‹ Histoire d'AllemagneChapitre 27 sur 100 · RINGE. — TROUBLES EN ALLE H ANNIE ET EN BAVIÈRE · texte numérisé non relu

RINGE. — TROUBLES EN ALLE H ANNIE ET EN BAVIÈRE

De l'un 911 a l'an 917.

Le soupçon qui s'est élevé en noas lorsque nous avons vu le jeune roi Ludwig descendre d'une manière si soudaine et si mystérieuse du trône dans la tombe , n'est pas dissipé par les détails qui nous ont été transmis sur l'avéneraent du roi son successeur. Ce roi fut Kunrad , doc de la France rhénane , fils de ce comte bessois , Kunrad, qui avait succombé devant Fritziar sous Adalbert de Babenberg.

Deux auteurs saxons, qui ont écrit deux ou trois générations après cette époque, le moine Witikiiid de Corvei et l'évéquc Ditbmar deMersebourg, parlent , il est vrai, de manière à faire croire que Kunrad fut porté au trône pari 'élection libre , soitde tous les princes de l'empire , soit du moins d'un grand nombre. « Le roi Ludwig, dit Wiokind, n'avait point de fils ; aussi tout le peuple des Frankset des Saxons chercha à placer la couronne du royaume sur la tète d'Otto , duc de Saxe. Mais lui , comme s'il était déjà trop âgé, déclina ce fardeau : d'après ses conseils, Kunrad fat sacré roi; Otto conserva toutefois constamment et partout la plus haute puissauce. » Dithmar s'exprime ainsi: « Otto, choisi pour roi par tous les princes du royaume , plaça au dessus de lui-même l'excellent duc des Fronts, Kunrad, comme si lui-même n'était pas digne du trône, et se soumit avec ses fils. »

Mais il y a peu d'accord dans ces termes; ils n'indiquent pas non plus le lieu et le temps, les formes et la nature de l'élection. De plus, l'un et l'autre de ces écrivains n'ont pas caché partout leur tendance à glorifier parmi leur peuple la famille qui fournit au Teutschland plusieurs rois, des rois grands et illustres , et d'attribuer de grands sentiments a cette royale famille. Enfin , U est difficile de méconnaître que l'un et l'autre de ces auteurs n'ont écrit l'histoire antérieure de la maison royale de Saxe que d'après des traditions orales ou des chants populaires. Car il parait qu'à cette époque encore les Saxons gardaient l'usage en vigueur chez tous les peuples teutschs, dans les anciens temps,

de conserver par des chants les événements dans le souvenir des hommes, et que des chantres spéciaux étaient chargés de transmettre ces chants en les accompagnant de gestes , à la manière des acteurs. Et le caractère héroïque d'Otto présentait un beau contraste avec la condni v que le roi Kunrad tint, dit-on , à l'égard de llcinrich,flls d'Otto.

Tons les autres écrivains ne s'expriment qu'en termes extrêmement généraux au sujet de l'avénement de Kunrad au trône. « Ia famille royale s'étant éteinte, dit l'un, le roi Ludwig eut pour successeur Kunrad , fils de ce Kunrad qui avait été tué dans la lutte contre Adalbert. » Voici les paroles d'un autre : « Ludwig, fils du roi Arnolf , mourut , et le royaume fut transmis à Kunrad. > D'autres disent : « Kunrad fut établi roi ; Kunrad fut élevé au trône. » De telles indications prêtent évidemment à des interprétations diverses , et laissent tout dans l'incertitude. On dit encore , il est vrai : • Kunrad fut élu et sacré. » On dit même : « Kunrad fut établi roi par tous les peuples. » Mais les auteurs même qui s'expriment ainsi ne disent pas un mot du lieu où l'élection se fit , du temps où elle fut accomplie, ou des formalités dont on l'entoura. Et l'expression : il fut <7o, ne signifie pas autre chose , comme le prouvent beaucoup d'exemples, que : il fut reconnu. Ce qu'il y a du reste de singulier, c'est que plusieurs chroniques ne font aucune mention de ce changement, et ne parlent ni de la mort de Ludwig , ni de l'avéncment de Kunrad. Il est vrai que ces chroniques sont aussi misérables que possible, et n'exposent d'habitude qu'un seul fait par année, dans toute sa nudité et dans toute sa sécheresse. Le fait toutefois de la mort du dernier rejeton de la race de Karl le Grand dans le Teutschland, ou de son extinction violente, avait autant d'importance qu'aucun autre; et il est difficile de concevoir pourquoi on ne l'a pas jugé digne d'une ligne, pas même d'un mot.

Mais il existe aussi un témoignage officiel dont il résulte que Kunrad ne fut pas élu par les princes de tous les peuples teutschs, et qu'il n'a pu arriver au trône avec l'assentiment de tous les peuples teutschs. En effet, le 40 juin 91 \ , Ludwig se trouvait encore à Francfort. Puisqu'on assure qu'il fut enseveli à Ratisbonne , il faut bien admettre qu'il se rendit de Francfort dans cette dernière ville.

Il est donc difficile de placer sa mort avant la fin de ce mois. Or nous avons encore un diplôme du mois d'octobre de cette même année , cl donné à Forcbheim par le roi Knnrad dans la première annéo de son règne. Ce serait un singulier hasard que ce diplôme fût uu des premiers do co roi, et il est difficile de supposer que Kunrad eût séjourne à Forcbheim dès les premières semaines de sa royauté. On est plutôt porté à croire qu'il avait été revêtu de la dignité royale quelque temps déjà avant la rédaction de ce diplôme. El comme aucun ordre légal n'était établi pour l'élection d'un roi , et comme aucun ordre n'avait pu élre introduit par l'usage , puisque la chose elle-même était nouvelle) il est à peine possible que le nouveau roi ait été élu dans une assemblée des princes et des seigneurs de tous les peuples teutschs.

11 est donc permis d'admettre comme une chose certaine que Kunrad , à la nouvelle de la mort du roi Ludwig , ayant sous les yeux l'exemple d'Arnolf , se soit hasardé a prendre aussitôt le titre de roi ; que son vieil ami , l'archevêque Hatto de Mayeuce, lui donna la consécration; qu'il fut reconnu d'abord dans le pays qui s'étend depuis la Werra, le Diemel et la Ruhr jusqu'au Hhin et au Mcin, puis, en d'autres contrées, par quelques princes ecclésiastiques et laïques , ses parents el ses amis. Car, dans ce pays, Kunrad était un puissant seigneur. Une grande partie de co territoire était soumise à son administration ; le reste était entre les mains d'hommes de sa famille , de son frère Otto , et des lils des oncles qu'il avait perdus dans la fehde do Babenberg. lin autre de ses frères , Eberhard , était comte dans la marche des Sorabes , appelée probablement des lors Marche orientaledeFrauconic , vraisemblablement depuis la ruine d'Adalbert. Mais l'archevêque Uatto fit sentir au loin son bras spirituel , autant à cause do la position dont il avait joui sous Ludwig l'Enfant, qu'à cause de l'inlluence sacerdotale qui ne pouvait manquer au premier prince ecclésiastique du Teutsehland. Outre le duc Otto de Saxe, il ne se trouvait dans tous le royaume aucun prince qui put s'égaler à lui en puissance et en autorité; et Otto était un homme âgé , déjà près du lombeau.C'csl sur quoi Kunrad comptait peut-être dans sa tentative. Du reste, la conjecture que nous exprimons ici a pour elle ce témoignage

LF ALLEMAND.

d'une chronique : « Après la mort de Ludwig, Kunrad garda la partie du roynme située sur les bords du Rhin. » Mais pour elle parlent aussi tous les événements des sept années pendant lesquelles Kunrad porta le titre de roi.

Kunrad était un homme habile. Tons le> écrivains s'accordent à le louer. Il était belliqueux et brave , libéral , affable et d'une humeur sereine. Il n'eut point de part aux atrocités des querelles de Babenberg , ou du moins il n'y participa que très-peu ; mais il en avait recueilli tons les fruits. Ceci le gâta peutêtre. 11 compta sur l'intrigue , et eut trop de confiance en la fortune. Parce que beaucoup de choses lui avaient réussi , il croyait pouvoir arriver à tout , et se faisait illusion sur sa force, d'autant plus aisément qu'à cette époque il était moins facile de calculer sa propre puissance ou celle des antres. 11 semble n'avoir pas même songé à la possibilité de voir échouer sa tentative de devenir roi des Teutschs; car il pensait déjà à l'Italie et aux droits royaux qu'Arnolf avait eus dans cette contrée. U marche seule des événements lui ouvrit les yeux, et le rendit sage et circonspect. Toutefois il parut à ses contemporains un homme si distingué, que même un historien étranger le déclara digne d'èlrc roi de plusieurs peuples. Et il ne fut pas même roi du peuple teutsch. Car tous les peuples teutschs se rattachèrent a leurs princes ou ducs , et ne s'inquiétèrent point du duc de la France rhénane , qui avait la prétention d'être leur roi; quant aux Lotharingions. qui hésitaient toujours entre les deux partis, ils se détachèrent entièrement de l'empire teutsch , et saluèrent comme leur roi le roi de France.

Ce roi, Karl le Simple, bien qu'il ne rot qu'un déplorable fantôme de roi et un objet de dérision pour les grands vassaux de ses Etats , venait alors même de réussir à imposer une barrière aux désastreuses incursions des Nordmans dans son royaume ; il y avait réussi par un traité qui, en lui-même, ne pouvait, il ostvrai, contribuer à la gloire des Français, mais dont les suites devaien t tourner à l'avantage de la France. Car il avait inféodé aux Nordmans le pays maritime qui s'étend entre la Flandre et les Bretons ; il avait aussi promis en mariage à leur chef Rollo sa propre fille , et Rollo, de son côté , s'était chargé do défendre les côtes de France contre ses compatriotes, et

de se convertir au christianisme. Par cet accommodement, le roi avait éveillé de nouvelles espérances; ce furent elles qui déterminèrent les Lotharingiens, ayant à leur tète un duc Kayner , à se ranger sous sa bannière. Dailleurs quels motifs pouvaient euchalner les Lotharingiens au Teutschland? ou plutôt quels motifs pouvaient les attirer vers Kunrad , qui se décorait , il est vrai , du titre de roi , mais qui ne possédait qu'une petite partie du Teutschland ? Beaucoup d'entre eux se rapprochaient même infiniment plus des Français que des Teutschs par leurs mœurs, par leur caractère et par leur langue. Karl, le roi de France, appartenait à l'ancienne famille royale, bien qu'il n'en fût qu'un rejeton bâtard ; et Kunrad, qui s'intitulait maintenant roi des Teutschs , s'était fait détester , par d'anciensactes hosti les, de ceux des Lotharingiens qui appartenaient aux Teutschs. Il arriva donc que Karl, roi de France, fut salué partout comme roi dès qu'il se montra en Lotharingie , et réclama ce pays à titre héréditaire, en sa qualité de Karolingien.

Dans les années 942 et 915 , Kunrad fit deux tentatives pourchasser le roi de France et contraindre les Lotharingiens à reconnaître sa souveraineté; mais ces tentatives furent, sinon sans exploits, du moins sans succès. L'Alsace seule, la plus éloignée des provinces de ce royaume , put être sauvée et maintenue on ramenée sous la domination teutsche. Le reste de la Lotharingie fut perdu , parce que Kunrad n'avait personne qui tint à lui , à l'exception des Franconiens. Bien plus, son entreprise sur la Lotharingie tourna à son désavantage dans son royaume même , parce que par elle il dissémina ses forces et donna aux princes teutschs le temps et l'occasion de s'entendre avec leurs peuples et entre eux. Il se passa aussi, lu sud somme au nord, des événements qui ne pouvaient rester sans influence sur les relations du roi avec l'empire.

L'Allemanie jusqu'alors, comme nous l'avons remarqué, n'avait pas eu de duc, mais elle avait été administrée par des comtes , sous la haute surveillance de deux envoyés ou représentants de la chambre. Ces fontions , créées par karl le Grand, avaient complètement dégénéré. Dans les vues de Karl, deux officiers, envoyés du foyer de l'empire , devaient recevoir quatre fois par an la mission do parcourir un district déterminé et d'en étudier la

situation , pour rendre ensuite à l'empereur lui-même un compte exact de l'état social du pays et particulièrement de son administration. Tout l'empire avait été divisé en cercles pour cette visite, et les deux miui chargés de visiter chacun de ces cercles avaient vraisemblablement reçu une mission spéciale pour chaque enquête, ou du moins, en tout cas, une mission précise , limitée et révocable. Mais an milieu des troubles qui eurent lieu sans cesse après la mort de Karl le Grand , cette institution n'avait pas été maintenue; il n'en restait que l'ombre. Les envoyés avaient transformé leur mission en charge permanente : il se peut que cette charge soit assez fréquemment tombée entre les mains des intendants des domaines royaux appelés originairement w'Wœ; leurs grandes occupations se restreignirent peut-être peu à peu à percevoir les revenus casnels qui échéaient au fisc, et dont probablement ils s'approprièrent assez souvent la plus grande partie, parce que sans doute leur comptabilité n'était habituellement qu'un vain mot. Voilà quelle semble avoir été l'origine des envoyés de la chambre. Et comme, au milieu de toutes ces expéditions confuses , de ces querelles intestines et de ces guerres d'un frère contre son frère, d'un père contre son fils, d'un oncle contre son neveu, il fallut souffrir et trouver bon tout ce qui pouvait servir la passion et lui être utile, il se peut que ces envoyés de la chambre , placés à la tête d'un grand district, aient également tiré a eux ce qui était concédé aux ducs; et, dans l'Allemannie , où il ne s'était pas élevé de duc, se consolida depuis Karl le Gros l'usurpation qui , en d'autres contrées , ne s'était manifestée qu'en passant.

Vers ce temps l'Allemannie avait pour envoyés de la chambre deux frères franks de naissance, Erchanger et Berthold, dont la sœur , Kunigunde , avait été mariée à Liutpold , duc des Bavarois , qui avait péri en combattant les Hongrois. A la nouvelle que Kunrad, duc de la France rhénane, s'arrogeait le titre de roi , un homme auquel on donne le nom de Burchard , que l'on ne connaît pas plus amplement , mais qui était sans aucun doute un grand seigneur , vraisemblablement un comte d'Allemannie, avait conçu l'idée de se déclarer duc , et de s'assurer la possession et le gouvernement indépendant du pays. Il

comptait , à ce qu'il semble , non-seulement sur les dispositions de son peuple, mais aussi sur l'inimitié qui existait entre les messagers de la chambre et Salomon , évèqoe de Constance, parce que les derniers rois , Arnolf et Rudwig , avaient enlevé et donné aux églises beaucoup de domaines soumis auparavant aux envoyés de la chambre. Mais Burchard s'était trompé dans ses calculs. Les envoyés de la chambre et l'évèque, bien que dans des dispositions hostiles entre eux , étaient pourtant d'accord dans leur inimitié contre lui , et peutêtre une vive jalousie fut-elle éveillée dans le cœur de beaucoup d'autres qui jusqu'alors avaient été ses égaux , et qui maintenant devaient devenir ses inférieurs. Il arriva donc que dans la diète même où on devait lui reconnaître la dignité ducale, Burchard fut assommé nu milieu d'un sauvage tumulte.

Mais, l'année suivante, 912, il arriva que les Hongrois firent une nouvelle irruption en Bavière. Ce pays avait pour duc Arnolf, fils de Liutpold et de Kunigunde. Ce jeune prince, rempli de bravoure, appela à son secours ses oncles , les envoyés de la chambre en Allcmannie, Erchanger et Berthold. Les Allemanni , sachant bien que ces hordes de brigands viendraient aussi chez eux si on ne les tenait éloignées des frontières, suivirent volontiers leurs princes en Bavière. Devant l'armée combinée des Bavarois. et des Allemand, les Hongrois reculèrent jusqu'à l'Inn. Là ils essuyèrent une grande défaite; du. moins l'avantage que remportèrent en cette occasion les armes des Tentschs fut considéré et célébré comme une éclatante victoire , après la honte qu'on avait subie jusqu'alors. Quant aux princes qui avaient obtenu cette victoire , ils semblent avoir fait aussitôt une convention au sujet de leur position à l'égard de Kunrad , qui prenait le titre de roi de l'empire tcutsch. Car Arnolf continua à exercer le pouvoir suprême en Bavière, et Erchanger se déclara à son retour duc des Allemanni , fut reconnu par ce peuple, et trouva de l'obéissance. L'évôque Salomon se vit forcé de chercher à étouffer son ressentiment , et le roi Kunrad dut rester spectateur inactif des événements. Car non -seulement la Lotharingie l'occupait assez , mais il eut d'autres embarras encore du côté du nord du Teutschland.

En Saxe, en effet, mourut, l'an 942, tandis

que ces choses se passaient dans le Teutschland méridional , le duc Otto , auquel , à cause de sa puissauce , de son bonheur et de sa prudence, on a donné le surnom à' Illustre. H était petitfils du comte Eckbert , qui avait été marie à Ida , fille de Bernard, petite-fille du prince des Franks, Karl Martel , et fils du comte ou duc Ludolf et de la noble Oda, fille d'un prince franconien nommé Billung. Cette femme , Agée de cent sept ans, vit ensevelir dans le monastère de Gandersheim , son fils qui avait été plein de jours, et le suivit quelques mois après dans le repos éternel. Otto avait été marié à Hcilwig ou Hcdwig, petite-fille de Vempereur Ludwig le Pieux, et sœur de Berngar, duc de Frioul , qui s'intitulait roi d'Italie , et dont il a été souvent question dans cet ouvrage. Il en avait eu deux filles et trois fils. L'une des filles , qui avait épousé le comte Heinrich, frère d'Adalbert de Babenberg, est tellement inconnue, qu'on ne sait pas même son nom; l'autre, Oda, fut l'épouse d'abord de Zuentibald, roi de Lotharingie , puis du comte Gérard , contre lequel Zuentibald avait succombé. Deux des fils, Thankmar et Ludolf, avaient précédé leur père au tombeau ; le troisième , Heinrich , qui s'était déjà acquis un nom glorieux par ses exploits contre les Slaves et les Hongrois , et qui avait gagné beaucoup de cœurs par la vivacité de son esprit et par l'affabilité de son caractère, survécut à Otto. Et de même que ce prince était l'héritier des vertus de son père, de même il voulut l'être de sa puissance; comme si la dignité ducale lui appartenait par droit de naissance , il réclama toute la Saxe et la partie de la Thuringe qui avait été soumise à son père (\).

Mais le roi Kunrad s'opposa à ses prétentions. 11 pouvait croire que dans le Teutschland méridional aucun prince ne deviendrait dangereux pour lui, si son autorité était reconnue dans le Teutschland septentrional , surtout par le grand et fort peuple des Saxons , et si les armes de ceux-ci s'abaissaient à ses ordres. Le prince saxon une fois dompté , il pouvait se considérer comme roi de tous les Teutschs. Et peut-être cette œuvre ne lui parut-elle pas très-difficile. Non-seulement l'hérédité de la dignité ducale n'était pas reconnue , mais encore elle devait sembler dangereuse à beaucoup , sinon à tous. La jalousie des comtes , qui , par cette hérédité, étaient nécessairement rejetés dans une position

UV. XIV ,

plus subordonnée , paraissait dcvoii* se soulever contre les prétentions de Hcinricb. De plus, il était à espérer que les Tburingicns , fiers de leur ancien nom et de leur ancienne gloire, aimeraient mieux se ranger sous les ordres d'un duc particulier, que de rester unis aux Saxons et soumis au duc de ces derniers, qui devait toujours avoir une grande préférence pour son peuple. Enfin Kunrad n'avait probablement pas encore reconnu les grandes qualités dont Ileinricb était doué. Il avait eu avec lui des rapports d'amitié; il lui avait rendu un service , et il se peut qu'il ait vu dans Hcinricb un bomme léger , adonné aux plaisirs des sens , plutôt qu'un homme d'un génie vigoureux , résolu et circonspect. 11 résolut donc d'essayer contre Hcinricb la ruse et la force.

Kunrad débuta par des négociations amicales. Il demandait que Hcinricb le reconnût comme son roi et son suzerain, qu'il gardât le duché de Saxe, mais renonçât a la Tliuringe; il lui promettait toutefois de le dédommager de toutes les manières possibles de la perte de ce dernier pays. En même temps , à ce qu'il semble, Kunrad nomma duc de Tliuringe le comte Burchard, qui peut-être était lils de ce duc Bnrchard qui avait trouvé la mort en combattant les Hongrois, et il lui donna sa fille en mariage. Mais Hcinricb ne se fia pas aux paroles du roi ; il ne vit dans les exigences de celui-ci que le commencement de plus grands projets. Les vassaux saxons partageaient ses sentiments, bien que quelques-uns d'entre eux fussent attachés au parti du roi ou y eussent été gagnes. I>cs Saxons, en général, n'aimaient point l'empire qui avait toujours encore porté le nom odieux des Franks; ils aimaient mieux exister par eux-mêmes en peuple indépendant ; le vieux duc Otto , que l'on avait nommé le Père de la patrie, avait d'ailleurs laissé de grands souvenirs qui se conservaient dans les cœurs avec toute leur vivacité. Les Saxons se pressèrent donc autour du fils d'un tel père, et se déclarèrent prêts a le protéger par les armes dans tout ce qui avait appartenu à son père. Hcinricb persista donc dans ses réclamations, comme dans son droit.

Kunrad , embarrassé dans les querelles élevées au sujet de la Lotharingie , désirait éviter que cette autre contestation ne fût décidée par les armes. Il fit une tentative pour renouer les négociations , et le vieil archevêque de Mayencc ,

Hatto , fut chargé d'amener par ses artifices sacerdotaux ce duc opiniâtre a des concessions. Hatto accepta cette mission, et iwvila le duc Hcinricb a une conférence. Mais Hatto avait perdu la confiance des hommes; les cruautés de Babenberg , exagérées par la renommée, étaient connues parmi les Saxons. Hcinricb conçut des soupçons , ou fit semblant de se méfier du prêtre. • Dis à ton maître , répondit-il à l'archevêque, que je ne viendrai pas, parce que je ne v eux pas lui être à charge; mon coli n'est pas non plus plus dur que celui du margrave Adalbert. » Ce fait se répandit parmi le peuple, et, dans la bouche du peuple, le danger que Hcinrich avait soupçonné se changea en vérité. Une fable méchante prit naissance parmi les Saxons. L'archevêque , dit-on , avait fait faire une chaîne d'or qui devait serv ir à étrangler Heinricb ; mais l'orfèvre , dont le prêtre avait fait son confident, avertit le duc, et c'est ainsi que celuî-ci évita sa perte. Cette fable enflamma encore l'enthousiasme des Saxons pour leur duc. Heinricb osa donc prendre possession de tous les domaines qui appartenaient a l'archevêque de Mayencc en Saxe et en Thnringc , et sans aucun doute il les partagea entre ceux qui lui avaient montré le plus d'attachement et de fidélité. D'autre part , il chassa du pays tous ceux dont les dispositions lui inspiraient de la méfiance, et il contraignit aussi par les armes à la fuite le gendre ! du roi , le comte ou duc Burcbard de Tliuringe, ; ainsi qu'un autre comte, nommé Bardo, qui s'était déclaré pour le roi. Et comme , après des ; événements de cette nature , l'archevêque Hatto mourut avec une soudaineté tout à fait extraordinaire, peut-être du chagrin que lui causait la perte de ses domaines et du découragement que lui inspirait la mauvaise position de celui qu'il avait sacré, le bruit courut parmi les Saxons que l'archevêque était mort de colère , parce que son projet d'assassinat avait été découvert ; on ajouta même qu'il avait été frappé de la foudre en punition de ses crimes. Et un bruit de cette nature excita une rumeur plus grande encore parmi les Saxons ; quant au roi , il av ait perdu dans Hatto un ami éprouvé et influent.

En de telles circonstances, il no restait plus qu'à remettre la décision aux armes. Kunrad envoya donc , v ers la lin de l'an 912, son frère, le margrav e Ebcrtarri , av ec une armée, vers la

Diemel contre les Saxons. Ceux-ci s'étaient ras* semblés près de l'ancienne place d'Ehrenbourg , par la prise de laquelle Karl le Grand avait commencé , cent quarante ans auparavant , la soumission du peuple saxon. Une bataille fut livrée a un mille de distance de cette forteresse. I«es Saxons y remportèrent la j victoire. La nouvelle en fut répandue avec une telle exagération , que les chanteurs qui racontèrent l'événement chantèrent au peuple que l'enfer n'était pas assez grand pour recevoir la multitude des guerriers tués. Mais les événements suivants prouvent que la puissance du roi n'était nullement abattue. Car Kuurad entra bientôt lui-même eu campagne, au milieu de l'hiver , avec une nouvelle et grande armée, et la fit entrer au coeur de la Saxe, après lui avoir 1 fait passer le Wéser, vraisemblablement auprès j de Corvei. Heinrich occupa avec les siens la forteresse de Grona , non sans doute ce clià- | teau peu éloigné de la position où maintenant Gottingen jette au loin un brillant éclat, mais un lieu fortifié un peu au dessous de Corvei , mais sur la rive droite du Wéser (2). Kunrad assiégea la forteresse , et Heinrich se vit dans un grand embarras. Déjà des envoyés du roi se trouvaient dans le château pour négocier avec le duc au sujet de sa soumission ; mais tout à coup les négociations furent rompues , et le roi quitta la Saxe sans qu'aucune convention eût été faite. Un écrivain saxon, Witikind, moine de Corvei , expose ce changement comme il suit: « Au moment du danger, arriva de la Saxe orientale dans le château un certain comte Thiatmar, homme expérimenté, prudent et rust4. 11 demanda an duc, en présence des envoyés du roi, où il fallait disposer l'armée qu'il lui amenait. Le duc , saisi de joie , lui demanda à son tour quelle était la force de cette armée. Thiatmar, bien qu'il n'eût amené que cinq hommes avec lui , répondit qu'il avait presque j trente légions. » Effrayés de cette réponse , les députés retournèrent aussitôt auprès du roi ; Kunrad leva le siège et quitta la Saxe. » Voilà le récit de Witikind. Tout ce que l'histoire peut garder de cette fable , c'est que Kunrad se retira sans avoir pris le château de Grona. Mais au sujet du motif qui décida la retraite du roi , nous trouvons une autre trace qui nous mène peut-être à la vérité. On raconte que Karl le Simple, roi de Frauce , que la Lotharingie venait aussi de reconnaître pour roi, se trouvait |

à Aix-la-Chapelle, et que Heinrich, duc de

Saxe , s'adressa h lui et lui demanda du secours; que Karl , se rendant à cette prière d'un de ses parents, passa le Rhin , traversa la Saxe , s'empara des domaines royaux de ce pays , et les remit au duc Heinrich. Le temps de cet événement n'est pas, il est vrai, indique aver précision ; mais comme il est permis de supposer que Heinrich n'a pu avoir recours au roi de France qu'à la dernière extrémité, et comme Heinrich ne s'est pas trouvé une autre fois dan* une extrémité pareille à celle où nous venons de le voir, il n'est pas invraisemblable que Kunrad se retira de la Saxe \m\r aller au devant de l'armée de Karl. Les écrivains teutschs, particulièrement les Saxons, ont passé volontiers, comme cela est facile à concevoir, sur une chose qui ne tournait pas à l'honneur du duc Heinrich , et que plusieurs même considérèrent peut-être comme honteuse. Et peut-être la fable a- 1 -elle fait venir de l'est le sauveur, précisément parce qu'il était venu de l'ouest. Peotètre aussi Kunrad fut-il déterminé par l'apparition de Karl sur la rive droite du Rhin à entreprendre la seconde expédition au delà de ce neuve, au sujet de laquelle nous avons déjà remarqué plus haut que par elle l'Alsace, la province la plus éloignée du royaume de Lotharingie par rapport A la France, fut conservée au Teutschland.

Dans cette expédition qui amena le roi dam le voisinage d'Erchanger , duc des Mlcmanni , il semble a\oir modifié ses premiers projets. Sa tentative de soumettre le duc des Saxons ayant échoué, aussi bien que celle de le gagner, Kunrad v oulut désormais avant tout , et tondis qu'il laissait dans une incertitude hostile sa position à l'égard de Heinrich , rattacher à son parti les princes du Teutschland méridional , sans aucun doute dans l'espoir que l'orgueilleux prince du Teutschland septentrional serait ensuite également amené à suivre leur exemple. 11 commença par Echanger, duc des Allcmanni, et il parait que ce ne fut pas sans succès. Lorsqu'il vit , en effet , qu'il ne serait pas non pins facile de réduire même Erchanger les armes à la main, il entra en négociation avec lui. Erchanger prêta serment de fidélité au roi comme à son suzerain ; le roi lui laissa le duché d'Aile mannie ou de Souabe ; et pour consolider la paix et l'union entre eux , il épousa la soeur d'Erchanger , Kunigunde , veuve du duc Liot*

UT. UV,

pold, et mère d'Arnolf, duc actuel de Bavière. Mais ce ne fut là qu'une œuvre de nécessité et de calcul; aussi ne servit-elle à rien. Bien plus, elle augmenta encore les agitations du royaume, et remplit la maison du roi de malheur et de désolation.

En effet Kunrad , en concluant ce traité avee le duc d'Allcmannic , agissait sous l'impulsion d'une double espérance : d'abord il pensait que le duc Arnolf de Bavière , devenu son beau-fils, ne tarderait pas, par égard pour le roi lui-même, pour la reine sa mére et pour Erclianger son oncle , à suivre volontiers l'exemple de celui-ci, et à rester désormais fidèlement et loyalement attaché a lui , le roi; en second lieu , il était persuadé que le duc Erehanger, devenu son beau-frère , agirait d'accord avec lui , comme prince de l'empire et comme fidèle, pour rétablir parloiit la tranquillité dans le royaume, et pour assnrerù son roi et à son suzerain la puissance qui lui était nécessaire pour conserver le trône. Et il fut cruellement trompé dans cette 'i<«,v»ip espérance.

Arnoll eiuii A homme actif ; il avait

reçu le duché de Bavière en des temps innua.., il s'y trouvait comme à l'avant-garde des peuples leutsohs contre les Hongrois. Ses Bavarois furent les premières victimes de cette race de pillards. Il ne pouvait se reposer sur personne que sur lui-même et sur la confiance que les Bavarois lui montraient. Aussi s'était-il conduit déjà , sous Ludwig l'enfant , comme s'il n'avait eu personne au dessus de lui ; il s'intitulait : ^rnolf, par la grâce de lHeu, duc de Bavière et des pays limitrophes ; il disposait des évêehés avec un pouvoir royal , sans difficulté , peutêtre aussi sans contradiction. Et les Bavarois, qui se rappelaient leur ancienne célébrité et leur ancienne gloire , et qui n'avaient pas oublié qu'aux jours des aucétres ils avaient formé nn royaume particulier auquel les Franks avaient arraché son indépendance par la ruse et par la force , ne pouvaient voir qu'avec joie la position que leur jeune duc osait prendre. Comment un tel prince aurait-il pu revenir sur ses pas devant un roi tel que kunrad, auquel personne n'obéissait, à l'exception des Franconiens? Qnant au mariage de ce roi avec sa mère qui avait été veuve pendant six ans , et qui , dans tous les cas , avait passé depuis longtemps l'âge de contracter une union basée sur l'amour , il put aisément y trouver un sujet de chagrin plu-

tôt que de joie. 11 repoussa donc sèchement les insinuations de son l>cau-pèrc, avec quelque chaleur que les appuyât sa mère nouvellement

mariée.

Tandis que Kunrad se trouvait embarrassé dans des relations si hostiles, qui probablement troublèrent singulièrement son bonheur conjugal, il vit s'évanouir aussi les espérances qu'il avait fondées sur son nouveau lwau-frèrc Erehanger, duc d'Allcmannic, et l'Allemannie devint la proie de grandes agitations. Dès le temps de l'empereur Arnolf , les envoyés de la chambre, Erclianger et Berlhold son frère, avaient en de grandes querelles avec Salomon , évêque de Constance, homme d'illustre origine, instruit , spirituel , aimable en société par des dons naturels et par le travail et l'art, persuasif, disert, et en même temps ami du luxe, ambitieux , avide et intrigant. Ces querelles étaient venues de ce que l'évêqne , comme nous Taxons déjà remarqué plus haut, avait obtenu, vraisemblablement par captation, des donations au détriment de la chambre et des envoyés de la chambre. Alors déjà les deux frères avaient porté leur inimitié contre lui au point que Salomon n\o«it pu <u» soustraire que par la fuite à leurs embûches. Une enquête avait été faite à ce sujet , et ils avaient été déclarés coupables de lèse-majesté ; toutefois , par l'intercession de l'évêque , ils avaient obtenu leur grâce de l'empereur Arnolf. Par ces motifs, et parce que , sous Ludwig l'enfant , Salomon avait été chancelier de l'empire , et avait entretenu des relations intimes avec Hatto de Mayence , ce puissant prêtre , ils avaient fait trêve à leur haine; mais elle ne s'était pas éteinte. Elle avait aussi trouvé de continuels aliments , non-seulement en ce que l'évêque , par ses richesses et par les choses précieuses qn'il possédait , excitait l'envie des envoyés de la chambre, mais encore parce qu'il trouvait plaisir à éblouir ses envieux à force da richesses et d'objets précieux. Mais maintenant elle éclata avec une nouvelle énergie : car l'évêque était irrité de l'alliance de Kunrad avec Erclianger , prince qu'il regardait comme un v ieil ennemi , comme un ennemi irréconciliable , et particulièrement par la reconnaissance de la dignité ducale dont il s'était emparé ; et Erclianger n'avait consenti à cette alliance avec Kunrad , que parce qu'il voulait la faire tourner à son avantage , comme le roi Voulait la faire tourner au sien. Kunrad aussi , pour

récompenser on acheter les services de l'évêque, avait ajouté aux anciens sujets de querelle, eu faisant au prélat de nouvelles donalious dont la validité pouvait d'autant plus être révoquée en doute, qu'elles avaient eu lieu avant que kunrad eût été reconnu roi en Allemaunie. L'évêque ernt nécessaire de faire valoir dans toute leur rigueur ses anciens et ses nouveaux droits en Allemaunie , en opposition avec le nouveau due. Cclui-ei crut qu'en qualité de beau-frère du roi, il ne devait pas tolérer plus longtemps les prétentions du prêtre. L'avoué de l'évêque , qui devait faire valoir ses droits , fut donc sèchement renvoyé par le due et par son frère ; des hommes de' l'évêque furent dépouillés et maltraités ; et ensuite les deux frères , Erehangcr et Berthold , accompagnés de leur neveu Liutpold, ayant rencontré l'évêque sur la voie publique, et, après les salutations réciproques, un échange de paroles «Tétant établi, l'évêque osa rappeler aux princes qu'ils n'avaient échappé que par son intercession a un châtiment bien mérité. Alors ces princes se jetèrent sur lui, se rendirent maîtres de sa personne, et l'emmenèrent par violence dans leur forteresse de Tcutbaîdsbourg. Ils lv l.w™. w une lone garde , sans tenir compte des larmes cl des pressentiments de Bertha , femme du duc , a la vue de cette violence ; en vain cette noble femme exprima ses inquiétudes pour l'avenir. Quant aux princes , ils fortifièrent de la manière la pins formidable , sur une montagne escarpée , le château de Hohentwiel , pour y trouver en tout cas

un sûr asile.

Ces événements, qui s'accomplirent en I an 914, excitèrent un mouvement général dans tout le pays, depuis les hantes Alpes, le long du Rhin, jusqu'aux bords du Mein. D'anciennes passions éclatèrent de nouveau ; des inimitiés surannées se réveillèrent; des atrocités récentes appelaient la vengeance. L'année précédente , des . ointes barbares avaient arrache les yeux à Einhard, évèqiie de Spire ; l'évêque de Strasb.--.u-g , Otbcrt , avait été assassiné , et un autre p -se , Richwin , s'était placé par la violence sur le siège épiscopal. Des excès de toute nature avait-ut été commis , et pour chaque crime le jour de la vengeance semblait être arrivé. Tout ordre était dissous; personne n'avait de sécurité, s'il ne la trouvait dans sa propre force matérielle , et dans la force de ceux qu'il savait réunir à lui.

Le roi Kunrad voyait avec une profonde douleur et avec une vive colère cette dissolution. Il avait à redouter les derniers malbon rs. Jusqu'au Rhin le nom du roi do France était reconnu; le duc Heinrich gouvernait la Saxe cl la Thuringe , et se tenait dans une position hostile; en Bavière, le duc Arnolf, beau-fils du roi , le bravait et semblait se préparer d'avance à tout événement: car, pour n'être pas attaqué des deux côtés, il avait cherché à gagner l'amitié des Hongrois ; et l'on avaitdéjà eu l'occasion de faire l'expérience que les Hongrois , avec toute leur grossièreté et toute leur barbarie , avaient apporté avec eux une belle vertu qui n'est pas rare chez les peuples nomades, la fidélité à la parole donnée et la haine de la trahison. 11 était donc à craindre qu'ArnoIf ne s'unit à ses oncles , et qu'il n'écrasât leurs ennemis , et que par là il ne fit naître pour le roi un danger auquel il fût difficile de résister. En de telles circonstances , il restait à peine au roi d'autre parti que de risquer une tentative par les armes

contre son beau-frère. , , ,

L'an qj " , avec une armée dans 1 Al-

lemaunie. Les deux frères , ses beaux-frères, pour lesquels tenait un puissant seigneur , le comte Burchard le jeune, se retirèrent devant lui sur leur rocher fortifié de Hohentwiel, et là, derrière leurs murailles, ils se moquèrent du roi. Kunrad essaya vainement d'enlever ce château , qui résista à ses armes. Il le bloqua, pour dompter ses ennemis par la faim. Mais bientôt le bruit circula que le duc Heinrich s'était jeté dans la France rhénane , et y répandait la crainte ot la terreur. Le roi crut donc nécessaire de retourner chez lui le plus rapidement possible, pour ne pas tout perdre. Et aussitôt après sa retraite , le duc Erehangcr sortit de son château , et poursuivit son ancienne carrière ; bientôt après des essaims de Hongrois se précipitèrent en avant : il parait que , favorisés par leur nouvel allié , le duc Arnolf, ils avaient traversé sans obstacle la Bavière jusqu'aux frontières de l'Allemannie. Ils s'avancèrent en deux bandes , tournant, autant qu'ils le purent, le pays des Allemand , sans doute parce qu' Arnolf s'était entendu avec eux au sujet de ses oncles. L'une de ces bandes traversa la Fulde et marcha sur le Rhin ; l'autre pénétra par Bâle dans l'Alsace. Et bien que chaque localité qu'ils touchèrent sur leur pas-

IJV. XJV ,

sage fût exposée à de grandes dévastations , leur œuvre de destruction ne semble avoir réellement commencé que sur la rive gauche du Khin. Mais là ils l'éteudirent an loin dans la Lotharingie , ne trouvèrent nulle part de résistance, et retournèrent sans obstacle, chargés de butin , dans leur pays , qu'ils commençaient à regarder de plus en plus comme leur propriété permanente.

Après de tels événements, Kunrad , rejeté bien loin de ses premiers projets , ne vit de salut que dans la puissance de l'Église, et, dans son désespoir , il résolut de rappeler à son aide. Biais il reconnaissait aussi que les églises teutsehes seules ne i>ouvaient rien être pour lui ; car les évêques de chacun des pays tcutschs tenaient pour les ducs de chaque peuple, par intérêt , par penchant ou , ce qui est plus vraisemblable, par crainte. Il était donc impossible de les décider à une assemblée générale et à des résolutions communes. In résultat ne paraissait pouvoir être obtenu que par l'autorité du siège apostolique; mais celte tentative aussi était extrêmement incertaine. Sans doute le siège apostolique lui-même n'avait rien perdu de sa considération ; mais , comme nous l'avons observé précédemment déjà, les bouleversements de l'Italie avaient fait même des papes des hommes de parti; ils avaient amené une rapide succession de ponlifes, et aucun d'eux u'avait reconnu ou su employer la puissance que possédait le saint-siège. Aussi l'autorité de ces papes ne fut-elle pas grande, et leur influence fut extrêmement incertaine. C'était là toutefois pour le roi Kunrad le seul moyen de sortir d'embarras. On ne sait pas comment il dirigea cette affaire , ni quelle voie il suivit ; mais il eut à Mayence une conférence avec l'archevêque llerigcr, successeur de Hatto, et avec plusieurs princes ecclésiastiques et laïques, qui tenaient à son parti ; et cette assemblée mit bon et nécessaire d'indiquer un coucile général sous la présidence d'un légat du pape : car l'on espérait qu'aucun évêque et aucun abbé ne s'abstiendrait d'y venir , si l'assemblée était convoquée au nom du saintsiége ; du moins on se donna l'air de nourrir cette espérance.

Pendant qu'on s'occupait de cette affaire, et que des négociations étaient nouées avec Rome, l'état des choses changea tout à coup. Sigcfrid , cousin de levèque Salomon , aceompagué de m.

CHAP. V. t29

parents et d'hommes du prélat , surprit les trois princes ses ennemis, le duc Erchanger, son frère Hertholdcl leur neveu Liutfrid, au moment où , dans une course aventureuse, ils s'étaient abandonnés au sommeil au milieu d'une forêt. H les fit prisonniers malgré leur résistance , leur ôta leurs armes , et les emmena garrottés. Aussitôt la femme du duc, Bertha, fut exhortée au Teutbaldsbourg à mettre l'évêque en liberté; si elle refusait de se rendre , on menaçait de pendre les trois princes de trois cotés du château, et de les y laisser brûler au soleil. A cette sommation, les hommes qui avaient été placés dans le château pour garder l é\ èque abandonnèrent cette forteresse , cherchèrent à se sauver par la fuite. L'évcquc sortit sans obstacle ; mais il tenait par la main la duchesse Bcrlha, et chercha à la récompenser désormais de l'intérêt qu'elle lui avait témoigné dans son malheur. 11 fut salué par les siens avec une joie infinie , se rendit aussitôt , à ce qu'il semble, auprès du roi Kunrad, et reprit ses fonctions comme chancelier de l'empire (3j. Et alors bien des hommes changèrent de couleur en Allemaunic. Ils avaient été partisans du duc , tant que le soleil de la fortune avait brillé pour lui ; maintenant qu'il était prisonnier, ils lui tournèrent le dos, et prirent le parti du roi, qui désormais promettait de plus grands avantages. Parmi eux , Burchard le jeune paraissait au premier rang, soit qu'après le duc et les princes de sa famille, il fût le seigneur le plus puissant parmi les Allemand! , soit qu'il se fût montré le plus actif et le plus énergique.

Pendant ce temps, l'évèquc d'Orlena était arrivé comme légat du pape Jean X. Sous sa présidence, et tandis que des bandes de Hongrois commettaient de nouveaux ravages, fut ouvert le synode d'Altheim (■*). Pourtant les princes ecclésiastiques de la France rhénane , de l'Allemanuie et des bords du Mcin, s'y étaient seuls rendus; vraisemblablement personne n'y était venu de la Bavière , de la Saxe et de la Thuringe. Quant aux seigneurs laïques qui s'étaient déclarés pour le roi , beaucoup étaient présents. Dans cette assemblée, qui du reste s'occupa aussi d'affaires ecclésiastiques , le duc Erchanger , son frère Berthold et leur neveu Liutfrid , furent condamnés à mort comme criminels de lèse-majesté, et en même temps il fut résolu que tous ceux qui

a\ aient participé à leur crime seraient poursuivis comme ennemis publics.

Le roi, à ce qu'il parait, ne fit pas exécuter le jugement contre les princes souabes , sans doute parce qu'il voulait ménager aussi longtemps que cela lui serait possible les relations «le parenté. Mais il voulait du moins , le jugement a la main , contraindre par la terreur à la soumission Arnolf , duc des Bavarois; s'il y avait réussi , il eût sans doute épargné le duc. Krchanger et ses partisans. AYnolf toutefois, soit qu'il méconnût la position dangereuse de ses oncles , et qu'il comptai follement sur rinllucnccde sa mère , soit qu'il fût entraîné par son propre orgueil et par l'ardeur de ses fidèles, rejeta toute proposition. Le roi se vitdonc contraint , au printemps de l'année 917, à une expédition en Bavière, pour châtier son beaufils récalcitrant et le forcer à s'humilier. Sans aucun doute , les Souabes prirent part a cette expédition, et avant tous Burchard le jeune , qui avait tant de torts à réparer. Arnolf pouvait d'autant moins résister, qu'après ce qui s'était passé à Altheim, les évéques du pays abandonnèrent certainement sa cause et soutinrent celle de ses ennemis, et que probablement aussi parmi les seigneurs temporels il s'en trouva plus d'un qui chancela devant une fortune aussi incertaine. 11 s'humilia donc. Il sortit de Ratisbonne, la \ille roxale; et se retira , eu remontant vers Saltzbourg , dans les hautes montagnes. Le roi n'osa pas le poursuivre et continuer la guerre à une si grande distance. 11 prononça donc la déchéance du duc Arnolf, remit a son frère Kberhard le duché de Bavière, le laissa a Ratisbonne pour réduire son ennemi, cl revint lui-même dans la France rhénane, où d'autres dangers pouvaient le menacer, rapportant vraisemblablement avec lui dans ces contrées les ornements distinctifs des rois qui l'avaient précédé.

A peine Kunrad a\ ait-il quitté la Bavière, qn'Arnolf, accompagné des comtes des montagnes, se précipita des hauteurs, chassa de Ratisl>onne le nouveau duc Eberhard , et reprit avec son ancien orgueil sa place sur le tronc ducal. Beaucoup de choses se passèrent peutêtre dont l'histoire ne parle pas. Sans doute les persécutions et les châtiments ne manquèrent pas; il est possible aussi qn'Arnolf ait noué des relations avec ses oncles pour les délivrer et les remettre a la tête des Souabes. En

t l'I.E AIJ.KUWI).

| tout cas, le roi se sentit saisi d'un profond elia- I grin , et , sous cette impression , il ordonna l'exécution du jugement d'Althcim. Le duc Krchanger, son frère Berthold et leur neveu Kiutlïid furent secrètement exécutés a Aldingen ; le duché de Sonabe fut désormais remis à Burchard le jeune , qui par des services récents avait fait oublier ses anciennes fautes, et qui probablement aussi s'était fait une position telle, qu'il ue resta au roi que le choix de maintenir ce prince dans sa fidélité p:ir de grandes récompenses', ou'de précipiter encore une fois l'Allemanniedansd'effroxables bouleversements. Buis kunrad entreprit une seconde expédition en Bavière contre l'opiniâtre Arnolf. Mais celui-ci , reconnaissant que le temps des négociations était passé, et qu'il ne pouvait espérer triompher du roi , abandonna de nouveau la \ ille de Ratisbonne à son ennemi, et s'enfuit avec sa femme et ses fils chez les Hongrois, dont il avait depuis longtemps recherché l'amitié. Kunrad ne se sentait ni assez fort, ni assez sûr de ses ressources pour y poursuivre le due. D'ailleurs il était fatigué et affaibli ; l'inquiétude déchirait son àme, le chagrin brisait son cœur. Les eadaxres san- ' plants de ses frères le glaçaient d'horreur; la j douleur et les larmes de sa femme lui étaient I insupportables. Il se retira de Bavière , rongé j de chagrins, et laissa tout dans une entière incertitude.

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