LIV. XIV , CHAP. XI
pas glorieux. « Les barbares, dit-il, conçurent l'idée d'écraser Gcro par la ruse; mais lui , prévenant la ruse par la ruse, anéantit dans une seule nuit près de trente princes des barbares , qui s'étaient enivrés de vin dans un banquet splendide. » Il est difficile de trouver dans ces expressions que Gcro ait surpris l'ennemi pendant la nuit; car il n'est pas vraisemblable qu'au milieu de la guerre trente pruices des Slaves, qui ne se trouvaient pas pour la première fois et comme de grossiers barbares en contact avec les Teutschs, se soient réunis pour un banquet si prés du camp ennemi , sans précaution et sans gardes , de manière à s'exposer sans défense au danger d'une semblable surprise ; et ensuite l'entreprise de Gero aurait eu sans doute d'autres résultats encore, que l'historien aurait difficilement passés sous silence. I En conséquence , il ne semble rester que l'opinion que Gero lui-même avait réuni les princes ennemis dans un banquet ; et cette opinion ne peut se concevoir que par la supposition qu'il les avait invités à des négociations pour la paix, et qu'eusuite il avait honteusement abusé de leur confiance, comme , dans les anciens temps , la confiance des Teutschs avait été trompée d'nne manière tout aussi criminelle par les Romains . Gcro, dans la suite, n'accomplit pas seulement de grandes actions pour le bien de la patrie ; il ne se distingua pas seulement par une sage administration ; mais il acquit encore la réputation d'un homme pieux et dévoué à Dieu. On ne peut nier pourtant que dans les relations des peuples entre eux, la vérité et la justice ne sont que trop souvent de vains mots : des crimes sont commis pour la domination et pour le pouvoir; le plus fort regarde le plus faible avec dédain et mépris , représente une lutte énergique pour les plus nobles biens comme une insolente révolte, et maltraite les malheureux qui ne reconnaissent pas servilement pour un grand bonheur une désolante dégradation, comme si lui-même n'avait pas d'avenir à craindre.
Le markgraf Gero ne manqua certainement pas de profiter de l'avantage qu'il avait obtenu. 11 pénétra sans doute au milieu des peuples ennemis , et jeta au loin parmi eux le trouble et la terreur. Mais ces peuples , quoique privés de leurs chefs et réduits aux dernières extrémités, luttèrent partout et supportèrent ;toute espèce de misère pour les idées de liberté et de
patrie. Et ils endurèrent avec tant d'héroïsme les maux les plus effrayants, que l'histoire a cru nécessaire de remarquer que les barbares étaient une race dure , habitués à se nourrir de peu; que ce qui était déjà une privation pour les Teutschs était encore pour eux une débauche. Ce fut précisément pour cela que le markgraf ne réussit pas à terminer la lutte. l/s roi , après avoir anéanti ou forcé à la soumission les ducs rebelles , accourut sur l'Elbe pour entrer en personne en campagne contre les Slaves. Mais le succès resta douteux : car c'est une chose difficile d'opprimer avec des guerriers contraints au service un peuple qui s'est levé pour ce qu'il a de plus cher, parce que tout combat pour ce peuple , même les plus nobles sentiments du cœur de l'ennemi. Enfin le roi et son markgraf se virent forcés de recourir encore une fois à d'autres moyens qu'aux armes. Le roi Heinrich avait fait prisonnier un prince des Hevclles, nommé Tugumir, qui par sa naissance cl par son droit devait devenir le souverain de ce peuple. 11 vivait encore en Saxe, et l'on espéra atteindre par lui le but qu'on n'avait pu atteindre par la force des armes. Tugumir fut assez faible pour se charger d'une trahison envers son peuple : son àme s'était brisée dans la captivité , et ce caractère élevé qui ne se développe que chez l'homme qui vit au milieu de sa nation s'était évanoui en lui. A force d'argent, de persuasion et de promesses , il se laissa engager à servir d'instrument pour livrer son peuple au pouvoir du roi des Teutschs. Alors il obtint la liberté, et se montra dans la ville de Brennaburg comme s'il s'était soustrait par la fuite à la captivité. Les Hevclles, remplis de joie par cet heureux événement , le saluèrent aussitôt comme leur prince et seigneur, afin de soutenir sous sa direction la lutte pour la vieille et bonne cause. Tugumir reçut hypocritement les hommages de son peuple. Ensuite il appela près de lui un de ses parents, seul prince du peuple qui restât encore, et qui peut-être avait échappé au massacre dirigé par Gero ; il l'appela sans doute sous le prétexte de combiner avec lui les entreprises militaires. Le malheureux se rendit à cette invitation. Mais Tugumir l'assassina , ouvrit ensuite les portes de la ville , et se soumit avec son peuple à la suzeraineté du roi des Teutschs.
Cette atroce trahison ébranla au loin les
peuples slaves et humilia leurs âmes. Jusqu'à l'Oder ils se soumirent à la suzeraineté de l'empire teutsch , et s'engagèrent à payer tribut (2). Mais le souvenir resta en eux , et leur conserva l'espoir de jours meilleurs ; et ce ne fut qu'avec les sentiments de la plus vive colère qu'ils présentèrent aux Teutschs ce qui leur avait été arraché par la force et par la crainte.
CONJURATION CONTRE OTTO. — ÉTABLIS- SEMENTS TEUTSCHS DANS LES PATS SLAVES.