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CHAPITRE

L'EMPIRE KAROMNCIEN DIVISE ENTRE LOTHAR, LLDWIG ET KARL, JUSQU'AU TRAITÉ DE MERSKN.

De l'an M& à l'on tel.

Dès l'an 845 , de si grands malheurs fondirent sur chacun des trois royaumes, que chacun des trois rois eut un fardeau assez lourd à supporter dans sa propre nécessité. I^es Nordmans firent des attaques plus redoutables, et sur une étendue plus grande que jamais. On est amené malgré soi à conjecturer qu'ils eurent connaissance de la nouvelle alliance conclue entre les rois , et qu'ils voulurent la rompre aussitôt , pour ramener les bouleversements, qui seuls rendaient leurs brigandages possibles ; et cette conjecture n'est pas tout à fait sans fondement. Les Nordmans s'étaient rendus maîtres de plusieurs Iles sur les côtes françaises , de la Seine à la Garonne ; ils y avaient construit des fortifications pour y mettre leur butin en sûreté et y trouver uu refuge en cas de besoin. Du

sein de ces lies , Us entretenaient des intelligences avec le continent ; il n'est pas sans vraisemblance que quelques-uns d'entre eux parcoururent les terres, à la faveur d'un déguisement , en partie pour épier les occasions favorables à de nouvelles entreprises, en partie pour jeter la confusion dans les esprits ou pour les gagner. Du moins, les écrivains qui parlent de cette époque expriment à plusieurs reprises le soupçon que des princes ou des seigneurs des royaumes qui s'étaient formés de l'empire des Franks furent gagnés par les Nordmans à prix d'argent, soit pour prendre part à leurs pirateries , soit pour les faciliter et les favoriser. Et , à ce qu'il semble , un des chefs les plus actifs des Nordmans était resté, cet hiver , sur les côtes françaises : c'était Hasting, dont le nom seul excitait l'horreur et l'effroi , qui avait à peine un égal en ruse , en cruauté , en bravoure aventureuse (1) , et qui , en môme temps , était si familier avec la langue et les mœurs des Franks , que l'on a cru qu'il appartenait à ce peuple. Les résolutions des rois franks ne pouvaient rester cachées à cet homme ni à ses compagnons ; par eux , les peuples du Danemark purent être informés sans peine qu'il fallait des efforts extraordinaires. En tous cas, les Nordmans parurent avec des forces plus formidables que jamais.

En effet , après un hiver terrible , le printemps était à peine arrivé , qu'un nombreux essaim d'aventuriers du Nord remonta la Seine sur cent vingt navires, et se dirigea sur Paris ; une autre flotte , plus considérable encore , dit-on , entra dans l'Elbe pour surprendre Hambourg. La première de ces expéditions avait pour chef le duc ou roi Ragnar ; l'autre fut, dit-on , envoyée par Horik , roi des Danois. Les auteurs des chroniques de cette époque exposent les faits isolément ; mais il est hors de doute que les deux entreprises se rapportaient l'une à l'autre, et que, bien qu'elles n'eussent pas un seul chef, elles avaient du moins la même direction , le même principe et le même but. Vraisemblablement l'entreprise sur Paris était l'affaire principale ; mais , par l'expédition tentée sur l'Elbe , on voulait ne pas seulement empêcher Ludwig , le roi des Teutschs , de marcher au secours de son frère Karl ; on espérait de plus inquiéter doublement l'empereur Lothar , et le réduire ainsi à l'inaction. Et ce but fui complètement atteint.

La bande qui remonta la Seine commit des pillages et des brigandages continuels sur les deux bords de ce fleuve. C'est ainsi qu'elle arriva devant Paris , dont elle s'empara le jour de la Pentecôte , à l'exception peut-être de l'Ile de la Seine, où Pévôché avait été fondé. Le roi Karl était accouru , il est vrai ; mais son armée n'était ni nombreuse ni disposée au combat. Il occupa Saint-Denis , et de là , d'après le conseil et la volonté de ses fidèles, il acheta la retraite des Nordmans , au prix de sept mille livres d'argent. Ceux-ci conservèrent de plus tout le butin qu'ils avaient rassemblé par leurs pillages ; et , avec ces richesses , ils remontèrent vers la mer avec ironie et mépris , et en commettant de nouvelles cruautés. Les grands seigneurs du royaume de Karl le Chauve étaient si dégénérés et si abrutis , qu'ils semblent n'avoir nullementrougi de tant d'ignominie ; quant au peuple de France , il fut au loin rempli de crainte, de douleur et de désespoir , d'autant plus qu'à la même époque les bords de la Garonne furent visites par d'autres essaims de Nordmans. Quant aux ecclésiastiques, ils ne trouvèrent d'autres moyens de relever les esprits abattus , ou du moins de les tranquilliser jusqu'à un certain point, que de leur raconter de grands miracles accomplis par les saints dont les églises ou les couvents avaient été pillés ou souillés par les Nordmans , ou la fin misérable et cruelle qui avait frappé les Nordmans à cause do leur impiété et de leur crime.

L'autre bande de Nordmans qui avait entrepris l'expédition en remontant l'Elbe , arriva sans obstacle jusqu'à Hambourg. Cette ville fut attaquée si soudainement , que les habitants des campagnes ne purent venir à son secours. D'ailleurs , le gouverneur de ce pays , le comte Bernar , était absent. La plus grande confusion se manifesta en conséquence. Le vénérable archevêque Anscharius essaya , il est vrai , de concert avec les habitants, de se défendre jusqu'à l'arrivée des secours que l'on était en droit d'attendre ; mais il reconnut bientôt que ses efforts étaient inutiles. U ne lui resta d'autre ressource que de veiller à ce que les objets sacrés de son église fussent sauvés , autant que cela se pourrait. Il s'enfiùt donc avec ceux qui l'aidaient dans sa mission sainte , tous chargés de ces objets sacrés. Après sou

départ , lès malheureux habitants cherchèrent aussitôt à s'échapper de côté et d'autre; mais beaucoup d'entre eux furent faits prisonniers par les païens , beaucoup perdirent la vie. Hambourg fut livrée au pillage pendant trentesix heures ; l'église et le cloître qui y touchaient devinrent la proie des flammes; la bibliothèque elle-même, dont le pieux empereur Ludwig avait fait présent au vénérable archevêque Anscbarius , fut détruite par le feu. Après tant de cruautés, les païens quittèrent la ville de Hambourg, et s'empressèrent de retourner chez eux avec leur butin , parce qu'ils avaient atteint le but qu'ils s'étaient proposé. Les auteurs des chroniques font , il est vrai , mention d'une bataille livrée par les Saxons aux Nordmans, et qui força ces derniers à la retraite (2). Mais, lors même qu'il serait vrai que les Nordmans eussent redouté les armes des Saxons , et que, par cette raison, ils eussent abrégé leur séjour sur les bords de l'Elbe , il n'est pas vraisemblable qu'ils aient attendu une attaque ; il ne l'est pas non plus que les Saxons aient pu se réunir assez têt pour entreprendre cette attaque. Ce qui, du reste, témoigne fortement des maux soufferts par Hambourg, et de la grande terreur que les Nordmans avaient répandue, c'est cette circonstance que le pieux missionnaire Anscharius n'osa fias rétablir il Hambourg sa résidence archiépiscopale ; mais qu'il essaya de placer son siège à Brème , et qu'il u'eut pas de repos jusqu'à ce que , quatre ans après , il eût réussi dans cette tentative.

Mais l'entreprise des Nordmans lit naître, ou favorisa du moins d'autres événements qui augmentèrent ou prolongèrent les calamités. Karl le Chauve , pénétré de sa faiblesse ou de sa honte , crut devoir désormais montrer aussi de la coudescendance pour son neveu Pippin ; il lui abandonna toute l'Aquitaine : il se fit , il est vrai , a ce qu'on assure , prêter par Pippin le serment de fidélité , mais, en réalité, Pippin fut roi d'Aquitaine , comme Karl resta roi des pays situés au nord de la Loire. Les pays des deux rois furent dans le même temps tourmentés par une cruelle famine ; et la souffrance fut partout si grande, que de nombreuses bandes de loups se montrèrent avec audace et attaquèrent avec rage les hommes et les animaux. D'autre part, l'ancien esprit de résistance continuait à se montrer chez les Bretons : la condescendance de Karl envers Pippin n'était pas propre à les

décourager. Lue expédition , que Karl entreprit contre eux, n'eut aucun résultat ; il fut repoussé avec une grande perte par le duc Nomeuoius ; et, l'année suivante seulement, il réussit à contraindre ce peuple récalcitrant à une reconnaissance équivoque de sou autorité.

D'un autre côté, dans le royaume de Ijolhar , les vassaux des pays compris entre le Rhôue , les Alpes et la mer, ayant à leur tête le comte Fulcrad , se soulevèrent contre l'empereur ; et celui-ci ne parvint que par les plus grands efforts a rétablir son autorité. A peiuc y eut-il réussi, que l'année suivante , en 840, les Nordmans firent une descente sur les côtes septentrionales de son royaume , et commirent à leur manière de formidables ravages. Ce danger passa également ; mais l'Italie fut le théâtre d« nouveaux malheurs dont il était impossible de calculer les suites.

Dès l'année précédente, les Sarrasins, qui , tout aussi bien que les Nordmans , connaissaient la faiblesse de l'empire des Franks, avaient paru par mer en troupes plus nombreuses sur les côtes d'Italie; mais ils avaient été courageusement combattus par le vaillant duc Sergius de Naples. Toutefois, au mois d'août de cette année, ils revinrent avec des forces plus considérables. Us débarquèrent dans le voisinage do Komc. La pauvreté des documents que nous possédons, ne nous permet pas de décider s'ils pénétrèrent dans la ville éternelle elle-même , et s'ils la souillèrent d'atrocités de toute espèce; mais il est certain qu'ils s'emparèrent de l'église de Saint-Pierre sur le Vatican , qu'ils dépouillèrent cette église de toutes ses richesses et de tous ses ornements , et qu'ils enlevèrent même l'autel , qui , selon la croyance commune , était placé sur le tombeau même du prince des apôtres. Le jeune roi Ludwig, (ils de Lothar , qui avait fixé sa résidence à Pavie , accourut, il est vrai, à Rome, a la nouvelle de ces horreurs, ou du moins il envoya une armée au secours de cette malheureuse ville. Mais, à l'arrivée de ces troupes, les Sarrasins avaient déjà quitté Borne pour mettre leur butin en sûreté ; et lorsque cette armée les poursuivit, elle essuya une défaite, prit la fuite, et revint vers Rome. Quant aux Sarrasins, ils restèrent maîtres de l'Italie inférieure.

Il semble enfin que, tandis que les Nordmans surprenaient Hambourg, Ludwig, roi

HISTOIRE Dl PEUPLE ALLEMAND.

des Teutschs , continuait l'ancienne lutte contre les peuples slaves, sur les frontières du Teutschland méridional. En effet, il est fait mention que quatorze chefs des Bohèmes se convertirent, vers cette époque, au christianisme avec leurs sujets, et furent baptisés par ses ordres. Mais l'apparition des Nordmans sur l'Elbe, et les ravages que ces pirates exercèrent, nonseulement à Hambourg, mais aussi sur les deux rives de ce fleuve et sur les cotes de la mer , le décidèrent vraisemblablement à surmonter ses vieilles répugnances, et à se rendre en Saxe pour être aussitôt prêt à la défense contre toute nouvelle attaque. Du moins, dans l'automne de cette année, il tint à Paderborn, lieu qui réveillait de grands souvenirs, une diète générale, vraisemblablement parce qu'un grand nombre de vassaux se trouvaient réunisautourde lui. Sans doute , aucun des actes de cette diète n'est venu à notre connaissance ; pourtant on assure qu'il y reçut non-seulement des députés de ses frères , mais aussi des ambassadeurs des Nordmans , des Slaves et des Bulgares.

Au printemps de l'année suivante , 846 , il eut une entrevue avec son frère Karl (3). Entre Lotharct Karl continuaient à subsister , malgré des réconciliations réitérées , les anciennes répugnances ; Lothar en particulier nourrissait le plus vif ressentiment contre un frère qu'il avait persécuté dès son enfance , et qu'à la fin pourtant il avait été forcé de reconnaître pour son égal : dans cette disposition , il voyait l'intention de le blesser dans tout ce que Karl faisait ou n'empêchait pas. En particulier, il avait à cœur le sort de l'archevêque Ebo , qui avait été victime de son dévoùmcnt pour lui , et qui ne cessait pas de désirer l'archevêché de Reims. Lothar désirait que Karl lui rendit ce siège ; mais Karl, voyant la haine qui pesait encore sur Ebo, sur ce prélat que le pape Scrgius II n'avait pas même traité en prêtre , ne pouvait se rendre à ces vœux. Le savant et zélé Hincmar, qui a rendu son nom si célèbre , obtint donc l'archevêché de Reims ; et Hincmar éclata aussitôt d'une manière terrible contre tout ce qu'Ebo avait fait ou entrepris. Par là, la passion de Lothar contre Karl prit une nouvelle force. Et maintenant il arriva qu'un des vassaux de Karl , Gisalbert, enleva une fille de l'empereur lothar, et s'enfuit avec elle en Aquitaine, où il en (it sa femme. Aussitôt Lothar , dans sa colère , conçut la peuséc que son frère Karl avait

excité, ou du moins favorisé cette offense; et il tint d'autant plus fermement à cette pensée, que Karl ne livra point le coupable , bien que réellement , à ce qu'il semble , il fût hors d'état de le livrer. Mais Ludwig, reconnaissant combien , dans les circonstances actuelles , en face de tant d'ennemis étrangers, téméraires et barbares, une guerre intérieure serait dangereuse , crut devoir éviter à tout prix l'explosion de la discorde entre ses frères ; aussi déterminât-il le roi Karl à déclarer publiquement et solennellement qu'il était complètement étranger à la coupable entreprise de Gisalbert. Puis, avec cette déclaration , Ludwig , roi des Teutschs, se rendit auprès de l'empereur Lothar. Maiscclui-ci rejeta toute réconciliation, moins , à ce qu'il semble , parce qu'il croyait à la culpabilité de Karl, que parce qu'il pensait avoir trouvé une occasion favorable à l'exécution de desseins précédemment déjoués.

Ludwig, toutefois, ne renonça pas àson œuvre de conciliation. A son retour , au mois d'août , il fit une expédition contre les Slaves-Moraves , au delà de la Bohême. 11 força ce peuple à reconnaître sasuzeraineté, et luiimposaunduc(4). Mais pendant qu'il s'était éloigné à une telle distance du Teutschland , les Bohèmes se soulevèrent sur ses derrières. 11 chercha promptement à revenir dans sa patrie ; et il y réussit , mais non sans de grandes difficultés et sans de fortes pertes. La Bohême fut donc de nouveau perdue; et , précisément pour cette raison , l'on ne pouvait nullement compter sur les Moraves et sur leur duc. Il se peut alors que Ludwig, comme en môme temps les relations de l'Église étaient troublées de plus d'une manière , ait jugé d'autant plus nécessaire le maintien de la paix entre lui et ses frères. Il continua donc , durant les années suivantes , ses efforts pour rétablir la concorde fraternelle ; et les événements de cette époque étaient assurément de nature à le ramener toujours à cette œuvre.

En effet , les royaumes de Lothar et de Karl souffraient continuellement des mêmes maux qui les avaient ébranlés jusqu'alors. Les deux royaumes avaient toujours les mêmes ennemis au dedans et an dehors ; les Normands et les Sarrasins continuaient leursattaques, et toujours avec le même succès. Les premiers inquiétaient de la même manière les deux rois et leurs peuples ; les seconds troublaient sans cesse l'Italie ,

et pénétraient par les Pyrénées toujours plus I ayant dans la Gaule , étendant successivement leurs dévastations jusque sur les bords du Rhône. On vit venir même des pirates grecs , qui sur les côtes de la Méditerranée firent subir aux Franks des malheurs et de la honte. La faiblesse des royaumes se faisait sentir de plus en plus ; et , bien qu'il soit question de temps à autre de victoires remportées par les Franks , il n'est pas douteux qu'ils furent habituellement forcés d'acheter quelque repos pour mettre jusqu'à un certain point des bornes aux révoltes et aux querelles des vassaux. Bien plus , il ne resta bientôt plus aux rois d'autre ressource que d'admettre des capitaines nordmans au nombre de leurs vassaux , dans l'espoir d'arriver à se défendre par des Nordmans contre les Nordmans. Karl , tout en prenant de plus en plus l'avantage sur son neveu Pippin , se vit forcé , l'an 850, de faire un accommodement avec une bande nordmanne, commandée par un capitaine que les écrivains appellent Godafrid , et de leur céder pour demeures une certaine étendue de côtes , quoique Lothar lui eût envoyé des secours. Dans la même année , Lothar fut contraint de se soumettre à la même honte. Le Nordman Rorick, frère d'Hériold , avait obtenu en fief, de Ludwig le Pieux , Dorestadt , sur le Bas-Rhin , lieu depuis longtemps célèbre par son commerce, dans le même temps où l'Ile de Walchern fut accordée à Hériold. Après la mort de Ludwig , il avait été soupçonné de trahison par Lothar , et avait perdu son fief. Echappé de prison , il s'était rendu auprès de Ludwig, roi desTcutschs, duquel il avait obtenu un établissement en Saxe, non loin des frontières des Danois. Il y résidait depuis quelques années. Mais il était poussé par l'ancien esprit de pillage et d'aventures, par le désir de tirer vengeance de l'injustice avec laquelle il se croyait traité par Lothar; aussi réunit-il , parmi ses anciens compatriotes , un certain nombre de vaillants jeunes gens , avec lesquels il recommença l'œuvre de brigandage qui avait rempli ses premières années. 11 pilla les côtes septentrionales du royaume de l'empereur Lothar , remonta ensuite le Rhin avec sa flotte , s'empara de Dorestadt , qu'il ne connaissait que trop , et se rétablit dans ses anciennes possessions. L'empereur Lothar, hors d'état de chasser cet insolent ennemi, se vit forcé de lui laisser ce qu'il avait conquis , avec l'assentiment de ses conseillers. Lothar lui im-

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