‹ Histoire d'AllemagneChapitre 56 sur 100 · HAP. V. SU · texte numérisé non relu

HAP. V. SU

sur les besoins d'un vieux peuple et qui est consacrée par une habitude immémoriale , peut dormir longtemps sans se perdre ou sans ôtro oubliée ; mais une souveraineté nouvelle chez un peuple qui n'est pas encore fait , doit avoir une activité non interrompue et chercher à se maintenir et à s'accroître par les mêmes moyens qui lui ont donné naissance ; autrement, elle no s'appuie pas sur le respect , elle n'est pas soutenue par la crainte , et elle retombe sur ellemême. Dans le Tcutschland on avait été forcé de se tirer d'affaire sans roi : il était donc impossible que la royauté conservât l'autorité dont elle ne pouvait se passer. Il avait été rarement question d'affaires communes à tout le pays; les diètes générales elles-mêmes étaient tombées dans l'oubli. Tous les liens étaient dissous. Ceux qui , en leur qualité de grands dignitaires do l'empire, devaient agir dans un seul esprit, étaient devenus des princes puissants qui suivaient leurs voies particulières pour atteindre un but particulier : les membres vigoureux vivaient de leur propre vie , et une Ame commune n'en faisait pas, en les réunissant, nn corps bien organisé. Les limites de l'empire elles-mêmes n'étaient nulle part assurées, si ce n'est sur les points où la faiblesse des voisins faisait leur sûreté.

Toutefois rien n'étaitencore perdu sans retour. La nationalité tcutsche , si jeune encore, tendait à sa forme et à sa beauté , et ne pouvait trouver que dans le trône royal l'appui qu'elle désirait et cherchait. La nature bizarre de la féodalité , qui ne souffrait pas de propriété pure , et ne connaissait pas de véritable liberté ; la jalousie entre les seigneurs laïques et les seigneurs ecclésiastiques ; l'envie que les uns et les autres se portaient entre eux ; le danger dont menaçaient des peuples étrangers ; enûn le génie opprimé des grandes masses , qui nedcmandaitquedc l'air et de l'espace pour se développer énergiquement : tout eclaoffrait à la royauté des ressources inépuisables pour donner à l'empire de la grandeur et de la force , et pour se rendre elle-même irrésistible. Mais ce qui est certain , c'est que ces moyens ne pouvaient être mis en oeuvre et employés pour le progrès mutuel de la royauté et de l'empire que par un homme d'un génie profond , de vues nettes et d'une fermeté inébranlable; et, après la mort d'Otto HI, Io Tcutschland reçut un roi qui ne manquait pas, il est vrai , de connaissances et de lumières

qui se distinguait aussi , il est vrai , par sa piété, par ses bonnes mœurs et par un caractère doux et bienveillant; mais à qui manquaient la forte du coup d'reil , une attitude ferme et une volonté énergique; qui de plus ne jouissait pas d'une bonne santé, et qui parla même tombait tantôt dans une certaine pesanteur d'esprit , et tantôt se laissait dominer par la colère , par l'entêtement et par d'autres passions. Ce fut Hcinrich III , duc de Bavière, dont le père et J'aïcul avaient cherché par tant d'efforts et par. tant de querelles à arriver à la couronne , avec autant de persévérance que de mauvais succès. Et cet Hcinrich , second roi et premier empereur du nom, occupa pendant toute une génération le trône de l'empire teutsch.

ïjovs de la conjuration formée par des princes teutschs contre Otto III , ces princes s'étaient adressés au duc Hcinrich , et lui avaient offert la couronne teutsche , dont Otto semblait faire si peu de cas, ébloui qu'il était par l'antique splendeur de Rome : mais Heinrich , à ce qu'on raconte, a\ait rejeté cette proposition , parce qu'il se rappelait les paroles que lui a\ail adressées son père mourant. Mais la dignité royale ne lui était pas indifférente. Sa femme Knnigundc, lille deSigefrid , comte de Liitzelbourg, ne manquait pas non plus d'ambition , malgré toute sa piété ; et comme le duc Heinrich , son époux , n'avait plus dès lors grand espoir de lui donner les plaisirs de la maternité , quoiqu'il ne fut que dans la trentième année de son âge, il montrait d'autant plus de condescendance pour ses désirs et pour sa volonté. Tandis qu'aux yeux du monde elle se donnait à ellemême , ainsi qu'à son mari , le mérite chrétien de garder la virginité dans le lit conjugal , sans toutefois échapper entièrement aux traits de la calomnie, elle s'occupait sans doute de préférence de pratiques pieuses , mais elle n'oubliait pas non plus les choses d'ici-bas , et elle s'efforçait tout au moins d'assurer par l'influence de son chaste époux à son frère et à ses parents des honneurs et des dignités qu'elle ne pouvait pas même reporter sur ses propres enfants. Il n'est donc pas invraisemblable qu'elle ait nourri et enflammé chez son mari le désir d'arriver a la couronne.

Dans l'empire des Franks , la dignité royale avait été , de toute antiquité, regardée comme héréditaire. Même après la dissolution de cet empire , l'hérédité avait à peine été révoquée

en doute dans l'empire des Teutschs , ou des Franks orientaux , selon le langage de l'époque, tant que des Karolingiens légitimes purent élever des prétentions sur la dignité royale. Mais depuis qu'Arnulf le Bâtard avait obtenu la couronne , l'incertitude s'était fait jour. On avait été forcé d'élire ou de reconnaître un roi, et personne ne doutait que le droit d'élire ou de reconnaître et de rejeter n'appartint aux princes et aux vassaux ecclésiastiques et laïques de l'empire. Mais on fut dans le doute. L'élection du roi d'un Etat est toujours dangereuse pour un peuple, surtout par deux raisons: d'alx)rd l'action du pouvoir suprême se trouve interrompue par elle, quelquefois même pour longtemps , cl une large porte est ouverte à l'illégalité ; en second lieu , clic donne à des passions nobles et basses l'occasion de se déchaîner, et elle produit les factions et les guerres civiles. Cette vérité s'était déjà ré\éléc aux Teutschs par leur propre expérience, aussi se tournaientils toujours avec plaisir vers la famille qui était une foisarrivéeau trône. Il n'est donc pas douteux que la couronne teutsche ne fût devenue héréditaire comme l'était devenue celle de France, si à travers une longue suite de générations le fds avait succédé sur le trône à son père. Mais la Providence avait autrement disposé le sort duTcutschland. A peine deux ou trois hommes de la même famille étaient-ils armés à l'empire, qu'il ne restait qu'un mineur ; et à peine celui-ci et un ou deux princes après lui avaientils porté le titre de roi , que la famille s'éteignait. Par là les princes et les seigneurs teutschs étaient tantôt rappelés à leur droit d'élection , tantôt forcés de l'exercer. Les choses se passèrent maintenant comme plus tard. La race royale de Saxe était encore jeune, et n'avait pas encore projeté ses racines dans tous les cantons de tout ce grand peuple. Elle avait grandi sous la lumière de l'histoire , bien plus , sous les yeux d'hommes encore vivants. Il y avait encore dans' le Tcutschland des hommes qui, dans leur enfance , avaient vu la sage grandeur de Heinrich 1", la brillante jeunesse d'Otto le Crand , ses luttes et ses combats , ses dangers et sa fortune. II yen avait beaucoup encore que l'orgueil et l'arrogance d'Otto avaient blessés et détachés de lui et de sa maison. Les mœurs étrangères adoptées par Otto II et son indifférence pour la patrie se retraçaient en général à des mémoires récemment frappées ; et à sa mort

!JV. XVI,

)a pensée s'était élevée ehez beaucoup d'hommes même bien intentionnés que Ton ne devait pas laisser le titre de roi à son (ils mineur , quoiqu'on lui- eût déjà juré fidélité. I/idécdc l'hérédité de la couronne était donc siuon tout à fait détruite , du inoins trcs-ébranléc.

Heinrich , duc. de Bavière , savait tout cela ; et quoiqu'il fût fier de descendre de Heinrich I" et d'être lié par le sang à Otto le Grand , quoiqu'il parlât volontiers comme ses amis du droit héréditaire qu'il avait à la couronne (I), sa conduite prouve de la manière la moins équivoque qu'il attendait beaucoup plus de succès d'une action raisonnable et de l'adresse que sur ses prétentions héréditaires. 11 parait que dans le principe il regarda Otto , duc de Carinthie , père du pape Grégoire V, comme son concurrent le plus dangereux , et peut-être comme son seul concurrent à la couronne' ; car Otto descendait également , par sa mère , de la maison de Saxe, et il jouissait d'une très-grande considération à cause de son Age et de ses exploits, et peut-être aussi parce que son fils avait été le chef de l'église chrétienne d'Occident. Aussi, dès que Heinrich eut appris la mort d'Otto III , il engagea le duc Otto à rechercher j la couronne ; il promettait de soutenir luimême sa cause avec force et fidélité. ta duc Otto, toutefois, déclina la proposition de Heinrich. Peut-être ne se fiait-il pas nu désintéressement de son parent et voisiu , dont le nom seul rappelait déjà de pénibles souvenirs; peut-être aussi , coin me il gouvernait en même temps le marquisat de Vérone, et qu'il connaissait bien les relations de l'Italie, craignait-il d'être forcé de renoncer à des possessions réelles ou de les perdre pour un bien incertain qui donnait plus d'éclat que de puissance. D'autre part, soit par reconnaissance et par bienveillance , soit pour d'autres raisons , il se déclara pour le duc Heinrich , dont il soutint et favorisa de toute manière la cause.

Mais le duc Heinrich craignait encore un antre personnage, sinon comme concurrent à la couronne , du moins comme un dangereux adversaire : c'était ce markgraf Heinrich le jeune, fils de Berthold, qui jadis avait été le complice de son père , mais qui avait ensuite fait un arrangement avec Otto II , et avait été élevé par cet empereur au duché de Bav ière. Le markgraf se distinguait par sa bravoure , par ses goûts belliqueux et par ses talents mili-

taires; il avait encore un parti considérable parmi les Bavarois , et le ressentiment que lui avait inspiré la inerte de ce duché vivait encoro dans son Ame. M avait une fois déjà causé des inquiétudes au duc Heinrich , dans le temps où son père était mort à l'improvistc loin du pays des Bavarois. Alors il avait réussi à prévenir tous les projets que le markgraf pouv ait nourrir; mais maintenant qu'il recherchait la couronne, l'inimitié du markgraf pouvait lui être aussi nuisible que son amitié lui était désirable. Aussi ehercha-t-il à le gagner. Kt il y parvint : car il lui promit l'investiture du duché de Bavière s'il arrivait lui-même nu trône ; et le markgraf, satisfait de l'étendard , n'envia plus la couronne à son ancien ennemi. C'était certainement une chose tout aussi peu fondée sur une loi que sur les idées de cette époque , que le roi des Teutschs ne pût et ne dût être en même temps le duc d'un pays teutsch ; Otto le Grand seul a\ ait donné un exemple que l'on citait, et qui provoquait l'imitation. Mais c'était un exemple dangereux , et ce qui chez Otto avait été sagesse ou nécessité pouvait aisément devenir folie chez d'autres. Un roi des Teutschs , qui .voulait être en même temps empereur romain et régner en Italie non moins que dans le Teutschland , ne pouvait rester duc de Saxe , d'un pays forcé d'être constamment sous les armes contre les Slaves et les Danois. Mais il en était tout autrement d'un duc de Bavière arrivant au troue de la nation tcutschc. Dans le cas même où il s'attachait à la malheureuse idée de dominer aussi sur l'Italie, non -seulement il pou\ait raisonnablement garder le duché de Bavière, mais encore il semblait dans la nécessité de le garder , à cause de sa position relativement à l'Italie , afin de donner à sa souveraineté sur ce pays de la considération et de la consistance. Et, à cette époque, la Bavière n'était menacée par aucun ennemi qui nécessitât le séjour continuel du duc dans le pays. Car les Bohèmes , amenés d'ailleurs par l'introduction du christianisme et par la reconnaissance de la suzeraineté du roi des Teutschs à une position et à des idées plus pacifiques , étaient serrés d'assez près par les Polonais; et en Hongrie l'on ne songeait plus à se jeter de nouveau sur le Teutschland pour y chercher le pillage et le butin. U-s leçons données aux Hongrois par Heinrich I" et par Otto le Grand dans le Hartz et sur le Lech n'avaient pas encore

pcrdn leur impression ; le jeune duc des Hongrois, Waik , fils de (ïcisa , avait été décidé , par des prêtres teutschs, par le concours et la protection d'Otto III et du duc Heinrich , à reconnaître le Dieu crucifié ; il occupait maintenant , sous le nom de roi Etienne , le trône chrétien de son peuple encore presque tout païen ; il avait épousé Gisla , sœur du duc Heinrich , et , à cause de tout cela , il se trouvait à l'égard do son peuple dans une position telle, qu'il devait penser à obtenir le secours du Tentschland , en cas de besoin , bien plus qu'à inquiéter les frontières de l'empire teutsch. \jc duc Heinrich n'aurait donc pas dû ouvrir son esprit à l'idée de renoncer à la Bavière, dans le cas où il obtiendrait la couronne. Il se peut toutefois que dans ce moment il n'ait pas encore songé sérieusement à cet abandon , mais qu'il cherchait seulement à en flatter le markgraf pour le gagner à ses intérêts; c'était pourtant peut-être un mal qu'il parlât d'un tel projet , et que par conséquent il fit entrevoir la possibilité d'une cession de la Bavière.

Après qu'il se fut ainsi entendu avec le duc Otto et avec le markgraf Heinrich , le duc Heinrich de Bavière pouvait être assez sûr dq son but, et sans doute il attendit avec tranquillité le convoi funèbre d'Otto III. Mais on vit bientôt que d'autres princes de l'empire teutsch désiraient la couronne, ou étaient résolus à v prétendre. Parmi eux, Ekkihard, markgraf de Misnic, et Hermann II, duc d'Allemannie et d'Alsace (2), étaient les plus considérables.

Ekkihard était un homme doué de toutes les vertus que dans ce siècle on prisait le plus. Il avait acquis une grande autorité dans les conseils et sur les champs de bataille. Par une longue série de glorieux exploits il avait inspiré une haute confiance aux hommes de tout rang, et on le considérait généralement comme l'une des plus fortes colonnes de l'empire chancelnnt. Issu d'une illustre famille de la Thuriugc orientale, fils du brave comte (Junther, il avait appris de bonne heure, sous la direction de son père , a manier les armes.

Elevé au margraviat de Meissen , il commença son oeuvre par la prise de cette ville, dont Bolislav , duc de Bohème , s'était emparé par trahison durant les troubles excités contre Otto III par Heinrich le Querelleur , duc de Bavière , et père du duc actuel ; puis il mit ce duc Bolislav dans un tel embarras , qu'il le

força à se reconnaître son vassal , obligé envers lui au service militaire : car l'empire en était venu a ce point de décadence, que les victoires des grands dignitaires, des ducs et des markgrafs ne tournaient pas à l'avantage de l'empire , mais a l'avantage personnel de celui qui les remportait. Ensuite les Wiltzcs, peuple récalcitrant, et qui tenait opiniâtrement à sa liberté , avaient été soumis au joug par le markgraf Ekkihard. Bolislav, duc de Pologne, effrayé des succès de cet homme puissant , fut tellement circonvenu tantôt par des flatteries, tantôt par des menaces, qu'il ne crut pouvoir mieux faire que de s'attacher a lui, de rechercher et de mériter son amitié. Sans Ekkihard , Otto III, en l'an 4000, n'aurait pu ni entreprendre son voyage à (inesne , ni jouir de la réception qui lui fut faite. Toutes ces choses avaient assuré au markgraf une confiance si générale , que presque tous les comtes de la Thnringe , et ceux des anciennes Marches de ce pays , qui , dans l'état où se trouvaient la Saxe et l'empire , pouvaient à peine savoir a qui ils appartenaient , et qui pourtant , dans leur position à l'égard des peuples slaves établis du Danube h la mer Baltique , sentaient sans doute le besoin de l'union, s'étaient volontairement réunissons son commandement suprême; aussi le considérait-on comme duc de toute la Thnringe. Enfin , en Italie , et dans un moment de grand danger , Ekkihard avait déployé dans tout leur éclat sa bravoure et ses talents militaires , et par là , même dans les derniers temps, il avait donné un nouveau lustre a son nom. Et comme de plus il avait épousé Suanehild, s<cur de Bcrnhard, duc de Saxe, habituellement appelé Benno ; comme aussi le markgraf C.ero , son voisin au nord-est, était fils do sa femme , né du premier mariage de celle-ci avec le markgraf Thictmar ; comme par conséquent il semblait pouvoir compter sur les secours de son beau-frère et de son beau-fils, il se peut qu'il n'ait nullement regardé comme une chose trop hasardée d'étendre la main vers la couronne. Mais Ekkihard oubliait que la gloire se trouve presque toujours en faec de l'envie , que la puissance éveille la jalousie , et que rarement la vertu reste sans ennemis. Les hommes supportent bien une grandeur à laquelle ils sont habitués , mais ils ne pardonnent pas aisément une élév ation soudaine. Ekkihard d'ailleurs ne se rappelait peut-être plus qu'il

avait profondément blessé son voisin nu nord , le markgraf Lnithar ; car, aux jours de sa grandeur, il avait refusé au Dis de celui-ci, à Wirinhar, sa fille, la belle Luidgardc, bien que précédemment elle eût été promise a ce bouillant jeune homme.

Le second concurrent à la couronne, Hermann H , duc de Souabc , ou , comme on le nommait d'habitude , le duc d'AIIemannie et d'Alsace , était également un homme distingué. Il était fils du duc Udo , qui avait péri dans la bataille contre les Sarrasins , où Otto 11 se sauva d'une manière si romanesque , et, depuis quelques années , il était arrivé an duché de Souabe après la mort de Kunrad son oncle (.*>). On connaît peu ses actes jusqu'à ce moment ; mais il s'était signalé en Italie ; il était considéré pour sa prudence , et on l'aimait pour sa bienveillance et son affabilité ; il avait aussi la réputation d'être inébranlable dans sa volonté. Ix»s Souabes lui étaient dévoués , à peu d'exceptions près, et il croyait pouvoir compter sur les Franconiens. Car ceux-ci n'avaient pas oublié que l'empire avait porté le nom de Frank , ni la manière dont Heinrich le Saxon était arrivé à la couronne , ni le sort qui avait frappé le duc Eberhard. De plus, le duc Hermann était marié avec Gcrberga, nièce de l'impératrice Adelheid, fille de Kunrad, roi de Bourgogne , dont le frère portait maintenant le titre de roi dans ce pays. Ce mariage lui avait apporté de grands biens (4) , et le frère de sa femme semblait devoir soutenir utilement ses intérêts.

CAMPAGNES DE HEINRICH POUR S* ASSURER LA COURONNE J SA VICTOIRE SUR SES COM- PÉTITEURS. — CHACUN DES PEUPLES TEUTSCHS LE RECONNAÎT POUR ROI , SOIS LE NOM DE HEINRICH II.

L'an 1002.

Le duc Heinrich n'égalait pas en énergie , en vertu et en génie les hommes qui , comme lui , visaient à la couronne ; mais le hasard et la fortune le favorisèrent. Le convoi funèbre d'Olto III traversa la Bavière , soit par nécessité , soit parce que le duc était parent d'Otto , soit parce que Heinrich présentait avant tout autre une protection année. Le duc reçut le

chap. vi. sis

cortège en versant des larmes abondantes , et accomplit envers le mort les pieux devoirs d'nn proche parent; il rendit toutes sortes d'honneurs aux restes de l'empereur , et assigna cent ma uses de terre au couvent de Sainte- Afra à Augslwurg , où il fit déposer les intestins d'Otto III , afin que l'on y fit un service perpétuel pour le repos de l'Ame du défunt. Il attendrit par tant de piété le cœur de ceux qui en furent témoins. En même temps il s'attacha à faire reconnaître, à force de grandes promesses , son droit héréditaire à la couronne par les princes et les seigneurs qui accompagnaient le cadavre. ï,cs princes toutefois hésitèrent tout autant à lui accorder sa demande qu'à la rejeter. Sigcfrid , évêque d'Aogsbourg , se prononça seul sans détour pour le duc ; les autres déclarèrent tous qu'ils lui donneraient volontiers leurs voix , si la plus grande et la meilleure partie du peuple se décidait pour lui. Surpris pcut-êlre de cette déclaration , Heinrich s'empara par la force de tous les insignes de la dignité impériale , que l'on a appelés les joyaux de l'empire , comme si en les tenant il gagnait sa cause. Mais , parmi ces insignes , manquait cette sainte lance , que jadis Heinrich I" avait acquise de Rudolf, roi de Bourgogne , et que depuis ce temps , à la joie et à l'édification de beaucoup de gens , les rois des Teutschs avaient portée dans toutes leurs guerres, Ilcribert, archevêque do Cologne, qui revenait d'Italie avec le cortège, l'avait secrètement envoyée en avant, soit qu'il nourrit d'autres projets , soit qu'à cause de la sauvage inimitié des Italiens , il voulut exposer moins que tout autre ce saint joyau. Heinrich conçut des soupçons , et fit arrêter l'archevêque Heribert. Celui-ci toutefois lui remit son frère en otage, partit, et envoya ensuite la lance à Heinrich , due de Bavière.

Tandis que le corps de l'empereur continuait lentement sa route nu milieu de toute sorte de cérémonies et de solennités religieuses, et qu'on le transportait par Cologne à Aix-la-Chapelle ; tandis que d'autre part le duc Heinrich armait pour se faire placer la couronne sur la tète au milieu des bénédictions de l'Église, tout le Tcntschland , à l'exception peut-être de la Lotharingie, entra en mouvement. Hermann, duc de Souabe , réunit les siens , afin d'accomplir , en cas de besoin , les armes à la main , les espérances que l'état des choses at la dispo-

sition des esprits avaient éveillées en lui. En Saxe, une diète fut indiquée à VVcrla, pour l'électioud'un nouveau roi : toutefois, les premiers princes ecclésiastiques et laïques des Saxons tinrent préalablement une réunion dans le château royal de Erosc (I), sans doute pour s'entendre afin que l'élection eût lieu d'autant plus aisément. Les chefs de celte réunion étaient G isoler, archevêque de Magdebourg, le duc Bcrnhard, et les markgrafs l.uithar, Ekkihard et Géro. Pendant l'assemblée, le markgi af Luilhar découvrit qu'Kkkihard poursuivait le plan de s'élever sur le trône des Teulschs. Dans sa colère , il convoqua à la nuit les plus marquants des princes; il parla contre l'arrogance du markgraf Kkkihard , et décida les princes a se promettre réciproquement sous serment de ne donner ni individuellement ni en commun leurs voix à aucun roi, mais d'attendre en tout la diète de Werla. Cette convention ne resta pas cachée au markgraf Kkkihard. - O comte Luilhar! s ccria-t-il le lendemain , pourquoi m'as-tu fait cela ? — Ne vois-tu donc pas , répliqua l.uithar , que la quatrième roue manque a ta voiture? » Là-dessus l'assemblée se sépara sans avoir rien terminé.

Le markgraf Luilhar ne voulut pas avoir travaillé inutilement. Hikbert , frère de son père, avait été destitué de son comté par l'empereur Otto III ; le moment semblait favorable pour le rétablir dans la dignité qu'il avait perdue, et peut-être pour obtenir quelque chose de plus. 11 se rendit donc avec son oncle, et dans le plus grand mystère , à Hamberg , où il trouva le duc Heiurich. Son neveu , le markgraf lleinrieh le jeune, facilita la négociation. Luilhar, il est vrai , par une hypocrite composition av ec sa conscience , hésita , à cause de son serment , a promettre au duc lleinrieh de ne reconnaître que lui pour roi ; mais il se lit promettre par le duc, pour son oncle et pour lui, ce qu'ils désiraient obtenir; il lui donna le conseil d'envoyer à Wcrla un délégué lidéle qui soutint ses intérêts avec ses parentes, les abbesses Adelheid et Sophie , soeurs d'Otto III, puisque ni lui-même ni aucun autre prince saxon ne |>ouvait agir pour lui. Peut-être même ajouta-t-il un autre conseil à celui-ci ; à savoir que lleinrieh entrât en alliance avec lîolislav, duc de Pologne , et engageât ce prince à prendre une position menaçante pour les Marches teutsçbes, aûn qu'Ekkihard fût empêché de

faire usage de sa puissance dans l'empire : lleinrieh ne manqua pas de suiv re ce double conseil. A la diète de Werla , son délégué présenta devant l'assemblée avant que le markgraf Kkkihard ne s'y fût montré , et il promit des monts d'or à tous ceux qui élèveraient son maître sur le trône. Entraînée par ces promesses , la multitude, bien travaillée d'avance, empêcha toute délibération raisonnable. Elle s'écria, comme d'une seule voix : « Avec l'aiok du Christ et par son droit héréditaire , lleinrieh doit être notre roi ; nous sommes prêts à exécuter sa volonté. » Et tous conGrmèrent cette acclamation en levant la main droite.

Ainsi se termina , comme en tumulte , la discussion à peine commencée. Tout était décidé à Wcrla; et les cousines de lleinrieh, Adelheid et Sophie, cherchèrent à tenir la multitude dans l'élourdissement par des fêtes et des banquets. Kkkihard avait pour lui son beaufrère, le duc Bcrnhard, et d'autres des premiers hommes de Saxe , ecclésiastiques comme laïques. Ces hommes partagèrent son chagrin, et firent connaître leur ressentiment aux nones royales d'une manière sévère, en troublant les fêtes préparées (2). Mais ils n'obtinrent aucun résultat, et jugèrent à propos de quitter Werla le plus promptement possible. Kkkihard , après avoir salué ses amis et signalé ses ennemis, se rendit avec l'évèque Bernvvard à Hildeshcim ; et Hernvvard , à cause de l'arrogance de la maison de Saxe , et en particulier de l'abbesse Sophie (."), portait en lui un ressentiment implacable contre cette famille, à laquelle autrefois il avait été dévoué du fond de son ômc ; et , dans ce ressentiment, il avait reconnu que rien n'est plus intolérable et plus subversif dans le développement de la vie , que la vanité d'une plus haute naissance, et qu'il n'y a de respectable et d'avantageux que le génie et la vertu. De Hildeshcim , où Kkkihard fut reçu comme roi des Teutschs , il parait s'être mis en relation avee llcrmanii , duo de Souabe. Probablement il n'avait su que l'aire; sans aucun doute , comme markgraf cl duc des Thurinuien^, il aurait pu entrer en campagne avec des forces imposantes; mais il ne voulait pas, à te qu'il semble, découvrir les frontières de l'empire ni détruire l'œuvre que lui-même avait accomplie: car Bolislav, duc de Pologne, excité par Heiurich, duc de Bavière , se tenait eu armes sur les limites des Marches

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teulsches, et les dispositions militaires d'Ekkihard empêchèrent loulc entreprise de sa part contre l'empire teutsch. Peut-être aussi avait-il horreur de la guerre civile, et nourrissait-il l'espérance de se tirer par des v oies pacifiques de cette malheureuse complication. On ignore ses coin entions avec lleriuann , duc de Souabc; mais vraisemblablement une entrevue fut fixée à Duisbourg, où l'on devait convoquer les Lotharingiens. Escorté d'un petit corps d'hommes dévoués, Ekkihard se mit en route pour Duisbourg. Il vint jusqu'il l'aderborn. Là il apprit de l'cvcquc Hethar que l'entrevue ne pouv ait avoir lieu , sans doute parce que le duc lier ma un devait se 'tenir prêt à résister par les armes au duc Ueinrich. En général, l'év èque pensait qu'Ekkihard était entré dans une voie qui ne pouvait le mener à une heureuse issue. Celte nouvelle et celle opinion déterminèrent le malheureux markgraf à la retraite. Yraiscmhlamcnt il voulait se rendre auprès de son beau-frère, le duc Beruhard, en tout cas chez les Saxons orientaux, pour tenter les moyens extrêmes. Il arriv a à Nordheim. Tandis que là , sur les domaines du comte Sigefrid , il jouissait de quelque repos avec les siens, la comtesse Ethelindc, qui déplorait le sort de ce héros , lui rév éla en confidence que les deux fils que son mari avait eus d'un premier lit , Sigefrid et Rcuno , avaient formé a\ ce les frères Ueinrich et l'do, et d'autres encore, un complot pour l'assassiner ; elle le pria donc instamment de rester jusqu'au lendemain à Nordheim, ou du moins de prendre une autre route que celle qu'il avait annoncée, afin d'échapper à sa perte. Ekkihard remercia la noble femme; mais il ne suivit pas ses bienveillants conseils, soit que son impatience lui rendit tout retard insupportable, soit que , pour tenir sa parole, il voulût arriver au moment fixé dans un lieu convenu , soit que cet homme, qui n'avait jamais reculé devant aucun danger , regardai comme au dessous de lui de reculer devant des assassins; peut-être aussi sentait-il trop profondément la noblesse de la nature humaine dans sou propre cœur , pour croire à la possibilité du crime que lui révélait une femme épouvantée. U continua donc sa route tranquillement, mais avec prudence; et lu soir de ce jour, le 29 avril, il arriva heureusement à Pœlden, sur le c hemin de Nordhauscu. Lui et les siens étaicut également épuisés.

Le markgraf se croyait en sûreté à Pœlden. Il se livra au sommeil ainsi que ses compagnons. Alors les conjurés], poussant des cris et des hurlements sauvages , se jetèrent sur la maison où se trouvait I infortuné. Ses compagnons, effrayés par le bruit, n'osèrent pas quitter leurs places dans l'obscurité. Deux vaillants hommes, Ilermann et Athulf , qui accoururent à son secours , furent tués devant la chambre d'Ekkihard. Lui-même, sautant à bas de son lit, avait saisi ses armes. Pour voir ce qui se passait , il ouvrit une fenêtre. Au moment où il se retournait , Sigefrid lui poussa sa lance dans la nuque. Ekkihard tomba à terre. Aussitôt les meurtriers entrèrent, lui détachèrent la tête du tronc , enlevèrent le cudavre , et retournèrent chez eux en poussant des cris de joie , comme s ils avaient remporté une glorieuse . victoire.

Telle fut la fin déplorable du célèbre héros Ekkihard , pour le génie duquel la pensée de devenir roi tics Tcutschs et empereur romain n'avait pas été trop grande. L'histoire ne dit pas quels motifs i>oussèrcnt ses meurtriers à un crime si infâme ; mais , en signalant ce fait , elle nous a conservé un grand témoignage des passions farouches qui dominaient dans le monde des vassaux en l'absence d'un pouvoir modérateur. Toutefois , en présence même de ces passions, il ne manquait pas non plus de fidélité et d'amour. Quant à la comtesse Ethelindc , on peut douter assurément si elle agit par humanité ou par celte haine trop commune chez les belles-mères ; mais Ilermann et Athulf moururent pour leur seigneur. Et lorsque le bruit du trépas du héros se répandit , sa femme Suauehild , méprisant tout danger dans sa profonde douleur , accourut pour rechercher son cadavre mutilé ; Ilermann , le fils qu'elle avait eu d'Ekkihard , oublia entièrement la victoire qu'il venait de remporter dans une guerre privée contre V\ ilhclm, comte de VA cimar ; il se joignit à sa mère, et tous deux, versant des larmes amères, relevèrent le cadavre de l'homme qui leur était si cher , l'emportèrent , et l'ensevelirent avec la plus grande solennité dans leur v ille d'Iena , située à l'embouchure de l't nstrut dans la Saale (4).

I,a mort d'Ekkihard sembla décider de la cause de Ueinrich, duc de Bavière, dans le Teutschland septentrional. Ce duc avait été délivré par le hasard et par la fatalité, sans

avoir rien fait et sans y avoir pris part , de l'un de ses adversaires , de celui qu'il devait craindre le plus; L'autre , Hermann , duc de Souabe , s'opposait encore à lui les armes à la main. Heinrich tourna désonnais ses forces contre lui , et sans doute il sentit redoubler sa conliance. Au mois de mai, il s'avança vers le Rhin avec une armée levée en Bavière et dans la France orientale. Il songeait à passer ce fleuve près de Worms , et vraisemblablement à se porter ensuite sur Aix-la-Chapelle , afin de recev oir la couronne sur le tombeau de Karl le Grand ; mais sur l'autre rive du Rhin le duc llermann se tenait avec une armée d'Allemanni, d'Alsaciens et de Franconiens levés dans la partie occidentale du territoire francique , pour empêcher le passage. Les tentatives de Heinrich , en remontant ou en descendant le fleuve , échouèrent. Alors il feiguit de désespérer du succès et de vouloir retourner en Bavière, d'où il était venu. 11 rétrograda jusqu'à Loerskeina (5). Mais là il se tourna rapidement vers le nord-ouest , passa promptement le Hhin près de Mayence, se fit élire ou reconnaître roi à Mayence , pour saisir au moins l'empire d'un côté , et fut sacré et couronné par l'archevêque Willigis , le 7 juin. Mais Heinrich n'avait obtenu .que le cercle de la couronne ; il y manquait les garnitures d'or et les plus belles pierres précieuses. On n'avait vu à Mayence que les évoques, les comtes et les seigneurs do la Bavière et d'une partie de la Franconic : tout au plus des particuliers des autres parties de * l'empire y étaient venus ; et si même les v assaux de la haute Lotharingie, de la Moselle et de la Franconie (G) s'y moutrèrent et jurèrent fidélité au nouveau roi , les Souabcs étaient encore

ringe , la Saxe , et la plus grande partie de la Lotharingie ne reconnaissaient pas encore son autorité.

Le nouveau roi vint sur la rive droite du Rhin. H voulait éviter les armes de Hermann ; il voulait avant tout rechercher la faveur des peuples tcutschs et tacher de réunir en un corps les membres de l'empire. Les Franks orientaux, qu'il visita les premiers, furent gagnés ; ils le saluèrent roi. H ne poussa pas sa marche en Thuringe et en Saxe ; mais, déterminé peut-être par des nouvelles que nous ne connaissons pas, il se dirigea vers le sud, et entra dans le pays des Allemanni. Ce pays fut

LE AÏX.EMAND.

dévasté comme un territoire ennemi. Sans doute le roi espérait que le duc Hermann s'humilierait s'il voyait de l'autre côté du Rhirt ces dévastations. Il remonta jusqu'au Zcllersec^ jusqu'à Reichenau ; mais le duc ne s'humilia pas. Dans la douleur que lui causèrent les mauvais traitements que faisait essuyer à son peuple un homme qui demandait de devenir roi de tous les Teutsehs , il conduisit son armée contre Strasbourg , dont l'év éque Wicelin avait assisté à Mayence au couronnement dé Heinrich, pour châtier l'audacieux prêtre, et pour faire repentir le roi de la manière dont il se permettait de traiter les Allemanni. Et les remparts furent forcés, et la ville fut prise, pillée et souillée, et le sacré ne fut pas plus respecté que le profane: la maison de Dieu fut livrée aux flammes. I^e roi Heinrich eut l'àme assez noble pour rejeter le conseil de ceux qui l'engageaient à se venger sur la ville de Constance des crimes commis à Strasbourg; mais il n'avait aucun autre moyen d'avaucer ses affaires. Lui-même n'osait on ne pouvait franchir le Rhin, et Hermann év itait également de passer ce fleuve. Cependant on perdait du temps, et tout restait incertain. Enfin , au commencement du mois de juillet , le roi partit, retourna vers la Franconie, d'où il était venu , et laissa derrière lui l'ennemi qu'il n'avait pu dompter.

Dans cette campagne , le markgraf Heinrich le Jeune , fils de Berthold , fit adresser au roi , par les principaux personnages de l'armée , la prière de mettre désormais à exécution la promesse qu'il lui avait faite de lui donner le titre de duc dans le royaume de Bav ière (7). Le markgraf regardait sans aucun doute l'embarras où le roi se trouvait comme une occasion favorable pour arriver au terme de ses vœux. Mais soit que les mêmes motifs qui faisaient espérer au markgraf l'accomplissement de ses espérances fissent juger convenable au roi de lui refuser sa demande, soit que dès le principe le roi eût joué le markgraf et formé déjà d'autres projets pour la Bavière , il répondit ainsi qu'il suit aux personnes qui lui soumirent la prière du markgraf : « Vu l'entreprise où nous sommes engagés, cela ne peut se faire. Les Bavarois ont eu de toute antiquité le droit d'élire librement leur duc; il n'est pas possible de les dégrader si vil© ou de changer sans leur assentiment le droit

UV. XVT ,

de leur ancienne constitution. Le markgraf peut attendre que je vienne moi-raémc dans le pays, et que je puisse consulter l'avis et la volonté des princes. » Cette adroite ré* ponse blessa profondément le markgraf; cependant il contint sa colère, et n'abandonna pas le roi; peut-être redoutait-il l'impression que la séduisante déclaratiou du roi pouvait avoir faite sur les Bavarois, ou croyaitil être sur des Bavarois , si on leur accordait réellement la libre élection de leur duc. Quoi qu'il en soit, il continua à suivie le roi dans son expédition.

\M roi se rendit par la Franco» ic en Thuringe. Le plus puissant prince de ce pays était Willielm , comte de Wcimar, également respectable par son Age et par son caractère héroïque. Il reconnut aussitôt lleinricb comme roi et suzerain. L'exemple de Wiihclm exerça une inlluence décisive sur tous IcsThuringiens: ils reconnurent lleinricb comme leur roi et leur souverain seigneur. Et les Thuringiens le firent avec d'autant plus de joie , que le nouveau roi leur remit un ancien tribut qui était moins pour eux une charge qu'un affront* Depuis près de six siècles, c'est-à-dire depuis la soumission des Thuringiens à l'empire des Frank* , ils avaient été forcés de livrer chaque année un certain nombre de porcs au lise royal. Probablement les vicissitudes du temps interrompirent bien souvent la livraison de ce tribut; mais l'obligation de le payer n'en pesait pas moins encore sur les Thuringiens. A cette époque , lleinricb II , a la prière du comte Wilhelm et des autres vassaux , les dégagea jtotir toujours de cette obligation, et gagna par là leurs cœurs pour lui et pour sa cause.

De là il se rendit à Mcrscbourg. Dans le temps déjà où le markgraf Ekkihard espérait arriver au trône, le comte Esiko avait défendu pour lleinrich cette ville et les palais royaux d'Alstaedt et de Thornbourg sur la Saale (8). La réception que ce comte et l'abbé Ileimon avaient préparée an roi fut d'autant plus cordiale. A Mersebourg se rassemblèrent les grands seigneurs ecclésiastiques et laïques de la Saxe et des Marches. On y vit paraître les arclievèqucs Libentius de Brème et Giseler de Magdchoorg ; les évèqucs Hethar de Paderborn, Bernward de Hildesheira, Arnulf de Ualberstadt, Ramward de Minden, Hugo

de Saxe, et Bo-

de Zeitz ; les ducs lislaw de Pologne ; les markgrafs Luithar et Gero , le comte palatin Friedrich , et une multitude d'autres évèques et comtes.

Ces seigneurs n'étaient sans doute pas tous animés des mêmes dispositions. Toutefois personne peut-être dans l'assemblée n'était plus équivoque que Bolislav , duc de Pologne. Dès que ce prince avait reçu la nouvelle de la mort du markgraf Ekkihard , qui l'avait jusqu'alors maintenu dans une paisiblo inaction, il se jeta avec une grande armée sur les Marches que les Teutscbs avaient établies parmi les Slaves et contre les Slaves. 11 se rendit maître de toute la Marche de Gero , à peu près le même pays qui plus tard a été appelé la Basse-Lusace. 11 s'empara par surprise de la ville de Budissin , et prit sans résistance possession de Strchla. 11 atteignit l'Elbe et jeta ses regards de l'autre coté de ce fleuve. Son apparition sur ce fleuve réveilla des sentiments de nationalité chez les habitants slaves de Meissen , au point que leurs maîtres , IesTcutschs, tombant dans l'illusion habituelle des oppresseurs, crurent que Bolislav les avait fait exciter et corrompre par des émissaires secrets. Un jour qu'une grande partie des burrjmunnen teutscbs était sortie de la forteresse pour aller au fourrage , la révolte éclata sous la conduite d'un comte Gunzelin, qui vraisemblablement était frère du markgraf Ekkihard , et cherchait à profiter de ce soulèvement pour se rendre maître du margraviat de Misnic. Et le petit nombre de guerriers teutscbs qui se trouvait à Meissen ne réussit pas a étouffer ce terrible orage; tout ce qu'ils purent obtenir après quelque effusion de sang, ce fut une libre retraite. Puis les vainqueurs appelèrent à Meissen le dnc Bolislav , et le saluèrent

Bolislav ne s'arrêta pas à .Meissen : il pénétra plus avant, et s'empara du pays jusqu'à l'Elstcr. Et lorsque enûn des Teutscbs marchèrent con t rc lui pour effacer leur honte, Bolislav leur envova le message suivant : «• Tout ce qu'il avait" fait , il l'avait fait à l'instigation de lleinrich, dnc de Bavière, et en faveur de ce prince. 11 ne fera aucun tort aux habitants. Si lleinrich arrive au trône, il se soumettra à sa volonté ; si lleinrich n'arrive pas au trône, il se conformera aux résolutions des Teutscbs. • Dithmar , évèque de Mcrscbourg , qni nous fait connaître ces événements, ne voit que

mensonge et hypocrisie dans toutes ces assertions du prince polonais. Il déplore la décadence de l'empire, et rejette la faute de cette honteuse soumission des Marches tculsehcs sur l'empereur Otto 111, qui avait pardonné à Bolislav, et qui d'un Slave humble et tributaire avait fait un arrogant seigneur. Dithmar n'a certainement pas tort en ce qui concerne les dispositions du prince slave : car Bolislav ne pouvait tenir loyalement pour les Tcutschs. Ceux-ci ne pouvaient attendre de lui que la fidélité d'un valet ; il ne pouvait se croire engagé à rien de plus qu'à cette fidélité d'un valet qui cherche à étourdir son maître en le servant à son premier regard, pour le voler ensuite et chercher la liberté avec le fruit du vol. Mais l'alliance de Bolislav avec le duc Heinrich no saurait être révoquée en doute, bien qu'il puisse être certain que Heinrich excita Bolislavv à l'attaque des pays teulschs dans des intentions autres que celles dans lesquelles Bolislav usa du plein pouvoir qui lui avait été donné; Heinrich voulait paralyser le markgraf Ekkihard, et Bolislav n'arriva qu'après la chute d'Ekkibard. Trois ou quatre motifs semblent justifier cette opinion. D'abord il était dans la nature des choses que Heinrich mit tout en œuvre pour occuper et affaiblir son adversaire, et nous avons montré qu'il ne dédaignait pas la ruse. En second lieu, les guerriers tcutschs qui voulurent s'opposer aux progrès du Polonais crurent si bien à son assertion qu'il agissait d'après les instructions du duc Heinrich , que non-seulement ils renoncèrent à toute résistance , mais que de plus ils se joignirent à lui et le saluèrent comme leur seigneur. On ne peut admettre qu'ils aient cru et agi ainsi sur un seul mot de l'étranger; il est bien plus vraisemblable qu'ils furent convaincus par la vue de lettres et de sceaux. D'ailleurs Bolislav parait à la diète de Merscbourg paisiblement et eu allié au milieu des princes saxons ; il y est reçu et traité comme un fidèle par les princes aussi bien que par le roi Heinrich 11. Il est difficile de croire qu'il s'y serait montré , qu'il y aurait été reçu , si on ne l'avait pas considéré comme un partisan du roi. Et enfin , il obtint aussi du nouveau roi des concessions qui ne peuvent être considérées que comme des récompenses pour des services rendus.

A la diète de Mcrsebourg, le 23 juillet, Hcùirich 11 fut reconnu et salué roi par les

i princes et seigneurs assemblés ; il reçut aussi la promesse de fidélité ; mais ni l'une ni l'autre de ces choses ne se fit sans discussions , sans conditions , sans concessions , ni sans promesses de son côté. Bernhard, duc de Saxe, fut chargé par l'assemblée de porter la parole au nom de tons. Bernhard se présenta devant le roi , et lui exprima la volonté de la nation. Il montra au roi ce que voulait la nécessité; il développa la loi des Saxons , et à chaque disposition , il demanda au roi ce qu'il promettait, ce qu'il pcmait faire sous ce rapport? l^s réponses de Heinrich satisfirent les assistants. En général, il remercia Dieu et l'assemblée de leur bienveillance ; il reconnut , à la demande de l'assemblée et pour l'honneur de l'empire, qu'il se montrait revêtu de la dignité royale non contre leur désir et avec leur refus , mais seulement sur leur invitation et d'après leur volonté. Aussi promit-il de maintenir tous et chacun dans leursdignités et leurs honneurs , et de chercher à lesfav oriser de toute manière pour la prospérité de l'empire et pour leur propre avantage ; il assura enfin qu'il ne transgresserait jamais la loi des Saxons, mais qu'il l'exécuterait tant qu'il viv rait , et qu'il consacrerait toutes ses forces au bien public. A ces mots du roi , toute l'assemblée répondit par des acclamations. Le duc Bernhard prit la sainte lance et la présenta au roi en signe que le gouvernement de l'empire lui était remis avec l'assentiment de tous. Les acclamations et les cris de joie recommencèrent, et tous les assistants prêtèrent entre les mains du roi le serment de l'assister fidèlement.

L'assemblée ne se sépara pas avec une joie sans mélange , car les semences de nouv eaux malheurs y furent jetées. Il parait que Hein* rich , lorsqu'il avait cherché à exciter le duc Bolislav contre le dangereux markgraf Ekkihard, lui avait promis tout le territoire dont il se rendrait maître : car Heinrich n'avait sans doute pas pensé que Bolislav arriverait jusqu'à l'Elbe , et bien moins encore qu'il pénétrerait jusqu'à l'Elster. Peut-être à Mcrsebourg Bolislav dcmanda-t-il l'exécution de cette promesse et l'investiture des pays qui étaient en sou pouvoir. Le roi lui répondit par un refus. Il crut faire assez que de tenir sa parole suivant le sens dans lequel il l'avait donnée; et dans le fait , il ne pouvait et ne devait pas faire plus. 11 laissa donc au prince des Polonais le territoire des Luisiz tes et des Miltoes ;

1JV. XVI ,

niais it insista pour que Bolislav évacuât le territoire de la rive gauche de l'Elbe , y compris la ville de Mcissen. Bolislav essaya de déterminer le roi à lui laisser Meisscn à prix d'argent; mais Hcinrich résista, et consentit seulement à laisser ce comte Guncclin , qui avait dirige le soulèvement de Meissen , en possession de cette ville et du margraviat. Bolislav se montra très-blessé de ces choses : il se crut joué, et son mécontentement s'augmenta encore, parce qu'il vit se joindre à lui un prince tcutsch distingué , qui se croyait également trompé par le roi Heinrich , et qui en éprouvait une grande colère : c'était le markgraf Heinrich le Jeune. U se dit et il se fit sans doute bien des choses dont l'histoire ne parle pas. Enfin Bolislav fut congédié avec de riches présents, dit-on; le roarkgraf Heinrich voulut l'accompagner. Au moment du départ, il fut traîtreusement attaqué avec les siens par des bandes armées, et mis dans le plus grand danger. Le duc Bolislav , peut-être avec une partie de sa suite, fut sauvé par le markgraf Heinrich , qui enfonça une porte de la ville. Une autre partie de sa suite fut coupée, à ce qu'il parait , et se sauva dans le château royal. Les malheureux n'osèrent pas exécuter l'ordre d'évacuer le château; ils furent maltraités , dépouillés , blessés , et ils auraient été tués, si Bcrnhard, duc de Saxe, n'était intervenu et ne leur eût sauvé la vie. L'évèquc Dithmar assure devant Dieu que cette scène atroce eut lieu a l'insu du roi et sans sa participation ; mais il n'en indique ni le motif, ni l'auteur, ni le but. Il assure aussi que le duc Bolislav éprouva le plus grand chagrin de cette trahisou et qu'il en accusa le roi Heinrich ; et l'on ne doutera pas de cette assertion , lors même qu'il n'y aurait rien à reprocher au roi. Quoi qu'il en soit , il est certain que le duc Bolislav prit congé du markgraf Heinrich avec la promesse que si celui-ci avait jamais besoin de secours, il pouvait fermement compter sur lui; puis il retourna dans son pays avec les intentions les plus hostiles contre les Tcutschs et contre leur roi. En chemin , il livra la ville de Slrchla aux flammes , emmena avec lui une grande multitude d'habitans du pays, et envoya de tous cotés des émissaires pour exciter à la défection contre le roi des Tcutschs, fermement résolu à tirer vengeance de l'injustice qu'il avait éprouvée.

CUAP. VI. 321

ïa: roi ne méconnut pas le danger dont Bolislav menaçait l'empire; mais avant d'oser le détourner, il crut devoir continuer à fairo reconnaître sa dignité royale par les peuples tcutschs. Après avoir exhorté dans les termes les plus bienveillants ses amis à la vigilance, il se dirigea lui-même vers les contrées occidentales de l'empire. A Corvci, sa femme Kunigunde vint à lui, et elle l'accompagna à Padorborn. La VVilligis , l'archevêque, la couronna reine des Tcutschs : la aussi fut accompli le vieux désir de l'orgueilleuse Sophie, fille d'Otto If ; elle fut consacrée par le mémo archevêque abbessc de Gandcrshcim ; car l'évéque Bcrnward renonça à son opposition, comme inutile dans l'état de l'empire. Iji joio de cette double solennité fut odieusement troublée par une scène sanglante. L'escorte bavaroise du roi enleva violemment aux paysans des environs les productions de leurs champs. Ijcs dignes Westphaliens , race très-rude, indignés-dc cette insolence, défendirent leur propriété. Les Bavarois firent usage de leurs armes et massacrèrent ces infortunés. Irrités de ce crime, les habitants du pays se soulevèrent, et mirent les Bavarois en fuite , non sans effusion de sang. Dans leur colère, ils auraient assailli même la cour du roi , si Bcrnhard , duc de Saxe , n'était accouru avec des forces imposantes , et s'il n'avait dispersé ces troupes fortes, mais mal habiles. Une belle donation consola de cet événement l'évoque de Paderborn ; mais on infligea aux malheureux paysans un châtiment sévère pour le crime énorme d'avoir osé lever leurs bras contre des vassaux afin de défendre leur pauvreté contre l'insulta et l'impudence.

Le roi continua jusqu'à Duisbourg son merveilleux voyage. La devaient se rassembler les priuces et les vassaux de la I-otharingic. Personne n'était encore arrivé. Quelques personnages arrivèrent sans doute successivement ; d'abord les cvèques de Liège et de Cambrai ; mats l'archevêque Hcribert de Cologne se fit lonstcmps attendre : il était irrité de la violence avec laquelle Heinrich lui avait arraché les joyaux de l'empire, et il excusait son absence par l'injustice que Heinrich avait commise envers lui , en recevant la couronne non de lui , mais de l'archevêque de Maycncc. Enfin pourtant Heinrich obtint que les cvèques présents le reconnussent pour roi et lui promissent fidélité. Ensuite,

accompagné par eux , il se rendit à Aix-la-Chapelle , où , comme ses prédécesseurs , il fut élevé le 8 septembre sur le trône royal et salué roi par les princes et seigneurs du pays.

Ainsi Hcinrich 11 fut reconnu comme roi partout dans l'empire Icnlseh; sans doute ce ne fut qu'à forée de prières , pur uulilïcieiK e plutôt que par respect , plutôt par calcul i*orsonncl, parce quclcsindmdus tendaient à leurs propres iutéréts, que m)us ridée d'une patrie commune. Hermaun seul , duc de Soual>e, ne lui avait pas encore accordé le titre de roi , et ne lui avait pas juré lidélitc comme a son .suzerain. Jfcrmaim cependant avait renoncé , a ce qu'il parait, à son ancien projet de se taire luimême proclamer roi. Peut-èlre ce désir s Ytailil éteint en lui, lorsqu'il !n ait vu comment llciurieh se voyait réduit à ramasser de coté et d'autre les morceaux de la couronne. Aussi le zèle du parti qui s'était d'abord déclaré pour lui pouvait-il bien s'être refroidi. D'ailleurs les ecclésiastiques ne pardonnaient pas le crime qui avait été commis à Strasbourg contre l'Église, sinon par ses ordres, du moins sous ses drapeaux. Enfin les ravages qu'liciuiïcli avait exercés impunément dans sa campagne eu Allemannie avaient lait peser de grands maux sur les pauvres habitants, et occasionné un blâme sévère, aggravé encore par les ecclésiastiques. Lors doue que le roi , revenu d Aix-la-Chapelle en Francouie, sembla prendre des mesures pour attaquer de nouveau le duc récalcitrant , Hermaun crut que le parti le plus sûr et le meilleur était de s'arranger paisiblement avec le roi. Il lui emoya des députes qui a\ aient toute sa confiance. Il fut facile de persuader Hcinrich. Alors Hermaun parut a\ee l'humilité convenable devant le roi, le I" octobre, a Biiichsal. 11 promit de réjKircr à ses propres frais le mal que les siens avaient fait à Strasbourg : il se reconnut l'homme du roi , prêta dans la forme usitée le serment de lidélité comme dignitaire de l'empire, et fut eonlirmé par le roi dans sou duché.

EMPIÉTEMENTS DU DIC DOLISLAV DE POLOGNE. — LA BOHÊME SÉPARÉE DE L,' EMPIRE

TEl'TSCII. LUTTES DE HEIMUCH lt

AVEC DES PRLNCES TEUTSCUS. — SA PRE-

PLE ALLEMAND

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