‹ Histoire d'AllemagneChapitre 15 sur 100 · SAXONS PAR LES NORDMANS. — MORT DE KARLMANN. KARL LE GROS · texte numérisé non relu

SAXONS PAR LES NORDMANS. — MORT DE KARLMANN. KARL LE GROS

Do l'an 878 à l'an 880.

Deux ans s'étaient écoulés depuis la mort de Ludwig, le premier roi de tous les peuples leotsehs , et ses fils ne s'étaient pas montrés sans bonheur sur la scène. Mais la suite de leur règne ne répondit jhls à cette première fortune;

un destin terrible s'appesantit sur la maison de Rarl le Grand, et du sein de ce destin s'élevèrent pour les peuples de nouveaux et grands désastres. Les fils de Ludvt ig prouvèrent une faiblesse et un manque d'énergie qui se révèlent d'une manière d'autant plus inattendue , que précédemment , tandis qu'ils agissaient encore à l'ombre de leur père , l'histoire avait moins jeté sur eux une lumière qui permit de les apprécier. Mais, quoi ! cette faiblesse qui se montre chez J tous les petits-fils de Karl le Grand était-elle une suite de l'immoralité et de la débauche qui semblent avoir été en quelque sorte héréditaires dans la maison de Karl le Grand? Ou peut-être cette faiblesse était-elle plus apparente que réelle , et l'énergie des rois était-elle peut-être brisée par l'arrogance des vassaux, qui devint d'autant plus grande et pins destructive, qu'avec le cours du temps le génie si fortement trempé de Karl le Grand s'éloigna davantage des yeux des hommes, et que l'empire, tant de fois partagé, était moins capable, en rappelant sa grandeur, d'inspirer du respect et d'imposer un frein aux passions? Ou bien existe-il une divinité vengeresse qui , se rappelant les crimes commis contre la maison de Mérovée , exerça des représailles , morcela entre les descendants de Karl le Grand et leur arracha avec honte et désolation le troue que Karl lui-même et ses prédécesseurs avaient fondé par leurs vertus et leurs exploits , à l'aide de la violence et de la ruse? Ou bien cette race, par les principes qu'elle avait adoptés sur l'hérédité et le partage , était-elle incompatible avec la nécessité d'empires nationaux , dans lesquels seulement l'esprit germanique pouvait se développer et se perfectionner conformément au caractère particulier des peuples? Ce qui est certain, c'est que la main de la mort tomba lourdement sur les Karolingiens. Dans le Tcutschland , la race légitime de Karl le Grand périt sans gloire en peu d'anuées ; il en fut de même en France. La , comme ici , se maintint une branche illégitime; mais, dans le Tcutschland , cette branche elle-même fut complètement desséchée au bout d'une seule génération; et si l'antre branche continua de vivre quelques générations de plus en France, elle y manqua pourtant de forme et de beauté , et fut h la fin violemment extirpée d'une manière barbare, et rejetée avec mépris et dédain dans le monde, qui n'y fit pas attention. En Italie eulin , le nom des Karolingiens se

perdit plus tôt que partout ailleurs au milieu de sauvages agitations. Et « personne ne déplora le sort de cette grande raeo , et ses infortunes n 'émurent personne. »

Eu France , après la mort de Karl le Chauve, le seul fils de ce prince qui lui survécût , Ludwig, auquel une difficulté de langage a fait donner le surnom de Bègue , arriva au trône ; mais il n'obtint pas la couronne sans difficultés et sans de grandes concessions, au prix desquelles il fut obligé d'acheter la reconnaissance des puissants vassaux. Et pourtant cette couronne n'aurait peut-être pas été maintenue sur sa téte , si le pape Jean VIII , dans le voyage qu'il fit en France l'année suivante, 878, n'avait renouvelé le couronnement , et pris par cette cérémonie le roi sous sa protection apostolique. Mais le pape vit bientôt dans quel état de déchirement se trouvait le royaume de ce prince , grâce à la discorde intérieure et aux armes des Nordmans ; et en même temps il reconnut que ce roi sans énergie n'était capable ni de contenir cette discorde , ni de chasser ou d'arrêter les Nordmans : il pouvait d'autant moins attendre de Ludvvig le Bogue quelque secours pour sa sûreté ou pour sa vengeance. Aussi refusa-t-il et de douner la dignité impériale à ce prince , et de couronner reine sa concubine Adelheid. D'autre part , il s'unit de la manière la plus étroite avec Boso , qui était en même temps duc de Provence : car ce Boso , poussé par sa propre ambition , et excité par sa femme, l'orgueilleuse fille de l'empereur , portait ses vues plus haut, et, dans la confusion I de toutes les relations, ne regardait pas comme J une entreprise trop grande pour lui de placer sur sa tète une couronne royale. Aussi , calculant avec prudence, il chercha à gagner la faveur du pape abandonné ; et il la gagna d'autant plus facilement, qu'il montra non-seulement de la souplesse et de la complaisance , mais encore de la résolution et de l'énergie. Le pape fonda donc sur lui ses projets , et le destina à de grandes choses.

Pendant ce temps , les trois rois teutschs s'entendirent au sujet de la Lotharingie , qui était encore restée indivise. Toutefois , après diverses négociations, Karlmann renonça à sa part, soit qu'il espérât se dédommager en Italie , soit qu'il se sentit déjà malade , et qu'il fut devenu plus indifférent au monde et aux grandeurs. Ludwtg le Jeune obtint la plus grande partie de la Lo-

tharingie qui avait appartenu à son père ; et les provinces méridionales , situées vis-à-vis de ï'AlIcmannie, sur la rive occidentale du libtn , échurent à Karl le Gros , le troisième des frères. Précédemment déjà, Ludvvig, fils de Karl le Chauve , s'était adressé aux trois rots teutschs pour leur demander la paix et leur amitié. Désormais , après le partage de la Lotharingie , il devait attacher la plus grande importance à rester en bonne intelligence avec Ludvv ig le Jeune , parce que ce roi était le seul qu'il eût à craindre. En conséquence, après que le pape Jean eut de nouveau quitté la France, et fut retourné par lemontCénis en Italie sous la protection de Boso , il ménagea une entrevue avec le roi à Foron, entre Utrecht et Aix-la-Chapelle. Là fut conclu, le Vr novembre de cette année, 878, un traité dont voici le contenu: « La I.olbaringic devait rester partagée entre eux comme elle l'avait été entre leurs pères; le royaume d'1 talie, n'ayant jamais encore été partagé, devait rester, tel qu'il était, au pouvoir de celui qui le possédait , jusqu'à ce que , dans une nouvelle entrevue, on trouverait et l'on résoudrait une mesure meilleure et plus juste. Mais ils déclarèrent qu'ils avaient réclamé, réclamaient et réclameraient leur part de ce royaume. Pendant ce temps , ils voulaient, avec l'aide de Dieu, s'aider et se soutenir mutuellement avec un cœur pur, une bonne conscience et une fidélité sans hypocrisie; s'assister contre les païens ; celui qui survivrait à l'autre , dev ait prendre les intérêts des fils du défunt , afin de leur assurer les États de leur père , conformément au droit d'hérédité. Ils s'engageaient à repousser réciproquement les rapporteurs , les calomniateurs, les perturbateurs de la paix. Du reste, ils voulaient se réunir de nouveau le 6 février de l'année suivante , et inviter aussi à cette entrevue les deux autres rois teutschs , Karlmann et Karl , pour délibérer avec eux sur leurs avantages communs. Si toutefois ces deux rois ne se rendaient pas à leur invitation , ils voulaient néanmoins se réunir , et, fidèles aux principes exprimés , s'appuyer l'un l'autre de leurs conseUs et de leurs actes (-1). »

Mais à peine Ludvvig , le Teutsch, eut-il quitté son cousin et repassé le Rhin , qu'il apprit que son frère Karlmann avait été frappé de paralysie et av ait perdu l'usage de la parole. Il accourut en conséquence à Ratisbonne , au commencement de l'an 879 , pour s'assurer des vassaux

du Bavière * cl obtenir d'eux lu promesse que , dans le cas où Karlinann viendrait à mourir , ils ne choisiraient pas d'autre roi que lui. En effet, karlinann n'avait pas eu de fils légitime, mais un lils naturel, Arnolf, qui était duc de Cariuthic , et passait pour un jeune homme habile. Ludwig le Jeune craignait que cet Arnolf ne s'efforçât de s'emparer du royaume de son père. Uns vassaux n'hésitèrent pas à tranquilliser le roi. Ludwig retourna donc à Francfort. Pendant ce temps, l'entrevue convenue avec son cousin Ludwig , roi de France , n'avait pas eu lieu ; et à peine fut-il entré dans Francfort , qu'il reçut la nouvelle de la mort de ce roi. Ludwig le Bègue était mort le 40 avril; il s'était approché de sa fin avec un affaissement si rapide , que l'on crut qu'il était empoisonné; et cette croyance n'était peut-être pas sans fondement , bien que dans un sens différent de celui dans lequel on l'avait adoptée. 11 laissait deux fils qui étaient encore fort jeunes , Ludwig et Karlmann , qu'il avait eus d'Ansgarde , l'épouse de sa jeunesse, mais qu'il avait éloignée de lui par ordre de son père. 11 laissait aussi enceinte sa seconde femme, Adelheid. 11 s'était marié avec celle-ci, sans que son union avec sa première femme eût été dissoute ; aussi ne fut-elle point reconnue par le pape comme épouse légitime. Après la mort de Ludwig le Bègue , elle donna le jour à un fils qui fut appelé Karl et reçut dans la suite le surnom de Simple.

Ces deux événements, la paralysie de Karlmaun , qui faisait espérer ou craindre la mort prochaine de ce prince , et la mort du Ludwig le Bègue, occasionnèrent de grands mouvemen ts, et eurent pour suite de grands changements. En France, éclatèrent de violentes passions. Ludwig le Bègue avait cherché à faire des amis à ses enfants ; et , en fiançant son fils Karlmann à une fille de Boso , U avait cherché particulièrement à leur attacher ce duc, frère de sa bellemère , et que ses qualités personnelles , son mariage avec Irmcngarde, son alliance avec le pape et ses grandes possessions , faisaient regarder comme le plus puissant des vassaux. Et, dans le fait , il ne manqua pas d'hommes qui se prononcèrent pour les fils de Ludwig ; mais leur nombre ne fut pas grand : la plupart n'avaient en vue qu'eux-mêmes et leur propre agrandissement , et le petit nombre même de ceux qui travaillaient pour la maison de Karl le Grand semble s'être dévoué à cette maison , moins par

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attachement et par fidélité, que par jalousie et par envie les uns contre les autres, parce qu'ils craignaient qu'après la mine de cette maison leurs égaux ne s'élevassent au dessus d'eux. Mais Goslin, abbé de Saint-Denis, suivit une autre voie. U avait été fait prisonnier a la bataille d'Audcrnach , et avait gagné dans sa captivité la bienveillance du roi tcutsch Ludwig , le vainqueur d'Andernach, aussi bien que les bonnes grâces de la femme de ce prince; il se croyait, au contraire, lésé et vexé dans sa patrie. Se rappelant cette bienveillance , et pour se venger de ses vexations , il vanta à Chuonrad , comte de Paris, la puissance, la libéralité et la bonté du roi teutsch : U sembla désirable à tous deux que Ludwig devint roi de France. Tous deux ménagèrent donc une assemblée d'évêques , d'abbés et de puissants seigneurs laïques , sous prétexte de délibérer sur la paix du royaume et sur le bien public. Us éveillèrent la cupidité de tous les membres de rassemblée, et firent briller aux yeux de chacun les avantages qu'il obtiendrait sans ancun doute de la libéralité de Ludwig. Tous tombèrent d'accord qu'un tel prince devait devenir roi de France. Ils envoyèrent donc des députés vers Ludwig, à Francfort , avec l'invitation de venir le plus promptement possible jusqu'à Metz : là, dirent-ils, ils pourraient lui amener tous les év êques, les abbés et les hommes éminents du royaume ; mais là , sur la frontière, ils voulaient lui soumettre leurs comptes, dont ils espéraient obtenir le paiement, avant de lui jurer , comme à leur suzerain féodal , une fragile fidélité. Ludwig, le roi teutsch , partageait les idées de son siècle ; il croyait aussi que la puissance des rois consistait dans l'étendue de leurs États. De plus , s'il examinait de près l'état des choses, il pouvait craindre avec raison que la France ne fût entièrement arrachée à sa maison , s'il ne s'assurait ce pays. Enfin les deux fils de Ludwig le Bègue avaient contre eux cette circonstance que leur mère avait été répudiée par leur père , comme plus tard le troisième fils de celui-ci , Karl le Simple , eut contre lui ce fait que sa mère n'avait pas été reconnue par l'Église comme épouse légitime ; et cette tache pouvait du moins être alléguée comme prétexte de leur conduite, parle désir d'agrandissement du roi teutsch, ainsi que par la perfidie des vassaux français. En tout cas, Ludwig le Jeune entreprit une expédition en Gaule ; il v int jusqu'à Metz, puis s'avança plus loin jusqu'à Ver-

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tl u n , à la demande de ceux qui l'avaient appelé.

Mais cette apparition d'une armée teutsche sur le sol fi ançais , dans le but avoué de réunir la France au Tcutschland sous un seul roi, éveilla l'esprit national des Français. Les habitants des villes montrèrent à l'armée des dispositions hostiles, et n'exécutèrent pas les réquisitions qu'on leur fit , ou du moins ils les exécutèrent avec mauvaise volonté et de mauvaise grâce. I-es Teutschs recoururent, par nécessité et par vengeance, au vol et au pillage ; ils se procurèrent ainsi ce dont ils avaient besoin, mais ils excitèrent aussi contre eux une haine amère. En même temps, les cnncmisdeccux qui s'étaient adressés au roi teutsch se réunirent plus fermement autour des enfants de Ludw ig le Bègue, non pour protéger ces jeunes orphelins dans la possession de leur héritage paternel, mais par jalousie, et pour éloigner les Teutschsdc France. Ils envoyèrent une ambassade au roi teutsch Ludvvig, et lui offrirent en dédommagement la partie de la Lotharingie que Karl ie Chauve avait obtenue lors du partage de ce royaume avec Ludvvig, père du roi actuel des Teutschs. I,es vassaux français , ecclésiastiques et laïques, qui avaient fondé leurs calculssur le roi teutsch, s'opposèrent à cette proposition ; Ludvvig toutefois y accéda , ne tint nul compte des plaintes des vassaux félons qui avaient songé non à ses intérêts, mais aux leurs propres, et repassa le Rhin , satisfait en apparence d'avoir réuni toute la Lotharingie. Il chargea quelques-uns de ses lidélcs de lui gagner les v assaux du pays qu'il venait d'acquérir.

Mais ce n'était ni la compassion pour ses cousins en bas âge, ni l'amour de la justice ou le sentiment national , qui le décidaient à cette retraite; il avait d'autres motifs. Ses guerriers s'étaient abandonnés à la licence; il ne pouvait compter sur eux , av ant de les avoir fait rentrer dans l'ordre; mais il voyait clairement que celte affaire ne serait décidée ni promptement ni sans une lutte animée : car les villes étaient contre lui , et la majorité des vassaux n'était pas pour lui. De plus , il ne pouvait détourner ses regards de la Bavière , où son hère, accablé par la maladie, attendait avec impatience la mort. Et , dans le fait, il avait à peine repassé le Rhin , qu'il se vit contraint d'accourir sur les bords du Danube; car de la Bavière vinrent auprès de lui, à Francfort, le comte Erambert et d'autre

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ofllcicrs et vassaux , qui vraisemblablement avaient pris son parti et promis de soutenir sa cause en Bavière, \jenr conduite envers Hartmann , leur roi, avait déterminé Arnolf, iils naturel de ce prince, à les dépouiller de leurs dignités et à les contraindre à quitter le pays (2). U semblait, en conséquence, hors de doute qu'Arnolf avait en vue de s'emparer de la couronne de son père , a la mort de celui-ci. Ludw ig voulut déjouer ce projet, avant que le priiu-e Arnolf , qui avait compté sur son entreprise contre la France , ne put réussir à en assurer l'exécution. Et, dans le fait, son apparition soudaine et inattendue en Bavière renversa le plan du jeune prince. Le malheureux karlmann , qui désirait que son fils héritât de sa couronne, hésita lorsqu'il apprit l'arrivée de son frère, et vraisemblablement aussi à la vue de la division qui régnait entre les vassaux. Afin de sauver du moins quelque chose pour son enfant bien-aimé, il ne voulut pas laisser aller les choses jusqu 'aux dernières extrémités. U fit donc inviter son frère à se rendre auprès de lui. Ludvvig y v int. Alors cet infortuné , hors d'état d'exprimer les impressions de son àme , sentit dans toute sou étendue sa faiblesse et son abaudon , et dans ce sentiment, il se remit par écrit au pouvoir de son frère, et se recommanda lui-même à Ludvvig, ainsi que sa femme et son fils et tout son royaume. Il se peut que Ludvvig ait été touché de ce déplorable abaissement ; mais il ne balança pas à se faire reconnaître comme maître du pays, et d'en disposer, n'assignant à son frère que ce qu'exigeaient ses besoins. Même à cette époque, beaucoup d'hommes blâmèrent une semblable conduite; c'était à leurs yeux un abus du malheur , et Ludvv ig fut désigné par eux comme un parjure qui avait foulé aux pieds les serments par lesquels les trois frères, Karlmann , Ludvvig et Karl , s'étaient promis la paix et la concorde fraternelle. Mais le roi Ludvvig , fier de sa fortune, et les vassaux ecclésiastiques et laïques, qui espéraient qu'avec sa fortune la leur se développerait également, se consolèrent en pn;tendant que Karlmann, en prenant pour lui seul le royaume d'Italie, avait le premier violé les serments et dégagé par là ses frères de leur parole.

Vers le même temps où l'infortuné Karlmann avait à supporter cette humiliation de l'alné de ses frères, il avait déjà été dépouillé du royaume d'Italie par le plus jeune , par Karl le Gros. Karl-

mann avait acquis ce royaume , comme nous l'avons raconté; mais il l'avait aussitôt quitté, au moment où il venait à peine de recevoir le serment de fidélité des vassaux de ce pays. Le pape Jean VIII , depuis qu'on avait essa\é de le contraindre, ainsi que Rome, a reconnaître la suprémalie de Karlmann , mettait tout en œuvre pour détruire le pouvoir de ce roi en Italie. Or, comme il n'avait pas trouvé dans Lud« ig le Bègue, roi de France, l'homme dont il put attendre secours , protection et vengeance , il était arrivé à la pensée de placer sur le trône d'Italie l'énergique et adroit duc Boso , qui très-certainement était prêt à accéder aux conditions qu'il jugerait bon de lui imposer. 11 adopta donc ce duc comme fds , et se fit accompagner par lui en Italie , lorsque , dans l'automne de 878, il quitta la France , et traversa les monts pour retourner en Italie. Arrivé à Pavie , il se donna beaucoup de mal pour réunir dans une assemblée les évoques, les ducs, et d'autres personnages éminents du pays , sous prétexte qu'il désirait délibérer avec eux sur les affaires de l'Église. Mais ceux qui reçurent cette invitation avaient été instruits des vues du pape , ou du moins ils les soupçonnaient. Soit donc qu'ils redoutassent encore la puissance de Karlmann , soit que leur jalousie contre Boso fût trop grande, il est certain qu'ils ne se montrèrent pas tels que le pape les désirait. I* saint-père se vit donc forcé de renoncer à ses projets, ou de les ajourner. Il se rendit à Borne, et Boso revint en France. A partir de ce moment, le pape semble avoir eu l'intention de se rapproeber du roi Karlmann , et Karlmann lui tendit les deux mains pour l'amener a lui plus vite; mais la malheureuse infirmité du roi fut un obstacle à l'alliance qui allait se conclure. I*c pape , plus opiniâtre dans ses résolutions que sage dans ses projets, crut arriver à son but d'une autre manière, en aidant son fils bienaimé Boso à acquérir le royaume d'Italie et la dignité impériale. Il voulut réunir autour de lui les grands dignitaires de l'église de Lombardie, pour disposer , de concert avec eux , des deux couronnes. « Nous avons appris, écrivit-il a l'archevêque Anspcrt , de Milan , que Karlmann , saisi d'une maladie dangereuse , ne peut garder le royaume ; il est donc nécessaire de nous entendre tons sur l'élection d'un nouveau roi. Vous devez donc assister à l'assemblée ; mais , dans aucun cas , vous ne pouvez accepter un roi sans notre assentiment : car il est juste que celui qui

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doit être élevé par nous a la dignité impériale soit aussi dès l'abord choisi spécialement et appelé parnous. <• Évidemment, le pape poursuivait un plan qui était entièrement opposé à la sagesse des pontifes qui l'avaient précédé. Il voulait réunir ce que ses devanciers s'étaient efforcés de maintenir séparé , le royaume de Lombardie et la souveraineté de Home. Vraisemblablement il fut amené a l'idée de réunir toute la puissance de l'Italie en une seule main, par la crainte que lui inspiraient continuellement les Sarrasins , dont il n'avait pu détourner les armes de Rome qu'en leur payant un tribut ; peut-être même se crut-il assez fort dans sa faiblesse pour conserver lui-même la direction des affaires publiques et pour faire constamment céder la volonté royale à la puissance du siège apostolique , et la pieuse adresse de Boso l'avait sans doute affermi dans cette pensée. Mais ce plan échoua aussi contre les dispositions de l'archevêque de Milan. Le respect pour le pape n'était pas, a beaucoup près, aussi grand en Lombardie que de l'autre côté des .Alpes, soit que les anciennes relations du royaume libre de Langobardie et de Rome , cette ville provinciale de l'empire byzantin , prolongeassent encore leur influence , et que , pour cette raison , l'évéque de Milan pùt se croire l'égal de l'évéque de Rome; soit que l'auréole sainte qui entourait le siège apostolique produisit sur les âmes une impression d'autant plus faible, que l'on se trouvait plus près du théAtre d'où parlait cet éclat. De plus, les lombards avaient bien vu déjà leur roi orné de la couronne impériale ; mais ils n'avaient pas encore reconnu pour leur roi un homme qui avait d'abord été empereur romain : le duché avait suivi la royauté ; jamais la royauté n'avait suivi le duché. D'ailleurs l'archevêque Anspert fut assez intelligent pour calculer les conséquences que sa soumission à la volonté du pape devait entraîner. Les ducs, en l.ombardie, les comtes , tous les grands vassaux, ne se laisseraient probablement pas imposer par le clergé, ayant à sa tète un prêtre étranger, un roi , et surtout pour roi un étranger, F ne grande lutte s'élèverait donc en Lombardie , et l'archevêque de Milan lui-même, qui, dans une diète lombarde, aurait eu la première place, n'aurait eu qu'une place secondaire dans l'assemblée du pape. Il refusa donc de donner suite à l'invitation du pontife , et les ecclésiastiques lombards suivirent son exemple. Le dédain que,

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Ton montrait pour l'autorité apostolique jeta le j pape Jean dans une grande colère , que l'archevêque laissa tranquillement passer. Le pape alla jusqu'à lancer l'excommunication contre ce prêtre récalcitrant; l'archevêque resta inébranlable contre ces foudres. Un nouvel événement donna aux choses une nouvelle tournure qui fit pour le pape un objet de honte de tous ses efforts pour Boso, l'ami de son cœur.

Tout en continuant ces efforts, Jean VIII n'avait pas négligé d'écrire aux rois teutschs , et de les prier de venir avec leurs forces au secours de la chaire de l'apôtre Pierre , et de la sainte église de Dieu , contre le danger dont les Sarrasins menaçaient l'une et l'autre, en partie peut-être pour cacher les intrigues par lesquelles il travaillait pour le duc Boso, en partie peut-être aussi pour se mettre en sûreté contre tout événement. Apres que Ludwig le Jeune eut amené les vassaux de Bavière à lui promettre de lui réserver le royaume de Karlmann, et après qu'il eut entrepris là-dessus son expédition en France, pour placer également sous son autorité , après la mort de Ludwig le Bègue, ce royaume, soit en totalité , soit en partie , Karl le Gros , roi d'Allemannie , résolut aussi d'entreprendre une expédition en Italie , moins assurément pour satisfaire aux vœux équivoques du pape, que pour ne pas sortir les mains vides de si grands héritages. 1) ne courait pas de grands risques , grâce à la maladie de l'un de ses frères , à la complication où se trouvaient les affaires de l'autre , aux dispositions et à la situation des Lombards. Le pape lui-même , qui l'avait appelé en lui faisant espérer la couronne impériale, pouvait difficilement s'opposer ouvertement à lui. Il avait donc lieu de regarder comme presque certain le succès de son entreprise. Et dans le fait , il parait que lorsque, au printems de l'année 879, il se montra en Italie, il ne rencontra pas la moindre difficulté. Il fut aussitôt reconnu comme roi par les Lombards , par les ecclésiastiques non moins que par les laïques, et vraisemblablement couronné par l'archevêque de Milan. Mais cet événement mit le pape Jean VIII dans un grand embarras ; il se vit dans la nécessité de changer de langage et de tendance. Car l'archevêque Anspart sembla ne tenir aucun compte de son excommunication , et s'occuper de projets mystérieux ; et le roi karl le Gros montra une telle indifférence , qu'il n'informa pas même le Saint-Père de son arrivée en Italie

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et à Pavie. Le pape se sentit d'autant plus inquiet , que le danger dont les Sarrasins le menaçaient ne diminuait nullement. Il n'eut pas de plus ardent désir que de se réconcilier avec l'archevêque de Milan, et d'amener partir n librement le roi Karl h se montrer fils obéissant de l'Église, et à solliciter la couronne impériale, qu'il se tenait prêt à lui donner. 11 chercha , par des lettres et des ambassades , ce double but ; et dans de telles circonstances , ce fut certainement un bonheur qu'il pût invoquer ses lettres précédentes à ce roi , pour prouver combien sa confiance en lui avait toujours été grande , et quelle affection il avait toujours eue pour lui.

Cette même année fut témoin d'un autre changement qui rendit évidente aux yeux du monde la décadence de la puissance de la maison karolingienne , et qui par là même ne pouvait pas manquer d'avoir des suites. En France , les deux jeunes princes Ludwig et Karlmann , fils de Ludwig le Bègue , avaient été , il est vrai , sacrés et couronnés rois ; mais on cherche presque en vain où était leur royaume. Leur jeunesse ne pouvait leur donner aucune considération , et l'amour et la fidélité étaient dans ce siècle des mots vides de sens ; on jouait souvent avec les expressions , et l'on prouvait rarement les sentiments. Les provinces méridionales de l'empire karolingien , depuis l'Ebre jusqu'à la Garonne et au Rhône, étaient soumises à des seigneurs qui ne voulaient souffrir personne au dessus d'eux , et les provinces occidentales et septentrionales étaient considérées par les Nordmans comme le théâtre le plus sùr de leurs brigandages, tandis que les Bretons conservaient fidèlement dans leur pauvreté leur ancien esprit d'indépendance. Le duc Boson persévérait dans la pensée que le bonheur avait fait naître en lui , et que les passions du pape avaient nourrie et développée. Le royaume d'Italie était perdu pour lui; son espoir d'obtenir la couronne impériale était anéanti ; mais le désir de devenir roi lui était resté. Et qui pouvait l'empêcher de s'arroger la dignité royale dans le pays dont il avait d'abord été comte , puis duc , dans le pays qui s'étend entre le Rhône , la mer et les hautes Alpes? Il ne semble pas avoir reporté sur les deux jeunes rois , petits-fils de Karl le Chauve, la reconnaissance qu'il devait à leur aïeul pour les bienfaits dont il l'avait comblé ; les deux rois eux-mêmes ne pouvaient rien ; Ludwig le Jeune était impliqué dans de grandes affaires ; quant

à Karl le Gros, on pouvait croira que pour longtemps il serait suffisamment occupé en Italie. I)c plus , il pouvait compter sur la bienveillance du pape , et , en cas d'attaque , la mer et les Alpes rendaient la résistance facile. Il n'y avait à gagner que les vassaux du pays ; mais il est rare que des vassaux rejettent de grandes concessions de privilèges , de bénéfices ecclésiastiques et de biens féodaux ; et Boso n'était pas avare d'offres de cette nature. D'ailleurs les vassaux de cette contrée trouvaient assurément dans leur histoire et dans leur sitnation des motifs pour colorer leur défection de la maison de Karl le Grand. Eux, les fils des anciens Burgundes , demeurant sur la limite qui sépare deux peuples , qu'avaient-ils de commun avec les rois des Franks , qui avaient loin d'eux leur résidence , et qni connaissaient à peine leur pays et leurs besoins ? Pourquoi devaient-ils faire pour ces rois des guerres qui leur coûtaient fort cher et ne leur rapportaient jamais aucun avantage ? Ils s'assemblèrent dans la plaine de Mantaille , non loin de Vienne et à peu de distance du Rhône , et élurent le duc Boso pour leur roi. Boso déclina par calcul cet honneur , après lequel il soupirait si ardemment , et finit par se laisser décider à l'accepter. 11 fut sacré et couronné par des évêques, pour devenir roi pauvre de duc riebe qu'il avait été. Son royaume comprenait les provinces qui ont reçu les noms de Provence, de Savoie et de Dauphiné, avec la contrée de Lyon et quelques comtés de la Bourgogne. La Provence donna son nom au royaume.

Cet événement fit une profonde et vive impression. Tous les membres de la maison Karolingicnne , quelque part qu'il fussent et quelles que fussent leurs occupations, n'éprouvaient qu'un seul et même sentiment contre Boso. Ce n'était pas la perte de territoire qui les affligeait; c'était le principe qu'ils redoutaient. Que, sur le sol de l'empire fondé par leur illustre aïeul , un autre qu'un Karolingien osât prendre le titre de roi , et se placer comme un égal en face ou à côté d'eux , voilà le fait qui , à cause de ses conséquences possibles , les frappait de terreur , quoiqu'ils paraissent avoir oublié aussi bien que le pape quels liens rattachaient le trône royal au siège apostolique. Mais quoi qu'ils pussent faire , quoi qu'ils pussent entreprendre , isolés ou réunis, au grand jour ou dans l'ombre, ils étaient hors d'étal d'arracher la couronne

| royale de la tête de Boso. Il pouvait perdre la victoire dans un combat , mais il no pouvait pas plus être surpris par quelque ruse que ce fût que dompté dans une guerre , même par toutes les forces réunies des Karolingiens.

Son exemple appela bientôt sur la scène un autre prince qui semble avoir singulièrement augmenté les inquiétudes des rois. C'était Hugo , fils de Lothar II , roi de totharingie , né de Waldrade, cette femme cause de tant de discordes, et auquel Ludwig, fils de Ludwig le Pieux , avait laissé l'Alsace avec le titre de comte et de duc. Ce Hugo ne pouvait pas comprendre pourquoi il sortirait les mains vides d'un état de choses où l'usurpation paraissait si facile , lui qui descendait du fils aîné de Ludwig le Pieux , de l'empereur Lothar. Et devant qui devait-il reculer? Il ne restait d'hommes issus en légitime mariage , du sang de Karl le Grand, que les trois rois teutschs Karlmann, Ludwig et Karl , dont Ludwig était le seul qui eût un fils légitime , nommé également Ludwig , encore au berceau , et par là même exposé plus que tous les autres aux accidents de la fragilité humaine. Quant aux deux jeunes rois de France, Ludwig et Karlmann , ils avaient reçu du côté de leur mère une tache tout au moins aussi grande que celle que Hugo lui-même tenait de sa naissance , et Karl , cet enfant qu'Adelheid, veuve de Ludwig le Bègue, avait mis au monde après la mort de son mari , se trouvait dans la même position. Hugo pouvait donc croire qu'il avait sur le royaume de son père les mêmes droits dont se targuaient les fils de Ludwig le Bègue ; et dans le cas où les trois rois teutschs mourraient sans fils légitimes , il pouvait prétendre aux droits les plus immédiats sur tout l'empire de Karl le Grand. 11 résolut donc de se mettre en avant le plus tôt possible pour ne pas se laisser oublier ; et il trouva un parti assez considérable parmi des hommes convaincus de la légitimité de sa cause , ou qui espéraient faire fortune sous lui et par lui. Vraisemblablement il ne manqua pas non plus de nouer des négociations avec les princes de la maison karolingienne ; les historiens toutefois évitent de parler des prétentions d'un jeune homme dont la mère avait causé de si grands troubles parmi les Franks (3). Il le font aussitôt agir , et alors sans doute , comme aux époques plus rapprochées de nous , l'action , lorsque la fortune lacccompagnait , avait ordinairement

histoire du peuple allemand.

plus <lc force que les discours. H se jeta avec ses fidèles sur les frontières occidentales du royaume de son père , où régnait le plus d'incertitude parmi les hommes , parce qu'il n'était pas encore décidé si on les assignerait à un parti ou à l'autre ; et il semble qu'il soumit à son pouvoir une assez grande partie de ce pays (4).

Dans l'état actuel des choses , la levée de boucliers de Hugo n'éveilla pas une médiocre inquiétude parmi les rois karolingiens. Ludwig, le roi teutsch , envoya aussitôt des troupes eontre lui. l>c la cruauté avec laquelle ces guerriers traitèrent les partisans de Hugo qui tombèrent entre leurs mains , il résulte de la manière la plus évidente que ceux-ci étaient regardés comme des rebelles dangereux , et que l'on cherchait à les détruire le plus promptement possible et par tous les moyens , ainsi que leur chef Hugo , qui , sans aucun doute , avait pris le titre de roi. Mais cette tache fut moins facile que Ton ne parait se l'être imaginé. Les lidcles de Hugo purent succomber ça et là; lui-même se maintint invaincu et redouté. Le roi Ludwig se vit donc forcé , l'année suivante , 880 , de faire en personne une expédition en Lotharingie et sur les frontières françaises. H voulait eu même temps conclure avec les rois de France, relativement à la Lotharingie, le traité dont il était convenu avec eux l'année précédente par des ambassadeurs. Le roi atteignit ce dernier but. Comme il reconnaissait bien qu'il ne réussirait pas à arracher aux deux fils de Ludwig le Bègue la couronne de France, qu'ils se partageaient , il conclut avec eux , à Kibemont sur l'Isère, une alliance amicale, par laquelle on lui abandonna toute la Lotharingie, telle que l'avait possédée Lothar, son oncle. Mais Hugo, fils de Waldradc , ne fut pas dompté , et Ludwig fut contraint par d'autres ennemis redoutables à tourner ses armes d'un autre côté.

Tout à coup les Nordmans , tandis qu'une de leurs bandes se maiutcnait sur les rives de l'Escaut, se montrèrent avec de grandes forces, d'abord sur l'Elbe, puis sur le Uhin, et commirent , selon leur habitude , d'épouvantables dévastations. Cette apparition des Nordmans en Lotharingie , et surtout dans le Teutschland , a lieu d'une manière si inattendue à cette époque, qu'il est difficile d'éloigner la pensée qu'ils étaient ligués avec Boso et Hugo , et qu'ils furent encouragés parées princesdansleurscntreprises, afin que la puissance de Ludwig le Jeune , qui

était seule à craindre , ou qui dn moins était K plus a craindre, fût détournée et divisée. L.udw k le Jeune emmena les troupes qu'il avait près d. lui, ou qu'il put réunir, et les conduisit d'abord contre les Nordmans, dont il se trouvait le plus rapproché, sur les bords de l'Escaut. Il leur livra une bataille, mais il parait qu'elle n'eut pas une heureuse issue. On prétend , il est vrai, que cinq mille Nordmans furent tués dans le combat; mais un fils naturel du roi, nomme Hugo , y trouva aussi la mort , et les Nordman> se maintinrent sur les rives de l'Escaut. Mais tin autre désastre, qui arriva dans ce même temps, et qui frappa les Saxons sur l'Elbe, remplit probablement de douleur et d'épouvante l'àme ulcérée du roi.

Dans ce même temps, une escadre de Nordmans avait remonté l'Elbe et s'était aventurée jusqu'à Hambourg. Elle était d'une force inaccoutumée. Les évèqucs et les comtes de la Saxe s'étaient promptement rassemblés contre elle avec leurs vassaux et leurs hommes. Le chef de toute l'armée saxonne était le comte Brun , frère de la reine Luitgarde, femme de Ludwig le Jeune. On en vint à une bataille sur la rive droite du fleuve , vraisemblablement près de Hambourg , entre l'Elbe et l'Alstcr. Mais pendant cette bataille, ou au moment où il était devenu impossible de l'éviter, l'Elbe sortit tout à coup de son lit , comme cela pouvait arriver dans cette contrée à cause des hautes marées et des vents d'orage , et inonda tellement le pays , que les Saxons, qui avaient pris position dans l'angle que forment les deux fleuves à leur confluent, n'eurent pas l'espace nécessaire pour déployer leurs forces. 11 fut donc facile aux Nordmans ou Danois de faire un horrible massacre de ces infortunés , livrés pour ainsi dire sans défense aux coups de leurs épées. Toute l'armée périt. Les évèqucs Tiotrich de Minden et Markward de Hildesheim succombèrent pour leur patrie et leur foi à cette mort malheureuse , avec toute leur suite; le comte Brun, chef de toute l'armée , eut le même sort , ainsi que onze autres comtes avec tous ceux qui avaient suivi leurs bannières , ainsi que dix-huit hommes de la cour du roi avec leurs troupes. Et tous ceux qui survécurent à cet effroyable désastre furent traînés en captivité par les bandes de pirates.

Ce malheur inouï excita en Saxe les plaintes universelles du peuple. On regarda ceux qui avaient péri comme des victimes tombées pour

UV. XIII ,

leur patrie , comme des martyrs de la foi ; et pendant des sièelcs encore on célébra leur mémoire dans les églises du pays. Mais ce déplorable événement agit sur les peuples slaves autrement que sur les Teutschs. Les Slaves , dans la juste douleur que leur causait la perte de leur liberté , applaudirent à la victoire des Nordmans ; car ils espéraient qu'elle deviendrait pour eux l'aurore de jours meilleurs. Les Daleminziens, les Sorabes, les Bohèmes, et d'autres Slaves au loin se levèrent aussitôt , se réunirent, et prirent la résolution de faire irruption dans la Thuringe. Mais cette fois encore leur espérance se changea en honte. Ils se jetèrent dans la Marche des Sorbes , et comme les Slaves qui habitaient cette Marche ne voulurent prendre aucune part à leur entreprise , ils exercèrent leur rage même contre eux , par le fer et par le feu. Le comte Poppo , duc de cette Marche , fut à lui seul assez fort pour les repousser et pour rétablir les anciennes relations.

Ce succès ne pouvait assurément compenser le malheur qui avait frappé les Saxons; mais il était important pour le roi Ludwig le Jeune, parce qu'à l'Occident d'autres dangers menaçaient ses États. Vers le milieu du mois de juin, il était convenu avec les deux rois de France d'une entrevue à Gondreville , et son frère Karl, qui se trouvait encore en Italie , avait promis d'y assister. On voulait s'entendre pour une entreprise commune contre Boso , l'odieux intrus. Ludwig fut empêché par une maladie , prétendit-il , de se rendre à cette réunion ; mais Karl le Gros et les rois de France y vinrent au temps fixé. Us tombèrent aisément d'accord, parce qu'ils agissaient sous l'empire d'un seul et même sentiment. Pendant que Karl mènerait nne armée d'Italie en Provence, les deux rois français, accompagnés d'une bande de Ludwig le Jeune, devaient faire une tentative contre Hugo, le fils de Waldrade, pour l'écraser, si cela était possible , ou du moins pour l'affaiblir tellement qu'il ne put gêner l'expédition contre Boso. La bande teutsche était commandée par les comtes Heinrich et Adalberg. A la tète des guerriers de Hugo était Teutbald , son beaufrère : quant à lui-même, on n'en savait rien de certain, line bataille opiniâtre fut livrée aux environs de Verdun. Beaucoup de vaillants hommes tombèrent des deux côtés. La victoire, dit-on, resta aux rois, et le saxon Heinrich porta le coup décisif. Hugo ne perdit |>as Pes-

pérance , il est vrai , mais on avait gagné la facilité nécessaire pour l'expédition contre Boso; car des guerriers teutschs et français combinés marchèrent aussitôt, au mois de juin, sur la Provence, quoique l'on fût obligé d'envoyer une partie des forces vers Gand , pour tenir en bride les Nordmans , qui s'étaient de nouveau établis dans ces contrées. L'expédition fut dirigée contre Vienne , capitale du royaume de Boso. C'est là qu'on voulait opérer la jonction avec l'armée de Karl, qui avait promis de venir d'Italie. lis guerrière de Boso cherchèrent à l'arrêter dans le château de Maçon ; mais ils furent repoussés, le château fut pris , et les armées réunies arrivèrent heureusement devant les portes de Vienne. Boso avait mis dans cette ville une forte garnison ; il y laissa aussi sa femme Irmen* garde, la fille de l'empereur; lui-même se retira et prit position dans les montagnes. De cette position, il semble avoir menacé ceux qui assiégeaient Vienne. Les rob reconnurent donc que cette conquête ne serait pas facile, qu'elle traînerait en longueur et serait en tout cas entourée de toutes sortes de dangers. Cette circonstance décida, à ce qu'il semble, le roi Karl le Gros à battre aussitôt en retraite et à retourner en Italie; et son départ eut pour résultats la levée du siège et la retraite des guerriers teutschs.

Mais Karl le Gros avait sans doute un autre motif encore de voir du danger dans un plus long séjour en France. Son frère Karlraann , roi de Bavière , avait enfin été délivré par la mort , le 22 septembre de cette année , de ses longues souffrances. Son second frère , Ludwig le Jeune, que l'attente de cette mort avait peut-être empêché d'assister à l'entrevue de Gondreville, s'était rendu en Bavière, afin d'acquérir ce royaume et en maintenir les vassaux dans la fidélité qu'ils lui avaient vouée précédemment déjà; et il réussit. Mais il eut peu à se féliciter de ce surcroît de majesté : un grand malheur changea sa joie en douleur et en désolation. Son fils unique , nommé Ludwig, et encore enfant , que sa femme Luitgarde lui avait donné, pour qui seul il avait travaillé et aspiré à la puissance et à la grandeur , lui fut enlevé d'une manière déplorable. On dit qu'il fut précipité par une fenêtre du royal palais de Katisbonnc; que sa tète fut brisée , et qu'il rendit sur-le-champ le dernier soupir. Ce malheur , qui anéantissait le dernier rejeton légitime de la maison karolin-

gienne, auquel sembla il se rattacher tout l'a- | venir de cette famille royale , lit une impression terrible sur elle et sur le monde. Kl, NUI l'empire de celte impression , le roi , comme il l'avait promis à son frère malade , à Karimanitj laissa à Arnolf, fils de celui-ci, le duché de Cnrinthie , qu'il gouvernail depuis longtemps; et vers cet Arnolf se dirigèrent, à partir de ce moment , les regards et les espérances des hommes. Car le nom même d Ai noll ', rappelant l'auteur de toute ectto grande race , l'évoque Arnulf de Metz, ranimait de grands souvenirs; et ce jenne prince lui-même gagnait aisément les eu'iirs par sa beauté, sa franchisée! sa bravoure. Mais Karl le Gros put bien, en apprenant la mort de son frère Hartmann et le voyage de son autre livre Ludvvig en Havièro , jugor nécessaire de retourner encore une lois dans le TeuLschland. pour ne pas se voir entièrement éliminé de sa patrie par la puissance agrandie desa famille, et rejeté M delà des Alpes. Mais il ne voulut pas non plu- quitter l'Italie avant d'avoir reçu la couronne impériale, qui loi avait été offerte à plusieurs reprises par le pape. Il traversa donc la Lombardie pour se rendre a Rome. Vraisemblablement il désirait se voir décorer de la couronne impériale le même jour où, quatre-\ ingls ans auparavant , elle avait été placée sur la tête de Karl le Grand. l'A certainement il fondait de grandes espérances sur cet anniversaire et sur sou nom ; peaiHéftB lui, le plusjeuno des petits-fils du grand empereur, pensait-il devenir plus I a ni l'égal de son aïeul. Mais la sublimité de la dignité impériale ne consiste ni dans le nom ni dans la couronne , mais dans le génie, dans la vertu et dans les actes. Des circonstances inconnues eni|>èc|ierent que le couronnement eut lieu le jour de Noël de l'an 880. Poin tant , quolqm mes api i

Karl fut réellement sacré empereur par le pape Jean VIII. Mais cette solennité ne produisit aucun changement en lui. Son aïeul seul lut à tout jamais Karl le Grand ; le pelit-lils resta après le couronnement ce qu'il a\ ait été auparavant, «ai'J Je Gros.

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