée, qu'il était en Italie et se dirigeait sur Pavie. Aussitôt le pape et l'empereur se rendirent en toute hftte àTortone, od Karl donna rendez-vous aux dignitaires et aux vassaux, et oùRichildis , sa femme, devait être couronnée impératrice par le pape. Karl espérait que, sur ces entrefaites, les fidèles ecclésiastiques et laïques qu'il attendait arriveraient , et qu'avec

leur secours il lui serait possible de résister au roi Karlmann , qui avançait toujours. Le couronnement eut lieu et fut récompensé par de grands présents ; puis la nouvelle impératrice repassa précipitamment les Alpes. Mais les fidèles ne se montrèrent pas ; Boso lui - même resta absent. Bientôt l'empereur apprit qu'ils avaient formé une conspiration contre lui pour prendre le parti de Karlmann. Ce message jeta le pape comme l'empereur dans la plus grande perplexité; ni l'un ni l'autre ne savaient quel parti prendre. Ils se retirèrent donc devant le dauger qui les menaçait: le pape courut à Rome, et Karl chercha à repasser les Alpes. Le pape revint en bonne santé dans la ville éternelle; l'empereur revint malade de Pautrc cô:é des Alpes, par le mont Cénis. I^s tourments qu'il avait éprouvés, la crainte qu'il avait ressentie, la ruine complète du faible édifice où il s'était agité avec tant d'orgueil , ébranlèrent sa constitution physique. Son médecin favori, le juif Sedcchia, dans lequel il avait la plus grande confiance , lui fit prendre une poudre. Mais la flèvre résista à tous les remèdes; Karl succomba a ses souffrances le 5 octobre, au pied du versant occidental des Alpes ; et le médecin juif fut accusé d'avoir empoisonné l'empereur.

Mais tandis que Karl le Chauve terminait si misérablement sa carrière, les vassaux d'Italie ne perdaient pas de temps pour se rassembler autour de Karlmann , qui à leurs yeux et aux sienspropres paraissait comme vainqueur, parce que personne n'avait osé lui résister. Us le reconnurent pour leur roi et leur seigneur, et lui prêtèrent serment de fidélité, comme ils étaient prêts à le jurer à quiconque semblait avoir le pouvoir de les dépouiller de leurs biens et de leurs honneurs. Karlmann toutefois, après avoir amené la Lombardic et l'Italie supérieure à reconnaître son nom royal, n'alla pas à Rome, mais retourna dans le Teutsohland. Il est difficile de dire pourquoi il ne rechercha pas la dignité impériale. Peut-être fut-il décidé h ce retour précipité par les maladies qui envahirent son armée et la suivirent dans le Tcutsehland. Peut-être en même temps vit-il du danger à rester plus longtemps éloigné de ses États teutschs ; car il pouvait craindre que parmi les peuples slaves, ses voisins , ne se réveillAt l'ancien esprit qui ne semblait contenu que depuis peu de temps; et, d'après des expériences antérieures , il ne pouvait accorder une confiance

illimitée même à bcs frères. Peut-être avait-il de la répugnance à se rapprocher du pape , qui, comme il pouvait fort bien le savoir, était , il est vrai, un homme faible, mais qui , dans sa faiblesse même, tenait souvent avec une opiniâtreté toute féminine au parti qu'il avait une fois embrassé. Déplus, il considérait vraisemblablement la collation de la dignité impériale comme dépendante de la libre résolution du pape, et il voulut en conséquence s'épargner l'humiliation d'essuyer un refus de l'opiniâtre pape Jean , et d'entrer avec lui dans des querelles qui l'auraient porté à tourner contre lui la puissance de l'Église. Peut-être aussi les vassaux d'Italie s'engagèrent-ils envers lui a amener le pape à se déclarer de lui-même pour le roi. Karîmann put regarder ce moyen de se tirer d'affaire comme le pins sur; et, dans le fait , l'année suivante, 878, Lambert, ûls de >Vito, duc de Spolète , et Adnlbert , fils de Honiface , marquis de Toscane , deux princes puissants qui n'avaient jamais reconnu Karl le Chauve, et qui, précisément pour cette raison, étaient détestés du pape , lequel les avait excommuniés, pénétrèrent dans Rome avec des troupes pour forcer les Romains à jurer ûdélité au roi Karîmann. Mais le pape déploya la fermeté que karîmann avait peut-être redoutée. I-es plus illustres Romains cédèrent a la violence ; mais lui , le pape Jean , courut d'abord à l'église de l'apôtre Pierre , sauva les objets sacrés les plus précieux , couvrit l'autel , interdit tout service divin, prononça une terrible malédiction contre les criminels devant lesquels il prenait la fuite, s'embarqua ensuite, se rendit en France, et abandonna Rome à son sort.

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