‹ Histoire d'AllemagneChapitre 55 sur 100 · COMBATS MALHEUREUX AVEC LES PEUPLES SLAVES ET AVEC LES DANOIS · texte numérisé non relu

COMBATS MALHEUREUX AVEC LES PEUPLES SLAVES ET AVEC LES DANOIS

De l'an 983 à l'an 900.

L'empereur Otto 1! , comme on peut bien le supposer , était mort à propos pour sa propre gloire ; car il est très-vraisemblable qu'à peine arraché d'une manière si romanesque à sa perte , il serait bientôt , en poursuivant ses ambitieux projets, tombé dans un nouvel et plus grand malheur; et ce jeune prince de vingt-huit ans , qui ne jouissait pas d'une grande considération , l'aurait difficilement surmonté encore une fois. Mais pour le Tcutschland aussi sa mort arriva peut-être à propos. Car si Otto avait pu suivre ses projets, s'il avait continué dans l'Italie inférieure la guerre

contre les Grecs, et si peut-étro mémo , à la suite d'événements heureux, il l'avait portée de l'autre côté du détroit , en Sicile , beaucoup de vaillants hommes du .Tcutschland auraient sans aucun doute trouvé par l'épée une mort inutile , ou auraient péri victimes d'un climat et d'une manière de vivre étrangers. El les relations intérieures et extérieures du Teutschland étaient telles, que la patrie avait besoin des forces de tous ses enfants. Car la nouvelle de la défaite de l'emporcur par les Sarrasins ne manqua pas son effet sur les ennemis du peuple teutseb. Chez les Danois comme chez les peuples slaves , depuis l'Elbe inférieur jusqu'aux sources de ce fleuve , le génie national se réveilla , et poussa ceux-là à la vengeance , et ceux-ci à la liberté. 11 était impossible de trouver un moment plus favorable. L'empereur , jeune homme irréfléchi et peu aimé , avait attiré une grande honte sur les armes teutsches au moment où il venait à peine de triompher dans l'empire d'une puissante faction : et il avait été forcé d'enlever au grand corps de?

l'empire teuUch ses membres les plus vigoureux pour faire dans un pays hostile aux Teutschs sous tous les rapports , dans un coin reculé de l'Europe , une guerre destinée à effacer cette honte ; son fils , enfant de trois ans , était plutôt un fardeau qu'un appui pour l'empire; en face de lui, lleinrich, l'ancien duc de Bavière, épiait l'occasion dans sa prison d'Utrecht , d'où il lui était facile de s'évader : homme de talent et d'énergie , chez lequel le désir effréné d'obtenir la couronne s'était transmis avec le sang , comme une mauvaise maladie. Et s'il n'y avait rien à espérer ni à craindre des Hongrois, on pouvait s'attendre du moins à ce que les Français n'oublieraient pats ïa Lotharingie et tendraient' 'de nouveau à saisir la couronne de ce royaume si désiré. Danois et Slaves durent reconnaître que le moment était important pour eux; et ils ne le laissèrent pas échapper. Mais , comme toujours, ils agirent isolément, sans union, sans concert , sans ordre.

Dès le printemps de l'an 08." , les Danois éclatèrent, comme nous l'avons raconté , avec des succès rapides et avec une fureur qui ne ménageait rien. Mais ils commencèrent leur œuvre trop tôt , et par là peut-être ils gâtèrent , pour le bonheur du Tcutschlnnd, leur cause et celle de leurs alliés. Sans doute ils supposèrent que l'armée saxonne , à la tète de laquelle était le duc Bernhard , avait déjà passé les Alpes ; mais Bernhard se trouvait encore dans le Tcntschland , et était à même de faire soudain volte-face pour marcher contre eux. Pourtant les peuples slaves persistèrent dans leur résolution .'Vers le même temps où l'empereur Otto tint à Vérone l'assemblée de vassaux teutschs et italiens, dout nous avons parlé , au mois do juin de l'année indiquée , les Slaves placés sous la domination du markgraf Thiedrich se soulevèrent comme un seul homme , et montrèrent une colère d'autant plus barbare , que les exactions qu'ils avaient eu à souffrir du markgraf avaient été plus fortes. Le 20 juin , la garnison de llavelberg fut surprime et massacrée et l'église épiseopale entièrement détruite. Trois jours après ces atrocités , cette multitude exaspérée parut déjà devant Drandebourg. L'évèquc Volkmar , le général Thiedrich, tons les guerriers prirent aussitôt la fuite , et Brandebourg tomba sans résistance entre les mains des Slaves. Pourtant beaucoup

d'hommes périrent par le glaive ; les trésors des églises furent saccagés ; tout fut pillé et dévasté; les tombeaux eux-mêmes subirent de criminelles profanations. Et aussitôt tout ce qui rappelait le christianisme fut anéanti ; à la place de U croix, païens et chrétiens relovèrent les anciens autels. Le soulèvement se répandit au loin. La victoire appelait chaque jour de nouvelles troupes sous la bannière de la liberté. Cette masse croissante était étrangère à tout ménagement , parce qu'elle faisait jour à. la bain* qu'elle avait si longtemps contenue. Tous In prêtres et les serviteurs des églises furent maltraités et égorgés (I). Bientôt pourtant les winqueurs , dans l'orgueil de leurs premiers sucres, oublièrent la prudence dont ils avaient besoin. Plus de trente corps d'armée, à cheval et à pied, s'avancèrent jusqu'à l'Elbe au milieu èe grandes dévastations, passèrent ce fleuve au de la trompette, vinrent jusqu'à la Tanger, el se livrèrent à tout leur ressentiment et a leurs vagues espérances.

Pendant ce temps, le vieux cri : « Malheur et aux armes! » retentit dans les cantons de k Saxe, (iiselcr, archevêque de Magdebourg ; nilliward , évôque de HalbcrMadt ; le markgraf Thicdrieh , ce dur oppresseur des malheureux Slaves ; les comtes Bikdag , Hodo , Binizo , Friederich , Dudo , Sigefrid , père de l'historien Dithmar, et beaucoup d'autres se rassemblèrent avec leurs troupes. L'imprévoyance et le fol orgueil des ennemis ne leur échappa point. Ils prirent leurs mesures. In dimanche, dès le point dn jour, ils entendirent la messo et reçurent tous la sainte eucharistie. Après avoir ainsi retrempé leur courage , ils marchèrent à la rencontre do l'ennemi , bien qu'ils fussent de beaucoup inférieurs en nombre. A peine le combat fut-il engagé , qu'ils firent volte-face comme pour prendre la fuite. Les ennemis , trompés par ce mouvement , les poursuivirent dans un sauvage désordre. Mais les Teutschs, comme on en était convenu , prirent une position ferme sur une éminenec dans le Bulsamgau. Les ennemis s'avancèrent sans ordre et sans ensemble. Alors les Saxons infligèrent à ces masses débandées une si grande défaite , que , d'après les traditions populaires qui circulèrent plus tard , plus de trente mille hommes trouvèrent la mort dans cette terrible bataille. I,c même jour le pays de la rive gauche de l'Elbe fut sauvé et délivré ; la terreur se changea en un immense cri de

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victoire; mais les vainqueurs no se hasardèrent jias à passer lT'lbe. Trop faibles pour profiter «II* leurs sucres, ils sVn romirent, pour la continuation de leur œuvre, a un vieil allié «pii avait toujours prou\é sa fidélité, à l'invincible discorde , qui jusqu'alors s'était montrée parmi 1rs Slaves après chaque revers.

'A ees événements so rattacha, îi ce qu'il semble, un autre Fait, ou du moins ces événements en furent-ils l'occasion la pins proche : «juoi qu'il en soit, il donne une nouvelle preuve de la décadence de la domination teutsche snr 1rs pays slaves et du peu de considération que les peuples de ces contrées avaient a cette épo- «j ne pour la puissance des Teutschs. Mjesko, duc <le Pologne, a\ait été marié, comme nous l'avons déjà remarqué, avec Hobrawa, sœur de Bolislav, duc de Ilohémc , et la sagesse et la vertu de celte princesse l'avaient converti au christianisme. La duchesse Bobrawa était morte ; et ensuite le duc Mjesko avait recherché Oda, fil lo du markgraf Thicdrich. Le markgraf lui avait refusé sa Bile, peut-être parce qu'il regardait le mariage d'une princesse teutsche avec lin prince slave comme inégal , inconvenant , indigne ; il l'avait conduite dans le couvent de Calbe sur la Sale. Maintenant que la puissance du markgraf était brisée et que toute la Saxe était dans l'agitation et dans la crainte, une bande armée pénétra de la Bohême dans la Marche teutsche, surprit Zeitz, Volant et pillant, se dirigea ensuite sur Calbe, s'empara de la religieuse Oda , l'enleva et la remit au duc Mjesko. Celle bande pillarde fut conduite par un comte teutsch, homme distingué par son esprit et son énergie , qui , plus tard, sous Otto lit, arriva a de grands honneurs, et dont les descendants sont montés, dans la suite du temps, à un éclat et a une grandeur dont il n'avait pas eu lui-même le pressentiment (2^. Il s'appelait Dedi; son père se nommait Thicdrich , et montra , dit-on , sous Otto le Grand, une liberté remarquable; on ne peut démêler a\cc quelque certitude ses ancêtres. Il avait servi , dès sa jeunesse , sous Rikdag , markgraf de Mcissen , son parent. On ne sait ce qui le détermina maintenant à se mettre à la tète de Bohèmes pour enlever une religieuse. Mais la religieuse Oda était sa bellesœur; car il avait épousé une autre fille fin markgraf Thicdrich, Thiedhurga, et il pouvait par conséquent être instruit de la répugnance

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i de la jeune fille pour la vie monastique , et des négociations entre le père d'oda et le" duc Mjesko. Il est possible qu'il ait été déterminé par de nobles sentiments, et qu'il prépara luimême l'enlèvement de la religieuse, tandis que le markgraf Kikdag se trouvait de l'autre côté du llartz pour combattre les Slaves révoltés. On ne peut pas dire non plus pourquoi Zeitz fut également surprise ; mais la propre mère de Dedi s'y trouvait, et il l'emmena aussi avec lui, peut-èlre parce qu'il croyait nécessaire de la soustraire aux orages et aux persécutions qu'il prévoyait. En touf cas, il est certain que la religieuse Oda vit dans l'entreprise de Dedi et de ses compagnons un acte non de violence , mais de délivrante; elle les suivit volontiers et ne désira pas de retourner dans les mors soi rés ; elle vécut heureuse avec son mari, lui donna trois fils, et agit d'une 'manière si bienfaisante pour le christianisme et pour son aiu-iennne comme pour sa nom elle, patrie, que les ecclésiastiques eux-mêmes, avec quelque sé\ érité qu'ils l'eussent peut-être jugée dans le principe, arrivèrent à la conviction que Dieu lui pardonnerait la faute d'avoir préféré un belliqueux époux au fiancé céleste. Il ne parait pas non plus que Dedi ait perdu dans l'opinion des hommes. Mais le père d'Oda, le markgraf Thicdrich I, eut une lin malheureuse. La perte «le la Marche et le malheur que les Slaves y axaient fait peser sur les Teutschs, surtout sur les ecclésiastiques, furent attribués

ii la «lurele «le son administration ; on le destitua «loue «le ses honneurs et de ses dignités, et la (Marche fut donnée a Luithar, oncle de Dithmar l'historien. Depuis lors , Tliiedrich

j mena une vie inquiète, et mourut sans que l'en fit presque attention à lui.

Au milieu de ces événements, les deux archevêques V\illigis de Mavcnccet Jean de Havenno arrivèrent dans le Tciftschlahd àveé lo (Ils enfant d'Otto II, qui avait été élu h Vérone successeur de son père, le jour de Nbel ils couronnèrent cet enfant roi des Teutschs, ?\ Aix-la-Chapelle, sons le nom d'Otto Ilf. Mais à peine cette solennité fut-elle passée, qu'arriva un courrier de Uome avec la nouvelle de la mort de son père, de l'empereur Otto H. Tout leTeutschland fat saisi de frayeur a cette nouvelle. L«'s Slaves en révolte , les Danois dans une position hostile; en France, un aillent désir de s'emparer de la Lotharingie ; en Italie , la

discorde, la haine, et une guerre ouverte; dans l'empire même, la désunion, la terreur, la misère, et de grands changements qui , n étant pas encore consolidés, faisaient craindre une grande discorde ; le roi , enfant de trois ans, élu non avec conviction, mais seulement par complaisance et non sans contradiction; son aïeule, une femme étrangère dont le cœur était à l'Italie, le pays où elle avait passé sa jeunesse ; sa mère , une Grecque éloignée des Teutschs par la langue , par les mœurs et par les habitudes, n'ayant trouvé ni intérêt ni affection, mais ayant plutôt, par la joie qu'elle montra maladroitement du malheur des Teutschs, excité contre elle une colère qui était encore toute récente ; son plus proche parent, un homme distingué , ambitieux et orgueilleux, retenu depuis cinq ans dans une prison gênante : tout cela se présenta a l'esprit des hommes sensés et leur fit sentir que le moment était difticile et plein de dangers menaçants. A beaucoup aussi la source de si grands maux ne resta sans doute pas inconnue : car ces maux résultaient tous, comme il était difticile de le méconnaître, de ce qu'Otto le Grand avait quitté les voies de son père et jeté le Teutschland dans ces déplorables rapports avec l'Italie, qui enlevèrent à l'Italie toute nationalité et empêchèrent le Teutschland d'établir l'unité de ses cantons et de ses provinces. Cependant on ne trouve pas que nulle part on ait songé à la nécessité de rompre les liens qui enchaînaient l'nn à l'autre le Teutschland et l'Italie, et de rétablir des relations légitimes comme entre deux peuples égaux et indépendants. Mais on gémissait sur ce malheur, et Otto II qui, pendant sa vie, n'avait pas inspiré une affection particulière, fut maintenant, après sa mort, et sous l'empire des circonstances, regretté pour plusieurs raisons.

Cependant les deux archevêques, >\illigis et Jean, se conformant aux prescriptions du défunt empereur, remirent l'enfant couronné àWarin, archevêque de Cologne, chargé de l'élever, de le surveiller et de l'instruire. Mais peu de temps après , Heinrich , l'ancien duc de Bavière, cousin du roi mineur, parut a Cologne. Il y avait dans le Teutschland beaucoup d'hommes qui alors encore étaient dans l'opinion qu'un enfant de trois ans n'était pas un roi qui convint au Teutschland dans un tel temps; un plus grand nombre peut-être

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désiraient que du moins la tutelle du roi mineur fût confiée à un homme énergique, rt non à la princesse grecque sa mère, l'oppo . cvèquc d'Llrceht, appartenait sans doute a«\ uns ou aux autres; et comme en général le due Heinrich ne manquait pas de partisan?, il se peut que Poppo particulièrement ait etgagné par lui dans les cinq années durau: lesquelles il a\ait été soumis à sa surveillance. Aussi , dès que l'évèque eut reçu l'avis de h mort de l'empereur , il mit le duc en liberté et l'accompagna lui-même à Cologne, aret le comte Ekbcrt le Borgne, frère de ce comte AYichmann dont nous avons fait connaître plus haut les menées inquiètes et la triste fin. Heinrich se présenta comme tuteur légitime du jeune roi, et demanda que celui-ci lu; fût livré par l'archevêque Wariu. Le prélat k lui remit soit par crainte, soit qu'il désirà: aussi enlever la tutelle aux mains d'une étrangère; il lui promit de plus sou assistant*. Heinrich crut désormais avoir tout gagné. Amie jeune roi, accompagné de l'archevêque Warifl

| et du reste de son entourage, il se rendit a Corvci, dont son ami, le comte Ekbcrt , était avoué. La, viurent deux comtes, les frères Thicdrich et Esik , pour obtenir de lui leur pardon. Ces hommes sont tout aussi inconnus que les torts qu'on leur reprochait. Mais comme ils parurent pieds nus devant Heinrich, il n'est pas invraisemblable qu'Us avaient tenu à son égard, lors de sa précédente entreprise contre Otto H, une conduite qu'il pouvait considérer comme une trahison : ils pouvaient donc bien concevoir des inquiétudes sur leur a\<?/iir, maintenant qu'il semblait être arrivé au souverain pouvoir. Mais Heinrich, incapable de triompher d'un vieux ressentiment , ne jugea pas les comtes dignes d'un entretien. Irrites de cette arrogance prématurée , précurseur de vengeances ultérieures, les comtes mirent tout en œuvre pour avertir et exciter leurs parents, leurs amis, tout le monde, pour faire au duc des adversaires et des ennemis. Cependant Heinrich se rendit avec le roi et sa suite à Magdebourg , pour y célébrer le dimanche des Hameaux. Il avait appelé û cette fête tous les princes du pays , les uns par prières, les autres par ordres exprès. 11 travailla auprès d'eux

! pour les décider h reconnaître sa souveraineté et à ^élever sur le trône de l'empire. Le plus

j grand nombre se laissa gagner. Mais comme

liv. xvr

ocs princes avaient déjà juré fidélité au jeune roi Otio III , Us voulurent du moins dissimuler jusqu'à un certain point le parjure, soit pour tromper leur propre conscience, soit pour donner le change au monde. Ils sollicitèrent donc du royal enfant la permission de servir son cousin en loyaux vassaux et officiers. Ils reçurent cette permission d'un enfant de trois ans , et ils agirent comme s'ils s'étaient crus dégagés de leur serment. Toutefois quelques hommes plus nobles, indignés de cette lâche hypocrisie , s'éloignèrent de Magdebourg , et cherchèrent les moyens d'opposer l'intrigue i\ l'intrigue et de déjouer ces insolents projets.

De Magdebourg, le duc se rendit avec ses partisans à Quedlinbourg. Là vinrent encore beaucoup de princes d'autres parties de l'empire; plusieurs toutefois envoyèrent aussi des députés pour tout observer de près. Heinrich célébra en roi la fète de Pâques avec cette cour. Îjcs siens aussi l'appelaient publiquement roi , et relevaient au dessus de tous. Les ducs des Polonais, des Abodritcs et des Bohèmes, Mjcsko, Mistuin ctBolislav , qui étaient venus également, lui promirent avec serment, comme beaucoup d'autres, de le soutenir comme leur roi et seigneur. C'est ainsi que Heinricli semblait enfin assuré de toucher le but auquel il visait depuis si longtemps.

Mais dans le même temps où ces choses se passaient à Qucdlinbourg , les adversaires du duc Hcinrich, qui maintenant se faisait appeler roi , se rassemblèrent à Assebourg dans le Derlingau ; c'étaient des hommes de tous les pays saxons, de la Wcstfalic et de l'Ostfalic , fermement résolus à prévenir ou à punir ce crime l'épée à la main. Le nombre de ceux qui .vinrent à cette réunion fut considérable. A leur tète était le duc Bernhard de Saxe (5). Ceux qui à Magdebourg et à Qucdlinbourg avaient ressenti une sainte indignation de la manière insolente dont on se jouait de la fidélité et des serments , se rendirent à Assebourg, et fortifièrent rassemblée dans sa résolution.

Hcinrich ne tenait pas un compte médiocre de ses adversaires. H congédia ceux de ses partisans qui n'étaient pus prêts à la guerre, sans doute avec l'injonction de se tenir prêts à tout événement. 11 envoya l'évèque Poppo pour diviser ou pour gagner ses ennemis

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d' Assebourg, et il se mit lui-même en route avec une forte troupe pour s'emparer de la vieille forteresse de Werla et donner par là du poids aux négociations de l'évèque. Mais Poppo était encore en chemin lorsqu'il rencontra les ennemis qui marchaient contre Hcinrich. Pourtant , comme ils désiraient éviter le combat , il obtint d'eux qu'un jour fixé ils se rencontreraient à Seescn (4) avec le duc , et négocieraient la paix. Toutefois, Hcinrich ne pouvait absolument pas accepter ce traité. Il sentit bien qu'il ne possédait pas de forteresses dans la Saxe propre , et que s'il n'avait pas une année toujours disponible, il était perdu. Il se résolut donc à renoncer à la Saxe , a se rendre en Bavière, et à tenter d'attirer dans ses intérêts ce peuple , dont jadis il avait été duc , où il avait eu beaucoup d'amis et de partisans parmi les vassaux et seigneurs ecclésiastiques et laïques. Il occupa donc avec une partie de ses fidèles quelques villes sur la Saale et sur l'Elbe , et se dirigea réellement vers la Bavu re , emmenant vraisemblablement avec lui le jeune roi , mais laissant sa femme à Merscbourg. Mais aussitôt ses ennemis en Saxe tournèrent les armes contre les domaines du comte Ekbcrt le Borgne , qu'ils soupçonnaient d'avoir excité le duc Hcinrich à cette déplorable tentative. Ils renversèrent les murs de sa forteresse d' Al bourg , s'emparèrent de la fille de l'empereur Otto II , nommée Adclheid , qui était élevée en cet endroit, cl enlevèrent les trésors qu'Ekbert avait accumulés. Son château de Hasscm, qui alors s'appelait llcbcsheim, situé dans le Derlingau , fut détruit de fond en comble (5).

En Bavière , tous les évèques et quelques comtes prirent le parti de Hcinrich : le nouveau duc de Bavière , Hcinrich le jeune, n'était pas encore revenu d'Italie, ou bien, par suite de sa conduite équivoque envers son ami , l'ancien duc Hcinrich , il n'avait pas encore réussi à gagner les cœurs ; ce qu'il yr a de plus vraisemblable , c'est que ces deux causes se firent sentir. Comptant sur ce renfort, Hcinrich se hasarda à passer de la Bavière dans la Franconic. là vint à sa rencontre une nouvelle année où se trouvaient Wïlligis , archevêque de Maycnce , ! et Kunrad , le nouveau duc de Souabe. Heiuj rich dressa donc son camp dans une prairie j près de \\ issenstedt , endroit dont on ne peut I préciser la position {€>). 11 se vit embarrassé , et ! demanda une conférence avec les chefs ses ûd-

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vcrsaires. Elle lui fut accordée. Il fit tout pour lés gagner à sa cause ; mais il avait gâté celle- < i on abusant de son droit à la tutelle du jeune roi pour clièrclicr idfe nouveau a s'emparer de la couronne. L'archevêque Willigis, le duc Kunrad cl leurs compagnons répondirent unanimement a ses offres Qu'ils ne renonceraient qu'avec Ta vie à la fidélité qu'ils avaient jurée au roi. Heinrich se vit donc forcé, pour sortir de sa dangereuse position , de consentir à un traité par lequel il promettait qu'a un jour lixé, le 29 juin, a Hohrlieim, il remettrait le jeune rui à sa mère et a eux, ses adversaires! Puis les deux partis se séparèrent, l'un extrêmement satisfait, l'autre profondément découragé dans ses espérances.

Heinrich toutefois ne renonça pas à tout espoir. Son beau-père lui-même, Kuurad, roi lté Bourgogne, frère de l'impératrice Adclhcid , avait, il est vrai , pris parti contre lui; mais Bolislav,duc de bohème , était son ancien ami, et, comme il l'espérait, il n'axait pas perdu ses partisans dans le TeuLschland septentrional, fiiseler, archevêque de Magdebourg , avait favorisé sa cause, et Wilhelm , comte de Wcimai, lui était dévoué. Il se rendit en Bohême, et Bolislav ne démentit pas son ancienne alliance. 11 n'entreprit pas, il est vrai, de marcher avec toutes ses forces pour la cause de Heinrich; niais, en hôte lidéle, il veilla à sa sûreté, cl lui donna une armée qui devait l'accompagner a travers le pavs des Dalcminzicns, en descendant l'Klhe , jusque auprès de ses fidèles sur la Saale. Elle l'accompagna réellement jusqu'à .Mùgcln , où ces hommes vinrent à sa rencontre ; puis elle revint en Bohême, et s'empara', dans sa retraite , par la perfidie et parle crime, de la ville de >Ieisscn. Dans le même temps où Heinrich arrivait sur l'Klhe et sur la Saale, les partisans du roi Otto III assiégeaient le comte vv ilhelm dans "N cimar. A la nouvelle de son arrivée, ils levèrent le siège, coururent nu devant de lui, cl le rencontrèrent non loin d'un lieu nommé lteren (7), avant qu'il cul pu rassembler les siens. Toutefois l'archevêque Ciseler l'avait rejoint. Les ennemis prirent leurs mesures pour l'attaquer le jour suivant; il regardait une retraite, qui devait devenir une fuite, comme tout aussi dangereuse qu'un combat. Il envoya donc vers les ennemis l'archevêque Ciseler, pour obtenir un arrangement. Les ennemis déclarèrent que

Heinrich eût à promettre par serment de remettre le jeune roi nu jour fixé , et de renoncer à tout ce qu'il occupait encore, à l'exception des trois places de Morsebourg , de WaJbfcl rt de Frohla ; qu'ensuite on lui accorderait uoe libre retraite ; que s'il refusait de prendre cet engagement, on ne lui laisserait aucune occasion de s'échapper. La nécessité força le uVi faire le lendemain malin cette promesse dam la forme exigée. Puis il se rendit à Mcrsebourg, où sa femme Oisla attendait dans la solitude, dans la tristesse et dans la crainte, l'issue deses tentatives aventureuses. Emu par les prièm de sa femme, décidé par les conseils Je ses amis, instruit par les grandes épreuves qu'tt avait lui-même subies, il se résolut enfin, par crainte de Dieu et pour le salut de la patrie, a renoncer franchement et loyalement à tous as vains projets, a rendre le jeune roi et à lui rester fidèle toute sa vie. 11 voulut seulement rfclamerson duché de Ba\ ière comme prixd'nao complète réconciliation.

A l'assemblée de Bohrheim parurent les deux Impératrices douairières, ftieopliaho et KSâheid , mère et aïeule du roi enfant , accompagnées de vassaux et de seigneurs d'Italie: on y vil venir le frère d'Adelhcid , Knnriiî, roi de Bourgogne, avec une suite nombreuse; do France vint aussi avec un corps d'hommes d'armes, Béatrix , so*nr de ce Hugues Capet qui dans la suite osa placer sur sa tête la couronne de France; et l'arrivée de cette nièce d'Otto le Grand se rattachait, à ce qu'il semble , a cette circonstance que le roi de France Lolhar avait fait irruption eu Ixvtharingie et pris possession de la ville de Yenr/nn , sans doute dans l'espérance qu'il réussirait enfin à conquérir maintenant tout ou partie de la Lotharingie, et que Karl, frère de 1-othar, duc de Lotharingie, n'était pas resté étranger h la faction qui avait cherché à supplanter le jeune Otto. Quant au Teutsehland ,;tdas ses princes et tous ses seigneurs se réunirent, qu'ils tinssent pour l'un ou pour l'autre parti. On ne connaît pas les discussions qui curent lieu à Bohrheim ; on n'en sait même pas ltsue. Évidemment on ne décida pas toutes Us questions sur lesquelles on axait besoin de s'entendre , car ou fait encore mention d'une réunion ultérieure à Francfort; il resta aussi des dissentiments qui semblent avoir amené une prise d'armes en Bavière même. On ob-

tint toutefois le point le plus important, soit par les discussions de Rohrhcim, soit à leur suite. Le due Heinrich le Querelleur remit le jeune roi à sa mère et ù sou aïeule, et son éducation fut confiée h l'impératrice Adelheid, en qui les Teutschs avaient plus de eoiifiancc qu'en l'impératrice Tlieophano; elle devait 6trt assurée par le comte Hoiko; Ucinrich reconnut le jeune Otto pour son roi et seigneur '• cl lui jura solennellement fidélité et dévoûntent. On lui rendit le duché de Bavière, dont toutefois la Carinthic et la Marche de Vérone restèrent détachées. Quant a Heinrieh • te Jeune, fils du comte Bcrthold, qui avait ■' été nommé due par Otto 11 , mais qui était < îi peine arrivé jamais à la puissance ducale, . il se \it forcé d'accepter en indemnité un margra> iat sous la suzeraineté du duc. Lothar enfin, roi de France, rendit Verdun a l'empire teutseh.

Toutes ces choses furent tout au moins terminées avant le printemps de l'année suivante, !>K3. Car à Pâques de cette année, fut célébrée à Quetlliiilionrg j où se trouvaient les deux impératrices avec le roi, une grande féte qui devait être comme une féte nationale de réconciliation et de réunion générales. Comme le roi était un enfant, et comme les femmes auxquelles son éducation était remise ne pou- \ aient s'occuper de l'ordre de la féte, les ducs de l'empire se chargèrent , comme ils l'avaient fait un demi-siècle auparavant (bien que pour un motif ton! différent* , lors du couronnement d'Otto le Grand à Aix-la-Chapelle , de faire aux hôtes nombreux, ecclésiastiques et laïques, les honneurs de la cour, et de soutenir la dignité de l'empire , en montrant également au monde leur union et leur fidèle dévot'iment : c'étaient, à ce qu'il semble, les deux Heinrich, le Querelleur et le Jeune, Kunrad de Souahc et Bcrnhard de Saxe. Parmi les hôtes dont la présence releva l'éclat de la Icte, se trouvèrent aussi les ducs Bolislav et Mjesko, de Bohème et de Pologne, qui étaient venus pour reconnaître de nouveau qu'ils dépendaient de la suzeraineté de l'empire teutseh: Mjcsko, entre autres présents, offrit un chameau an roi Otto III, et Bolislav lendit vraisemblablement à cette occasion Mcissen , qu'il avait si mal acquis. A partir de cette époque , le duc Heinrich , l'auteur de tant de discordes, vécut en paix et a\ec piété au milieu de ses Ba-

I varois, dévoué avec de bons conseils au roi et an gouvernement de l'empire, mais s'iuquiétant peu des autres relations du Tcutschland. Bien nue peut-être il n'oubliât pas les ambitieux projets qui jusqu'alors l'a\ aient tantôt entraîné h des courses aventureuses et tantôt mis dans l'embarras et en danucr, il chercha du moins a les faire oublier arix Bavarois par une administration bienfaisante. Dans les dix années de son règne ou de son gouvernement, le pays prospéra. Ix»s évéchés de Saltzbourg, de Ratisbonne , de Passau , de Kreisingen, d'Àngsboùrg, il'KichsUrdt , depuis longtemps richement dotés de domaines, d'immunités et de droits, obtinrent de sa faveur de nouveaux biens et de nouvelles richesses. La puissance de tant de princes ecclésiastiques, ainsi augmentée en Bavière, resserra ou affaiblit sans doute l'autorité ducale; mais ce partage du pouvoir tourna d'autant plus sûrement à l'avantage des classes inférieures, (pic les évéques, sons les yeux d'un duc si bienveillant, pouvaient difficilement ax'oir d'autres principes (pic ceux de fonder, de cultiver, d'encourager. Lt de fait , l'agriculture et l'industrie des villes elles-mêmes firent des progrès sons la conduite du bâton pastoral du clergé ; et des hommes tels que les évéques IMigrin de Passau, et Wolgangdc Ratisbonne, distingués par leurs vertus , leurs mœurs , leur instruction et leur pieuse humilité, agireut au loin et d'une manière durable pour la religion, la science, l'agriculture et l'ordre. Quant au duc Heinrich lui-même, ses louables efforts inspirèrent une telle reconnaissance , nue ce prince, qu'on appelait autrefois le Querelleur, reçut le surnom de Pacifique, et fut salué par les Ba- \arois comme père de la patrie.

lÈn Saxe, on entreprit, aussitôt après la réconciliation entre le jeune roi et le due Heinrich, de châtier les Slaves, qui avaient osé briser en même temps le joug de la domination teùtsch'o et celui des prêtres chrétiens. Tne guerre terrible s'éleva entre l'KIbe et l'Oder. Les Teutschs , qui croyaient devoir venger le sang de leurs frères égorgés , la mutilation des croix et le meurtre des ecclésiastiques, firent cette guerre sans pitié et avec cruauté , employant sans hésiter tous les moyens qui >c présentaient il eux. Ce brutal mépris que, dans le sentiment

de leur supériorité, Os avaient depuis long-

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temps ressenti contre les malheureux Slaves , semblait désormais complètement justifié , et les ecclésiastiques, qui avaient eu tant àsouffrir, ne manquèrent probablement pas de réclamer de dures expiations pour la profauation des choses saintes, et de stimuler de toutes manières les plus nobles comme les plus basses passions du cœur de l'homme. Mais celle guerre montra de la manière la plus évidente la décadence <lr l'empire, la véritable nature du système féodal, et la faiblesse de la relation qui obligeait les vassaux au service militaire. Elle fit voir que l'empire teutsch , avec son organisation vassalitiquc , n'était fort que si le trône était occupé par un homme fort qui sût gagner ou effrayer les seigneurs féodaux , mais qu'il n'avait plus ni forme ni beauté dès qu'il lui manquait un roi habile. Toute cette guerre semble avoir pesé sur les seuls markgrafs, qui , comme jadis, entraient en campagne avec des corps de volontaires composés de jeunes gens et d'hommes qui cherchaient à faire leur fortune par la victoire et par la conquête : on ne considérait pas la sûreté , la grandeur et l'honneur de la patrie. 11 parait que dans le Teutschlaud méridional on ne s'inquiéta nullement de celle lutte. Le duc de Bavière Heinrich fournit pcut-èlrc quelques secours dans des moments d'extrême danger; mais on ne trome aucun indice que Kunrad , duc de Souabc , y ait participé. En Lotharingie , personne ne songeait «l la guerre qui se faisait sur l'Elbe. Bcrnhard luimême , duc de Saxe, est à peine nommé ; et le comte Luithar, auquel le comté de Thiednch avait été inféodé, disparait presque entièrement de l'histoire , peut-être parce qu'il n'était pas en possession tic la Marche, et qu'en conséquence il n'avail rien à offrir. D'autre pari, les Slaves , qui s'étaient levés pour leur liberté , c'est-à-dire les Slaves des diocèses de Ilavelberget de Brandebourg , combattirent en peuple comme un homme. Ils sentaient qu'il ne leur restait que le choix entre la mort et l'esclavage, entre leur ruine et la croix. Ils recoururent donc aux moyens extrêmes pour se sauver d'une position si déplorable. L'ancien fléau des Slaves se fit, il est vrai, de nouveau sentir. Ceux qui avaient entrepris l'œuvre de la liberté, abandonnés dans le principe par leurs compatriotes, se virent encore une fois seuls pour l'accomplir ou pour périr. Les peuples qui habitaient le plus au nord , les Abodrites et les Pomérauiens,

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restèrent longtemps spectateurs de cette lutte prodigieuse, attendant le moment , et vraisemblablement trompés ou séduits par les artifices des prêtres chrétiens ; ou du moins ils ne la favorisèrent qu'en silence et en secret. Mjesko, duc des Polonais , décidé sans doute par sa croyance chrétienne , et dirigé peut-être par Oda, sa jeune épouse, soutint lui-même l'entreprise des Tcutschs par des secours importants. Bolislav, duc des Bohèmes , parait assurément avoir été dans d'autres dispositions; mais il était impliqué dans des querelles si violenta avec Mjesko, qu'il se voyait paralysé, et ne pouvait rien faire ni pour sa propre liberté ni pour le bien do ses malheureux compatriotes. U se vit même contraint a fournir des secours aui Tcutschs contre les Slaves. Mais après quelques campagnes faites avec bonheur sans que les Teutschs eussent pu réussir à se rendre maîtres d'un territoire dévasté, l'intérêt devint plus grand parmi les peuples slaves , et l'esprit de liberté se répandit de tous côtés (8).

L'an 992, Brandebourg fut livré par trahison aux Teutschs. Un Saxon , nommé Kiza , maltraité par le markgraf Thiedrich , s'était enfui chez les Slaves , et avait si bien su s'insinuer auprès d'eux, qu'ils lui avaient confié la défense de Brandebourg. Mais il se laissa gagner par des hommes adroits et artificieux , et livra au roi des Tcutschs et sa personne et la ville. Indignés de cette perfidie , les Luzizicns, qui les premiers l'avaient accueilli et soutenu , marchèrent par grandes troupes contre Biandebourg. Aussitôt l'on envoya de Magdebourg sur cette ville toutes les forces qui se trouvaient réunies , au secours de Kiza. Ekkihard, markgraf de Meissen , successeur de Rikdag, les commandait. Parmi elles se trouvaient aussi tivis fils du comte Heinrich de Stade, Heinrich , Udo et Sigiferid , oncles de Dithmar l'historien , avec le comte palatin Friedrich et le markgraf Luithar. Les ennemis se précipitèrent sur celle armée et la dispersèrent tellement, qu'une partic atteignit, il est vrai, la ville, mais que l'autre partie fut presque entièrement massacrée. Alors on réunit en toute hâte de tous côtés à Magdebourg de nouvelles forées pour sauver la ville. Ces troupes réussirent à atteindre , à occuper et à fortifier Brandebourg , de telle sorte qu'elles crurent pouvoir en laisser la défense à Kiza. Mais l'année suivante , Kiza ayant quitté Brandebourg et étant venu à

QacdHnbourg^ansdonteponrrcccToirMa cour impériale le prix de ses honteux services , une révolte éclata , à ce qu'il semble , dans la ville; du moins les Slaves s'emparèrent du pouvoir et firent prisonniers tous les Teutschs qui se trouvaient à Brandebourg. Kiza , qui accourut dans l'espoir de réussir, par do nouvelles intrigues , à rentrer en possession de la place, trouva la mort dans cette tentative , et la rive orientale de l'Elbe resta au pouvoir des Slaves.

Ces revers , non moins honteux pour l'empire tcuUch que malheureux pour des milliers d'hommes, s'augmentèrent encore d'une manière déplorable. Le christianisme, qui avait enfin été fondé dans le Danemarck par le zèle de moines teutschs et par les efforts d'Otto le Grand, mais qui n'était pas encore devenu un besoin pour le peuple, avait causé parmi les Danois de grandes discordes et de grands ébranlements. Le roi IIarold,qui, converti par une vision miraculeuse ou par l'épéc d'Olto, s'était fait baptiser, resta durant toute sa longue vie fermement attaché à la foi qu'il avait une fois embrassée. l,a justice et la sagesse do ce prince furent vantées dans le Teutschland (peut-être parce qu'il favorisa et exalta partout le christianisme et le clergé ) au point que des institutions qu'il avait créées furent , dit-on , adoptées et introduites dans la Saxe septentrionale et chez les peuples de la Frise. Mais chez les Danois, sa sagesse et sa justice ne prévalurent pas contre le vieil esprit païen. Il fut engagé dans diverses querelles et dans de graves dangers. Enfin son propre fils se souleva contre lui: c'était ce Sucn-Otto qui, dit-on, avait été tenu dans son enfance sur les fonts baptismaux par Otto le Grand. Dans une guerre entre le père et le fils, le premier succomba et se vit forcé de chercher son salut dans la fuite ; il se rendit dans la ville slave si admirée de Julinum, le grand marché des peuples septentrionaux, où le commerce et l'industrie avaient donné naissance à une liberté qu'on ne pouvait consisidérer sans étonnement. Il y trouva la mort au milieu de grands projets. Suen travailla à rétablir le paganisme parmi les Danois ; et bien que le christianisme, qui, préparé longtemps d'avance, avait été favorisé de toute manière depuis une génération , eût déjà jeté des racines trop profondes pour qu'il eût pu l'extirper, il fut pourtant interrompu dans sa

marche , ce qui produisit une grande et générale confusion. En Danemarck, et surtout dans l'Ile de Secland , il y avait toujours encore beaucoup d'individus qui se livraient à la piraterie; ils payaient, pour la permission de faire ce métier, un impôt au roi, et étaient protégés dans le produit de leurs entreprises. Depuis un assez longtemps, ils étaient restés éloignés des côtes teutsches, et ils s'étaient bornés a la mer Baltique et aux )>cuplcs barbares qui habitaient les bords de cette mer. Mais , dans les relations actuelles, ils crurent qu'ils pourraient ne pas ménager non plus les Teutschs. Parmi les Danois ces pirates s'appelaient IPithingen ; le Saxons leur donna'cnt le nom d'Mkomannen, c'est-à-dire guerriers de mer, pirates (9).

En 994, une flotte de ces askomannen dirigea ses entreprises contre l'angle de la Saxo compris entre l'Elbe et le Wcser. Duc partie entra dans l'Elbe , une autre dans le Wcser. Les premiers débarquèrent près de Stade. Quelques princes, vassaux et seigneurs saxons, suivis seulement d'un petit nombre d'hommes se mirent en devoir de leur résister. Un combat fut livré le 24 juin. Les Saxons furent complètement battus après une courageuse résistance. Des trois fils du comte Heinrich de Stade, l'un, l'do, fut massacré; les deux autres, Henrich et Sigifrid, furent entraînés prisonniers sur les navires. Le même sort atteignit plusieurs autres braves. Aussitôt Bcrnhard, duc de Saxe , envoya un député aux pirates pour demander la délivrance des prisonniers. Les pirates demandèrent une rançon considé- -rablc. On ne put réunir aussitôt l'argent nécessaire , bien que le jeune roi Otto y contribuât, bien que les parents des prisonniers fissent tout leur possible et que l'intérêt ne manquât nulle part. I^s pirates prirent ce qu'on leur apporta et demandèrent des otages pour le reste. Ces otages furent successivement fournis et les prisonniers mis en liberté. Kunigundc, fille de Heinrich, comte de Stade, veuve de Sigifrid, comte de \Vall>ek, qui avait trouvé la mort dans les guerres contre les Slaves , se décida, dans la douleur que lui causait le sort de trois frères, a faire chercher dans l'école du monastère de Magdebourg son fils Dithmar, qui dans la suite devint célèbre comme évôque de Mcrscbourg et comme historien, et elle le livra en otage pour son frère Sigifrid,

son. ooclc Sigifrid parvint à échapper aux pirates, qu'il avait enivrés, et à se sauver dans

HISTOIRE DU VtvPLV ALLEMAND.

j .br.tr' . . .....

1 se trouvait encore prisonnier. Mais le jour

où le jeune Dithniar devait être livré,

soi rate

une ville appelée Uarseveld. Aigris par cet événement, les pirates se vengèrent d'abord sur les otages, en les mutilant d'une manière atroce. Ensuite ils pénétrèrent dans Stade , pillèrent et souillèrent cette ville, et répandirent au loin dans le pays la teneur et la dévastation. Enlin ils quittèrent cette contrée, soit qu'ils fussent rassasiés de brigandage , soit que , comme on l'assure, le duc Hernhard et le markgraf Sigifrid leur eussent fait essuyer une défaite.

L'autre partie des askomanncn, qui était entrée dans le Wcser, pilla tout le pays le long de ce fleuve, en remontant depuis le territoire de Iladeln jusqu'à Leesuin, dans le voisinage de Brème. Ce corps toutefois eut un autre destin. Les askomaimen avaient fait prisonnier un cavalier saxon, Hcrivvard. Us en tirent leur guide. Dans une de leurs courses dans l'intérieur des terres, ils jugèrent a propos de reculer devant une troupe de Saxons qui s'étaient rassemblés ; peut-être voulaient-ils mettre leur butin en sûreté ; Heriward les conduisit dans le marais de Oliuster. Là ils furent cernés par les Saxons, attaques et massacrés jusqu'au uernicr. On porte leur nombre à vingt mille. Leur destruction sauva le pays; mais le malheur de beaucoup d'hommes fut grand , la terreur générale ; Brème fut fortifiée par d'épaisses murailles; l'archevêque Libentius (10) emporta les objets sacrés de l'église de Hambourg pour lés mettre en lieu de sûreté : et la suite prouva qu'une telle prévoyance n'était pas inutile.

tous ces événements, qui rendirent l'état de la Saxe malheureux , curent lieu au milieu de phénomènes surprenants dans le ciel et sur la terre. 11 parut une comète , qui , selon les croyances du temps , annonçait quelque chose de terrible ou de grand; il y eut une éclipse de soleil qui épouvanta les àmes; une aurore boréale illumina l'horizon et changea la nuit en jour ; on vit trois soleils et trois lunes en lutté entre eux et avec des étoiles; en Saxe, une femme accoucha d'un monstre sans jambes, et dont le corps était celui d'un homme par le haut et celui d une oie par le bas. Et si , d'un côté, ces phénomènes témoignent de la surexcitation des imaginations à cette époque,

ils contribuèrent d'autre part à augmenter encore cette surexcitation, et accrurent ainsi la misère et la désolation. Mais la superstitiou d* hommes trouva aussi plus d'un aliment dans les maux réels, et non-seulement dans les revers de la guerre , mais en même temps dans d'antres désastres. Pendant plusieurs années, la température fut extiaordinaircmeut <iéfa\oraH pour les travaux et les espérances des homme*. Des sécheresses et une extrême humidité, 1* chaleurs et le froid se succédèrent d'une vabière si pernicieuse , que les moissons manquèrent et qu'il y eut cherté et disette. Celk température et cette disette produisirent d'abord parmi les bestiaux, surtout parmi le? boufs, puis parmi les hommes, des maladie* et des pestes si dangereuses , qu'en Ostfa* on vit périr non - seulement des famille», niais même les habitants de certaines localité tout entières. Et comme , au milieu de m tristes circonstances , les Slaves, depuis l'an 002, ne cessèrent pas de passer l'Elbe, tt de parcourir le territoire savon et de le dévaster par leurs brigandages, on dit en Sav avec terreur et en tremblant, avec les exjwessions du prophète : Le Seigneur a env oyé siir \t peuple ses trois fléaux les plus lourds, la guerre, la j>esle et la famine. Mais la nature revint i son ordre, et remplaça par une xie nouvelle « qui avait été détruit; enfin aussi on cotais! avec les Slaves, au printemps de l'an ÎW, une paix qui n'eiïaça pas , il est vrai , la hom soufferte, mais qui présentait du moins h perspective de quelque repos. On ne nous a pas transmis les conditions de cette paix ; m»ï> dans l'état des choses il est dittieik de ne pas supposer que le pays de la rive droite âc l'Elbe fut en majeure partie abandonné aux peuples slaves.

L'EMPIRE ÎEUTSCIt PENDANT LA MINORITÉ ll'oTTO III. — ÉDUCATION DE CF. ROI.— LES KAROL1NGIENS RENVERSES EN FRAttT. PAR HUGUES CAPÉT. — L'ITALIE, ROÎtn LE SAINT-SIÈGE.

De l'an 9S.i à l'un 99C.

Depuis que Heinrich II, duc de Uavièr?. avait reconnu la dignité royale d'Otto III, il s'était écoulé plus de dix ans avec les é\\-

Déments que nous venons de raconter. Dans cet espace île temps, le Teutschland était sans doute considéré comme on seul empire \ mais en fait et en réalité il ne pouvait être considéré comme tel, que parce qu'en opposition avec le roi Otto III, personne ne s'attribuait le titre de roi, et que personne n'était amené à se détacher publiquement du jeune roi. On ne trouve aucune trace d'un gouvernement de l'empire, d'une action de la puissance royale, soit dans tout l'empire , soit dans quelqu'une de ses parties. Ce que purent faire isolément les princes de l'empire, les dues, markgrafs et comtes, comme les archevêques, évêques et abbés, de manière à ce que leurs aetes tournassent h l'avantage de tout le peuple teutseh, ne se fit point parce que ces princes étaient membres de l'empire teutsch , et restaient fidèles à un roi commun , mais cela se fit pour leur propre sûreté et pour leur propre agrandissement. La seule chose qui témoigne de l'existence de la royauté, ce sont des diplômes qui créent, concèdent ou confirment des donations , des droits et des immunités aux églises et aux couvents. Dans ces diplômes , le roi Otto lit, malgré son bas Age, figure comme seigneur indépendant : il est déterminé i\ ces actes tantôt par sa mère, l'impératrice Theophano , tantôt par son aïeule, l'impératrice Adelheid, tantôt par toutes deux, et par d'autres encore ; et Willigis , archevêque de Mayence, les signe en sa qualité d'archichancelier de l'empire: un autre les signe en son absericc, par exemple le chancelier. Hildibold. Dans le fait, Parchevéquc AYilligis, assistant les deux femmes, semble particulièrement avoir travaillé a conserver, quelque apparence de la puissance et de l'administration royales. A côté de lui peut-être, Ciseler, archevêque de Magdebourg, quoiqu'il se fût conduit d'une manière très-équivoque dans les querelles avec Heinrich , due de Bavière, eut une grande influence; du moins, h cause de sa position, il dut être toujours traité avec douceur. De temps en temps on put ^convoquer aussi les autres évêques de Saxe et de Thuringe, ainsi que Bcrnhard, duc de Saxe, les markgrafs , les comtes et d'autres grands vassaux , afin que par une délibération commune on pût faire quelque chose de commun , pour que le trône ne se trouvât pas tout h fait abandonné , et pour qu'en apparence du

CHAP. n. 2&V

I moins il y eût toujours un foyer de l'empire, l'n événement particulier, que signalent du moins les monuments de cette époque , peut indiquer dans quelles relations le roi se trouvait à l'égard de l'empire. Heinrich , duc de Bavière , était venu auprès du roi l'an 993 , lorsque fut entreprise la dernière expédition contre les Slaves , dans le pays des Abodrites. Au retour, il eut avec le roi cl les autres princes, h Magdebourg, une entrevue où fut apaisée une discussion entre lui et Oebchard, évèque de Batisbonne. Ensuite il se rendit à Candersheim , dont sa propre sœur Gerbcrga était abbesse. Aussitôt il fit appeler prés de lui son fils, nommé également Heinrich, et qui, dans la suite, devint roi et empereur. Il exhorta , il es( vrai , ce fils , à ne jamais se soulever contre son roi, car il se repentait lui-même beaucoup de l avoir fait ; mais en même temps il le somma de se rendre en toute hate en Bavière, et de s'y assurer sur-le-champ la souveraineté. Le fils se rendit en Bavière ; et lorsque arriva dans ce pays la nouvelle que le père, le duc Heinrich Il , était mort le 28 août, le fils se fit élire par les Bavarois pour son successeur dans le duché aussi bien que dans ses domaines , èi il reçut des vassaux et des seigneurs la promesse de le soutenir pour faire valoir la légitimité de celte élection. H ne resta au roi, ou, si l'on peut s'exprimer ainsi, au souverain pouvoir de l'empire qu'à approuver ce qu'il ne pouvait changer ; mais la concession qu'il fit , en conséquence, de la dignité ducale h Heinrich ne fut qu'une vainc formalité, et peut tout au plus être regardée comme un misérable rappel de la relation légitime qui devait exister entre lo trône et les duchés de l'empire.

Cependant le jeune roi Otto grandissait. Sa résidence habituelle était Qucdlinbourg , dont Mathilde , la sœur de son père, .était abbessc. Toutefois, on le voit séjourner aussi dans d'autres villes et palais royaux de Saxe et de Frarçconic. La nature ne l'avait pas maltraité. II y av ait en lui beaucoup du génie de ses pères ; même des ecclésiastiques flatteurs ne l'ont pas seulement représenté comme doué de belles facultés, mais encore comme une merveille de dispositions et d'intelligence. Toutefois il reçut une culture soignée, mais soumise à une fausse tendance. H viv ait dans la société de sa mère et de son aïeule. Il parait que ces deux impé-

I ratrices étaient rarement d'accord sur l'édu-

288 msToraE nu pec

cation du jennc roi comme sur d'antres choses. Assurément elles n'épargnèrent ni peine ni soins : elles lui donnèrent pour maîtres les hommes les plus habiles et les plus distingués. Un homme tel que Meinwcrk , qui dans la suite devint évéque de Padcrborn , mais qui alors vivait à la cour comme chapelain , semblait ne pouvoir exercer qu'une influence bienfaisante sur le jeune esprit du roi. Car Meinwcrk , très-bien instruit à l'école de Hildesheim avec le duc Uciurich II , ne se distinguait pas moins par une grande habileté que par sa sagesse et par sa science ; par la vérité et la douceur de son langage que par sa piété et la douceur de son cœur ; par la modestie et la bienveillance de sa conduite que par des mœurs d'une aménité rare. Kt ces vertus lui valurent d'autant plus de reconnaissance et de respect à la cour , que lui-même il se vantait d'être issu de race royale ; car en général , à partir de cette époque des fiers rois saxons, dont l'orgueil s'éleva jusqu'à la folie , non sans que l'influence des Grecs cl de leurs partisans y ail contribué, on oublia rarement de s'informer de l'origine d'un homme, et , par suite du rapide développement de l'absurdité, ce fut souvent un point plus important que de s'informer de son génie et de son intelligence, de ses vertus et de son mérite. Mais à partir de l'Age de sept ans, et vraisemblablement sur la recommandation de l'archevêque >Yilligis, le roi eut pour maître principal le prèlrc licrnward , qui obtint dans la suite le siège épiscopal de llildeshcim, où il avait été élevé et instruit particulièrement par Tankmar , qui a écrit sa vie. Cet homme, lils d'un comte , petitfils d'un comte palatin, ne le cédait en aucune vertu à Meinwcrk ; il le surpassait en science , et probablement aussi en zèle, en sévérité et en fermeté de caractère. De plus , il n'était pas seulement curieux et habile connaisseur en travaux mécaniques ou en enivres de beaux-arts, mais lui-même il était parvenu, en deux branches de nature diverse , à un tel degré de perfection , que ses ouvrages ont obtenu l'admira* tiou de ses contemporains et de la postérité. A ces maîtres du jeune roi, se joignit enfin l'homme le plus célèbre de ce siècle, le Français Gerlwrt : nous avons déjà vu comment il avait recherché , obtenu et consenéla faveur d'Otto le Grand. Pour l'étendue de ses connaissances, son génie inventif et l'habileté avec laquelle il

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savait appliquer ses vues et ses inventions, il

n'avait pas d'égal ; aussi un siècle superstitieux et soupçonneux crut-il qu'il ne devait sa science et ses inventions qu'à la magie ; mais en mathématiques, en philosophie, dans toutes hs langues et dans toutes les sciences , on ne pouvait apprendre auprès de personne anlaul qu'auprès de lui.

Assurément c'est un honneur pour les impératrices que d'avoir appelé ces hommes .1 d'autres personnages d'esprit et de science pour instruire le jeune roi. Et elles ne se boniérett pas à ce soin. Dès l'âge de six ans , Otto a^sisu à une campagne contre les Slaves ; et il parait qu'il assista aussi aux expéditions suivantes. Sans doute on prit toulcs les précautions nécessaires pour sa sûreté; mais en tout cas il fut exposé à un grand danger, et sa more et sm aïeule ne firent probablement qu'en trcmblu-l un tel sacrifice. On avait incontestablement m vue d'un coté de maintenir vivant chez l* princes et les seigneurs féodaux qui faisaient li guerre, le souvenir du roi et de la patrie, et de les fortifier dans leur fidélité et dans leur activité; mais de l'autre côté on voulait assurément aussi montrer la guerre à l'cnfaut iwal; on voulait le familiariser avec le langage et les habitudes du camp, et l'habituer aux difficultés et aux fatigues de la marche et Jn combat, afin que, devenu homme, il ne le cédât pas à ses prédécesseurs en habileté militaire et en esprit héroïque , s'il les surpassait en connaissances, eu savoir et en lumières. Il n'est donc pas douteux que les impératrices, aux mains desquelles le roi était remis, n'aiVnt eu les meilleures intentions , cl n'aient voulu faire de leur pupille un homme habile et distingué, le premier homme de son siècle.

Cependant il 'y eut bien des fautes par lesquelles le roi fut ébranlé , tiraillé dans sa nature la plus intime et complètement pupour sa haute destination. Déjà le poids d<> choses qu'on lui faisait apprendre était trop fort pour ses jeunes forces; son esprit nepot s'en rendre maître ni arriver à travers cet!-' masse à la lumière et à la clarté. De pies on lui concéda, on lui laissa faire, on lui permit beaucoup de choses qu'il eût mieux valu lai interdire et lui défendre. On le lit par bon! ', par crainte de perdre cet unique enfant, pur faiblesse féminine et par tendresse maternelle: I mais tout cela ne fut pas sans influence sur le

cœur du roi. En même temps, on alimonta en lni nnc étonnante Tanité de sublimité et de grandeur , qui faussa , si elle ne les anéantit pas, les plus nobles sentiments. Sa mére, habituée dans sa jeunesse aux hommages servilcs et à l'adoration , et goûtant peu la simplicité et la rudesse des mœurs et des usages tcutschs , chercha à exalter la royauté de son enfant chéri, qui était comme né dans la pourpre , par la roideur du cérémonial , par des grimaces de cour, par le Tain éclat de mots sonores, et elle s'y attacha avec d'autant plus de zélé , qu'il était moins en état de faire valoir lui-même cette royauté par ses vertus et par ses actes. Par ces efforts, que les circonstances peuvent faire pardonner à une princesse grecque, elle n'inspira pas seulement au roi son fils une fausse idée de sa position et de sa dignité ; mais encore , comme elle trouva particulièrement parmi les ecclésiastiques des hommes dociles et souples, elle encouragea le mal, et introduisit dans la société un mensonge dont l'action s'est fait sentir jusqu'à nos jours, parce qu'avec le temps on le considéra insensiblement comme une vérité. Le plus grand mal peut-être pour le jeune roi fut que sa mère le rendit étranger à sa patrie et à son peuple. On lui inspira la pensée qu'il était un homme plus noble qu'aucun autre tcutsch, parce qu'il était né d'une mère grecque , et qu'ainsi le sang grec coulait dans ses veines; on fit naître en lui une répugnance et même un certain mépris pour la grossièreté saxonne et peut-être même pour le nom teulsch. Le noble Bernward s'opposa, il est vrai, a ces tendances , et se jeta tantôt à droite , tantôt à gauche, pour maintenir le jeune roi dans la véritable voie ou pour l'y ramener. .Mais le germe de la vanité, jeté en un moment par la folie dans un jeune cœur, ne peut être effacé en des années par la sagesse de bonnes doctrines. Lorsque Otto eut atteint sa onzième année, sa mère mourut, fatiguée peut-être elle-même de vivre au milieu d'un peuple auquel elle était odieuse et dont les mœurs et les usages lui répugnaient; elle mourut à Nimèguc, presque oubliée et non regrettée , quoiqu'on ne put refuser a sa conduite l'éloge de la vertu, et que l'on fût forcé de vauter son affabilité et sa douceur. Mais sa mort ne détruisit pas leloignemcnt pour le peuple tcutscl» qu'elle avait fait nallre dans m.

l'amede son fils. Adelheid , aïeule du roi, était vieille, et les vœux de cette femme aussi se rapportaient moins au Teutschland qu'à l'Italie et à Rome. Elle avait à peine le désir, et assurément elle n'avait pas la force , de ramener l'enfant, depuis longtemps égaré, dans la seule voie qu'il aurait dû suivre. Enfin , il est difficile que le nouveau et le plus grand instituteur du jeune roi ait exercé sur lui une influence bienfaisante. (îerbert sans doute était, pour son siècle , un homme très-instruit ; mais sa vie inconstante avait nui à son jugement. Le vaste cercle de son génie présentait des points faibles: il était flexible au point d'être équivoque. Comme il avait passé ses plus belles années dans la France méridionale, en Espagne, en Italie , il ne put se faire une prédilection pour la Saxe ni par conséquent ponr le Teutschland. Assurément il était très-dévoué a la maison impériale, mais non sans calcul. La reconnaissance, l'espérance et l'attente contribuaient autant et plus peut-être que le dévoûment, la fidélité et l'amour, à son attachement , qu'il ne cessait pas de mettre en évidence par la flatterie. Il s'était tiré lui-même, à force de travail et de science , de la position la plus basse de la société , mais non sans s'attacher prudemment aux puissants et à leurs projets. Et comme une fois il s'était élevé jusqu'au siège archiépiscopal de Reims, d'où ensuite il avait été précipité par les orages qui agitèrent le France à cette époque , ses vues ne pouvaient tendre qu'à la plus haute puissance ecclésiastique du monde chrétien , c'est-à-dire au saint-siége. Et comment ce désir pouvaitil être satisfait, si ce n'est par le jeune roi des Tcutschs et par son avènement à la couronne impériale ?

Dans ces circonstances, et sous ces influences, le jeune esprit d'Otto nourrissait peut-être depuis longtemps la pensée d'une expédition en Italie, pour voir Rome et recevoir la couronne impériale. Car il ne trouvait pas dans le Teutschland ce qu'il eût regardé comme digne de son illustre origine. Herbert l'y encouragea certainement autant qu'il le put; et sans doute il ne manquait pas d'hommes qui soupiraient après des exploits plus riches en résultats que ne l'étaient les exploits contre les Slaves et les Danois, après dos plaisirs plus raffinés que n'en pouvait offrir la Saxe dévastée, et qui par cela même les excitaient , les sédui-

saicnt ou les pressaient. Des hommes même qui voyaient les relations d'une position plus élevée, et dont les pensées cl les sentiment* étaient pour la patrie, regardaient peut-étro une grande expédition au delà des frontières de l'empire comme nécessaire pour replacer à la tête de l'empire, de ses princes et de ses peupics, le roi dont l'autorité avait sommeillé depuis douze ans. Mais d'après l'état des choses , la position des peuples et la marche du passé , d'après les vieux souvenirs et les événements nouveaux, cette entreprise ne pouvait être dirigée que contre l'Italie. Il se peut que deux autres faits, de conséquences incalculables, contribuèrent peut-être réellement à la hAter : ces faits sont d'abord une grande révolution accomplie en France ; ensuite la situation de l'Italie et les nouvelles relations où le saintsiège fut impliqué.

Kn France, dans le temps do la minorité d'Otto III, les derniers descendants de Karl le «•i ami périment, cl une nouvelle famille arrha, sinon de suite A la puissance royale, du moins au titre de roi. Lothar, fds de Ludnig d'Outre-Mer, petit-fils du roi teutsch Ueinrich !" par sa mère Ccrberga , mourut l'an 1)80. Après lui, son fils Ludw ig, jeune homme de vingt ans, qu'il avait eu d'Emma , fille de l'impératrice Adelheid, obtint la couronne. Puis suivit un singulier mélange de cabales et d'intrigues, de prises d'armes et de violences: la maison rovalc de France se divisa en deux branches , et ces menées ne restèrent pas plus étrangères aux deux impératrices, Adclheid et Théophano, qu'à Ueinrich II, duc de Bavière. Béatrix, sœur de Hugues Capet, et petite-fille du roi teutsch Ueinrich I«r, essa>a, il est vrai , de calmer et de concilier les passions et les tendances ennemies par une réunion de tous les membres de la famille royale et de la sienne ; mais en vain. Chacun suivit sa propre voie. L'un chercha à éblouir , à supplanter , à tromper l'autre , sans foi , sans confiance et sans ^ érité. Moins que tous les autres se montra sur la scène de ces menées celui qui les dirigeait , les animait et savait en profiter, lingues Capet, duc de France, comte de Paris et d'Orléans; homme qui ue se distinguait ni par sou génie, ni par son énergie, mais rusé, épiaut tout, flatteur, cher et précieux à beaucoup d'ecclésiastiques par une piété sincère ou hypocrite. F.t lorsque cette grande chose, comme s'exprime Oerbert,eut cle menée

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avec ardeur et convenablement préparée, le jeune roi Ludwig, qui n'avait encore rien fait (I )j mourut dès la première moitié de l'an 087 , si subitement, que l'on soupçonna sa femme Blanca de l'avoir empoisonné: Hugues -Capet, A ce qu'il parait , l'avait gagnée A sa cause en lui promettant de l'épouser.

Le roi Ludwig avait été fils unique de son père, et lui-même ne laissa pas d'enfant. Selon le droit que l'on avait reconnu en France, et que l'on y avait suivi depuis Karl le Chauve, son oncle harl , qui était duc de la basse Lotharingie, aurait dû lui succéder au trône; et personne ne pouvait révoquer ce droit en doute. Beaucoup de grands ducs de la France septentrionale et méridionale mirent aussitôt le royai*mc sous son nom , et le considérèrent comme roi de France. Mais Karl n'était pas aimé A U cour du roi des Teutschs : car il avait pris k parti de Ueinrich de Bavière contre le petit Otto, et il avait maltraité la reine douairière Emma, fille d'Adelhcid; d'un autre côté, sa dureté , sa rudesse et son incapacité l'avaient, dit-on , fait haïr de beaucoup. Ses ennemis prétendaient qu'il avait perdu ses droits A la couronne de France en recevant un duché du roi des Teutschs. Kn tout cas, il était absent H ne pouvait profiter du moment. Hugues Capet avait donc pleine liberté pour mettre la dernière main à la grande chose qu'il avait poussée avec tant d'ardeur. Dix jours après la mort de Ludwig, il se lit saluer roi de France A Noyon par ses \assaux'; son frère Ueinrich, duc de Bourgogne, et son beau-frère Richard , duc de Normandie, le reconnurent ; Adalbero, archevêque de Reims, lui plaça la couronne sur la tiHe, et bientôt après il couronna également son fils Robert. Le duc Karl laissa s'écouler neuf ou dix mois avant d'oser faire valoir ses droits au trône. Ce ne fut sans doute point par indifférence ou par mollesse, mais par impuissance. La mort de Ludwiu avait été trop subite et l'axait surpris A l'improviste; ses ressources, comme duc de Lotharingie , étaient trop faibles, parce qu'il ne pouvait lever les vassaux du pais teutsch qu'il administrait : il devait auparavant s'entendre avec les vassaux français. Au printemps de l'année 988 , il se montra enfin à la tete d'une armée , soutenu par quelques comtes de France , qui embrassèrent sa canse. La \ ille de Faon , où son père, son frère et son neveu avaient eu leur résidence royale, lu»

rée par surprise ; la ville de Reims, où , sur ces entrefaites , son neveu , Arnulf , fils naturel du roi Lothar , était monté sur le siège archiépiscopal en vertu d'un traité avec Hugues Capet, lui fut livrée : il est vraisemblable, toutefois, que ce ne fut pas par le nouvel archevêque Arnulf, bien que les plus graves soupçons s'élevassent contre celui-ci , comme on le conçoit sans peine ; et ainsi il se vit en possession de tout lo petit territoire que les derniers Karolingiens avaient pu défendre contre l'avidité spoliatrice de vassaux insatiables. Il conserva deux années entières cette possession , sans y être troublé par Hugues Capet , mais aussi sans oser tenter, les armes à la main, de mieux fonder ou d'étendre davantage son autorité royale. Enfin Hugues arriva avec une armée. Karl le repoussa avec vigueur, liais ce que Hugues n'avait pu obtenir par les armes, il l'obtint par les artifices de son astuce bien connue. Adalbcro , évoque de Laon , sur lequel pesaient d'anciens soupçons de relations impures avec la reine Emma, fut entraîné, par un désir de vengeance personnelle et par les intrigues de Hugues, à abuser de la confiance que karl lui montrait. Il fit garrotter le malheureux roi au milieu de son sommeil ; il se rendit aussi maître de sa femme , alors enceinte , et d'Arnulf, archevêque de Reims, et les livra tous a Hugues Capet. Le fils de Karl , Otto , né d'un premier mariage, devint duc de la basse Lotharingie. Deux autres fils jumeaux , que sa seconde femme mit au monde dans la tour d'Orléans , et deux filles , continuèrent encore durant quelques génératious, et dans une position secondaire, la race jadis si illustre et plus tard si déplorablement dégradée des Karolingiens, jusqu'à ce qu'enfin elle s'évanouit entièrement aux yeux do l'histoire. Le malheureux Karl lui-même , le Karolingien qui ait porté le titre do roi , une tour d'Orléans l'an 991 , et Hugues, non par d'audacieux exploits ou par une éclatante sagesse , mais par sa patience , sa persévérance et son adresse à profiter de la confusion que le système féodal avait introduite dans les idées et dans les actions des hommes , fonda une nouvelle maison royale , celle des Capétiens, qui, à travers des vicissitudes diverses, s'est maintenue jusqu'aujourd'hui.

©o ne peut le nier ; Hugues Capet n'arriva au troue de France que par la spoliation la plus

manifeste. H n'obtint pas la couronne par de grands services rendus à la patrie , ni par la libre élection du peuple français , ni par la puissauce de l'Église , qui aurait pu regarder un changement de famille royale comme salutaire a la religion ; mais il l'obtint par une usurpation téméraire , qui ne pouvait réussir que grâce à lentièrc dissolution de l'empire français à cette époque; et le temps et l'habitude, qui consacrent tant de choses , ont aussi consacré cet acte hardi, l'ar suite de cette dissolution de l'empire, à la faveur de l'égoïsmc , de la violence et de la perfidie des vassaux , la chute d'une ancienne maison royale et l'élévation d'une maison nouvelle , au milieu d'intrigues, de violences et de trahisons, n'entraînèrent point cet ébranlement auquel nous croyons devoir nous attendre d'après nos idées des relations sociales, de peuple et de patrie, d'honneur et de fidélité. Bien plus, il semble que dans une grande partie de la France on ne s'inquiéta nullement de ce changement. Les écrivains qui ont vécu à celle époque, oh peu après, parlent du moins do cet événement avec la même sécheresse, avec la même tranquillité , la mémo indifférence et la même froideur qu'ils mettent d'ordinaire à raconter des faits vulgaires. Il parait que dans le Teutschlaiid on y fit à peine attention; du moins on ne voit pas qu'il y ait occasionné le moindro mouvement. El pourtant il est difficile de croire qu'une semblable révolution , accomplie dans un État voisin qui avait eu si longtemps uno destinée commune avec le Teutschland , qui avait été soumis av ec lui à on seul et mémo roi, à un seul et même empereur, n'y ait pas été étudiée et appréciée , à cause de ses conséquences possibles. En tous cas, deux circonstances durent exciter l'attention dans le Teutschland, et ne pas être sans influence sur ce pays. n'al>ord le Teutschland ne devait plus désormais concevoir d'inquiétudes an sujet do la I-otliaringie , et être pour longtemps à l'abri de toute attaque de la part de la France. Car avec la chntc des Karolingiens en France, s'étaient entièrement éteintes les anciennes prétentions de droits héréditaires que ces Karolingiens avaient fidèlement maintenues et cherché à faire valoir en toute occasion ; et le nouveau roi , Hugues Capet, n'était pas plus poussé par son génie à une grande entreprise, qu'il ne pouvait s'y hasarderdans sa dangereuse position. Lors donc même qu'un Karolingien, Otto, fils de Karl»

n'eût pas été duc do la basse tatharingic , la

nouvelle rare des Capétiens aurait volontiers encore respecte lesfrontières de l'empire tcutsch. En second lieu , le nouveau roi de France , et en même temps le clergé français, eurent avec lesaint-siége de Rome des querelles qui étaient d'une grande importance pour lcTeutschland, par rapport aux relations qui existaient entre ce saint - siège et la dignité impériale, et par rapport à la position du clergé du Teutscliland à l'égard de toute l'Église et du trône impérial; ces querelles aussi devinrent dans la suite trèsfécondes en conséquences pour tout le monde chrétien d'Occident , et en particulier pQWf le Teutscliland. Le pape ne pomait pardonner ni au roi ni au clergé de France de s'être passé de lui , et d'avoir agi comme s'il n'était rien dans le momie. L'autorité papale, cl a\ec elle l'unité de l'Église, était de nouveau mise en question. El plus l'une et l'autre, depuis un siècle , avaient été profondément et souvent tantôt négligées, tantôt ébraulées, moins le pape pouvait souffrir que son siège lut méprisé dans une si grande circonstance. La discussion elle-même et sa marche de> aient nécessairement , à ee qu'il semble , exciter une grande attention dans le Teutscliland. Le roi des Teutschs , une fois nrri\é à la couronne impériale, pouvait perdre beaucoup à ces dix lissions, s'il négligeait l'autorité impériale; et il pouvait espérer de grands a\antagcs si, comme empereur et souverain de Rome , il sa>ait régler convenablement et consolider sa position envers le saint -siège. Toutes ces circonstances nous imposent l'obligation de reporter nos regards sur l'Italie cl sur Rome.

Mais nous savons bien peu de choses sur l'état de l'Italie dans le temps qui s'était écoulé depuis la mort d'Otto II , et ce peu même a d'autant moins d'intérêt, qu'ordinairement il est impossible de s'eu faire une idée bien nette. En somme, les documents de cette époque prouvent que, tandis que les Grecs s'emparaient de nouveau de toute l'Italie inférieure et y dominaient à partir de Rari, on voyait, dans le reste do ce pays comme partout , les seigneurs ecclésiastiques et laïques opposés les uns aux autres avec un égal égoïsrac , et que là aussi on s'efforçait d'arrh er à la puissance et à la grandeur par la violence, par l'intrigue et par toute sorte de moyens. Ils prouvent que le système monacal gagnait du terrain avec une rapidité extraordi-

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nairc , soit par la vigoureuse impulsion de saint Maiol , soit parce que les puissants , lorsqu ils se voyaient aux portes de l'éternité et sur le point de rendre compte de leor vie , désiraient expier leurs péchés par la fondatiou d'un couvent , et parce que les faibles cherchaient un refuge contre les désordres du siècle. Us prouvent aussi que dans les villes de la Langobardic le génie se remuait déjà fréquemment , parce quo les chaînes de la féodalité lui devenaient trop pesantes , et qu'il n'était pas rare de voir les bourgeois aux prises avec leurs seigneurs , ecclésiastiques ou laïques. Mais ils ne nous montrent pas que quelque part se soit élevée l'idée d'une Italie , d'une patrie commune et d'un roi national. Les deux empereurs Otto, le père et le fils , avaient exercé une io- (lucnce trop profonde ; la crainte inspirée par les armes des Teutschs était trop grande; le changements qui avaient eu lieu dans la propriété territoriale et dans l'inféodation des charges et des dignités étaient trop forts; et par là l'intérêt des vassaux s'identifiait trop a\ee l'intérêt de la maison impériale, pour que l'on put désirer et vouloir une séparation de l'Italie d'avec l'empire teutseb. De plus, il ne se trouvait aucun homme qui eut ou qui pùl prétendre des droits à la couronne d'Italie , aucun qui se trouvât dans une position assez i levée pour attirer sur lui tous les regards. Otto III n'était pas, il est vrai, considéré comme roi d'Italie , parce qu'il n'a\ ait pas été couronne en cette qualité : on ne datait jamais ou rarement d'après les années de son règne ; mais il était généralement regardé comme un piiuce ayant des droits sur la couronne d'Italie, et qui devait devenir roi de ce pays dès qu'il le pourrait et le voudrait. Les deux impératrices , Adelheid et Théophaoo , veillèrent aussi à ce que le souvenir du jeune roi ne pùt s'effacer. La première se rendit en Italie l'an 9XS , ctablil sa résidence à Pavic, et donna une vie nouv i'lle à ses partisans et à ceux de son pctit-IUs; la seconde entreprit, l'an 989, un voyage en Italie, x int jusqu'à Rome, et maintint l'opinion du droit et de la puissance de son lil>. Peut-être des circonstances particulières occasionnèrent-elles les voyages de ces deux princesses ; peut-être même la passion fut-elle pour quelque chose dans leur entreprise ; en tout cas, l'essentiel était de maintenir les affaires d'Italie dans un état misérable, jusqu'au roo-

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ment où Otto III serait en état d'en prendre luimôme la direction.

C'est sur Rome qu'à cette époque, comme aux époques précédentes, l'histoire jette le plus de lumière. Sans doute cette lumière ne répand pas de clarté ; mais à son éclat incertain, il est facile de reconnaître que Rome, aussitôt après la mort d'Otto II, retomba dans les dernières convulsions des passions, que les anciennes scènes se répétèrent, et que le sacré et le profane furent encore une fois confondus. À peine, après que l'empereur eut cessé de vivre, l'armée teutsche se fut-elle dissoute ou eut-elle repris le chemin de sa patrie , que Crescentius réussit h se rendre maître du château Saint- Ange , et à donner, par l'occupation de cette forteresse, une prépondérance durable au parti dont il était le chef. Vers lemôme temps reparut à Rome l'homme qui , sous le nom de Bonifacc VII , s'était violemment élevé sur le saint-siége en passant sur le cadavre de Benoit VI. Il avait fait de l'argent a Constantinople avec les objets précieux de l'Église , qu'il avait volés ; il apportait avec lui cet argent , et fut en conséquence un hôte bien venu pour Crescentius. IjC pape Jean XIV , qui était .'arrivé au pontificat par la faveur d'Otto II , fut arrêté au mois de juillet de l'an 984 ; on le mit à mort dans le château Saint-Ange. Bonifacc , sur lequel Benoit VII avait lancé une malédiction terrible, reprit possession du saint-siége , et lui et son associé Crescentius exercèrent à Rome la toutepuissance spirituelle et temporelle. Heureusement la mort délivra Rome et le monde de ce pape ébonté, dès le mois de mars de l'année suivante ; alors le ressentiment du peuple éclata avec la dernière foreur contre le réprouvé, et | la multitude se livra contre le cadavre du pape à des traitements si horribles, que Crescentius n'osa pas forcer la consécration d'un pontife qui eût pu être considéré comme sa créature. 1* prêtre Jean , fds de Léon et XVe de son nom, arriva donc h la dignité papale ; sa vie et ses pensées étaient assez conformes aux principes de l'Église , pour que le peuple ne le liait pas , et il était assez souple pour ne pas déplaire tout a fait à Crescentius ; bien qu'on l'ait accusé de corruption et d'un caractère ignoble , d »ot conserver sa considération , et scutir les avantages qui pouvaient résulter des relations pour lui et pour son siège. A Rome, toute la

cïiap. n.

et entre celles de Crescentius, qui prit les titres de patrice, de consul, de duc; et, s'ils ne l'exercèrent pas sans querelles , sans conflit , ni peut-être sans se préparer des dangers l'un it l'autre , ils l'exercèrent du moins avec tant de ménagements réciproques et avec tant de modération , que non-seulement un certain, ordre se rétablit , mais qu'il dut même rester incertain pour le roi des Tcutschs et pour ses partisans , qui était pour lui et qui était contre lui.

Sur ces entrefaites s'offrit au pape une belle occasion de rappeler encore une fois au monde l'Église une et universelle , qui depuis trois ou quatre générations était presque entièrement tombée en oubli , et de lui prouver que le pape était le chef de cette église, investi d'une grande puissance, dont personne ne pouvait calculer la portée , parce qu'elle était d'une nature touto spirituelle. Jean XV saisit cette occasion avec un zèle heureux , et il en profita avec une telle adresse, que non-seulement il rappela dignement Nicolas 1", mais que le saint-siége aussi en tira eufin un avantage qui , étendu avec intelligence , semblait devoir suffire pour des siècles.

Le nouveau roi de France, Hugues Capet, soupçonnait Amulf , archevêque de Reims , d'avoir livré cette ville à son adversaire Karl , le Karolingicn. Comme il ne pouvait par luimême chAticr le prélat de cette trahison , parce qu'Arnulf était protégé par les armes de Karl , et comme, sentant l'injustice de sa cause, il voulait éviter aussi d'agir contre le premier ecclésiastique du royaume , il s'adressa au pape avec une flatteuse humilité : « Le pape seul , dit-il , avait le droit de juger les évêques; il le priait donc de prononcer sur le nouveau Judas. » Plusieurs ecclésiastiques de France , partisans de Hugues, appuyèrent sa prière par le même motif. Le pape vit avec plaisir qu'on lui reconnût ainsi le pouvoir exclusif de juger ; mais il ne rendit pas la sentence. Il ne vit pas clair dans cette affaire ; le crime d'ArnuIf n'était pas prouvé ; la victoire entre Hugues et Karl n'était pas décidée; d'ailleurs Karl et Arnulf ne manquèrent pas d'opposer leurs sollicitations à celles de Hugues auprès du pape. Tandis que Hugues et les ecclésiastiques de son parti s'affligeaient vivement du long et équivoque silence du pape , le nouveau roi , comme nous l'avons vu , parvint à se rendre maître, par tra-

se séparassent on églises provinciales, et de suite puisqu'elles n'étaient plus tenues réunies par aueuo autre lien que la foi et la doctrine , et puisque les opinions des hommes, relativcment à la foi et a la doctrine, diffèrent d'ordinaire et poussent a toutes sortes de passions > en évèchés, puis en communautés i->lées. Et, dans un tel démembrement de l'Eglise , (pie pouvait , (jue devait devenir U religion du Christ elle-même? Nulle nationale caractérisée, uni ordre dans les relations socitlcs , nulles lois solides et nul res|>ect pour elles: point de patrie , point d'esprit de eommui point d'honneur public, si ce n'est la

hison , des deux Karolingiens , Karl et Arnulf, ses ennemis. Aussitôt il convoqua a Reims un synode où parurent deux archevêques , onze évêques, et un grand nombre d'abbés. Mai> le svnode se laissa dominer par un violent esprit d'aigreur , qui se manifesta avec d'autant plus d'audace, que quelques hommes de l'assemblée se distinguaient davantage par leur ûnesse et par leur instruction. Le souvenir de Rome fut rappelé, il est vrai ; on parla de quelques papes qui avaient décidé dans les affaires dévêques; on cita même les décrétâtes dn (faux) Isidore , et Ton rappel.! ce que précédemment on avait soi-même accordé au siège apostolique. Uns les hommes prévoyants d'un bras vigoureux et d'un fouet aigu ; nulle

qui parlèrent ainsi le langage; de la prudence lurent combattus avec l'éloquence de la passion : bien que personne, a ce qu'il parait, ne se doutât de la falsification des décrétâtes d'Isidore, on opposa avec indignation et colère des raisonnements aux raisonnements, des papes aux papes; et des hommes comme Jean XII et Ronifacc VII n'avaient besoin que d'être dépeints d'après leur vie et leur conduite, pourexciter un mépris général , et montrer le danger qu'il y

lidelite a la loi jurée, nul attachement aux princes héréditaires ; et puis des rois sans pu des princes suis |iou\t>n\ des vassaux gants, cupides , toujours prêts à conspire ^ illes détruites ou naissaules sans bourgeois libres, sans industrie libre, sans commerce assuré, et une multitude dégradée, ignorante, ébranlée , asservie : voilà le tableau de ce siècle, abstraction faite des relations religieuses. Et comment, sur un tel siècle, la religion pouvait-

nvaità reconnaître qu'un seul homme, et un elle exercer une influence bienfaisante, modehomme de cette espèce, ax ait le droit déjuger les ratrice, ordonnatrice, capable de le moraliser, évêques et les archevêques , par cela seul qu'il de le civiliser et de lui donner une forme, s'il avait pris possession du siège apostolique de n'y avait pas de pouvoir ecclésiastique? Et com- Rome, n'importe do quelle manière. On ar- ment un pouvoir ecclésiastique était-il possible

riva donc à ce principe que les évêques (taxaient être juges par une assemblée d'éxéques et uon par le pape. Et en conséquence de ce principe, Arnulf, archevêque de Reims, fut déclaré coupable et dépouillé de sa dignité archiépiscopale , soit qu'il eût avoué le crime de trahison , soit, ce qui est plus vraisemblable, que l'on eût interprète contre lui ses expressions et des témoignages suspects. On le remit au roi Hugues contre la promesse qu'on lui laisserait la vio. A sa place, on élut le célèbre (ierbert.

Le pape Jean XV sentit toute l'importance de cet événement. Tout ec que le siège apostolique avait gagné dans les temps antérieurs, et ce qui lui semblait officiellement assuré dès le ix" siècle par l'altération dos décréta les sous le nom d'Isidore , était maintenant eu partie oflieiellement rejeté, en partie révoqué en doute. L'Eglise universelle était menacée d'une décadence universelle. Il était a craindre que cette Église, une et universelle, ne se démembrât en églises nationales ; que les églises nationales ne

sans unité de l'Eglise, sans unanimité du clergé dans la doctrine, dans les pratiques, dans les habitudes et dans la conduite? Assurément il est permis de croire que les ecclésiastiques, s'ils n'avaient pas forme un clergé, mais s'étaient trouvés isolés, sans autres armes qu'uue voix impuissante, auraient bientôt péri et se seraient eux-mêmes abrutis dans ce monde abruti ; il est permis de croire qu'avec la religion aurait également péri , dans ce siècle de fer, la science qui était déjà tombée si bas. L'unanimité de croyances bonnes et mauvaises pouvait seule briser peu a |h u ces forces brutales et contenir ces passions sauvages; et pour la grande masse d'hommes, ce fut un bien que tous les puissants de la terre, ecclésiastiques et laïques , eussent à redouter une puissance qui, ineompcéheaaible à tons, les menaçait tous.

Il est incertain si le pape Jean XV prévit on non toutes les mandes conséquences qui pouvaient résulter des événements de Krauce ; on ne sait pas plus ce qu'il saisit le mieux de

ces conséquences, le côté intellectuel ou le côté vulgaire. Mais sa conduite prévoyante prouve qu'il regardait la chose comme de la plus haute importance, et qu'il ne méprisait pas ses adversaires. Dans le fait , la lutte avec ces adversaires dut lui sembler très-daugereuse. Ils étaient bien au dessus de lui en génie et en savoir : devant Gcrbert seul il disparaissait lui-même avec tous ses partisans; et à lu puissance temporelle que le roi Hugues semblait assurer à de tels adversaires , lui , ce pape qui trouvait à peine a Home quelque sûreté pour sa propre vie, il n'avait rien à opposer. Mais il pouvait compter sur d'autres choses qui balançaient tout. Le roi Hugues était un nouveau parvenu; son trône ne s'appuyait pas sur une base solide, mais il était fondé sur la violence , le mensonge et la déception ; plusieurs grands vassaux de France ne l'avaient pas encore reconnu ; personne ne pouvait être enthousiasmé pour sa cause par un noble sentiment. D'ailleurs les seigneurs laïques, par jalousie , par envie , et par d'autres mauvaises passions, étaient fort souvent en hostilité avec les ecclésiastiques , et ils ne pouvaient pas voir sans plaisir que l'on inquiétât ces ecclésiastiques dans le droit de juger qu'ils s'arrogeaient d'ordinaire. De plus , les ecclésiastiques eux-mêmes n'étaient pas d'accord; tous les évêques n'avaient pas assisté au synode de Keims; tous n'avaient pas été du même avis; et plusieurs même de ceux qui avaient reconnu et arrêté le principe qu'un évêque ne pouvait être jugé par le pape seul , étaient peut-être rentrés en eux-mêmes dés qu'ils s'étaient trouvés seuls , en réfléchissant aux conséquences qui découlaient de ce principe. Enfin il y avait assurément beaucoup d'hommes qui voyaient très-bien , et un petit nombre seulement qui ne sentaient et ne se doutaient pas qu'il était bon pour chacun en particulier que le seigneur dont on était près eût encore dans le lointain un seigneur qui pût agir mystérieusement en tous lieux , pour la vertu, la morale et l'humanité, lors même qu'il n'agirait pas toujours , et qu'il ne serait pas lui-même exempt de vices et de fautes. Toutes ces forces devaient se développer peu à peu et se faire valoir , et le pape pouvait compter sur leur concours.

L'an 992, Jean XV parut sur la scène. 11 condamna les conclusions du concile de Reims; il frappa d'excommunication les év êques qui y

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avaient assisté , dans le cas où ils refuseraient de se rétracter; dans l'intervalle, il leur interdit tout acte du culte ; il déclara cet Armilf qu'on avait dépose légitime archevêque de Reims , et l'élection de Gerbcrt nulle et de nul effet. Cette sentence, que le pape chercha I répandre par tous les moyens qui étaient à sa disposition , fut en France un objet de dérision , d'ironie , de plaisanterie et de mépris. Le pape suiv it en silence son effet. Deux années s'écoulèrent. Dans l'intervalle, les forces sur lesquelles il avait compté commencèrent a manifester leur puissance. Hugues Capet fut fort embarrassé ; il craignit de perdre soudain le prix de tant d'intrigues et de trav aux , la couronne de France. Dans son anxiété, il écrivit humblement au saint-père, pour excuser sa conduite; il reconnut l'autorité judiciaire du pape, et le supplia de venir lui-même en France, et défaire une enquête complète sur toute l'affaire avant de prononcer sa sentence définitive. Le pape , voyant bien qu'il avait attaqué le roi et ses évêques par leur côté faible, dédaigna d'accéder à la demande de Hugues; mais il envoya en France un légat qui devait chercher à terminer I all'aire dans le sens du pape. I^e légat indiqua un synode à M ou son , et y inv ita nonseulement les évêques et les abbés français, mais aussi des évêques do la Lotharingie et du I Vutschland. Cette tentative toutefois échoua. On vit venir, il est vrai, quelques abbés et quelques Iniques , mais seulement trois évêques de Lotharingie, un du Teutschlnnd, et aucun de France , à l'exception de Gerbcrt. Gerbert défendit sa personne dans un discours plein d'énergie et d'éloquence ; et pourtant il se v it forcé de promettre de s'abstenir des plus importantes fonctions sacerdotales jusqu'à un nouveau synode, qui devait s'ouvrir a Reims le i" juillet, et où devait être rendue la sentence. Et dans ce second concile, dont les actes no sont pas parvenus jusqu'à nous , le pape obtint ce qu'il désirait. Les évéqves rétractèrent la déclaration qu'ils avaient faite dans le premier concile de Reims quatre ans auparavant; ils déclarèrent Ariiull , ce prélat déposé, légitime archevêque de Reims , et enjoignirent au nouvel archevêque Gcrben de quitter le siège archiépiscopal.

Mais les passions étaient trop violemment excitées. Aussi l'exécution de la resolution du concile ieiiconlra-t-cllo des diflicullés. Hugues

en-

Capct ne voulut pas s'y conformer ; il craignait | blablement pour cette raison qne dans l'auque le j>arti kaioliugicu ne devint trop puissaut , si le Karolingien Aruulf , si maltraité par lui , obtenait le premier siège arebiépiscopal de France. Il ne laissa dune pas sortir le prélat de la prison où il le retenait à Orléans ; et l'on peut en conséquence supposer qu'il excita Herbert , l'archevêque déposé , à tenir bon. Gcrbert toutefois se vit bientôt dans le plus grand embarras. Ses propres vassaux conspirèrent contre lui , et son propre clergé prit part il la conjuration. Personne n'assistait au service dhin lorsqu'il le célébrait; personne ne voulait manger avec lui; chacun lui faisait sentir son mépris; on le vexait et on l'insultait publiquement. Peut-être crut-il que sa vie même n'était plus eu sûreté ; car il quitta Reims , et s'enfuit dans le Teutscbland , éclairé d'une manière terrible sur la mystérieuse puissance qui résidait dans le saint-siégo et que le pape exerçait sur les ames. Il trouva un asile à la cour d'Otto III , y excita sans doute puissamment les esprits, et y répandit de nom elles lumières et une nouvelle vie.

tas choses en étaient là, lorsque mourut le roi de France , Hugues Capot. Son fds Robert prit aussitôt les rênes (le l'État qu'il avait possédé. Ce prince ne laissa pas seulement l'archevêque Arnulfcn prison, mais il se maria encore avec Berthe, nièce de l'impératrice Adélheid , mère de six enfants , et veine d'Kudcs , comte de ltlois : elle était doublement parente du roi. Ce mariage amena une nouvelle complication dans les relations. Ou ne pouvait le comprendre. Ht comme deux ans auparavant le père de Berthe , frère de l'impératrice Adelhcid , Kunrad le Pacifique , roi de Bourgogne , était mort après s'être vu dépouillé de tonte sa puissance et de toute sa fortune par ses vassaux ecclésiastiques et laïques, qui avaient odieusement abusé de sa bonté et de sa douceur ; comme ensuite Rudolf, son fils , prince sans génie, sans vigueur, sans courage, porta le titre de roi, tandis que son royaume semblait tomber dans une dissolution générale, on dut aisément, dans le Teutscbland, arriver h l'idée que Robert, roi de France, nourrissait des projets contre un pays qui était de la plus haute importance pour les Teotschs, à cause de leurs relations avec l'Italie.

Le pape Jean XV sentait ou prévoyait aussi que sa mort était prochaine. Ce fut vraiscm-

tomne de l'an 095, à ce qu'il parait \o) a une ambassade au roi Otto 111 , pour l'inviter avec instance 11 nnc expédition en Italie et à Rome. La puissance que Crescentius exerçait à Rome lui faisait peut-être prévoir que tousses efforts seraient inutiles, si le roi des Teotschs ne maintenait pas Tordre; et l'importance du moment ne pouvait être méconnue sous ce rapport dans le Teutschlaud. Car si Jean XV mourait avant que sa grande querelle a\ee le roi do France et les évêques français ne fut terminée, cette affaire, comme nous l'avons déjà indiqué, pouvait avoir pour les églises chrétiennes de tons tes pays , et particulièrement ponr le Teutscbland, des suites que personne ne pouvait calculer, que le nouveau pape fût un homme énergique ou un homme faible , un homme apostoliqoe ou un homme vulgaire , une créature on un ennemi de Crescentius. En tout cas on devait , dans le Teutscbland , considérer comme une chose nécessaire que le roi des Tcutschs se présentât à Rome en souverain , qn'il reçût la couronne impériale et cherchât n placer sttr le saint-siége, dont on avait appris à con-

naître la formidable puissance, un sur lequel on crût pouvoir compter, ne doit-on pas s'étonuer que l'on ait entrepris en toute hate une expédition en Italie, dès que l'on eut conçu quelque espérance de tranquillité du côté des Slaves. Avant même la conclusion d'un arrangement dont l'incertitude était évidente, le jeune roi se trouvait déjà en route pour le pays de ses espérances, de son amour et de ses rêves.

EXPÉDITIONS DE l' EMPEREUR OTTO III EN ITALIE. — OCCUPATION ARBITRAIRE DU SAINT-SIEGE. — VIOLENCES A ROME ; LE POUVOIR SPIRITUEL SUBORDONNÉ AU POU- VOIR TEMPOREL.

Do l'an 00C à l'an 99S.

Le roi , adolescent de quinze ans, se mit en marche dans les premiers mois de l'an 090. Les documents sur cette entreprise sont singulièrement pauvres. Toutefois Otto ne parait pas avoir douté le moins du monde du succès : car avant son départ, il envoya les évêqnes Bernward de Wrûtzbonrg et Jean de Plaisance

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gle

comme ambassadeurs a Constantinoplc, avec la mission de demander pour lui une princesse grecque en mariage , parce que nulle jeune fille du inonde germanique ne lui semblait digne de son illuslre origine. On assure aussi qu'il fut accompagné d'une grando armée ; mais personne ne dit comment et de quelles parties de l'empire cette armée fut rassemblée. La Saxe y la Tliuringe et la Lotharingie, a cause de la situation où se trouvaient ces pays, ne purent sans doute fournir un contingent considérable; mais il est vraisemblable que les ducs du midi, Heinrich de Bavière, Kunrad de Souabc et Otto do Carinthie, prirent part à l'expédition, et formèrent avec leurs vassaux le noyau de l'armée. On peut dire avec plus de certitude que l'archevêque VA iiligis était avec le roi ; que celui-ci , dans une saison encore rigoureuse, passa les Alpes sans accident et sans obstacle, et qu'il célébra les fêtes de Pâques à Pavio , où peut-èlrc il fut aussi reconnu comme roi d'Italie (t).

De Pavie , Otto se dirigea sur Havcnnc. Pendant qu'il était campé devant cette ville, la nouvelle se répandit que le pape Jean XV était mort. Aussitôt on vit arriver une ambassade de Rome, du sénat et des hommes les plus éminents de cette ville ; elle témoigna au jeune roi leur ardent désir de le recevoir; elle l'assura de leur fidèle dévoùmcnt , et le pria de leur indiquer l'homme qu'ils devaient placer sur le siège, apostolique. On ne sait quelle part Cresecntius eut à l'envoi de cette ambassade; mais comme il parait qu'il resta a Rome , on doit presque supposer qu'il approuva cette démarche, et que même il la provoqua. Comme depuis dix ans les Italiens n'avaient pas vu d'empereur, et que le clergé de Rome avait sans doute été actif, l'arrivée inattendue du roi des Teutschs avait peut-être produit sur divers points un certain enthousiasme , et réveillé partout les esprits , qui attendaient du moins quelque chose de nouveau, et probablement aussi quelque chose de meilleur. Et (levant cet enthousiasme, devant ce réveil, devant la puissance réelle dont le roi disposait, Cresecntius sentit peut-être que ce qu'il avait de mieux à faire était de s'effacer , oc rester tranquille , de montrer de la fidélité et du dévoùment,soit pour arriver par l'empereur à la puissance et a la grandeur, soit pour attendre un moment plus favorable. Mais

le roi était prévenu. Près de lui se trouvait un ecclésiastique jeune , énergique et habile , qu'il avait emmené avec lui en qualité de chapelain, et que probablement il avait destiné d'avance an siège papal. C'était son cousin Bruno, fils d'Otto , duc de Carinthie et comte de la Marche de Vérone, et petit-fils du duc Kunrad, qui était mort dans la bataille des Huns , près d'Augsbourg, et de Luidgarde , fille d'Otto le Grand. Il envoya ce jeune homme a Rome avec YVilligis, archevêque de Mayencc, et Adalbold, évéque d L trecht , accompagnés de quelques princes et seigneurs laïques; il désirait que les Romains l'élevassent sur le saint-siége par une élection libre : lui-même ne tarda pas ii le suivre, avec son armée, pour êtreen état de prouver plus efficacement aux Romains que le choix do Bruno serait le meilleur. Les Romains furent aisément convaincus. On vit une chose inouïe : Bruno, un jeune Teutsch, cousin du roi des Teutschs, fut d'une voix unanime élu pape (.>). Bruno prit le nom de Grégoire, et fut Je cinquième pape de ce nom. Puis Otto III entra aussi à Borne, et fut reçu avec des cris de joie par toutes les classes d'habitants : le 21 mai, il reçut du nouveau pape lacouronne impériale, ot fut , non sans intention , déclaré avoué de l'église de St-Pierre.

Cela ne souffre aucun doute : bien qu'en apparence Grégoire V ait été élevé à la dignité pontificale de la manière considérée comme la légitime , c'est-à-dire par l'élection du clergé , du sénat , des dignitaires , des vassaux et du peuple du territoire romain , il est pourtant vrai que , sous cette apparence , il fut , dans toute la force du terme, placé par la volonté d'Otto III sur le saint-siége. De quel droit le roi des Teutschs , axant même d'être empereur, agitil ainsi ? C'est une question superflue. Son droit a cet empiétement était dans les circonstances; il était dans la supériorité de ses armes. Toutes les scènes de désordre et de violence dont , depuis un siècle , Rome et le monde avaient été témoins À l'occasion de la nomination au saint-siége , étaient d'une nature telle , que le jeune roi et ses plus sages conseillers pouvaient à peine hésiter. 11 faut plutôt s'étonner de ce qu'Otto et les siens , dans la position où ils se trouvaient, aient tenu des relations le compte qu'ils en tinrent , et qu'ils aient laissé aux Romains l'apparence d'une élection libre. Mais , précisément pour cette raison , ou peut croire avec

confiance que Grégoire Y n'obtint le souverain pontiflcat que dans le but et à la condition que lui, un Teutsch , n'emploierait pas seulement tous les moyens dont il pouvait disposer pour maintenir, favoriser et consolider la domination des Teutsehs sur Home et sur l'Italie , mais qu'en général aussi il userait de toute son influenee sur les relations du monde chrétien dans les intérêts de la maison royale , de la dignité impériale de l'empire teutsch , et pour l'union durable de la dignité impériale avec la royauté dans cet État. On ignore, il est vrai , ce qui fut réellement convenu entre le jeune empereur et le nouveau pape ; on ne sait pas même s'ils firent des conventions formelles et précises. 3Iais il était dans les relations de la nature humaine , il était aussi dans la position respective de l'empereur et du pape, qu'ils agissent dans un même sens et se soutinssent mutuellement. Peut-être même le jeune empereur sentit -il naître en lui la pensée de faire désormais et pour toujours de Rome sa résidence impériale , et de gouverner , du sein de cette ville , l'empire romain dans ses plus vastes limites. Il ne faut donc pas s'étonner qu'après le cours de quelques générations , on ait rapporté au pape Grégoire V des institutions remarquables que le temps avait produites et perfectionnées, et qu'en particulier on lui ait attribué cette disposition, en vertu delaquelle le roi desTeutscbs devait exclusivement avoir droit àla couronne impériale, et de plus être élu par les priuces de l'Empire et même par sept de ces princes seulement.

Dans le fait , il n'est pas invraisemblable que le pape Grégoire V eût publié une bulle en vertu de laquelle la dignité impériale devait être à jamais réunie au titre de roi desTeutscbs, bien qu'il n'eut pn êtro question de sept princes électeurs, si l'empereur avait pu prolonger sou séjour à Rome. Mais Otto III ne resta que peu de temps dans cette ville. Pendant son séjour, il y exerça tous les droits d'un souverain. Il convoqua une assemblée avec laquelle il délibéra sur les affaires publiques. Son but était , dit-on , de faire juger aussi par cette assemblée le consul Cresccntius et de le faire condamner à l'exil ; mais on prétend qu'à la prière du nouveau pape, tous les anciens crimes de cet homme audacieux lui furent pardonnés. On ne sait si Otto et ses conseillais montrèrent une telle indulgence par douceur naturelle ou par nécessité ; mais il parait certain

que Crescentius resta k la tète du sénat de Rome, et que par conséquent il resta le chef de la ville. Vraisemblablement les Teutsehs n'osèrent pas soulever de nouveau les passions , et 1 mi patience de l'empereur les forçait a attacher du prix à essayer si l'on pourrait concilier les Romains a un pape teutsch. Dès le I,raoùt, l'empereur était de retour à Pavic. Il resta encore quelque temps en Langobardic. En l'automne, il revint dans le Teulschland. Il célébra les fêtes de Noël à Cologne.

On ne peut indiquer avec probabilité les motifs qui déterminèrent Otto III à quitter si vite Rome et l'Italie , auxquelles pourtant il tenait tant. On ne trouve dans les documents aucune indication à ce sujet. Peut-être jugea-t-on convenable de laisser une action libre au nouveau pape dans la grande querelle où le siège apostolique était engagé avec le roi de France elle clergé français , et que Grégoire V prit surlni de continuer, afin qu'il ne parut pas que le souverain pontife agit sous linlluence de l'avoué de l'Eglise romaine, c'est-à-dire de l'empereur Otto. Mais ce qui contribua sans doute plus encore à cette détermination , ce fut la nouvelle que les peuples slaves , profitant de l'expédition d'Otto en Italie, avaient rompu une paix qui n'était pas une paix, et s'étaient jetés sur la Saxe avec une nouvelle force et avec plus de cruauté que jamais. On sait peu de chose de cette irruption ; mais la guerre avec les Slaves parait avoir été singulièrement difficile l'année suivante, 997. L'empereur assista lui-même a une expédition dirigée au delà de l'Elbe , en partant de Magdcbourg. 11 pénétra dans les contrées riveraines du Havel, que l'on appelait Stoderania, et sans doute aussi HcvelUmou Heveldun. Ce pays fut, selon l'ancienne habitude, dévasté par le fer et par le feu. On dit aussi que l'empereur revint à Magdebourg chargé d'un riche butin. .Mais le résultat fut sans importance ; il semble même que la nécessité seule contraignit l'empereur à la retraite. Car dans le temps même où Otto accomplissait ces faits, sinon glorieux, du moins vantés, des bandes régulières de Slaves passèrent un peu plus loin l'Elbe, et exercèrent dans le Rardengau les mêmes cruautés dont les Teutsehs se rendaient coupables dans le llavelfield. Des Wcstfaliens marchèrent contre ces bandes slaves et leur livrèrent deux batailles en un jour , peu d'hommes contre beaucoup , dit-on.

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Los Teutschs remportèrent la victoire. Beaucoup de guerrière slaves furent massacrés ; le reste fut forcé de repasser l'Elbe. Au succès de ce combat contribua réellement Ramward, évoque de Minden; en effet, il marchait, la croix a la main , en avant des drapeaux , et soutiut par sa confiance la confiance des Savons. U échappa heureusement à la mort; mais le comte Gardulf périt dans cette journée avec d'autres braves. On ne connaît pas l'issue de la guerre. Il semble que tout resta, comme autrefois, dans une position incertaine et hostile, de sorte que l'Elbe fut la ligne de démarcation entre les Tcutschs et les Slaves. Otto ne put continuer la guerre ; il prit peut-être quelques mesures pour la sûreté du pays; quant à lui, il crut nécessaire de retourner le plus tôt possible en Italie, pour réprimer les désordres qui avaient éclaté à Rome.

A peine le pape Grégoire V était-il monté sur le siège apostolique, qu'il continua avec la France les querelles que Jean XV n'avait pu terminer, et il leur donna bientôt une extension remarquable. Il exigea du roi de France, Robert, l'exécution de la résolution du concile de Reims, et la réintégration de l'archevêque Arnulf, qui était toujours encore retenu en prison : il menaçait de frapper d'excommunication la France entière, si cette résolution n'était aussitôt exécutée. Robert , homme pieux et sensé , mais faible, qui ne manquait pas de connaissances, mais qui préférait pourtant le plain-chant et la musique aux travaux auxquels poussait la vie sociale , Robert fut épouvanté de ces menaces. U donna la liberté au prélat captif, et, pour terminer d'une manière convenable cette malheureuse affaire, il envoya À Rome l'abbé de Fleury qui , malgré son embonpoint , semblait être , par son instruction et sa piété , l'homme propre à cette mission. Mais l'habile pontife gagna sans peine le vaniteux abbé , qui songeait avant tout à l'illustration de son monastère. Il insistad'autant plus fermement sur ses exigences, il demanda do plus que le roi Robert se séparât do Berthe , sa femme , parce que ce mariage déréglé était inconciliable avec les lois de l'Église. L'adroit abbé rapporta exactement au roi tout ce que le pape demandait , sans rien omettre , sans rien ajouter, sans rien changer, mais avec tant d'habileté, que le bon roi fut trompé ou se trompa lui-môme. Robert en vint à

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qu'il s'engagerait dans des querelles affligeantes au sujet de son mariage , s'il résistait plus longtemps au pape dans l'affaire de l'archevêque Arnulf, mais qu'il éviterait ces querelles, conserverait sa chère Berthe, et ne serait pas troublé dans ses relations domestiques, s'il cédait. Cet homme tendre et sans méfiance céda donc ; et les évéques français , depuis longtemps incertains et inquiets, cédèrent également. Arnulf revint dans son archevêché ; la victoire du pape fut complète , et par elle il gagna d'autant plus , que dans la lutte il ne s'était absolument appuyé que sur les décrétâtes du faux Isidore. Ce ne fut pas à ces décrétâtes qu'il dut la victoire, mais c'était une chose importante pour les cas h venir qu'en France elles fussent reconnues pour décisives , comme si elles contenaient le droit écrit de l'Église.

Pendant que le pape Grégoire V se montrait si puissant dans un pays étranger , il avait beaucoup moins de bonheur à Rome. Aussitôt que Otto eut quitté l'Italie avec ses Teutschs , ot que l'on put espérer a Rome qu'il ne reviendrait pas de quelque temps, Crescentius se déclara ouvertement l'ennemi des Teutschs et du pape impérial. Tout renseignement raisonnable nous manque sur ces événements. U est possible que Crescentius se soit fait illusion lors de sa soumission , et que , comptant sur des honneurs et des dignités , il ne se soit pas contenté du simple pardon que l'empereur lui avait accordé ; il est possible qu'il ne se soit même pas fié à ce pardon , et qu'il l'ait attribué à l'embarras où se trouvait l'empereur plus qu'à son désir de livrer le passé à l'oubli ; il est possible aussi que Crescentius ait cherché maintenant & mettre à exécution d'anciens projets , parce qu'il^pouvait croire que , dans le moment pré* sent, après la nouvelle apparition des odieux Teutschs , il serait plus facile de mettre en mouvement les esprits des Italiens , qu'il ne l'a» vait été précédemment, et qu'en particulier un mécontentement général devait avoir été causé par lu manière dont on avait élevé sur le saintsiège un étranger qui devait être entre les mains de ses compatriotes un instrument pour l'oppression de l'Italie. Ce qui est certain , c'est qu'il agit avec passion , et qu'il manqua son but, parce que sa v ie n'était pas pure , et parce que son caractère n'inspirait pas de confiance. Il s'empara de nouveau du château Saint-Ango, et força ainsi le pape à quitter Rome en toute

hâte et à s'enfuir h Pavie , soit qu'il eût pour lui la majorité des Romains , soit que , dans ce monde étranger , le saiut-père eût perdu trop tôt toute résolution. Ainsi Crescentius devint maître de la ville , et celte révolution, à ce qu'il paraît, causa une grande joie aux Romains.

Au commencement de l'année 907 , Grégoire assembla, dans un concile, à Pavie , un grand nombre d'évèques , et fulmina l'excommunication contre Crescentius. Mais cette excommunication n'arracha point a l'audacieux consul la puissance que le pape lui a\ait laissée à Rome par sa fuite : elle l'excita plutôt à faire un pas de plus. Nous avons dit précédemment que le jeune empereur avait envoyé des ambassadeurs à Constantinople pour demander la main d'une princesse grecque. On ne nous a pas appris le résultat de ces négociations; il parait néanmoins que les ambassadeurs furent bien accueillis par les empereurs Rasilc et Constantin , puisque ceux-ci envoyèrent à Otto III une ambassade pour continuer les pourpalers. Pendant leur retour, Rcrnward, évéque de Wurtzbourg, mourut; Jean, évéque de Plaisance, revint à Rome. Ce prélat était né en Calabre; il passait donc pour Grec , et son nom grec était Philagatus. Il s'était élevé à force de travail et de talents des plus basses classes de la société, et, par ses connaissances et son adresse , il avait gagné la faveur des grands qu'il avait pu approcher. Il avait paru à la cour impériale du temps d'Otto II, et l'impératrice Théophanie l'avait soutenu et favorisé , sans doute parce qu'il possédait la langue grecque. C'était par sa protection qu'il avait été élevé à 1 cvèché de Plaisance ; et cette circonstance que , longtemps même après la mort de sa protectrice, il avait été choisi pour l'ambassade envoyée à Constantinople, semble attester que l'on regardait sa fidélité comme éprouvée. Peut-être aussi était-il encore fidèle lorsqu'il revint à Rome. Mais là il trouva les choses tout autres qu'il ne s'y était attendu. Aucun auteur ne parle de l'état de la ville éternelle à cette époque. Il est possible que l'excitation des esprits, que l'enthousiasme causé par la fuite de Grégoire V , cet ennemi imposé , aient été très-grands à Rome ; que l'évéque Jean ait été saisi et entraîné par cette excitation et par cet enthousiasme, et qu'il ait partagé la conviction qui animait les Romains les plus sensés; qu'il ait cru avec eux que dans lïntérèt de l'Eglise et pour l'honneur

de Rome, il ne fallait pas souffrir que le monarque étranger, qui s'efforçait de dominer l'Italie, plaçât arbitrairement sur le siège apostolique sa créature et son instrument, et que par cette violence il enlevât à la ville éternelle la dernière grande prérogative qui lui restât comme unique dédommagement de son ancienne majesté. Ce qui est certain , c'est que Jean , évoque de Plaisance , fut élu pape par les Romains, sous la direction du duc Crescentius; et ce prélat accepta cette élection , et prit sans aucun doute le nom de Jean XVI. Quelle raison détermina Crescentius et les Romains à donner la dignité pontificale précisément à ce Jean , que le clergé romain devait pourtant regarder aussi comme un étranger? C'est ce que nous laissent ignorer les monuments de cette époque. Ce ne serait peut-être pas trop hasarder que de penser que l'on préféra ce personnage, dans l'espérance que l'empereur rejetterait moins que tout autre cet homme, qui l'avait même tenu snr les fonts baptismaux. Car Jean avait joui sans réserve de la faveur de la cour , et il avait le secret de la négociation avec les empereurs de Constantinople, afin d'obtenir pour Otto III la main d'une princesse grecque. II était difficile de croire qu'Otto , fait aux idées grecques et désirant une épouse grecque, romprait cette négociation pour quelque motif que ce fût. Voici un fait qui appuie cette conjecture. Il arriva à Rome des ambassadeurs que les empereurs grecs avaient envoyés pour répondre à l'ambassade du roi des Teutschs , afin de poursuivre les négociations au sujet des propositions qui leur avaient été faites. Ces envoyés furent reçus à Rome, avec les plus grands honneurs, par Crescentius et par le pape. On les engagea , à ce qu'il paraît, a ne pas aller plus loin, parce qu'on ne voulait pas perdre le fil des négociations, afin d'obtenir plus facilement, dans tous les cas, un arrangement avec l'empereur.

Mais , quelles que fussent les pensées à Rome, quels que fussent les calculs, tous les plans furent neutralisés par le caractère sévère du pape Grégoire V. 11 ne pardonnait pas et no pouvait pardonner qu'on l'eût chassé de la plus haute position du monde chrétien, et qu'un homme qui lui était inférieur eût osé prendre cette position. L'empereur et sos conseillers ne pouvaient pas non plus tolérer ce qui s'était passé. Tout ce Wl édifice que I on croyait avoir fondé par la première expédition

à Rome , et par l'élévation d'un ïeutsch sur le siège apostolique , se serait écroulé , et les espérauces de plus d'un individu tel que Gcrbcrt, auraient été anéanties pour toujours. Enfin on ne peut nier que la conduite de Crescentius ait eu les caractères de la violence et de la rébellion, et celle de levèque Jean avait toutes les apparences de l'infidélité et de la trahison. Dans le fait, beaucoup d'hommes attribuaient à l'un et à l'autre le projet de détacher Rome de l'empire des Teutschs et de la ramener sous la suzeraineté de l'empereur grec. Le séjour de Jean à Constantinoplc , et l'inconvenante solennité avec laquelle les ambassadeurs grecs avaient été reçus à Rome, semblaient justifier de pareils soupçons. On crut donc d'autant plus nécessaire dans le Tcutscbland que l'empereur, dés qu'il aurait quelque liberté , entreprit sans retard une nouvelle expédition en Italie pour étouffer ce levain. Le Tcutscbland, si durement pressé sur ses frontières, si ébranlé dsins son intérieur , se vit encore une fois enlever ses meilleures forces , les plus nécessaires à sa conservation et à ses progrès, alîn que le roi put exercer en Italie une domination odieuse.

Otto 111 nomma régente de l'empire pendant son absence la sœur de son père, Mathildc , abbesse de Qucdlinbourg ; car son aïeule , Adelheid, était vieille; d'ailleurs les grandes vicissitudes qui avaient rempli son existence l'avaient profondément émue : elle songeait plus à la vie à veuir qu'à la vie présente , et , dans sa dévotion toujours croissante , clic consacrait aux églises et aux couvents les biens temporels dont cllepouvaitdisposcr, avec d'autant plus de prodigalité qu'elle approchaitdavantage des portes de l'éternité ; il parait d'ailleurs qu'elle n'était pas alors dans le Tcutschland, mais dans le pays où clic était née , en Bourgogne , aûn d'essayer de conserver au faible souverain de ce royaume, à son neveu , quelque autorité contre l'arrogance de ses vassaux. Dans l'automne de cette année, l'empereur commença sa seconde expédition en Italie. Heinrich , duc de Bavière , l'y accompagna. Mais il parait que le plus grand nombre do ses soldats lui fut amené par le duc Otto , père du pape Grégoire V , qui ne désirait pas seulement de tout son cœur maintenir son lils sur le siège apostolique , mais qui avait aussi éprouvé déjà combien celte position pouvait lui être avantageuse pour l'accroissement de sa propre puissance. Gcrbcrt, l'archevêque ex-

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puisé de Reims, accompagnait aussi l'empereur. Otto célébra la fète de Noël à Pavic , avec son pape Grégoire V, puis il se rendit à Bavenne. Pendant que les vassaux d'Italie se rassemblaient , ce jeune prince alla v isiter Venise dont la prospérité augmentait de jour en jour, et il admira cette ville admirable ; puis il marcha sur Rome avec une forte aimée. Il se trouvait dans cette ville dans les derniers jours du mois de février de l'an 998.

Mais on ne peut déterminer ce qui précéda ni ce qui suivit l'occupation de Rome. Ce qui n'est pas douteux, c'est que d'épouvantables cruantés furent commises ; le pape Jean (XVI) et le consul Crescentius furent horriblement traités en punition de leur crime ou du moins de leur conduite équivoque. Mais on sait beaucoup moins sur qui doit snrtoul retomber la faute des cruautés contraires à la nature humaine exercées contre eux et contre les chefs do leurs adhérents. Les écrivains teutschs , sans être d'accord entre eux, diffèrent intimaient des auteurs italiens ; et l'homme compatissant, qui étudie l'état des choses , ne peut s'empêcher de croire que la force de la vérité est du coté des Italiens ; il le peut d'autant moins , que des écrivains français s'accordent avec les premiers plus qu'avec les derniers, et que d'ordinaire des situations violentes produisent des actes violents.

Selon le récit des auteurs teutschs , Jean , le pape intrus, chercha à se sauver par la fuite, lorsque l'empereur approcha de Rome. Mais quelques hommes , amis du Christ plus encore que de l'empereur, le poursuivirent et se rendirent maîtres de sa personne ; puis, craignant qu'il ne restât impuni , si on le livrait à Otto, ils lui coupèrent la langue et le nez , et lui crevèrent les yeux. Voilà par quelles indications peu étendues ces auteurs font disparaître le malheureux Jean de la scène de l'histoire. Personne ne nous dit quels étaient ces amis du Christ qui tenaient tant à ce châtiment , et l'empereur et les Teutschs ne sont en rien accusés de ce crime. \as autres racontent le fait autrement. Selon eux, Jean souffrit cette horrible mutilation par l'ordre du pape Grégoire V , avec l'approbation, au moins tacite, de l'empereur. Les mauvais traitements infligés à cet infortuné ne s'arrêtèrent pas là. Dans le même temps , l'abbé grec Nilus, qui gouvernait le mouastère de Vallis-Lucis , non loin de Caéïc, et qui, par

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son savoir, ses vertus et sa piété, s'était acquis une grande vénération en Occident comme en Orient, était Agé de pins de quatre-vingt-dix ans. An trefois, dit-on , ce personnage , prévoyant le danger où se précipiterait rnrchexêquc Jean, lui avait écrit, et lui avait donné le conseil de renoncer ausaint-siégeetau monde , et.à jeter sur son audace le voile de l'oubli, en se réfugiant dans la solitude du cloître. Jean n'avait pas écouté ce sage avis. Le a ieillard, à la nouvelle de la mutilation de cet infortnné , fut saisi de douleur ; il oublia son âge, ses inûrmités , les rigueurs de la saison : il se mit en route pour Rome , afin de faire entendre A l'empereur et au pape le langage de l'humanité. A Rome, l'empereur et le pape le reçurent avec les plus grands honneurs. Tous deux lui baisèrent les mains et le firent asseoir au milieu d'eux. Il leur dit ; « Par. donnez à un vieillard. Je ne suis pas digne d'un tel honneur. D'ailleurs je ne suis pas venu anprés de Vos Majestés pour chercher des honneurs ou «les présents , mais bien afin de demander grAec pour l'homme qui vous a rendu des services a tous deux , et que tous deux vous avez maltraité ; car il xous a tenus tous deux sur les fonts baptismaux, et vous lui a\ez crevé les yeux. Je vous en supplie , ayez de la miséricorde. Laissez sortir cet homme de sa prison , et donnez-le-moi , afin que désormais nous nous repentions en commun de nos péchés. » A ces mots du u-nérnble \ ieillard, le jeune roi fondit en larmes , car tout ne s'était pas fait d'après ses ordres : il lui accorda sa demande. Mais le pape, l'inllexible Grégoire V, n'était pas encore satisfait par les maux que l'évéque Jean avait soufferts; il ordonna qu'on l'amenât devant lui : il lui arracha publique-

l'avez fait non à lui , mais à moi , mais à Dîen lui-même. Sachez-le donc : de même que nm ne l'avez point épargné et que vous n'avez p* eu pitié de lui, de même le Père qui est tm cicux ne \oiis epamiera pas. I l la mut - ■ vante il retourna dans son monastère.

Telle fut la fin du pape Jean. Quant a Cre*centius, il s'était retiré dans le chAteau Saint- Ange < sans le pape Jean , on ne sait pourquoi) i l'arrivée de l'empereur. Il y fut assiégé apr* les fêtes de Pâques ; et , selon les auteur* teutschs, il y fut serré de près, surtout par Kkkihard, marçraxe de Misnie. ('et EkkihtT pan' in t on lin à s'emparer du château en taisant une brèche aux murs ou par escalade. Il lit aussitôt trancher la tête à Cresceotim captif ; puis , sur l'ordre de l'empereur , il te fit pendre par les pieds devant la ville avecdoo» de ses partisans. Selon les auteurs italiens. • contraire, Cresccntius conclut un traité avec l'empereur. La vie lui fut assurée par serment. La-dessus il livra a l'empereur et sa personne et le chAteau. Otto le fit décapiter, et contraignit sa femme A senir A d'ignobles plaisirs.

Quelle que soit, dans ces assertions , la part de la xérité et celle des bruits populaires, il se |.-i-s,i d. - >■!.,! r ] i m remplirent les Italiens de colère, de ressentiment et de toutes sortes de passions, et qui dex aient rendre lenr position h l'égard des Teutschs de plus en plus malheureuse , de plus en pins déplorable. Le pape et l'empereur paraissent n'avoir rien redouté de ces relations , ou du moins il ne semble pas qu'ils aient jugé nécessaire de rien faire pour apaiser , réconcilier , gagner les esprits. Le succès de leurs entreprises leur fit illusion, et ils pensèrent , à ce qu'il parait ,

ment les vêtements sacerdotaux , puis il le fit i que sur le sol de la crainte dont ils croyaient

monter, le dos tourné , sur un Ane , et traîner ainsi par les rues de Rome , voulant A la fois l'insulter et effrajer par cet exemple ceux qui auraient voulu l'imiter. Cette nouvelle cruauté aflligea profondément le vieux Nilus. Pour consoler et tranquilliser le vénérable abbé, le jeune empereur envoya près de lui un archcxéque éloquent " . Mais Nilus ncl'écouta pas. « Va-t'en, dit-il, et annonce à l'empereur et au pape : Voici ce que dit le x ieillard : Vous m'axez donné en présent cet homme aveugle; vous ne l'avez pas fait par crainte de moi ni de mon propre pouxoir, mais par crainte de Dieu. Ce que vous lui u\ez fait depuis ce moment, vous

avoir vigoureusement frappé les Ames, il leur serait possible d'élever un édifice durable qui, snus la protection îles armes des xassatix impériaux , serait au dedans et au dehors à l'abri de toute secousse. Ils gouvernèrent et dominèrent à leur gré , et tout répondit A leurs espérances et A leurs désirs. Ils é!c\èrent sur le siège archiépiscopal de Raxonne, qui venait de détenir \aeant , leur habile conseiller et fidèle ami Gerbert , qui semblait devoir être en toute circonstance nue forte colonne pour le siège pontifical aussi bien que pour le trône impérial. Le pape Grégoire V tint A Rome , eo présence do l'empereur , un concile où il fit adopter des

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résolutions qui no tendaient qu'à accroître la puissance de son siège. En particulier, il reprit la querelle que Robert , roi de France , avait follement cru terminer par de promptes concessions dans l'affaire d'Arnulf, archevêque de Reims : Robert ne comprit pas quo le pape ne pouvait laisser tomber une affaire dont il s'était une fois saisi , et il ne sentit pas combien le saint-père devait tenir à forcer un ioi à s'humilier devant lui, même dans ses. affaires domestiques, après s' être humilié devant lui avec le clergé de son pays dans des affaires ecclésiastiques. L'assemblée de Rome prononça cette sentence : « l«e roi Robert doit quitter Berthe , parce qu'elle est sa parente , et qu'il s'est marié avec elle contrairement aux lois ; il doit faire pénitence pendant sept ans, selon les degrés ecclésiastiques; s'il refuse d'obéir, il sera maudit. » Bcrthe se vit notifier et prescrire le même ordre et la même pénitence , et menacer de la même malédiction. L'archevêque Erchcmbold de Tours , qui avait béni le mariage, et tous les évèqitcs qui avnient assisté à cette solennité , furent exclus de la communauté des fidèles jusqu'à ce qu'ils fusa-nt venus rendre satisfaction au siège apostolique. Cette sentence assurément sembla bien dure au roi Robert et bien douloureuse aux évêques ; mais le même esprit et les mêmes artifices qui précédemment avaient donné la victoire au pape exercèrent cette fois aussi leur influence, et le saint-siège obtint enfin un triomphe complet. Otto sembla se réjouir de la grandeur du pape : n'était-ce pas sa grandeur à lui ? le pape if étaitil pas un évoque de son empire? n'était-il pas lui-même l'avoué de l'église romaine? et, par elle , celui des églises de tous les pays chrétiens , celui de l'Église universelle? n'avait-il pas nommé le pape? Grégoire, son parent et j son ami , n'était-il pas sa créature et sou instru- , ment? Dans le fait, les relations étaient bien : de nature à troubler la tête d'un prince jeune et vaniteux , qui n'avait jamais vu les choses clairement. Il parait aussi qu'Otto avait entiè- j rement oublié le Tcutschland. Il se complaisait , dans sa majesté , soit qu'il séjournât à Rome ou qu'il parcourût l'Italie ; et certes il trouvait partout des génuflexions et des platitudes. Aussi | renonça-t-il tout à fait aux mœurs de sa nation, et chercha-t-il à ramener les usages des anciens \ empereurs autant qu'on les connaissait et qu'on pouvait les imiter, de même que d'habitude il

mangeait seul à une table demi-circulaire 61e» véc sur une estrade.

EMBARRAS, COURSES ET MORT d'oTTO III*

De l'an 009 à l'an 1002.

I/î jeune empereur Otto III n'avait pas été troublé dans l'heureuse illusion qui le fascinait depuis sa victoire sur le consul Crescentius, par les phénomènes qui , dans le Tcutschland , annonçaient des malheurs ; mais bientôt il y fut troublé , et certainement d'une manière douloureuse, par la mort soudaine de son cousin et ami, le pape Grégoire V. Ce pontife expira le 18 février de l'an 999, à la fleur do l'âge , et par là même à l'improviste. On assure formellement que Grégoire fut empoisonné ; et l'état des choses et la surexcitation des passions rendent cette assertion assez croyable. Sans doute la plupart des écrivains ont gardé un profond silence sur les circonstances dans lesquelles arriva la mort du pape , et ils ont simplement consigné son décès comme un événement vulgaire. Mais peut-être ce silence même est-il un aveu du crime qui avait été commis , et qu'ils regardaient comme inutile de signaler, parce qu'il était connu du monde entier. Peutêtre aussi ont-ils espéré échapper ainsi à un antre embarras. Ces écrivains sentaient peutêtre ou prévoyaient que la mort prématurée de Grégoire était un bonheur pour le siège apostolique et pour l'unité de l'Église. Car ou ne peut nier que si Grégoire était arrivé par des voies dangereuses au saint-siège , il le mettait aussi dans une position dangereuse ; et si les deux jeunes parents , Otto et Grégoire, avaient agi longtemps encore de concert , il aurait pu en résulter une déplorable confusion du sacré et du profane. 11 se peut enfin que les écrivains passent si sèchement sur la vacance du siège apostolique , parce que la manière dont il fut ensuite occupé leur déplaisait, et qu'ils avaient peine à en parler. Car Gerl)crt dev int pape ; il y avait à peine im an qu'il avait été nommé archevêque de Ravenue, et il prit le nom de Sylvestre IL Bien qu'il soit parle d'une élection , on ne sait pas comment se fit l'élévation de cet homme , dont le nom répugnait à bien des gens. De toute manière , il n'est pas douteux que cette fois encore cette élection n'ait été arbitrairement décidée par le pouvoir tem-

porel. Le monde fut peut-être effrayé ; le jeune empereur toutefois , auquel plaisaient les agréables paroles de cet hommo adroit , avait peut-être conçu de nouvelles et ambitieuses pensées.

Dans le même temps se répandit une autre nouvelle qui causa d'autres douleurs. Onze jours avant le pape Grégoire , et lorsque Gcrbert n'était pas encore monté sur le siège apostolique, était morte Mathilde, fille d'Otto le Grand , abbessc de Quedlinbourg , à laquelle , ainsi que nous l'avons remarqué , l'administration de l'empire avait été confiée pendant l'absence du jeune empereur. Il parait que cette princesse était une noble femme, distinguée non-seulement par sa piété et par ses modestes vertus , mais aussi par sa pénétration et par son intelligence. Elle avait rempli avec prudence et sagesse la mission dont on l'avait chargée. 11 ne parait pas , il est vrai, que sa vigilance se soit étendue au delà des frontières de la Saxe ; mais dans ces limites l'absence de l'empereur avait à peine été sentie. La guerre avec les peuples slaves avait continué sur les rives de l'Elbe, tantôt en deçà tantôt au delà , avec les mêmes vicissitudes que dans les temps antérieurs. La régente avait su , par de fréquentes assemblées des princes , par des paroles amicales , par la douceur naturelle aux femmes , et par son zèle religieux , tenir en baleine, exciter et enflammer l'esprit des vassaux, et par là elle avait réussi à augmenter ou à défendre le bien qu'on lui avait confié. .Mais il y avait eu plus d'un sujet de chagrin. Habituellement , il est vrai , ces hommes arrogants s'étaient confoimés aux paroles amicales de la noble femme ; mais souvent aussi ils avaient écouté leurs sauvages passions , et ils lui avaient fait sentir que sa main était faible et que ses ordres étaient sans force. Les archevêques, tels que Giscler de Magdcbourg et YAilligisdcMayence, avaient usurpé partout où l'occasion s'était présentée, et les seigneurs laïques , poussés par la cupidité , par l'ambition ou par l'amour , n'avaient pas rougi de prendre les armes les uns contre les autres , et d'anéantir dans les désordres des guerres privées la force qu'ils n'auraient du employer que pour la défense de l'empire. L'abbcssc Mathilde trouva peut-être trop lourd , dans ces circonstances , le poids qu'on lui avait imposé ; elle y succomba le 7 février de cette année.

. La nouvelle de sa mort elle-même ne déter-

PLE ALLEMAND

mina pas son neveu , le jeune empereur Otto , à revenir dans sa patrie, qu'il semblait à peine encore regarder comme telle. Vers la fin de l'année mourut aussi sa vieille aïeule Adelbeid, fille d'un roi, épouse, mère et aïeule d'empereurs, femme dont les destinées avaient été dures et les épreuves diverses. De la Bourgogne, où elle s'était rendue pour rétablir la paix entre son faible neveu et ses indomptables vassaux, elle n'était pas revenue en Saxe , mais elle expira à Seltz sur le Rhin , où elle avait fondé un cornent. Cette nouvelle mort semble avoir causé une profonde douleur à l'empereur Otto, dont sans doute le cœur saignait encore de la double perle qu'il venait de faire. Ils étaient tous morts , ceux qui avaient veillé sur son enfance, et dont l'affection lui était assurée. Il ne lui restait plus que deux sœurs , Adellieid et Sophie, qui toutes deux avaient pris le voile, et qui, par leur position et leur jeunesse, ne pouvaient être beaucoup pour lui. Lui-même était un jeune homme de dix-huit ans, placé dans des circonstances difficiles et singulièrement compliquées, et sur son cœur retombait un poids bien lourd de cruautés et d'atrocités exercées en son nom. Maintenant que des coups si répétés et à de si courts intervalles rappelaient l'éternité à son esprit, il se sentit peut-être seul et abandonné ; l'esprit d'orgueil avec lequel il s'était jusqu'alors élancé vers l'infini, sans considération et sans ménagement, semble s'être soudainement affaissé ; il paraît que le sentiment d'humilité , le besoin d'une réconciliation avec Dieu et avec les hommes, s'élevèrent dans son jeune cœur, quelque peu pur que fût peut-être ce sentiment , quelque peu clair que pût être ce besoin avec son caractère désordonné. Peut-être même l'an 4000 après la naissance de Jésus- Christ lit-il une grande impression sur lui. Car à cette année se rattachaient des idées merveilleuses; plus d'un homme en approchait avec terreur, plus d'un homme avec espoir, aucun avec indifférence , tous dans l'inquiète attente des choses qui devaient alors armer. Ce qui est certain , c'est qu'Otto tomba dans une disjiosition d'esprit où il ne put se conseiller luimême , d'où il ne put se tirer par lui-même. Et daus cette disposition, il résolut de faire un voyage daus sa patrie , de visiter les lieux où il avait passé sa jeunesse, et d'autres encore où raturaient de grands ou de pieux souvenirs. Il est diflicile de croire qu'il ait eu en vue un but

politique; i! est plutôt vraisemblable qu'il chercha tantôt le repos de l'Ame, tantôt son édification, tantôt des distractions, et que pour cela môme sa route ne fut qu'un labyrinthe qui le ramena à la lin au point d'où il était parti, parce qu'il ne pouvait repousser ce que 1 éducation et toute sa vie avaient fait entrer dans sa nature.

, Otto parut dans le Teutsehland au printemps de l'an 1000. Aussitôt les vassaux accoururent de tous côtes pour le voirctlcsaluer; ses deux soeurs, accompagnées des princessaxons, viurent également au devant de lui. Parmi ces princes était Giselcr, archevêque de Magdebourg , qui était dans des relations peu amicales avec l'empereur : car Otto avait conçu la pensée de rétablir l'évèché de Mersebourg, que les intrigues de Giselcr avaient déterminé son père à supprimer, et Ciseler ne voulait pas renoncer à l'avantage qu'il avait saisi. Dans la disposition où so trouvait actuellement l'empereur, cet homme adroit réussit aisément , sinon à le gagner, du moins à le tranquilliser. Otto se rendit sans s'arrêter à ZeiUc, puis, par Mcissen, à Gncsnc en Pologne.

Cet Adalbcrt, évèquc de Prague, que, dans la dicte de Vérone, Otto II a\ait investi de son évéché par la crosse et l'anneau , avait rempli ses saintes fonctions avec un zèle mal entendu. Les excellents Bohèmes, qui presque tous avaient à peine élevé la tétc au dessus des marais du paganisme, et qui sentaient ou reconnaissaient encore le poids de l'Église chrétienne bien plus que la vérité de la doctrino de Jésus- Christ, devaient, d'après ses vœux et sa volonté , devenir déjà des saints et un peuple vraiment sacerdotal. Dans sa turbulente piété, il eût volontiers transformé lo monde entier en un monastère, imposant aux hommes privations et renonciations, mortifications de la chair et pénitences de toute espèce , leur donnant la terre pour lit et une pierre pour oreiller. Mais Prague et la Bohème n'étaient pas susceptibles de ce degré de perfection , et bientôt les cœurs s'éloignèrent de cet homme rigide que dans le principe on avait reçu avec tant d'affection ctde joie. Mais Adalbcrt, au lieu de revenir à l'humanité et à la douceur, au lieu de labourer et de cultiver le sol où il voulait jeter les semences de la doctrine chrétienne, s'endurcit dans son fanatisme; il maudit l'arbre parce qu'il ne portait pas de ligues en hiver. Deux

ni.

fois, comme un berger infidèle, il se sauva du troupeau qui lui avait été confié, parce qu'il se détournait du chemin qu'il lui avait assigné, et deux fois il fut ramené par l'ordre du pape ou par des instaures étrangères. Mais il n'y avait pas d'affection entre lui et sa communauté. Il avait causé une émeute à Prague, parce qu'il s'était opposé aux mœurs du peuple; les habitants de Prague s'étaient vengés en assassinant quelques-uns de ses frères : il ne pouvait y avoir de confiance entre le prêtre et sa communauté. Lui, cet homme qui, s'il faut en croire les fables racontées dans les siècles suivants , se faisait écouter par son éloquence des bêtes féroces elles-mêmes , comme autrefois Orphée par les sons de sa Ivre, il déclama vainement ses sermons aux oreilles épaisses des Bohèmes. Mais ce qu'Adalbort avait désiré et cherché , mourir martyr par la main des réprouvés , il n'y arriva pas ; il fut insulté et raillé , mais on épargna ses jours. Alors il résolut d'abandonner le peuple endurci des Bohèmes , d'annoncer la parole du salut parmi des nations païennes , et d'essayer de trouver, dans cette entreprise , la couronne qui lui était refusée et comme enviée dans le pays du péché , dans sa patrie. Après des courses aventureuses parmi les Hongrois et les Polonais , protégé par Bolislav , fils de Mjesko, prince do ces derniers , et accompagné de son frère Gaudentius et d'un prétro nommé Bénédict, il se rendit par mer , en descendant la Vistulo par Dantzig , dans le pays des Prussiens. A peine fut-il descendu à terre et eut-il annoncé aux habitants le motif de sa venue , qu'on lui intima l'ordre de s'en retourner aussitôt; car, lui dit-on , il n'y avait chez celte nation qu'une seule loi, une seule constitution qu'il no devait ni bouleverser ni détruire. Il remonta sur son navire avec ses compagnons, mais débarqua de nouveau sur un autre point. Commo ici Adalbcrt et ses compagnons profanèrent , sans le savoir , à ce qu'il parait , un bois sacré , on le jugea digne enfin de mourir pour le Dieu crucifié, avant de lui avoir gagné une seule amc. Il tomba percé de sept coups de lance, et expia par la mort son prétendu crime. Ses compagnons furent renvoyés sains et saufs en Pologne. Ils apportèrent au duc Bolislav la nouvelle de |cc malheur. Le duc Bolislav fit aussitôt réclamer aux Prussiens le corps du pieux martyr. On le lui donna en échange d'uuc

forte rançon , qui toutefois , selon la tradition populaire , se réduisit à presque rien par un miracle (I). Il flt solennellement ensevelir le corps dans l'église principale de Gnesne. C'était l'an

Le monde était en éveil. La menaçante année qui s'approchait, l'an 1000 après la naissance de Jésus-Christ , tendait et effrayait l'imagination. On éprouvait partout le besoin de s'édifier et de se livrer à des pratiques pieuses. Mais le siècle était devenu plus pauvre eu héros de la foi , et l'on recherchait moins qu'autrefois la couronne du martyre. Les Ames se tournèrent d'autant plus aisément vers l'homme qui s'élait sacrifié pour celui au nom de qui tous de> aient plier les genoux; il s'éleva d'autant plus rapiment des récits de miracles sans nombre accomplis sur le tombeau du nouveau saint , et nulle part on ne refusa de croire à ces récits. Adalbert n'était pas resté inconnu à l'empereur Otto. Il avait été en communication avec lui lors de son premier séjour à Home; alors Adalbert, qui s'était sauvé de son évèché, vivait dans un couvent de cette ville. Après que l'empereur fut revenu d'Italie, Adalbert, renvoyé en Bohème , avait encore une fois paru devant lui à Mayencc, et par sou admirable humilité, non moins que par ses mystérieuses paroles, par ses leçons et ses exhortations, il avait excité l'attention générale. Or Otto reçut la nouvelle de la mort d' Adalbert au moment où il se trouvait dans la disposition d'esprit pénible où devait se trouver un jeune homme longtemps orgueilleux et tout à coup abattu. Alors sans doute l'image de cet homme singulier, qui semblait vivre dans un autre monde plutôt que sur cette terre où s'étaient concentrées jusqu'à ce moment les espérances de l'empereur, dut se présenter a son àmc , et les sombres paroles auxquelles jusqu'alors il avait donné peu d'attention retentirent peut - être dans son cœur. De là sa résolution d'aller à Gnesne , de pleurer et de chercher des consolations sur le tombeau do saint Adalbert. Otto arriva heureusement dans cette ville. Le duc Holislav , qui se regardait comme très-honoré d'une telle visite, le reçut avec la plus grande solennité et la plus grande magnificence. L'empereur se dirigea pieds nus vers le lieu saint , et s'y livra à une édifiante méditation. Pénétré de tous les sentiments religieux, sans se concerter avec l'è- >èquc de Poscn , du diocèse duquel Cnosuc dé-

JPLE ALLEMAND.

pendait, mais comptant sans aucun doute sur son ami le pape , il érigea Gnesne en archevêché, et Gaudcntius, frère d' Adalbert , fut le premier évoque placé sur ce siège. L'empereur et le duc , au milieu de fêtes et de joyeux bauquets , vécurent daus uue telle familiarité , que non-seulement ils se firent mutuellement don de reliques précieuses, mais que plus tard on ajouta foi à un conte populaire , suivant lequel l'empereur aurait ôté sa propre couronne pour la placer sur la tôte du duc et le déclarer roi (2); bien plus, il aurait, pour consolider leur amitié , donné une de ses sœurs en mariage au nouveau roi.

En revenant de Gnesne avec une escorte d'honneur de trois cents guerriers polonais , l'empereur se rendit à Magdebourg, où il célébra les fêtes de Pâques. Il fut cxtraordinaîrement gracieux et libéral. Il réunit aussi un concile pour terminer ses différends avec Giseler , archevêque de Magdebourg, au sujet du rétablissement de l'évéché de Mersebourg ; mais l'adroit prélat se dispensa de paraître , comme plus tard a Aix-la-Chapelle ; et une maladie sembla l'excuser jusqu'à ce qu'il pût recourir à d'autres moyens. Puis Otto alla à Uuedlinbourg , où il avait passé son enfance. Le jour de Pentecôte il était à Aix-la-Chapelle avec sa sœur Adelheid. Dans son admiration pour Karl le Grand , il voulut voir le tombeau du puissant empereur; et comme les lois de l'Église s'opposaient à ce désir, il fit secrètement ouvrir le tombeau. Il y trouva des choses remarquables. Il y prit une croix d'or, suspendue au cou du grand empereur , et une partie des vêtemeuts qui étaient encore iutacts. Il remit consciencieusement le reste dans le tombeau. Mais le crime qu'il avait commis en troublant le sommeil des morts eut ses suites. La figure héroïque de Karl le Grand lui apparut en songe et lui annonça avec colère qu'il mourrait sans postérité. Cette vision menaçante troubla peut-être davantage encore l'esprit déjà agité de ce jeune prince, d'autant que des signes et des merveilles accompagnèrent cette année mystérieuse, et qu'uu violent tremblement de terre et une grande comète effrayèrent des hommes plus fortement trempés que ne l'était Otto III. Il n'avait trouvé sa tranquillité ni dans le Teutschland ni en Pologne ; il lui fallait aller plus loin. 11 prit avec chagrin congé de sa pieuse sœur Adelheid , et lui lit promettre de \enir le visiter à Rome. Puis il

repassa eo toute hâte les Alpes , sans être averti ou sans faire attention que le Teutscbland était pressé et menacé de malheurs et de dangers ; que les Danois avaient détruit eu partie les fondations de ses pères et se préparaient à détruire le reste ; que les conquêtes de ses pères dans les pays sluves de l'autre côté de l'Elbe , qui avaient coûté tant de sang et de larmes , étaient perdues et le christianisme presque entièrement anéanti; que bieu plus dans les pays saxons au delà de l'Elbe il était tout aussi compromis que la liberté même du peuple saxon ; que dans ce moment même , après la mort du duc Bolislav de Bohême , la Bohême et la Pologne entraient dans une lutte qui pouvait facilement aboutir h la formation d'un grand et dangereux empire de peuples slaves; que , dans l'intérieur du Teutscbland , le plus grand mécontentement régnait partout , au point que bientôt, dans la Saxe même, il se forma contre lui une grande conjuration entre des princes ecclésiastiques et laïques, et qui n'éclata pas par cette seule raison qu'elle était inutile; que les seigneurs laïques, par embarras, par passion ou par nécessité, faisaient ce qu'ils voulaient, selon leur pouvoir , et que les ecclésiastiques empiétaient partout : en effet , comme nous allons le raconter, il s'éleva entre Willigis, archevêque de Maycncc, qui se croyait tout permis à cause de ses services et de son autorité , et Bernw ard, évèque de Hildcshcim, qui avait été précepteur d'Otto , une violente querelle au sujet de l'abbaye de Gandersheim. Cette querelle , occasionnée , attisée , alimentée par Sophie , sœur de l'empereur , femme très-pieuse , mais aussi princesse vaniteuse, fière, intrigante et légère, dégénéra en indignes violences. Otto arriva heureusement en Italie, où les ducs de Bavière et de Carinthie, et peut-être aussi le duc de Souabe , étaient restés pendant son absence, il séjourna quelque temps en Lombardie ; il célébra la fête de Noël a Borne.

8auf peut-être quelques excursions , il passa dans cette ville ou aux alentours tonte l'année suivante 1001 . Mais l'histoire de cette année est singulièrement obscure, et l'on ne nous donne que des indications décousues et confuses sur la position, la vie et les actes d'Otto. Deux ou trois choses toutefois résultent clairement des documents. Le jeune empereur se trouvait dans un état maladif , et son esprit était très-surexcité. Il disait tous ses efforts pour paraître gai et bien-

veillant aux yeux du monde, mais il fondait eu larmes dès qu'il était seul. Son occupation favorite était de faire du bien par l'aumône , et d'édifier son àme par la prière, le jeûue et la mortification. 11 vécut avec le pape dans uno bonne intelligence que rien no troubla , bien plus sans doute parce que, soit respect, soit faiblesse , il obéissait constamment au prudent Gerbcrt , que parce que Gerbcrt cédait à sa volonté. hnfin , tandis que le Teutscbland était livré à une grande confusion, Otto fut impliqué dans de mauvaises querelles et dans des embarras, tantôt à Borne, tantôt par les Bomains; et quelque soin qu'il mit à Butter les Humains , il ne voyait chez eux quo désunion , opposition , ressentiment , haine et sédition , de sorte que plus d'une fois il tomba en de grands dangers, et qu'enfin il périt au moment où l'année était à peine écoulée.

Dès le commencement de l'année, le vénérable Rcrmvarri , évèque de Hildcshcim , vint à Borne pour invoquer l'appui de l'empereur et du pape contre l'arrogance dont Willigis, arche* \éque de Maycncc, se rendait coupable dans la querelle an sujet de (iandersheim. Cette querelle avait déjà pris naissance depuis plusieurs années, avant que Bernward eût été élevé au siège épiscopal. L'occasion s'en était trouvée dans cette circonstance, que Sophie, sœur d'Otto III, qui songeait à so vouer au Seigneur, insistait, dans l'arrogante vanité particulière à sa maison , sur ce qu'elle ne voulait être consacrée que par un homme décoré du pallium , par un archevêque. Mais l'abbaye de Gandersheim, où elle voulait prendre le voile , dépendait de levêché de Hildcshcim. Elle s'adressa donc à Willigis , archevêque de Maycncc ; et Willigis, comptant sur la grande influence que sa position lui assurait , n'hésita pas à se rendre à ses désirs , en soutenant que Gandersheim dépendait de l'évêché de Maycncc. Cependant ce plan échoua contre la conduite bien simple d'Osdag, qui était alors évèque de Hildesheim. L'archevêque en fut blessé ainsi que la jeune religieuse, à laquelle sa haute naissance donnait d'autant plus de pouvoirs sur les soeurs du monastère , que l'abbessc , Gerberga , soeur de Heinrich H, duc de Bavière , souffrait d'une maladie de langueur et ne pouvait s'inquiéter de Tordre et de la discipline. De là de continuelles intrigues et une agitation singulière. Sur ces entrefaites , I Bernward devint évèque de Hildesheim. WilK-

gis nourrissait contre lui une vieille jalousie, parce qu'il était trés-respecté et très-aimé du jeune roi , et que >\ illigis redoutait tout rival. En conséquence , il porta ses prétentions toujours plus loin, s'immisça en tont, et afin de pouvoir compter sur la sœur de l'empereur, il chercha a lui procurer toute sorte de liberté , et par là il ne s'exposa pas seulement avec elle à de mauvais bruits, mais il affaiblit aussi la discipline monastique. Et comme enfin il aligna arbitrairement un concile à Gandcrshcim , sans l'assentiment de Bcrnvvard , et même sans l'en avoir instruit d'avance; comme il y appela aussi des évéques étrangers qui dépendaient de loi , et qu'à toutes les protestations que Bcrnvvard fondait sur des diplômes et sur les principes de l'Église, il n'opposait que des menaces passionnées, le vénérable évêque crut qu'il ne lui restait d'autre ressource que de se rendre à Rome , où se trouvaient le pape et l'empereur. A son arrivée, Bernvvarri fut reçu par tous deux avec dignité , amitié et affection ; et, d'après ses griefs , d'après la nouvelle récente que l'archevêque , persistant dans l'arbitraire , avait réellement tenu le concile qu'il avait indiqué, après le départ de Bcrnvvard , un concile fut convoqué à Rome pour décider cette affaire. Les évéques du territoire de Rome et d'autres parties de l'Italie se réunirent. Trois évéques tcutschs qui se trouvaient en Italie furent aussi présents : Sigefrid d'Augsbourg, Heiurich de M ùrtzbourg et Hugo de Zcitz. Le pape et l'empereur présidèrent à l'assemblée; le duc Heiurich de Bav ière y assista , ainsi que les abbés, les prêtres et les diacres et tous les grands fonctionnaires laïques de Rome. Le concile prononça contre \* illigis ; et le pape envoya comme légat dans le Tcutschland lecardinal-prélrede l'Eglise romaine, I'ridericb, Saxon de naissance , qui devait tenir un synode à Pôlden et rétablir la paix dans ITiidise. I.e légat arriva et tint le concile. Mais l'archevêque \\ illigis lui témoigna , ainsi qu'à son concile , le dernier mépris. D'abord il chercha à troubler et à intimider les vénérables pères par le bruit d'hommes armés introduits dans le lieu de la réunion; et comme cela ne lui réussit pas, il quitta Pôldcn et retourna à Mayence , sans s'inquiéter du légat et des ordres du pape et de l'empereur, qu'il av ait apportés. Cette insolence détermina le légat à indiquer un concile qui devait se tenir le jour de Noël en présence

du pape lui-même; il écrit en ces termes à l'archevêque : > Comme tu t'es soustrait au concile et que tu as désobéi aux ordres du pontife romain, je t'interdis, au nom des apôtres Pierre et Paul, et de leur v icaire le pape Sj h estiv, tout acte de sacerdoce , jusqu'à ec que tu aies comparu de\ant le pa)>e. » Après que le légat , têM avoir termine celle affaire, fut revenu eu Italie et eut rendu compte de sa mission, le pape et l'empereur, indignés de la conduite de \\ illi . envoyèrent à tous les évéques teutsebs l'ordre de comparai tre devant eux vers Noél , non-sculemenl pour un concile , mais encore prêts avec leurs vassaux pour entrer aussitôt en campagne sur l'ordre de l'empereur: car les forces dont l'empereur pouvait encore disposer en Rtl et sur lesquelles seulement le pape pouvait s'appuyer , étaient très-peu considérables , comme nous le verrons bientôt; et sans dont, tous deux espéraient réussir à maintenir et à augmenter leur autorité réciproque, en se favorisant mutuellement. Mais ri se virent déçus. Willigiss avait bien que les évéques teutsebs n'étaient pas disposes à se conformer aux ordres d'un pape qui semblait s'être fait l'esclave de la puissance temporelle , ni à amener leurs vassaux à un jeune empereur qui avait renoncé à sa patrie, et qui était déjà presque entièrement abandonné des primes Iniques du Teutschland. 11 persévéra donc dans la voie où il était enli. . sans s'inquiéter de l'empereur ni du pape. Des évéques teutsebs cherchèrent , il est vrai, à arranger l'affaire dans un concile de Francfort ; mais comme celte tentative échoua, ils abandonnèrent tous également l'affaire à clle-ménx-. N illigis et Sophie, s.eur de l'empereur , continuèrent tantôt à insulter, tantôt à braver le vénérable évèque Bcrnvvard par tous les moyens, môme avec des bandes armées, jusque dans Hildesheim et dans son palais épiscopal. Lorsque enfin la fête de .Noël arriva , pas un seul de tous les évéques tcutschs ne parut devant le pape et devant l'empereur : l'évèque Bernvvard seul envoya son maître et son ami, le prêtre Tangmar, qui a écrit sa vie, à Rome, et pour excuser son absence motivée par de grandes infirmités, et pour rendre compte de l'état des choses et solliciter encore une fois une intervention efficace.

Assurément, les renseignements que Tangmar, témoin oculaire, nous a laissés sur ces événements sont très-rcmarquablefc Les euro-

niques sont pauvres et donnent rarement l'ensemble des choses. Mais ces monuments nous révèlent 1 elat intérieur de l'empire tcutsch et montrent la décadence totale de l'autorité royale. Cette querelle elle-même offre encore un intérêt particulier, si on la compare aux discussions élevées eu France au sujet de l'archevêché de Reims. Quelque différents que pussent être les deux cas dans leur origine , ils se ressemblent en ce que dans l uu et dans l'autre le pape réclama le droit de juger. Dans la querelle française , le roi de France faisait cause commune avec le clergé de ses États contre le pape, et celui-ci n'avait, en dehors du pouvoir spirituel , à sa disposition pour mettre ses prétentions eu pratique , d'autres forces que celles que le roi des Tcutschs aurait pu ou voulu lui prêter ; dans la querelle tcutsche , les ecclésiastiques du Teutschland étaient divisés , et le roi des Tcutschs agissait de concert avec le pape. A la fin de l'an 4001 , les choses étaient arrivées au point que si le pape et l'empereur n'osèrent pas encore prendre une résolution vigoureuse dans le concile de Todi, auquel Tangniar donna lieu , ils devaient nécessairement frapper 'un coup décisif; et ce coup , de quelque manière qu'il tournât , semblait devoir entraîner de grandes conséquences. Mais les événements dont nous allons parler interrompirent la marche de cette affaire et amenèrent une solution inattendue.

Dans le même temps où l'évêquc Bernward se trouvait à Rome, peut-être au printemps de cette année , l'empereur fit assiéger la ville de Tivoli. La raison de ces hostilités est inconnue ; mais évidemment les habilauts avaient refusé de reconnaître l'empereur pour leur souverain. Tivoli fut serrée de près , mais l'empereur ne put la prendre. L'exaspération était grande des deux côtés. L'empereur se rendit en personne devant cette ville opiniâtre. Alors le pape et l'évêquc Bernward jouèrent le rôle de médiateurs. Ils déterminèrent les habitants de Tivoli à se livrer humblement à la discrétion d'Otto, et décidèrent celui-ci à leur accorder un entier pardon. Mais l'empereur ayant voulu retourner à Rome , il trouva aussi cette ville en rébellion ouverte ; les portes étaient barricadées ; l'entrée lui en fut refusée. Les Romains, dit-on, étaient mécontents de ce que l'empereur n'eût pas détruit Tivoli ; mais comme plusieurs amis de l'empereur furent assassinés à Rome , il est vraisem-

blablc que les Romains avaient cherché à profiter de l'absence de l'empereur et du pape pour secouer le joug étranger qui pesait sur eux. On en vint aux armes : le combat fut rude. Bientôt toutefois les Romains virent qu'ils succomberaient. Ils demandèrent donc la paix , également par la médiation de Bernward, et promirent encore une fois d'être fidèles et dévoués à l'empereur. Otlo monta sur une tour élevée pour faire une brèche aux fortifications , et adressa aux Romains un discours qui n'est pas indigne d'attention , non comme discours , mais comme aveu des fautes du roi des Tcutschs : le prêtre Tangmar l'a entendu , et nous l'a conservé :

« Écoutez, dit-il , les paroles de votre père , et gravez-les dans vos âmes. N'êtes-vous pas mes Romains? Pour vous j'ai quitté ma patrie et mes parents. Par amour pour vous , j'ai dédaigné mes Saxons, tous les Teutsclis, mon propre sang, ie vous ai conduits dans les contrées lointaines de mes États , où vos pères , lorsqu'ils tenaient le monde sous leur domination, n'avaient jamais mis le pied, pour étendre v otre nom et votre gloire jusqu'aux extrémités de la terre. J'ai fait de vous mes fils; je vous ai donné la préférence sur tous. Pour vous , j'ai excité contre moi une haine universelle ; et en reconnaissance de tout cela, vous m'avez rejeté , moi , votre père , el vous avez cruellement assassiné les amis investis de ma confiance. Vous m'avez exclu , bien que vous no puissiez m 'exclure ; car je vous porte dans mon cœur paternel , et je ne souffrirai pas que vous soyez arrachés à mon affection. Mais, je le sais , vous 'êtes innocents; quelques misérables vous I ont abusés. Je les vois de mes yeux ; vous tous , vous les voyez : car ils ne rougissent pas de souiller de leur présence votre innocence. »

A ces mots , la multitude fondit en larmes , et promit satisfaction à l'empereur. Dans le fait deux chefs de l'entreprise furent arrêtés , cruellement maltraités et jetés comme victimes expiatoires du crime de tous au pied de la tour . où se trouvait Otto. Puis celui-ci entra dans Rome. Mais les choses restèrent dans le même état , et les sentiments ranimés par un moment d'enthousiasme ne purent en changer la nature.

11 parait toutefois que le jeune empereur compta surla durée deces relations amicales, s'il est vrai que dans le cours même de cette année

il envoya une nouvelle ambassade à Constantinoplcpour renouer les négociations au sujet de son mariage, que les événements de Rome avaient interrompues. Mais avant même que le premier mois de l'année suivante, 1002 , se fût écoulé , Otto, ce jeune homme de vingt et un ans, n'était plus qu'un cadavre. Il mourut a Patcrno le 23 janvier. Les indications relatives à sa mort sont tout aussi diverses que celles qui ont trait a beaucoup de circonstances de sa vie. Selon quelques auteurs teutsclis , il mourut de la fièvre ou de la lièvre pourprée ; selon d'autres , il avait fait sa concubine de Stéphanie , veuve de Cresccntius , et cette femme vengea par le poison l'assassinat de son mari. On ne peut démêler la vérité. Ce qui est certain , c'est que depuis deux ou trois ans Otto avait été maladif. Tant de douleurs avaient fondu à la fois sur le jeune prince , que le poids en pouvait bien briser ses forces. S'il a été empoisonné , ce ne fut vraisemblablement pas maintenant , aux jours de sa souffrance et de sou abattement, mais précédemment, aux jours de sa prospérité et do son arrogance, et le poison mina peu à peu et détruisit sa santé. Quoi qu'il en soit, cette assertion d'empoisonnement contient un grave témoignage sinon contre le jeune empereur lui-même, du moins des relations violentes et malheureuses on le roi des Teutschs s'était placé à l'égard des Romains et des Italiens en général. Et les événements qui se passèrent aussitôt après la mort d'Otto III prouvent aussi combien cette position était contraire à la nature, et à quel point étaient arrivées la haine et la fureur des Italiens contre les Teutschs.

Les princes teutschs qui , a cette époque , se trouvaient auprès du malheureux empereur, connaissant bien la situation défavorable où ils se trouvaient, la faiblesse des Teutschs en Italie et le bouillant ressentiment des Italiens cherchèrent à cacher la mort d'Otto. Ils craignaient qu'il n'y eût un soulèvement , qu'on ne leur arrachât le corps de l'empereur , et que celui-ci ne fût, même après sa mort, l'objet d'insultes et de mauvais traitements. Ils crurent nécessaire de rassembler en une seule masse les soldats teutschs disséminés dans la ville , afin de réunir des forces sous les armes desquelles les restes mortels d'Otto III pussent être arrachés a un pays ennemi qu'il avait tant aimé, et être amenés dans un tranquille tombeau , au sein de sa patrie qu'il avait

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dédaignée. Bientôt toutefois le bruit de sa mort se répandit. Aussitôt tout se mit en mouvement. Effrayés de cette agitation , les Teutschs crurent nécessaire de se hâter avant que les masses soulevées n'eussent pu réunir leurs forces. Mais il* furent forcés d'abandonner à leur sort beanconp do leurs compatriotes qui manquaient de chevaux. Et bientôt il fut évident qu'ils, n'avaient pas un instant a perdre. Dans le même moment , en effet , où le convoi funèbre se mettait en marche, la sédition éclata. Trois fois l'escorte fut assaillie ; à la troisième attaque seulement elle réussit a s'ouvrir une issue, à échapper et a sauver le cadavre. Mais le danger n'était point passé. Pendant sept jours il fallut se faire un passage les armes à la main , et le convoi continua sa route en soutenant des combats continuels. Ce ne fut qu'à Vérone que l'on tronva quelque sûreté. Sur les frontières de Bavière, le duc Heinrich reçut le lugubre cortège en versant des larmes , mais aussi eu méditant de vastes projets. I^e corps d'Otto fut conduit par Augsbourg et Cologne h Aix-la-Chapelle , où oo l'ensevelit enfin dans l'église de la Stc-Vierge- Marie.

ÉTAT DE ^EMPIRE TEUTSCH APRÈS LA MORT D'OTTO III. — LE DUC DE BAVIÈRE HEIN- RICH III ET SES CONCURRENTS A LA COU- RONNE TEUTSCHE.

L'an 1002.

En parlant de la mort d'Otto II , nous avons exprimé l'opinion qu'il était mort à propos, parce que , s'il avait vécu plus longtemps , il se proposait de se jeter lui-même et d'entraîner sa patrie d;ins un labyrinthe dont on ne pouvait voir l'issue. Nous pouvons répéter avec bien plus de force cette opinion a l'occasion de la mort d'Otto III , bien que pour d'autres motifs. Ce malheureux jeune homme , poussé par son éducation à des vues et à des tendances essentiellement fausses , avait évidemment perdu toute contenance et toute direction. Dédaignant, dans son orgueil , sa patrie , oublié ou méprisé par elle, il avait élevé un trône sans éclat sur un rocher miné dans sa base et qui avait A peine encore assez de force pour briser les vagues d'une mer violemment soulevée. I,es ont rages auxquels son cadavre fut exposé sont de graves indices de ce que l'on aurait fait contre

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lai , s'il avait vécu plus longtemps ; et il n'est pas facile de comprendre quel Dieu aurait pu résulter de ces événements pour l'Italie, pour le Tcutschland , pour le monde.

Mais dans quel état Otto III Iaissa-t-il ses royaumes? L'homme qu'il admirait et qui avait sa confiance , l'homme qu'il avait placé sur le trône apostolique, le pape Gerbert était déjà entre les mains de la mort , et s'il n'avait pas encore cessé de respirer , il avait du moins cessé d'agir. Le grand plan que sans doute l'on avait conçu dans le Tcutschland , de consolider, de fortifier, avec l'aide du premier prêtre du monde chrétien , et en subordonnant la plus haute puissance spirituelle a la plus haute puissance temporelle, l'empire romain réuni à la couronne tculsche , de l'étendre et de l'accroître incessamment , ce grand plan se réduisit à rien ; et dévoilé désormais et connu de tous, il fut, sinon abandonné, du moins perdu. Comme nous l'avons déjà dit, la torche des funérailles d'Otto III fut pour toute l'Italie un brandon qui enflamma aussitôt les matériaux accumulés par le mécontentement et la haine de l'étranger. Si les Italiens n'arrivèrent pas alors plus que jadis à la concorde et a l'unité, tout le pays fut du moins encore une fois perdu pour les Teutschs, et tous les efforts faits depuis cinquante ans , moins pour le conquérir que pour le conserver, parurent tentés en vain , et toutes les cruautés commises, tantôt par nécessité, tantôt par arrogance , semblèrent avoir été vainement accomplies.

Quant au Teutscbland lui-môme , il n'était plus un empire que par la communauté d'origine , de langue et de moeurs de ses habitants , par d'anciens souvenirs, et peut-être aussi par les relations ecclésiastiques et par les liens du sang qui unissaient de grandes maisons du Nord et du. Midi ; mais ce n'était plus un empire par l'union civile et par l'unité du pouvoir et du gouvernement. Dans le demi-siècle qui venait de s'écouler , et dans lequel les rois avaient partagé leur attention entre le Tcutschland et l'Italie, il avait été souvent impossible de trouver le foyer de l'empire : tantôt le trône royal avait en quelque sorte disparu , tantôt il avait reparu sans dignité , orné de vaines décorations; la couronne était comme brisée, de sorte qu'il fallait en recueillir les morceaux chez les divers peuples teutschs. Une puissance établie sur une base solide , qui repose

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