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CHAPITRE XL

EXTRÉMITÉ ET BONHEUR d'oTTO Ier. — GRANDE RÉVOLTE DANS L'EMPIRE. — LUTTE AVEC LES PEUPLES SLAVES.

De l'an 038 à l'an 940.

Après la prise du vieil Ehrenbourg, Otto conduisit son armée contre la ville de Larun. Elle était située en Hesse, et les hommes d'Eberhard l'occupaient. Précédemment déjà nnc

U\. XIV , c

partie de l'armée royale avait fait une tentative sur Lanin , mais sans succès et avec perte. Maintenant l'apparition du roi devant la for* teresse amena une prompte décision. Au commencement , il est vrai , les burgmatmen, dirigés par le burggraf, firent résistance; mais ils perdirent bientôt courage. Sans s'inquiéter du comte , ils demandèrent un armistice , sortirent de la ville après l'avoir obtenu , et se soumirent au roi.

La chute de Thankmar avait ébranlé le duc Ebcrhard ; la défection de ses guerriers à Larun abattit son courage. 11 reconnut qu'il succomberait sous les armes des Saxons et des Thuringiens tant que ces deux peuples resteraient fidèles au roi Otto. Dans sa douleur et dans sa colère, la position où il s'était lui-même placé à l'égard de Hcinricli , père d'Otto , se présenta de nouveau à son esprit , et le sacrifice qu'il croyait avoir fait au bien général lui semblait peut-être de plus en plus grand plus il s'y arrêtait et le calculait. Le désir de la vengeance s'éleva dans son cœur ; il désira ardemment humilier le roi et arracher de la tête de cet orgueilleux jeune homme la couronne qui n'aurait jamais passé aux Savons si , par une trop grande bonté, il n'avait suivi le conseil insensé de son frère. Mais si une fois la couronne était tombée de la tête d'Otto , quel autre que luimême pouvait la ramasser? Et pourquoi ne la porterait-il pas maintenant encore aussi bien que vingt ans auparavant? Et pourquoi n'orncrait-ellc pas mieux les cheveux gris d'un vieillard plein d'expérience que la blonde chevelure d'un jeune homme?

Peut-^tre des projets cruels agitèrent son àme. Mais pour pouvoir les accomplir , il devait chercher à gagner du temps et à faire naître de nouvelles discordes entre les Saxons et les Thuringiens. Or Heinrich, frère d'Otto, était encore entre ses mains ; et dans l'esprit de ce jeune prince ne s'était pas encore effacée la pensée que la couronne lui appartenait, à lui , ûls d'un roi, et qu'Otto, fils d'un duc, lui avait arraché cette couronne. 11 semblait facile de pagner beaucoup de Saxons et de Thuringiens à cette pensée, dans laquelle Heinrich avait été bercé et nourri par sa mère : car tous l'avaient partagée ; les qualités personnelles de Heinrich paraissaient d'ailleurs d'autant plus brillantes que le froid orgueil d'Otto blessait davantage les cœurs; de plus, beaucoup avaient a gagner

MAP. XI. m

à un changement. Mais CLselbcrt , due des Lotharingiens , était aussi ambitieux que remuant ; le souvenir d'un royaume indépendant de tatharingie vivait encore, (iiselbert pouvait être séduit par la séparation de la Ixjtharingic de l'empire teuLsch , et par la couronne de ce pays. De plus , Friedrich , archevêque de Mayence, successeur d'Mildebert, était frère de (iiselbert; il ne se distinguait ni par son génie ni par sa science,, mais sa piété et la position de son siège archiépiscopal lui assuraient un grand poids. Et si enfin l'on ne pouvait pas compter non plus sur les Bavarois, à cause des changements qu'Otto avait introduits dans leur pays, Ebcrhard pouvait du moins espérer que Hcrmann , duede Souabe , songeai) ta sou peuple et à sa famille , finirait par se déclarer pour un roi de sa maison plutôt que pour un Saxon , surtout s'il avait des avantages h espérer plutôt que des pertes à craindre. Comptant sur ces relations, il poursuivit sa carrière.

Il s'adressa à Heinrich, son prisonnier, et s'entendit sans peine avec cet ambitieux jeune homme. Il futeonvenuque Heinrich deviendrait roi des Teutschs; qu'il serait aussitôt mis en liberté; qu'il abuserait de la confiance de son frère et lui aliénerait par tous les moyens les esprits des thuringiens et des Saxons : il devait aussi faire valoir son inlluencc pour amener une réconciliation entre le roi et le duc Ebcrhard ; le vénérable archevêque de Mayence , Friedrich , devait également y travailler ; enfin on devait gagner le duc C.iselbert et tout préparer pour le moment décisif. Ces conventions une fois jurées, Heinrich se rendit auprès de son frère. Sans doute sa mise en liberté fut représentée comme accordée par Ebcrhard, dans l'espérance qu'elle aplanirait les voies d'une réconciliation entre le roi et le duc. Otto reçut son frère avec toute la cordialité d'une amitié et d'une joie fraternelles, et Heinrich sut dissimuler le mensonge qu'il portait en lui sous des apparences si trompeuses , qu'Otto crut à la sincérité de sentiments hypocrites , et donna toute liberté au frère qu'il avait retrouvé. Heinrich resta en Tliuringc , en partie sans doute pour entretenir plus facilement ses communications avec Ebcrhard, en partie parce que son frère lui avait cédé dans ce pays , pour son entretien comme prince et à titre de premier dédommagement , de grandes possessions avec des châteaux et des villes. D'ailleurs il avait

un

précédemment déjà vécu dans ce pays, et il s'y était fait singulièrement aimer. Quant au roi, l'arrivée de son frère chéri avait également adouci son cœur pour Ebcrhard , le duc des Franks. Et maintenant, au moment où ses dispositions étaient devenues plus douces, l'archevêque Friedrich , gagné par Ebcrhard et par Ciselbert, parut sur la scène, et prononça des paroles de paix qui convenaient à son saint ministère aussi bien qu'elles semblaient sortir du fond de son cœur. Ces paroles ne manquèrent pas leur impression. Ebcrhard obtint la permission de paraître devant le roi. Il parut comme nn suppliant , et se mit sans réserve , avec tout ce qui lui appartenait , à la disposition du roi. Otto , aussi généreux que fier , oublia volontiers tout le passé en voyant le duc dans une telle position devant lui , et conçut l'espérance qu'Eberhard persévérerait désormais d'autant plus dans sa fidélité qu'il y avait manqué davantage jusqu'alors. Il crut, il est vrai, devoir au monde de ne pas laisser de tels crimes entièrement impunis : il l'envoya donc en un exil apparent dans la ville de llildesheim ; mais peu de temps après il leva cet exil , et rétablit le duc dans ses anciens honneurs.

Voilà comment avait réussi la première partie du projet que le duc Ebcrhard avait formé par indignation , par douleur et par ressentiment, et dans lequel Hcinrich était entré par inexpérience, par ambition et par vanité de jeune homme. Le roi Otto était plein de confiance; son âme si fiôre était incapable de soupçon : il ne croyait pas à des artifices mesquins et à. des intrigues secrètes. Les princes conjurés curent donc le champ libre , et ils en profitèrent , dans l'hiver de l'année 9."8 et 939, avec autant d'énergie que de prudence : l'impatience de Hcinrich ne souffrait pas de trêve, et l'expérience d'Eberhard empêcha un édat prématuré. Gisclbert, duc des Lotharingiens , était devenu suspect au roi précédemment déjà , tandis que la guerre durait encore contre le duc Ebcrhard. Il s'était placé dans une position équivoque, afin de se déclarer pour l'un ou l'autre parti , selon les circonstances, ou afin de pouvoir aussi se maintenir indépendant. Des envoyés que le roi lui adressa à diverses reprises, furent retenus ou renvoyés par lui au moyen de mille ruses ou de réponses évasives. Cependant la soumission d'Eberhard avait fait oublier cette conduite an roi ; du moins aucun

| changement ne s'était fait remarquer dans les relations de Gisclbert avec son beau-frère Otto. Mais maintenant Gisclbert n'hésita pas à entrer dans la conjuration : car il ne faisait faut' nulle part on il y avait du trouble ; et bien qu'il ne détestât pas l'ordre, une agitation désordonnée était devenue une habitude pour lui. Beaucoup d'autres grands seigneurs , grands officiers et vassaux , se montrèrent également bien disposés, parce que chacun espérait gagner , et comptait sur les promesses dont , sans aucun doute, on était fort prodigue. On s'attacha particulièrement à gagner à la cause de la révolte les burggrafs qui commandaient les hommes de guerre dans les villes fortes ; et en Thuringc et en Saxe, un bon nombre de ces hommes cédèrent à la tentation. Plus d'un ecclésiastique de haut rang participa aussi à cette œuvre de ténèbres , et Friedrich , archevêque de Mayence, en entraîna probablement plusieurs. Voici, à ce qu'il semble, ce dont il fut convenu : on devait prendre les armes en Lotharingie d'abord ; les partisans de Hcinrich devaient rester en Saxe et en Thuringe; luimôme toutefois devait se rendre en Lotharingie avec un petit corps de compagnons, afin de faire croire qu'il n'avait pas de parti et que les Thuringiens et les Saxons restaient tous fidèles au roi ; Ebcrhard aussi devait vivre parmi ses Hessois avec les apparences d'un fidèle dévoûment; mais ensuite, lorsque le roi aurait passé le Rhin pour poursuivre son frère et dompter son beau-frère , Ebcrhard devait se jeter dans la Saxe, et toutes les villes dont les comtes avaient été gagnés devaient ouvrir leurs portes, tandis que tout le pays entrerait en mouvement. On espérait par là anéantir sans peine le roi.

Au printemps de l'an 959, Hcinrich prépara une grande fête à Salefeld en Thuringe. H y appela les plus illustres de ses partisans, sans

I aucun doute pour s'entendre encore une fois sur tout avec eux , afin que nul malentendu ne pùt faire échouer une entreprise qui jusqu'alors avait été si bien disposée ; il y invita également les plus distingués de ceux qu'il désirait gagner encore. Et comme il était un puissant seigneur, comme il se montrait libéral de biens et de promesses, les individus réunis s'attachèrent volontiers à lui. La plupart approuvèrent fortement le projet de Heinrich de se rendre en Lotharingie , et de ne pas faire suivre l'éclat en Thuringe et en Saxe. Mais tous se mon-

trèrcnt bicu disposés, affectionnés, zélés. Bientôt après il se rendit lui-même, comme cela avait été convenu, dans la basse Lotharingie, avec son corps de guerriers.

Le bruit de l'éloigncmcnt soudain du jeune prince frappa de surprise , d etonncnient , d'inquiétude, tous ceux qui ne connaissaient pas ses projets secrets. Le roi n'en crut pas la première nouvelle; elle lui arrivait d'une manièce trop inattendue; elle était trop inconcevable pour lui. Lorsqu'il n'en put plus douter , il sembla pourtant qu'il ne pressentit pas qu'E-, berhard, qui avait tenu son frère prisonuier, pouvait avoir fait alliance avec lui, lui qui tout récemment avait été en son pouvoir, et qui devait à sa bonté sa liberté et ses honneurs. Car il rasrenibla aussitôt une armée et courut sur les traces de son frère , pour arrêter le plus tôt possible sa malheureuse entreprise. Vraisemblablement il ne pensait pas non plus que Giselbert fût déjà prêt et qu'il fût déjà sous les armes. Il dirigea sa marche vers Throtmannen, ville qui fut appelée dans la suite Dortmund. Elle avait pour burggraf Agina , qui avait été chargé de la défendre pour Hcinrich : vraisemblablement Hcinrich avait gagné ce comte à sa cause lorsqu'il s'était rendu en Lotharingie. Mais les turgmamen (garnison du château), qui n'ignoraient pas le sort de Thankmar et de ses partisans, refusèrent de se battre contre Otto; ils sortirent de la ville et se rendirent au roi. Agina , le burggraf, ne resta pas en arrière. Mais le roi fut assez sage pour sentir que la modération valait mieux contre des rebelles que la rigueur; que par la douceur il ramènerait peut-être dans le droit chemin des hommes égarés , tandis que la dureté pourrait les pousser à une résistance désespérée. Il n'infligea donc aucun châtiment. Bien plus, il résolut d'envoyer le comte Agina à son frère pour essayer s'il ne serait pas possible de le ramener à la paix et à la concorde. 11 se lit donc jurer par le comte, sous un serment redoutable, qu'il agirait dans ce sens auprès de Hcinrich son frère, et qu'en tout cas il reviendrait auprès de lui , le roi. Après qu'Agina eut prêté ce serment , il se mit en route ; quant au roi , il marcha en avant avec ses guerriers , et arriva sur le Rhin aux environs de Wesel.

Otto , persuadé qu'en aucun cas il ue pouvait encore y avoir d'année lotharingiennedans le \oisinage du Rhin , commença aussitôt à

faire passer le fleuve à ses guerriers , sans avoir réuni un nombre suffisant de bateaux. A peine ce passage était-il commencé , qu'Agina , le comte, parut devant le roi; il venait d'auprès de Hcinrich. « Ton frère, dit-il, et mon seigneur, t'offre ses salutations , et désire que tu puisses régner longtemps et au loin.— Veut-il la paix ou la guerre? - lui répliqua Otto; et tout en disant cas mots , il aperçut de grandes lignes de troupes s'avançant, enseignes déployées, contre la petite partie de son armée qui se trouvait déjà sur l'autre bord du Rhin. « .Mais qu'est-ce que cela ? s'écria-il , et que veut cette multitude ? » Agina répondit tranquillement : « C'est mon seigneur ton frère. S'il avait été disposé à suivre mes conseils, il serait venu d'une autre manière. Moi-môme je ne viens que pour me dégager de mon serment. » Ces mots firent connaître à Otto le danger où se trouvaient ses guerriers sur l'autre rive du Rhin. Aller à leur secours était chose impossible, parce qu'on manquait de bateaux ; sans secours, tout salut semblait également impossible pour eux : car leur nombre était si petit , qu'on ne l'estimait qu'à cent hommes ; parmi eux toutefois étaient deux guerriers distingués, les comtes thuriogiens Dadi' et Wilhclm de Wcimar.

Le roi fut saisi de la plus profonde douleur , et , dans sa terreur , il descendit de cheval et se prosterna devant la sainte lance que son père avait acquise comme un précieux joyau ; et avec lui toute l'armée se jeta à genoux. « Seigneur, s'écria-t-il , aide-moi dans cette extrémité ; jette un regard sur ton peuple , dont tu m'as fait roi, et sauve-le de ses ennemis, afin que les peuples reconnaissent que tu es toutpuissant et qu'aucun mortel ne résiste à ta vovolonté. » Et bientôt il fut évident que , comme l'Apôtre l'a appris, une juste prière peut beaucoup.

En effet , la petite troupe thuringienne qui se trouvait à découvert sur la rive gauche du Rhin comprit dans toute son étendue le danger qu'elle courait dès qu'elle vit s'avancer l'armée ennemie. Elle pouvait aussi peu trouver son salut dans la fuite qu'espérer tirer de l'appui de l'autre côté du fleuve. Il ne lui restait que le choix entre une lâche soumission et une lutte «le vie et de mort. Et ce choix fut promptemeut décidé ; car tous n'avaient qu'un sentiment , qu'une pensée. Avec la plus grande rapidité, comme l'exigeaient des circonstances si

HISTOIRE 1)1 l»El PLE ALLEMAND.

pressantes , clnu un saisit tes armes et s'élança à cheval. Le bagage, auquel on avait déjà fait passer le fleuve, fut dirigé sur la route do Xanten ; les guerriers prirent position près de Birthen. Ils se criaient l'un à l'autre : « Des braves ne se rendent pas ; nous serions un objet de dérision pour notre peuple, si nous voulions éviter la mort et sauver notre vie par une lâcheté. » Ce fut au milieu de ces exhortations mutuelles qu'ils attendirent l'attaque des ennemis.

I,a petite troupe de héros avait pris position derrière un étang que les bandes ennemies devaient tourner. Celles-ci, commandées par Giselbert et par Ileinrich en personne, curent l'imprudence de se diriger toutes ensemble sur un seul côté de l'étang. Aussitôt la petite troupe s'avança contre eux pour soutenir la hitte; mais quelques Saxons, qui comprenaient jusqu'à un certain point la langue française, se dirigèrent de l'autre coté , firent le tour de l'étang sans être remarqués, et se joignirent aux derniers rangs de l'ennemi. Lorsque le combat eut commencé et se fut échauffé, ces hommes crièrent à haute voix en français : Sauve qui peut! Dès que les Lothnringiens , qui parlaient français , entendirent ce -cri bien connu, ils crurent qu'ils étaient tombés dans une embuscade , et , saisis d'une terreur soudaine, ils prirent la fuite. La terreur gagna en un moment toute l'armée, qu'elle rendit aveugle et sourde : la confusion fut générale; rien ne put arrêter la fuite. Une grande partie de l'armée ennemie fut massacrée; et parmi les morts se trouva ce Mainzia qui avait tué, dans l'église d'EhrenlHMirg, Thankmar, frère du roi, et qui s'était emparé des armes et de la chaîne . d'or de ce prince comme récompense d'un crime commis au pied de l'autel : un assez grand nombre fut fait prisonnier, et toute l'entreprise des conjurés fut déjouée. Les vainqueurs , outre la reconnaissance de leur roi et leur gloire parmi leur peuple , gagnèrent encore un grand butin par leur acte d'audace. Mais un de leurs chefs, IcThuringicn Dadi, eut le bonheur d'étendre le résultat de la victoire bien au delà du champ de bataille. Ileinrich , frère du roi , avait été blessé au bras dans le combat. Cet accident donna naissance au bruit que le jeune prince avait trouvé la mort. Dadi courut en Saxe et en Thuringc, et porta dans tous les cantons, dans toutes les villes et dans tous les châteaux , la

nouvelle de la mort de Ileinrich. Et à cette nouvelle, tous les burggrafs et tons les vassaux qui étaient entrés dans la conjuration et qui avaient promis d'embrasser la cause du jeune prince , changèrent aussitôt de parti , et se déclarèrent hautement pour le roi , en affectant une joie hypocrite de la victoire remportée par la cause la plus juste : car maintenant celte cause semblait seule promettre des avantages. Deux villes toutefois, Mersebourget Scheidîngen , tinrent bon , soit qu'elles n'eussent pas .confiance en cette nouvelle, soit que les comtes qui y commandaient eussent des motifs particuliers d'agir contre le roi.

Pendant ce temps , Otto , après la victoire de Birthen , avait passé le Rhin avec son armée , et i>énétré jusqu'à la Meuse. Là, il commença le siège de la forteresse de Ziegenberg. Dans le même temps, Ileinrich apprit la défection de ses villes en Saxe et en Thuringc. H ne perdit pas un moment ; mais il accourut en Saxe , accompagné seulement de neuf affûtés, peut-être à travers la liesse. Il était poussé par l'inquiétude de son co ur : car son embarras était grand ; le sol lui avait manqué sous les pieds. Qu'était-il en Lotharingie , où il n'avait pas de possession , même dans le cas heureux où Giselbert se maintiendrait contre le roi? Mais Ebcrhard , le duc des Franks, était resté jusqu'à ce moment encore tranquille spectateur des événements , et l'état actuel des choses n'était pas de nature à lui faire jeter le masque. Ileinrich n'avait donc rien à espérer de lui , et en conséquence son premier désir devait être de sauver ce qu'il était encore possible de sauver. Giselbert toutefois le pressa peut-être de se retirer , en partie parce que désormais il lui serait devenu à charge, en partie pour éloigner de son pays l'armée d'Otto. Ileinrich arriva heureusement en Thuringc, heureusement à Mersebourg ; mais il ne put jouir d'aucun repos. Otto laissa, à ce qu'il semble, sur la rive gauche du Rhin, l'armée qu'il avait conduite en Lotharingie ; quant à lui personnellement, il courut en Saxe, leva d'autres guerriers , et parut sous les murs de Mersebourg avant que de cette ville Ileinrich pût entreprendre quelque chose. Mcrsel>ourg fut assiégé ; Ileinrich chercha à défendre la ville , et il la maintint jusque dans le second mois. Ensuite, reconnaissant qu'une plus longue résistance serait impossible , il fit un traité avec le roi son frère. 11 devait y avoir une trêve de

trente jours ; pendant eette trêve , Heiurieh et les guerriers qui tenaient pour lui devaient se soumettre tous ensemble ou séparément au roi , ou, après qu'elle serait expirée , s'éloigner de la Saxe. »

A peine cette convention peu sûre avait-elle été faite entre les deux frères royaux , qu'Otto rejoignit en toute hâte son armée sur la Meuse. Mais maintenant les relations étaient plus confuses , et par suite la position du roi plus difficile que jamais : car il n'avait encore dompté ou gagné aucun ennemi, bien que la conjuration formée contre lui ne se fût développée qu'à moitié; et maintenant non-seulement plusieurs ennemis s'élevèrent contre lui dans l'intérieur de l'empire, mais des peuples étrangers, poussés ]>ar la jalousie ou par la haine , se mêlèrent à ces dissensions pour gagner du territoire, pour se rendre libres, pour exercer leur vengeance : les Français , les Slaves et même les Danois.

En France , le roi Rudolf, que l'on avait placé sur le trône de Karl le Simple, était mort depuis trois ou quatre ans. Le plus grand seigneur de France était Hugo, surnommé le Grand, comte de Paris et duc de Ncustric. Le pays entre la Loire et la Seine, le pays entre la Seine et la Meuse, jusqu'aux frontières de la Bretagne et de la Normandie, était sous ses ordres, et il élevait des prétentions sur le duché de Bourgogne. Il était lils du roi Robert, neveu du roi Eudes , beaufrère du roi Rodolf. Par lui et par sa volonté , ce dernier était arrivé à la couronne que lui-même avait dédaignée. Après la mort de Rudolf encore, la couronne lui eût difficilement échappé, s'il y eût aspiré-, mais il aimait mieux être, sous le titre de vassal , un seigneur puissant avec des droits héréditaires, qu'un roi électif sans considération et sans puissance. Il résolut donc de rappeler et de placer sur le trône des Français un Karolingien , un fils de Karl le Simple , avec lequel sa mère , lorsque le roi avait été fait prisonnier , s'était sauvée en Angleterre auprès du roi Athclstan, dont elle était sœur. Hugo espérait être confirmé légitimement par ce nouveau roi dans les biens que lui et ses ancêtres avaient attirés à eux par la violence et par d'artificieuses intrigues ; il croyait de cette manière préparer une base solide ponr un trône dont ses successeurs pourraient prendre possession en toute sûreté. 11 n'avait pas à craindre le Karolingien; il était plutôt certain de le tenir dans son entière dépendance. Car ce Karolingien , nommé Lud-

wig, n'avait pour lui que le nom de sa race et la jalousie qui animait les uns contre les autres les grands vassaux de France. C'était un jeune homme de seize ans environ, qui ne semblait nullement capable de se passer de la main puissante qui l'avait placé sur le trône , et il était si pauvre , que de tous les vastes domaines de sa maison , il lui restait à peine autre chose que la ville de Laon avec sa banlieue. Hugo poursuivit son projet , et Louis IV , surnommé d'Outre-Mer parce qu'il avait été rappelé d'Angleterre , fut roi de France; et les ducs, les comtes et les autres grands seigneurs lui prêtèrent le serment de fidélité , plus par habitude de jouer avec un roi , que par résolution de lui rester effectivement fidèles. Mais le jeune roi Ludwig avait à peine occupé pendant un an un trône déshonoré, que, fortifié et endurci par l'infortune de sa jeunesse , il déploya un génie , une énergie de volonté , une activité que la France n'était plus depuis longtemps accoutumée à voir dans un Karolingien. Sa mère maintenait constamment vivant en lui le souvenir des maux qu'elle avait soufferts et des mauvais traitements que sou père avait subis ; elle assura son regard et excita son âme. Il pénétra bientôt les plans de Hugo et des autres princes qui , gagnés par Hugo , l'avaient d'abord hypocritement salué roi , et lui avaient mensongèrement juré fidélité; il devint méfiant , soupçonneux , et s'isola. Par là , il tomba en mésintelligence et en querelle avec les grands seigneurs, qui le voyaient avec peine si peu disposé à permettre qu'on abusât de lui , et qui étaient saisis d'inquiétude, parce qu'il trahissait le projet de réclamer les droits et les domaines du trône et de sa maison. Mats la bonne opinion que l'on conçut de ses dispositions, de ses qualités et de ses facultés, lui gagna aussi plus d'un vaillant homme. Quelques évêques , vexés et inquiétés par les grands vassaux séculiers , s'attachèrent à lui ; des grands seigneurs séculiers de la France méridionale, toujours jaloux des seigneurs de la France septentrionale , se montrèrent dévoués à sa personne. Il reçut quelque appui d'Angleterre par l'intervention de sa mère; il arriva donc qu'au bout d'un ou deux ans , il parut plus puissant que ne l'avaient paru les dentiers rois de sa maison , et que, sur quelques points, l'on conçut l'espérance que Ludvv ig rendrait à l'ancien trône son brillant éclat.

Dans cet état de choses, Otto, le roi des

Teutschs, avait été amené en tatharingic avec des forces militaires, par les événements quo nous avons racontés. Ses guerriers , également exaspérés par la révolte et par la résistance que leur avait opposée un peuple qu'ils méprisaient à cause de son caractère peu belliqueux , commirent des cruautés et des excès : çà et là les terres furent ravagées par le fer et par le feu. Lorsque Otto était arrivé pour la première fois en Lotharingie, le duc Gisclbcrt était enfermé dans la forteresse de Ziegcnbcrg, et par là même il s'était vu hors d'état d'agir sur les esprits des Lotharingiens et de les maintenir dans sa fidélité. Il ne faut donc pas s'étonner si quelques grands vassaux de Ixrtharingie , que les armes des Teutschs n'avaient pas encore atteints , se rappelant les usages des anciens temps , curent recours au roi de France, et l'invitèrent à venir en Lotharingie et à reprendre possession d'un pays qui avait été arraché à son père par le père du roi des Teutschs. Le jeune roi Ludwig était incertain ; il avait été salué roi de France presque au même moment où Otto avait été élevé avec une si singulière magnificence par les princes teutschs sur le trône des Teutschs à Aix-la-Chapelle , et les deux jeunes princes s'étaient alors promis paix et amitié. Il se rappelait cette circonstance. Peut-être aussi ne voyait-il pas qu'il y eût de l'intérêt pour un roi d'appuyer l'arrogance des grands vassaux contre un autre roi. Hais sa position en France était dangereuse; ses possessions très-faibles ; la Lotharingie semblait pouvoir lui garantir tout ce dont il avait besoin pour devenir un roi puissant. Sa jeunesse'ne put résister? à un tel appât. 11 reçut l'hommage de plusieurs comtes de Lotharingie , d'Otto de Verdun , d'Isaac de Cambrai, de Thcodorich de Hollande. Ces événements ne restèrent pas inconnus au duc Gisclbcrt; il put d'autant moins y remédier, que'parmi ses fidèles mêmes il ne manquait pas d'hommes qui se tournaient vers le roi Otto. On fait particulièrement; mention, parmi ces hommes, d'un comte Immo, qui avait été conseiller secret de Gisclbcrt, et dans la prudence et l'adresse duquel le duc avait eu une telle confiance, qu'il avait dit, à ce que l'on prétend : Avec Immo, j'ai sans peine tous les Lotbariugicns en mon pouvoir ; mais avec tous les Lotharingiens, |je ne pourrais mettre Immo en ma puissance. lorsque Otto revint pour la seconde fois en IxHharingic , il ne resta

n'être pas abandonné de tous , que do se joindre à ceux qui s'efforçaient d'attirer le roi de France en Lotharingie. Alors plusieurs évêques se déclarèrent aussi pour le roi de France , bien qne la position de l'armée tcutschc les empêchât encore de se mettre ouvertement en avant. Parmi eux étaient l'archevêque Friedrich de Maycnce , l'évêque Ruodhard de Strasbourg , et l'évêque Adclbert de Metz. Là-dessus Ludwig fit une expédition en Lotharingie ; il se montra devant Verdun, et les portes de cette ville loi furent ouvertes. Il alla aussitôt, pour tourner l'armée d'Otto , plus loin vers l'Alsace , et se rendit maître de ce pays.

Cette attaque de la part du roi de France amena de grands changements. D'une part , les grands seigneurs féodaux de France, qui avaient le roi Ludwig contre eux, s'inquiétèrent de la conquête faite par leur roi ; et Hugo , comte de Paris, qui s'était marié l'au 938 avec Hadwig, sœur d'Otto; Herbert, comte de Vermandois; Wilhelm , duc de Normandie ; Arnolf , comte de Flandre , entrèrent en relation avec le roi Otto, et lui prêtèrent serment soit de le reconnaître pour leur roi et seigneur , soit du moins de joindre leurs armes aux siennes contre leur roi et seigneur. D'autre part, un nombre de princes teutschs plus grand qu'auparavant prirent les armes. Otto, sans doute, n'avait fait alliance avec les vassaux français, que pour prouver au roi Ludwig de France combien il avait tort de s'engager avec les v assaux teutschs rebelles, et combien il lui serait facile, à lui, roi des Teutschs, de se venger par les mêmes armes dont Ludwig se servait avec tant d'irréflexion. Mais il avait une trop haute idée de la dignité royale , pour pouvoir prendre sur lui de tirer jamais quelque avantage delà révolte des vassaux d'un royaume étranger contre leur propre roi ; car il connaissait fort bien le but de ces grands seigneurs : ils voulaient asservir les peuples, et se serv ir des rois comme d'un instrument pour transformer leurs violences en droit public. Aussi leva-t-il le siège de Ziegenberg ; il conduisit son armée en Alsace pour en chasser le roi de France : marche qui était d'autant plus dangereuse , qu'elle éloignait davantage le roi de la Saxe , siège de sa puissance. Certainement il ne méconnaissait pas le danger ; mais il devait risquer cette tentative , parce qu'il pouvait prévoir que Hermann , duc des Souabes , qui jus-

donc au duc Giselbert d'autre ressource, pour ! qu'alors lui était resté fidèle , serait forcé de

se tourner contre lui , si les Français n'étaient bientôt repoussés de l'Alsace ; et la défection de Hermann pouvait lui faire perdre ses États et sa couronne , parce que le patient Eberhard, duc de Franconie, n'attendait qu'un moment favorable pour éclater. Otto fit, il est vrai , une tentative pour ramener ce duc à la paix et à la concorde; mais cette tentative échoua, et ne servit bientôt qu'à excuser de nouvelles félonies. Il envoya à Eberhard le douteux archevêque de Mayence, Friedrich. Celui-ci conclut, il est vrai, avec l'antre un accommodement que tous deux jurèrent. Les conditions ne nous en ont pas été transmises ; mais Otto les trouva si désavantageuses pour l'empire et pour sa dignité royale, qu'il les rejeta, parce que le prêtre avait outrepassé ses pouvoirs. Le duc Eberhard ne resta donc pas seulement dans sa position perfide, mats encore l'essai de réconciliation

CUAP. XI.

passions.

A l'apparition du roi en Alsace , Hermann , duc des Souabes , joignit ses armes aux armes royales ; un de ses frères , le comte Udo , et l'un de ses parents, le comte Kunrad le Sage, dont les possessions étaient en Hcsse, dans le voisinage du Rhin , furent affermis dans la fidélité du roi. Les Français reculèrent partout devant l'armée teutsche. Otto remonta le Rhin sans résistance : car le roi de France était déjà retourné sur son territoire , parce qu'il avait reçu la nouvelle que l'évèque de taon était en négociation avec le redoutable comte Herbert de Verniandois, pour lui livrer Laon, la seule ville qui restât encore aux rois karolingiens. La seule forteresse de Vieux-Breisach qui , baignée sur le liane oriental par un bras du Rhin , était considérée alors comme faisant partie de l'Aisacc , n'était pas encore prise. Elle avait une forte garnison. Otto crut nécessaire de la forcer , afin qu'elle ne servit pas d'appui au roi étranger ou aux rebelles du pays. 11 commença donc le siège de la forteresse , sans doute dans l'espérance qu'elle tomberait bientôt en son pouvoir. Mais il y trouva une vigoureuse résistance. 11 se fit de grands actes de bravoure; la forteresse toutefois ne fut pas prise.

Pendant que ce siège traînait en longueur , tout entrait en mouvement sur les derrières d'Otto. Son frère Heinrich , après l'expiration w la trêve, s'était de nouveau rendu en Ixrtha- ""gie , et employait tous les moyens pour semer

de nouvelles discordes parmi les Saxons, et reconstituer son parti qu'un stratagème seul avait amené à la défection. Eberhard, le duc des j Franks , croyait qu'enfin était arrivé le moment après lequel il avait soupiré si longtemps, pour mettre ses projets à exécution et tirer enfin cette vengeance à laquelle il se croyait autorisé, (iiselbert s'efforça de regagner les Lotbaiïngiens et de joindre ses armes à celles d'Eberhard , dans l'espérance peut-être d'anéantir à la fois les deux rois Otto et Ludw ig. Et comme ces princes étaient en grand mouvement pour accomplir de grandes choses , Otto éprouva une nouvelle perfidie , qui aurait profondément ébranlé un homme moins ferme, mais qui ne sembla pas influer sur son cœur énergique. L'archevêque de Mayence , l'évèque de Strasbourg et d'autres évêques des pays lothnringiens avaient dû l'accompagner avec leurs hommes en remontant le Rhin , soit qu'il eût besoin de leur aide , soit qu'il ne se fiât pas à eux. Ils étaient avec lui devant Breisach. Mais tout à coup ces princes ecclésiastiques , conformément à une convention faite avec Giselbert, plièrent leurs tentes pendant la nuit et s'avancèrent en toute hâte dans l'intérieur de la Lotharingie , sur la route de Metz, dont l'évèque était secrètement ligué avec eux. Friedrich, l'archevêque, croyait pouvoir justifier cette trahison aux yeux du monde , sous le prétexte qu'il lui était impossible de tenir pour un roi qui avait rejeté le traité juré par lui , l'archevêque , au nom du roi ; et Ruodhart et les autres évêques pensaient que le monde les approuverait d'avoir suivi leur archevêque.

Lorsque la nouvelle de cette trahison des princes ecclésiastiques se répandit dans le camp du roi , beaucoup des siens sentirent chanceler leur courage. Ils jetèrent les yeux sur le petit nombre de l'armée, et s'effrayèrent d'autant plus , que les hostilités commencées déjà sur leurs derrières par Eberhard , duc des Franks, avaient excité de grandes inquiétudes , et qu'on ne pouvait ignorer les intrigues que Heinrich , frère du roi , continuait parmi les Saxons. L'abattement fut général , ainsi que l'opinion qu'il fallait le plus promptement possible retourner en Saxe , afin de conserver au moins ce pays au roi. Cette opinion fut plusieurs fois exprimée devant le roi. Mais Otto savait bien que s'il voulait avoir le tout , il no devait pas renoncer à la moitié. Il prévoyait les conséquences d'une

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retraite qui pouvait aisément se changer en fuite ; les Seuabes et les Bavarois , qui étaient restés fidèles jusqu'alors, pouvaient aisément être entraînés dans le tumulte des traîtres , et il lui était impossible de ;eomptcr sur un bon accueil en Saxe , s'il s'y présentait en fugitif devant le parti de son frère. Il repoussa donc cette proposition. « Non , dit-il , point de retraite ! si notre heure a sonné , nous tomberons en hommes, sans ternir notre gloire. Il vaut mieux mourir pour la bonne cause que de prendre la fuite et de vivre honteusement. Les braves ne calculent pas. » Et sa confiance ramena celle de ses guerriers. Ils se déclarèrent résolus à rester avec lui , à vaincre ou à périr.

Mais tous ne donnèrent pas avec une volonté pure leur assentiment à cette grande résolution. Il y avait dans l'armée des hommes qui cherchaient à tirer parti de l'extrémité où le roi se trouvait, et à faire trafic de leurs services comme autrefois. Auprès du roi se trouvait un comte très-riche, dont la troupe guerrière brillait par-dessus toutes dans l'armée. Il se croyait en conséquence nécessaire. Il fit donc prier le roi de lui inféoder l'abbaye de tauresheim , parce qu'il ne pouvait plus entretenir ses guerriers . Otto répliqua qu'il donnerait verbalement sa réponse au comte. Celui-ci , convaincu qu'il serait impossible au roi de rejeter verbalement sa prière , se rendit sans perdre un instant près de lui. Mais , en présence de nombreux guerriers , Otto l'apostropha ainsi : « Ta prière n'en est pas une dans ce moment ; c'est une menace. Je te déclare donc , et ces hommes doivent être témoins de ma déclaration , que tu n'obtiendras jamais de moi ni cette abbaye ni aucune autre chose. Si tu veux partir en traître avec les autres traitres , pars ; le plus vite sera le meilleur. » Ces royales paroles d'une juste colère pénétrèrent profondément dans toutes les âmes. Le comte, ému, se précipita aux pieds du roi , reconnut sa faute , et lui voua une inviolable fidélité, quand même elle ne serait pas récompensée.

Et bientôt le danger passa , et le roi triompha même de ses plus dangereux ennemis. On ne peut nier que des malentendus et le hasard lui assurèrent cette rapide victoire ; mais il l'avait bien méritée et peut-être aussi gagnée par sa pieuse confiance aux jours du danger, par sa persévérance dans le malheur et par la force de sa volonté.

Les ennemis étaient convenus de réunir leur» forces en Lotharingie, aux environs de Metz, sans doute pour écraser en même temps le rot de France et pour se placer entre Otto et les vassaux français ligués avec lui. Mais Eberhard ne voulut pas passer le Rhin avant d'avoir dévasté les possessions de ses cousins , L do et Kunrad, lesquels, ainsi que nous l'avons remarque plus haut , tenaient pour le roi avec le frère d'Odo, le duc Uermann de Souabe. Pour activer cette œuvre criminelle, Giselbert avait traversé le Rhin près d'Andernach , afin de revenir sur Metz , réuni à Eberhard , une fois qu'elle serait accomplie. Les princes ecclésiastiques qui abandonnèrent Tannée royale devant Breisach n'avaient pas été informés, à ce qu'il parait, de cette modification des plans. Ils ne trouvèrent donc pas auprès de Metz les princes qu'ils avaient espéré y rencontrer , et tombèrent dans un grand embarras. Quaut à Eberhard et Giselbert , ils dévastèrent les domaines des deux comtes : Udo et Kunrad s'étaient retirés avec leurs guerriers, parce qu'ils ne pouvaient se hasarder à résister aux deux ducs. Mais lorsque ceux-ci avaient déjà transporté leur butin sur la rive gauche du Rhin , où se trouvait également déjà une grande partie de leur armée, la nouvelle de cet état de choses fut portée à Ido et à Kunrad par un prêtre qui avait été pillé: les deux comtes accoururent avec la plus grande rapidité contre leurs ennemis. A leur arrivée , les deux princes , avec leurs plus fidèles , étaient encore au dernier repas , où ils se refaisaient des fatigues de leur œuvre déplorable. Ils furent surpris d'une manière si soudaine , qu'ils ne purent se sauver. Eberhard fut poignardé ; Giselbert atteignit , il est vrai , la rive du Rhin , mais il y trouva la mort dans les flots de ce fleuve, soit en voulant le traverser sur son cheval à la nage , soit que le bateau sur lequel il voulut se sauver eût été trop chargé et eût coulé bas. Toute leur suite trouva également sa perte; une partie périt par l'épôc', les autres furent faits prisonniers.

Tout fut en réalité terminé par cet événement. La conjuration avait perdu son Ame, la révolte son chef; la confusion fut générale parmi les ennemis du roi , et chacun ne songea plus qu'au moyen de se soustraire au ressentiment du plus heureux. Otto lui-même se tenait devant Breisach , le cœur plein de cuisantes inquiétudes , tandis que sa cause se décidait pré»

d'Andernach. Un jour, de grand matin, il était parti à cheval pour aller, selon son habitude , visiter uneèglisc située à quclqucdistanccde son camp. Il fut tout à coup tiré de sa méditation par un courrier qui s'élançait après lui. A la manière dont ce courrier se montrait à lui et aux signes qu'il lui faisait , il reconnut qu'il n'avait pas de malheur à lui annoncer. Que m'apportcs-tu? lui cria-t-il. Le courrier, qu'une course précipitée , la joie , la présence du roi , avaient mis hors d'haleine, ne pouvait faire entendre le moindre son. Enfin il prononça ces paroles : Ebcrhard et Giselbert sont morts. Alors le roi fit signe à cet homme épuisé de n'en pas dire davantage, descendit de cheval, se jeta à genoux , pria avec onction et versa des larmes abondantes. Puis il se releva , remonta à cheval , et continua sa route vers l'église. Lorsque ensuite la nouvelle de la mort des deux ducs fut portée dans la ville de Breisach , les portes furent ouvertes et la garnison se soumit au roi. A peine ce succès fut-il obtenu , que Otto , pour profiter de la première impression , conduisit en toute hâte son armée dans l'intérieur de la Lotharingie , et partout on reconnut, bien que plus ou moins vite, que tout était décidé. Les ennemis du roi, son frère Heinrich et les évoques qui étaient rassemblés près de Metz, perdirent toute contenance et toute résolution, et ne cherchèrent qu'à se sauver; car il parait que leurs guerriers s'étaient dispersés. Ileinrich espérait trouver un refuge dans la forte place de Ziegenberg ; mais sa seepr Girbcrge, veuve de Giselbert, le repoussa avec des paroles d'une amère douleur. Il courut en France auprès du roi Ludwig , mais il n'y trouva pas non plus un accueil bienveillant. Il se vit donc forcé de s'humilier devant le roi son frère. L'archevêque Friedrich de Mayençe courut vers cette ville, parce qu'il croyait trouver, soit derrière ses remparts, soit dans la sainteté de son siège, un appui contre le ressentiment d'Otto. Mais il trouva les portes fermées, et fut fait prisonnier par les hommes du roi. Houdhard , évèque de Strasbourg, eut le même sort. Otto toutefois montra une grande générosité envers ces malheureux. Il reçut avec joie et bienveillance un frère égaré : il le garda près de lui et ne songea plus au passé. Il permit à l'archevêque Friedrich , qui avait à pleurer la mort d'un frère, de se retirer dans le couvent de Fulda Jusqu'à ce qu'il eût le temps de prendre

une résolution plus mùrc ; il envoya au couveut de Corvei l'évèque Roudhard de Strasbourg. Mais l'évèque de Metz essaya de résister; il fut . bientôt forcé de se soumettre au roi. Alors tous les Lotharingiens reconnurent Otto pour leur roi et seigneur, et tout le Teutschland se félicita de l'issue de ces malheureuses querelles.

Mais le Teutschland avait encore une raison particulière de se réjouir de cette issue. Car tandis que les événements que nous venons de raconter avaient lien sur les bords du Rhin et \ en tatharingie , et se terminaient avec la fin de l'an «59 , une autre lutte s'était élevée , qui certainement n'avait pas peu augmenté l'inquiétude du roi , et dans le fait faisait craindre de grands dangers , mais qui désormais tourna aussi à l'avantage du peuple teutsch , quoique , par sa nature , elle ne pût nullement être menée à une fin prochaine.

Les peuples slaves regardèrent le moment i d'embarras où se trouvait le roi des Tcutschs comme favorable pour essayer de nouveau de recouvrer leur ancienne liberté, qui était le bien le plus précieux pour eux comme pour tous les peuples qui ont quelque valeur. H J parait que tous, le long de la frontière de l'em- • pire teutsch , depuis la mer Baltique jusqu'aux montagnes de la Bohême, entrèrent en mouvement, non à la fois , mais les uns après les autres. Les Abodrites commencèrent. Chez eux | se trouvait un général, Haika ou Ilika, avec une [ armée saxonne ; mais ils se soulevèrent et anéantirent l'armée et le général. La nouvelle de cette révolte et de son heureux succès se répandit prompt ornent dans les pays slaves, et réveilla parmi les peuples le souvenir de la liberté de leurs aïeux, des hauts faits et des souffrances des anciens jours. Et Otto , le roi, ne pouvait s'inquiéter de ces événements; il avait confié la défense du pays à ce comte Gero dont nous avons fait mention précédemment. Mais une obscurité profonde règne sur les relations de cet homme. Du sein de cette obscurité s'élèvent , il est vrai , quelques points lumineux , qui prouvent que dans ce siècle il joua un rôle de la plus haute importance et rendit des services du premier ordre. Mais si de ces faibles données l'ami de l'histoire veut passer à des recherches sur lui , sur sa vie et sur ses actes , lorsqu'il est entrainé au désir de tout considérer sous un jour complet, ses recherches le conduisent rarement à quelque

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certitude, et souvent ce qui semblait déjà éclairci disparaît de nouveau dans la nuit.

Nous avons raconté plus haut que Thankmar , frère d'Otto , avait élevé des prétentions sur les possessions et les honneurs de Sigefrid, comte de Mersebourg , parce qu'ils avaient appartenu à son grand-père du côté maternel ; mais qu'Otto avait repoussé les réclamations de son frère et nommé le comte Gero successeur de Sigefrid. Mais nous ne savons pas à quelle circonstance Gero dut cette préférence ; si ce fut à sa parenté ou à ses services. On ne sait pas davantage ce qu'il obtint en réalité. Sigefrid était comte de Mersebourg ; mais tout le Hasscgau et le Friesenland étaient aussi sous ses ordres , et il paraît qu'il avaft en même temps et au loin la surveillance des établissements de défense contre les Slaves. Depuis l'entière soumission des Sorbes , beaucoup de choses avaient été changées sur le côté sud-est de la Thuringc. La Marche sorabc avait disparu , ou plutôt le nom en avait reçu une autre signification plus étendue; car les établissements de la Marche furent reculés jusqu'aux bords de l'Elbe. Depuis la frontière de Bohème jusqu'au delà de Magdebourg et à la Saxe transalbinc, il y avait sans aucun doute un grand nombre de comtes qui avaient la mission d'être continuellement en surveillance et prêts à la guerre , soit défensive, soit offensive , contre les Slaves. Mais lorsque on en venait réellement à une guerre , ces comtes étaient , à ce qu'il parait , placés sous les ordres de généraux en chef, en plus ou moins grand nombre , selon l'étendue du théâtre de la guerre, afin qu'il y eût de l'unité 'et de la vigueur dans les entreprises. Ces établissements devinrent très-vraisemblablement les bases de nouveaux margraviats. Dans le principe en effet , les généraux en chef reçurent peut-être un nom général, comme ceux » de prince de la guerre, de miinu, de plénipotentiaire du roi , et le territoire soumis a leur commandement, et où ils pouvaient lever des hommes obligés an service, portait peut-être aussi une dénomination générale , comme les anciens cercles des mûri. Mais dans la suite, lorsque la guerre se prolongea et que le général en chef se maintint , il se peut que l'on donnât à celui-ci le nom plus précis de markgraf , soit officiellement , soit par habitude , ou peut-être lui fut-il attrilmé par les historiens des temps suivants ; et ensuite le territoire soumis à ses

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ordres reçut sans doute le nom de margraviat ( tnarkg ra fâcha ft)y et fut désigné par une appellation plus prochaine , selon sa positkm à l'égard des peuples teutschs. Sigefrid parait avoir eu de pleins pouvoirs royaux de cette nature ; Gero les reçut également après la mort de Sigefrid. Or, comme maintenant la guerre contre les Slaves devint grande et générale , tandis que le roi lui-même ne pouvait absolument pas paraître sur le théâtre où elle se faisait , on crut nécessaire de placer tout le pays le long de la frontière slave sous le commandement d'oa seul homme , sous celui de Gero. Gero devint en conséquence un puissant seigneur ; il était et il resta un officier du roi; mais il fut le chef militaire suprême dans tout le pays situé entrr la Saale et l'Elbe, et dans toute la Thuringe septentrionale. Magdebourg ainsi que Meisseo étaient dans son cercle. Aussi , par suite de cette grande variété d'attributions , le voit-on figurer sous plusieurs titres : dans le principe, on l'appelle simplement comte ou comte saxon, puis comte de la Marche saxonne orientale, ou i markgraf contre les Slaves , enfin due.

Quant à la guerre de cet homme contre les peuples slaves , nous en sommes assez mal informés. Mais évidemment cette guerre fut faite de la manière la plus terrible , et de part et d'autre on ne recula devant aucun moyen. Les barbares, dit Witikind de Corvei, encourages par rembarras où nous nous trouvions, ne s'abstinrent ni de l'incendie, ni du meurtre, ni de la dévastation ; et, par suite de l'état intérieur de l'empire et du danger où se trouvait le roi, ces atrocités durent influer sur les Teutschs d'une manière d'autant plus désastreuse , que les Danois , ligués avec les peuples slaves les plus septentrionaux , cherchèrent aussi à profiter des malheureuses relations de l'empire tentsch pour détruire la marche de Schcswig, qui n'était pas seulement une honte pour eux , mais qui semblait aussi les menacer de grands dangers. En de toiles circonstances , le markgraf Gero pouv ait bien regarder comme excusables beaucoup d'excès contre les Slaves. Mais l'action par laquelle Witikind introduit en quelque sorte sur la scène son héros , Gero, ne trouvera jamais son excuse dans la nécessite des cireonstanecs. I.,e moine , il est vrai , passe rapidement et en termes équivoques sur ce récit; mais sa brièveté même et ses expressions ambiguës semblent prouver que le fait n'était

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