‹ Histoire d'AllemagneChapitre 7 sur 100 · I1AI». V. V · texte numérisé non relu

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dans aucune autre vue qu'ils s'étaient déclarés pour lui. Mais en disposant de biens ecclésiastiques , non par mépris pour l'Église ou pour ses serviteurs , mais par nécessité , il avait aigri contre lui les prêtres , qui avaient commencé à le combattre par les seules armes dont ils fussent les maîtres , par les armes de la parole , de l'esprit, de la foi et de la superstition. Dès le mois de novembre de l'an 858 , informé de la mauvaise impression faite par sa conduite , il avait invité les archevêques , les évêques et les abbés du pays à se réunir à Reims , où , comme il l'annonçait, il voulait, avec leur avis, s'occuper du rétablissement de l'Église, de la sûreté et du salut du peuple. Mais les ecclésiastiques ne s'étaient pas rendus a l'appel du roi. Les seuls évêques des diocèses de Reinis et de Rouen , ne paraissant céder qu'à leur propre inspiration , s'étaient assemblés à Chiersy , et avaient adressé en commun au roi Ludwig une lettre , vraisemblablement rédigée par liinemar , et conçue en termes où respiraient la dureté, l'arrogance , la menace et le mépris. Ils lui avaient fait entendre d'amères et fortes vérités sur ses devoirs comme homme , comme frère et comme roi ; ils lui avaient rappelé le temps de son père et sa conduite et celle de ses frères envers lui ; ils l'avaient exhorté à songer à sa dernière heure , plus proche peut-être qu'il ne le pensait ; ils lui avaient même fait le tableau des horribles tourments réservés dans l'enfer à quiconque se fait l'agresseur de l'Église , de ses biens et de ses serviteurs. Et si tout cela s'était fait tandis que Ludwig semblait encore pouvoir tout braver par sa fortune et par sa puissance , à quoi devait-il s'attendre, maintenant qu'il avait abandonné lo pays sur lequel il avait élevé de si grandes prétentions , et que de toute son entreprise il ne lui restait qu'un triste souvenir ? A cette époque , l'an 858 , après la mort de Benoit III , avait été placé sur le siège apostolique, à Rome, un homme qui sans doute n'avait pas encore pu montrer au monde ce qui était en lui ; mais qui se distinguait par tant de grandes qualités , qu'à l'exception de Grégoire le Grand, il ne se trouve pas un seul pontife, dans toute la série des papes jusqu'à cette année , qui l'ait égalé ; un homme de la plus grande pénétration , de la plus grande adresse , et d'une fermeté de caractère inébranlable , qui reconnaissait de la manière la plus claire combien était grande la puissance que les peuples chrétiens de l'Occident avaient réunie

HISTOIRE 1)1 PLIPLE ALLEMAND.

sur le sainl-siégc ; combien , dans ce siècle agité et abruti, cette puissance était fondée sur les besoins des sentiments les plus sacrés du cœur humain , et avec quelle assurance on pouvait , en conséquence , la faire valoir ; mais il avait aussi la volonté la plus décidée de la faire valoir. Cet homme était Nicolas 1", que l'empereur Ludwig lui-même avait poussé a la couronne papale , et que ce prince honora de toutes les manières, soit que Ludwig sût réellement apprécier les vertus du prêtre , soit qu'il n'eût fait que céder a l'opinion générale. Si les ecclésiastiques français parvenaient à gagner un tel pape contre Ludwig, les suites de sa colère et de sa malédiction pouvaient devenir singulièrement désastreuses pour le roi des Tcutschs.

Ludwig |)énétra nettement ces relations , et ne les méprisa pas. Ses premiers efforts n'eurent pas pour but de se concilier de nouveau les vassaux teutschs , mais de se récoucilicr avec son frère Rarl. Il croyait sans doute, par cette dernière tentative , arriver plus rapidement à son but et obtenir plus d'avantages, surtout par rapport à sa position avec l'Église; il ne sentait pas non plus une grande honte eu présence de son frère , au souvenir duquel on pouvait rappeler les événements antérieurs. De plus, la position de Karl était tellement dangereuse , qu'il semblait pouvoir à peine repousser une réconciliation : car les Nordmans avaient tourné maintenant avec leurs navires l'Europe occidentale , et se montraient aussi sur les eûtes de la Oaule qui longent la Méditerranée; ils [K'uétraicut dans les terres par le Hhôuc , comme autrefois ils y a^ aient pénétré par la Seine et par la Loire ; ils paraissaient également sur les côtes d'Italie. Dans le fait , Ludwig, dès l'été de l'an 839, amena, par de fréquentes négociations , son frère Karl et son neveu Lothar à convenir avec lui d'une entrevue. Elle eut lieu dans une ile du Ithin , entre Andernach et j Cobleutz. .Mais les esprits des trois rois étaient j encore trop excités, pour qu'il leur fût possible de s'entendre. Karl , eu particulier , ne voulait pas se rendre aux exigences de son frère , qui prétendait que les vassaux auxquels il avait enlevé leurs fiefs parce qu'ils s'éiaient traîtreusement rangés du côté de Ludwig, rentrassent en possession de leurs biens ; et il ne pouvait s'y rendre, parce qu'il s'était vu contraint d'acheter ou de récompenser par ces fiefs la fidélité d'autres vassaux. On en vint à de vives discus-

sions ; enfin pourtant les rois convinrent d'une nouvelle entrevue, qui devait avoir lieu à Baie le 2*> octobre , puis ils se séparèrent.

Ludwig toutefois , que cette convention tranquillisait fort peu , envoya dans l'intervalle l'abbé Thioto de Fulda en Italie , vers son neveu l'empereur Ludwig et vers le pape Nicolas , pour justifier ou excuser son entreprise contre le roi Karl et sa conduite en France. L'abbc avait pour mission de revenir avec la réponse de l'empereur et du pape avant l'entrevue de Baie , si cela était possible. Quatre ou ciuq circonstances aidèrent l'ambassadeur du roi dans la négociation qui lui était confiée. Le pape était établi depuis peu de temps sur le saint-siége , et n'avait pas encore trouvé le côté par lequel il pourrait commencer le plus facilement son œuvre ; les évêques de France et de Lotharingie, pendant qu'on travaillait à l'entrevue des trois rois dans File du Rhin (1) , dont ils espéraient sans doute une réconciliation complète , avaient tenu un synode à Metz pour aviser aux moyens de garantir l'honneur et la considération de l'Église et de ses serviteurs. Le synode avait résolu d'envoyer une ambassade h Ludwig pour lui assurer le pardon de tous les crimes passés , s'il voulait se repentir et se montrer fils obéissant de l'Eglise: l'ambassade avait paru à YVorms devant le roi. Ludwig toutefois, qui vraisemblablement espérait une autre issue de sa conférence avec Karl et Lothar , ne s'était pas rendu aux exigences des députés; quant au pape , auquel certainement Thioto soumit les pièces de ces négociations, il devait se trouver llatté de ce que Ludwig aimait mieux s'adresser a lui que s'entendre avec le clergé de deux royaumes ; et par là même il devait être disposé a montrer de la bienveillance au roi des Tcutschs. L'empereur , d'autre part, tenait à l'amitié du pape ; et celle de l'ainé de ses oncles lui était d'autant moins indifférente dans la position dangereuse où il se trouvait , qu'il pouvait moins compter sur les autres membres de sa famille. Mais Karl le Chauve, après que son frère se fût éloigné de France , était retombé dans ses anciennes fautes , dans celles précisément qui faisaient redouter à Ludwig la colère de l'Église; Ix>tliar enfin n'avait la confiance de personne, et sa conduite ignominieuse et les mauvais traitements qu'il faisait subir à Teutl)erga , sa femme , amoncelaient sur sa tète un orage qui devait empêcher tout homme sensé

UV. XIII,

do s'attacher à lui. Dans le fait, l'abbé Thioto réussit à maintenir le roi Ludwig dans la faveur du pape ainsi que dans l'amitié de l'empereur ; mais il ne réussit pas a revenir dans le Tcutschland avant le jour fixé pour l'entrevue de Baie. Toutefois , on ne perdit rien à son absence , car, en somme, l'entrevue n'eut pas lieu. Lndvvig , il est vrai , ne manqua pas de se trouver à Bàle à l'époque convenue ; Karl le Chauve aussi s'était mis en route ; maisLothar, retenu dans l'intérieur de son palais par des liens honteux , avait oublié les conventions faites avec ses oncles; et lorsque Karl le Chauve avait appris qu'il ne se présentait pas , il n'avait pas continué son voyage vers Mie ; de sorte que Ludwig, roi des Teutschs, dot subir l'ennui d'une attente inutile, qui n'était pas propre à lui inspirer des dispositions plus calmes.

D'autant plus agréable lui fut la réponse amicale que l'abbé Thioto lui rapporta du pape et do l'empereur Ludwig. Et de fait, il avait besoin d'être ainsi tranquillisé; car dans le même temps où il attendait l'entrevue à Baie , d'effroyables phénomènes se montrèrent dans la nature. Une lumière extraordinaire , s'élevant de l'orient et du nord, éclaira les nuits et les rendit semblables aux jours; et du sein de cette lumière s'élançaient vers le ciel , dans des directions diverses , des colonnes sanglantes qui remplirent les Ames de désespoir et de terreur. Puis vint un hiver d'une rigueur inouïe. La neige et la gelée furent continuelles depuis le mois de novembre jusqu'au mois d'avril de l'an 8G0. l,es semences et les arbres furent perdus. F.a mer .Adriatique se couvrit d'une glace tellement épaisse, que des marchands qui n'étaient jamais arrivés autrement que sur des vaisseaux , apportèrent maintenant leurs marchandises à Venise , en passant cette mer avec des chevaux et des chariots, line telle désolation ébranla tout sentiment humain. Ix)thar seul resta impassible. Étourdi par le tumulte de passions basses et sensuelles, retenu dans les indignes liens d'une femme sans pudeur , ce jeune prince ne faisait attention ni aux signes du fiel , ni à la misère de la terre.

1/année précédente , il avait de sa propre volonté abandonné il l'empereur Ludwig , son frère, le pays de l'autre côté du Jura, que précédemment il avait en partie extorque à Karl, son frère mineur, avec les villes de Genève, de I«au- «nne et de Sion ; il espérait ainsi le gagner à ses

projets impies, et trouver en lui, en cas de besoin, un médiateur auprès du saint-père à Rome. Se reposant sur son amitié fraternelle , il poursuivit désormais , au milieu des maux effroyables de ce temps , sa criminelle carrière. Deux ans auparavant, il avait encore cédé à la colère inspirée au monde par la répudiation de sa jeune et vertueuse épouse, et il l'avait ramenée à sa cour; mais, depuis ce temps, il n'avait fait que la tourmenter et la maltraiter. Il avait accusé cette femme sans secours, qui n'avait contre elle que son antipathie, d'un crime si contraire à la nature et si repoussant , que la seule pensée en devait faire naître l'horreur et le dégoût (2). Il l'avait accusée publiquement de ce crime devant une assemblée des grands dignitaires et des vassaux de son royaume ; et le monde avait été conduit à une telle incrédulité à la vertu , à la \ moralité et à la pudeur , grâce aux vices dont la maison de Karl le Grand avait offert et offrait encore le spectacle , que Teutberga , d'après le jugement des laïques , avec l'assentiment des évéques, dut prouver son innocence par le jugement de Dieu, au moyen de l'eau bouillante : elle l'avait prouvée par un champion. Cependant cette malheureuse femme fut entourée de terreurs jusqu'à ce que , dans sa crainte , elle prononça des paroles que l'on osa admettre et interpréter comme un aveu de ce crime; jusqu'à ce que, troublée et comme étourdie , elle consentit à formuler par écrit cet aveu et à le livrer à ses persécuteurs. 11 ne lui restait que ce moyen de se délivrer d'un tel enfer ; et ce furent les ecclésiastiques les plus éminents du royaume de I-olhariagie qui se dégradèrent au point de se faire les ministres d'une débauche sans pudeur, et les instruments d'une cruauté barbare : ce fut l'impétueux et querelleur Gunthar, archevêque de Cologne , archichapelain du royaume , qui espérait satisfaire son avidité et élever sa maison en persécutant l'innocence abandonnée; ce fut l'impudent et indécis Adventins , archevêque de Metz , habile affidé de Gunthar ; ce fut Théotgaud , archevêque de Trêves , dont les yeux troublés étaient incapables de discerner le mensonge et la vérité , qui s'appuya volontiers sur des soutiens tels que semblaient l'être Gunthar et Adventius , et qui se montra insolent par faiblesse. Par les soins de ces princes de l'Église, se tint à Aix-la- Chapelle, l'an KGO, un synode qui devait infliger à la reine Teutberga une pénitence ccclé-

«astique, qu'elle devait sabir dans un couvent jusqu'à sa mort.

Mais le roi Lotbar , son mari , était absorbé dans de tels crimes ; il était aveugle et sourd aux ébranlements de la vie publique dans son royaume et au malheur universel de ce siècle. Karl le Chauve , de son côté , dont les États , comme ceux de Lothar, continuaient a subir le fléau des Nordmans, et à souffrir , sous des formes différentes , mais tout aussi dures, des anciens bouleversements, ressentit une impression profonde des phénomènes de la nature , qui causaient ou menaçaient de répandre des malheurs toujours renaissants. Les relations amicales de Ludwig , roi des Teutschs , avec le pape et avec l'empereur Ludwig, lui inspirèrent aussi des sentiments plus doux , et les scènes odieuses elles-mêmes qui se passaient dans le palais de Karl le Grand firent impression sur lui, comme sur Ludwig, roi des Teutschs. Ce dernier réussit donc enfin, l'an 860, à le décider à une entrevue à laquelle I/Othar crut ensuite devoir participer aussi. Elle eut lieu dans le château de Coblcntz. Les trois rois y parurent accompagnés de leurs fidèles les plus éminents, le premier jour du mois de juin. Leurs conférences amenèrent un traité de paix , de concorde et de secours mutuels, auquel accédèrent aussi les deux frères de I<othar , Ludwig et Karl; de sorte qu'il devait embrasser tout l'empire fondé par Karl le (irand. Ils jurèrent tous de le tenir, presque de la même manière qu'avait été juré le traité de Verdun, soixante-dix ans auparavant.

C'est ainsi que Ludwig avait détourné la colère de l'Église, et amené avec les rois de sa maison une réconciliation qui semblait assurer du moins la tranquillité extérieure , quelles que fussent les dispositions de son frère et de son neveu ; et à peine ce but eut-il été atteint , qu'il gagna une nouvelle prépondérance. Lothar en effet , sentant ce qu'avait de dangereux la position où il s'était placé par sa vie dépravée , peut-être aussi réprimandé énergiquement par son oncle , à Coblcntz , du scandale qu'il donnait au monde , et devenu d'autant plus méfiant envers Karl le Chauve, qu'un évôquc influent du royaume de celui-ci, Hincmar de Reims, ne dissimulait pas le mécontentement que lui causait la conduite du synode d'Aix-la-Chapelle envers la malheureuse Teutbcrga, Lothar désirait mettre de son coté le roi Ludwig , son on-

cle, de même qu'il avait gagné l'empereur Ludwig , son frère. Il s'attacha donc à lui ; et comme il ne croyait à aucun sentiment du rceur , ni à l'affection , ni à la bonne foi , il lui abandonna une belle province de son royaume, l'Alsace , pour s'assurer sa faveur ; et Ludwig accepta ce beau pays, et crut désormais avoir assuré à sa couronne un dédommagement du mauvais succès de son expédition en France. Aussi ne fit-il pas difficulté de résister maintenant aux vassaux de ses États, qui jadis avaient tenu à lui avec affection et fidélité , mais qu'alors il considérait comme félons , parce qu'ils avaient été mécontents des projets et des entreprises du roi , et qu'il s'était ensuite aliénés par sa méfiance et par sa colère.

L'an 861 , il tint une diète à Ratisbonne. Son beau-frère , le duc Ernust, comte de la Marche orientale ou de Pannonie , le premier prince du royaume (3) , signalé par de nombreux et glorieux exploits contre les peuples slaves, fut, dans cette assemblée , accusé de trahison et dépouillé de ses dignités. Le même sort frappa le comte tlto, le comte Berengar son frère, l'abbé Waldo , tous trois neveux du comte Ernust , ainsi que les comtes Sigihard et (ierolt, avec plusieurs autres. L'insuffisance des documents de cette époque rend impossible , il est vrai , d'indiquer en quoi consistait au fond la trahison de ces hommes , mais il est hors de doute que le crime qui leur était imputé par le roi se rattachait à sa malheureuse expédition; car les trois neveux du duc Ernust , Uto , Berengar et Waldo , tandis que ce vieux prince déplorait son malheur dans ses biens allodiaox , au sein de sa patrie , se rendirent auprès de Karl le Chauve , en France , et furent reçus par ce roi avec une grande bienveillance. Peut-être étaient-ils venus avec Ludwig en France , et peut-être, d'après les conseils et les désirs de leur oncle si intelligent , le duc Ernust , qui n'avait pu voir qu'avec douleur l'entreprise du roi , étaient-ils sortis de ce pays contre la volonté de Ludwig , de sorte que maintenant ils pouvaient faire valoir auprès de Karl le Chauve la part qu'ils avaient eue à sa conservation, Ouoi qu'il en soit, la conduite de Ludwig fut évidemment passionnée. Aussi l'influence de sa conduite ne se borna pas là; elle souleva de nouvelles passions , et impliqua de nouveau le roi dans de mauvaises relations.

Karlmann , en effet , fils ainé de Ludwig ,

avait été créé par son père duc des karantaniens ou Carinthiens , qui semblent avoir été pour la première fois entièrement soumis sous son commandement. Il s'était marié avec une fille du duc Ernust, et semble avoir ressenti profondément la honte de son beau-père et des cousins de sa femme. Dans le principe, il espéra vraisemblablement que la colère de son père se dissiperait bientôt, et qu'il chercherait à réparer la faute qu'il venait de commettre. Aussi ne voulut-il pas laisser tomber la Marche de Pannonie entre des mains étrangères , mais il repoussa le nouveau duc auquel son père l'avait assignée ; et comme alors il s'agissait aussi de lui enlever son duché de Carinthic, il crut ne devoir point céder au nouveau duc. Cette conduite , assurément équivoque en elle-même et dangereuse dans les circonstances présentes, fut considérée comme une révolte par le roi Ludwig. La méfiance , le soupçon, l'inquiétude, le ressentiment, devinrent d'autant plus grands en celui-ci , que karlmann aussi avait désormais pris une position qui lui sembla nécessiter des négociations avec les peuples slaves , et particulièrement avec Rastiz , prince des Moraves, afin de les détourner de toute attaque , et de gagner ainsi du temps pour déclarer ses vues et s'entendre avec son père. Celui-ci, toutefois, informé des négociations de son flls avec les Slaves , y vit une redoutable trahison , par laquelle karlmann cherchait à s'assurer le secours de peuples étrangers contre son père et contre son roi. Ce fait dut lui paraître d'autant plus dangereux , que les nations slaves les plus septentrionales elles-mêmes , que les Abodrites , entrèrent, à cette époque, de nouveau en mouvement, et que par là il était à craindre que tout le monde des peuples slaves , le long de toute la frontière du royaume teutsch , ne s'entendit du moins, s'il ne s'unissait pas tout à fait, pour une attaque. Dans la juste colère que lui inspirèrent des circonstances si inouïes , Ludwig résolut de s'opposer promptement à l'entreprise impie de son fils. Mais Karlmann , soit qu'il se sentit innocent , soit que , voyant le danger de la patrie , il espérât que tout pourrait encore se réparer, et que l'état des choses rendrait nécessaire une réconciliation avec son père , demanda et obtint du roi la promesse solennelle de sa sûreté personnelle (4) , accourut à Ratisbonne, et se présenta à son père en fils obéissant : c'était l'an 862. Personne n'a décrit la scène

qui se passa entre le père et le fils : leurs entretiens nous sont entièrement inconnus. 11 semble que karlmann n'obtint rien pour son beau-père; quant à lui, il se justifia, et réduisit ses accusateurs au silence. Lorsque ensuite il eut promis sous serment de ne rien entreprendre méchamment , de ne rien faire contre l'autorité légitime de son père , le roi ne se borna pas à lui rendre la Carinthic , mais laissa aussi sous son administration la Marche de Pannonie, qu'il avait attirée à lui.

Cette réconciliation termina les premières dissensions entre Ludwig, roi des TeutschsJ, et son fils aîné Karlmann. Mais cette réconciliation elle-même, qu'elle fût loyale ou non, nécessitée par les circonstances, faite avec un ressentiment concentré , permit au roi de faire une expédition contre les Abodrites. Cette entreprise eut le résultat habituel : les Abodrites furent contraints a se reconnaître de nouveau tributaires , et leur prince Tabomiuzl de remettre entre les mains des Teutschs son propre fils avec d'autres otages de sa fidélité (5).

NOUVELLES QUERELLES DU ROI LUDWIG AVEC 8ES FILS KARLMANN ET LUDWIG. — PUIS- SANCE DU SIÈGE APOSTOLIQUE SOUS NICO- LAS I".

De l'an 8C2 k l'an 8G6.

La réconciliation du roi Ludwig avec son fils Karlmann fut sans durée. La source de la méfiance , une fois ouverte , tarit difficilement , et elle se répand le plus largement et le plus commodément lorsqu'elle divise ceux qui , d'après les lois de la nature , devraient être unis par l'affection et la fidélité , un père et un fils. Les ennemis de karlmann ne pardonnaient pas à ce prince de les avoir réduits au silence devant son père ; et les hommes qui avaient été nommés ducs de la Marche pannonienne et de Carinthic portaient des regards irrités et avides sur les contrées dont karlmann avait conservé legouvcrnement , et qu'il semblait leur avoir arrachées. Aussi recommencèrent-ils leurs insinuations , et ils trouvèrent chez le roi une oreille complaisante. Bientôt, rendus plus audacieux par la facilité de Ludwig, ils accusèrent le jeune prince karlmann des crimes les plus grands et

HISTOIRE Dl PEUPLE ALLEMAND.

les plus divers , et le roi écouta aussi ces accusations. Il fut tellement prévenu contre son fils, qu'il s'engagea publiquement et solennellement à ne jamais donner aucune part aux honneurs publics à son fils Karlmaun tant qu'il vivrait et régnerait.

Harlmanu était en chemin pour Ratisbonne , sans doute pour assister , au printemps de l'an 803 , à la diète, et pour féliciter son père de sa victoire sur les Abodritcs. En route, il fut informé de la colère de son père. Redoutant sa sévérité, il interrompit son voyage et retourna en Carinthic. Il pensait y être en sûreté au milieu de ceux qui s'appelaient ses lidèles ; que , pendant ce temps, le ressentiment de son père se calmerait, et qu'il réussirait à faire réfuter par des hommes dignes de foi toutes les calomnies énoncées contre lui. Ccpendaut le roi rassembla une armée, sous prétexte d'uneexpédilion contre

préciant peut-être avec justesse les circonstances, entreprirent d'opérer une réconciliation par leur médiation. Karlmann put aborder son père; il parvint, a ce qu'il semble, à lui prouver qu'on l'avait calomnié ; pourtant la Carinthic ne lui fut pas rendue ; mais le perfide comte Gnndacar la conserva , comme il en avait reçu la promesse, karlmann fut aussi retenu par son père prisonnier sur parole.

Mais la facilité avec laquelle le roi pardonna encore une fois à son fils , et feignit tout au moins de croire a l'innocence de celui-ci , naissait sans doute du souvenir des relations où il s'était trouvé avec ses frères à l'égard de son père ; mais certainement cette réconciliation, véritable ou simulée, fut bâtée par des événements très-remarquables, par des événements de la plus grande importance pour tous les peuples chrétiens et pour leur roi, et , en particulier,

les Moraves que l'on voulait dompter avec le j dans la suite du temps, pour le peuple teutsch

secours des Bulgares, qui devaient s'avancer du j et pour ses souverains. Par ces événements,

côté de l'est. L'armée se dirigea vers laCarin- | l'attention de Ludwig fut excitée, et son intérêt

thie, où était sa destination. Karlmann fut ef- [ éveillé. Il devait chercher à s'assurer la liberté

frayé ; il crut n'avoir d'autre ressource que de ' de ses mouvements, pour être prêt à tout.

combattre pour sa défense. Il résolut de repousser son père, devenu son ennemi, des frontières de la Carinthic , à l'endroit où laSclmarza ouvre un accès daus le pays par un passage peu sur , sur la lisière de montagnes inaccessibles (I). Là il disposa les bandes de ses guerriers , et confia le commandement de son principal corps d'armée au compte Gundacar, soit qu'il comptât plus sur l'expérience de cet officier que sur ses propres talents militaires , soit qu'il lui répugnât de combattre lui-même contre son père. Mais les mêmes hommes qui savaient si bien les artifices de la calomnie n'étaient pas moins habiles dans l'art de la séduction et de la corruption. comte Gundacar fut gagné par eux ; il avait des relations secrètes avec le roi ; Ludwig lui avait promis pour récompense le duché de Carinthie , s'il voulait abandonner son fils et passer de son côté. Lors donc que l'armée du père se trouva en présence de celle du lils , et au moment où l'on s'attendait a voir commencer la bataille , Gundacar passa du côté opposé avec tous ses guerriers , et se déclara pour le roi Ludwig. Karlmann , surpris d'une telle trahison , chercha son salut dans la fuite. Mais alors encore il ne trouva ni ami ni défenseur. Des hommes éminents, frappés de son malheur , convaincus de son innocence , ou ap-

U reine Teutberga , femme de Lothar , avait été , comme nous l'avons raconté , condamnée à terminer sa vie dans un cloître par un synode tenu à Aix-la-Chapelle. Mais le tissu de mensonges sous lequel des ecclésiastiques éminents cherchaient à dissimuler cette cruauté était trop grossièrement ourdi, pour que la vérité restât cachée au monde. La reine avait réussi à s'échapper du couvent ; elle s'était d'abord réfugiée auprès de son frère, ensuite auprès de Karl le Chauve , qui , profondément aflligé des erreurs de ses propres enfants , que Lothar favorisait en partie, lui assura une protection bienveillante. D'ailleurs des voix énergiques s'étaient élevées en sa faveur. Hincmar, archevêque de Reims , l'homme le plus savant de son siècle, et en même temps le plus juste lorsqu'il n'avait pjis à défendre ses propres intérêts ou ses actes passionnés, avait tenu le langage le plus fort; et Hincmar , qui aurait obtenu des faveurs de toute espèce s'il avait pris le parti des puissants contre une victime abandonnée , ne s'était pas contenté de se proclamer entièrement étranger à la conduite tenue contre Teutberga, comme à un acte injuste et impie, et de rappeler son innocence et l'aveu qu'on lui avait arraché par la force ; mais il s'était aussi élevé à des idées plus hautes , et n'avait

pas hésité de prononcer hautement , au milieu du tumulte de passions sauvages, que la société humaine a besoin d'une justice éternelle, à laquelle les plus puissants comme les plus humbles doivent être également soumis sur la terre. Et, s'il voulait que l'exercice de cette justice fût confié aux mains des prêtres, il avait raison : car, dans ce siècle de force brutale , où le droit n'était que dans le glaive ; où , par suite du défaut de communications et de littérature, il n'y avait pas d'opinion publique ; où les principes de la morale et de la religion n'étaient pas propagés ; où par la même les mœurs manquaient de toute base ; où enfin les sauvages désirs ne pouvaient être réfrénés que par la foi , la superstition, et particulièrement par la crainte de l'enfer ; dans un tel siècle , il était impossible de faire valoir cette éternelle justice contre les puissants de la terre, autrement que par la main des prêtres. Ces prêtres indignes, que leurs propres passions avaient amenés à servir les passions de Lothar et a persévérer dans cette voie, avaient, pour justifier leur conduite, émis des principes d'après lesquels on devait reconnaître au prince une volonté illimitée. Ils avaient dit dans leur sagesse : « Le roi Lothar est un prince, et en conséquence il n'est soumis h aucune loi et a aucun tribunal; mais il est responsable devant Dieu seul, qui l'a établi prince. » Contre ces principes de lâche abjection , d'une conscience impure , Ilincmar déclare avec sévérité et en termes formels : « Ce n'est pas là le langage d'un chrétien catholique, mais celui d'un sacrilège; il est inspiré par le démon. Oui , il est vrai que le roi n'est responsable que devant Dieu , lorsqu'il est vraiment roi. Roi vient de n'gir [rex à r<rgrndo ; en allemand, furst ( prince » , de fuhren (conduire)]. Lorsque le roi se régit lui-même selon la volonté de Dieu , lorsqu'il conduit les bons sur le véritable chemin , et ramène les méchants de la mauvaise voie à la bonne , alors il est responsable devant Dieu seul ; lorsque, au contraire, le roi est un adultère, un meurtrier, un homme injuste , un spoliateur ; ou lorsque , soit en secret, soit publiquement, il est livré à d'autres vices , il n'est plus un véritable roi , et doit être jugé par les prêtres, qui siègent à la place de Dieu. (2). Car il y a deux principes par lesquels le monde doit être surtout gouverné : l'autorité sacerdotale et la dignité royale. La puissance du prêtre , toutefois , est la plus grande, puisqu'elle doit juger même les rois. »

Mais un tel intérêt même ne fut pas pris en considération ; et un tel langage , qui devait obtenir l'assentiment de tous les hommes dans tous les pays, qui sentaient on reconnaissaient le besoin d'une protection contre une violence insolente, ne fut pas écouté. Un nouveau synode , tenu à Aix-la-Chapelle l'an 802, trompé par les mêmes chefs du clergé de Lotharingie , par Gunthar, Théotgaud et Adventius, qui exprimèrent de nouveaux mensonges, avait prononcé la dissolution du mariage de Lothar et de Teutbcrga , et permis au roi , au mépris des principes de l'Église sur le mariage, exprimés par Hincmar d'une manière décisive , de contracter une nouvelle union. Puis Lothar avait déclaré pour son épouse Waldrade, qui jusqu'alors avait été sa concubine , et l'avait fait solennellement couronner reine de Lotharingie.

Mais cette consommation du crime porta aussi au dernier point l'indignation du monde. De toutes parts, des écelésiastiques et des laïques s'adressèrent au saint-siège de Rome , et supplièrent le pape d'intervenir dans cette affaire et de mettre des bornes à cette impiété. Teutberga aussi eut recours à celui qui semblait être seul encore en état de l'empêcher de périr dans la honte et daus l'ignominie , et de rétablir aux yeux de ses contemporains et de la postérité son honneur outragé. Bientôt l'indignation fut si grande et si générale , que Lothar lui-même en fut effrayé, et sentit bien qu'il n'arriverait à la jouissance paisible de ses péchés , qu'en fermant à sa femme et aux amis de celles-ci même leur dernier recours, et en obtenant du pape la confirmation du divorce prononcé par le clergé de son royaume. Lui aussi il s'adressa au pape , et sollicita de lui une sentence définitive, sans doute dans la ferme attente que lui, un roi qui avait dans son parti tout le clergé de ses Etats, réussirait sans peine, en face d'uue faible femme, à se concilier aussi l'évèque apostolique.

Le pape Nicolas I" porta le coup d'œil le plus clair dans ces relations , et sut les apprécier. Maintenant s'offrait h lui l'occasion de déployer son génie et la puissance du saintsiége. Il avait les plus justes motifs de se constituer juge d'un roi, lui seul , le pape; et s'il se rangeait du côté de l'innocence et de l'abandon, en s'opposant hardiment h un roi et au clergé de tout un royaume , il devait nécessairement remporter sur tous deux une victoire complète,

qui fût un grand exemple pour les temps à venir : car tous les hommes de bien , tous les hommes de réflexion étaient avec lui , et pour lui combattaient tous les nobles sentiments du cœur humain.

Nicolas ne laissa pas échapper ce moment. Dans la première moitié de l'an 865 , lorsque les Nordmans ou Danois , qui avaient ravagé les deux rives du Rhin jusqu'aux environs de Cologne, avaient à peine été forcés à la retraite par les Saxons et les Lotharingiens , deux envoyés du pape , les évéques Rodoald et Jean , entrèrent en France. Karl le Chauve les reçut à Soissons. Ils concilièrent une discussion nuisible élevée entre le roi et Badouin Bras-de-Fer, comte de Flandre, qui avait séduit Judith , fille de ce monarque , et avait mené une vie criminelle avec cette femme voluptueuse. Puis ils se rendirent à Metz. Là, conformément aux instructions du pape , ils assemblèrent un synode pour faire une enquête relativement au divorce de Lotharavec sa femme Teutbcrga, et à son mariage postérieur avec Waldrade. Mais les délégués du pape étaient déjà corrompus par Lothar; il semble presque que le pape avait choisi pour cette mission des hommes qu'il savait incapables de résister aux offres séduisantes du roi , afin que sa victoire parût plus soudaine , plus décisive et plus grande aux yeux du monde. Les légats du pape n'empêchèrent donc rien et ne firent rien. Mais, pour sauver du moins les apparences et paraître avoir fait quelque chose , ils proposèrent aux pères de l'Église assemblés d'envoyer à Rome les deux archevêques Gunthar et Théotgaud , avec les actes des discussions que le pape avait demandé à voir, afin qu'ils amenassent eux-mêmes le pontife à les confirmer. Et les pères assemblés , tenant tout aussi peu de compte des exhortations et des avis de l'évéque apostolique , que les envoyés mêmes de celuici, se rendirent à cette offre; et Gunthar et Théotgaud, auxquels tout jusqu'alors avait réussi à souhait , acceptèrent volontiers cette honorable mission. Ils se rendirent à Rome.

Aussitôt le pape s'éleva et montra au monde - qu'il était inutile de jeter le filet sous les yeux des oiseaux. » 11 convoqua un synode. Les actes furent examinés de près. 11 se trouva que les évéques Gunthar et Théolgaud avaient protégé et favorisé l'adultère de Lothar , et qu'ils avaient de plus espéré et tenté de prendre le pape lui-même dans leurs séductions et dans

leurs mensonges. Le pontife prononça donc, avec l'assentiment du synode , dans une lettre énergique à tous les évéques du Teutschland et de France , comme un jugement du Saint-Esprit , en vertu de l'autorité de l'apôtre Pierre , la sentence suivante : « Le synode de Metz est à jamais maudit ; il ne doit point être appelé une assemblée de l'Église , mais un lieu de prostitution. Gunthar et Théotgaud sont dépouillés de leur dignité épiscopale. Aucun évèque ne doit prendre sur lui de recevoir les réprouvés ou de consigner leurs noms dans la liste des évéques. Les autres évéques qui ont participé au synode de Metz sont soumis à la même peine , s'ils s'écartent de leur chef , le siège de l'apôtre Pierre ; mais s'ils s'adressent personnellement ou par des délégués au saint-siége et déposent leur confession, le pardon ne leur sera pas refusé. » Cette sentence fut lue publiquement aux deux condamnés, dans l'église de Saint-Pierre.

Les deux évéques, surpris d'une telle condamnation , furent comme étourdis : l'impétueux Gunthar éclata avec une violence terrible. 11 courut avec les compagnons de son crime et de son infortune, de Rome dans le camp de l'empereur Ludwig , qui, dans ce même temps, se trouvait près de Bénévent \3). Ils enflammèrent l'empereur de leur brûlante colère. Comme, incontestablement, ils avaient été condamnés d'une manière insolite et même inouïe , ils lui firent croire aisément que le jugemeut lui-même était injuste. La peine qu'Us éprouvaient fut considérée par l'empereur comme une atteinte portée à l'Église tout entière. Il se crut aussi lui-même offensé, parce qu'en leur qualité d'envoyés de son frère, ils avaient fait le voyage de Rome sous une escorte donnée par lui. 11 marcha donc , l'an 804 , avec son armée, et accompagné de Théotgaud et de Gunthar, contre Rome, fermement résolu soit à forcer le pape à rétablir ces évéques dans leur dignité, soit à tirer de lui une redoutable vengeance. A la nouvelle de cette marche , le pape ordonna un jeûne universel , et des chants et des prières, afin que Dieu changeât et dirigeât le cœur du roi. Mais l'armée , que n'arrêtèrent pas ces pratiques pieuses , avançait toujours et campa près de l'église de Saint-Pierre. Le clergé et le peuple sortirent de Rome , en chantant des hymnes sacrées, sous la protection de croix saintes , et se dirigèrent vers le tombeau de l'a-

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