DE BAMBERG PAR LE PAPE BENOIT VIII
De l'on 1018 k l'an 1030.
La décadence et la faiblesse de l'empire s'étaient révélées de nouveau et à plusieurs reprises ; les anciennes causes avaient encore une fois fait sentir leur action. La racine de tout lo mal avait été dans la nature du système féodal; et cette racine avait pénétré si avant dans lo sol de la société, que l'homme le plus noble no pouvait lui-même se défeudre de cette influence désastreuse. Un roi fort par son génie , par son activité et par sa fortune , était seul en état de dominer de temps en temps cet amour de soi, cet égoïsme , cette arrogance qui passait pour un haut sentiment d'honneur, et de réunir toutes les forces de l'audace pour les employer à de pins grands projets et dans un meilleur but. Mais Heinrich II n'avait pas la force de contenir la discorde qui , d'une extrémité de l'empire à l'autre , poussait les vassaux ecclésiastiques et laïques à de sanglantes guerres
sut
privées. Et dos querelles et des guerres privées des vassaux résultait la bonté que des peuples étrangers imprimaient à l'empire; elle sentiment de cette honte , assez noble en lui-même, donna des aliments aux passions , produisit de nouvelles guerres privées te succédant à l'infini, et détruisit de plus en plus la puissance de la nation et l'autorité du trône.
Vers le même terni* ou l'empereur était encore en campagne contre les Polonais , et employait en vain dans Nemzi l'art et la force pour l'honneur et la sûreté de l'empire tcutsch, partout en dedans des frontières de cet empire avaient lieu des scènes sanglantes, et partout on voyait si peu d'ordre, qu'il semblait ne plus y avoir aucune puissance publique. En Lotharingie , le due Godefrid et le comte Gérard nourrissaient l'un contre l'autre une vieille inimitié. Pendant l'absence de l'empereur , ils entrèrent en campagne , accompagnés des vassaux de l'empire soumis a leur commandement, comme s'ils en étaient les seigneurs. I ne bataille terrible fut livrée. Plus de trois cents hommes furent tués du côté du comte Gérard , que cette perte contraignit à prendre la fuite ; Godefrid, vainqueur , ne perdit que trente vassaux , mais c'étaient d'intrépides guerriers (I). Parmi les blessés se trouva le comte Cuno ou Kunrad , qui , dans la suite , après la mort de Heinrich II , devint roi des Teutschs , et qui maintenant combattait pour le comte Gérard, son oncle. Sans doute dans ces nombreuses guerres privées , si acharnées et si malheureuses, dont celle-ci peut donner une idée, périt aussi plus d'un homme qui , abruti dans cotte société sans ordre , fut la honte du genre humain et le fléau de ceux qui eurent le malheur de se trouver à sa portée. Dans cette bataille entre le duc Godefrid et le comte Gérard, rat tué un misérable qui servuit ce comte, et qui , ecclésiastique par l'habit , avait le caractère d'un horrible scélérat. 11 était né en Bourgogne, s'appelait Waltcr, et avait été surnommé de la Cendre , parce qu'il a> ait toujours le brandon à la main ; et il se vantait de ne pas regarder une journée comme bien employée, s'il n'avait rougi son épéc de sang humain ou incendié une église. Mais la joie que causait aux gens de bien la fin de semblables scélérats était un faible dédommagement pour les maux infinis qui résultaient de l'ordre social détruit et qui fondaient sur les
classes inférieures , pour l'incendie des habitations , la dévastation des campagnes , la ruine du commerce et de l'industrie, les entraves mises au génie , aux sciences et aux arts. C'était aussi un faible avantage que l'éloigncment des individus, pan e qu'ils ne faisaient que donner de l'espace à d'autres. I.a féodalité était une mère féconde qui ne pouvait cesser de produire des fils indomptables, jusqu'à ce qu'elle fût affaiblie par la puissance de la foi et de la superstition, ou brisée par une liberté nouvelle et plus forte, et par le génie qui pénètre la v ie des hommes et les pousse continuellement vers l'ordre et la civilisation.
Mais, a cette époque , la féodalité était encore dans toute sa force, et ni l'empereur ni l'Église n'avaient le moyen de l'arrêter dans son dév eloppement. Après le retour de Heinrich de sa malheureuse expédition , les querelles et les guerres privées ne continuèrent pas seulement, elles semblent encore s'être étendues sous diverses faces. Nulle part, de la mer aux Alpes , de l'Elbe et même de l'Oder à la Meuse, on n'ose supposer de sûreté ni de tranquillité, bien que l'on n'entendit pas partout le bruit des armes. Dithraardc Mersebonrg loi-même, l'historien, n'y échappa point. Lui aussi, malgré le caractère noble et pieux dont il était doué, il partageait la grossière superstition et l'avidité de ses contemporains pour les possessions territoriales : il voulut avoir la joie et l'honneur de recouvrer pour l'évèché de Mersebonrg tous les domaines et tous les éléments de puissance qui étaient tombés en d'autres mains lors du précédent démembrement de ce siège ; et cet homme ne recula pas même devant des actes de violence. Par là il s'engagea avec Uermann et Ekkihard , fils du markgraf Ekkihard, dans de dangereuses querelles qui, par sa faute, empoisonnèrent les derniers jours de sa courte vie. Mais les événements les plus odieux et les plus sanglants eurent lieu encore une fois eu Lotharingie, l'an 4018.
Thicdrich, fils d'Aruulf, comte de Gand, parent de l'impératrice Kunigunde , jeune homme hardi, téméraire, insolent , s'était nus au service d'Athclbold, évêque d'i trecht, et comme serviteur de ce prélat , il s'était emparé par la violence d'une grande propriété dans une lie entre la Meuse et le Wahl , et dans une forêt nommée Mercvved. Là il avait construit une forteresse d'où s'éleva peut-être dans
l«i suite la ville do Dordrecht; et ensuite il semble avoir soumis toute l'île que les bois et les marais rendaient inhabitable , et qui n'était favorable qua la chasse et à la pèche. Fn même temps il avait rassemblé autour de lui une grande multitude de Frisons, composée en partie de brigands qui cherchaient un appui, et en partie de pauvres gens qui ne demandaient que quelque sécurité. A la tête d'une race si aventureuse, il axait commis de grandes violeuces : il n'avait pas seulement soumis à de fortes contributions les marchands et les industriels qui remontaient ou descendaient le Rhin; il avait encore attaqué des vassaux et des seigneurs, et il n'avait même pas épargné les hommes féodaux du duc (iodefrid. Contre ces crimes furent portées, dans un concile de Nimègue dont nous parlerons ailleurs , et devant l'empereur, des plaintes énergiques, particulièrement par les arche\éques de Trêves et de Cologne, et par quelques abbés qui avaient joui en commun des droits de chasse et de pèche dans cette ilc. Le bon empereur ne put s'empêcher d'écouter les plaintes de si grands princes de l'KglLse et de l'empire. Avec l'assentiment de l'assemblée de Nimègue, il ordonna à l'évêque d'I trecht de brûler les établissements et les constructions de cette lie , et de rendre l'île elle-même à ses anciens propriétaires. Lorsque Thiedrich fut informé de cette résolution , il pria instamment l'évêque dTtrecht de la rejeter; mais l'évêque Athelbold n'osa pas résister à la volonté de l'empereur, fondée sur la demande de tant de princes non-seulement laïques , mais encore ecclésiastiques. Le refus de l'évêque transporta le jeune homme de colère et de rage. 11 éclata eu violentes menaces, et déclara qu'il opposerait la force à la force. Puis il prit ses mesures et augmenta sa bande. Aussitôt une armée fut levée dans toute la basse Lotharingie , de sorte que les vassaux des évèques de Liège et de Cambrai furent aussi appelés. A la On du mois de juillet , cette armée, commandée par 1 évêque Athelbold et par le duc Godefrid, débarqua dans l'île et se prépara a l'attaqua de la forteresse de Thiedrich. Mais tout a coup les Frisons, qui avaient fait leur cause de celle de Thiedrich, s'élancèrent avec une telle impétuosité de tous les points de la forêt sur les débarqués , et firent un tel massacre parmi ces malheureux , que toute l'armée , composta déplus de trois légions (2), fut
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anéantie : car celui qui ne péril point par le fer trouva la mort dans le llenvc, où , dans sa terreur , il cherchait son salut. L'évêque Athelbold se sauva dans un canot; le duc Godefrid fut sain é par les Frisons eux-mêmes au moment où il se noyait , et retenu prisonnier. Les Frisons, ravis d'une victoire qui ne leur coûtait pas de sang, passèrent le fleuve, répandirent aux environs la crainte et la terreur, pillèreut et ravagèrent au loin le pa\s, ne trouvant personne qui pût ou osât leur résister; car la désolation était telle, que dans les trois provinces les plus voisines il ne se trouvait pas une famille où il ne manquât au moins un membre. Kt quel moyen de salut contre un tel malheur? Il n'y en avait qu'un ; c'était de calmer lo redoutable Thiedrich. Le duc prisonnier , Godefrid, intervint comme médiateur entre le jeune homme et l'évêque Athelbold; car les autres évêques et princes prétendaient n'avoir fait que venir au secours de celui-ci. La condition de la réconciliation ou do la paix fut que Thiedrich resterait en possession de sa forteresse et de son Ile, et vraisemblablement qu'où lui laisserait tout ce que lui et les siens avaient amassé par le pillage. Kn même temps le duc Godefrid obtint sa liberté.
l'endant te temps, renipeieur suivait uue autre voie. Comme s'il importait plus d'étendre les froutières de l'empire que de veiller à la force intérieure , a l'ordre, à l'union , au développemanj et à l'autorité du trône, il avait continué a tourner ses regards vers la Bourgogne , pour remplacer au sud ce qui était perdu au nord. Entraîné par l'esprit bizarre de son siècle, il semble aussi avoir préféré la quantité à la valeur , et prisé l'inventaire des objets plus que l'héritage lui-même; pourtant il avait d'excellents motifs de désirer la possession de la Bourgogne ; et maintenant que le royaume de Bourgogne lui avait une fois été concédé par le roi Rudolf , et que l'exécution du traité n'avait été empêchée que par des vassaux rebelles , il regardait peut-être comme une affaire d'honneur d'arriver à cette exécution, bien qu'il pût sentir qu'en augmentant le nombre d'insolcnU vassaux, il ne pouvait nullement augmenter sa puUsancc.
Après son retour de la malheureuse campagne contre les Polonais , désirant se fortifier par la religion , il se rendit d'abord dans sa fondation pieuse de Bambcrg , qu'U affectionnait de toute
son âme. De Bambcrg il alla par \\ urtzbourg a Francfort. Au mois de février de l'an 1018 , il était a Maycnce. Là se rendit aussi , sans aucun doute après des négociations et dans des circonstances qui nous sont iuconnues , le pauvre Rudolf, roi de Bourgogne, accompagné de sa femme, des enfants de cclle-ei, et de quelques fidèles ; à Mayence , Rudolf renouvela la promesse qu'il avait faite précédemment à son neveu ; il la confirma par serment, et déposa sa couronne aux pieds de l'empereur. Mais par la on n'était pas sorti de la position où l'on s'était trouvé deux ans auparav ant à Strasbourg. L'empereur ne pouvait se faire reconnaître que les armes à la main comme roi de Bourgogne par les vassaux de ce pays. Kt il manquait des troupes nécessaires. Il convoqua donc peut-être ce concile de Nimègue, dont nous avons déjà parlé , pour réunir en Fnineonic et en Lotharingic quelques troupes qui fussent suffisantes pour décider les Souabes aussi à donner de l'efficacité au traité des princes. Mais les seigneurs assemblés à Nimègue s'occupèrent de leurs propres affair es et des pratiques de l'Eglise bien plus que des intérêts de l'empereur en Bourgogne ; en particulier, les droits de chasse et de pèche dans cette lie dont le jeune Thicili n li s'était emparé leur tinrent bien plus à cœur que le désir de Heinrieh de joindre une quatrième couronne aux trois qu'il avait déjà , et qu'il ne portait pas avec une grande dignité. Quoiqu'il en soit, il parait que l'empereur manqua en majeure partie son but. Pourtant il résolutd'essayer encore une fois d'entrer en Bourgogne par la force des armes. Il se présenta de nouveau devant Baie , sans aucun doute avec une aimée allcmannique. Mais il n'est pas question de ses exploits , et on ne dit rien de ses succès. Probablement on vit se répéter les événements qui avaient eu lieu deux ans auparavant. L'empereur se vit du moins forcé de battre cette fois encore en retraite sans avoir rien terminé ; et ce nouvel échec d'un projet qui lui était devenu cher et qui de\ait , à ses yeux, compenser bien des désagréments, dut l'affliger ainsi que tous ceux qui tenaient encore loyalement à l'empire et au roi, d'autant plus <jii il coïncida avec un autre événement qui témoignait d'une autre manière de la bible* e de l'empereur Heinricli. Pendant que l'cmpereur était impliqué dans ces relations difficiles avec les Bourguignons , sa femme Kuui-
gundc conduisit comme en triomphe à Ratisbonne son frère Hcinrich , autrefois duc de Bavière, et le réintégra, saus autre formalité, dans sa dignité cl dans sa puissance ducales. L'empereur n'osa pas même témoigner la moindre colère de cette entreprise à sa femme aussi pieuse qu'ambitieuse; du moins on ne trouve pas le moindre indice de trouble dans les chastes et amicales relations qui existaient entre le couple impérial.
Heinrich ne renonça pourtant pas à ses vues sur la Bourgogne. Il abandonna personnellement , il est vrai, une œuvre que deux fois il avait trouvée trop lourde pour ses épaules, mais il eu remit la continuation à un ami de sa jeunesse , à Wcrinhar , évêque de Strasbourg. L'année suivante, et peut-être dans les deux années suivantes , l'évêquc Wcrinhar entreprit une expédition en Bourgogne. On dit aussi qu'il entra victorieux dans le pays, bien qu'il ne fût accompagné que d'un petit nombre d* Allemand , et qu'il força les Bourguignons à reconnaître le traité des princes. Mais on ne nous apprend rien de ses exploits, et tout est enveloppé de nuages et de ténèbres. Il parait certain que d'un coté le triste roi Rudolf rev int en Bourgogne pour passer dans la solitude, sans rien valoir et sans rien tenter, une vie inaperçue , et que de l'autre on data désormais des années du régue de l'empereur Heinrich , sans que celui-ci jouit de la moindre autorité. 11 est difficile de ne pas supposer que le nouveau général, l'évêquc Wcrinhar, amena moins la soumission des Bourguignons par les armes, qu'il ne les décida à un arrangement par l'adresse et l'habileté ordinaires aux pcétrçs. Depuis longtemps toute autorité royale était anéantie chez les Bourguignons; ils ne pou\ aient sentir aucun enthousiasme pour l'esprit chancelant et pour la faiblesse de Rudolf ; son nom devait leur être devenu, sinon odieux, du moins indifférent ; quant à l'empereur Heinrich , il n'était à craindre en rien ; sa faiblesse était également manifeste aux yeux du monde ; ses infirmités rendaient vraisemblable qu'il ne x ivrait pas longtemps et qu'il précéderait même le roi Rudolf dans la tombe; puis il n'avait pas de fils auquel il pût désirer transmettre le mvaume de limn jci .e. Les \a>saux elles seigneurs de Bourgogne purent donc consculir sans peine à un accommodement. Chacun resta seigneur sur ses terres , qu U les eût acquises
légitimement ou usurpées par la force; on ne changea que le nom d'un roi, et toute solution resta libre pour l'avenir.
Si l'histoire passe sans couleur et sans lumière sur ces relations, clic est en général obscure et confuse , pauvre et sans consistance pour les derniers temps de Ucinrich II. Les auteurs de chroniques ne donnent que des indications isolées , des remarques détachées , et nulle connexité. Il parait que la confusion des événements était trop épineuse pour qu'ils essayassent même d'arriver à un coup d'oeil d'ensemble. Et comment ce coup d'œil eût-il été possible dans un empire où l'on cherchait en vain le foyer , la place solide du trône d'où l'on eût pu partir, a laquelle on eût pu revenir? dans un empire où il n'y avait nulle unité de volonté et d'action ; où la passion régnait à la place de la loi ; où une agitation sauvage paralysait toute tendance scientifique et empêchait toute tendance intellectuelle ? Le petit nombre d'hommes qui , même au milieu de semblables relations, désiraient conserver le souvenir de cette époque , se fatiguaient à regarder les événements , et se contentaient de quelques notes , de misérables indications , de la simple consignation de ce que le hasard avait porté à leur connaissance , et renonçaient a l'essai de donner, même à grands traits, seulement une image du siècle. Il est une chose pourtant dont ils rendent complètement témoignage ; c'est que les désordres étaient grands dans l'empire , d'une extrémité à l'autre , au point qu'il serait difficile do comprendre comment le roi trouvait encore une place et se faisait encore reconnaître , si la grande faveur des évèques, des abbés, de tout le clergé, n'expliquait beaucoup de choses; faveur qui avait sa source dans l'empressement avec lequel Heinrich chercha constamment à combler les désirs des seigneurs ecclésiastiques, sans se lasser d'accumuler sur eux les donations , les concessions , les investitures de droits , de domaines et d'honneurs. Cette préférence qu'il montra aux ecclésiastiques contribua sans doute à exciter et à aigrir les seigneurs laïques, et c'est elle peut-être qui entretint et augmenta le plus les troubles de l'empire. On trouve cette remarque que des pièges furent tendus à sa vie et qu'on chercha même à le renverser par les étrangers. Cette assertion se comprend peu, parce qu'elle est trop vague , mais elle est assez
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croyable , et on ne peut guère douter que ces projets hostiles n'aientété formés par des princes laïques.
Le récit d'un événement qui , s'il a eu lieu , appartient à cette époque , et peut-être au temps où Heinrich, découragé, inquiet et abattu, revint de la seconde expédition qu'il avait faite sans succès en Bourgogne, montre en tout cas quelles étaient les idées de cet homme malheureux et abandonné, et quelles étaient les dispositions du clergé pour le pieux et libéral empereur. Heinrich, dit ce récit, arriva à Verdun , et se rendit dans un nouveau couvent, accompagné de Richard , son ami , qui en était abbé, et de l'évêque Heymon. A son entrée dans l'enceinte sacrée , il s'écria, en se servant des paroles de David : « Ceci est mon repos éternel; ici je veux demeurer , car cela me plaît bien. » Puis il déclara à l'abbé qu'il voulait rester et devenir moine. L'abbé Richard se félicita de l'honneur que son couvent en retirerait ; mais l'évêque dit en secret à l'abbé : « Si vous gardez cet homme, et si vous en faites un moine, comme il le désire , vous précipiterez l'empire à sa ruine. » Effrayé do ces paroles , l'abbé réfléchit aux moyens de se tirer d'embarras. Enfin l'esprit du conseil , de la sagesse et de la piété l'illumina. 11 convoqua les religieux ses frères , invita l'empereur à rassemblée , et lui demanda s'il persistait dans son intention? Heinrich répondit en versant des larmes : « Oui, c'est mon intention et mon désir de changer d'habit et de servir Dieu à cette place , au milieu de ces frères , sous toi et sous ta direction. » Puis le vénérable père lui fit cette question : « Voulez-vous donc aussi, selon les prescriptions de notre règle et à l'exemple du Christ Notre- Seigncur, être obéissant jusqu'à la mort? » Et lorsque l'empereur eut aussi fait vœu de cette inviolable obéissance , l'abbé lui dit : « Eh bien ! je vous accepte comme moine et me soumets à ce jour au soin de votre âme! Mais je veux et j'ordonne que vous retourniez aussitôt au gouvernement de l'empire que Dieu vous a confié, et que, vous attachant fermement à la justice , vous fassiez avec crainte et en tremblant tout ce quo vous pourrez pour le bien do tout l'empire. » Le pieux empereur , qui depuis longtemps était moine par ses mœurs et par son esprit , et qui maintenant se regardait commo véritablement moine, obéit sans murmurer à l'ordre de l'abbé, parce que dans sa sentenco il
avait vu une consécration religieuse de sa pénible mission, et que pour cela il pouvait y trouver une puissante consolation aux nombreuses contrariétés qu'il avait à souffrir.
Et certes , il avait besoin d'une consolation puissante ! Dans le même temps où , au sudouest du Rhin, AYerinhar, évêque de Strasbourg, terminait les relations si compliquées avec la Bourgogne, de manière à sauver, du moins en apparence , l'bonneur de l'empereur , il arriva à l'extrémité opposée de l'empire un malbenr infini , non moins déplorable dans son origine que dans ses suites. Mais il n'est pas possible d'éclaircir ce terrible événement , car Voici tout ce que l'on peut en dire en partie d'après la tradition historique , en partie d'après des conjectures très-naturelles : ces traditions sont contradictoires et si incertaines, même pour la chronologie, quo toute conjecture est douteuse.
Nous avons remarqué plus haut que Bernhard II, duc de Saxe, avait écrasé et pressuré avec la dernière dureté, bien plus, avec une cruauté véritable, les peuples slaves soumis a sa surveillance et à son administration ; que le poids de ces mauvais traitements avait encore été aggravé par les intrigues et les artifices des prêtres, qui, exaspérés par l'endurcissement des Slaves et par les crimes que ceux-ci avaient commis contre des ecclésiastiques et contre des choses saintes, paraissent avoir plus d'une fois oublié dans le tumulte des passions leur sublime vocation de réunir , de réconcilier et de gagner les âmes aux vérités de la foi chrétienne; que toutes ces choses avaient produit chez les Slaves un profond ressentiment qui s'était élevé au dernier degré de la rage , d'autant plus qu'ils étaient forcés de le renfermer en euxmêmes , de le cacher sous une dévotion apparente et sous une fidélité hypocrite, et que par là même il devait nécessairement arriver à la première occasion un éclat d'autant plus terrible que cette cruelle situation pouvait durer plus longtemps. Nous avons remarqué tout cela, sinon dans les mêmes termes , du moins dans le même sens.
Mais nous avons remarqué aussi que depuis «quelques années il s'était élevé entre l'empereur Heinrieh et Bernhard , duc de Saxe, une certaine froideur , ou que du moins une certaine froideur, dont l'origine pouvait remonter plus loin , s'était manilestée pendant une expédition
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malheureuse contre les Polonais. La méfiance réciproque, une fois établie, amena de nouvelles mésintelligences , et , alimentée peutêtre de diverses manières , elle produisit de désastreuses dissensions. La prédilection que l'empereur montrait pour le clergé parait surtout avoir irrité le duc. Ileinnch favorisait en tout l'archevêque de Brème , quelquefois peut-être au désavantage du due : du moins Bernhard le croyait; et si même, dans ces fa\curs, Heinrich ne montra peut-être aucune partialité positive , le duc attribuait pourtant tous ses actes à une disposition défavorable pour lui-même, parce qu'il les interprétait sous l'empire du soupçon. H peut donc avoir fait de l'opposition, s'être montré équivoque et récalcitrant , et a\ oir par là blessé' plus d'une fois le bon empereur. De cette manière, les deux princes prirent l'un envers l'autre une position très-hostile qu'on ne peut méconnaîtra , lors même que chaque chose qu'ils firent l'un contre l'autre ne peut être éclaireie.
Ce que l'on a remarqué enfin, c'est que les Luititzes païens avaient pris part à la dernière expédition de l'empereur contre les Polonais, et qu'ils y avaient sonffert de grands revers et y avaient été cruellement blessés daus leurs sentiments les plus sacrés. Us étaient revenus chez eux si mécontents et si mal disposés, qu'ils songèrent même à se détacher tout à fait de l'empereur. Au lieu d'exécuter cette pensée, ils entreprirent l'année suivante, 4018, une guerre contre les Abodrites, qui, par crainte du redoutable duc llermann , reconnaissaient toujours ou Braient reconnu de nouveau le nom du Christ , et satisfaisaient en tremblant aux exigences de l'Église. La cause de celte guerre fut , dit-on , que le prince des Abodrites, Miecislav , auquel une partie des Luititzes était soumise , comme il l'était lui-même au due Bernhard, n'axait pas plus que ce duc pris part à la dernière entreprise de Heinrich II contre les Polonais. Si cette assertion est exacte! il est difficile de douter que les Luititzes n'aient pris les armes contre Miecislav au su de l'empereur; il est vraisemblable qu'ils furent excités par des princes teutschs jaloux du due Bernhard. Quoi qu'il en soit, le duc paraît avoir cru que l'attaque des Luititzes contre ses sujets était dirigée contre lui-même; que l'on voulait l'insulter, le vexer, l'affaiblir , et que , dans le cas où il entrerait dans le pays des Abodrites
pour secourir Miccislav, on se proposait d'exécuter «les vues plus' profondes à son détriment. Il abandonna donc à son sort lo prince des Abodrites, et tint ses forces réunies en Saxe. La victoire fut facile aux Luititzes. I„cs Abodrites eux-mêmes, cédant à l'esprit de leur vieille liberté , pleins d'une juste haine pour la domination des Tcutschs,ct sinon contre le christianisme, du moins contre l'église chrétienne et contre les prêtres chrétiens; poncés enfln par un ardent désir de se venger des maux qu'ils avaient soufferts, abandonnèrent presque tous leur prince et se rangèrent du côté des Luititzes, leurs compatriotes , en qui ils voyaient non des ennemis , mais des libérateurs qui venaient les soustraire à un joug insupportable. La femme de Miccislav fut chassée ; lui-môme lut forcé de s'enfermer, a\cc quelques guerriers qui semblaient lui rester fidèles , dans sa place forte de Zuarin. Mais bientôt il reconnut qu'il ne pouvait compter sur personne; il se trouva aussi de faux amis qui , la trahison dans l'àmc, cherchèrent, par leur compassion hypocrite, à inspirer au prince des inquiétudes pour sa santé. Pressé par de telles circonstances , Miecislav perdit toute confiance et tout espoir , toute résolution et tout courage. 11 renonça à l'héritage de ses pères , chercha son salut dans la fuite , et abandonna sa place forte et son paj s aux Luititzes et à son propre peuple révolté.
Dans le même temps où ces malheureux événements se passaient dans les pays slaves , Bornhard , duc de Saxe , se révolta contre l'empereur. Nous trouvons sans doute un indice de cette révolte dans les monuments qui nous sont restés de cette époque; mais cet indice est si faible et si obscur, qu'il esta peine possible de le démêler et de le suivre. Avant le duc Hermann, et de concert avec d'autres grands seigneurs, Thietmar, son frère, se révolta contre l'empereur. Thietmar fut fait prisonnier avec ses complices. Il s'échappa de prison , et revint volontairement dans sa patrie. On dit, il est vrai, que l'empereur lui pardonna son crime ainsi qu'à tous ses complices ; mais on dit aussi expressément que Tliietmar fut tué dans un duel en présence de Heinrich IL II parait dune que le pardon n'axait été donné que COD* ditionncllement par l'empereur , et dépendait d'un jugemeut de Dieu par le duel, ou que Heinrich ne tint pas à l'égard de Thietmar la promesse de pardon que, dans un premier mou-
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vement de générosité , il avait faite à tous les coupables. La mort de son frère, et une telle mort, décida peut-être définitivement le due. Mais le véritable motif de toutes les hostilités entre l'empereur et les frères Ilernhard et Tliietmar ne se trouve peut-être pas moins dans les relations que nous avons essayé de développer ici.
Hernhard avait été évêque dans les pays slaves. Ce prélat, prévoyant les malheurs qui menaçaient les églises et les prêtres dans ces contrées , s'était rendu dans le Teutschland dès l'invasion des Luititzes , et avait adressé ses lamentations à l'emjiercur et aux princes do l'empire pour obtenir des secours contre l'orage qui allait éclater. D'autres ecclésiastiques avaient sans doute suivi l'exemple de. l'évêque , et avaient cherché à soulever le Teutschland contre le danger que faisaient redouter des païens irrités. Et certainement les ecclésiastiques do Saxe agirent énergiquement pour la cause de la religion , de l'Église et de leurs confrères. Mais l'empereur , qui pouvait-il , dans sa faiblesse et dans les relations où il était impliqué, charger de veiller à la sûreté de l'empire et à la défense de l'Église , si ce n'est le duc Bcrnhard de Saxe, qu'il avait vivement blessé, et au gouvernement duquel appartenaient les Abodrites? Il est donc possible, il est vraisemblable que le duc Bernhard fut sommé de marcherai! secours de Miecislav , prince des Abodrites, do lo maintenir ou de le rétablir dans sa dignité ; et il n'est pas moins vraisemblable que le duc , dominé par sa constante méfiance , par ses soupçons antérieurs, par sa vieille inimitié contre l'empereur , et par la douleur toute récente de la mort de son frère , méprisa cette sommation , et résolut de ne pas entrer sur le territoire slave avec des Saxons. II prit peutêtre les armes , non pour dompter les slaves soulevés, mais seulement pour sa propre défense : i n même temps il choisit sans doute une position où cette défense lui fût possible. En formant cette résolution et en ne reculant pas devaut cette démarche, il avait vraisemblablement cherché à désarmer tout d'abord les seigneurs ecclésiastiques de laSaxe, auxquels une vieille jalousie et une discorde nouvelle l'empêchaient de se lier, afin que sa situation ne Saxe ne devînt pas doublement dangereuse. Voilà ce qui causa en Saxe la confusion dont les historiens se plaignent avec tant de force.
histoire m: peeple allemand.
Cette malheureuse querelle entre lVinpercur H le duc de Saxe vint fort à propos pour les peuples slaves , comme eeu wi se r imaginèrent. Connaissant bien la faiblesse de l'empereur, à l'abri do f épiée du due , jusque alors leur rruel oppresseur , ils pouvaient bien croire que le jour de la vengeance et de la liberté était arrivé, et qu'il uc fallait pas laisser échapper le moment favorable après lequel ils avaient si longtemps soupiré. I n fils du malheureux prince Miccisla\ , nomme Misteuoi , et qui wn ait la taille et la force d'un géant, animé par l'esprit de patriotisme qui se répandait av ce tant «le puissance dans les cantons de son peuple, ou uuilant sauver la dignité de prince, pour laquelle il ne semblait y avoir qu'un moyen de salut , saisit énergiquemeut l'occasion, et de\ iut le héros de son peuple dans ces juin s de grandeur et d'houneur. 11 repoussa le christianisme, et se prononça pour la foi des ancêtres. Avec cette déclaration , il se rendit auprès des Luititzes , fut reçu à bras ouverts et salué comme chef et général. Puis il convoqua une assemblée de tous les peuples slaves des environs au Ithétra sacré, dans le pays des Luilitzes, et dans le Rhétra l'on discuta et l'on résolut les projets que l'on voulait exécuter, parce que l'on se croyait assez fort pour cela. Lu grand enthousiasme se répandit dans ces contrées; mais le souvenir des maux soufferts et la crainte de l'avenir mêlèrent à cet enthousiasme une amertume que le sentiment de la force fit monter jusqu'à la fureur , jusqu'à une vengeance sans pitié. Chaque Slave sentait qu'après de tels événements, il ne restait que le choix entre le saint combat pour la liberté , la patrie et la croyance , et une mort honteuse au milieu de châtiments cruels îulligés par des tyrans étrangers ; chaque Slave mit donc ne devoir regarder ni derrière lui ni 4lc côté, jusqu'à ce qu'il eût effacé les dernières traces de la domination des Teutschs et de l'Eglise chrétienne. Maintenant ou jamais e'était le jour de la délivrance universelle , et les masses barbares se précipitèrent en avant, le glaive d'une main et la torche de l'autre. Le soulèvement devint de plus en plus grand. Dans la partie uord -ouest des pays slaves, en AVagrio, un autre prince , nommé Yiizudrag, se souleva , rassembla autour de lui les hommes de son peuple, et non-seulemeut à leur tête il se montra digne du puissant Mistcwoi et de ses bandes, mais encore il les surpassa bientôt
en impitoyables cruautés, soit qu'il eût à venger des injures plus graves, soit qu'il voulut atteindre promptement le point que MiMcvxot avait atteint avant lui. Et alors, sous la conduite des princes Mistcwoi et Mizudrag, bioo que ce ne fût pas toujours par leurs ordres et avec leur assentiment, ces multitudes barbares , ivres de victoire et d'espérance , commirent des cruautés sans mesure et sans nom , et dont le récit fait frémir l'humanité , au point qu'elle ne peut s'empêcher de croire à de grandes exagérations dans les récits ; exagérations qui avaient peut-être leur cause dans les plaintes de ceux qui avaient souffert et qui ne s'étaient sauvés qu'au milieu de la craintcctdc la terreur; dans la nature même de la renommée, qui ne respecte jamais la vérité; enûn dans le besoin que l'on éprouva plus tard de trouver au moins une excuse aux yeux des contemporains et de la postérité pour les châtiments que l'on voulait inlligcr aux Slaves. Toutes les terres possédées par des Teutschs furent ravagées; toutes les croix furent détruites, les églises rasées; les prêtres et les autres serviteurs des autels expirèrent dans les plus épouvantables tourments. Sur la i i\ e droite de l'Elbe , en face de la Saxe proprement dite, il ne resta nulle trace du christianisme. l»c Hambourg, beaucoup d'hommes furent entraînés eu eaptiv ité; à Aldcnbourg fnreut accomplies les choses les plus infâmes. ïprès que h s autres prêtres eurent été assommés comme du bétail, on fendit en croix le crâne de soixante prètresavec leur prieur Oddar,et on leur mitllCSJj velle à nu ; puis on noua à ces infortunés les mains derrière le dos, et on les promena au milieu des insultes et des mépris jusqu'à ce que la mort les délivrât de semblables souffrances.
La désolation infinie que ces atrocités répandirent dans tous les cantons de la Saxe, dans tons ceux du Teutschland, agit aussi sur Bernhard, duc de Saxe, qui pouvait difficilement se dissimuler qu'il était en grande partie cause de ces maux , et qu'en conséquence il devait s'efforcer de réparer, autant que cela lui serait possible, devant Dieu et devant les homme>, les fautes graves qu'il avait commises. Deux personnages puissants intervinrent comme médiateurs entre l'empereur et le duc, et ces désastres inouïs donnèrent du poids à leurs paroles. C'étaient l'impératrice Kunigunde et Unvvan, nouvel archevêque de Brème , qui était arrivé à cette haute dignité après la mort
do l'archevêque Libentins ; homme vénérable et sage qui se prêta volontiers à arranger de vieilles querelles entre son siège et le duc Bcrnhard. Le duc profita de ces dispositions favoraW:»; il s'humilia devant l'empereur, obtint ce qu'il demandait , et employa ensuite de nouveau ses armes, qu'il avait tournées contre l'empire , pour la défense de l'empire et de la foi contre les Slaves révoltés. L'archevêque Unwan favorisa de toute manière son entreprise; et les autres évéqnes de Saxe ne manquèrent assurément pas non plus de soutenir par tous les moyens qui étaient à leur disposition une oeuvre qui paraissait aussi sainte qu'utile au clergé et à l'empire. Aussitôt la marche des choses fut changée. Chez les malheureux Slaves s'éteignit bientôt l'esprit qui les avait poussés à des résolutions si soudaines et à des actions si audacieuses. Ils retombèrent dans leurs anciennes discordes lorsque la fortune les abandonna , et en perdant l'union ils perdirent aussi leurs forces. Ils furent de nouveau soumis au tribut et à la croix ; ils durent reconstruire les églises qu'ils avaient détruites , et accepter encore une fois le joug qu'ils avaient secoué. Mais l'histoire ne répand pas de lumière sur chacun des événements ; elle signale seulement l'issue, et nous laisse incertains sur la nature et la durée de la lutte. Et peut-être cette fois le silence est-il un véritable bienfait pour l'humanité. 11 est difficile de croire que Ton ait épargné des hommes qui n'avaient rien épargné, et que la pitié l'ait emporté sur un calcul d'intérêt. La religion chrétienne enseigne l'amour et la miséricorde; mais trop souvent ceux qui confessent son mattre ont sinon renié , du moins oublié sa doctrine ; et trop souvent ceux qui croyaient avoir atteint le suprême degré de la piété ont montre la plus grande dureté, la cruauté la plus extrême.
L'empereur, que sans doute ces relations et ces événements affectaient vivement , ressentit, dans le même moment où les choses semblaient tourner à l'avantage de l'empire et du christianisme, une joie qui certainement lui fit oublier beaucoup de douleurs, au moins pour un instant. L'an 4020, le pape Benoit VIII vint dans le Teutschland , et consacra lui-même l'église épiscopale que Heinrich avait fondée à Bamberg et affectionnait de toute son âme. Heinrich, difron , pria le pape d'accomplir cette cérémonie pieuse, et ce fut sur sa prière que le saint-père
fit ce voyage. Ce qui ne souffre aucun doute, c'est que ncinrich regarda comme le plus grand bonheur de sa y \c qu'un tel honneur échût a la fondation qui devait transmettre son nom aux générations à venir. Cependant, si l'on étudie l'état de désordre oii se trouvait l'empire dans les dernières années, on sait a peine où trouver le moment où l'empereur ait pu espérer faire en repos et avec recueillement un acte aussi solennel , et où il ait pu oser exprimer un tel désir au pape. II n'est donc pas invraisemblable que l'empereur n'adressa sa prière au pape que lorsque celui-ci se trouvait déjà dans le Teutschland , et que, par des motifs pressants , les ecclésiastiques qui en font mention ont interverti l'ordre des circonstances. En tout cas , il est certain que Benoît VIII ne vint pas dans le Teutschland pour consacrer, à la prière de Heinrich , l'église épiscopale de Bamberg, mais qu'il fut déterminé à ce voyage par des motifs tout autres, dont nous allons parler. Du reste , la consécration , en l'honneur de saint Etienne, eut lieu le jeudi saint 24 avril, avec toute la solennité des cérémonies de l'Eglise et toute la magnificence impériale ; puis les deux première princes du monde chrétien, l'empereur et le pape , commencèrent , en partie pour leur édification, en partie pour leur plaisir, les fêtes de Pâques , non sans délibérer ni sans prendre des résolutions sur les intérêts temporels.
On peut à peine douter qu'il y ait eu à Bamberg une affiuence considérable. Déjà la curiosité de voir le chef de l'Église , cet homme qui de si loin exerçait sur les ames une influence mystérieuse , et qui était plus redoutable aux puissants de la terre qu'aux faibles , attira sans doute une grande multitude; une multitude non moins grande fut certainement attirée par le besoin de méditation et d'inspiration religieuses. Il ne paratt pas cependant que le pape ait fait une vive impression sur les Teutschs, et ce n'est pas grand'ebose que les éloges donnés à la magnificence de la fète. On le conçoit : celui qui vent se placer au dessus des hommes fait rarement bien de se montrer an dessous d'eux. L'autorité du pape reposait sur le siège apostolique , fondé lui-même sur les besoins de l'esprit dans ces temps difficiles et désordonnés. Ce ne pouvait donc être un avantage pour cette autorité que l'homme assis sur le siège apostolique se montrât, quelque part que ce fût, comme uu
homme ordinaire. Dons le fait aussi les papes ont trouvé le plus de respect dans les pays où ils étaient le moins connus comme hommes ; et ils ont exercé une puissance plus grande chez les peuples les plus éloignés qu'en Italie et à Rome. Il est donc vraisemblable que le pape Benoit, que l'on avait déjà vu dans le Teutschland en suppliant et en fugitif , n'excita pas une attention particulière et n'acquit pour la chaire de saint Pierre d'autre avantage que celui que lui assura , dit-on , le pieux empereur en soumettant l'église de Bambcrg à un tribut envers lui . en reconnaissance éternelle de l'honneur signalé qu'il lui avait fait. Mais, dans le Teutsehland , les âmes n'étaient certainement pas disposées aux fêtes et aux solennités. Les déplorables désastres dont nous avons parle n'étaient pas encore effacés ; assurément la barbarie des vassaux excitait l'inquiétude et la crainte de tout homme qui ne trouvait pas sa sûreté dans son épée ; et à tous les maux qui étaient nés des relations sociales et de la folie , delà scélératesse, de la dépravation des individus, vinrent se joindre précisément vers ce temps des plaies dont une puissance supérieure a la puissance humaine frappa les peuples teutschs. L'hiver de cette année, 1020, fut si rude et si rigoureux, qu'une multitude d'hommes périrent de froid. Et lorsque \int enfin une température plus douce, il y eut une mortalité tellement inouïe, que la terreur fut générale et que l'on craignit une dépopulation complète de la terre.
La mesure des calamités n'était pas encore comblée. Le 12 mai, un violent tremblement de terre ébranla les cœurs depuis longtemps chancelants; le 1 8 juillet, des signes miraculeux ou extraordinaires au soleil annoncèrent de nouveaux malheurs. Kt ces malheurs arrivèrent. Us frappèrent encore une fois la pauvre Saxe, et surtout ces contrées septentrionales que, même de m* jours, on ne prescrv e pas constamment des vagues tumultueuses de la mer par des digues fortes et coûteuses. L'nc tempête terrible poussa les Ilots de l'Océan dans l'Elbe et daus le WéfK avec une telle furie, que les deux fleuves débordèrent leurs rives avec une force destructive, inondèrent au loin le pays plat , et couvrirent même les émineuees que dans ces contrées on décore du nom de collines ou de montagnes. Hommes et animaux périrent tout eusemble. ça et la scule-
PLE ALLEMAND
ment quelques localités échappèrent comme par miracle à ce prodigieux désastre. De grandes étendues de territoire , avec des villages ento r-. furent minées, soulevées, entraînées par les eaux, et déposées dans une autre place et même sur la rive opjiosée des fleuves , de telle sorte que hommes et animaux , églises et habitations trouvèrent un sol ferme sans éprouver aucun dommage. Cette terrible inondation dura trois joui et trois nuits ; la surface des fleuves semblait couv erte de vapeurs enflammées. Enfin les eaux s'écoulèrent, et les fleuves, rentrés dans leur lit, roulèreut leurs flotsvers la mer apaisée. Mais l'aspect du pays avait changé; des monceaux de cadavres s'étaient entasses ; une vase épaisse coin rail la campagne, et des insectes de toute espèce , horribles et malfaisants , se dégageaient du sol. Et pourtant, malgré tant de désastres désespérants. , le désordre continua dans les relations sociales des hommes qui surviv aient, et les passions ne fuient pas apai-
POSITION DE ROME A l/ÉGARD DES GRECS.
ur.HNli.Ul-. EXPÉDITION DE HEINRICII II