LIV. XVII, CHAP. X
avec le plus de force. Aussi peut-on faire connaître pnr Milan l'esprit de ce siècle.
\ous avons raconté les querelles où Héribcrt , archevêque de Milan , s'était engagé avec ses walvassores hauts et inférieurs , et les scènes déplorables auxquelles ces querelles avaient conduit. La violence de Runrad 11 contre ce puissant prêtre avait tout réuni , sinon réconcilié. Elle avait blessé les sentiments les pins sacrés du cœur humain. Ce que la religion avait de plus sublime, ce que la patrie avait de plus cher exerça son influence. Dans cette exaltation, la noblesse oublia d'autant plus aisément ses querelles précédentes avec l'archevêque , que celui-ci , dans son embarras , avait volontiers reconnu l'hérédité des fiefs accordée par Runrad; et le peuple, les bourgeois de la ville de Milan, et sans doute aussi d'autres villes du diocèse, s'attachèrent d'autant plus fortement a l'archevêque maltraité, que précédemment déjà ils s'étaient plus fermement prononcés pour lui. Ainsi ecclésiastiques, watvassores et peuple se soutinrent comme un homme pour la défense de Milan, et firent une résistance si opiniâtre , que l'empereur se vit forcé a la retraite sans avoir pris la ville.
Après la mort de Knnrad , l'archevêque s'était rendu dans le. Teutschland , et avait arrangé avec Heinrich III les anciens différends. Depuis lors Heinrich avait été partout en Italie cousidéré comme roi. On ne trouve pas que l'on ait sougé quelque part que l'Italie pùt avoir un roi propre à elle; on ne voit pas même que l'on ait songé quelque part qu'il fïtt nécessaire que Heinrich fût reconnu comme roi par les princes et les vassaux d'Italie avant de pouvoir être considéré comme souverain de cette contrée. Bien plus , il passa aussitôt pour roi , bien que l'on puisse a peine parler d'un gouvernement rayai. Peut-être les Italiens étaient-ils trop fatigués pour pouvoir s'élever à l'idée de l'indépendance; peut-être l'exemple (THéribert fut-il décisif; peut-être les vassaux royaux n'osèrent-ils rien entreprendre parce qu'ils ne pouvaient se fier aux arrière-vassaux , qui avaient obtenu ce qu'ils avaient tout d'abord demandé. H serait possible encore , et il est même vraisemblable , d'après les actes et les tendances de Knnrad 11, que Heinrich , durant le séjour de son père en Italie, peut-être a la diète de Pavie , fut reconnu et salué comme roi futur par les Italiens, à l'exemple des
Tculschs. En tout cas, l'Italie, comme royaume, était sous le nom de Heinrich, et l'envoyé du roi n'était repoussé nulle part.
L'archevêque Héribcrt ne jouit pas longtemps de la tranquillité à laquelle il avait espéré arriver par sa réconciliation avec le roi. Bientôt il se trouva dans un embarras d'une autre nature , et qui ne fut pas moindre que celui d'où, il était sorti. Tous ceux en effet qui avaient pris part à la défense de Milan crurent avoir acquis par leurs efforts et leurs sacrifices des droits a des avantages et à de la reconnaissance, et aucun ne voulut se résoudre à abandonner la position qui lui avait été faite dans le danger. Du frottement mutuel jaillirent , comme de brûlantes étincelles , d'anciens souvenirs qui partout enflammèrent des passions cachées. Les vassaux crurent pouvoir plus que jamais se passer de l'archevêque. Comme, l'hérédité des fiefs une fois obtenue , ils n'avaient à craindre de lui rien de grave, ils voulurent aussi assurer de l'autre côté ce qu'Us avaient gagné. Avant l'arrivée de Kunrad en Italie, l'archevêque avait trouvé dans le peuple les ressources qui lui avaient permis de leur refuser ce que l'empereur leur accorda plus tard. Par là le peuple , que du reste ils regardaient comme une tourbe méprisable , avait attiré sur lui leur colère. Pendant la lutte avec l'empereur ils avaient volontiers accordé au peuple la participation qu'ils ne pouvaient ni ne devaient lui refuser , s'ils voulaient réussir dans l'œuvre une fois commencée; mais la participation du peuple à la lutte avait augmenté au lieu de diminuer la haine des vassaux. Car le courage militaire des bourgeois de Milan , leur constance et leur aptitude, leur avaient révélé un ennemi qui leur semblait d'autant plus redoutable , que la multitude dans laquelle ce courage s'était manifesté était plus grande. Aussi , après que l'archevêque se fut réconcilié avec le roi, et que la tranquillité fut rétablie , crurent-ils ne pas devoir perdre de temps pour écraser cet ennemi et le mettre pour toujours hors d'état de nuire. Ils se mirent donc à insulter , à opprimer le peuple dans la ville et hors de la ville , à le maltraiter , à se livrer contre lui à tous les excès (I). Mais les bourgeois n'étaient plus ce qu'ils avaient été jadis. Pendant la lutte élevée d'abord entre l'archevêque et les watvassores , puis entre l'empereur et l'archevêque, lorsqu'on avait eu besoin de leurs forces et
obtenu leur assistance , ils étaient arrivés à un énergique sentiment d'eux-mêmes , et avaient acquis la conscience de la puissance qui reposait dans la réunion de leurs forces. Ils ne voulurent donc pas souffrir l'insolence que l'on montrait à leur égard ; ils voulurent jouir de ce qu'ils avaient fait , et être considérés et honorés , aux jours de prospérité , comme hommes libres, à côté de ceux avec lesquels ils avaient été considérés et honorés comme vaillants hommes aux jours de danger. Et ainsi , dans l'attaque et dans la défense, il se forma peu à peu une inimitié ouverte entre la noblesse et les bourgeois ou le peuple , entre lesquels , par la nature des relations où ils vivaient , il devait nécessairement exister une inimitié secrète.
Bientôt la fureur contenue éclata. Les mauvais traitements faits à un bourgeois par un waivassor en donnèrent l'occasion. Aussitôt les bourgeois coururent tous aux armes; la noblesse eu lit autant. Mais un membre de la noblesse, nommé Lanzo, cédant soit à l'ambition , soit à la compassion et a l'humanité , prit la direction de la masse, et soumit à un plan cette entreprise d'abord sans ordre. De là grande joie d'un côté; embarras et ressentiment de l'autre. Enfin une lutte sanglante et sauvage s'engagea dans les rues de la ville, souvent au milieu des maisons en flammes. Si dans une rue, dans un coin , la noblesse avait le dessus, elle massacrait avec mépris , sans pitié , avec cruauté , les vaincus , comme un maître barbare jette à terre , dans sa colère et dans sa fureur, un esclave récalcitrant. Pour tirer vengeance de ces ignominies, les bourgeois, partout où ils eurent l'avantage , foulèrent aux pieds les vassaux vaincus comme des serpents et des vipères, et prirent plaisir à voir se débattre sous leurs coups ces oppresseurs naguère si insolents. Mais les bourgeois étaient les plus forts, et la victoire leur resta. Les vassaux' quittèrent tous la ville pendant la nuit, emmenant avec eux leurs femmes et leurs enfants, afin de les soustraire à la vengeance d'un peuple exaspéré. Bientôt l'archevêque lléribert se retira aussi de Milan , non qu'il approuvât et voulût soutenir la cause des vassaux, dont l'avidité et la dureté lui étaient assez connues, mais parce qu'il redoutait une multitude enivrée par sa victoire, et qu'à peine sorti de prodigieuses tempêtes, il soupirait dans sa |
vieillesse après un repos qu'il ne pouvait trouver que dans la retraite.
La joie que les bourgeois de Milan ressentirent de leur victoire ne tarda pas a. être troublée. Le génie de la noblesse ou de la féodalité s'éleva avec orgueil et mépris contre l'insolente populace des boutiques et des ateliers. De toutes parts les fugitifs deMilan reçurent appui et secours. Bientôt ils se virent en état d'assiéger la ville. Six forts furent élevés contre ses six portes , et de là ils enfermèrent les bourgeois dans leurs murs. Les bourgeois firent tous les jours des sorties contre ces forts , et avec la plus grande vigueur; car il s'agissait pour eux de ce qu'il y a de plus précieux , de la liberté , de l'air et de la vie; mais ils ue furent pas en état de détruire des ouvrages dont ils n'avaient pu empêcher la construction. D'autre part , toutes les tentatives des assiégeante pour forcer les remparts de la ville, devant lesquels avait reculé même l'armée impériale de Kunrad, et qui maintenant étaient défendus avec la plus grande bravoure , échouèrent également. Il s'éleva donc une lutte terrible , qui dura près de trois ans, causa la mort de milliers d'hommes, et fut soutenue avec une excessive cruauté , sans que d'un côté se manifestassent des dispositions plus douces , sans que de l'antre on montrât quelque intention de condescendance.
Tandis que de part et d'autre on combattait avec une égale bravoure, les bourgeois eurent à souffrir le plus grand des maux ; les vivres manquèrent; on ne labourait que peu , tous les coin ois étaient interceptés, et quelques courses heureuses dans la campagne furent peu productives, parce que les environs de Milan avaient été changés en désert. Peu à peu la disette devint intolérable, et on ne prévoyait pas le terme de la lutte et de ses souffrances. Alors Lanzo résolut de tenter un autre moyen de salut. Cet homme, qui avait jusque alors justifié de la manière la plus éclatante la confiance des bourgeois de Milan , sût de cette confiance , sortit secrètement et déguisé de la ville , échappa heureusement à tout danger, et se rendit dans le Tcntschland auprès du roi Heinrich III. On était en l'an t0 5.">. Heinricb penchait pour les bourgeois; l'acquisition facile d une ville comme Milan , dont il connaissait fort bien la puissance et les ressources , devait être pour lui une chose de la plus haute importance ; l'archevêque Héribert lui était suspect ,
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ainsi que la noblesso milanaise ; d'ailleurs un commissaire royal , qu'il avait envoyé à Milan pour arranger ces querelles , avait été repoussé par les vassaux. II s'entendit donc aisément avec I,anzo le Milanais. Le roi promit d'envoyer quatre mille cavaliers au secours de Milan ; Lanzo promit que non-seulement Milan recevrait sans difficulté ces quatre mille hommes, mais encore qu'elle les garderait et les entretiendrait loyalement jusqu'à l'arrivée du roi ; que de plus cette ville jurerait au roi une inviolable fidélité, et l'assisterait dans toutes les entreprises où il aurait besoin de son aide. Le roi donna honorablement et loyalement sa promesse , car elle était conforme à ses principes comme à ses intérêts ; Lanzo donna la sienne prudemment, il est vrai, avec le plus grand empressement et en termes formels, mais avec réserve , et sans désirer qu'elle fût accomplie : il pensa à sa patrie, à la haine des Italiens contre les Tcutschs, et peut-être à sa propre position à l'égard des hommes de son ordre. Son but était donc d'amener , au sujet de son traité avec le roi des Tcutschs, un accommodement entre les bourgeois et la noblesso de Milan , et de rendre par là inutile le secours que Heinrich lui avait promis. Ce fut avec cette idée qu'il revint à Milan. Salué avec la joie la plus vive par les bourgeois de la ville, il ne fut pas non plus repoussé avec son plan de réconciliation pour les assiégeants : car ils étaient également fatigués, et personne ne pouvait calculer les suites que pourrait avoir pour tous les habitants de l'Italie l'installation de forces royales à Milan. Par ses conseils et par ses efforts , on conclut l'accommodement suivant : les bourgeois devaient ouvrir les portes , et la noblesse de la ville , hommes , femmes et enfants, devait y rentrer; les pertes que les deux partis s'étaient mutuellement causées devaient être compensées , et en général le silence devait couvrir le passé ; les deux partis devaient demeurer tranquillement , paisiblement et amicalement l'un à côté l'autre, et ne plus souger qu'à la paix , à leur bien-être réciproque et au bonheur de toute l'Italie. Par suite de cet accommodement , la noblesse rentra dans la ville , non sans quelque honte ; elle fut reçue sans démonstrations de joie comme sans insultes. Cette rentrée termina cet événement remarquable. Tant et de si grandes choses ne furent pas sans résultat. Les bourgeois de Milan
I avaient gagné une position plus forte à l'égard de la noblesse, et une certaine considération qui ne pouvait rester sans effet. Sans doute les anciennes passions purent subsister secrètement , l'arrogance d'un côté , la haine do l'autre ; mais les hommes lus plus raisonnables de la noblesse et du peuple avaient senti que , de même qu'ils étaient enfermés dans les mêmes remparts, ils dc\ aient agir dans un mémo esprit, et se tenir unis contre l'étranger; la noblesse avait reconnu que les bourgeois n'étaient pas indignes de la liberté, puisqu'ils avaient le courage , la force et le talent de la défendre ; et le sentiment des bourgeois fut plus profond que la pénétration de la noblesse; ils formèrent un ordre libre dans Milan à côté du clergé et de la noblesse.
Ucinrich ne vit pas sans colère ce change* ment. Il se crut joué par Lanzo, et attribua à cet homme et à toute la noblesse , à laquelle Lanzo appartenait , le renversement des espérances auxquelles il avait pu se laisser aller. I*auzo et la noblesse en général sentaient biea aussi que Heinrich avait des motifs de mécontentement. Plus les derniers orages les avaient fatigués, plus ils désiraient calmer la colère du roi , afin de n'avoir point à soutenir un nouveau siège et à souffrir de nouveaux ravages : car on s'attendait à une prochaine expédition de Ucinrich en Italie. Or voici ce qui se passa :
Au commencement de l'an 4045 mourut Héribert, archevêque de Milan qui , pour se soustraire dans ses derniers jours à l'agitation des partis, n'était pas revenu dans sa résidence. Aussitôt tous les Milanais, clergé, noblesse et peuple , s'assemblèrent pour élire un nouvel archevêque , dans l'espoir sans doute que cette élection commune leur rendrait à tous, et particulièrement à là noblesse, labienveillanceduroi Heinrich. Ils élurent quatre hommes de bonnes mœurs et de bonne réputation parmi le haut ciergé de l'église milanaise : tous quatre appartenaient sans doute à d'illustres familles. Puis ils résolurent que ces quatre hommes iraient dans le Tcutschland avec une nombreuse escorta choisie dans tous les ordres , pour prier le roi de choisir l'un d'eux et de l'investir par la crosse et l'anneau. Heinrich reçut cetje ambassade solennellement, entouré d'un grand nombre do" princes de l'Empire, ecclésiastiques et laïques. Il écouta l'offre des députés milanais tranquil- I lementet avec une apparente satisfaction. Mais
tout à coup il cria a Guido ou Wido , qui se j tenait derrière les autres . d'avancer. Celait un ecclésiastique d'obscure extraction , du village de Velatc près de .Milan; il avait gagné la faveur du roi, a ce qu'il parait , plutôt par un lidclc et sincère attachement que par des services particuliers. Wido s'avança : alors le roi dit aux Milanais : « Vous voulez un archevêque habile et vertueux ? Recevez cet homme; ! il sera votre archevêque. » Les Milanais furent tffTraycs; les seigneurs de la noblesse se sentirent profondément humiliés d'une telle décision , et ne manquèrent pas de faire remarquer combien il serait inouï et inconvenant de placer sur le sublime siège de Milan un homme de si Ttilgairc naissance. Mais le roi réitéra son ordre, ! non sans railler amèrement cette affectation de distinction même à l'occasion des dignités ecclésiastiques et des fonctions saintes. Et les ; Milanais s'inclinèrent devant la ferme volonté f du roi, parce que sans doute le peuple de [ Milan ressentit une joie secrète de la préfé- , rence donnée au génie et à la vertu sur la nais- | sanec , et la noblesse n'était probablement pas ; disposée à rompre encore une fois avec le peuple ! dans nn moment où l'on prévoyait l'arrivée du roi. Wido se rendit donc à Milan. 11 ne fut pas , il est vrai , reçu aux acclamations universelles ; mais du moins tous les partis l'accepteront sans contradiction , et il se plaça tranquillement sur le siège de saint Ambroise.
Plus Milan pouvait influer sur toute la Lom- j bardic et exerçait d'habitude cette influence, plus sans doute le roi Heinrich devait tenir à se rendre en Italie dans des circonstances si favorables, pour faire valoir dans ce royaume son autorité souveraine, et rétablir par elle et partout ou affermir l'ordre. Toutefois les relations de Rome et la position du siège apostolique promettaient des résultats pins considérables encore et d'une plus grande portée. Ces relations et cette position étaient , à cette époque , devenues si misérables et si ignobles, que Heinrich pouvait être assuré que tous les hommes de noble caractère du monde chrétien le suivraient de leurs acclamations , s'il usait de l'autorité royale pour mettre un terme à ces infamies. Mais, dans les derniers temps, les choses avaient pris une telle tournure, qu'il ne pouvait ajourner son intervention , s'il voulait tirer quelque avantage des améliorations désirées dans l'Eglise pour son autorité royale ou
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impériale. Mais il est difficile, il est peut-être impossible, d'celaircir ces choses. Non-seulement l'absence de documents est un obstacle à cette tentative, non-seulement l'ignorance et l'obscurité des écrivains cachent la vérité, , mais encorda passion s'est mêlée à tout et a entouré d'une nuit plus profonde encore les oeuvres des ténèbres. Trois nommes , qui se décoraient euxmêmes du titre de papes , et qui donnaient à leur siège le nom de trône apostolique , étaient opposés entre eux à Rome , et se combattaient avec toutes les armes spirituelles et temporelles qu'ils pouvaient faire agir, excitaient d'affreuses divisions, faisaient de Rome l'orageux théâtre de passions sauvages, répandaient autour d'eux l'inquiétude et l'incertitude, et mettaient en pièces le lien sacré par lequel l'Église avait été réunie en une Église romaine universelle. Cet état de choses existait , sans aucun doute. Mais quelles circonstances particulières avaient amené cet état de choses? Quels moyens ces trois papes employèrent-ils pour arriver à leur position? Quelle fut en général la marche des événements? Voilà ce qui est incertain et que l'on ne peut que conjecturer, bien qu'avec une grande vraisemblance.
Évidemment trois factions existaient à Rome. La maison des comtes de Tusculum était en prenûère ligne, et poursuivait son but particulier. Depuis longtemps elle tendait à réunir à Rome toute la puissance spirituelle et temporelle; et grâce à ses anciennes possessions et aux spoliations qu'elle exerçait sur l'Église, cette maison pouvait disposer de puissantes ressources pour se créer et se conserver , sinon un noble parti, du moins un parti nombreux (2). En opposition avec cette maison se trouvaient en général , quoique avec des exceptions , les hommes féodaux de Rome et du territoire romain, que, dans leur ensemble, on peut désormais appeler aussi la noblesse romaine. La noblesse craiguait de disparaître devant les comtes de Tusculum, et d'être confondue avec les habitants de la ville qui n'étaient ni hommes féodaux ni descendants d'hommes féodaux, avec le bas peuple. Elle tendait donc h se maintenir dans son ancienne considération à l'égard du peuple, et à s'élever de nouveau à une plus grande puissance ii l'égard du parti des comtes. Le peuple enfin n'était pas non plus resté hors de tout contact ayee le nouvel esprit de liberté , et cet esprit, à ce qu'il parait, ne pouvait nulle
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part trouver plus d'aliments qu'à Rome , parce que partout il s'y appuyait sur de grands souvenirs. Les ecclésiastiques étaient en partie au dessus des factions; ils y étaient en partie niélés ; ils s'attachaient à l'une ou à l'autre, selon leur caractère et leurs relations, selon qu'ils y étaient poussés par le souvenir des anciens jours ou par leur manière d'envisager l' avenir. Ce qu'il y avait de pire, c'est que, depuis qu'à plusieurs reprises le saint-siége avait été souillé et déshonoré , une grande corruption avait pénétré dans toutes les classes de la société, et qu'il s'était répandu une cupidité si générale , que tout homme en état d'offrir de l'argent pouvait compter que partout , dans tous les ordres , chez les grands et chez les petits , il trouverait des mains ouvertes pour le recevoir.
Le pape Benoit IX avait été élevé sur le siège apostolique par la maison des comtes de Tusculum, à laquelle du reste il appartenait. Ce jeune homme, qui, dans le principe, fut l'instrument plutôt que l'auteur du scandale donné au monde chrétien par son élévation , s'était d'abord livré seulement, avec la légèreté de son âge, à ses caprices et a ses passions, et il s'était étourdiment joué de la papauté et des dignités ecclésiastiques, dont il est difficile qu'il ait senti la gravité et l'importance. Mais lorsqu'à l'époque où Kunrad 11 se trouvait en Italie, il eut été chassé par les Romains et ramené à Rome par cet empereur, sa conduite prit de plus un caractère décidé de violence et de cruauté; pourtant on ne peut nier que, selon les apparences, il fût encore une fois l'instrument plus que l'auteur de ces cruautés, comme de l'impudent traOc des dignités de l'Église. En tout cas, sa propre >ic et ce qu'il fit ou laissa faire excitèrent le dégoût et la baine;et lui-même, à mesure que sa raison mûrit , sentit de la répugnance pour la position où on l'avait placé , soit par honte intérieure de la profanation des choses saintes, soit par crainte du scandale que cette profanation causait au monde.
Ces circonstances semblèrent favorables à la noblesse de Rome pour arracher aux comtes de Tusculum le pouvoir qu'ils exerçaient sur le saint-siége , et dont ils avaient si indignement abusé. Ce parti forma donc la résolution de chasser Benoit IX et d'élever un nouveau pape. Et pour que ce plan réussit plus sûrement et obtint l'assentiment du peuple de Rome et du
monde, on voulut placer sur le saint-siége l'homme le plus habile qu'il fût possihlc de trouver dans le clergé romain. C'était l'archiprétre Jean , surnommé Gratien , qui se distinguait d'un entourage corrompu, par sa science, par son zèle pieux et par la pureté de ses mœurs. Jean entra en apparence dans les vues de la noblesse; mais il ne s'accorda qu'en deux choses avec elle : il reconnut qu'il fallait éloigner le pape Benoit du saint-siége, et que luimême était plus digne que tout autre d'occuper ce siège ; d'autre part il voulut devoir son élection, nou «Ma noblesse, mais seulement au peuple romain (3). Car cet homme prudent, observant les signes du temps, avait reconnu où se trouvait la plus grande force, et la nomination de Guido, l'homme du peuple, au siège archiépiscopal de Milan, lui avait peut-être donné la conviction que le roi Heinrich se déclarerait pour lui s'il était élu par le peuple, plutôt que s'il était élu par la noblesse. 11 travailla donc en silence a\ec l'argent que des hommes pieux avaient remis entre ses mains à cause de la pureté de sa vie, et il mil en œuvre tous les artifices sacerdotaux pour se concilier le peuple ; et il dut y parvenir sans peine , pree que le peuple surtout avait apprécié ses vertus , et que la haine des factions n'était certainement pas moindre à Rome qu'à .Milan. Aussitôt donc que la noblesse romaine, pour arriver à l'exécution de ses projets, eut contraint de nouveau le pape Benoit I\ à s'enfuir de Rome, l'arcliiprétre Jean fut salué pape par le peuple, sans que la noblesse y eût aucune part; et Jean accepta le vœu du peuple, et reçut sans doute la consécration des partisans qu'il avait dans lo clergé. Il changea de nom et s'appela Grégoire VI.
Exaspère* de la tournure que les choses avaient prise , et irritée d'avoir été jouée par l'arehipi être Jean , la noblesse rejeta le nouveau pape Grégoire V I , et forma la résolution d'opposer à ce pape du peuple un pape selon ses propres désirs , et d'essayer ensuite ses forces contre le peuple. Jean , évêque de Sabino , se prêta à jouer le rôle d'anti-pape. 11 accepta la dignité papale, et se douna le nom de Sylvestre III.
A l'aspect de cette division dans Rome, et prévoyant qu'entre les deux papes, Grégoire et Sylvestre, et leurs partisans, il y aurait une lutte violente , la faction des comtes de Tnscu-
lura espéra se faire jour à travers ces discordes , se relever cotre les deux papes ennemis, et faire valoir encore une fois l'ancienne puissance qu'elle avait si souvent exercée sur le siège ] apostolique. Elle ne laissa pas échapper un j moment aussi favorable. Benoit IX , le pape chassé, fut ramené a Rome, et y rentra avec la prétention d'être le seul pape légitime. Cette pré- ) tention entraînait la nécessité de frapper les deux autres papes d'excommunication , comme ils devaient l'en frapper lui-même, tandis que de leur côté ils s'excommuniaient également l'un l'autre. Et le pape Benoît réussit à se maintenir a Rome, parce que les deux autres papes se paralysaient mutuellement , et sans doute aussi : parce que plus d'un homme hardideees factions, ! dans son embarras , ou dans son désespoir , rentra dans l'inaction ou passa du côté de Benoit , qui semblait de nouveau favorisé par son ancienne fortune. Ainsi tantôt les trois papes se trouvaient à côté les uns des autres et les uns contre les autres à Rome même , où ils se fortifiaient de toute manière , se chassaient mutuellement, se poursuivaient par tous les moyens dont ils pouvaient disposer, et excitaient le scandale et la désolation dont nous avons parlé.
Tous ces événements curent lieu l'an 4044, et durèrent toute l'année suivante, et dans la troisième année jusqu'à l'arrivée de Ileinrich III en Italie.
EXPÉDITION DE HE1NRICH III EN ITALIE ; SON COURONNEMENT COMME EMPEREUR. — DÉPOSITION DES TROIS PAPES ET ÉLÉVA- TION DE CLÉMENT II. — COMMENCEMENT DE NOUVEAUX TROUBLES APRÈS LE RETOUR DE IIEINR1CH.
De fan lOtCà l'an 1017.
Vers l'automne de l'an lOîO, le roi Heinrich III passa les Alpes avec une grande armée. Avant de se mettre en route , il donna aux Italiens une nouvelle preuve de la manière dont il voulait se montrer parmi eux, pour renouveler l'impression faite par sa conduite à l'égard du siège archiépiscopal de Milan. Deux ans auparavant était mortdebehard, archevêque de Ravenne. Dans le même temps eurent lieu à Rome les scandaleuses querelles au sujet du
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siège apostolique. I n homme du nom de Widgero avait réussi à s'emparer de l'archevêché de Ravenne , et la , sans avoir reçu la consécration , il avait exercé le pouvoir comme un droit, follement et avec cruauté. Le roi fit venir cet homme dans le Teutschland, et lorsqu'il eut paru devant lui, il lui ôta sans autre formalité la dignité archiépiscopale, qu'il avait mal acquise et honteusement profanée (11. Bientôt après il se mit en route.
Personne ne songea a la résistance. Chacun s'inclina humblement devant un jeune roi plein d'énergie , qui savait unir la plus grande sévéritéà la plus grande douceur, qui ne laissait aucun doute sur la netteté de ses vues, et qui particulièrement, contre l'habitude de ce siècle, avait conservé des mains pures dans les affaires ecclésiastiques, et montré une piété sincère dans la croyance comme dans les actes. Au premier rang des princes d'Italie était Bonifaee, marquis de Toscane, qui régnait aussi sur Ferrareet sur Mantoue. Homme puissant et habile guerrier, il avait, en récompense de divers services , acquis la faveur de Kunrad II ; et cette faveur l'avait rendu si fort et si orgueilleux, qti'il avait agi arbitrairement dans les choses spirituelles et temporelles, s'était montré dur oppresseur de ses sujets, et avait acquis de grandes richesses. Boniface, dans l'espoir que le fils augmenterait encore la fortune créée par le père, fit au roi la réception la plus magnifique et la plus solennelle ; mais il ne gagna pas l'affection de Ileinrich ; car le roi était moins disposé à admirer tant de richesses qu'a demander à quelle source elles avaient été puisées ; et h cette question il ne pouvait recevoir aucune réponse de nature à le rendre fav orable a l'orgueilleux marquis. Ce fut la le principe de cette mésintelligence entre la famille du roi et celle du marquis, qui amena dans la suite tant de difficultés. Ce ne fut sans doute pas l'env ie qui s'éleva dans l'Ame de Ileinrich et qui fut le germe de cette mésintelligence; ce fut plutôt le sentiment d'une certaine indignation contre les droits iniques que Boniface exerçait d'une manière inique, et qui l'avaient mis dans une position qu'il n'aurait pas du prendre, d'après les idées que Ileinrich se faisait de l'empire et de l'autorité royale '*2).
A Pavic, le roi assembla un grand nombre d'évêques, moins sans doute pour délibérer avec eux sur ce qu'il y avait a faire par rapport
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an siège apostolique , que pour les préparer à ses vues , s'entendre avec eux , et les gagner i\ son but , qui était le rétablissement tic l'unité et de l'ordre dans l'Église. De la il alla à Plaisance. Dans cette ville se rendit aussi le pape Grégoire VI sur l'invitation du roi : car à la nouvelle de l'arrivée du roi en Italie, comme peut-être un esprit menaçant s'était montré dans le peuple romain, les deux an^i-papes avaient, à ce qu'il parait , quitté Rome pour agir dans l'ombre et forger des intrigues contre le pape et contre l'empereur, également leurs ennemis. Le roi reçut le pape comme c'était l'usage de recevoir le chef suprême de l'Église, de sorte qu'il parut n'avoir aucun doute sur sa légitimité , et le reconnaître comme successeur de l'apôtre. Ce qui se passa entre le roi et le pape , ce qui put être discuté et promis, est sans doute complètement ignoré ; toutefois les é\énements qui suivirent rendent presque vraisemblable que les deux princes s'entendirent amicalement, et que Grégoire, ému de la grande pensée conçue par Heiurich de purger l'Église de toute impureté qui gênait son action , et en particulier du pernicieux trafic dont les dignités ecclésiastiques étaient l'objet, prit la résolution de donner un grand exemple et de se sacrifier lui-même pour l'exécution de ce projet. Grégoire VI était un vieillard ; dans toute sa vie on ne pouvait rien trouver qui pût être l'objet d'un reproche. Son avènement seul au saint-siège n'avait pas eu lieu dans l'ancien ordre. .Mais il pouvait facilement trouver le pardon de cette faute devant Dieu et devant les hommes. L'éloignement de Benoit IX du siège pontifical semblait une nécessité, parce que sa présence y avait été une honte, un malheur, un désastre pour l'Église et pour le monde chrétien. Tous reconnaissaient que Grégoire était l'homme le plus digne d'occuper la chaire de St Pierre ; on reconnaissait également qu'il n'y pouvait arriver par la voie de l'ancien ordre. Toutefois il avait cherché à se rapprocher de cette voie autant que les circonstances l'avaient permis; car il avait dédaigné de devoir son élévation ;\ la faction de la noblesse , et il avait voulu s'appuyer sur le véritable peuple, sur la majorité des fidèles. Il est possible, il est même \ raiscmblable que ce ne fut ni par ambition, ni par aucune autre passion humaine, qu'il éleva ses regards jusqu'au saint-siége, mais qu'il ne fit que suivre , dans le sentiment d'un pénible
devoir , l'appel qu'on lui fit , pour mettre un terme aux infamies qui souillaient les choses saintes. Du moins il est certain que depuis qu'il s'intitulait pape, ses actes avaient été dignes et louables , et conformes à l'esprit de l'Église. Pouvait-il tenir ix conserver le souverain pontificat , si les bonnes et grandes choses après lesquelles sou cœur soupirait se réalisaient, si, comme Heiurich le voulait et s'efforçait sérieusement de le faire , l'Église était ramenée à son unité et à sa pureté? Peut-être comprit-il bien que ce serait une chose dangereuse pour l'Eglise et pour son inlluenec sur la société, si cette grande œuvre était entreprise et accomplie par le saint-siége sans doute, mais sous la surveillance et sous la direction de l'empereur, et si en particulier il était permis h l'empereur de disposer de la dignité apostolique aussi arbitrairement que Heiurich III avait disposé jusque alors des archevêchés et des évêchés du Tcutschland et de l'Italie : mais l'œuvre ellemême était nécessaire , et Grégoire , tandis qu'il avait porté le titre de pape, avait pu sans peine acquérir la conviction que l'autorité du siège apostolique était tombée trop bas , et que le désordre était devenu trop grand dans l'Eglise pour que cette œuvre pût être mise à exécution sans une intervention énergique du pouvoir temporel. I ne circonstance enfin semble appuyer l'opinion que nous venons d'émettre; c'est que, d'accord avec le roi ou sur sa demande , le pape Grégoire VI indiqua un concile qui devait se tenir à Sutri , près de Rome , dès que le roi serait arrivé aux environs de la ville éternelle , afin de délibérer sur les relations du saint-siége.
Le concile eut lieu. Les Pères assemblés crurent pouvoir passer sur l'affaire du pape Benoît IX , parce qu'il s'était déclaré lui-même digne de la déposition , et que par suite il devait se considérer comme déposé. S\lvestre III ne donna pas non plus lieu ftdcs querelles ou a de grandes discussions; il fut décidé que l'intrus serait dépouillé de Ja dignité d'évêque et de prêtre, et finirait ses jours dans un couvent. Quant à Grégoire M , qui sans doute avait avec le roi la présidence de l'assemblée , personne ne put ou n'osa rien dire. Il fut donc tenté de se faire son propre accusateur et de raconter l'histoire de son élection. Grégoire était prêt. Avec les dehors de la plus grande simplicité , il dit « que la pureté de sa vie sacerdotale lui
avait fait donner beaucoup d'argent ; qu'il avait conservé cet argent pour l'employer au plus grand bien de l'Église ; qu'il avait cru que le plus grand bien était de rendre au clergé et au peuple l'élection du pape. >< Aussitôt on lui cria de tous côtés « que cette pensée lui avait été inspirée par l'astuce du démon, que nulle chose vénale n'était sainte. >• Ces cris amenèrent aussitôt le pape à reconnaître qu'il avait commis un grand crime. « Je prends Dieu à témoin , dit-il , qu'en agissant ainsi j'ai cru mériter le pardon de mes péchés et la grâce de Dieu ; mais comme je reconnais bien maintenant l'astuce du vieux serpent, conseillez-moi, très-chers frères, ce que je dois faire. » Les évéques répondirent qu'il eût à se conseiller et a se juger lui-même. <• Je décide donc , répliqua Grégoire, que je dois être éloigné du siège apostolique pour hérésie de simonie. — Et nous, s'écrièrent les évéques, nous confirmons le jugement que tu as prononcé contre toi-même. » Alors Grégoire se leva de son siège , déposa les insignes du suprême pontificat , et renonça solennellement à la papauté 5).
On ne peut le nier: tout cet événement n'a nullement l'air de l'une de ces scènes qui se produisent naturellement dans la vie, et où les hommes expriment leurs opinions dans leur but propre, en supposant leurs forces naturelles; il n'a point l'air d'une discussion vive de Inquelle des raisons contradictoires , l'attaque et la défense, doivent faire sortir un résultat qui réponde a la vérité des choses et des relations ; mais il semble être une sorte de solennité de cour sans vie et sans caractère, la représentation bien apprise d'une comédie convenue , où l'on ne vise qu'à l'impression que l'on vent faire sur les spectateurs. Quel que soit le jugement auquel l'on s'arrête, il fallait, après la déposition des trois papes, en élire un nouveau. On était dans l'embarras. On pouvait bien élire; mais l'élu serait-il assuré des suffrages du peuple romain, et Heinrich pouvait-il le confirmer sans être empereur? On disait même que le peuple avait juré à Grégoire M de ne pas reconnaître de nouveau pape tant qu'il vivrait. De plus, à ce que l'on croyait, d'anciens statuts décidaient que nul homme ne devait arriver au siège apostolique, s'il n'était prêtre on diacre de l'Église romaine; et le roi ne pouvait reconnaître pour pape un ecclésiastique romain, s'il voulait faire quelque cho<c de bon , dans son I
sens, pour l'Église. Il se peut que Heinrich ait levé la première difficulté par sa puissance; les Pères assemblés levèrent la seconde. Ils reconnurent que dans l'Église romaine il ne se trouvait pas un seul homme digne d'une si haute position; qu'à Rome tous les ecclésiastiques manquaient d'instruction , ne devaient leurs places qu'à la simonie, ou vivaient dans le concubinage : aven qui semble d'autant plus surprenant que sans doute il y avait aussi quelques ecclésiastiques romains dans l'assemblée. On crut que cette circonstance autorisait suffisamment une transgression aux principes de l'Kglise. Alors le roi Heinrich présenta aux Pères assemblés son ami, le vénérable Suidger, évêque de Ramberg, comme l'homme qu'il avait destiné à être pape , parce qu'il était digne du siège apostolique. Les Pères assemblés , respectant avec joie la dignité royale , reconnurent le mérite de Suidger, et le saluèrent comme chef suprême de l'Église. Le vénérable Suidger, Saxon de naissance , se montra surpris , et refusa avec confusion d'accepter cette haute dignité; mais sa résistance fut bientôt vaincue par les instances du roi et par la joie de l'assemblée.
Puis le roi fit son entrée dans Rome. Le jour de .Noël il se rendit , avec tous les princes ecclésiastiques et laïques qui se trouvaient près de lui , à l'église de St-Pierre. Là on informa la multitude assemblée de ce qu'on avait fait à Sutn. On lui demanda même si elle connaissait dans le clergé romain un homme plus digue que Suidger, le nouvel élu. Et comme à cette demande le peuple, intimidé par la puissance et la î-évérilé du roi, garda le silence, Heinrich prit l'évêque par la main et le mena au trône papal. Aussitôt on reconnut le nouveau pape en le saluant par des acclamations ; on entonna des hymnes et actions de grâces, et au milieu de ces solennités l'évêque Suidger fut sacré pape sous le nom de Clément IL
Le même jour Clément 11 plaça la couronne impériale sur la tète du roi Heinrich, et il couronna également la reine Agnès, qui avait suivi son mari dans cette expédition. A celle époque il n'y avait pointa Rome de lieutenant impérial, qui d'habitude exerçait , sous le titre de patriee, la puissance du seigneur territorial, et qui était l'avoué de l'Église. Le dernier patriee , Grégoire, frère du pape chassé Uenoil IX , s'était probablement enfui avec celui-ci à l'arrivée
L1Y. Mil,
de llciiuich ; on no sait si cette dignité lui avait I été remise ou s'il l'avait usurpée. Il parait que ' l'empereur releva en ce jour la dignité de patricc, ou plutôt qu'il la prit pour lui-même, et devint personnellement patriec romain dans un tout autre sens que Karl le Grand l'avait été jadis. Kt pour rendre sensible au peuple son acceptation de ce titre , il se fit , aux acclamations des Romains, revêtir d'un manteau vert et orner la tête d'un anneau d'or. Sans doute U avait un double but. Sans doute il voulut donner au nouveau pape une plus grande considération aux yeux des Romains, en se chargeant d'exercer lui-même l'avoucric de l'Eglise romaiue , et en se réservaut par là même le droit de laisser à Rome des soldats teulscbs pour proléger le saint-siége. Dans le fait aussi il devait trouver dangereux de placer un é\éque teutsch sur ce siège, et de ne le confier qu'à la protection d'armes italiennes; car était-ce autre chose que le laisser sans défense à ses ennemis secrets et avoués? Ensuite il voulait aussi empêcher pour l'avenir toute élection légale d'un pape dont il ne serait pas informé d'avance, et sur laquelle il ne pourrait par conséquent exercer une inlluence décisive. Car il était passé en principe que l'élection d'aucun pape n'était légale, si le lieutenant de l'empereur, le patrice , n'y avait assisté. Si donc l'empereur était lui-même patriec, ou si , cg d'autres termes, il n'avait pas de lieutenant, personne ne pouvait être élevé sur la chaire de saint Pierre sans sa présence ou sans son consentement exprés.
Évidemment Heinrich avait atteint de cette manière un résultat grand et extraordinaire, et peut-être crut-il avoir surmonté maintenant les plus graves difficultés qui s'opposassent à la fondation ou au rétablissement d'uuc véritable église chrétienne et d'un empire teutsch réellement un. 11 pouvait désormais être certain que le pape agirait avec lui dans un même esprit, et il semblait que nul homme ne pourrait , sans se perdre, résister à la double puissance du tronc ,ct de l'autel. I n concile, que Clément II tint dès le mois de janvier de l'an 40 17, en présence de l'empereur, donna au monde un nouveau témoignage qu'a partir de ce moment commencerait un autre régime, que le désordre ne serait pas souffert davantage dans l'Eglise , et qu'avant tout la racine de tant de maux , la simonie , serait extirpée. L'excommunication devait irrévocablement frapper qui-
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conque acquerrait à prix d'argent une dignité ecclésiastique, et quiconque, arrivé légalement à l'une de ces dignités, recevrait la consécration d'un tel criminel , devait être soumis à une dure pénitence (4). En même temps le pape et l'empereur veillèrent à ce que plusieurs sièges episcopaux qui se trouvaient vacants fussent occupés par des hommes digues , et ils ne craignirent pas de recourir à l'arbitraire partout où il fut nécessaire v5 . Mais l'empereur ne pouvait séjourner plus longtemps en Italie; ce qu'il y avait gagné , il devait craindre de le perdre dans le Teutschland. Peu de temps après son couronnement il avait déjà renvoyé la plus grande partie de son armée au delà des Alpes; lui-même lit ensuite, il est vrai, une course rapide dans les pays au delà de Rome , mais plutôt sans doute pour examiner l'état des choses , la puissance des comtes de Tusculum , les relalions des Normands, tout enfin, que pour faire quelque chose d'important. H no s'arrêta nulle part, et revint le plus tôt possible dans sa patrie. Dans ce retour à travers l'Italie , l'empereur déploya plus d'une fois encore sa sévérité et sa rigueur contre des princes laïques et ecclésiastiques, de manière que probablement il augmenta plutôt le nombre de ses ennemis que celui de ses amis. Le jour de la Pentecôte il fut saisi, à Matouc, d'une maladie qui le retint quelques jours. Là, à ce qu'il semble, la brouille commença entre lui et le marquis Rouilace ; et peut-être la méfiance qui régnait de part et d'autre serait-elle arrhéc à une inimitié déclarée, si les deux princes ne s'étaient craints mutuellement. Ce qui d'ailleurs avait une importance que personne ne soupçonnait ,'c'est que l'empereur emmenait avec lui l'ancien pape Grégoire VI. Sans doute il crut devoir l'éloigner de l'Italie, non sans doute qu'il craignit que la tranquillité fût troublée par cet homme qui avait renoncé à toute grandeur de ce monde pour donner la paix à l'Église et au monde, mais parce qu'il semblait nécessaire de le soustraire aux passions des ecclésiastiques , du peuple de Rome , de tous les Italiens : car comment ceux-ci auraient-ils du pardonner à Grégoire d'avoir rendu si facile au roi des Tcutschs une œuv re si difficile, et d'avoir quitté le saint -siège pour y laisser asseoir un prêtre teutsch , instrument d'un roi étranger dont les prédécesseurs avaieot depuis des siècles opprimé et
tyrannisé avec la plus grande dureté le peuple d'Italie? En elle-même, sans doute, l'arrivée du pape Grégoire dans le Tcutschland était sans importance; car, abattu et brisé par le poids de
par la douleur de la mort de Grégoire, qu'il considérait comme la victime d'une bonne et grande cause; peut-être aussi, dans la solitude du cloître, médita-l-il sur les voies et sur le>
relations difficiles, il mourut peu de temps I movens par lesquels ou pourrait arriver
après; mais une circonstance particulière donna dans la suite une baute valeur au voyage de ce pontife dans le Teutseliland. A la suite de Grégoire se trouvait un ecclésiastiquequi avait été d'abord son disciple, puis son chapelain (fii, soit que par reconnaissance et par respect il n'eût pas voulu abandonner le pape dans son exil , soit qu'il eut pris aux événements racontés plus haut une part que l'histoire ignore , et que pour cette raison l'empereur regardât comme dangereux son séjour en Italie. C'était Ilildebrand, jeune homme qui, à force de géuic , de fermeté et de travail , s'était élevé des derniers rangs de la société ; qui désormais , sur la scène de la vie , où il parait maintenant pour la première l'ois, montra chaque jour davantage une prudence , une habileté, une énergie admirables, et qui exerça une influence d'autant plus puissante qu'il se di>tinguait plus par son zèle pieux , par son caractère digne de l'Église et par son humilité sacertodale, jusqu'il ce qu'enfln il parût comme le premier homme, comme le héros de son siècle, cl se sentit assez fort pour se charger, au nom de l'Eglise et pour l'Église, de la lutte contre tout ce qui , graud et puissant , osait résister. II n'est pas invraisemblable que Ilildebrand ait été initié par Grégoire VI, son maître et son ami , aux \ «ics et aux projets de l'empereur; il n'est pas invraisemblable non plus qu'un tel homme, dans toute la force de ses facultés, ait été séduit par la belle pensée de Heinrich de rétablir l'unité de l'Eglise, de purifier, d'améliorer tout le corps ecclésiastique de la tète aux extrémités, et qu'il l'ait jugée digne de toute sorte d'efforts et de sacrifices; mais il est également probable que, sentant dès lors le danger qu'il y aurait pour l'Eglise de laisser faire le bien qu'il fallait faire en elle et pour elle, non par elle-même, mais par le seul pouvoir temporel, il forma dès lors aussi la résolution de travailler de toutes ses forces et par tous les moyens a empêcher l'autel d'être placé au pied du trône , et à placer au contraire le tronc au pied de l'autel. Après la mort du pape, il se rendit à l'abbaye des Bénédictins de Clunv
suas
danger pour l'Eglise au bien que l'cmriercur Heinrich s'efforçait de réaliser, et réfléchit-il aux raisons qui pourraient justifier ces voit^ et ces moyens aux yeux du monde et de la postérité. Ce qui en tout cas ne souffre aucun doute, c'est que déjà dans le monastère de Clunv Ilildebrand se pénétra de principe que, dans la suite de sa vie, il suivit sans déviation.
Heinrich III revint satisfait dans sa patrie, parce qu'il se sentait la conscience d'au-ir voulu et atteint quelque chose de bou et de grand. Il trouva l'Empire daus une situation qui devait augmenter encore son conteutement, parce qu'il pouvait se dire que cette situation était son reuvre. Le jour de la Pentecôte il se trouvait à Spire. Là les princes de l'Empire se réunirent en grand nombre autour dv lui, soit sur son invitation, soit qu'ils voulussent saluer l'empereur et lui prouver leur fidélité et leiirdévoûmenl. Ils l'instruisirent de toutes les relations de l'empire , et il en résulta que partout avait régne une paix sinon complète, mais telle du moins qu'il y en avait à peine eu jamais do* semblable. En Lotharingie seulement, le duc Godefrid avait recommence ses intrigues : car il ne pouvait oublier l'injustice de l'empereur à son égard, ni renoncer à une partie du pays que son père avait gouverné. Godcdid avait peut-être cru que Heinrich se trouverait en Italie engagé dans des querelles aussi difficiles que celles qui jadis avaient occupé son père , et que , pendant ce temps , il réussirait à se venger et à se rendre maître du territoire qu'il considérait comme sa propriété. liaMuin, comte de Flandre, lui était resté fidèle , ou bien il se l'était concilié de nouveau. D'autres princes s'étaient déclarés pour lui et l'impétueux Théoderich, marKgraf de Frise, était prêt aux aimes et au combat, moins pour soutenir la cause du due que pour reprendre ce que Heinrich lui avait arraché l'année précédente. .Mais le prompt retour de l'empereur après une heureuse expédition renversa tous les plans dont Godefrid était l'âme, et décida la plupart des princes mécontents, sinon à re-
iw* r » i • j • , i,,,'r,"luw i'iiiko mecomenrs, sinon a re-
Pcut-étro fut-il jeté dans cette enceinte sacrée \ nouccr à l'exécution de leurs projets , du moins
UV. XVfl,
à l'ajourner. Godcfrid chercha, par des assurances mensongères, à eouvaincre l'empereur de sa fidélité ; et Ilcinrich , qui voulait avant tout maintenir In paix, sembla croire que puisque rien ne s'était fait , rieu non plus n'avait dù se faire , sans doute dans l'espérance que le temps guérirait les blessures de Godefrid, et qu'ensuite ce vaillant duc se montrerait prince fidèle de l'Empire. Les autres princes suivirent l'exemple du duc. Le markgraf Tbéoderich seul ne prit point part à cette soumission hypocrite, soit qu'il ne pût dompter sa colère , soit qu'il se fût déjà trop avancé pour qu'il lui fût possible de revenir sur ses pas : il se jeta sur les évêehés voisins, sur ceux dTtrccht et de Cambrai , et pilla ce qui put être pillé. 11 parait toutefois que l'empereur ne regarda pas ce soulèvement comme dangereux, quelque affligeant qu'il fût pour lui, parce que le markgraf était seul.
11 ne s'était pas non plus opéré de changement inquiétant dans les relations de l'Empire avec d'autres peuples, lîicn qu'il puisse être vrai que les relations de la Lotharingie aient réveillé dans Henri 1", roi de France, l'ancien désir des Français de se rendre maîtres de ce pays , celui-ci renonça bientôt à cette idée, non certainement parte que Wazo , évéque de Liège, lui fit sentir ce qu'une telle tentative avait de criminel et de contraire à l'esprit du christianisme, mais parce que les succès de Ilcinrich en Italie lui démontrèrent bientôt l'inutilité de cette entreprise. En Hongrie seulement il s'était passé des choses que l'empereur dut nécessairement apprendre et envisager avec dégoût et douleur, avec chagrin et inquiétude.
Les Hongrois, peuple barbare, mais énergique, ne pouvaient retrouver un point d'appui depuis qu'ils a\ aient perdu leur ancienne di- .rection. Les événements qui avaient suivi la mort d'Etienne avaient développé jusqu'à la cruauté les passions que ce pieux roi avait mises en mouvement : car les sentiments les plus sacrés du cœur humain , la religion , la nationalité , l'orgueil inspiré par les exploits des aïeux , se mêlaient à des sentiments vulgaires qu'éveillait le souvenir des anciennes courses et des anciens brigandages couronnes de tant de succès , agitaient les âmes , et , par la force de la barbarie, amenèrent un désordre sau\ âge. Le roi Pierre était devenu doublement odieux à ses nouveaux ennemis depuis qu'il avait été
imposé au pays par une armée tcutschc; l'hommage qu'il avait rendu au roi des Teutschs , la soumission de la Hongrie à la suzeraineté de l'empire teutsch , furent considérés par eux comme l'avilissement de sa nation, comme une souillure pour le nom des Magyares, comme une insolente et ignominieuse trahison. Ceux qui peut-être étaient restés jusque alors indifférents ne virent qu'avec la plus amère douleur une telle humiliation ; les anciens amis du roi Pierre eux-mêmes ne purent excuser sa conduite. Les étrangers seuls peut-être qui l'entouraient , Teutschs et Italiens , auxquels il donnait en tout la préférence, tantôt par nécessité, tantôt par prédilection, lui restèrent fidèles. Ces étrangère mêmes irritèrent les ennemis du roi, jusqu'à ce qu'à la fin les plus opiniâtres ou les moins civilisés de ces derniers entrèrent dans une fureur affreuse, demandant non-seulement le renversement d'un roi traitre à son pays, mais aussi la mort des étrangers, la destruction des églises chrétiennes, l'anéantissement du christianisme et l'adoration des anciens dieux, sous la protection desquels leurs aïeux avaient été des héros et des guerrière heureux. Dès l'an tOÎO, avant même que Heiurich ne commençât son expédition d'Italie, ils appelèrent de Russie André , prince de la race d'Arpad, pour le placer, contre Pierre, sur le trône des .Magyares. André vint ; les plus furieux exigèrent de lui la promesse d'exécuter ce qu'ils jugeaient convenable et exigeaient en conséquence pour la vengeance et le salut de la patrie. André , effrayé d'une telle rage, promit ce qu'on voulut. Aussitôt on le proclama roi, et l'on se révolta ouvertement. Pierre, sans armée, sans conseil, sans confiance, chercha à se soustraire par la fuite à sa perte. Il était trop tard; il fut vaincu et fait prisonnier ; on lui creva les yeux, et il fut abandonné à Stuhlvveissenbourg à ses regrets et à sa douleur, jusqu'au moment oû la mort mit un terme à son infortune. l'uis vinrent les scènes les plus horribles. Des bandes farouches parcoururent le pays , comme entraînées par un vertige , et exercèrent leur fureur par le feu et le fer contre tout ce qui était odieux, hommes et choses, sacré cl profane , sans pitié pour l'âge ni le sexe. Mais ces atrocités inouïes excitèrent le dégoût et l'indignation de la majorité de la natiou contre ces hordes meurtrières. Bientôt le j sentiment fut universel que de tels excès ren-
daicnt impossible toute société humaine , païenne comme chrétienne. De tous côtés l'on s'élev a contre ces scélérats , et en peu de temps ces affreux vainqueurs furent à leur tour vaincus. Le roi André , qui n'avait passé qu'avec douleur , et passivement plutôt qu'activement, par les sanglantes dévastations que l'on avait étendues entre lui et le trône , put enOu punir les coupables: il put, pour recevoir la consécration des prêtres chrétiens, interdire toutes les pratiques païennes, rétablir le culte de Jésus-Christ , et assurer protection et sûreté aux malheureux qui, destinés à périr victimes de ces désordres , avaient pu jusque alors se soustraire au sort qu'on leur réservait.
Voilà dans quel état se trouvaient les affaires en Hongrie lorsque l'empereur revint d'Italie danslcTeutsehland. Ileinrich forma aussitôt la résolution de faire une nouvelle expédition en Hongrie, de se jeter au milieu de cette dissolution, de tirer vengeance des crimes commis contre Pierre son v assal cl contre l'Église du Christ, et de consolider la dépendance où la Hongrie était de ï empire leutsch. Mais eu Hongrie Fou sentit bien à quel danger l'on était exposé si l'empereur exécutait sa résolution. André, roi de Hongrie, ne perdit donc point de temps pour détourner l'orage qui menaçait d'éclater. Il env oya une ambassade à l'empereur : « Il n'av ait accepté que par force la couronne de Hongrie ; il était innocent des crimes commis contre le roi Pierre; il avait déjà lui-même puni de
ecclésiastiques , et pour affermir l'autorité royale dans l'Empire; enfin il lui semblait nécessaire de châtier bientôt Théoderich , marigraf de Frise, aûn que l'incendie entretenu par ce prince rebelle ne fiuit point par gagner toute la Ix)tharingie.
Et Ileinrich employa le court intervalle de repos dont il jouit avec énergie et avec succès pour l'Eglise comme pour le pouvoir royal. Toutefois la sécheresse des historiens ne nous permet que de constater en général son ixtivité.
Partout et chaque fois qu'il se réunit avic des évêques , soit qu'ils vinssent vers lui en grand nombre sur son invitation ou volontairement, soit qu'ils parussent devant lui individuellement , il leur parla de la purification et de la réunion de l'Église de manière à /aire impression sur eux , employant toute/ois les exhortations plus souvent que les menaces pour les gagner à ce grand but et ne pas causer d'aigreur. 11 se bornait à une seule chose , à l'extirpation de la simonie : il ne dirigeait point son zèle contre les autres maux qui ébranlaient l'Église, contre la mollesse et la débanclie dominantes alors, soit que sous ce rapport il lise sentit pas lui-môme très-pur , comme on i ou a accusé, soit que, ce qui est plus vraisemblable , il crût qu'il fallait laisser ù I L^li^e ellemême le soin de combattre ce vice, pourvu qu'avant tout le mal fondamental fût détruit. Ileinrich semble avoir attendu de deux choses
mort une partie des rebelles conjurés contre ce ! surtout une grande impression sur les esprits,
prince ; il était prêt à livrer le reste à l'empereur pour qu'il les châtiât ; il reconnaissait la suzeraineté de l'empire teutsch ; il était prêt à prêter le serment de vassal ; il était prêt aussi à payer un tribut annuel , pourvu que l'empereur lui confirmât la couronne de Hongrie. i
L'empereur n'accepta ni ne rejeta ces propositions ; mais il les crut assez importantes pour éviter dans ce moment une expédition à laquelle il se serait cru contraint par l'honneur, si les Hongrois av aient gardé le silence comme s'il n'avait pas été leur suzerain. Et cette campagne en Hongrie lui aurait maintenant été onéreuse. A peine revenus d'Italie, les vassaux du Tcutschland méridional avaient besoin de quelque repos; déplus, l'empereur désirait aussi rester dans l'Empire pour exploiter en paix et avec résultat l'impression morale faite par ses actes eu Italie , et pour améliorer les relations
lorsque , d'accord avec le pape , il rappelait aux évêques ces paroles du Sauveur : « En vain vous avez reçu , en vain vous donnez aussi. • D'abord il leur montrait ses propres mains pures de toute spoliation de l'Église, et il pouvait ajouter avec confiance : « De même que Dieu m'a donné gratuitement et par sa seule miséricorde la couronne de l'Empire, de même je veux garantir gratuitement à l'Église ce que je dois faire pour elle comme roi. • Et cet engagement était suiv i d'une sommation aux évêques d'agir de la même manière. Comment celte sommation eût-elle pu rester sans une réponse favorable , sans une résolution pieuse? En second lieu , l'empereur montrait la plus grande sollicitude pour le salut dcTàmc de son père, par la seule raison que celui-ci avait reçu de l'argent pour la collation des charges et dignités ccclésiuM unies. Il recommandait con-
sfamlttent son père ônx prières des évèques, et leur représentait l'effet de ces prières nonsculement comme salutaire pour le <Munt, mais encore comme propre à effacer la tache que l'hérésie de simonie avait pu leur imprimer ù eux-mêmes. Et si cette sollicitude de l'empereur donnait la preuve qu'il ne poursuivait pas la simonie en vue de quelque intérêt temporel , mais par conviction qu'elle était un mal moral, comment aurait-elle pu manquer son effet sur l'âme d'hommes qui prétendaient n'avoir consacré leur vie qu'a la religion et à la vertu, au service de Dieu et de son fils?
Tandis que, sous le rapport spirituel, l'empereur agissait de cette manière pour mieux organiser la société , il n'oubliait point de faire valoir son autorité royale dans l'Empire. II nomma arbitrairement, comme autrefois, et sans doute avec l'assentiment du pape, aux sièges épiscopaux vacants. Probablement il n'éleva à l'épiscopat que des hommes qui en étaient dignes ; pourtant il ne parait pas qu'il ait toujours agi sans arrière-pensées temporelles. Il chercha à gagner ou à affermir dans leur fidélité envers lui des maisons puissantes , en élevant un de leurs membres; c'est ainsi qu'il nomma évêquede Metz Albero, duc de Lutzelbourg,dont la famille était devenue si puissante sousllcinrich II par Kunigundc, femme de ce prinee (7). Il agit de même à l'égard des grandes dignités temporelles. Le comte souabe W'elf, fils du comte Wclf, neveu d'Albero, dont lafamilleétait l'une des plus puissantes du Tcutscbland méridional , fut nommé par lui duc de Carintliie et marquis de Vérone , en partie certainement dans des vues relatives a l'Italie , en partie sans doute aussi pour la maison des Welfs elle-même, qu'il n'avait négligée jusque alors que pour lui faire sentir la valeur de ses bonnes grâces. Dans les deux grands-duchés de Souabe et de Bavière, les deux hommes que Ileinrich avait simplement décorés du titre de ducs sans leur donner la puissance ducale, Otto et Heinricb, vinrent â mourir peu de temps l'un après l'autre; l'empereur retint ces deux contrées sous son administration immédiate, et vraisemblablement il n'aurait même pas rétabli le titre de duc, s'il n'était arrive de nouveaux événements qui interrompirent la fortune de l'empereur, et le contraignirent à modifier la voie oii il était entré.
Vers l'automne de cette année Heinricb III I m.
CUU\ XI. 5149
entreprit une expédition contre Théoderich , markgraf de Frise , qui persistait dans son opiniâtreté, enhardi par le sol impraticable de son pays, par les fleuves , les marais , les inondations qui le mettaient à l'abri des attaques d'une armée de terre , et par les bas - fonds qui rendaient difficile aussi l'approche d'une Hotte. Heinricb. ordonna aux princes voisins de tenter l'atlaquc par mer, en partant de Vlacrdingen. Mais il parait que les princes, qui connaissaient mieux que lui la nature du pays, n'entreprirent pas avec un grand zèle une œuvre où ils désespéraient de réussir. Et dans le fait, non - seulement toute l'entreprise resta sans succès , mais encore la flotte impériale , poursuivie à son retour par les bâtiments légers de Théoderich , essuya de grandes pertes. Ces pertes furent peut-être supportables eu elles-mêmes; mais l'empereur n'avait pas les moyens de les réparer aussitôt , et dans la position qu'il avait prise aux yeux du monde, la moindre interruption dans ses succès était grave. Aussi fut-il extrêmement affecté de cet échec , et dans sa colère il punit sévèrement même son fidèle partisan Wazo , évêque de Liège, parce qu'en cette occasion il uvait montré de la lenteur ou de la négliv^neo ; car il prévoyait les suites qui en résulteraient.
Et en effet , a peine l'armée impériale se futellc dissoute , que le duc Godefrid éclata, pensant que le moment était arrivé de se venger des injustices qu'il avait éprouv ées ; et sur ses deux flancs il exerça de barbares hostilités. D'un côté, soit par lui-même, soit h l'aide de son ami , l'arrogant markgraf Théoderich , qu'enivrait sa victorieuse résistance , détruisit l'ancien palais impérial de Niinèguc, couvre admirée de Karl le Grand ; de l'autre côté , réuni à Balduiu , comte de Flandre , il se jeta sur le diocèse de Verdun , parce que l'évéque tenait fidèlement pour l'empereur. Et comme devant la ville de Verdun il trouva de la résistance , il y fit lancer des matières inflammables, tant il était furieux. Ces matières prirent feu et causèrent un incendie dont les ravages s'étendirent au delà des desseins et des vœux du duc. Il n'avait voulu qu'inspirer de la terreur pour se rendre maître de la ville; mais l'incendie dévora au^si tontes les églises et tous les couvents. La cathédrale même ne put être sauvée, et avec elle une belle bibliothèque I devînt la proie des flammes. Cette déplorable
4SÛ &ISTOTRE DU PEUPLE allemand.
destruction laissa dans l'Ame du duc une douleur et des remords qu'il chercha bientôt après a étouffer de toute manière , par de grands sacrifices et par des souffrances volontaires.
Et au milieu de ces événements , qui remplissaient l'empereur d'indignation et de mille inquiétudes , arriva une nouvelle très-peu propre à le consoler. Son ami le pape Clément II était mort nu mois d'octobre de l'an 1047, et il ne lui avait pas élé donué de mourir sur la chaire de saint Pierre. On ne peut éclaircir les faits. Assurément il est hors de doute que Benoit IX, le pape chassé et déposé, revint à Rome et s'empara de nouveau du saint siège ; mais on ne sait si ce fut parce que Clément avait quitté la ville , ou parce qu'il s'était retiré devant lui; et, si l'on admet cette dernière supposition , il est incertain si Clément se retira à la suite d'une lutte ou sans résistance. Toutefois ce qui , dans l'état des relations , est le plus vraisemblable , c'est que Clément fut contraint à s'enfuir, soit que les forces de son adversaire fussent trop considérables , soit qu'en sa qualité deTcutsch il se méfiât des Romains. Il est donc possible que le vénérable pontife soit mort d'inquiétude et de chagrin, et que sa fin ait été hâtée encore par le climat de ces contrées étrangères : mais il est un soupçon pardonnable et facile a comprendre ; c'est que Benoit IX se délivra de son ennemi par le poison : car bien peu d'hommes sans doute hésitèrent à ajouter ce forfait à la longue liste des crimes attribués a cet homme. En tout cas il est vraisemblable que Clément II mourut dans un couvent de Saint-Thomas, nou loin de Pesaro.
La nouvelle de la mort de Clément II et des événements de Rome ne put que causer un grand trouble à Heinrieh III , et elle dut faire sur lui une impression d'autant plus profonde, qu'il était déjà vivement affecté de ce qui s'était passé en Hongrie et en Lotharingie. Qui pouvait calculer d'avance l'influence que pouvaient avoir les uns sur les autres les malheurs de l'Église et les échecs de l'Krapire, et les suites que les uns ou les autres pourraient entraîner?