‹ Histoire d'AllemagneChapitre 70 sur 100 · BERNHARD II , DUC DE SAXE , ET ADALBERT, ÉVÊQUE DE BRÈME · texte numérisé non relu

BERNHARD II , DUC DE SAXE , ET ADALBERT, ÉVÊQUE DE BRÈME

L'an 1054.

L'empereur, en agréant les propositions d'André, roi de Hongrie, n'avait sans doute nullement en Mie de renoncer à tout jamais à ses anciens projets sur ce pays ; il est plutôt vraisemblable qu'il désirait seulement rétablir pour le moment la paix avec les Hongrois. Car depuis quelques annés il était occu|>é de l'idée d'une nouvelle expédition en Italie ; et dans les derniers temps il était arrivé a la conviction qu'il devait chercher à faire cette expédition le plus tôt possible, à cause de diverses relations en Italie, dont nous parlerons. Une chose lui permettait d espérer que désormais il pourrait exécuter avec tranquillité ce projet : car a l'égard des Saxons, qu'il avait vus et traités avec une grande méfiance, il avait pris une position telle, qu'en cas de malheur il n'avait rien à craindre pour sa famille. Mais comme les relations de la Saxe et celles de la maison impériale a l'égard de ce pays eurent avec le temps une immense influence sur le développement des choses dans l'Empire et dans le peuple teutsch , et comme il ne nous a pas été possible d'intercaler jusqu'ici le développement de ces relations dans notre récit sans y jeter de la confusion, bien que nous les ayons indiquées quelquefois , il n'est pas sans utilité de les exposer dans leur ensemble, autant que l'insuffisance des documents historiques nous le permet.

Hcinrich n'avait pu s'occuper très-activement des Saxons, bien qu'ils eussent plus d'un titre à son attention. Il savait assez que les Saxons étaient et devaient être mal disposés à l'égard des Franconiens en général et de sa maison eu particulier. Si la nature humaine fait comprendre cette antipathie , elle explique aussi comment Hcinrich ne se sentait pas de bien-

était contraire a ses principes, c'est que les Saxons avaient à leur tête des ducs de la maison de Billung , qui se considéraient comme les princes héréditaires du pays , et s'efforçaient de conserver h l'égard de l'empereur et de l'Empire une position où l'un et l'autre leur paraissaient entièrement étrangers. Déplus, dans le temps où Heinrieh III occupa le trône des Teutschs , il y avait eu parmi les Savons des trames et une action secrète qui durent exciter des inquiétudes, le pays se maintenant dans un certain isolement de l'Empire.

Depuis vingt ou vingt-cinq ans la position des Saxons à l'égard des nations voisines était changée. I^es peuples du Nord, qui jadis, sous le nom de Nordmans , avaient été la terreur et le fléau des Saxons , ne les mettaient plus en danger. L'alliance étroite de kunrad H avec Kanut le Grand, roi de Danemark, avait fondé entre les Teutschs et les Danois une paix qui fut entretenue et cultivée des deux côtés. Le christianisme, qui pénétrait de plus en plus dans le Nord , et y poussait des racines de plus en plus fortes , ne resta pas non plus sans influence, et nécessita des communications qui ne pouvaient se développer que par une bienveillance réciproque. Les relations compliquées où les peuples du Nord entrèrent en partie les uns envers les autres, en partie dans leur intérieur, telles que la conquête de l'Angleterre, entreprise par les Danois, y contribuèrent également. Toutes ces choses ne laissèrent pas aux Nordmans le temps de songer a des courses aventureuses dans le Tcutschland; et si de temps à autre des bandes de pirates purent faire des irruptions par les bouches de l'Elbe ou du \\ éser , cela arriva par hasard plutôt que par un dessein prémédité; en tout cas, leur apparition fut sans importance (I).

Ce changement réagit nécessairement sur les relations des nations wendes établies sur les frontières des Danois, comme sur celles des Teutschs , et qui s'y étaient en quelque sorte intercalées. Le terrible soulèvement des peuples slaves dans les dernières années de Heinrieh II , qui avait causé de si grands désastres, faisait sentir sans doute encore quelques effets 5 mais comme dans le principe ce soulèvement n'avait eu de grands succès que parce que Hernhard, duc de Saxe, était lui-même en révolte contre l'empereur, la fortune avait bientôt abandonné les

vedlancc pour les Saxons. Ce qui d'ailleurs I Wendcs, dès que le duc se fut réconcilié avec le

liv. xvn,

monarque. 11 n'eût peut-être pas été difficile aux Tcutschs de soumettre entièrement tous les Slaves jusqu'à l'Oder et à la mer Baltique , si la marche des événements n'avait décidé les rois à abondonner ces nations à leurs propres discordes, et à les empêcher seulement de recommencer leurs dévastations de ce coté de l'Elbe. Et dans le fait cette modération avait eu d'heureux résultats, sinon daus le commencomeut , du moins avec le temps. Les Ahodrites et les Wagriens, qui n'avaient été qu'entraînés par ce terrible orage , s'étaient séparés de nouveau des Liutizes dés que Bernhard de Saxe avait tourné ses armes contre eux. Ces Liutitzcs continuèrent encore avec un grand acharnement la lutte sur les rives de l'Elbe, tantôt en remontaut ce fleuve, tantôt en le descendant, à partir de l'embouchure du Havel , et contraignircut, comme nous l'avons dit, le roi Kuurad 11 à une nouvelle campague pour les repousser et les intimider; mois ils se désunirent de plus en plus , se combattirent entre eux, et oublièrent le puissant ennemi qui, à l'ouest, aspirait à les asservir et n'attendait que le moment favorable. Les Slaves septentriouaux au contraire, les Ahodrites et les Wagriens, furent contraints de nouv eau par Bcrnhard , duc de Saxe, à reconnaître la suzeraineté de l'empire tcutsch, et ce duc les garda sous sa surveillance. Mais dans cette position à l'égard des Wendcs il trouva aussi une occasion et un prétexte de se détacher en quelque sorte de l'Empire, ou du moins de relâcher autant qu'il le put le lien qui l'y rattachait , d'augmenter par là même sa puissance , cl de vivre indépendant avec ses Saxons, formant peut-être de vastes projets.

L'expérience qu'il avait acquise et l'âge qui s'avançait pour lui détournèrent peut-être le duc Bcrnhard de son ancienne dureté, mais ils ne le détournèrent probablement pas de son ancien but. Il fallait obtenir par la prudence ce que jusque alors on n'avait pu obtenir par la force brutale. Ia prince des Ahodrites, Ldo, fds de Mistevv oi , abandonné des Danois , considéré comme un ennemi par les peuples de race slave de l'est et du sud, fut déterminé non-seulement à tolérer le rétablissement d'églises chrétiennes (2) , mais aussi à envoyer à Luncbourg son fds Godeschalk, dont la mère était danoise , afin , dil-ou , de le faire instruire dans les sciences dans le couvent des bénedic-

HAP. Xnf. 469

tins; mais en réalité le jeune prince devait servir d'otage pour la fidélité de son père, et l'on voulait effacer en lui toute affection pour son peuple. Godeschalk ne tarda pas à déployer un esprit facile , et un zèle ardent pour le christianisme et pour tonte culture , de sorte que le duc Bcrnhard se crut autorisé à fonder de grandes espérances sur son élève. Mais bientôt un crime confondit toutes ces espérances. Vers l'an 1052, Udo, prince des Abodrites et père de Godeschalk , fut assassiné par un Saxon. Aussitôt les Abodrites , craignant l'éloignement de Godeschalk pour son peuple , choisirent un homme dans leur sein pour l'élever à la dignité de prince à la place de celui qui avait été assassiné , sans s'inquiéter des droits que Godeschalk pouvait avoir au trône de son père. Le nouveau prince s'appelait ltatibor. Godeschalk désespéra. Privé de son père par le crime d'un Saxon chrétien , et en même temps exclu de la dignité héréditaire de prince de son peuple , il pensa peut-être que tout cela était l'œuvre de la perfidie du duc Bcrnhard et des ecclésiastiques chrétiens , pour anéantir sa maison et asservir ensuite son peuple. Dans cette pensée , et plein du plus amer ressentiment, il s'enfuit de Lunebourg, passa l'Elbe, renonça au christianisme, et jura par un serment terrible de poursuivre et d'anéantir sans pitié tout ce qui était teutsch ou chrétien. Bientôt il eut rassemblé autour de lui une bande de païens furieux qui flrcnt cause commune avec lui. A la tète de cette bande , qui s'accroissait de jour en jour , il parcourut , le fer d'une main et le feu de l'autre, pillant et ravageant au loin, la Saxe nordalbingiennc, les pays des Holsatcs, des Sturmariens, des Thetmarscs, et répandit une terreur si générale , que tous ceux qui ne purent se sauver dans les deux forteresses d'Ezcho et de Bokeldebourg, avec ce qu'ils avaient de précieux, se regardèrent comme perdus, ainsi que les leurs et leurs biens.

Quelque inattendus que ces événements pussent être aux yeux de Bcrnhard, duc de Saxe , il ne négligea pas d'en profiter. 11 se mit en rapport avec Ratibor, prince des Abodrites; et Ratibor, sous l'empire des inquiétudes que lui inspirait la barbarie de Godeschalk, ne se montra pas seulement docile aux désirs du duc; il encouragea encore, autant qu'il le put, le rétablissement des églises chrétiennes , et favorisa les ccclésias tiques, qui avaient eu tant àsouifrir do

m msToifiK biî MME àllé#and.

la colère féroce de Godeschalk. Quant à Bernhard, il se mit en route, avec des forces armées, contre Godeschalk, pour mettre un terme à ses crimes; et il parvint bientôt à se rendre maître de la personne de ce malheureux jeune homme, qu'un noble sentiment avait entraîné à de si affreux forfaits, soit qu'il le vainquit réellement, soit que Godeschalk, effrayé lui-même de la désolation qu'il avait répandue autour de lui , eût perdu jusqu'au désir de s'échapper. Et alors Godeschalk rev int aux mœurs et à la piété chrétiennes avec un zèle d'autant plus ardent, qu'il sentait peser avec plus de force sur son cœur les outrages dont il s'était rendu coupable envers le Sauveur et ses serviteurs. Le duc Bernhard , de son côté , s'entendit avec son prisonnier , dont il était forcé de reconnaître l'énergie cl l'habileté, et qu'il voyait désormais engagé dans une direction où il semblait ne pouvoir plus agir que pour lui-même, pour la cause des Tcutschs et pour le christianisme. Portant ses regards des deux côtés à la fois , il engagea le jeune prince à se rendre auprès du roi Ranut le Grand , et a se faire un nom par ses exploits et par sa foi , jusqu'au moment où les chrétiens comme les païens auraient oublié ses crimes , et où un changement de circonstances permettrait de le placer à la tête de son peuple. Godeschalk suivit le conseil de son prudent ami ; il trouva auprès du roi des Danois un accueil bienveillant, gagna bientôt les bonnes grâces du monarque, se distingua par de hardis faits d'armes en Angleterre et en Norwcge, non moins que parsapiéléchrélienne. En ce temps le duc Bernhard, sinon par les armes , du moins par des artifices sacerdotaux et mondains , ramena à une dépendance complète les Abodrites et d'autres peuples wendes

voisins, et rétablit de nouveau les bases des usages tcutschs et chrétiens. Sans doute il désirait désormais que Godeschalk , dans ses courses lointaines , perdit toute idée de retour. Mais Godeschalk n'oublia pas cette pensée. Ranut le Grand étant mort l'an 1050, et Magnus, roi de Nonvégc , ayant réuni à cette couronne colle de Danemark , une guerre s'engagea entre les peuples wendes et les Danois, cl dans une bataille près de Schlcswig périt Katibor , prince des Abodrites, et avec lui ses huit fils trouvèrent tous la mort. Aussitôt parut Godeschalk, entouré de l'éclat d'exploits héroïques, et accompagne de la faveur et de la puissance

des Danois; mais il parut tout antre que jadk

Désormais il portait d'une main cette éjpée dont on connaissait la force, et de l'autre la croix, à laquelle maintenant il était attaché de tonte son àme. Aussi le duc Bernhard n'eut-il pas k choix : il dut chercher à favoriser l'œuvre do héros chrétien rempli d'enthousiasme. Et, à la stupéfaction du monde , cette œuvre réassit avec la plus grande rapidité. La Wagrie fat conquise au moment où à peine encore die semblait attaquée. Les Abodrites , qui toujours encore hésitaient entre la croix et l'idolâtrie,* décidèrent soudain à l'aspect seul du fils victorieux de leurs princes. Des hommes de tons les peuples d'alentour accoururent par troupes au baptême et se convertirent au nom de Jésus, parce que c'était le seul moyen de calmer le zèle brûlant de Godeschalk. 11 fut en quelque sorte roi de Slavonie, et les princes des peuples slaves semblèrent reconnaître sa suzeraineté, et lui payèrent volontairement ou sous l'empire de la menace un tribut , comme des sujets.

Mais deux choses empêchèrent la formation d'un seul empire slave dans les pays situes entre l'Elbe , la mer et l'Oder. D'abord Godeschalk lui-même s'arrêta dans la course rapide qui eût pu lui faire atteindre un tel but. Céiàt un héros du ciel et non de la terre. La crois lui fit oublier l'épéc. Il ne songea point à assmrr et à consolider la domination qui était tombée entre ses mains ; tous ses soins n'eurent qu'un seul objet , de remplir aussi proroptement que cela serait possible , d'églises et de couvents, de prêtres et de moines , l'espace dont il s'était rendu maître. Et dans le Tcutschland on ne manqua pas de répondre à son appel et d'envoyer une multitude d'ecclésiastiques de tout ordre dans le pays qu'il avait ouvert au christianisme, et de s'emparer des fondations chrétiennes qu'il entreprit de rétablir ou de créer à Lubeck, à Aldenbourg, àLenzen, à Ratzebourg, à Michilinbourg et en d'autres lieux. Mais chaque évêché, chaque couvent, chaque église, chaque croix même entre les mains d'un ecclésiastique tcutsch lut un joug pour l'esprit national des Wendes. Dans son zèle pieux cependant, Godeschalk ne sentait pas qu'il forgeait des fers pour son peuple. 11 s'absorbait tellement dans sa sainte œuvre , qu'il parcourait en personne le pays, comme l'aurait fait un prêtre, pour annoncer la parole du salut; et plus d'une fois il monta dans la chaire pour expliquer en

languo slave et faire comprendre les enseignements ou les prières exprimés par le prêtre dans une langue étrangère. En second* lieu , tandis qu'il agissait ainsi dans le domaine de l'intelligence, contre son peuple , il soutînt et permit même que Bernhard, duc de Saxe, intervint par les armes dans les affaires des peuples slaves. En effet ceux des Liutizes qui , dans cette lutte de ces peuples les uns contre les autres dont nous avons parlé plus haut , craignaient de succomber , implorèrent le secours du prince Godeschalk. Or, si Godeschalk s'était mis seul en campagne pour leur donner ce secours, il eût, comme l'état des choses le rend vraisemblable , soumis tous ces peuples à son propre pouvoir et a l'Église chrétienne, fondé eu môme temps une puissance qui eût pu devenir sinon dangereuse, du moins embarrassan te pour le Teutschland. Godeschalk, au contraire, remit complètement, ou en majeure partie, le soin de cette expédition au duc Bernhard et aux Danois; et par là il ne renonça pas seulement à tout profit , mais causa encore à son peuple le plus grand dommage. Les Danois en effet , que l'on n'avait peut-être admis que pour la forme à prendre part à cette entreprise, retournèrent chez eux , et leur coopération se borna tout au plus à enlever quelque butiu; le duc Bernhard, au contraire, obtint pour l'empire teulsch, et avant tout pour lui-même, un triste avantage. D'abord les Liutizes , qui avaient eux-mêmes affaibli leurs forces , furent intimidés et forcés par la terreur à un repos de quelques années au moins. Fuis le paganisme fut en quelque sorte protégé parmi eux , et par là resta ouverte une grande source de discordes parmi les peuples Slaves (3). Enfin Godeschalk fut forcé par la présence de l'armée saxonne à reconnaître la suzeraineté de l'empereur et de l'empire teutsch, et, par suite, à se placer avec son peuple sous la main puissante de Bernhard , duc de Saxe.

Toutes ces choses : l'antipathie des Saxons en général , leur vie propre et contraire à celle de de l'empire , l'hérédité de la dignité ducale en Saxe, le caractère peu bienveillant, rude et ambitieux du duc Bernhard , et en particulier sa position équivoque à l'égard des peuples Wcndes , envers lesquels il semblait agir en souverain indépendant plus qu'en prince de l'empire ; toutes ces choses ne pouvaient être que douloureuses et inquiétantes pour un prince aussi rigide, aussi résolu, aussi pénétré de s:i

UV.XVII, CUAP. XIU. 465

dignité royale et impériale que l'était Heinrich III. Les relations toutefois qui jusqu'alors l'avaient attiré tantôt au sud , tantôt à l'ouest, tantôt à l'est, lui avaient rendu impossible d'essayer sa force et son habileté contre les Saxons, d'étendre parmi eux son autorité royale, et d'agir envers le duc Bernhard, dont le grand âge du reste commandait des égards , conformément aux principes qu'il avait appliqués sans hésitation , ainsi que nous l'avons fait voir , contre les autres ducs de l'empire. Mais il n'avait rien négligé pour travailler contre lui, et préparer divers moyens afin d'introduire en Saxe, à la mort du duc Bernhard peut-être, les changements qu'il croyait nécessaires dans l'intérêt de l'empire et dans celui de sa famille. C'était dans ce but, sans doute, qu'il avait visité la Saxe et s'était montré à ses peuples aussi souvent que les circonstances le lui avaient permis; il avait cherché à s'y faire un parti, et en particulier à amener les ecclésiastiques dans son parti ou à les y maintenir. Il avait aussi commencé à bâtir des forts dans les domaines royaux de Saxe ; du moins il avait jeté à Goslar les fondements de constructions aussi redoutables que magnifiques , qui devaient , comme avertissement et comme défense , annoncer la menace bien avant dans le pays, et être pour les ennemis un objet de terreur , et pour les amis un encouragement. Mais tous ces moyens ne firent qu'eutreteniret augmenter l'irritation. Les visites de l'empereur furent vues d'un œil soupçonneux , et chaque pas qu'il fit accrut la méfiance du duc Bernhard et de ses fils, qui avaient toujours présent à l'esprit le sort du due Godefrid de Lotharingie. Et la construction de la Hartzbourg était plus propre à soulever les passions et à aliéner beaucoup de cœurs à l'empereur, qu'à les calmer ou à les effrayer. La destination de cette forteresso devint bientôt évidente : elle devait être, disait-on , uu frein pour la Saxe, un joug pesant placé sur la tèto des Saxons pour les forcer à la soumission. Et l'activité que l'on mil à hâter l'achèvement de ces constructions accrut encore 1 aigreur. L'empereur ne pouvait tout savoir; mais les hommes qui dirigeaient l'œuvre et montraient dans celte direction de la pénétration et do l'habileté, connaissant d'ailleurs la volonté ferme et inébranlable de l'empereur, ainsi que ses dispositions à l'égard des Saxons, et voulant le satisfaire , agirent sans ménagement envers les

HISTOIRE DU fEl'PLE ALLEMAND.

Saxons , qui furent contraints à la corvée pour ces travaux , et ils ne rougirent pas d'employer même les châtiments corporels pour hâter l'achèvement d'une œuvre qui devenait de plus en plus odieuse aux Saxons (4).

Ce qui toutefois semble avoir donné le plus d'espoir à l'empereur , ce sont des dissensions de diverse nature qui s'élevèrent entre le siège archiépiscopal de Brème et le duc de Saxe. Ces dissensions étaient anciennes, et nous en avons déjà parlé précédemment. Elles avaient peutêtre leur source dans la jalousie qui d'ordinaire régnait presque partout entre les seigneurs ecclésiastiques et les seigneurs laïques ; et l'on ne peut nier que les ecclésiastiques abusaient trèssouvent de leur position. Ils voulaient être tout à la fois princes ecclésiastiques et princes temporels ; pour des motifs que nous avons signalés à plusieurs reprises , ils trouvaient auprès des rois tonte espèce d'appui , toute espèce de faveur. Ils surent par degrés soustraire complètement leurs biens ecclésiastiques à l'influence des princes temporels, tout en agrandissant sans cesse ces biens mêmes; par là ils restreignirent assurément la considération et la puissance des princes laïques, et ils inspirèrent à ceux-ci des sentiments hostiles. Il en était ainsi partout; il en était ainsi en Saxe. Mais en Saxe les pays slaves causaient des relations particulières et mauvaises. Si les ducs et les markgrafs entraient en campagne pour combattre ces peuples , les évéques représentaient ces guerres comme entreprises seulement pour la propagation du christianisme et non pour l'agrandissement de l'empire. Ils voulaient n'employer les armes des seigneurs temporels que comme Instruments de la religion , et demandaient que les pays conquis par ces armes leur fussent attribués à eux , et pour les organiser et les diriger , et pour les administrer et les exploiter. Mais les ducs , les markgrafs , les comtes et les vassaux voulaient tirer profit de leurs peines et de leurs fatigues , et prenaient , à ce qu'il semble, partout où il y avait à prendre. C'est peut-être par ces efforts en sens contraire que l'on peut en majeure partie expliquer le mauvais succès des entreprises tentées contre les peuples slaves. Les écrivains , comme nous l'avons remarqué plus d'une fois, rejettent toute la faute de ce mauvais succès sur les guerriers , et attribuent en particulier tous les malheurs qui arrivèrent dans les pays slaves ,

ou qui partirent de ces contrées, à l'avarice et à la dureté du duc Bernhard : mais ces écrivains appartiennent tous à l'ordre ecclésiastique ; et les documents historiques s'exprimeraient autrement , s'ils nous venaient de l'autre parti.

Pendant l'affreux soulèvement des peuples slaves dans les derniers temps de Heinrich II , les ecclésiastiques et les laïques arrivèrent à comprendre tout ce qu'avaient de pernicieux leurs tendances hostiles dans les pays slaves. Le vénérable archevêque Uwan, dans sa sagesse et sa prudence, prêta les mains à une réconciliation , rendit par là un grand service à l'empire et au christianisme , et détourna de grands malheurs de beaucoup d'hommes. Après que le duc Bernhard eut sinon dompté , du moins repoussé les >Vendes , l'archevêque rétablit quelques églises au-delà de l'Elbe , et sous sa bienfaisante direction Hambourg commença à se relever. Et tant qu'il vécut , il sut conduire les affaires avec tant de prudence, que les bonnes relations entre lui et le duc Bernhard , bien que troublées quelquefois, ne furent jamais détruites. Car Bernhard n'oubliait pas que ce pieux personnage l'avait réconcilié avec l'empereur, et ramené dans la voie qui seule pouvait le soustraire à une ruine complète. Peut-être aussi la confiance que le roi chrétien de Danemark , Kanut le Grand , témoignait à l'archevêque , exerça- t-el le une influence favorable sur le duc Bernhard. En conséquence l'archevêque , soutenu par la faveur des rois, devint d'autant plus puissant, qu'il sut avec plus d'adresse se renfermer dans des limites qu'il ne pouvait franchir sans se brouiller avec le duc. Après la mort d'I'wau , l'an <029, l'archevêché fut gouverné trois ans par Libcntius II; et les relations restèrent en apparence ce qu'elles avaient été ; il parait néanmoins qu'elles se troublèrent de nouveau. Et dans les trois années suivantes , durant lesquelles Hcrmann fut archevêque, il semble que l'on en vint déjà à des contestations. Ensuite Uczclin , surnommé Alcbrand , prêtre de l'église de Cologne , obtint la dignité archiépiscopale. Ce prélat fut favorisé de différentes manières par l'empereur Kunracl H contre les princes temporels de la Saxe , qui lui étaient contraires. Il obtint des droits de marché pour les localités où l'on avait fondé des couvents; il fut investi de la juridiction impériale, et reçut d'autres immunités. De plus,

Page 1