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CHAPITRE XIL

L'EMPEREUR KARL LE GROS SEUL ROI DANS L'EMPIRE DES FRANRS. — FIN DE LA RACB (légitime) DES EAROLINGIEN6.

De l'an 885 à l'an S88.

En France vivait encore un frère du dernier roi dont nous venons de raconter la mort, un fils de Ludwig lo Bègue, mais né d'uno autre mère, d'Adelheid; il s'appelait Karl , et fut dans la suite surnommé le Simple. C'était un enfant de cinq ans. Il semble qu'aucune voix no s'éleva pour lui. Il fut rejeté par les grands seigneurs du pays , non sans doute parce que , dans ces temps difficiles, ils désiraient voir un homme pour roi & leur tète (cardans ce cas ils ne se seraient pas adressés à Karl le (Iros); non pas non plus parce qu'ils voyaient dans cet enfant un bâtard qu'ils ne voulaient pas souffrir sur le trône (car les Français avaient déjà passé une fuis sur cet obstacle, et pins tard ils y ont passé aussi bien que les Tcutselis\, mais

ALLEMAND

parée que les anciens ennemis de Ludwig le B^gue jugeaient facile de mettre de côté un tel enfant , ou parce que la pensée d'une réunion nouvelle de tout l'empire de Karl le Grand les entraîna à de grandes espérances , et qu'ils s'attendaient immédiatement à ce qu'un empereur qui aurait tout cet empire sous son pouvoir les délivrerait de tous les maux, sans qu'ils eussent eux-mêmes rien à faire , et de plus les pourvoirait richement de biens et d'honneurs : du moins leur conduite ultérieure est telle , qu'elle semble ressortir de cette pensée ou d'idées de cette nature. Quoi qu'il en soit , les grands seigneurs de France envoyèrent le comte Théodorich en Italie auprès de l'empereur Karl, pour l'inviter à se rendre en France et à prendre possession du royaume.

L'empereur , qui était allé en Italie avee le projet de faire la guerre au duc Wido de Spolète, changea son plan d'après cette invitation. Il appela Wido à une diète qu'il tint à Pavie. Wido y parut et exprima des assurances de fidélité et de dévoômcnt ; Karl feignit d'y croire, et le rétablit dans le duché de Spolète. Kn même temps il chercha , par des concessions , par des dons de fiefs, par tous les moyens onfin , h se réconcilier avec ses ennemis , à les gagner, à les réunir. Mais, quoiqu'il rétablit la paix extérieure , la discorde intérieure dura toujours; elle augmenta même, a ce qu'il parait , au lieu de diminuer. Les anciens adversaires do l'empereur , réintégrés dans leurs honneurs et dans leurs biens, persévérèrent dans leur inimitié; les partisans que l'empereur avait eus jusqu'alors , trompés dans leurs espérances par la réconciliation de Karl avec ses ennemis, furent mécontents de sa conduite; il parait en particulier mie Berngar , marquis de Frioul, proche parent de l'empereur, et qui avait conçu de grands projets contre Wido , dirigea désormais son Ame vers d'autres grands projets.

Karl l'empereur quitta l'Italie dès qu'il le put , et revint dans le Teutschlandaii printemps de l'anuée 885. Avant son départ d'Italie , il avait invité le pape Adrien III, qui était arrivé au trône pontifical l'année précédente, après la mort subite du pape Mnrinus, a le suivre dans le Teutschland; et Luitward , évêque de Ycrceil et archicliancelier de l'empire, avait été envoyé a Home pour décider le pape A ce voyage et l'y accompagner. U véritable but do

ltv. xra,

cette invitation, comme on le croyait déjà à cette époque , était de procurer et d'assurer par le sacre et le couronnement apostoliques la succession à l'empire a un bâtard de Karl , nommé Bernhard \\). Cette conjecture a pour elle la plus grande vraisemblance. Karl le Gros était le dernier Karolingien ; après sa mort , l'empire , comme tout ou démembré, devait, tomber en des mains étrangères. Son fils Bernhard, dont la mére est inconnue, dont les capacités n'ont été vantées par personne, n'avait ni droits ni perspective. Et si même dans le Teutschland on voulait tenir compte des bâtards des Karolingicns, Àrnolf, duc de Carinthic, avait beaucoup plus de titres, nonseulemcnt parce que son pére Karlmann était un fils aîné de Ludwig le Tcutsch , mais parce que lui-même avait déjà gagné beaucoup de cœurs et s'était signalé par ses exploits militaires et par une grande administration ; et si l'on voulait prendre eu considération l'alliance honorable par les femmes avec la maison des Karolingicns , Berngar , l'orgueilleux marquis de Frioul , avait le pas sur tous les autres comme pctit-Ûls de Ludwig le Pieux. Bernhard , bâtard de Karl le Gros , ne pouvait donc avoir aucun espoir d'acquérir l'empire de son père, si l'évéque apostolique, qui, par sa décision, sa consécration et son couronnement , avait élevé les Karolingicns à la dignité royale , ne le lui assurait par toute l'autorité de la puissance apostolique. C'est pour cette raison que l'empereur fit son invitation au pape Adrien III ; le pape promit devenir dans le Teutschland. Karl indiqua une diète à Wprms, et se rendit dans cette ville pour y attendre l'arrivée du saint-père et faire l'ouverture de l'assemblée. Ensuite seulement il voulait se rendre en France , pour recevoir )e serment de fidélité des vassaux français , et ajouter ce royaume à ceux qu'il possédait

Mais pendant ce temps de grands mouvements avaient eu lieu en France et en Lotharingie , et Us mettaient de sérieux obstacles à un voyage en Fiance. Les Nordmans, conduits par Sigifrid , oubliant le traité par lequel Karlmann s'était engagé, l'année précédente, à leur payer tribut, avaient recommencé leurs anciennes dévastations avec un redoublement de miaulé; et les Français, qui leur rappelèrent ce traité, avaient reçu pour réponse que les Nordmans n'avaient fait d'accommodement

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qu'avec le roi Karlmann, et qu'ils n'étaient tenus à rien après sa mort. Ils continuèrent donc sans pitié leur œuvro de destruction ; et s'ils trouvèrent de la résistance sur quelques points , elle ne fut pas assez sérieuse pour les arrêter. En Lotharingie, Hugo, fils de Lothar et de Waldrade, reparut sur la scène avec ses prétentions sur le royaume de son père, croyant que le moment favorable était venu pour les faire définitivement valoir. Il avait pour allié son beau-frère , le Nordman Godefrid , auquel on avait cédé la Frise occidentale. Godofrid envoya comme ambassadeurs à l'empereur deux comtes frisons , Gerolf et Gardolf : ils lui dirent « que Godefrid avait besoin de vin, et que le pays qu'il possédait n'en produisait pas ; qu'en conséquence, si l'empereur désirait qu'il lui gardât la foi promise , et lui voir défendre contre ses propres compatriotes les frontières de l'empire qu'on lui avait confiées, il devait lui céder quelques pays vignobles sur le Rhin, Coblentz, Andernach, et quelques autres territoires qui appartenaient au fisc impérial. » En même temps il prit des mesures pour donner de la force à ses réclamations. L'empereur et ses conseillers y virent une perfidie digne d'un sévère châtiment; ils crurent aussi que contre un tel ennemi tous les moyens étaient permis , et , dans la conscience de leur faiblesse , ils résolurent d'anéantir ou do mettre hors d'état de nuire , par la ruse ou par la violence , le Nordman ainsi que Hugo, Dans ce but, Karl donna pour réponse aux députés de Godefrid : qu'il lui enverrait des députés et lui ferait des propositions dignes de tous deuxj qu'en attendant Godefrid persévérât dans la foi jurée. Ensuite l'empereur combina avec le duc Heinrich une œuvre perfide. Tandis que Hugo serait invité à une conférence avec un plénipotentiaire impérial , Heinrich devait , en qualité de député de l'empereur, se rendre auprès de Godefrid , et le vénérable archevêque de Cologne , Willibcrt , dovait accompagner lo duc, afin de se délivrer par le meurtre de l'audacieux Nordman. Et le vénérable évêque hésita tout aussi peu quo le duc Heinrich , sinon à prêter les mains au crime , du moins a préparer la possibilité de le commettre. Entre ces deux hommes et Godefrid fut indiquée une entrevue qui devait avoir lieu dans l'Ile Batave, à l'endroit oh le >Vaal se sépare du Rhin. Le I duc Heinrich ordonna à un certain nombre de

fidèles devenir isolément et sans brait, et de se réunir an jour fixé dans un endroit déterminé; lui-même, aecompagné seulement d'une petite escorte, se rendit dans Pile avec l'évéque. Conformément aux conventions, Godcfrid arriva également avec une faible escorte. Ce lieu de l'entrevue est appelé llérispicb. Toute une journée s'écoula en négociations. Sur le soir , les deux parties quittèrent Pile , pour continuer le lendemain ce qu'elles avaient commencé. Godcfrid revint, le duc Hcinrich aussi; quant au vénérable évéque Willibcrt, il tint , par des paroles trompeuses, la femme de Godcfrid , fille de tothar , éloignée de Pile. D'antre part , se montra a côté d'Heinricb un comte Eberhard , dont les possessions avaient été dévastées par Godcfrid , et dont le duc avait déjà discuté la cause. Eberhard éleva des plaintes contre l'injustice dont il avait été victime; Godefrid répondit avec orgueil et mépris. Alors Eberhard , comme on en était convenu , tira son épéc du fourreau , et frappa le Nordman à la téte avec une telle force , qu'il tomba a terre. Là-dessus les Teutschs qui se trouvaient présents se précipitèrent sur le prince renversé , et assassinèrent lâchement l'homme héroïque qu'ils n'avaient pu ou qu'ils n'avaient osé combattre. En même temps , les fidèles du duc , qui s'étaient réunis, entrèrent dans l'Ile, et tous les Nordmans qui s'y trouvaient furent traîtreusement massacrés (2). Quant au duc Heinrich , qui ne rougit pas de souiller par cette atrocité des actions glorieuses , il se rendit , après que son couvre eût été accomplie, dans Pile Batavc , en toute hâte et avant qu'elle pût être connue, à l'endroit où Hugo, fils de Lothar, avait été invité avec de grandes promesses. Hugo s'y trouva. Heinrich le fit aussitôt saisir avec sa suite; d'après les ordres de l'empereur, ce malheureux prince eut les yeux arrachés ; ses compagnons furent dépouillés de leurs bions et de leurs honneurs. Après avoir subi ce traitement aussi horrible que lâche, Hugo fut conduit au monastère de St-Gall; dans la suite, il fut tonsuré moine dans le couvent de Prum , par Regino , abbé de Prum , le même qui a consigné cette histoire dans sa Chronique.

Karl le (iros souffrit et ordonna de toiles atrocités , non - seulement contre un odieux étranger, mais aussi contre un parent , le petit-fils de son oncle, qui pouvait croire du moins avoir de justes droits dans le moment

même où l'empereur nourrissait la pensée de transmettre toutes ses couronnes à son propre bâtard. .Mais il n'eut pas à se féliciter de cette misérable victoire. I^c pape Adrien III avait réellement pris le chemin du Tcutschland pour satisfaire aux vœux de l'empereur; mais avant d'arriver aux Alpes , il avait été enlevé au monde par une mort subite , et cette mort fit évanouir les plus belle* espérances auxquelles l'empereur semble s'être attaché jusqu'alors dans sa difformité physique et dans sa faiblesse intellectuelle. A partir de ce moment, il perdit le goût de la vie et de ses magnificences : il devint chagrin , méfiant , indifférent , mélancolique , hébété. Il ne pouvait se soutenir qu'on s'appuyant sur des épaules d'autrui ; et pourtant il était tout aussi impropre à récompenser ceux qui lui rendaient ou lui promettaient service , qu'à punir ceux qui avaient violé leurs serments et manqué à leurs devoirs. Dans une telle situation , il s'aliéna en peu de temps les esprits. Tous cessèrent de compter sur lui, et cherchèrent une autre base à leurs espérances, ù leurs désirs , à leurs passions et à leur ambition.

Karl se rendit , comme il l'avait promis, de Worms à Pontion en France. C'est là qu'il reçut le serment de fidélité des vassaux français. Puis il donna à ces vassaux et à ceux de I^tharingie l'ordre de se mettre en campagne contre les Nordmans , qui avaient établi à Louvain le foyer de leurs brigandages : quant à lui, il retourna aussitôt par le Rhin dans le Tcutschland. L'armée combinée se mit en marche , mécontente de ce que l'empereur s'était éloigné , sans ordre et sans unité , parce qu'elle n'avait pas de chef habile. Les Nordmans se rangèrent hardiment contre eux. Lorsqu'ils virent parmi leurs ennemis des hommes des provinces occidentales de la France , ils leur crièrent : « Et vous donc aussi? Nous vous connaissons. Il ' n'est pas nécessaire de vous donner tant de peine; nous vous rendrons visite dans votre propre pays. » Et ces guerriers , dont les ancêtres avaient conquis le monde, reculèrent devant ce mépris, et retournèrent dans leur pays. Les Nordmans tinrent parole. Ils pénétrèrent en France ; et bien que l'on fit quelques tentatives pour les arrêter, ils ne trouvèrent nulle part de résistance en pleine campagne. Çà et là des villes et des châteaux les entravèrent , mais oe ne fut que pour un instant : où

la poitrine des hommes est vide de cœur , les murs et les retranchements sont une faible défense. Dès le mois de juillet, les Xordmans étaient en possession de la ville de tiennes , et quelques mois après ils se montrèrent aux portes de Paris. Mais là leurs projets échouèrent; car dans Paris , que l'on continuait à regarder comme la capitale du royaume , se trouvaient trois vaillants hommes qui, bien qu'ils fussent dénués de tout secours, formèrent la résolution d'affronter les dernières extrémités: c'étaient le comte Odo ou Eudes, l'évéque Cauzlin et l'abbé Hugo. Ces hommes fortifièrent de toute manière Paris , en restreignant la ville à l'Ile de la Seine , et mirent tout en œuvre pour la défendre le plus longtemps possible. Et le génie des braves fit naître la bravoure chez les lâches, et les anciens efforts des Nordmans échouèrent contre leur persévérance.

Sur ces entrefaites , l'empereur se trouvait dans le Tcutschland. 11 passa Driver à Ratisbonne. Au printemps de l'année suivante , 886, il envoya le duc Heinrich , avec un certain nombre de guerriers , en France , au secours de Paris qui était serré de près ; mais Heinrich ne s'occupa de rien , et revint sans avoir rien fait , soit qu'il ne se sentit pas assez fort , soit , ce qui est plus vraisemblable , qu'il ne voulût pas sacrifier le sang des Tcutschs pour sauver une ville française que les vassaux français abandonnaient avec une froide indifférence. L'empereur lui-même passa en Italie. Deux choses semblent l'avoir décidé à ce voyage : d'abord il voulait décider aussi les vassaux italiens à prendre part à une grande entreprise contre les Nordmans ; puis il voulait s'entendre avec le nouveau pape , Etienne Y. Ce pontife avait été élu par les Romains aussitôt après la mort d'Adrien III , et s'était fait sacrer, sans que l'on eût reçu on demandé l'assentiment de l'empereur. Karl , irrité de cette conduite , avait envoyé à Rome, l'année précédente, son arehicbapclain , l'évûque Liutward de Verceil , pour élever des réclamations contre un tel acte d'indépendance. Le nouveau pape , homme doué de beaucoup de grandes qualités , n'avait pas tenu compte de ses réclamations , ou les avait rejetées comme mal fondées, et Karl avait toléré ce qu'il lui était impossible de changer. Mais ensuite il avait été invité par le pape à venir en Italie, parce qu'il désirait s'entretenir

avec lui au sujet des sièges épiscopaux qui avaient été détruits par les Nordmans , et d'autres affaires importantes de l'Église. 11 semble que cette invitation ranima dans l'ame de Karl une étincelle de ses anciennes espérances; il pensa que peut-être il réussirait, par l'entremise du nouveau pape , a transmettre ses royaumes à son fils Rcrnhard. Son séjour à Ratisbonnc se rattachait peut-être à ces espérances , parce qu'il voulait avoir les yeux ouverts sur Arnolf. Après son arrivée en Italie , il envoya l'évéque Liutward à Rome pour suivre les négociations a\ec le pape. Lui-même tint une dicte à Pavie après les fêtes de Pâques. C'est là qu'il montra, pour la dernière fois, aux Italiens son affaissement et son excessive faiblesse , et par là il les fortifia dans la pensée que chacun d'entre eux ne devait reconnaître d'autre maître que soi-même; mais en même temps il fut témoin oculaire de l'exaspération qui existait entre les guerriers tcutschs et les habitants des villes italiennes; car il y eut entre sa garde et les bourgeois de Pavie des scènes d'hostilité qui coûtèrent la vie à l)caucoup d'hommes , et ne furent arrêtées qu'avec beaucoup de peine.

Cependant Karl , accompagné de vassaux italiens, entreprit son voyage d'Italie en France. Il se dirigea par la Rourgogne sur Metz. Là les vassaux de France et du Tcutschland devaient se rassembler autour de lui; mais les Français, en masse ou en majeure partie, ue se montrèrent pas , et l'arrivée des Tcutschs et des Lotharingiens fut retardée par de grandes inondations ; car, aux mois de mai, juin et juillet, on vit tomber des pluies continuelles avec une abondance inouïe, qui firent déborder plusieurs fictives au delà et en deçà des Alpes , et couvrirent au loin les campagnes d'eau. Pendant ce temps , la position de Paris devenait toujours plus difficile, et dans la ville la misère augmentait de plus en plus. Les Nordmans , exaspérés par cette résistance inattendue qu'on leur opposait depuis plus de neuf mois , et craignant tout à la fois de manquer leur butin par l'arrivée de l'empereur , employèrent plus d'adresse et de force que d'habitude pour atteindre leur but. Quelques fortifications étaient battues en brèche et prises; les environs étaient chani gés en désert. L'évéque Cnuzlin et l'abbé Hugo, dont le génie et les discours avaient donné de la force et de l'énergie aux Ames , étaicut moi ts;

le comte Odo seul tenait encore ferme, mais il se trouvait serré de très-près. Dans oet em» barras, il risqua, à la grande terreur des habitants de Paris , de quitter cette ville , de courir lui-môme a Metz , et d'exposer à l'empereur l'extrémité où il était réduit. A la grande surprise des habitants , il arriva heureusement auprès de l'empereur , et revint de même h travers les Nordmans. Et par lui l'empereur fut déterminé à se rapprocher de cette malheureuse ville. Il conduisit son armée à Kiersy , a Attigny , lentement , sans doute dans l'attente de plus grands renforts. Cependant il envoya le comte Heinrich en avant aux environs de Paris. Lorsqu'il y fat arrivé avec son armée, le duc monta à cheval pour aller, avec une faible escorte, examiner, des hauteurs qui avoisinent Paris , la position des Nordmans , et choisir un endroit où ses propres troupes pussent convenablement camper. Mais tout à coup son cheval tomba dans une fosse recouverte de gazon , comme les Danois en avaient fait beaucoup. Aussitôt un grand nombre de Nordmans sortis d'une embuscade se jetèrent sur le général ainsi renversé, et le duc Heinrich reçut de leurs mains une mort indigne. Les Nordmans poussèrent do grands cris do joie, parce qu'ils avaient tiré vengeance du meurtre du prince Godcfrid , quo le duc Heinrich avait précipité dans la tombe ; cependant ils rendirent le cadavre de leur ennemi tné au comte Kaguer , qui avait fait partie de la suite du duc. Et lorsque Hagncr apporta ce cadavre a Karl le tiros, l'empereur fut saisi d'une douleur profonde. Dans le lait , il avait perdu le seul homme qui lui eût montré une fidélité véritable et un dévoumeat sincère , et qui n'avait pas fait ses guerres sans quelques succès.

L'empereur toutefois se mit en mouvement et marcha sur Paris, mais seulement, à ce qu'il semble, pour ne pas rétrograder si près du but, et nullement pour faire quelque chose en faveur des Français qui , à l'exception d'Odo , ne faisaient rien pour eux-mêmes. A son arrivée, il contraignit les Nordmans & quitter la rive droite de la Seine et à se retirer sur la rive gauche. Puis il proposa la paix à Sigcfrid , chef des Nordmans. Sigcfrid ne repoussa pas ces offres. Des ambassadeurs allèrent d'un côté à l'autre; enfin on conclut un accommodement en vertu duquel les Nordmans devaient quitter les environs de Paris moyennant une rançon

pour oette ville , et avoir ensuite la liberté d'épuiser par leurs pillages, pendant tout l'hiver, les pays situés au sud de la Seine et la Bourgogne. Ce traité, dont on a tant parlé et qui a été tant blâmé , n'était certainement pas honorable pour un prince qui portait le titre d'empereur, et se vantait d'être roi du Teutachland , d'Italie et de France ; mais pour rester juste envers l'infortuné prince qui conclut cet accommodement, il ne faut pas oublier que s'il y a à répondre ici à une accusation, cette accusation retombe probablement en majeure partie sur les vassaux, et non sur l'empereur. Karl ne fut jamais un héros ; mais l'histoire ne nous le montre pas non plus comme un lâche. U était depuis longtemps infirme ; maintenant il était faible et malade. Ses serviteurs et ses fidèles , sans la connaissance , le conseil et l'assentiment desquels il n'a probablement pas conclu ce traité , auraient dù agir à sa place. Puisqu'ils ne le firent pas, cela prouve que cet acte ne fut pas son œuvre , mais colle des circonstances et des relations sociales ébranlées dans leur base. Et ces relations expliquent suffisamment ce qui se passa. Depuis deux siècles déjà, comme noys l'avons remarqué à plusieurs reprises , une antipathie nationale s'était élevée entre les Teutschs et les Français. Chaque peuple demandait son prince à lui ; et un homme énergique comme Karl le Grand avait seul pu étouffer ces prétentions. Maintenant la marche des choses avait placé karl le Crus à la tôte des deux ]>euples , au contentement d'un petit nombre de Teutchs, au mécontentement de la plupart des Français. Beaucoup de vassaux teutchs n'avaient point paru à l'expédition de l'empereur vers Paris ; l'inondation fournissait un excellent prétexte. Quant aux vassaux de France , il parait qu'il n'en vint aucun de ceux dont les terres ne se trouvaient pas sur le chemin suivi par l'empereur. Il régnait aussi une anxiété générale. L'homme qui portait tontes les couronnes des royaumes {carolingiens était le dernier de sa race , et il se trouvait dam un tel état, que d'un jour à l'autre il pouvait quitter la vie. Aussi tous les princes et seigneurs, ecclésiastiques et laïques „ cherchaient à se préparer , chacun dans son cercle , an changement qui aUatt s'opérer dans les relar tions. Enfin t'hivec approchait -r Paris était épuisé ; les environs étaient un désert. Dans de

uv. un,

et d'Italie , venus à Paris avec l'empereur , devaient-ils rester loin de leur patrie , supporter des dangers do toute espèce, les privations, la faim , la misère, pour chasser les Normands de la France, et protéger la Neustrie, la Bourgogne et l'Aquitaine contre des cnuemis qui ne voyaient pas une épée se tirer contre eux dans ce pnjsP 11 est facile de concevoir comment ces hommes purent croire que le vaillant comte Odo et la fidèle ville de Paris méritaient seuls une récompense ; mais qu'il fallait un fléau au reste des Français. L'ompcreur investit le comte Odo des domaines de son père Rothbert (5) , et protégea Paris par son traité avoc les Danois. 11 laissa les autres provinces de France en proio aux ftordmans , afin que les seigneurs qui les possédaient fussent forcés par la nécessité à se lever pour leur propre défense. Quant à lui , renonçant complètement à la France, il revint on toute hâte dans le Teutschland, et peudaut sa retraite, Sigofiid, le prince des Nordmans, lui montra dans les flammes des villes et des villages qu'il brûlait derrière lui et sur ses bancs, le fléau qu'il brandissait sur les Français.

Mais tandis que Karl , le malheureux emporcor, perdait ainsi presque une année en Italie et en France , il s'était préparé en Italie et dans le Teutschland do grandes choses qui vinrent bientôt a maturité , privèrent du trône ot do la vie le dernier rejeton de la race légitime de karl le Grand , et séparèrent à jamais le Teutschland et la France. L'insuffisance des documents qui restent de cette époque ne permet pas de découvrir la véritable connexion de ces intrigues et la véritable marebo des choses; et beaucoup d'hommes, qui se sont livrés a des œuvres de ténèbres , ont mis nno haute importance 4 couvrir ces œuvres de ténèbres éternelles. Les grands seigneurs des trois royaumes du Teutschland , de France, d'Italie , dignitaires et vas- Max, avaient perdu l'habitude de l'obéissance, et s'étaient fait depuis longtemps un jeu des serments et de la fidélité. Karl , par ses infirmités et sa faiblesse , avait perdu tout pouvoir «or eux. Chacun faisait ce qu'il voulait; et si quelqu'un d'entre eux redoutait encore quelque chose, oe n'était pas 1 autorité de l'empereur et roi , mais seulement la jalousie de ceux qui étaient ses égaux. Or , dans l'état de santé oii se trouvait Karl la Gros , sa mort pouvait arriver d'un jour a l'autre , et les derniers événements avaient prouvé de la manière la plus claire que

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l'empire do Karl le Grand était disloqué, et que jamais il ne pourrait être de nouveau réuni sous un seul chef. Aussi chacun crut devoir songer a sa propre maison , et empiéter autant qu'il pourrait s'y hasarder , en présence de ]a jalousie d'autrui. Ces tendances et ces efforts se croisaient en tous sons ; une multitude d'actes eurent lieu : ceux-là seuls atteignirent leur but, qui mirent hardiment la main à la trame ourdie autour du malheureux empereur, et qui consolidèrent encore pendant sa vie ce que sa mort semblait pouvoir aisément mettre en danger. Voici ce qui semble résulter des indications confuses consignées par les auteurs d'annales de cette époque , et ce qui s'accorde seul avec la nature des relations dans ce siècle.

Comme nous l'avous dit plus haut, l'ompcreur Karl le Gros avait conçu la pensée de faire passer ses couronnes à son fils, le bâtard Bernhar d , par l'autorité pontificale et par la puissance de l'Église. U paraît que , par jalousie de fommo , l'épouse do Karl , l'impératrice Hicharda, travailla contre ce projet. Karl, on offot, soit par répugnance personnelle, soit par infirmité physiquo , soit par erreur religicnso , n'avait jamais vécu conjugalement avec cette princesse, et ce qui pouvait affliger celle-ci, c'est que n'ayant eu elle-même aucun enfant, elle devait voir un roi ou un empereur dans le bâtard de son mari, quoique du reste Karl l'eùtconstamment honorée ot traitée comme son épouse. Pourtant l'ompcreur avait gagné le pape Adrien 111 n ses désirs ; mais la mort inattendue de co pape avait détruit tout a coup , et au grand chagrin de Karl , ce plan au moment où il était arrivé à sa maturité. Il parait toute* fois que Karl était revenu à ce projet. Pendant son dernier séjour en Italie , au printemps de l'année 886, U avait envoyé l'archichancelicr de son empire, l'évêque Uutward de Werceil , à Rome, auprès d'Etienne V,sans aucun doute avec la mission secrète de déterminer ce pontife à accomplir ce que la mort avait empêché le papo Adrien do terminer. Uutward no s'était pas acquitté do eette mission d'uno manière conforme aux désirs de l'empereur, soit que le pape hésitât à entrer dans les vues de Karl ? soit que les vues de l'empereur lui répugnassent à lui-même. D'autre part , Uutward , profitant de l'absence de l'empereur , avait travaillé pour lui-même. Réfléchissant à la révolution qui allait se faire, il avait empiété partout où il

en avait trouvé l'occasion, et n'avait respecté ni le sacré ni le profane pour agrandir sa famille , et lui laisser dans cette grandeur même un monument de la puissance qu'il avait exercée dans l'empire. Dans ces efforts , il s'était engagé, ; on ne sait comment, dans des querelles dangereuses avec Rerngar, marquis de Frioul, qui , en sa qualité de petit-fils de l'empereur Ludvvig le Pieux , croyait qu'une couronne n'était pas un but trop élevé pour lui. Berngar avait marché avec des troupes sur Vcrceil et av ait tiré vengeance de ce prêtre orgueilleux. Mais , dans l'inquiétude que lui inspirait un tel ennemi , l'évêquc s'était adressé à Arnolf , duc de Carinthic,qui était voisin de Berngar, et duquel il pouvait , pour cette raison même , attendre les secours les plus prompts et les plus faciles. H révéla peut-être au duc Arnolf toutes les relations , les projets et les tendances qui lui étaient connus comme archichancelicr de l'empereur et son confident. Il parait qu'il fut ainsi convenu entre Arnolf et Liutvvard qu'ils travailleraient en commun a assurer à lui, Arnolf, la couronne teutsche. 11 se peut que tous deux, Liutvvard et Arnolf, se soient attaché d'abord des individus , hommes cl femmes, mais qu'ensuite , tantôt par des motifs raisonnés, tantôt par des promesses formelles et des menaces équivoques, enfin, par des artifices de toute nature, ils aient cherché à gagner les principaux officiers et les vassaux les plus éminents parmi tous les peuples teutsclis ; et , dans l'état des choses , il ne pouvait leur être difficile d'eu traîner beaucoup de ces hommes dans leur parti , puisque assurément chacun tenait à amener le plus tôt possible le vaisseau de sa fortune dans un port qui promit de la sécurité contre la tempête qui menaçait d'éclater.

C'est en hiver, au milieu de ces intrigues, que l'empereur revint de France en Alsace. Là il tomba dangereusement malade , moins peutêtre de ses occupations continuelles, que de chagrin et de douleur; car il souffrait d'horribles maux de tête. Ce qui semble l'avoir affecté le plus vivement , c'est le mauvais succès des plans qu'il avait formés pour son fils. Il rejeta la faute de cet échec sur l'évêquc Liutvvard, qui jusqu'alors avait élé son ami et son confident. Et comme il connaissait les dispositions de sa femme envers son fils , qui n'était pas le fils de celle-ci ; comme l'impératrice Kiçharda ne put peut-être pas dissimuler

sa joie secrète , et comme sans doute il avai observé une grande confiance entre sa femm< et l'évêquc , la peuséc s'éleva dans son espril qu'entre ces deux personnes une convention i avait été faite contre lui et son fils; que Liutvvard avait servi la passion de l'impératrice et agi contre ses désirs. Cette pensée le conduisit à un nouveau soupçon , que quelque serviteur perfide avait peut-être jeté dans son àme , et que l'empereur avait adopté d'autant plus facilement qu'il ne pouvait mieux expliquer la trahison de l'évèque , le soupçon que celui-ci vivait avec son épouse dans une intimité criminelle. Mais en même temps il se peut qu'il apprit peu à peu que le duc Arnolf était en relation avec Liutvvard ; et le but de cette union ne pouvait être une énigme.

Après les fêtes de Pâques de l'an 887 , l'empereur, plein d'inquiétudes, de méfiances et de soupçons , tint une diète à Wiblingen sur le Danube. On ne sait pas qui fut appelé à cette diète , qui y parut , ni ce que Ton y discuta. Dans ce même lieu , le marquis Berngar vint auprès de lui pour se justifier des violences dont il s'était rendu coupable envers Liutvvard; et il obtint sans peine le pardon de l'empereur. Cet événement rendit peut-être manifeste le mécontentement de Karl contre l'évèque. Et à peine ce mécontentement eut-il paru au grand jour , que les plus grandes accusations contre l'évèque Liutvvard furent portées >ux oreilles de l'empereur. Berngar commença peut-être , et sa voix fut appuyée par celle d'un grand nombre d'hommes, même parmi les Allemand , dans lesquels l'empereur avait la plus grande confiance , parce qu'il les connaissait depuis plus longtemps. On reprocha à l'évèque les plus grandes violences , l'orgueil , la fausseté et l'avarice. Il fut même réprimandé pour des hérésies théologiques , parce qu'il avait des idées erronées sur la double nature du Sauveur du monde ; idées inconciliables avec la doctrine de l'Église , et pernicieuses eu elles-mêmes. Ces plaintes et ces accusations, élevées par des ecclésiastiques et par des laïques , durent faire croire à l'empereur que son orgueilleux archichancelicr était aussi odieux aux grands et aux petits qu'à lui-même. Dans cette pensée , il prit la résolution de destituer cet homme détesté de tous ses honneurs publics. Mais cette vengeance ne satisfit pas les ennemis de Liutvvard; ils voulurent le dépouiller aussi de ses dignités ecclésiastiques ;

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