‹ Histoire d'AllemagneChapitre 25 sur 100 · V. XIV · texte numérisé non relu

V. XIV

dans « et intervalle , et de plus grandes s'y préparaient ; car AVulo n'avait pas perdu de temps pour proliter des avantages qu'il avait remjiortés sur Rcrngar, son ennemi. I>ès le com- ' mencement de l'année 8ÎH , il s'était rendu à ; Rome, auprès du pape Etienne V, son ami et son père, et le 21 février ce pontife l'avait décoré de la ronronne impériale. Au couronnement, le pére et le fils avaient, sans aucun doute, rattaché dévastes projets, qui se trahirent parce que Wido appela son couronnement le rétablissement de l'empire frank. Kt, dans le fait , comment Wido, entouré de guerriers de France et de l^otharingie , aurait-il pu j oublier la Lotharingie et la France? Comment \ n 'aurait-il pas espéré que ces pays si profondément bouleversés , qui , menacés par des ennemis extérieurs , ne paraissaient pas savoir à quel roi ils devaient se rattacher, tomberaient un jour entre ses mains ? Si la première tentative d'enter la couronne impériale sur une couronne transalpine avait échoué, on réussirait peutêtre à joindre à la couronne impériale un royaume , plusieurs royaumes même , tout l'empire des Franck*. Car de grandes prétentions se rattachaient au titre d'empereur ; Xïido pouvait compter sur un grand nombre d'hommes influents , ambitieux , remuants; Rudolf, le roi de la haute Bourgogne, qui pouvait lui ouvrir les Alpes , avait les mêmes ennemis que lui ; et le secours du chef de l'Église pouvait d'autaut moins lui manquer, que, d'après les relations dn siège apostolique, le saint-père devait tenir davantage à rejeter le nouvel empereur le plus loin possible de Rome , au delà des Alpes. Et certes l'on devait attendre beaucoup de l'acti- j vite d'un pape qui osait exprimer publiquement I le principe que toutes les prescriptions , tous les \ ordres de l'Église romaine devaient être main- j tenns à toujours comme inviolables. Dans le cours de cette année , les projets de l'empereur avaient , il est vrai , éprouve un échee par la mort inattendue du pape Etienne V ; mais Formose , évêque de Porto , qui était monté sur le saint-siège , avait un si grand parti contre lui , : que l'on ne pouvait pas encore prévoir la tour- » mire que les affaires prendraient en Italie , et , an pouvoir de qui tomberait le saint-siége. I *inolf avait donc assurément de justes motifs i île désirer entreprendre une expédition au delà ! des Alpes pour abattre la puissance de Wido et déjouer pour toujours ses plans audacieux.

CHAI». II. î>">

Mais cotte expédition était impossible. Dis le mois de février H92 , des bandes de Mordmnns s'avancèrent de nouveau à travers la Lotharingie pour venger la honte de Louvain {i\ Elles arrivèrent jusqu'à Bonn sur le Rhin et jusqu'à l'abbaye de l'rum , remplissant Unit , selon leur habitude , de pillage et de meurtres. I ne armée qui marcha contre eux n'eut aucun succès : car là seulement où se trouvait le roi, se trouvait la victoire. Arnolf toutefois n'eut pas besoin de se tourner contre eux. Ils retournèrent , chargés de butin, vers les cotes de la mer, quittèrent même ces côtes, par la terreur sans doute que leur inspirait le nom du vainqueur de Louvain , et reprirent leur chemin vers les pays du Nord , d'où ils étaient venus.

Et pourtant le roi des Tcutschs n'aurait peutêtre que difficilement réussi à préparer une nouvelle campagne contre eux, même sous son propre commandement. Car un autre ennemi l'attirait d'un autre cêté, l'éloignant delà Lotharingie comme de l'Italie. C'était Zuentibald , duc ou roi des Moravcs et des Bohèmes, avec qui avaient échoué et échouaient encore toutes les négociations. \aî vieux ressentiment contre les Tcutschs , que Zuentibald avait si longtemps renfermé dans son cœur , et qui ne l'avait jamais quitté, pouvait éclater, à ce qu'il croyait, maintenant qu'ArnoIf avait été assez insensé pour lui livrer les moyens dont il pensait avoir besoin pour la résistance et pour assurer la liberté deson peuple. Vraisemblablement il aurait éclaté dans le moment même où Arnolf s'était mis en marche pour tirer vengeance des Nordmans, s'il n'avait voulu profiter de ce temps pour mettre au loin le monde des peuples slaves en mouvement contre les Tcutschs , cette race odieuse. Mais il était aveuglé , ce prince slave , par sa juste colère et son fol orgueil. C'était sans doute en lui un louable et bon sentiment de mettre au dessus de tout la cause de son peuple , et personne ne lui fera un reproche d'avoir cherché à enflammer par tous les moyens les esprits de son peuple pour le maintien de sa nationalité et de son indépendance. On lui pardonnera même facilement de n'avoir pas hésité dans le choix des moyens contre un peuple qui n'avait pas hésité non plus à joindre à la force des armes la ruse , l'intrigue et des artifices de toute nature. Rien plus, on ne saurait s'irriter de la persévérance avec laquelle il

garda la plus grande méfiance contre les Teutschs, quelque ardeur qu'Arnolf mit, à cette époque , à rechercher son amitié ; car Arnolf poursuivait d'antres projets , et personne ne garantissait qu'après leur accomplissement il resterait le même h l'égard des Moraves et des Bohèmes; en tout cas, Vrnolf n'était qu'un individu , comme Zuentibald lui-même , qui pouvait mourir d'un jour à l'autre. Mais le roi des Moraves tomba avec son peuple dans la même faute où les peuples teutschs étaient tombés cinq siècles auparavant. Provoqués depuis des siècles par des guerres , des souffrances et de mauvais traitements, ces peuples, poussés par de sauvages passions , n'avaient tourné leurs regards et leurs épées que vers le Midi et l'Occident ; ils n'avaient pas jeté les yeux autour d'eux , ni observé ce qui se passait derrière eux. Ils étaient parvenus , à force de bravoure et de persévérance, ft renverser le monde civilisé ; mais, dans l'intervalle, le monde barbare s'était jeté sur leurs derrières, et il pesa ensuite lourdement sur eux pendant une longue suite de siècles. Absolument de même , Zuentibald , avec ses slaves, se tenait fermement tourné contre les Teutschs , mais il ne regardait pas autour de lui. Et cependant , vers cette époque , s'avançaient des régions orientales de grandes hordes d'une race formidable qui menacèrent de la mort et de la destruction tontes les nations et toutes les contrées de l'Europe , sans distinction , aussi loin qu'atteignirent leurs forces. Zuentibald , s'il avait pu s'entendre avec Arnolf , aurait été, autant que les hommes en peuvent juger , en état de rejeter ces étrangers dans les stoppes qui étaient leur patrie et d'où ils avaient pris leur sauvage essor , et pendant ce temps le roi des Teutschs aurait accompli ses projets au Sud et à l'Ouest. Mais , dans sa passion, il perdit l'instant favorable ; il laissa les contrées orientales sans surveillance ; il permit à ces barbares étrangers de pénétrer toujours plus avant ; il força Arnolf h les favoriser , à les encourager , à les attirer , et appela ainsi sur lui-même la destruction , sur une partie du peuple slave un durable esclavage, et sur les Teutschs des malheurs infinis.

Le noyau de ces hordes barbares était formé d'un peuple qui s'appelait lui-même Mayarok ou Magyares , mais auquel les nations européennes ont donné le nom de Hongrois (2). L'histoire antérieure de ce peuple est inconnue , ou plutôt il n'avait pas d'histoire avant son

arrivée en Europe. Trois siècles après cett' époque , on a attribué à la marche de ce peupl sur l'Europe un but déterminé , et , pnVisomcr4. pour celte raison , on a supposé que les Hongn* prirent pour l'avenir des mesures et établirent des institutions qui semblaient fort bien calculées pour atteindre ce but et former la bas? d'une vie civilisée. Il est toutefois extrêmement invraisemblable, et l'on pourrait même dire impossible, qu'ils aient eu les connaissant et les vues que font nécessairement supposer ce but et ces institutions, qui, dit-on, furent établies par la \ oie des traités. 11 est même pot croyable que , comme on l'a prétendu , il se soit conservé parmi les peuples de l'Asie centrale et méridionale un souvenir des entreprises des Huns et de l'empire d'Attila, et que les Magyares aient été déterminés par ce souvenir à marcher sur les traces des Huns pour rétablir l'empire d'Attila.

Mais le peuple des Hongrois n'entre pas même dans la lumière de l'histoire par son apparition en Europe. Lorsque la renommée de l'arrivée de ces hommes , de leur aspect , de lenr manière de combattre et de leur manière de vivre, se répandit dans le monde germanique , le souvenir des Huns reparut dans beaucoup d'esprits d'autant que ces Huns, grâce à leur lutte opiniâtre contre les Avares , ne s'étaient jamais effacés de la mémoire des nations teutsches. Des érudits , en examinant la direction dans laquelle les Hongrois s approchaient , se rappelèrent aussi ce qu'ils avaient lu dans les anciens écrivains au sujet de la Scytbie et des Scythes. Moins ils purent obtenir de renseignements certains sur l'origine , le caractère propre et la nationalité des Hongrois, plus ils furent disposés à se faire de ceux-ci une idée où se confondirent ces indications transmises sur les Scythes et les souvenirs qui restaient des Huns ; l'exactitude de cette idée fut d'autant moins révoquée en doute , que tous les fils des déserts et des steppes ont beaucoup de traits communs dans leurs mœurs et dans lenr nature, qui ne résultent pas de leur caractère national, mais qui sont produits par l'analogie de vie et de besoins; à un tel point que Uegino , abbé de Prum , dont nous avons déjà fait mention, n'hésite pas à rapporter aux Hongrois, sans plus ample examen, ce que Justin dit des Scythes. On ne peut donc faire que peu de fonds même sur les assertions des auteurs contemporains; et ce que nous savons

avec certitude, et ce que nous pouvons admettre avec le plus de vraisemblance, se réduit peut-être aux données suivantes :

Les Hongrois ou Magyares étaient un peuple asiatique , d'une origine douteuse , appartenant toutefois à la race d'où sont sortis les Turks (5). Ils étaient nomades , sans foyers et sans domicile lixe , et par là même ils manquaient des moyens nécessaires pour conserver et transmettre les souvenirs. Depuis quelques générations , ils faisaient paître leurs troupeaux au pied du mont Irai , sur les deux rives du Wolga , jusqu'au Don. Des événements inconnus, arrivés dans l'intérieur de l'Asie, forcèrent d'autres races nomades a pousser aussi leurs troupeaux dans ces pâturages , et à inquiéter les Hongrois dans les avantages qu'ils en tiraient. Par là, ceux-ci furent contraints à passer le Don pour se répandre dans les steppes verdoyantes, situées au nord de la mer Noire. Mais, dans ces contrées , les relations n'étaient plus ce qu'elles avaient été cinq siècles auparavant, lors de l'invasion des Huns. Au nord des vastes plaines qui bordent le lac Peipus , s'était formé l'empire des Russes , qui , dans le cours d'un siècle , s'était étendu au loin vers le Sud. La ville de Kiew était un appui et im rempart de cet état slave , où la mer Noire, la magnificence de ses rivages , et , au delà de ceux-ci , la perspective du monde civilisé , n'étaient plus inconnues. Les habitants des steppes, différents d'origine, furent aisément amenés à la soumission ; mais les murs de Kiew et les armes des Russes fermèrent aux Hongrois les régions septentrionales. Ils ne pouvaient pas non plus revenir sur leurs pas. Les Cuazares dominaient au sud ; de l'orient s'avançaient les Petschenègues et d'autres hordes. Les Hongrois furent poussés jusqu'aux Karpathes, et, franchissant ces montagnes , ils entrèrent dans le beau pays borné par elles et par le royal Danube, et auquel, dans la suite, ils donnèrent leur nom. Ils prirent sans résistance possession de la plus grande partie de cette contrée , dont la conquête arait coûté jadis à des peuples teutschs une lutte longue , terrible et sanglante : car les armes et la science militaire des Romains n'existaient plus; les villes et les châteaux qui avaient fait autrefois l'ornement et la défense de la Dacie étaient tombés en ruines et en poussière; les montagnes n'opposaient aucune résistance , et la plaine jusqu'à la Théiss était ouverte à cette race étrangère , qui désormais pouvait dominer

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à son gré sur les pauvres et soucieux habitants, en partie de race slave, en partie d'origine in certaine et diverse. Et à peine eurent-ils salin' le Danube, qu'ils furent appelés sur l'autre bonde ce fleuve à l'action et au combat par l'empereur byzantin Léon le Sage. Ils devaient porter secours à l'empire contre les Bulgares, qui le pressaient vivement; et ces bandes belliqueuses prouvèrent leur bravoure à l'empereur; elles firent un nom à leur duc Arpad , et contraignirent les Bulgares à la paix. Dés lors, leurs armes ne furent pas moins redoutées que leurs mœurs et leurs habitudes ; et cette terreur qui les précédait les encouragea à mépriser tout ce qui les entourait, à saisir tout ce qu'ils pouvaient atteindre , à piller tout ce qui leur était accessible. C'est ainsi qn'ils se placèrent en face des peuples européens en étrangers sauvages et audacieux : odieux par leurs mœurs et leurs usages , superbes et orgueilleux, braves et hardis dans l'attaque , sans pitié dans la victoire , sans honneur dans la défaite, insolents dans la guerre , arrogants dans la paix. Or , les Moraves étaient leurs voisins , et ils furent amenés chez eux par la Théiss.

Les choses étaient dans cet état, lorsque Arnolf , roi des Teutschs , mit tout en œuvre pour déterminer à une paix solide Zucntibald , roi des Moraves , sans pouvoir le gagner. Dans les premiers mois de l'an 802 , il se rendit en Bavière et dans la marche de Pannonic : car il avait invité Zucntibald à une conférence, espérant qu'il se relâcherait de ses prétentions. Mais il se trompait : Zuentibald ne vint pas, et rejeta toutes les offres du roi. D'un autre côté , Amolf s'entendit avec le duc Brazlan , qui régnait sur les rives de la Sau. Dans une entrevue avec ce prince au Hcngstfeld , ils convinrent de faire en commun une grande entreprise contre Zuentibald ; et afin qu'elle fût d'autant plus efficace , il fut résolu qu'une ambassade traverserait le territoire de Brazlan , en descendant la Sau , et se rendrait chez les Bulgares , afin de déterminer ceux-ci à ne pas amener aux Moraves le sel que le peuple était forcé de prendre chez eux. Comme les Bulgares étaient aussi maîtres des contrées situées sur les bords de la Théiss inférieure , sur la rive gauche du Danube; comme de ce côté ils avaient plusieurs points de contact avec les Hongrois ; comme, par conséquent, les ambassadeurs envoyés par Arnolf aux Bulgares vinrent dans le voisinage des Hongrois; comme bientôt après ,

lorsque les Teulsdis commencèrent la guerre eontre les Moraves, les Hongrois tournèrent aussi leurs armes eontre ceux-ci, en venant du Sud et «le l'Est, c'est vraisemblablement la coïncidence de toutes ces choses qui a donné lieu à l'opiuion qu'Arnolf engagea les Hongrois à entreprendre leurs brigandages contre les Moraves et à franchir les limites du royaume teutsch. H est hors de doute qu'Arnolf , dans sa colère contre l'opiniâtreté de Zuentibald, vit avec plaisir l'inimitié entre les Moraves et les Hongrois, et qu'il regarda ces derniers comme ses alliés, parce qu'ils combattaient le même ennemi contre lequel il se voyait contraint de faire la guerre ; mais il n'est pas moins hors de doute que les Hongrois, dans leur nouvelle position, n'avaient besoin d'aucune excitation pour devenir les ennemis des Moraves , vers lesquels les habitants slaves de la Dacie et de la Pannonie , soumis maintenant à leurs armes , tournaient leurs regards comme vers leur dernière espérance : il est difficile de croire <pi'Arnolf, homme rélléchi, se soit laissé entraîner a une alliance qui paraissait encore si rude et si insociable au peuple teutsch et aux nations européennes , par ses mœurs , sa langue et son caractère.

Bien que la véritable connexion des événements doive rester incertaine , un fait toutefois est incontestable : c'est que les Hongrois pénétrèrent dans le pays des Moraves, pillant et détruisant, dans le même temps qu'Arnolf, au mois de juillet , entreprit une expédition contre ce même État avec une nombreuse armée de Bavarois , de Franks et d'Allemanni. Vraisemblablement les Saxons et les Thuringicns entrèrent aussi en campagne contre les peuples slaves du Nord et contre les Bohèmes. Mais on ne sait rien des actions des Saxons , parce qu'ils devaient , à ce qu'il semble, prendre la défensive au liai do l'offensive , et prévenir seulement une guerre générale des tribus slaves contre les Teutsehs. Les Thuringicns , d'autre part , ne paraissent pas avoir été heureux dans leur entreprise. Il parait qu'ils avaient pénétré dans la Bohème par le Nord , par le pays des Sorbes , et qu'ils furent repousses par les Bohèmes. Arnt, évêque de Wurtzbourg qui, sur la sommation de Poppo, duc des Thuringicns , avait participé à l'expédition , fut tué par les Slaves , soit dans le combat , soit dans le pays des Sorbes, tandis qu'il disait la messe. Quant à Poppo , frère de ce duc Heinrich qui s'était fait un nom sons Karl le

(iros, il parait qu'on l'accusa d'avoir causé ce malheur par négligence ou par trahison ; il fut destitué, l'année suivante, de ses honneurs et de ses dignités. Quant aux Moraves , l'opiniâtreté de leur roi attira sur eux d'immenses désastres. Pendant quatre semaines, les Tcntschs et les Hongrois dévastèrent leur pays au loin et sans relâche par le fer et par le feu : car Zuentibald laissa les campagnes en proie à ses ennemis, et tint ses forces réunies dans les villes, dans les châteaux et dans les forteresses , d'où il cherchait à leur causer le pins de dommage possible. Et son ancienne adresse ne l'abandonna pas : il lit essuyer de grandes pertes aux Teutsehs , quoique le malheur de son peuple n'en fût pas diminué ; et à la fin de la campagne, il eut de nouveau une position formidable dans son pays dévaMé. Bien plus, il ne manquait pas d'amis parmi les Teutsehs du voisinage , ml qu'il inspirât de l'intérêt, soit qu'il fût craint, ou que l'on crût pouvoir compter sur lui pour l'exécution de projets personnels.

Un jeune homme nommé Engilscbalk , fils de ce margrave Engilscbalk dont il a été pari»' plus haut, avait, avec la témérité ordinaire à la jeunesse , enlevé une fille illégitime d'Arnolf, s'était enfui avec elle auprès de Zuentibald, et avait trouvé protection chez ce prince. Depuis quoique temps , il avait obtenu son pardon d'Arnolf , et avait été nommé par ce roi comte de la Marche orientale. Mais , a ce qu'il semble , il était attaché à l'homme qui l'avait protégé dans une position difficile. Or , dans les premiers mois de l'an 895, le roi Arnolf voyagea dans les parties occidentales de ses États, spécialement en IxnTiaringie. H prétendit que des engagements religieux étaient le but de ce voyage ; aussi visita- t-U avec dévotion et avec de ferventes prières tous les évêehés et les couvents; mab, en réalité, il voulait se convaincre par lui-même de l'état du royaume , veiller à la tranquillité et à l'ordre, et se concilier les cœurs. Peudant son absence, Engilscbalk vint i\ Batisbonne, ville qui se relevait de ses ruines , et il se rendit maître du palais des rois. Sans aucun doute , cette tentative se rattachait à une entreprise que Zuentibald devait faire. Mais l'audacieux jeune homme avait agi trop v ite. Zucntilmld , par « faute, ou entravé par une circonstance fortuite, ne vint pas à son secours; Engilscbalk fut vaincu par les grands vassaux de Bavière, et on lui creva les yeux. Cette cruauté était con-

sommée , lorsque Wilhclm , cousin d'Engilscbalk, fils de cet antre margrave Wilhclm dont nous avons également parlé précédemment, envoya des émissaires à Zuentibald, soit pour exciter ce prince à la vengeance , soit pour se préparer auprès de lui une retraite sûre. Mais les émissaires furent pris en route ; Wilhclm fut déclaré coupable de haute trahison , condamné à mort et décapité.

A la nouvelle de ces événements , le roi se hâta de revenir en Bavière. Il y trouva tout en armes. Il résolut d'entreprendre aussitôt une nouvelle expédition contre les Moravcs , et de tirer encore une fois vengeance des intrigues de leur prince. Zuentibald, cruellement trompé dans ses dernières espérances, fut effrayé. Il chercha À détourner la colère du roi. En conséquence , il fit perfidement , traîtreusement et cruellement assassiner, dans cette extrémité et dans son désespoir, un frère de ce Wilhclm qui avait été décapité, et plusieurs Bavarois qui s'étaient réfugiés auprès de lui pour échapper à leur perte. Mais il ne réussit point, par ce crime , à éloigner de son peuple ces nouvelles calamités. La Moravie fut encore une fois dévastée et couverte de ruines. Zuentibald, il est vrai, mit alors encore en couvre l'ancienne tactique de fatiguer les Tcutschs dans leur retraite et de leur opposer des difficultés de toute espèce ; mais il avait perdu le goût de la lutte et de la vie. Reconnaissant que ses honorables efforts avaient pris une direction malheureuse et devaient rester sans succès , il tourna ses regards vers les régions mystérieuses d'où nous sommes venus sur la terre , pour ne pas envisager l'avenir de son peuple , qui ne pouvait loi oflrir rien de satisfaisant. Il se retira, rentra en lui-même , mourut l'année suivante , et laissa à ses trois fils un royaume ébranlé dans ses fondements, et un pays désolé dont les frontières étaient rompues , et dont les habitants étaient exposés sans défense au rude fiéau des Hongrois (4).

A son retour de Moravie , le roi Arnolf se rendit dans son palais d'Orthingcn , où, peu de tomps après , sa femme lui donna un fils que l'archevêque Hatto de Maycncc et l'évêquc Adalbert d'Augsbourg baptisèrent , et auquel on donna le nom de Ludwig, son aïeul. Il avait le sentiment d'être arrivé enfin a pouvoir entreprendre cette expédition en Italie, qu'il désirait depuis si longtemps; car les Nordmans s'étaient m.

retirés et ne paraissaient plus à craindre ; Zuentibald était humilié et brisé, et reconnaissait désormais avec soumission la suzeraineté du royaume teutsch , afin de pouvoir terminer tranquillement ses jours ; les Hongrois semblaient mériter d'autant moins d'attention, qu'ils étaient encore peu connus et que jusqu'alors ils n'avaient fait de leurs armes qu'un usage avantageux aux Tcutschs ; et aucun danger ne paraissait pouvoir venir de la France. L'Aquitaine , en effet , n'était pas encore gagnée par Odo, et les anciens partisans de Wido n'étaient pas réconciliés avec ce roi. Tandis qu'en l'année 892, Odo se proposait de faire une campagne en Aquitaine, Waltger, son cousin , excita une révolte contre lui ; et les nouveaux embarras où il fut impliqué par cet événement n'avaient pas été sans profit pour les inquiétants amis de Wido. L'archevêque Fulco de Reims et les comtes Héribert et Pippin avaient cru ce moment favorable pour donner carrière à leur inimitié contre Odo; ils avaient déclaré roi le dernier des fils de Ludwig le Bègue , le jeune prince Karl , surnommé le Simple, soit dans l'intention d'assurer réellement la couronne a ce rejeton illégitime de la race de Karl le Grand, soit, ce qui est plus vraisemblable , dans l'espérance que , grâce aux troubles toujours croissants en France, il serait plus facile de trouver un moyen d'élever sur le trône l'empereur Wido. Lorsque avant sa dernière campagne contre Zuentibald, prince des Moraves, Arnolf, roi des Tcutschs, lit son voyage en Lotharingie et réunit autour de lui , a Worms, les officiers et les vassaux des provinces rhénanes, ce jeune roi de France, Karl, serré de près par Odo, avait paru devant lui avec de grands présents , et l'avait prié de le reconnaître et de favoriser sa cause. Arnolf l'avait reçu avec amitié ; il l'avait salué du titre de roi , et avait même donné aux évêques et aux comtes de Lotharingie, qui étaient les plus voisins des frontières , la mission de contribuer au succès de Karl , de le conduire dans sou royaume et de l'aider à monter sur le trône. II est difficile de croire qu'Arnolf, homme de sens , ait été décidé à agir ainsi par égard pour l'origine de Karl , quoique la compassion pour ce jeune et malheureux prince fût naturelle , selon le caractère humain ; mais il est vraisemblable qu'Arnolf avait en vue d'entretenir la latte des Français les uns contre les autres et

de l'alimenter, afin qu'occupés d'eux-mêmes, i lité de vassal du roi tontsch. Déjà antérieurs fussent hors d'état de former aucun projet 1 rement à sa dernière campagne en Moravie,

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sur la Lotharingie. Ce qui est certain , c'est que ce dernier but fut seul atteint ; le secours d'Arnolf fut de peu d'utilité à l'anti-roi Karl ; mais les frontières de Lotharingie restèrent à l'abri de toute attaque du côté des Français , et Arnolf put diriger tranquillement ses regards vers l'Italie.

Sa présence était aussi nécessaire dans ce pays , s'il ne voulait renoncer à toutes ses prétentions sur ce territoire et sur ces domaines , et abandonner avec indifférence a elles-mêmes les relations ecclésiastiques. Car la cause de Berngar , son protégé , s'affaiblissait chaque jour davantage, et se trouvait en danger d'être entièrement perdue ; sans doute il se maintenait encore dans le Frioul: il s'avança même jusqu'au Pô; mais la supériorité de son ennemi devenait chaque jour plus décisive, et l'empereur Wido cachait toujours moins ses vastes projets. Dès le commencement de l'an 892 , il avait contraint le pape Formose 6 placer la couronne impériale sur la tète de son ûls Lambert, quoique celui-ci ne fût encore qu'un enfant: il voulait assurer par là la durée de son œuvre , et exploiter au bénéfice de sa maison l'autorité du siège apostolique. \£ pape Formose, homme prudent, et très au courant des relations de la vie , pénétrait tout le danger qui résulterait pour le saint-siège de la réunion de l'Italie et de rétablissement du trône impérial au sein de l'Italie réunie en une seule puissance. Il n'avait donc cédé qu'avec répugnance et douleur aux instances de l'empereur Wido. Mais il ne pouvait se hasarder h résister. Wido le teuait entre ses mains , et l'Italie inférieure était dans un bouleversement si terrible, que Formose ne pouvait trouver de protection et de sûreté qu'auprès de cet homme, qui ne se laissait gagner que par celui qui servait sou ambition et son amour du pouvoir. Mais le pape était livré aux plus grandes inquiétudes. 11 ne pouvait supporter la pensée de mettre , h cause du moment, tout l'avenir du siège apostolique en danger. Et quel autre pouvait l'arracher à ce danger que le prince le plus puissant de cette époque, Amolf, roi des Teulschs? Berngar aussi ne pouvait trouver de secours qu'auprès d'Arnolf. Il s'adressa donc au roi , et s* montra désormais disposé à reconnaître sa suzeraineté et à rester ou à devenir roi d'Italie, en qua-

Arnolf avait envoyé en Italie quelques troupes sous la conduite de son fils Zuentibald, et cet appui avait , à ce qu'il parait , permis au roi Berngar de se remettre en possession d'une partie de l'Italie supérieure; mais a la fin de la campagne, tout fut perdu : Zuentibald ramena les guerriers teutschs dans lcnr patrie, Berngar se trouva dans un plus grand embarras qu'auparavant, et le pape dans une position plus dure. Dans sa perplexité, Formose envoya, durant l'automne de l'année 893 , des ambassadeurs au roi Arnolf , avec l'instante prière (et cette prière du saint-père fut appuyée des personnages éminents d'Italie) de prendre sous sa protection le royaume d'Italie et la cause de saint Pierre, et de les garantir de la ruine dont de mauvais chrétiens menaçaient l'un et l'autre royaume et l'église. Arnolf reçut ces ambassadeurs à Batisbonne; il leur promit de se rendre à leurs prières , les congédia avec cette promesse et avec des présents, et prit aussitôt les mesures nécessaires pour une expédition en Italie. Comme il voulait, non pas faire une course aventureuse, mais accomplir une œuvre durable , la sûreté des Alpes devait par-dessus tout lui tenir à cœur : il jeta donc tout d'abord ses regards sur Budolf et sur le royaume <lc Bourgogne, plus que sur Wido et sur l'Italie.

EXPÉDITIONS !>' ARNOLF EN ITALIE. — BOULEVERSEMENTS DE CE PAYS. MAL- HEUR ET MOKT d'aRNOLF EMPEREUR.

De l'an 894 4 l'an 899.

Aussitôt après les fêtes de Noël , qu'Arnolf célébra dans son royal palais de Waiblingcn, il se mit en route pour l'Italie avec un corps franc considérable et avec une armée imposante. Il se dirigea par Vérone et Brescia sur Bergamc , constamment accompagné par Berngar et par les bandes de ce roi. Bergamc avait pour commandant le comte Ambrosio. Le roi somma ce comte d'ouvrir les portes et de se ranger sous les drapeaux de son souverain légitime. Ambrosio, soit que dans la cause de Wido il vit la cause de l'Italie, soit qu'il fût attaché à l'empereur par d'autres liens,

rejeta ces propositions, et, soutenu par Adalbert, évéque de la ville, il sut décider aussi les habitants à la résistance et les enthousiasmer. Arnolf s'en irrita. Il craignait l'exemple donné par Bcrgame et les suites d'une résistance heureuse. Il résolut donc d'attaquer la ville avec toutes ses forces , de la prendre, de la châtier sévèrement pour son. audacieuse entreprise, et de donner ainsi à toutes les villes d'Italie un avis propre à les effrayer et à les empêcher d'agir de même. Arnolf lit ses dispositions avec habileté et prudence. Ses guerriers teutschs partageaient' son exaspération ; l'enthousiasme de son corps franc surtout était au comble. L'attaque dirigée contre la ville fut terrible ; la résistance ne fut pas moins rude; mais une brèche fut faite à la muraille, et toute l'armée teutsclie se précipita comme un vent d'orage par cette ouverture dans la ville. Celle-ci eut toutes sortes d'atrocités à souffrir de la part des vainqueurs. Le comte Amhrosio fut pris et peudu au gibet comme rebelle incorrigible ; sa femme et ses enfants fureut amenés prisonniers devant le roi des Teutschs; l'évêquc vdalbcrt fut remis à la garde de l'archevêque Holto de Mayencc. Tel fut l'horrible malheur qui suiv it une entreprise qui , changée maintenant en crime, aurait été couverte de gloire et d'éloges, si elle s'était heureuseincut terminée.

Mais ce malheur produisit sur les villes d'Italie l'impression qu'il devait produire. Saisies de terreur , les plus grandes cités elles-mêmes , telles que Milan et Pavie, envoyèrent aussitôt desdéputes au roi des Teutschs , se soumirent à sa suzeraineté , et se recommandèrent à sa grâce* Arnolf se rendit à Pavie. Là se rassemblèrent autour du roi les premiers marquis du pays, pour appuyer leur fortune sur sa fortune: Adalbert de Toscane, Bouifacc son frère, Ilildibrandêt Gerhard. Mais ils reconnurent bientôt qu'Arnolf n'avait pas la faiblesse des rois partiaircs , qui cherchaient h corrompre leur fidélité en leur prodiguant les dignités et les Uefs du pays. Ils tinrent un langage orgueilleux et élevèrent de grandes prétentions. Mais Arnolf, confiant en sa puissance et en sa fortune, méprisa leur arrogance, et les fit tous retenir prisonniers. Dans les chaînes, leur orgueil s'humilia bientôt; alors Arnolf se relâcha aussi de sa dureté. Il reçut d'eux le senneut de fidélité comme leur

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roi et seigneur, et les confirma dans leurs dignités et dans leurs fiefs. Mais il ne les gagna pas; ils gardèrent dans leurs cœurs un aiguillon qui les stimula à la trahison. Bientôt quelquesuns d'entre eux, oubliant leur serment et le méprisant , s'enfuirent dans l'intérieur de l'Italie , et tous conçurent une haine profonde contre le superbe étranger qui semblait leâ estimer si peu. Berngar lui-même parait avoir pris une position hostile à l'égard du roi ; Il l'avait appelé non par dévoûment , mais pai* nécessité. La conduite d' Arnolf lui causa sans aucun doute de grandes inquiétudes. Que seraitil , que deviendrait-il à l'avenir en face de ce roi superbe? Mais la situation et les dispositions des princes italiens, qui jusqu'alors avaient tenu pour Wido son ennemi, et qui maintenant étaient traités av ec tant de mépris par Arhoir, pouvaient faire naître en lui de nouvelles espérances. Ces princes avaient abandonné 1 empereur \v ido , et ils devaient le craindre : US av aient été maltraités parle roi Arnolf , Berngar1 pouv ait donc bien s'attendre à les voir se ras* sembler autour de lui, et lui rester désormais fidèles, afin d'obtenir vengeance d'un côté, et de se soustraire de l'autre au chAtimcnt» Cette assertion que Berngar fut fait prisonnier par Arnolf n'est donc pas invraisemblable, bien que l'on ne sache pas comment Arnolf découvrit les projets suspects de ce prince , ni comment et combien de temps il le tint en prison.

11 parait, il est vrai, qu'Arnolf était résolu h pénétrer plus avant encore en Italie, il descendit le Pô, le traversa, et vint jusque vers Plai* sauce. Mais les misères que l'on avait éprouvées pendant l'hiver continuèrent leur action, et le climat exerça ses droits sur les guerriers teutschs. Des maladies contagieuses se repana dirent dans l'armée , et rendirent impossible au roi la continuation de son expédition en Italie. Il résolut donc de marcher , dès ce moment j contre Rudolf de Bourgogne, ce que vraiscm» blablemeutil n'avait d'abord eu dessein de Taire qu'en automne, il se tourna vers les Alpes î son fils Zuentibald reçut la mission de s'av ancer1 de la Lotharingie et du Rhin vers les monts» Ivrée, v ille extrêmement fortifiée par la nature et par l'art, défendue par un comte de Wido, Ansgnr, avec des soldats bourguignons , tomba sous ses armes. Il remonta le val d'Aost , vers Saint-Maurice , jusqu'au lac de Genève. Mais il ne gagna rien. Le roi Rudolf lui abandonna

ce qu'il ne pouvait défendre ; il se retira dans les hautes montagnes, et épia derrière des gorges étroites et des précipices l'occasion de faire du mal à ses ennemis. Le pays entre le mont Joux et le Jura , c'est-à-dire le pays de Vaud , fut ravagé par les Teutschs ; mais Rudolf resta indompté, et Arnolf, réuni à son fils Zuentibald , regagna , mais non assurément sans de grandes pertes, le Rhin , ce beau fleuve de sa patrie.

Et dans le Teutschland sa réception ne fut pas très-amicale. 11 parait que l'on avait vu avec déplaisir son expédition en Italie , et qu'on l'avait considérée comme inutile pour la patrie et pour la nation ; et son résultat n'avait pas une assez grande importance pour aveugler les esprits par les idées d'honneur , de gloire ou de victoire. Une grande cherté de vivres, qui, résultant de mauvaises récoltes , alla jusqu'à la famine , rendit les dispositions encore plus mauvaises. Arnolf, à son retour, tint unediéto à Worms. Il voulait y élever son fils Zuentibald sur le trône de Lotharingie , puisqu'il ne pouvait plus lui assurer la couronne teutschc. Mais les officiers et les grands vassaux refusèrent de reconnaître pour leur souverain le bâtard du roi. Sans aucun doute, ils osèrent exprimer ce refus parce que le mécontentement des vassaux teutschs ne leur était pas inconnu. Le roi reçut bientôt une autre preuve encore de ce mécontentement; car il apprit que Hildigarde, fille de son oncle Ludwig le Jeune , princesse qui jadis avait favorisé sa cause et l'avait aidé à monter sur le trône des Teutschs, avait maintenant noué des intrigues contre lui-même pour lui arracher la dignité royale dont autrefois il lui avait paru le plus digne , ou du moins pour l'inquiéter dans sa possession. Certainement Arnolf ne méprisa pas les mauvaises grâces de cette femme , puisqu'il savait par expérience qu'elle avait le talent d'agir sur les esprits. Ceux-ci lui étaient d'autant plus contraires, qu'il n'avait pas quitté l'Italie pour ne plus s'inquiéter désormais de ce pays et de ses relations, mais avec la ferme résolution d'y retourner le plus tôt possible. Avant sa retraite d'Italie, il s'était, à ce qu'il paraît, entendu avec Berngar. Vraisemblalement Berngar , corrigé ou effrayé par la soudaine résolution d' Arnolf, avait do nouveau promis de se montrer son fidèle vassal ; et le roi , pour prévenir la réunion de tous les Italiens, avait accepté cette promesse,

quelque équivoque qu'elle lui semblât , pour exciter contre lui les marquis irrités qui s'étaient enfuis , et qui avaient de nouveau embrassé le parti de Wido. On assure aussi qu' Arnolf avait laissé à Milan le puissant Otto, duc de Saxe, pour contenir et défendre cette ville , afin d'assurer la division des Italiens , et , par cette division , leur faiblesse ; et il n'est pas invraisemblable ( bien qu'il doive y avoir erreur dans les noms) que le roi ait confié à des Teutschs le commandement de villes importantes. De plus , l'empereur Wido mourut vers la fin de cette année, 894, et son fils Lantbert, quoiqu'il fût décoré de la couronne impériale , était si jeune , qu'il semblait à peine en état de conserver dans sa foi les vassaux et les officiers du pays qui s'étaient déclarés pour son père. Bien qu'enfin Rudolf, roi de la haute Bourgogne, ne fût nullement dompté, la marche d* Arnolf à travers son territoire avait pourtant été fort désastreuse pour lui , et il n'était pas à craindre que si les Teutschs pénétraient de nouveau et trèsavant en Italie , il osât se jeter sur leurs derrières comme un ennemi dangereux. Quant an pape Formose, Arnolf pouvait compter sur lui, ainsi que sur beaucoup d'ecclésiastiques ; car Formose, effrayé de la sauvage discorde qui bouleversait l'Italie et débordait jusque sur les degrés de sa chaire apostolique , ne cessait pas de prier et de presser le roi des Teutschs de s'occuper de ce malheureux pays et de l'Église menacée, et de rétablir quelque ordre parmi un peuple dont tous les liens étaient brisés. Il était donc difficile qu'Arnolf doutât du succès d'une nouvelle entreprise ; et comme fondateur d'une nouvelle maison royale, il jugeait peutêtre nécessaire de saisir l'occasion qui s'offrait à lui. Par la conquête du royaume des Langobards et par l'acquisition de la couronne impériale, il semblait s'égaler presque à Karl le Grand , qu'il se plaisait tant à considérer comme son aïeul.

11 ne perdit donc pas de temps. Pour mettre un terme aux intrigues , il s'empara de la personne de la princesse Hildigarde , fille de son oncle , et la fit mettre en surveillance dans une ile du lac de Chicm ; et les princes et les vassaux , qui n'étaient pas restés étrangers aux menées ourdies contre lui, ou qui avaient chancelé dans leur fidélité , ;comme Engildik , margrave des Bavarois, furent, sans autre formalité, dépouillés de leurs dignités et de leurs fiefs. Par

cette conduite 'prompte et décisive, il rétablit sa menaçante autorité, et maintint ou ramena les vassaux dans sa foi.

Il chercha à affermir, à fortifier, à animer leur fidélité par un autre moyen encore. Depuis une génération , depuis la mort du pape Nicolas Ier, le saint-siége avait rarement fait usage de la puissance qui lui avait été concédée , et il avait à peine appliqué les droits qu'on ne lui contestait plus. Par là, dans le tumulte des temps , le pajpe était tombé en oubli sur divers points ; l'édifice de l'Église s'était en quelque sorte crevassé, et, avec son unité, les ecclésiastiques avaient aussi perdu leur force à l'égard des seigneurs laïques. L'autorité épiscopale était déchue , et les biens des églises étaient volés ou couraient de grands dangers. Arnolf résolut donc de remédier à ce mal , de rendre au clergé toute sa dignité, de le ramener au sentiment de sa force , de lui rappeler son chef le pape, de lui donner par ce souvenir des forces nouvelles , et de fonder de cette manière entre lui , le pape et l'Église, des relations solides et vivaces ; car il pouvait à peine compter pour lui-même, et encore moins pour ses enfants, sur les vassaux laïques , qui d'habitude étaient poussés parl'égoïsme et par l'ambition. Il convoqua donc , au mois de mai de l'an 895 , un grand synode dans sa villa royale de Tribur. Tous les évéques et abbés de tous les peuples teutschs y forent invités. Il y parut ving>deux étèques ; indépendamment des archevêques de Mayence , de Cologne et de Trêves, on y vit les évoques de Fresingen, Eichstàdt, Ratisbonne, Augsbourg, Constance, Coire, Baie, Strasbourg, Spire , W'onns , Brème , Verden , Ilildesheim , Wûrtzbourg, Halberstadt,Metz,Minden, Paderborn et Osnabrùck. Le nombre des abbés était considérable ; plus considérable encore celui des ecclésiastiques d'un ordre inférieur, qui ne manquèrent pas d'assister au synode. Tous les princes de l'empire furent également présents , et une multitude immense de seigneurs laïques y afflua de toutes parts. L'assemblée s'ouvrit et se tint avec la plus grande solennité. Elle fut précédée d'un jeûne de trois jours passés en prières , en chants et en autres pratiques religieuses. Ensuite Arnolf , revêtu des ornements royaux , se plaça sur son trône, entouré des princes laïques du royaume , et délira avec eux sur la situation de ses États et sur.l'ordre et la consolidation de l'Église de

CHAI», m.

Jésus-Christ, afin qu'il fût possible aux bons de vivre en paix, et que les méchants ne restassent pas impunis. En même temps, les princes de l'Église furent réunis dans l'église de la villa. Ils envoyèrent une députation au roi pour lui demander ce qu'ils devaient attendre de sa sagesse et de sa puissance. Arnolf répondit : « qu'eux , les pasteurs de l'Église , la lumière du monde, ils eussent à remplir leurs saintes fonctions avec le plus grand zèle, le plus grand dévoûment ; qu'ils trouveraient en lui un champion toujours prêt contre tous les ennemis de l'Eglise du Christ et contre tous ceux qui se montreraient récalcitrants à leur autorité pastorale. » A cette réponse, les ecclésiastiques supplièrent d'une voix unanime le roi d'assurer leur salut et leur vie. Ensuite ils commencèrent leurs délibérations communes, et entretinrent des communications] continuelles avec le roi et les seigneurs laïques. Leurs propositions furent transmises au roi ; celui-ci les examina avec ses fidèles, et de ces discussions sortit une longue série de statuts , qui , bien que tous ne fussent pas nouveaux, étaient tous plus ou moins importants et conçus dans l'esprit et dans le sens où l'assemblée avait été convoquée. Ils durent gagner au roi le pape et tout le clergé ; et si quelques-unes de ecs résolutions contrarièrent individuellement quelques ecclésiastiques , elles en attirèrent en môme temps d'autres dans le parti d' Arnolf.

Nous ne pouvons citer ici que quatre ou cinq de ces statuts , parce qu'ils peignent très-bien le siècle , et qu'ils ont probablement exercé l'influence la plus grande : il fut établi que le pouvoir temporel doit concourir à l'exécution des jugements rendus par un tribunal ecclésiastique ; il fut prescrit aux comtes du royaume de s'emparer de la personne de ceux qui , excommuniés par des évéques, se montreraient récalcitrants : si l'un de ces hommes résistait aussi au comte et était tué pour cette raison , celui qui l'avait frappé ne devait ni subir une pénitence ecclésiastique,ni payer le wehrgeld aux parents du mort. Quiconque blesserait un prêtre ou le léserait en quoi que ce fût, devait lui payer tout son wehrgeld ; le wehrgeld d'un prêtre assassiné devait être triplé. L'ordonnance d'un évéque devait toujours avoir plus de valeur que celle d'un comte qui lui était contraire. Toute querelle entre un prêtre et un laïque devait être décidée par l'évêque , sans que les témoins fus-

sent admis : le laïque devait , en cas de besoin , confirmer son assertion par le serment , et le prêtre recevoir, après avoir émis la sienne , la sainte Eucharistie, parce que la main qui présentait le corps et le sang de Jésus-Christ ne devait pas servir a un serment. Enfin on énonça ce qui suit : « La sainte chaire apostolique de Rome est pour nous |a mère de la dignité sacerdotale, et doit être l'institutrice de l'intelligence ecclésiastique. Aussi devons-nous montrer a son égard de l'humilité et de la douceur ; et lors même que le jnng du saint-siége serait difficile n supporter , nous devons pourtant nous y soumettre avec un pieux dévonment. »

Après ce synode , Arnolf tint une nouvelle diète ft Worms. On y vit paraître encore une fois Odo , roi de France , qui , en présence des hommes les plus éminents de son royaume , chercha par ses paroles et par ses présents a ranimer et à fortifier la faveur du roi des Tcutsehs pour lui. Arnolf, fidèle à son plan , le reçut , comme précédemment et plus tard il reçut l'antiroi Karl le Simple , avec amitié et honneur , et le congédia de même. Désormais, l'accomplissement de ses désirs au sujet de son fils Zuentibald ne rencontra plus d'obstacles. Ce prince fut, avec l'assentiment de tous, nommé roi de Lotharingie; il devait toutefois rester sous la suzeraineté de son père. Arnolf crut donc pouvoir être d'autant plus tranquille pour les frontières occidentales de ses États , que la lutto çntre les deux adversaires qui se disputaient la couronne de France continuait avec un acharnement toujours plus furieux.. Aucun danger np se montrait non pins sur les frontières orientales. Pendant que le roi se trouvait dans sa maison de plaisance de Seltz, des députés des Abodritcs vinrent le trouver , lui apportèrent leur tribut, et demandèrent le maintien de la paix. Dans une diète de Ratisbonne où , vers le milieu du mois de juillet , le roi avait assemblé les Bavarois , se présentèrent les princes de tous les Bohèmes , qui reconnurent la suzeraineté du royaume tcutsch. Les Hongrois eux-mêmes (si dès lors on avait déjà quelque raison de les craindre) furent dans ce temps combattus avec bonheur et occupés par les Bulgares.

C'est dans ces circonstances qu'au mois d'octobre, Arnolf, se rendant aux prières du saintpère , et accompagné des vœux et des bénédictions des évoques du royaume tcutsch , commença sa seconde expédition en Italie. Des

Francks et des Alleraanni le suivaient; il passa sans olwtaelo les Alpes , ensuite le Pô. Aussitôt Berngar fut mis de côté ; on n'avait pas oublié ses premières intrigues pendant la première campagne d'Arnolf en Italie ; depuis lors il n'avait pas cessé d'agir en roi indépendant; en tout eas, cet hommo do la discorde était do allié embarrassant. Le pays au nord do, Pô fut soumis h d'autres marquis ; le comte Waltfred obtint le Frioul ; Maginftcd le Milanez. Le roi lui-même , passant le Pô , divisa son armée pour se rapprocher du rivage des deux mers. Les Allemanni furent dirigés par Bologne sur Florence; Arnolf en personne appuya sur la droite , longea les côtes sans rencontrer do résistance f et célébra les fêtes do Noèl à Lucques.

Mais tout à coup la fortune de cette téméraire entreprise changea. Des pluies qui tombèrent dans les premiers mois de la nouvelle» année 800 rendirent très -difficile do container la marche. Une épizootic atteignit les chevaux, dont le plus grand nombre périt. Le manque de vivres , joint aux fatigues d'une marche inaccoutumée , fut pernicieux aussi à beaucoup d'hommes. Et si, sous le poids de cca souffrances , les guerriers perdirent leur ancien courage , de mauvais bruits sur les dis|H>sibom des princes et des peuples d'Italie excitèrent bien toi des inquiétudes plus grandes encore. Arnolf s'était déjà fait beaucoup d'ennemis, durant son premier séjour dans la Péninsule, par sa sévérité et ses manières tranchantes : ces ennemis , que rien ne réconciliait avec lui, avaient vu sa seconde apparition avec crainte , avec indignation et colère , et ne cessaient pas d'agir et d'intriguer contre lui. Beaucoup d'autres, qui peut-être le virent arriver avec plaisir, ne s'étaient pas t'ait une idée bien nette du but qu'il se proposait, et n'avaient espère en général qu'un remède aux maux qui pesaient sur l'Italie, et par conséquent un changement dans les relations, une usurpation énergique; niais eux-mêmes ne pouvaient rien faire ni rien risquer; ils ne voulaient que récolter le fruit des travaux d'autrui. Ceux enfin qui avaient désiré l'expédition du roi tcutsch, avec des vues bien arrêtées , étaient partisans de Berngar ; ils avaient en respérauce d'employer les armes des Te nt se h s pour ce prince, afin que celui-ci devint réellement roi d'Italie, comme il en prenait le titre. Et comme Arnolf prit pour lui-môme possession du pays , et mit de côté le

LJV. XIV,

roi Berngar , la mine de leurs projets excita en eux le ressentiment et la haine. Mais tous, sans exception , ne virent bientôt dans les Tculschs que des barbares étrangers qui, non contents de vivre à leurs dépens , les méprisaient encore, les vexaient et les bravaient. Le pape Formose seul tint loyalement pour Arnolf, parce que hors lui il ne voyait ni remède ni salut ; mais il avait contre lui un parti qui le détestait et désirait le renverser, afin d'élever sur le siège apostolique Sergius son rival , dans des vues patriotiques , ou par intérêt personnel , et ce parti paralysait entièrement son action sur Rome et sur l'Italie. Berngar , comptant sur ces dispositions et sur cet état des choses , osa reparaître comme roi dans l'Italie supérieure , sur les derrières de l'empereur, soit qu'il se fût évadé de sa prison, soit qu'Arnolf ne le crût pas assez dangereux pour le faire enfermer. Et dès qu'il se montra , un grand nombre d'hommes se rassemblèrent autour de lui, et un plus grand nombre encore lui donnèrent leur cœur. Adalbert lui-même , marquis do Toscane , autrefois partisan do Wido , fit alliance avec lui pour délivrer l'Italie du roi étranger et de ses barbares. Ce sont là les choses qui furent annoncées au roi et à l'armée au milieu des maladies contagieuses , de la disette et de difficultés de toute espèce ,'et qui leur causèrent la plus grande anxiété.

Pourtant Arnolf continua sa marche. Si maintenant il rétrogradait, sa retraite devenait nécessairement une fuite ; si , au contraire , il atteignait Home , la couronne impériale lui était assurée, et une (bis qu'elle serait placée sur sa tète, il pouvait compter sur la possibilité, sur la probabilité même d'une plus grande autorité en Italie. En tout cas, la couronne impériale le rendait souverain légitime de Rome, et ajoutait à ses prétentions sur l'Italie ou les confirmait j et lors même qu'il serait un jour forcé du quitter la Péninsule en fugitif, il devait encore regarder comme plus désirable de rapporter dans sa patrie cette couronne , que de revenir les mains entièrement vides. En On il arriva devant Rome ; mais il trouva la ville fermée et prête à la résistance. Car Agildrnde, veuve do Wido , mère du jeune empereur Ijintbert, se trouvait dans la cité sainte; elle avait eu la précaution do bien fortifier toutes les portes et de garnir les remparts de troupes suffisantes. Le roi, affligé de ce nouvel obstacle,

rassembla son armée près de l'église de Saint- Pancrace , de l'autre côté du Tibre ; car l'église de Saint-Pierre sur le Vatican avait été comprise dans l'enceinte des fortifications. On résolut d'attaquer la ville par la force des armes, lo lendemain , après un jeûne et des prières. Mais l'impatience des guerriers tcutschs ne supporta ce retard qu'avec douleur. Le hasard ayant amené un léger engagement entre les assiégeants et les assiégés , toute l'armée s'élança aussitôt au combat. Au milieu de cris do bataille sauvages , on chercha d'un côté à briser la porte à coups de haches et de poutres, d'un autre à saper les murailles , tandis que d'autres tâchaient de les escalader avec des échelles. Rome succomba à un tel assaut. Avant le soir, la ville et le pape étaient délivrés de l'ennemi.

Après la prise de la ville éternelle, le roi Arnolf fut salué des titres de vainqueur et de libérateur , avec l'empressement ordinaire aux vaincus, par les Romains, par le sénat , par le clergé , par tous enfin ; et peut-être fut-il félicité avec d'autant plus d'emphase , qu'il se montra plus dur envers tous les hommes émiments qui avaient montré des dispositions hostiles contre lui ou contre le pape Formose. Celui-ci , annulant le couronnement de Lantbert, comme arraché par la force, reçut avec joie et bonheur le roi Arnolf sur les degrés qui conduisent à l'église de Saint-Pierre ; il l'introduisit dans le temple, lui plaça une couronne sur la tête, et le salua César- Auguste. C'était au mois d'avril. Le nouvel empereur régla les affaires de la ville et chercha h prouver sa reconnaissance au pape ; il s'attacha surtout à le rassurer , car il savait bien qu'il ne pouvait rester longtemps à Rome. Dans ce but, il assembla aussi le peuple romain dans l'église de Saint-Paul , et lui fit prêter le serment suivant, qui était bien propre à troubler et à obscurcir dans les siècles suivants l'idée qu'on se faisait de la position du pape euvers l'empereur comme souverain temporel : « Sous la réserve de l'honneur, de l'attachement et de la fidélité que je dois au seigneur pape Formose, je jure sur tous ces mystères de Dieu que pendant toute ma vie je serai fidèle au roi Arnolf, et ne me lierai jamais contre lui avec qui que ce soit pour lui manquer de foi ; je jure en particulier de ne jamais prêter secours à Lambert, fils d'Agildrude, ni a Agildrnde ellemême, et de ne jamais livrer, de quelque ma-

nière que ce soit, cotte ville de Rome ni à Lambert, ni à AgUdrude, ui aux hommes de celle-ci. »

Il est difficile de croire qu'Arnolf ait attendu une action durable des règlements qu'il fit à Rome, et de ce serment de fidélité imposé aux Romains. Dans ce siècle , le serment n'était qu'un vain mot : on le prêtait il quiconque était en état de l'arracher , et on ne le tenait presque jamais à celui qui n'avait pas assez de puissance ; et Arnolf avait passé par de grandes épreuves. Il est donc vraisemblable qu'il ne fit ce qu'il fit qu'afin de pouvoir quitter avec quelque convenance le pape et Home. En effet, quinze jours a peine après son armée, il quitta la ville éternelle pour ne jamais la revoir ; et s'il laissa derrière lui Fnrold, un de ses vassaux, avec la mission de défendre Rome et de la maintenir dans sa fidélité , il est du moins difficile qu'il se soit fait illusion sur l'incertitude d'une telle possession. Ce qui d'ailleurs ne peut avoir contribué à lui gagner les esprits, c'est qu'au moment de son départ il fit arrêter et emmener dans le Teutscbland Constantin et Etienne, deux des membres les plus illustres du sénat romain. Ils furent accusés de haute trahison, l>arcc qu'ils avaient engagé Agildrudc î\ occuper la ville. Mais ils pouvaient se considérer euxmêmes comme très-innocents , et paraître tels aux yeux des Romains ; car ils n'avaient contracté aucune obligation envers Arnolf, roi des Teutschs , et AgUdrude avait été l'épouse de leur souverain , et elle était la mère de ce Lantbert que le pape Formose avait lui-même décoré de la couronne impériale , et déclaré par là souverain de Rome.

Arnolf se dirigea vers Spolète. La se trouvait l'impératrice Agildrude , et le nouvel empereur espérait être assez heureux pour s'emparer de cette femme, qu'il regardait comme l'amc du parti qui, daus l'intérieur de l'Italie, montrait contre lui les dispositions les plus hostiles. .Hais tout à coup, et avant qu'il eût atteint Spolète, il fut saisi de maux de tête si violents, que le bruit se répandit parmi le peuple que ces maux étaient causés par un poison qu'aurait préparé un de ses serviteurs, gagné à prix d'or par Agildrudc. Cette maladie paralysa tellement son esprit et son activité , qu'il n'y eut plus à songer à aucune entreprise militaire. Arnolf renonça à tout pour regagner sa patrie. 11 marcha vers les Alpes a\ec une telle prceipita-

PLE ALLEMAND

lion, qu'il ne put emmener avec lui un fils au berceau , Ratolf , qu'il avait eu d'une conçubine , et qu'il fut forcé de laisser à Milan. Mais il ne pouvait pas non plus prendre le chemin le plus court pour retourner en Ra~ vière , à Ratisbonne. Son marquis Waltfred , qui avait par les plus grands efforts maintenu Vérone dans la fidélité à l'empereur , avait déjà, succombé, et Rcrngar tenait eu son pouvoir le Frioul et l'Italie septentrionale. Enfin toutefois , au mois de mai , il parvint dans la vallée de Trente , et toucha de nouveau les frontières de la patrie.

Et derrière lui l'Italie fut embrasée par de terribles passions. Tout entra en mouvement; tout combattit. Lantbert, l'empereur, suivit pas à pas l'empereur Arnolf jusqu'au Po et au delà de ce tleuve. Le comte Maginfred, qu'Arnolf avait laissé à Milan , chercha à sauver cette noble ville. Mais Milan fut prise; Maginfred paya de la vie sa fidélité et son courage, et son fils et son gendre eurent les yeux crevés, parce qu'ils l'avaient secondé. Rerngar réduisit en son pouvoir , par des cruautés non moins atroces, le pays jusqu'à l'Adda; et, grâce à leur haine comrauno contre Arnolf et contre les Teutschs , ces deux princes, Berngar et Lantbert, firent un accommodement en vertu duquel le premier conserva ces provinces à titre héréditaire , et reconnut I^antbert pour empereur. Enfin, Rome fut également perdue, au milieu de cruautés peut-être plus horribles encore. Avant qu'Arnolf, dans sa retraite précipitée, ne fut arrivé jusqu'aux Alpes , le pape Formose avait trouvé la mort , et Farold , gouverneur de Rome pour Arnolf, s'était vu hors d'état de défendre contre l'intrigue et la perfidie l'homme qui avait osé arracher de la tète d'un prince italien la couronne impériale pour la placer sur celle d'un roi teutsch. Après Formose, mais seulement pendant vingt-quatre jours , le saint-siege fut occupé par Roniface VI, puis par Etienne VI , homme impétueux, enflammé d'un sauvage amour de la patrie, qui livra l'Italie à un incendie dévastateur, sans purifier les âmes de l'ignominie du siècle, et sans éveiller l'enthousiasme qui réunit tous les courages. Tant qu'à Rome , le lieutenant d'Arnolf fut encore à craindre; Etienne reconnut l'autorité de cet empereur. Mais au bout de quelques mois , les Teutschs qu'Arnolf avait laissés à Rome furent chassés ou tués; alors le

pape se déclara ouvertement pour l'empereur Lantbert, et déploya la haine la plus passionnée contre les Teotscbs , pour ne pas rester en arrière du ressentiment que manifestaient les par* tisons de l'empereur italien et de sa mère. Il ne craignit pas même de troubler le sommeil des morts. Il Ht déterrer le cadavre du pape Formose , ordonna qu'on lui fit son procès et qu'on le jetât dans le Tibre , pour tirer vengeance de ses crimes contre l'Italie. Les hommes qui , depuis quatre siècles , avaient occupé le siège apostolique avaient rarement perdu le monde de vue , même dans les circonstances les plus difficiles ; ils s'étaient efforcés d'étendre sur toutes les contrées l'édifice de leur puissance, à mesure que la religion chrétienne se propageait ; ils n'avaient considéré Rome que comme le siège le plus favorable de leur domination , dont les peuples étaient do toute antiquité accoutumés à recevoir des ordres, et l'Italie comme le vestibule du monde. Mais maintenant leurs regards ne s'étendaient pas au delà de l'Italie ; et s'il y avait encore des ecclésiastiques qui conservaient le souvenir d'une Église universelle , des principes de l'Église, de ce que l'on avait acquis déjà et de ce qu'on s'efforçait d'acquérir encore, ils étaient aussi paralysés par le tumulte des passions qui s'agitaient autour d'eux. Le saint-siége aurait été entraîné, déchiré , mis en pièces par la tourmente de sa perversité , s'il avait été fait d'un bois vulgaire et établi sur un sol creux. Mais il avait pour matériaux la foi des hommes et les besoins du cœur humain , et il était fondé sur le rocher du génie. Aussi , dans la confusion des temps , la passion , la corruption , la méchanceté, pouvaient abuser de lui , le souiller, le salir, le déconsidérer; mais il restait inébranlable, et, commandant la vénération , il brillait à travers la nuit des peuples. Du reste , le nouveau pape , Etienne VI , ne tira aucun avantage de la barbare opiniâtreté avec laquelle il avait agi contre son prédécesseur. Il devint bientôt lui-même la victime des passions qu'il avait servies et exécutées, et il paya cher son crime.

Cette situation de l'Italie était sans doute un sujet de douleur pour Arnolf l'empereur. Si l'on remonte jusqu'à la déposition de Karl le Gros , il est difficile de nier qu'il ait été luimême eu grande partie la cause des bouleversements de cette malheureuse contrée ; en tout

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cas, ses expéditions dans la Péninsule, la manière équivoque dont il s'y présenta, sa dureté envers les habitants des campagnes , envers les villes , comme envers les princes et les vassaux; enfin la conduite brutale, l'insolence, les bravades , le mépris , les usurpations et l'insauabilité de ses guerriers, toutes ces causes contribuèrent singulièrement à augmenter et à développer les agitations de l'Italie. D'autant plus douloureux devait être pour lui un regard jeté en arrière sur ce pays , où il avait trouvé une illustration fictive et une honte réelle. Mais il ne pouvait rien y faire ; la maladie qui l'avait atteint en Italie n'arrêtait pas son influence , l'entravait et le paralysait ; et lorsqu'elle sembla céder peu à peu , il trouva trop à faire dans son royaume teutsch, pour qu'il lui fût possible de songer à l'Italie. Bientôt s'y joignirent des infirmités et de nouvelles souffrances physiques qui lui firent pressentir les approches de son heure dernière , et des dissensions domestiques aussi peu propres à l'honorer qu'à le réjouir. En étudiant la dernière année de sa vie , on peut à peine s'empêcher de se rappeler la fin de Karl le Gros, et l'on est porté à croire que l'ombre de ce malheureux empereur vint plus d'une fois se placer devant l'àme d' Arnolf.

Sur les frontières orientales du royaume, le peuple belliqueux et avide des Hongrois était occupé, grâce à l'astuce des tirées, qui cherchaient à se délivrer des armes des uns par celles des autres , dans des luttes si sanglantes et si acharnées, qu'il était hors d'état de rien entreprendre contre le Teutschland. Ces luttes firent désirer à la cour impériale de Constantinople d'entretenir des relations amicales avec Arnolf. Les peuples slaves n'entreprirent rien non plus, avertis qu'ils étaient par les événements antérieurs, ou empêchés par leurs propres querelles. L'empereur passa donc l'hiver au sein de la tranquillité nécessaire à son rétablissement, après avoir tenu à Ratisbonne une diète pour consolider cette tranquillité. Il sentait néanmoins que si les frontières orientales n'étaient jamais à l'abri de tout danger, des semences fécondes de discorde de toute nature avaient était répandues dans toutes les parties de son empire; et plus ses forces diminuaient, plus il éprouvait vivement le désir d'étouffer ces discordes dans leur germe. Au printemps de l'année 897 , il se rendit sur les bords du

Rhin, et tint, an mois de mal, nne diète h Worms. 11 parait que la position de son fils Zuentibald l'inquiétait. Ce jeune prince , d'un caractère opiniâtre et impétueux , afflige peutêtre du tort que lui faisait sa qualité de bâtard, s'était immiscé dans le principe , lorsqu'il venait à peine do recevoir le royaume de Lotharingie , dans les discordes des Français ; sous prétexte de secouru* son parent le roi Karl (le (Simple) contre le roi Odo , il avait cherché à étendre les limites de la Lotharingie , peut-être même avait-il conçu la folle espérance d'obtenir \a couronne de France. Mais les Français pénétrèrent bientôt ses projets ; et dès lors les cœurs se fermèrent pour lui , et tous ses desseins échouèrent sur les frontières françaises, Aussitôt Zuentibald eut à soutenir des querelles fâcheuses contre les grands officiers et les vassaux de tothariogio. Les torts étaient peut-être réciproques. Les vassaux, habitués longtemps au pillage et au crime par les Nordmans et avec les Nordmans , ne purent renoncer à leurs anciennes habitudes, après qu'Arnolf eut chassé de Lotharingie les essaims de pirates venus du Nord; et peut-être Zuentibald, dans le dépit que lui causa la ruine de ses projets , sortit-il imprudemment de la mesure que la position même dos rois leur imposait. Lorsqu'on l'année 894, le roi Arnolf revint pour la première fois d'Italie par les hautes Alpes , Arnold , évoque de Toul, était venu le trouver à Constance pour lui demander justice et protection contre les trois comtes , Etienne , Gérard , frère de celui-ci , et Matfrid , qui avaient maltraité son évéché de la manière la plus odieuse, et qui l avaient désolé par le pillage et l'incendie , réclamé comme un héritage sous le titre d'avoués le couvent de Saint-Maurice et celui de Saint- Apre, construit des châteaux de brigands sur les terres de l'Église , et commis toute sorte de crimes. Arnolf avait assigné les coupables à Worms ; il avait fait une enquête sur cette affaire ; et les griefs de l'évêque ayant été trouvés bien fondés , les trois comtes n'avaient pas seulement été condammés à une juste indemnité pour les dommages dont ils étaient les auteurs ; ils avaient dû encore subir la honte de porter un chion sur leurs épaules l'espace de mille pas , et do le déposer aux pieds de l'évêque, sous les yeux d'Arnolf (1) ; ils devaient indiquer par là qu'ils s'étaient conduits comme des chiens ou qu'ils avaient mérité d'être chassés

par des chiens : ce furent peut-être les premiers

qui se soumirent à cette sorte d'aveu public ; enfin ils avaient du jurer par un serment solennel qu'ils n'exerceraient aucune vengeance contre l'évêque et la ville de Toul. Mais ce châtiment lit peut-être germer dans le cœur des trois comtes un ressentiment d'autant plus violent qu'ils l'avaient mieux mérité. 11 parait que pendant la seconde expédition d'Arnolf en Italie, ils se livrèrent â des excès de diverse nature , et probablement ils ne se firent pas faute d'exactions ; car Zuentibald priva les trois comtes que nous avons nommés , et de plus un quatrième , appelé Odacar , des honneurs et des biens qu'ils avaient obtenus du roi, et parmi lesquels se trouvaille monastère de Saint-Pierre de Metz. Il garda pour lui une partie de ces biens ; mais il les distribua pour la plupart entre ses fidèles. Mais cette manière d'agir put paraître d'autant plus dangereuse à l'empereur, que , d'après son conseil et suivant ses désirs , son ûls Zuentibald célébrait , vers ce temps , son mariage avec Oda , fille du comte Otto de | Saxe. 11 se rendit donc en Lotharingie , tint une | diète à Worms , et chercha à y amoncr une ré- 1 conciliation avec son Ûls et les comtes récal- | citrants. Il y réussit.

Après avoir congédié l'assemblée , il repassa lo Rhin. Il séjourna à Tribur , à Fulda , à Seltz. Partout il reçut les officiers du royaume , les miui, les grands vassaux, les ambassadeurs dos peuples étrangers , et sans doute aussi les opprimés et les nécessitoux. 11 fit des enquêtes , réconcilia , tranquillisa , ordonna , décida. Beaucoup de choses furent peut-être terminées ; beaucoup plus furent ajournées. Lorsqu'il fut revenu à Ratisbonno , les ducs des Bohèmes vinrent à lui et implorèrent son assistance contre les Moraves , qui , oubliant le voisinage des Hongrois , aimaient mieux faire usage de leurs armes pour réduire sous leur dépendance un peuple de même race qu'eux , que de les ménager pour sa défendre contre des peuples étrangers. L'empereur promit son assistance à ces suppliants , et se tint prêt en cas de besoin. Mais il arriva qu'au commencement do l'année suivante, 808 , une discorde dangereuse s'éleva parmi les Moraves eux-mêmes. Deux frères, Uls de Zuentibald , Moymir et Zuentibald , ducs des Moraves, se querellèront avec une grande onimosilé. Arnolf jugea cette lutte favorable pour pousser sa cause et en mémo temps celle

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> les Mornes. Il donna done à ses deux margraves , Liutbold et Arbo , qui gouvernaient les provinces à l'est et à l'ouest do l'Bns , la mission de passer le Danube , et de se déclarer pour celui des princes Moravos qui chercherait un asile auprès de lui , afin que tous les Moraves fussent amenés d'autant plus facilement à l'obéissance et à la dépendance du royaume tcutsch. Mais l'armée bavaroise , commandée par ces deux margraves , et entraînée par son ancienne inimitié contre les Moraves , se conduisit à l'ancienne manière, et ne ménagea ni un parti ni l'autre. Il paratt qu'on abusa, contre les deux princes moraves, de leur troisième frère , qui s'appelait Zuentibald , comme son père. Par là le plan de l'empereur fut déjoué. Le margrave Arbo fut accusé d'avoir attisé l'inimitié entre les princes moraves , mais trabi la cause de l'empereur : son propro fils , Isanrich , se prononça contre lui. En conséquence, l'empereur dépouilla le margrave Arbo de ses dignités pour en revêtir Isanrich ; mais par là même il éveilla de grandes passions , tandis que l'on se trouvait forcé de continuer la guerre contre les Moraves (2).

An milieu do cos événements, l'empereur reçut deux nouvelles qui, à ce qu'il parait, ébranlèrent prolondémcnt cet homme maladif et affaibli. Son Ûls Zuentibald , roi de Lotharingie , avait toute son affection , bien qu'il en fût indigne, Or , l'an 808 , ce jeuno prince opiniâtre priva , pour des motifs inconnus , son plus fidèle , bien plus , son seul conseiller , Rogînar , non-seulement de ses fiefs , mais aussi de ses biens héréditaires, et lui donna quinze jours pour sortir du royaume. Mais Reginar se ligna avec le comte Odacar et d'autres seigneurs de ce pays, également mécontents, s'empara avec leur aide d'une forteresse sur la Meuse (5) , et brava les ordres du roi. Aussitôt Zuentibald rassembla une armée qu'il conduisit contre la forteresse pour châtier les coupables. Mais les bords marécageux de la Meuse empêchèrent l'attaque , et les rebelles tournèrent ses efforts en dérision. Zuentibald se vit forcé do renoncer à son entreprise. Dès lors Reginar s'adressa au roi de France Karl le Simple, l'invita à venir en Lotharingie , et à prendre possession de ce roy aume. Le jeune roi Karl avait traversé des circonstances difficiles. Mis tout à fait de coté dans le principe , U avait passé les premières années de sa vie d'une manière fort triste , sans espérance et sans

perspective. Considéré plus tard par les ennemis du roi Odo comme un signe commode d'union , il avait été revêtu par eux de la dignité royale , et , au milieu de nombreuses vicissitudes, servant les passions d'autrui, tantôt élevé , tantôt alwissé par elles , il avait porté avec incertitude ses regards dans l'avenir. Mais maintenant , après la mort d'Odo , auquel U avait été opposé jusqu'alors , il avait été reconnu par la majorité des vassaux français , et ce changement dans son sort avait peut-être fait naître en lui ;de plus grandes espérances. 11 accepta donc avec plaisir l'invitation du duc Reginar , qui semblait lui promettre de grands moyens d'acheter la fidélité de ses vassaux. II accourut avec une armée en Lotharingie.

1 1 o iii ji^-* iisfloiittjjfti 1 l»s &âsCj rt ion s dt,s \ t> \yc 1 ] t^â ^ il s'avança, comme au milieu d'hommes amis et avec une entière confiance , jusqu'à Aix-la-Chapelle, puis, du palais impérial de Karl le Grand, jusqu'au Rhin. Cependant le roi Zuentibald , qui d'abord avait reculé devant lui , sortit de son effroi. Soutenu par Franco, évêquo de Liège , il réunit des troupes, et prit avec elles position sur la Meuse, sur les derrières des Français. Le roi Karl , que ce mouvement inquiétait, rétrograda. Les deux armées se rencontrèrent non loin de Prum ; mais ni l'une ni l'autre ne désiraient une bataille : Zuentibald l'évitait, parce qu'il était le plus faible; Karl, parce qu'il no voulait pas tout risquer sur une seule chance. On (m vint donc aux négociations » Karl obtint une libre retraite, et renonça à la Jittharingie.

L'issue de cette téméraire entreprise devait sans doute être fort tranquillisante pour l'empereur ; mais , dans l'état actuel de sa santé, il pouvait difficilement effacer l'impression faite par Jes premières nouvelles. Et cependant un autre événement dut , sous le rapport moral , l'affecter 'plus profondément encore. On éleva près de lui, contre la chasteté de sa femme Uta , des accusations si graves, qu'il oublia la leçon que lui donnait l'exemple de l'empereur qu'il avait renversé du trône, et crut nécessaire , dans sa faiblesse et dans sa colère , de soumettre l'affaire à l'enquête et à la décision d'un tribunal composé des hommes les plus éminents de la Bavière. L'impératrice nia l'accusation ; elle se justifia par un serment solennel , et soixante-douze cotyurateun affirmèrent son innocence. Parce sermont, elle fut absoute;

mais l'âme de l'empereur resta empoisonnée par une vive irritation qui acheva d'ébranler sa santé. Dans le fait , durant l'assemblée même devant laquelle sa femme dut paraître, Arnold fiit paralysé et comme frappé de la foudre. Telle était la superstition de ce siècle, telle était aussi la passion qui agitait le faible empereur, que , môme après de semblables scènes , on attribua cette maladie à un poison administré par l'impératrice si vivement offensée, ou par ses amants. Deux hommes et une femme furent accusés de cet empoisonnement. De ces hommes, l'un se sauva en s'enfuyant en Italie ; l'autre , appelé Graman , fut déclaré coupable et décapité à Oettingen , comme criminel de lèse-majesté; la femme Rudpurk avoua son crime dans les tortures , et paya cet aveu de sa vie. Elle fut pendue à Waiblingen.

Au milieu de ces malheureuses circonstances fut continuée , l'an 899 , la guerre contre les Moraves, œuvre féconde en cruautés et en intrigues. Co qui surtout , à ce qu'il semble , rendit cette guerre désastreuse , c'est qu'Isanrich , le nouveau margrave du pays au delà de l'Ens, refusa d'y prendre part. Bravant Arnolf derrière les fortifications de son château de Mautern (4), sur le Danube; se fiant sans doute plus encore sur les souffrances de ce prince , il méprisa tous ses ordres , et n'agit que selon sa propre volonté. Cette désobéissance d'un homme qui avait été l'accusateur do son propre père, et qui s'était élevé par la ruine de celui-ci, remplit l'âme d' Arnolf de la plus violente colère. Il rassembla encore une fois ses dernières forces pour tirer vengeance de ce double crime. Il leva des troupes suffisantes contre Isanrich ; et comme il ne pouvait plus monter à cheval, il descendit le Danube en bateau. Le château de Mautern fut attaqué avec habileté et vigueur. Isanrich essaya de se défendre ; mais bientôt il vit les murs s'écrouler, et avec eux la possibilité de toute résistance. Alors il sortit du château , et, suivi de sa femme et de tous ses compagnons, il parut humblement devant l'empereur. Arnolf ordonna qu'il fût arrêté prisonnier et conduit à Ratisbonne. Mais en chemin Isanrich échappa à ses gardiens , et se rendit chez les Moraves , ne rêvant que désastres et vengeance.

Du reste, la prise du château de Mautern et l'humiliation d'isanrich furent le dernier acte de l'empereur Arnolf. Il était parti malade , et

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revint de môme. Vers la fin de l'année 899 , il mourut à Ratisbonne , fut enseveli avec beaucoup de solennité dans l'église de St-Emmeramm , pour laquelle il avait montré une grande vénération pendant sa vie , et laissa une mémoire heureuse, surtout parmi le clergé, qu'il avait protégé et favorisé de toute manière.

ÉTAT DU TEUTSCHLAND A LA MORT d'aRKOLP. — LUDWIG L'ENFANT. — LES HONGROIS ET LE DROIT DU PLUS PORT ( FAUSTRECHT ) DANS LE TEUTSCHLAND.

L'an MO.

L'empereur Arnolf laissait le Tcutschland dans une situation singulièrement triste et dangereuse. II n'y avait , il est vrai , à proximité aucun ennemi qui pût causer [quelque danger: car l'Italie était dans la plus grande confusion, et se trouvait dans l'impossibilité de repousser les étrangers de ses frontières ou de les chasser ; la France avait assez à faire avec elle-même et ne pouvait poursuivre aucune pensée de guerre et de conquête; les Nordmans avaient appris, par des expériences réitérées, que le butin qu'ils pouvaient gagner chez les peuples teutschs ne compensait pas le danger auquel ils restaient exposés par des irruptions dans le Teutschland; les peuples slaves étaient , sinon pacifiés , do moins fatigués, et trop divisés jmtrc eux pour qu'ils pussent rien faire d'important ; et bien qu'Arnolf fût mort au milieu d'une guerre contre les Moraves, cette guerre semblait devoir d'autant plus certainement se terminer à l'avantage des Teutschs , que les Bohèmes euxmêmes combattaient avec ceux-ci contre les Moraves. Il ne restait donc en face des Teutchs qu'un seul ennemi actif, les Magyares ou Hongrois. Ceux-ci s'étaient sans doute rapprochés des frontières du Teutschland; ils étaient arrivés jusqu'au Danube et avaient passé ce fleuve; ils jetaient un regard de convoitise sur les cantons teutchs comme sur les contrées méridionales. Les Hongrois toutefois étaient une race légère et aventureuse, qui, bien qu'elle fût prête à tout risquer, ne paraissait pas pouvoir hasarder une attaque sur le Tcutschland , sans s'exposer à sa ruine.

Mais les relations intérieures du Teutschland étaient d'autant plus misérables. En effet, dans

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l'empire tcutsch subsistaient encore les institutions que Karl le Grand lui avait données , mais l'esprit dont il les avait animées s'était évanoui. Son ombre héroïque semblait encore errer au milieu des anciennes formes , mais sans chaleur vitale et sans force ; pâle fantôme qui effrayait plutôt qu'il n'enflammait les courages. Les lois aussi , depuis la mort de Ludwig le Teutsch , comme aux époques antérieures, étaient discutées et résolues dans des assemblées nationales ; m nus l'esprit des anciens temps ne se manifestait plus dans ces assemblées. Au milieu d'incessantes tempêtes et de vicissitudes continuelles, elles avaient été tenues irrégulièrement ; la position du moment y faisait l'objet des discussions ; la nécessité du moment éloignait toujours toute grande pensée, toute fondation durable , toute mesure favorable au progrès et à la civilisation. Et qui pouvait venir avec goût et avec plaisir a de telles assemblées?Quel motif pouvait déterminer un homme généreux et bien intentionné à y assister ? Les officiers de l'État y venaient seuls, parce qu'ils étaient forcés d'y venir , s'ils voulaient conserver leur haute position , ou peut-être se donner quelque satisfaction sociale. Aussi , à quelques exceptions près , ne pouvait-on arriver à aucun résultat dans ces diètes; et , précisément pour cette raison , on tenait plus aux assemblées de vassaux tenues dans quelques parties du pays , dans les provinces et dans les cantons , qu'aux diètes générales. De même l'exécution des lois et toute l'administration de l'empire étaient maintenant encore dirigées par des hommes qui portaient les mêmes titres que les officiers de Karl Je Grand; mais dans cette administration se montrait la même décadence qui se manifestait dans la législation. L'ordre , l'unité , la surveillance, manquaient partout; à leur place régnaient régoïsme et l'ambition personnelle, et il en résultait des chocs et des querelles qui ne cessaient jamais, des guerres privées et des hostilités dont on ne peut méconnaître l'existence , lors même que les écrivains ont oublié de les indiquer ou ne les ont pas jugées dignes d'être mentionnées.

Dans des temps de liberté légale, où le droit est sérieusement assuré, il est difficile, comme nous l'avons déjà remarqué plusieurs fois, de se faire l'idée d'un état de choses ou les passions fermentaient, où les forces se déchaînaient, sans être réfrénées par aucune puissance, ni

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arrêtées par aucun pouvoir; et l'on peut à peine comprendre que la vie ait pu présenter alors quelque charme et quelque plaisir. Karl le Grand, pressé par la force des circonstances, avait essayé de concilier deux choses inconciliables : le fief et la propriété , le service et la liberté. Cette tentative eût peut-être réussi, si ce puissant génie lui-même s'était maintenu dans toute la force de ses années héroïques entre les deux ennemis , et s'il les avait continuellement contenus l'un par l'autre. Mais cent ans ne s'étaient pas encore écoulés depuis sa mort , et déjà presque toute la propriété avait été absorbée par les fiefs , et presque toute liberté avait été détruite par l'obligation du service.

Le pays existait, mais on pouvait a peine dire à qui il appartenait; le propriétaire manquait; le pays possédait les hommes , et non les hommes le pays. Quiconque se trouvait maître de quelques possessions cherchait à les agrandir par toute sorte de moyens ; mais si jusqu'à hier il avait réussi à acquérir toujours davantage , de même aujourd'hui un autre , plus habile a se servir des mêmes moyens, pouvait le dépouiller même de ses dernières ressources. Aucun droit ne le protégeait , et le même arbitraire qui l'avait élevé le renversait. Peut-être sentait-on , sous beaucoup de rapports , tout ce qu'il y avait de contraire à la nature dans une telle position , bien qu'on eût perdu même le souvenir du temps ou tout homme libre vivait et agissait sur sa propriété légitime ; mais personne n'était en état de résister à la force des choses; le plus faible se voyait contraint de rechercher la protection du plus fort, et celui-ci était peut-être bientôt forcé de se placer lui-môme sous la protection d'un plus puissant encore , pour pouvoir vivre et subsister. Probablement beaucoup de grands propriétaires fonciers s'efforcèrent de dégager l'ancienne propriété do leurs pères, ou même le bien féodal nouvellement acquis , de cette chaîne de services qui les resserrait tous , pour mener de nouveau une vie indépendante commo défenseurs libres sur leurs propriétés libres , n'ayant d'engagements envers personne qu'envers la patrie , par leur propre volonté; mais ces efforts, qui dans la suite réussirent à plusieurs , n'eurent pas encore, à l'époque qui nous occupe , de succès reconnu , et ne pouvaient servir qu'à rendre les relations plus compliquées et plus violentes.

H en était de même de la liberté. Celle-ci, fondée de toute antiquité sur la véritable propriété foncière, avait perdu sa base * puisque la propriété foncière avait été absorbée par le | système féodal. La liberté n'était qu'un vain radt. Le vrai sens en avait disparu. Ce que l'ou appelait liberté était un singulier mélange de licence et d'obligation à des serv ices * sans honneur et sans fidélité. Tous les officiers et vassaux, sans exception, étaient obligés envers le roi à la fidélité et au service ; mais les officiers et les vassaux déterminaient eux-mêmes les cas où ils voulaient être tenus au service, et faisaient dépendre leur fidélité de celle du roi, et ils se réservaient de plus le droit de juger si | cette fidélité avait été gardée ou violée. Le bonheur ou le malheur du roi , sa victoire ou sa défaite , sa gloire ou sa honte, décidaient do la fidélité et du service , et maintenaient les fidèles ou les déterminaient à rompre leurs liens. Les vassaux étaient dans la même position à l'égard des comtes t les arrière -vassaux à l'égard des vassaux d'empire. Les serfs infor* tunés, qui n'avaient rien, a qui rien n'appartenait * étaient seuls foulés aux pieds par tous avec une égale indifférence et un égal arbitraire.

Malheureusement» les ecclésiastiques ne pouvaient ni donner une direction précise, ni opposer une digue solide aux (lots impétueux de co torrontt Toute leur force était dans leur unité, et cette unité ne reposait que sur le siège apos- i tolique et sur le rocher de l'Église. La position d'ordre de l'empire , qui ne leur était plus contestée depuis deux siècles, ne leur fut que rarement avantageuse dans la dissolution de l'empire et dans les discussions des diètes ; les grands domaines qui appartenaient aux églises et aux couvents , les immunités accordées à ceux-ci , la dime qui devait leur être payée , tous les avantages qu'ils avaient acquis ne servaient à rienj parce que nulle part ne se trouvait un rempart capable d'arrêter l'insolence , l'avidité, l'arrogance et le crime. Le lien qui rattachait l'église teutscheau siège apostolique conservait, il est vrai, toute sa force; mais ce lien n'empèchait pas cette église d'être tiraillée en tous sens par la sauvage puissance des choses, l ue action commune, constante et énergique, qui seule pouvait garantir la sûreté , était impossible. Le droit qui avait été concédé dans le cours des siècles à l'Église une et universelle,

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qui était formulé dans les décrétalea du faux Isidore , qui de temps à autre était mis en pratique, restait , il est vrai , incontestable; mais l'exercice de ce droit ne pouvait entrer dans les mœurs ni se transformer eh habitude : ce droit restait uu trésor caché , d'où l'on tirait bien de temps en temps quelque précieuse parcelle, mais qu'on ne mettait jamais tout entier au grand jour. Les ecclésiastiques se voyaient souvent exposés à des mauvais traitements et a des actes de méchanceté , et souvent on disposait do leurs biens av ce la dernière violence. L'empereur Amolf, reconnaissant le mal qui résultait de ce désordres avait sans doute , comme nous l'avons raconté, fait une tentative pour relever les ecclésiastiques du Teutschland h la position d'un clergé capable de s'opposer avec force et énergie aux vassaux laïques * et donner a leur inlluencc et à leurs actes un appui et une couleur; mais il avait également senti que ces efforts ne pouvaient avoir do succès, s'il ne mettait de nouveau le clergé leutseti en communication étroite et continuelle avec le siège apostolique; et son expédition vers Home avait mal réussi; et les prodigieux bouleversement* de l'Italie, dont lo tumulte devenait de plus en plus effrayant pour le saint-siège cl menaçait de le détruire entièrement, fireut encore une fois retomber le clergé leutsch sur lui-même. Mais abandonné à lui-même, il dut déchoir de nouveau, et se voir nécessairement précipité* par des relations de famille ou par des passious iu* diwducllcs, dans la confusion à laquelle était exposé le monde des vassaux , auquel il manquait une base.

Il est a peine besoin de remarquer que in raeo légitime des Karolingicns, en disparaissant du trône teutsch , exerça une action a la fois forte et désastreuse sur ce monde des v assaux. Jusqu'à la déposition do Karl le Gros, l'hérédité du trûuo avait du moins offert un appui solide. Bien quo dans les temps antérieurs tout eût chancelé, une chose pourtant était restée hors de doute : c'est que dans les anciens temps un Mérovingien,dans les temps plus récents un Karolingieu, pouvait seul arriver h la dignité royale. Mais Arnol f n'av ait aucun droit a cette dignité ; elle ne luiavait pas non plusétéconférée par l'élection de ceux qui prétendaient av oir le droit de donner leur suffrage ; il l'avait acquise dans des circonstances singulières, et non sans moyens équivoques. Il était donc dans la nature des choses

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humaines , que les vassaux éprouvassent pour ce roi , qui n'était roi que parce qu'ils l'avaient voulu, dos sentiments tout autres que pour les souverains précédents; il était naturel que des passions de toute espèce s'éveillassent en eux , cl qu'ils se livrassent à une tendance vague vers la grandeur, le pouvoir, l'indépendance ; tendance qui les disposa toujours moins à l'obéissance , et leur inspira un désir toujours plus vif d'essayer leurs forces. Ils furent tout disposés à se liguer avec d'autres et à soutenir des guerres privées par leurs propres ressources. Tout changement illégal dans les relations sociales soulève les esprits et produit des convulsions et des secousses qui ne cessent que plus tard; mais un changement de la nature do celui par lequel Arnolf arriv a au trône, dans des circonstances comme celles où se trouvait le peuple tcutsch, ne pouvait passer sans de grands ébranlements. Arnolf, il est vrai, avait au commencement do son règno conjuré , occupé , enchaîné l'esprit inquiet des vassaux par sa modération , par de sages négociations , par des concessions et des faveurs, par nue conduite énergique et par d'heureux exploits ; mois les désastres qui l'avaient frappé dans les dernières années de sa vie, ses malheureuses expéditions en Italie, la honte do sa maison, enlin son état maladif, ses infirmités etson inactivité , avaient fait oublier lo succès de ses anciennes actions et de son ancienne fortune , et avaient peut - être réveillé avec d'autant plus de force les passions comprimées.

Voici enfin ce qui contribua encore réellement à la confusion générale. Karl le Grand avait détruit les anciens grands duchés, qui avaient été délimités d'après les frontières des peuples ; il les avait divisés en cantons , et fait administrer ces cantons par des comtes qui devaient être observés par les évêques et par ses envoyés royaux. Cette institution, excellente, sous la sévère surveillance do Karl, pour l'ordre , pour la guerre et pour le pouvoir suprême, subsistait encore ; mais maintenant elle était pernicieuse pour les peuples teutschs. Car les noms des peuples s'étaient conservés dans la vie , elles Franks, les Saxons, les Bavarois, se trouvaient opposés les uns aux autres, commo dans les anciens temps ; mais l'administration des affaires publiques ne concordait pas avec cette position : l'unité et la solidité manquaient à chacun des peuples de l'empire, commo a

tout l'empire lui-même. La masse des cantons et la multitude des comtes, qui, fondant de grandes familles , rendant leurs dignités héréditaires , et l'agitant en sens divers , étaient à la tète de ces cantons, faisait que l'image |do l'empire se reproduisait dans chaque peuple tcutsch. Lorsque des ennemis extérieurs faisaient craindre quelque danger , on nommait, il est v rai , des généraux d'armée auxquels on soumettait un plus grand cercle , et quelquefois tous les cantons de tout un peuple ; et ces généraux d'armée recevaient ensuite , soit du roi, soit d'une ancienne coutume , les titres de ducs ou de margraves, chacun selon sa destination ou sa position. Mais ces chefs plus puissants n'étaient eux-mêmes , dans les lieux où ils se montraient, que des apparitions passagères) aussitôt que l'on n'avait plus besoin d'eux , et probablement presquo toujours à l'instigation des comtes dont ils excitaient la jalousie , ils étaient congédiés , destitués ou changés. 11 on était ainsi chez les Franks, comme chez les Thuringiens et chez les Bavarois ; tandis quo la Souabe ou l'Allemande n'avait jamais eu besoin d'un duc , et que la Lotharingie avait été presque constamment jetée d'un côté et de l'autre (4). Les peuples ne pouvaient donc trouver un appui en de semblables chefs, ni arriver par eux a l'unité. La Saxe seule , parce qu'on tenait moins de compte de la Frise , faisait exception. Car les Saxons , les plus anciens parmi les nations teutsches , telles qu'elles exis* taient , mais les plus nouveaux dans l'empire des Franks (2) , avaient le mieux conservé les mœurs des aïeux , et tenaient le plus fidèlement les uns aux autres; et leur éloignement des résidences royales , et le dangor continuel dont les menaçaient les Danois , les Nordmans et les Slaves , leur rendaient nécessaire une constante union. Il pouvait donc se faire que parmi les Saxons une seule famille s'élevât au dessus do toutes les autres ; famille d'où sortirent dans la suite des rois qui élevèrent l'empire tcutsch à la puissance , à l'honneur et à la gloire , et qui , à l'époque dont nous parlons , donnait aux Saxons du poids et de la consistance. Tous les autres peuples étaient en dissolution et abandonnés aux troubles.

Si l'on réfléchit à toutes ces relations , on craint que de grandes catastrophes ne viennent bientôt fondre de nouveau sur le peuple Quant aux sciences et aux arts , qui ,

grâce aux efforts de Karl le Grand, avaient pris un si bel essor , et qui , au temps de Ludvvig le Teutsoh, a\ aient encore une fois reçu une bienveillante impulsion , il ne pouvait pas en être question en de telles circonstances , pas plus que d'encouragements donnés à quelque activité intellectuelle. Le commerce et le négoce, qui sous plusieurs rapports avaient été l'objet des soins de Karl le Grand, et auxquels il s'était efforcé de fixer et d'obtenir des points d'arrêt et de la sûreté , mais qui, dans la confusion qui suivit la mort du grand empereur, avaient souffert toute sorte de bouleversements, et qui se maintenaient rarement â la hauteur acquise et s'étaient plus rarement encore élevés; le commerce et le négoce semblaient ne pouvoir échapper à une triste décadence. I)e grandes et pernicieuses contestations entre le clergé et les seigneurs laïques devaient presque nécessairement avoir lieu; des querelles de toute espèce , des hostilités , des guerres privées, avec tous les maux qui suivent d'ordinaire ces phénomènes d'une société qui se dissout et tombe en ruines, tels que la pauvreté, la famine, les maladies, et â coté de tout cela l'ivrognerie, la débauche et toute sorte de dépravation i l d'immoralité, devaient nécessairement éclater. Et comment, d;uis une telle situation, le Teutschland aurait-il pu se défendre même contrôle plus faible [ennemi épiant sur les frontières teutsehes et tentant une entreprise contre les peuples teutschs? Une seule chose semblait capable de préserver le Teutschlanddela honte et de lamisére : un grand homme sur le trône, qui entraînât tout par son génie et son énergie, qui gagnât tout, réunit tout, et forçat tout vassal , ecclésiastique et laïque, de tourner ses regards vers le trône et vers l'empire, et de renoncera ses tendances particulières, sinon h les oublier. Sans un tel homme , les grands seigneurs du Teutschland ne pouvaient être arrachés au tourbillon de leurs sauvages passions, et ramenés au vrai chemin, que par un excès de malheurs et do souffrances. Kt un tel homme ne se trouvait pas dans le Teutschland.

Deux (ils survivaient à l'empereur Arnolf : Zuentibald et Ladwig (3). Arnolf, comme nous l'avons raconté, avait cherché, aussitôt après son avènement au trône, â en assurer la succession â Zuentibald , son bâtard ; et cette tentative ayant échoué, il lui avait donne,

PLE ALLEMAND

avec l'assentiment des seigneurs , la Lotharingie comme royaume, afin de donner un dédommagement â son lils et de satisfaire en même temps le désir de son ca or. En transférant ce royaume à Zuentibald , on n'avait pas réglé sa position à l'égard de l'empire teutsch , ou du moins les arrangements pris à ce sujet ne nous ont pas été transmis : vraisemblablement touteloi «. d devait rester sous la dépendance de l'empire teutsch et reconnaître la suzeraineté du roi. Mais Zuentibald était un homme opiniâtre, brutal ou abruti, que personne n'aimait, que beaucoup détestaient, que tous craignaient. Le second lilsd' Arnolf, au contraire, Ludv* ig, était né d'un mariage légitime ; mais il n'était Âgé que de six ans. Toutefois, ce I.tuhvig, surnommé Y Enfant (4), fut reconnu roi des Teutschs, couronné et placé sur le trône. Cela eut lieu dans une diète , au mois de janvier de l'an 900, h Forchheim. I^cs actes en sont inconnus. On avait autrefois promis au roi Arnolf que s'il lui naissait un fils légitime, celui-ci lui succéderait, et que, dans le cas où il ne lui en naîtrait pas , on élèverait au trône son fils naturel. Il est incertain si l'on se rappela ou non cette promesse. Quelques mois après l'élévation de Ludvvig, l'archevêque de Mayence la notifia au pape Grégoire IX , malgré les atrocités qui s'étaient commises à Rome. Dans cette lettre, il donne, dans les termes suivants, les motifs de sa démarche : « Nous avons, comme nous le crojons, par l'inspiration divine, le fils de notre senior, quoique ce soit encore un enfant, d'après l'avis commun des princes et avec l'assentiment de tout le peuple : car comme les rois des Franks ont toujours été tirés d'une même famille , nous avons mieux aimé rester fidèles aux anciens usages , que hasarder une innovation. » Mais ces mots renferment plus d'une inexactitude, et probablement ils étaient contredits autant par ce qui s'était passé â l'élection que par l'histoire des temps antérieurs. Aussi l'archevêque ne cache pas le véritable motif : « Nons éprouvions, dit-il, une grande inquiétude de voir l'empire déchiré par les partis. » Kt cette inquiétude bien fondée fut certainement ce qui décida l'élection. Mais , pour cela même , l'élection de Ludwig n'était pas une preuve de fidélité à la maison qu'Arnolf avait fondée ou dont il descendait, ni une preuve d'amour de la patrie; mais elle était uu accommodement que d'nlxwl

le clergé et les seigneurs laïques firent les uns arec les autres, et que réitérèrent ensuite entre eux les membres les plus influents de ces deux ordres. Il n'est pas douteux que tous ne se soient bien étudiés, et qu'ils s'accordèrent réciproquement ce qu'ils ne pouvaient s'arracher les uns aux autres. Et ce fut probablement aussi cet accommodement qui amena comme un partage de la puissance publique dans le royaume entre les deux ordres qui se trouv aient en face l'un de l'autre. On laissa le petit Ludwig siéger sur le trône , parce que sous lui le trône n'était qu'un siège orné d'or et de soie ; mais le sceptre royal , que ses faibles mains ne pouvaient tenir, fut brisé; le vieil Hatlo, archevêque de Mayencc, le premier prince ecclésiastique du royaume, s'empara d'une moitié, et l'autre moitié fut abandonnée à Otto, duc de Saxe, fils du duc Ludolf , qui était frère de ce duc Brun qui était mort dans la bataille livrée aux Nordmans près de Ilajmbç^igr^

*t uwH-n/aÂl/'. 'ta tfïrection des affaires publiques ne fut pas confiée à ces deux hommes, mais ils s'en saisirent, et ils retinrent fermement ce qu'ils avaient pris une fois, et chacun des autres prit ce qu'il put atteindre et garder.

Mais deux choses semblent avoir facilité les efforts de ces princes et hâté les résolutions de la diète de Forchheim.

D'abord le bâtard d'Arnolf , Zuentibald , roi de Lotharingie , excita un grand mouvement dans ce pays. On ne sait dans quels rapports la Lotharingie devait se placer à l'égard du royaume teutsch après les résolutions de la diète à Forchheim, où Ludwig fut reconnu roi ; mais il parait que l'on continua à regarder ce royaume comme dépendant du Tcutschland, et par conséquent Zuentibald comme soumis à la suzeraineté de son petit frère Ludwig. Cette position fut intolérable pour le roi Zuentibald. Lui qui déjà, dix ans auparavant, avait été jugé digne du trône par son père ; lui , gendre du prince le plus puissant du Tcutschland, du duc Otto de Saxe, devait-il être subordonné à son frère , à un enfant dont la mère avait été soupçonnée d'adultère par son père , à on enfant dont la filiation était par conséquent encore plus douteuse que la sienne? Zuentibald ressentit une grande irritation , et , comptant peut-être sur la faveur de son l>eau-père , il entreprit de se détacher de l'empire teutsch. Mais m.

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il avait contre lui sa vie et sa réputation. Les grands seigneurs du pays étaient tous ses ennemis ; car il en avait dépouillé beaucoup de leurs fiefs , beaucoup de leurs dignités ; il les avait presque tous lésés et vexés. Connaissant bien les dispositions des vassaux éininents, il choisit désormais ses conseillers et ses officiers dans les basses classes de la société. Par là il excita de nouveau contre lui tous ceux qui étaient grands ou éminents. Zuentibald essaya d'intimider les récalcitrants par une conduite impitoyable. Il ne s'abstint pas même de mauvais traitements personnels , et l'évêque de Trêves lui-même , Ratbod , fut châtié par lui à coups de bâton. Aussi s'aliéna-t-il bientôt tous les cœurs des ecclésiastiques et des vassaux , et Otto de Saxe , son beau • père , n'osa pas s'occuper de lui, ou crut que cela serait au dessous de lui. I^cs vassaux et les seigneurs de Lotharingie accoururejg forWéné sur la rive gauche du Rhin , et les Lotbaringiens affluèrent à Thionville pour lui rendre leurs hommages. Zuentibald , dans son embarras , convoqua les habitants des villes ; il courut de lien en lieu , et détruisit par l'incendie et le pillage les possessions des vassaux qu'il regardait comme traîtres. Mais il ne tarda pas à être surpris près de la Meuse et tué par les trois comtes qui depuis longtemps étaient ses ennemis, par Etienne, Gérard et Matfrid, et sa femme Oda, fille d'Otto, se jeta entre les bras de Gérard, l'un des vainqueurs.

Sur ces entrefaites eut lieu un autre événement qui parait n'avoir pas eu moins d'influencesur les relationsduTeutschland. Pendant que de la Bavière on continuait contre les Moraves la guerre qn'Arnolf avait laissée inachevée ; pendant qu'une expédition désastreuse , à laquelle participèrent les Bohèmes confédérés avec les Tentschs , était faite sans succès sur le territoire des Moraves, les Hongrois, non contents de s'être emparés du pays entre le Danube , la Drau et la Sau , avaient passé sur la rive droite du Danulw , et avaient remonté le fleuve vers le Nord , soumettant ou chassant les habitants, et jusqu'à l'Eus il était à peine resté quelque sécurité devant leurs armes. Et maintenant de nombreux essaims de ce peuple pillard pénétrèrent par laCarinthicdans l'Italie supérieure , qui n'était pas préparée à une semblable attaque. Ixs Italiens furent saisis de

terreur à la vue de cette race horrible ; le pillage, l'incendie et le meurtre remplirent le pays de crainte et d'effroi ; les bruits qui couraient sur les Hongrois , et d'après lesquels ils s'abreuvaient de sang humain et mangeaient des cœurs d'hommes comme remèdes à leurs maladies {5), ces bruits augmentèrent d'autant plus la désolation générale , que l'aspect hideux de ces hordes barbares permettait à peine un doute sur la vérité du portrait qu'en faisait la renommée. Toutefois, les hommes rappelèrent toute leur énergie pour sauver leurs biens et détourner d'eux-mêmes l'horreur d'une semblable mort. Mais il ne fallait songer ni à l'ordre ni à l'unité , et ledésespoir ne permettait pas un courage réfléchi. On assure qu'aux bords de la Brouta vingt-deuv mille hommes périrent par les traits et le cimeterre des Hongrois ; et ce qui n'est ^Hn^sjyuieun doute , c'est que les Hongrois,

immense butin dans les eontréeTfi^NnHY^.1111 Tenus. L'évéque Liutward de Vcrccil , jadis ami et conseiller secret de Karl le Gros , puis l'un des principaux auteurs de la chute de cet empereur , et qui, depuis l'avènement d'Arnolf au trône, avait vécu dans son diocèse , périt par la main des Hongrois. '11 avait réuni de grands trésors, et cherchait à les sauver, ainsi que sa personne , par la fuite ; mais il tomba au milieu d'un détachement de cette année inhumaine , qui le massacra et ajouta ses trésors au butin.

Les Moraves accusèrent les Bavarois d'avoir poussé les Hongrois eu Italie et de leur avoir ouvert cette contrée. Les ecclésiastiques bavarois ont repoussé avec la plus grande énergie cette accusation , et cherché à détourner d'eux et de leur nation ce grave reproche. Au fond aussi , les .Moraves ne sont pas d<>s témoins entièrement valables contre les Bavarois, parce qu'ils avaient longtemps été leurs ennemis acharnés, et parce qu'en particulier ils cherchaient à cette époque même à exaspérer le pape contre eux pour rompre les liens qui rattachaient leurs églises aux arche\équcs et aux évéques de Bavière, et les placer sous l'autorité immédiate du saint-siége. Lors même qu'un prince bavarois aurait provoqué ou encouragé l'incursion des Hongrois eu Italie, peut-être dans la bonne intention de rendre service à sa patrie en détournant de son pays les I tordes de ces barbares, en les pouvant sur une autre cou-

trée , il dut bientôt apprendre par une douloureuse expérience qu'il s'était trompé dans ces espérances (6). Car Arpad , prince on duc des Hongrois , envoya , dans le temps même où ces bandes étaient encore en Italie , des députés en Baxièrc pour conclure avec ce pays, comme il le prétendait , une paix durable ; mais le projet de cet homme rusé était d'assurer la retraite des bandes qui étaient allées en Italie , et en même temps de s'informer de l'état des choses en Bavière et dans le Teutsehland. Et lorsque lui et ses Hongrois apprirent que les Teutschs avaient un enfant pour roi; que le pouvoir était partagé, la société en pleine dissolution , la I.otharingw dans la plus grande confusion , une multitude innombrable de ce peuple avide de butin envahit la Bavière aussitôt après le retour de? hordes qui avaient risqué l'incursion en Italie , passa l'Eus, et remplit en tout sens le pays d'impitoyables cruautés, portant en tout lieu '*i '^-«.Ûcltol • ,c meurtre et la destruction ;

dentaux de venir défendre et venger leurs compatriotes, ils s'en retournèrent et emmenèrent sans obstacle le butin qu'ils avaient fait en hommes et en choses. Mais, dès ce même temps, une nouvelle bande s'avança du Nord , franchit le Danube , afin de continuer ou de termiuer l'œuvre commencée. Enfin le margrave Liutbald sur l'Ens se souleva contre ces bandes. Il appela les princes de Bavière à son secours ; il ne vint que Richard, évéque de Passau. Accompagné par lui, il repoussa les Hongrois an delà du Danube. Il les poursuivit de l'autre côté de ce fleuve , les surprit sur ses bords , combattit vaillamment , et remporta , sans essiner de perte , une glorieuse victoire.

Ce succès peut honorer les hommes qui l'avaient obtenu ; mais il fut sans importance et n'eut pas d'heureux résultats. 11 ne donna ni dédommagement ni sécurité , et n'amena pas la réunion des forces. Sans doute, pour garantir jusqu'à un certain point le pa\s, le margrave l.iulbald bâtit Eusbourg ; mais la cavalerie hongroise passait avec mépris , dans ses courses, dexaut de semblables forteresses, qui ne servirent en conséquence que de refuge aux Teutschs effrayés. Sans doute enfin , l'an 90t , le malheureux peuple des Moraves , dont le pays était également ravagé d'une affreuse manière par les Hongrois , implora la paix avec les Teutschs ; et alors les Teutschs raccordèrent

UV. XIV t

avec plaisir. Mais le temps était passé où cette paix eût été un bonheur pour les deux nations. Maintenant la puissance des Moraves était brisée ; les Teutschs étaient divisés et livrés au désordre , et les Hongrois en étaient venus a une insolence méprisante que les uns ni les autres ne pouvaient réprimer. Pendant sept ou huit ans, les Hongrois répétèrent leurs courses ot leurs pillages , et désolèrent de tous côtés le pays sans que personne leur infligeât un châtiment bien mérité. De même qu'avant Pavénenient d'Arnolf au trône le nord-ouest du Teulschland avait été maltraité et tourmenté par les Nordmans , de même , après sa mort , le sud-est de ce pays fut tourmenté et souillé par les Hongrois. Et pourtant la différence était grande. Les Nordmans et les Hongrois se ressemblaient par leur folle audace et leur témérité , par leur insolence et leur cruauté , par leur avidité de pillage et leur rage de destruction ; mais les Nordmans étaient une belle race de héros, intimement liés aux Teutschs par leur origine; ils s'ouvraient une carrière à travers les souffrances et le danger. Us n'arrivaient sur le théâtre de leurs exploits et de leur pillage qu'après avoir vaincu ou évité, avec adresse et habileté , en exposant leur propre vie , la tempête et les écueils , les flots et les vagues; puis ils prenaient position par un combat digne d'hommes, remportaient, a force de luttes, une honorable victoire , enlevaient , comme récompense méritéede leur audace, tout ce qu'ils pouvaient prendre, et se faisaient souvent pardonner par leur grandeur d'àme, par leurs vertus et par leur* mœurs, les crimes qu'ils n'avaient pas rougi de commettre. Ixîs Hongrois se présentaient , au contraire, comme des êtres hideux , étranges, repoussants, dégoûtants et ignobles : ils se glissaient en avant sans danger et sans risque , pour prendre des hommes désarmés; ils évitaient la résistance; ils n'allaient jamais au devant d'un combat honorable : leur bravoure ne consistait que dans la surprise, lenr force que dans leur masse, la terreur qu'ils inspiraient que dans leurs cris horriblement sauvages , leur tactique militaire qu'a jeter leurs traits de loin , a frapper sûrement de la lance , qu'a courir rapidement , grâce à leurs chevaux petits et infatigables. Semblables aux harpies éternellement affamées , ils se précipitaient par essaims du fond d'obscurs repaires , et disparaissaient devant les armes de leurs

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ennemis aussi rapidement qu'ils étaient venus, pour reparaître aussitôt , fatiguer leurs adversaires et les réduire an désespoir. Mais dans leur vie et dans leurs mœurs ne se montrait rien qui pût leur faire des amis ; ils n'excitaient que la crainte, le désespoir et le dégoût.

Et cette race, qui, si les peuples teulchs n'a\ aient pas manqué de résolution , de volonté et d'union , n'aurait jamais osé se montrer sur les frontières teutsehes , put franchir ces frontières pendant une longue suite d'années, se répandre au loin dans les terres , y commettre impunément toutes sortes d'excès et de dévastations. Car dans tout le royaume teutsch , à l'exception de la Saxe peut-être , les vassaux et les seigneurs étaient , il est vrai, sous les armes; mais ils les tournaient contre l'intérieur de la patrie et non contre.les Marches. Pendant que la patrie restait abandonnée comme une esclave sans maitre que pouvait souiller tout étranger qui se trouvait prés d'elle ou ressentait pour elle quelque désir, ses divers membres étaient disputés par tous à tous. Chacun se mesurait son cercle aussi grand qu'il croyait pouvoir le remplir et le maintenir contre les efforts contraires des autres. Les ecclésiastiques cherchaient a obtenir par la ruse, par l'intrigue et par des artifices de toute nature, des diplômes revêtus de l'autorité d'un roi enfant, qui leur assuraient des donations , des concessions et des immunités; et bien qu'ils fussent hors d'étal de s'en maintenir en possession, ils espéraient faire valoir le droit écrit dans les temps à \ enir, en se servant habilement des circonstances. Les seigneurs Iniques préféraient la possession réelle; ils mettaient leur droit dans la force et dans l'épée ; ils empiétaient et défendaient par tous les moyens ce qu'ils avaient pu tirer a eux. Tandis qu'ils forçaient les races asservies à construire pour eux des forteresses et des châteaux sur des écueils et sur des rochers , derrière des fleuves , des gorges et des marais , ils ne se croyaient pas seulement en sûreté contre les nationaux et contre les étrangers, se suffisant eux-mêmes et libres dans leurs jouissances; mais leur vie violente eut aussi un foyer et un autel , et sembla certaine même de l'avenir. Jamais auparavant le système féodal n'avait révélé sa nature pernicieuse, destructive et méprisante , d'une manière aussi affreuse que dans ces années où le roi était un enfant et le pape un homme de parti.

HISTOIRE Dt PEUPLE ALLEMAND.

Le plus grand témoignage de la situaliou de oette époque se trouve dans les événements qui désolèrent au loin les pays situés sur les deux rives du Mein , presque à partir de la source de ce fleuve jusqu'à son embouchure dans le Hhiii et au delà du Rhin; il se trouve dans la lutte de deux grandes maisons qui , sous plus d'un rapport, peuvent être considérés comme les représentants de toutes les familles féodales du Teutschland , et qui, précisément pour cette raison , peuvent donucr une idée des relations du royaume teutsch.

L'origine de ces malheureuses discordes n'est pas connue. « La grande division , la haine irréconciliable, dit un contemporain, vint de petites choses sans aucune importance , comme un grand incendie peut venir d'une légère étincelle ; mais elle s'accrut de jour en jour, et finit par prendre un caractère monstrueux. Pendant que les deux familles ennemies se vantaient au delà de toute convenance de la noblesse de leur sang , de la foule de leurs parents, de l'étendue de leurs propriétés et de leur puissauce , elles se précipitaient à des assassinats réciproques; des deux cotés un nombre incalculable d'hommes tomba par le glaive ; des mains et des pieds furent coupés , et les campagnes changées en déserts par le pillage et par l'incendie. »

Ces petites circonstances d'où naquit cette discorde, produites par la jalousie et par l'envie, remontaient peut-être déjà à plusieurs années. 11 parait que l'on en vint pour la première fois à des hostilités ouvertes en l'année 897. Mais les circonstances suhantes contribuèrent peut-être plus que tout le reste à développer à ce point la discorde.

Dans la France rhénane, en Hesse, vivait une famille conuue depuis le temps de Ludw ig le Pieux, cl alliée par mariage à la maison royale : elle avait acquis de grandes possessions, et s'était rendue chère aux ecclésiastiques par des fondations pieuses. A celle famille appartenait L'to, contre lequel la colère de Ludwig le Teubch s'était tellement enflammée , qu'il crut nécessaire de quitter le royaume avec ses frères et de se rendre en France. Mais L'to et ses frères étaient revenus , et avaient récupéré , grâce à la faveur de Ludwig le Jeune, ce qu'ils avaient pu perdre, llo était devenu un puissant seigneur, avait obtenu le titre «le comte, et, à ce qu'il parait, avait fixé sa résidence duns un château près de Fritzlar. Il fui

vraisemblablement père de quatre frères qui se sont fait connaître sous les noms de Kunrad, Eberhard , Cebehard et Rudolf. Ijûs trois premiers arrivèrent à la dignité de comtes dans «les cantons de la liesse; le dernier entra dans les ordres ecclésiastiques. Ils avaient aussi de grandes possessions sur la rive gauche du Rhin. Mais lorsque Karl le Gros fut empereur , et que les Nord mans exercèrent de terribles ravages , même sur la rive droite du Rhin, sans que personne osât résister à ces héros aventureux, un homme très-brave et distingué , mais étranger à ce pays, car il était Saxon ou Thuringieo, le comte Heinrich, obtint le litre de duc de h France rhénane. Ce choix excita la jalousie et la colère de ces comtes hessois. Ijc comte Heinrich trouva la mort près de Paris. Mais il laissa plusieurs fils, dont trois portaient les noms d'Adalbert, Adalhard et Heinrich; et sur ces frères se reporta la haine que les comtes hessois avaient ressentie pour le père.

Poppo , frère du duc Heinrich , était un puissant seigneur. D'abord il fut comte de la Marche sorabc; plus tard il devint duc des Thuringiens, et ensuite son neveu Adalbcrt obtint le margraviat des Sorabes , et choisit pour sa rési-

! dence réelle le château de Oabcnberg, qui était extrêmement fort. Les deux branches de la famille avaient «le grands domainesdaus la Marche «les Sorabes, dans le Nordgau bavarois, et au loin sur le Mein et sur la Rcdnitz. A tout cela se joignit cette circonstance,

; que Poppo persuada l'évêquc de Wùrtzbourg, Arnt , de le suivre à une expédition contre les Slave*, et que Arnt y trouva la mort. Alors les comtes hessois réussirent à mettre à la place de ce prélat leur frère Rudolf, homme sans sagesse

i et sans instruction , plein de vanité , d'ambition et de cupidité : car l'archevêque de Maycncc, le vieux et rusé Hatto, s'atlacba à celte puissante et illustre famille, d'autant plus volontiers qu'il était lui-même de basse extraction , et par conséquent privé de tous liens

| de famille qu'il pût mettre à profit dans ce siècle de violence. A peine ce but fut-il atteint , que le margrave Poppo fut destitué de ses dignités , sur des accusations dont les particularités

| sont inconnues, et Kunrad , l'ainé des comtes hessois, obtint le margraviat et le duché. Poppo, transporté de colère par l'injustice qu'il a\ail éprouvée, se retira, à ce qu'il parait, el mourut peut-être de chagrin : du moins il

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