‹ Histoire d'AllemagneChapitre 76 sur 100 · IIIST01BE DU PEI · texte numérisé non relu

IIIST01BE DU PEI

que l'impératrice Agnès et ses conseillers eussent I peut-être reconnu un pape élu tuniultuaircmcnt ! en quelque sorte par les Romains , sans qu'elle en eût même reçu un indice , pouvait-on s'attendre a ce qu'Agnès et ses conseillers laissassent tranquille sur le siège de saint Pierre le frère du duc Godefrid, investi de toute la plénitude de la puissance pontificale, tandis que Godefrid semblait commander aux forces de toute l'Italie supérieure? Ne devait-on pas plutôt considérer dans le Teutschland l'élection d'Etienne comme une révolte des Romains contre la cour impériale? Dans le fait il parait qu'à la cour impériale on se trouva vivement offensé à la nouvelle de ces événements; et l'on dut assurément ajouter foi au bruit qui se répandit bientôt que le pape avait le projet de donner la couronne impériale a son frère Godefrid, et ensuite, réuni à lui, de chasser les Normands d'Italie, de faire ainsi de l'Italie un seul corps, et de décider enfin l'empereur à fixer sa résidence à Rome.

Sans doute la passion ne l'égara pas jusqu'à un tel aveuglement ; mais si même, ce qui était assurément vraisemblable, les deux frères, Etienne et Godefrid, formèrent de vastes projets de vengeance et de grandeur, le pape Etienne, à ce qu'il semble, fut bientôt ramené par Hildebrand à la prudence et à la modération. Il avait donné l'ordre de transporter n Rome tous les trésors du monastère du Mont-Cassin ; mais lorsque cet ordre fut exécuté, il avait déjà changé de résolution, et il rendit tous ces trésors au couvent. Puis Hildebrand fut envoyé daus le Teutschland à la cour de l'impératrice Agnès , sans aucun doute pour la tranquilliser et rétablir des relations amicales entre le trône et le siège apostolique : aux fêtes de Noél de cette année, il se trouvait à la cour impériale, à Mcrsebourg. Le pape lui-même enfin , qui dans l'intervalle procéda avec une grande prudence et avec un esprit tout de conciliation, résolut de se rendre en personne auprès de son frère Godefrid; et sans doute il ne le fit dans aucun autre but que celui de s entendre avec lui et de le convaincre que lui , comme pape, ne pouvait et ne devait, en face des intérêts de l'Église , laisser vivre dans son Ame aucune idée de vengeance et de grandeur , et que, pour le bien de l'Église, il ne pouvait prêter la main à l'accomplissement de projets antérieurement formés. Mais avant d'entreprendre ce voyage, soit qu'il

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sentit que le terme de ses jours arrivait bientôt, soit seulement qu'il songeât en général à la fragilité de l'homme , «oit enfin qu'il redoutât le* orages de passions effrénées , il rassembla les évéques , le clergé et le peuple de Rome dans l'église, et promulgua dans cette assemblée la défense la plus solennelle d'élire aucun pape, en cas qu'il mourût , avant le retour de Uildebrand , enjoignant à tous de ne disposer du siège apostolique vacant que d'après le conseil de cet homme. Et dans cet ordre se trouve sans aucun doute la preuve que non-seulement loimême n'avait fait que suivre les conseils d'Hildebrand , mais que de plus il av.'iit reconnu comme la véritable route celle que ce personnage lui avait indiquée.

Les pressentiments du pape furent bientôt justifiés. Dès le 20 mai , l'an 1058 , il mourut à Florence , pendant que Hildebrand était encore dans le Teutschland. Aussitôt Rome fut le théâtre de scènes repoussantes qui donnèrent na nouveau témoignage de la vieille anarchie. La noblesse romaine, ayant «à sa tête Grégoire, comte de Tnscnluni, auquel douze ans auparavant Heinrich III avait arraché le patriciatde Rome, jugea le moment favorable pour rétahlir son ancienne puissance. Les papes teutschs qnc ce même empereur avait successivement élevés sur le siège apostolique (et ils le savaient, et ils pouvaient le prévoir) avaient été pour les Romains, pour tous les Italiens, tantôt un objet d'horreur, tantôt un sujet de désolation, et il s'était écoulé trop peu d'années encore ponr que l'habitude eût pu prendre le dessus sur la colère et sur la douleur. L'élection môme du dernier pape, Etienne IX, avait donné une preuve de la jalousie avec laquelle les Romains, ecclésiastiques et laïques, portaient leurs regards vers la puissance que le défunt vmperour avait exercée dans la nomination au saint-siège. Et maintenant ce n'était pas un homme fort qni était assis sur le trône impérial; c'était on enfant qni portait le titre de roi; une faible femme tenait le gouvernail de l'empire; tous deux , la mère et le fils , venaient à peine d'échapper, grâce au seul hasard, à un grand danger , et se trouvaient au milieu du choc de passions farouches. De plus, il s'était déjà éleu' en tic la cour impériale et les Romains des dissensions dont on ne pouvait prévoir la tournure ultérieure; car Hildebrand n'était pas encore revenu du Teutschland. Mais en tout cas

l'absence de cet homu'.c ôtait leur Ame aux personnages zélés de l'Église qui avaient si précipitamment placé Kticnnc 1\ sur le trône papal; et le mauvais succès même des projets que le duc Godefrid semblait avoir formés a l'avéncment «le son frère au saint-siége dut jclcr une nouvelle perturbation dans les efforts de ces champions de l'église. La noblesse romaine, dirigée par le comte de Tusculum , résolut doue d'accomplir comme d'assaut, par les armes, une œuvre d'égoïsme, à la préparation de la- «îuelle on avait vraisemblablement consacré depuis longtemps beaucoup d'or et dos arlifices «le toute nature. Ils se rendirent maîtres de la ville, et placèrent sur le siège de l'apôtre un parent du comte de Tusculum, Jean, évéque de Yelletri, qui reçut le nom de Benoit X. Mais les ecclésiastiques de Borne, qui ue voulurent ni se soumettre à la force brutale, ni devenir infidèles a la sainte cause a prix d'argent ou de promesses, prirent la fuite dès qu'ils virent que . les malédictions et l'excommunication restaient sans effet.

Cet événement excita sans aucun doute une vive attention partout où la nouvelle s'en répandit. 11 dut rappeler le souvenir des ignominies qui s'étaient accomplies jadis au sujet du saint-siège, et éveiller dans toute Ame noble la crainte de voir détruire tout ce qui depuis douze ans avait été fait pour améliorer l'Eglise. Mais l'impératrice Aguès, Uildebrand et les partisans de ses projets, le duc Godefrid lui -même, avaient un ennemi commun dans l'homme du crime qui s'intitulait le pape Benoit X. Il leur fut d'autant plus facile de se concerter contre cet homme et contre ses fauteurs, ht vraisemblablement Uildebrand ne quitta la cour impériale qu'après s'être entendu av ec l'impératrice tant au sujet de l'évêque que l'on devait investir de la dignité pontificale, que sur la conduite que l'on devait tenir; et a son arrivée en Italie il s'entendit aisément aussi avec \\ ibert, qu' Agnès av ait nommé chancelier impérial dans ce pays, ainsi qu'avec le duc Godefrid , auprès duquel il séjourna quelque temps à Florence.

Dans celte ville se rassemblèrent autour de lui les ecclésiastiques qui s'étaient enfuis de Rome; peut-être aussi y vit-on venir beaucoup de laïques bien intentionnés de la noblesse romaine non moins que du peuple. Ces hommes résolurent d'envoyer une dépululion à la cour impériale , comme cela s'était fait habituelle-

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ment du temps de Ilcinrich MI , afin d'obtenir de l'impératrice Agnès qu'elle nommât un évéque au siège apostolique vacant ; car il ne devait pas être plus question de l'intrus Benoit X que s'il n'avait pas existé. La députation rencontra le jeune roi et sa mère sur la frontière de Hongrie. Elle fut accueillie avec bienveillance, et l'impératrice Agnès se rendit volontiers à ses désirs. Au nom du jeune roi, elle nomma pape lcvéquc Gérard de Florence , que la députation avait proposé, et donna au duc Godefrid la mission de mener à Rome le nouvel j élu et de protéger son exaltation sur le siège de l'apôtre.

Dans l'intervalle, Uildebrand assembla à Sienne les cardinaux - évèques et les autres membres de l'Eglise romaine qu'il fut possible de réunir; et là cette assemblée élut pape le même homme qui , dans ce moment même , recevait sa nomiuation à la cour impériale, et pour lequel sans doute le due Godefrid s'était antérieurement déjà déclaré , Gérard ,

i évéque de Florence. Il prit le nom de Nicolas IL Ce nouveau pape était un homme droit et bien intentionné; il n'avait pas, il est vrai, une grande force de volonté ni une grande élévation d'esprit; mais pour cette raison même il était d'autant plus facile à Uildebrand de le diriger par ses conseils à la fois sages et fermes. Dès que la députation romaine fut revenue

: du Teutsrhland avec des nouvelles qui pouvaient être considérées comme la ratification impériale de son élection, il convoqua, saus aucun doute d'après les suggestions de Uildebrand, un grand concile à Sutri, cl y appela tous les év èques de Toscane et de Lombardic, pour délibérer avec eux sur ce qu'il fallait faire contre le coupable qui avait pris possessiou du sié.L'c apostolique. En même temps il sollicita les deux princes, Wibert, chancelier impérial en Italie , et le duc Godefrid , de s'avancer avec des troupes, afin de faire respecter, en cas do besoin , les décisions du concile. El les évèques, à l'appel du pape , accoururent en grande nombre; et U ibert cl Godefrid se rendirent à son invitation d'autant plus volontiers qu'ils avaient reçu de l'impératrice la mission d'accompagner le nouveau pape à Borne. A la vue de tant d'évêques, à la vue surtout des forces militaires qui se déployèrent autour de Sutri, les auteurs des (roubles de Borne perdirent courage; ils se retirèrent dans leurs châteaux, ou

cherchèrent d'autres asiles pour se sauver; et Benoit X, personnage insignifiant, victime innocente dépassions qui lui étaient étrangères plutôt que complice actif de ces actes déplorables, se vit isolé, abandonné et trahi. Il prit la fuite. Alors, au commencement de l'an t05t), le nouveau pape, Nicolas II , fit son entrée dans Rome, et fut reçu et placé sur le trône papal avec d'autant plus de respect que parmi les Romains l)caucoup devaient craindre plus vivement de voir , après une telle issue , retomber sur eux la faute du passé. Tout étant ainsi terminé , Wibcrt , Godcfiïd et les évéques étrangers quittèrent la ville éternelle.

Aussitôt le pape Nicolas marcha sur les traces de Léon IX , pour purger l'Eglise des plus grandes taches qui la souillaient et la troublaient, de la simonie et de l'incontinence des ecclésiastiques. jMais les nouveaux événements qui s'étaient accomplis après la mort de Victor II et d'Eticunc IX semblent l'avoir occupé , ainsi que son conseiller Hildcbrand , plus encore que ces maux anciens et désastreux. S'ils reportaient leurs regards sur l'histoire du passé jusqu'au temps de Karl le Grand , où la papauté et l'empire s'étaient, pour la première fois, placés l'un à côté de l'autre et l'un contre l'autre, ils étaient forcés de s'avouer que dans ces deux cent soixante année il avait été rare de voir un pape monter sur le saint-siége par des voies dignes de l'esprit de l'Eglise et de sa haute position. Les uns , en effet , étaient arrivés comme subrepticement à cette dignité ; d'autres l'avaient achetée ; d'autres l'avaient duc à un pouvoir qui n'avait pas son origine dans l'Eglise ; et parmi tous il en était bien peu auxquels ont n'eût à reprocher de coupables artifices. L'opinion que le pape devait être élu par le clergé et par le peuple de Rome, et que l'élu devait étro confirmé par l'empereur, pouvait être assez souvent exprimée ; elle pouvait être considérée comme un ancien principe de l'Eglise corroboré même par des traités; mais dans le fait c'était là plutôt une maxime d'hommes pieux et zélés qu'une vérité, et bien rarement elle s'était maintenue devant la réalité. Mais comment un pape pouvait-il insister sur la purification et l'union de l'Eglise, si Je siège de l'apôtre était lui-même un jouet des partis, à la disposition tantôt du plus riche, tantôt du plus rusé, tantôt du plus puissant, et si les degrés de l'échelle qui y conduisait étaient

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formés non de la sagesse , de la vertu et de la piété, de manière à mériter le respect du monde , mais de matériaux terrestres et vulgaires? Et à quoi bon tout zèle, à quoi bon tous projets , tous efforts et tous sacrifices , si le lendemain la passion ou la folie pouvait anéantir ou troubler ce que la veille la vertu et la sagesse avaient construit ou ordonné? Dans le fait, Hildcbrand et le pape purent bien de bonne foi considérer comme nécessaire une organisation solide qui pût soustraire le saint-siége aux intrigues des partis ainsi qu'à la puissance de l'or et à la force des armes. Et comme Hildebrand avait vu la cour impériale, et que sans aucun doute il avait appris à connaître à fond les relations du Teutschland, il pouvait, dans rétablissement d'un ordre de cette nature , pourvu que l'empereur conservât le droit que lui attribuait le principe, craindre d'autant moins une opposition de ce côté que les troubles qui avaient eu lieu jusqu'à ce temps avaient été plus à charge à l'empereur lui-même.

Dès le mois d'avril de cette année , le pape tint dans le palais de Latran une assemblée à laquelle assistèrent cent trente évéques. Tour mettre à jamais un terme au désordre , il fit approuver par cette assemblée un décret devenu célèbre par la manière dont il fut accepté et par les suites que pour cela même il a entraînées. Cela est vrai : ce décret , tel qu'il nous a été transmis , est , dans sa disposition la plus importante, l'influence de l'empereur sur l'élection du pape, conçu en termes équivoques; il est à peine intelligible, et on peut lui donner plusieurs interprétations : mais l'on ne peut se défendre de penser que ce décret ne nous a pas été transmis dans sa véritable forme , et que nous n'en avons qu'une copie mutilée , offrant de nombreuses lacunes et interpolations. Quoi qu'il en soit, la conduite tenue jusqu'à ce moment par Hildcbrand, et tout l'état des choses, ainsi que les événements qui suivirent, rendent très-vraisemblable et même certain que le décret avait été conçu dans un esprit de paix et de conciliation. Au fond voici ce qui fut établi :

« Lorsqu'un pape est mort, il faut avant tout que les premiers ecclésiastiques de l'égli.<e romaine, les cardinaux, délibèrent avec prudence; ils doivent communiquer le résultat do cette délibération au roi Heinrich, futur empereur, ou à ses successeurs légitimes rceon-

liv. xvm,

nus parle saint-siégc; puis , après avoir obtenu l'assentiment du roi, ils doivent élire le pape, présenter l'élu aux autres ecclésiastiques et au peuple de Rome, pour qu'il soit reconnu par eux, et, après cette présentation , le placer sur le siège de l'apôtre : car c'était là le seul moyen de détourner la peste de la corruption. Ils doivent faire leur choix dans le sein de l'église romaine, et dans une autre dans le seul cas où Téglise romaine n'offrirait pas un homme convenable. Si une élection pure et sincère , sans corruption , n'est pas possible dans Rome môme , un pclil nombre de cardinaux doit avoir le droit d'élire le pape dans tout autre lieu dont ils seront convenus avec le roi. Si le tumulte de la guerre ou la méchanceté des hommes rendaient impossible d'élever sur le siège apostolique un homme élu de cette manière, l'élu comme pape véritable n'en doit pas moins avoir le droit de gouverner l'église romaine et de disposer de toutes ses forces. Enfin un pape élu, consacré, exalté d'une autre manière doit être considéré non comme pape , mais comme Satan , non comme homme apostolique, mais comme apostat; il doit être, avee ses fauteurs et ses adhérents , maudit à jamais , comme l'Antéchrist, comme un intrus, comme un perturbateur de la chrétienté , repoussé du sanctuaire de la sainte Église romaine, et dépouillé de toute dignité ecclésiastique. » Du reste, au décret je trouvaient jointes d'effroyables malédictions et des bénédictions bienveillantes : celles-là pour quiconque contreviendrait a ses prescriptions; celles-ci pour quiconque les suivrait et les appuierait.

On ne peut le nier , si cette ordonnance pouvait être maintenue et exécutée, une source féconde de honte et de misère se trouvait fermée, et l'on pouvait, à bon droit, espérer une meilleure marche des choses, surtout si l'on réussissait dans la réforme de l'Église , à laquelle on trav aillait avee tant de zèle. Mais ce que l'on ne peut nier davantage, c'est que le maintien et l'exécution de ce décret devaient rencontrer de grandes difficultés. Le décret dut provoquer une violente colère et une sauvage fureur chez la noblesse romaine , et tout d'abord chez les comtes de Tusculum , ses chefs : car l'ancienne chaîne était brisée à laquelle ces comtes av aient su toujours rattacher les projets de l'ambition , de l'esprit de domination et de la cupidité , héréditaires dans leur maison connue unenuui-

vaise maladie. Les ecclésiastiques romains qui n'étaient pas arrivés jusqu'au cardinalat durent aussi con>idérer comme un cruel outrage leur exclusion de l'élection du pape. Le peuple romain , quelque insignifiant qu'eût été jusque alors le rôle joué par lui dans les élections, ne vit probablement pas non plus avec indifférence la perte d'un droit dont il apprenait, par cette perte même, à connaître la valeur: car certainement plus d'un homme du clergé inférieur et du peuple avait fait en eau trouble une pèche plus abondante qu'il ne pouvait espérer en faire dans un courant limpide. Enfin , dans tout le monde chrétien , tous les ecclésiastiques qui s'étaient souillés des vices de cette époque durent être saisis de crainte : car ils se voyaient enlever leur dernière espérance , à savoir qu'à un pontife sévère succéderait bientôt un autre pape qui les laisserait volontiers vivre dans leur péché.

11 est difficile que le pape Nicolas et Hildcbrand se soient fait illusion sur toutes ces choses ; mais, comme nous l'avons déjà remarqué, ce que probablement ils ne craignirent point , c'est que leur décret excitât le mécontentement de la cour impériale. Car , bien que leurs projets pour l'avenir eussent un but plus élevé, ils croyaient avoir donné à l'empereur, dans ce décret, ce qui appartenait à l'empereur, et pour cette raison même peut-être s'attendaient-ils au concours décidé de la cour impériale pour l'exécution du décret, ou du moins sur son assentiment tacite. Mais ils s'étaient grandement trompés. A la cour impériale on était trop accoutumé à disposer arbitrairement des sièges épiscopaux, et en particulier, la nomination arbitraire au siège apostolique, que lleinrich III semblait avoirérigée en droit, avait un trop grand attrait pour que l'on pût être disposé à se laisser resserrer dans de moindres limites. Ou bien n'était-ce donc pas se voir singulièrement resserré que de donner à un petit nombre d'ecclésiastiques le droit d'élire le pape et de forcer l'empereur soit à confirmer l'élection , quelle qu'elle fût , soit à s'engager contre ces ecclésiastiques dans une lutte qui paraissait d'autant plus indigne qu'elle ne pouvait pas même être soutenue par les moyens convenables à un empereur, par les armes de la souveraineté et de la puissance temporelles? Et une telle mesure avait été prise par un pape que l'impératrice Agnès venait à peine de nomnier , sans qu'auparavant

l'on eut essayé de s'entendre avec elle , sans qn'on lui eût adressé un seul mot. Dans le fait, à l'aspect de ecs événements, et sous l'impression du souvenir de laeonduitc et du gouvernement de Ileiiirich III , des passions violentes et de nature diverse durent envelopper, troubler et aveugler la eour impériale. Et ees passions s'élevèrent; elles aveuglèrent la cour impériale au point qu'elle ne put même plus calculer sd position à l'égard des partis dans le Tentsehland. Mais il n'est pas impossible non plus, il n'est pas même invraisemblable que les ennemis mêmes de la maison impériale aient attisé le feu pour l'entraîner dans un plus grand danger, et atteindre d'autant plus aisément leur but secret.

L'impression produite sur la cour impériale par le décret ne pouvait rester longtemps cadu c au pape et a ses amis. La ebose était d'autant plus grave , que, bien que peut-être l'on n'eût pas à craindre immédiatement de démonstrations violentes du côté du Teulscbland , tous ceux auxquels le décret pontifical déplaisait ou nuisait devaient se sentir encouragés par le mécontentement manifesté à la cour impériale, quelles que fussent d'ailleurs leurs dispositions. Et ce que l'on pouvait prévoir arriva bientôt. Ees comtes et les seigneurs des environs de Rome prirent une position menaçante, et en Eombardie s'accomplirent des faits qui durent nécessairement, dans l'état des choses, inspirer de grandes inquiétudes au pape et à son entourage. Car, dans ce pays, les événements qui avaient eu lieu sous les empereurs Kunrad et lleinricb, et dont il a été parlé plus haut, avaient éveillé de grandes forces, et les esprits étaient outrés dans un mouvement qui allait toujours plus avant. Les \illes s'étaient emparées des abords de la liberté, et elles conservaient avec énergie ce qu'elles avaient en main. l)e plus, il s'éleva une vive émulation entre les villes pour se surpasser mutuellement en bienêtre, en considération, en puissance; et cette émulation, grâce à la vigueur toute fraîche encore de la vie civile, se manifesta habituellement sous la forme d'une jalousie hostile : car au fond c'était comme la recherche en mariage de la liberté. Dans cette année 1050, après que depuis longtemps il y eut eu de part et d'autre des actes hostiles, des pillages, des dévastions, des incendies, les choses en vinrent a une guerre ouverte entre Milan et Eavic > dans la-

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quelle la noblesse équestre prit le commandement du peuple, et sur le champ des Morts fut livrée une sanglante bataille où les Milanais remportèrent la victoire. Ces événements n'étaient pas sans importance; non-seulement ils paralysèrent le duc Godefrid, mais encore ils éveillèrent les esprits dans toute la Lombardie. Déjà Lodi avait pris part à la lutte pour Milan , et des deux côtés on travaillait a entraîner les villes dans la lutte pour l'une ou l'autre faction.

L'excitation et par là même le désordre furent encore augmentés dans la haute Italie par des dissensions qu'il était impossible de prévoir dans l'Église, qui s'agitèrent à côté de cette lutte, coïncidèrent avec elle; et probablement ces deux faits exercèrent l'un sur l'autre une influence réciproque. Dans ce pays, en effet, plus que partout ailleurs , e'était la coutume que tous les ecclésiastiques, à l'exception peutêtre des év èques, fussent mariés. Les tentatives faites depuis quelques années pour la réforme de l'Église n'avaient pas encore eu d'influence sur cette coutume; bien plus, comme nous l'avons déjà remarqué plus haut, on avait résisté à ces tentatives, et sans doute aussi sur plusieurs points on les avait bravées. En ecclésiastique qui n'était pas marié entretenait une concubine, et plus d'un évéque même ne s'était pas abstenu de relations criminelles avec les femmes. Tilais le zèle pieux déployé par Heinrich III et par ses papes avait aussi provoqué dans la haute Italie des zélateurs pieux qui s'emportèrent sans ménagement et sans mesure contre les vieilles habitudes, qui traitèrent tout à la fois de honteuse débauche et le mariage des prêtres et leur concubinage, et qui déclamèrent avec une égale violence contre tous ceux qui ne vivaient pas à la manière domoines. Ces hommes, parmi lesquels se distinguait particulièrement un prêtre, Ariald, 1 avaient dans les moines d'infaliguables alliés, ! et dans la noblesse même il ne manquait pas de

■ pieux fanatiques qui se déclaraient pour eux. j Bientôt, en conséquence, celte grande affaire

arriva au peuple, et le peuple y prit une part très -vive, et se livra à des manifestation* inquiétantes. Le nouveau pape, Nicolas 11, envoj a à Milan , pour mettre un terme à ces malheureuses discordes, un légat sur lequel il

■ pouvait compter pour défendre avec le zèle Je | plus aident les intérêts de l'Église , et duquel il

uv. xvni ,

pouvait espérer qu'à cause de l'apparence de sainteté qui l'entourait , et de l'espèce particulière d'éloquenco qui lui était propre , il roussirait plus facilement que tout autre à remplir sa mission. Ce légat était Pierre Damiani, que le pape Etienne IX avait forcé A renoncer A la vie érémitique, à laquelle il s'était voué de toute son âme, pour accepter i'évéché d'Ostie; homme qui réunissait en lui la science et l'ignorance, la sagesse et la folie, le génie et la déraison avec un fanatisme opiniâtre pou r sa propre sanctification et pour la mortification d'autrui, et qui jetait constamment dans le monde par d'énergiques discours cet inexplicable mélange; qui attaquait saus ménagement par des paroles pleines d'amertume , de dureté et de roideur , tout ce qui A ses yeux était vice ou péché, et qui précisément pour cette raison manquait rarement de produire une certaine impression sur les hommes éclairés, atteignait presque toujours son but auprès des hommes grossiers, et avait constamment de son côté les moines saisis d'admiration. Anselme , évèquc de Lucques, qui bientôt après remonta lui-même sur le siège apostolique, l'accompagna à Milan en qualité de second légat du pape. Mais ces deux hommes trouvèrent porté A son dernier degré le mal qu'ils étaient chargés d'apaiser. L'archevêque >\ïdo, qucHcinrich 111 avait placé sur le siège de saint Ambroisc, avait un caractère doux et humain , et il avait laissé faire aux ecclésiastiques de son diocèse ce qui maintenant était décrié comme un crime et une impiété; peutêtre même n'avait-il pas cru faire une concession. Eu conséquence, les ecclésiastiques mariés trouvèrent en lui un appui, et les prêtres incontinents eux-mêmes un consolateur. Et la position particulière de l'église de Milan eut son influence et remplit les Ames d'espérance et de colère. Autrefois en effet, A l'époque où le siège apostolique , jouet des partis, était fréquemment souillé et déshonoré de la manière la plus honteuse, cette église s'était maintenue pure et sans tache en face de l'église romaine. Précisément pour celle raison, les papes, dans le sentiment de leurs péchés, avaient osé tout aussi peu prétendre soumettre cette église à leurs ordres, que l'église de Milan, sous les yeux de laquelle s'accomplissaient les horreurs dont Rome était le théâtre , que cette église elle-même se serait soumise à l'obéissance. A Milan donc il était passé en principe que l'on

n'avait pas à s'inquiéter de la cour de Rome, et ce principe avait pris une nouvelle force dans les querelles de l'archevêque IJéribert avec l'empereur et avec le pape. En conséquence, lorsque maintenant les légats romains se montrèrent et firent connaître leur mission, il s'éleva dans Milan une révolte si terrible, que la vie de ces légats ne fut pas en sûreté. Toutefois le légat Pierre Damiani réussit, U est vrai, grâce à son caractère personnel, à son éloquence et A une sage modération dont le danger lui lit une nécessité, non-seulement A apaiser la sédition, mais encore A déterminer l'archevêque et le clergé de Milan A reconnaître les principes que le concile tenu A Rome dans le palais de Latran avait proclamés contre la simonie et l'incontinence; bien plus, il parvint A les soumettre A une peine ecclésiastique. Mais les esprits ne furent pas tranquillisés, l'ordre ne fut pas rétabli : loin de 1A, les passions furent partout alimentées ; elles couvèrent partout , et il n'y avait A compter sur personne.

En de telles circonstances et entourés de tant de dangers divers , le pape et llildebraud devaient assurément chercher A s'assurer un secours temporel, parce que la parole papale pouvait aisément devenir trop impuissante pour conjurer des orages si menaçants. Us avaient besoin d'un secours capable de détourner toute puissance voisine et d'imposer de la modération A toute puissance éloignée; et ce secours, dans l'état des choses et dans la position des peuples, personne autre ne pouvait le leur assurer que les Normands de l'Italie inférieure. Les Normands aussi étaient prêts A le leur assurer. En effet ces audacieux aventuriers étaient maîtres désormais de toute l'Italie inférieure, ou du moins :!s avaient la conviction que tout ce pays devait tomber et tomberait entre leurs mains. A leur tète se trouvait, comme chef de leur domination, Robert Guiscard, dont nous avons déjà fait mention , guerrier audacieux , intrépide brigand , homme dur; mais aussi homme d'une grande intelligence , qui voyait clairement que les Normands, avec leur caractère farouche et grossier, auraient bien pu arriver A la possession du pays, mais que , s'ils ne changeaient pas ce caractère, ils devaient finir par trouver leur perte dans leur propre témérité; qui voyait clairement qu'il fallait cesser les pillages et les violences, ménager l'habitant, rétablir l'ordre et le droit: qui voyait claire-

m HISTOIRE DU M

ment qu'avant tout il était nécessaire d'asseoir ce qu'ils devaient à la force brutale sur quelque chose d'humain, d'intellectuel, de saint, si on voulait que ces acquisitions fussent justifiées aux yeux du monde, qu'elles fussent durables et prospères , et qu'elles n'eussent pas contre elles tout ce qu'il y a de bon et de noble dans le cœur de l'homme. Et où pouvait-il trouver ce qui était nécessaire à lui et à son peuple, si ce n'est auprès du pape , chef de l'Église et vicaire du saint des saints? En conséquence le pape Nicolas et Robert Guiscard furent poussés l'un vers l'autre par une nécessité réciproque ; ce dont l'un avait besoin , l'autre pouvait le donner.

Avant déjà le concile dcLatran, des relations avaient été nouées entre le pape et les Normands. Le pape avait lancé l'excommunication contre les Normands à cause de nouvelles attaques qu'ils avaient dirigées contre les biens de l'Église. Tourmentés de cette excommunication , les Normands avaient envoyé une ambassade au pape pour l'inviter à venir au milieu d'eux; ils s'engageaient à lui donner toute espèce de satisfaction. Nicolas, dans l'intérêt de l'Église et pour lui conserver ses biens, s'était rendu à leur invitation. A Mclfi , où le pape avait aussi réuni une nombreuse assemblée d'ecclésiastiques de l'Apulie et de la Calabrc, parurent devant lui les plus illustres des Nonnards , Robert Guiscard sansaucun doute, avec Richard, prince de Capouc. Les Normands restituèrent les biens enlevés à l'Église; le pape, de son côté, leva l'excommunication. Et dès lors, ainsi que dans la suite, des négociations plus suivies curent peut-être lieu, et plusieurs résolutions peut-être furent prises pour le moment, et d'autres préparées pour des cas à venir. Mais lorsque se furent réalisées ces relations confuses que produisit ledécret sur l'élection du pape, ces négociations amenèrent une conclusion remarquable, dont les conséquences ont été trèsgrandes et ont duré u travers les siècles suivants. Le pape donna au Normand Richard la principauté de Capouc , et au Normaud Robert, surnommé Guiscard, l'investiture de l'Apulie et de la Calabrc, et même, moyennant un tribut annuel , celle de la Sicile, qui n'était pas encore conquise. Et « Robert, par la grâce de Dieu et de St Pierre , duc d'Apulic , de Calabrc , et bientôt aussi , par le secours de l'un et de l'autre, de Sicile , « reconnut le pape pour son

UPLE ALLEMAND.

I suzerain , et lui prêta solennellement le serment de fidélité , avec la promesse d'être à jamais le protecteur et le soutien de l'Église romaine. Et lorsque les relations devinrent encore plus difficiles, lorsque le décret sur l'élection du pape sembla menacé , le nouveau duc soumis au pape prêta un nouveau serment, par lequel il s'obligeait à soutenir la force de ce décret, pourvu que les papes élus ne lui refusassentpas, à lui ou à ses successeurs, l'investiture des pays dénommés ci-dessus. Le chK Robert donna aussitôt à son suzerain et an monde une preuve frappante qu'ils ne s'étaient pas réunis pour de vaines paroles , mais en vérité et pour agir; car une armée normande se mit immédiatement en marche contre les comtes de Tusculum et les autres chefs, dont la brutale arrogance avait si souvent jusque alors fait peser sur Rome le malheur et h honte. Et les châteaux de ces hommes furent détruits et leur puissance brisée ; et le pape fut délivre de ses inquiétudes les plus instantes, de celles que lui inspirait cette insolente noblesse.

11 est tout à fait inutile de se demander si le pape avait le droit de donner au Normand les pays de l'Italie inférieure selon la coutume féodale , et si le duc Robert avait le droit d'accepter du pape cette inféodation. Qui donc ici avait plus de droit que l'autre? Personuc. Tout dépendait du fait et de l'importance du moment. Les empereurs de Constantinoplc s'étaient intitulés seigneurs de ce pays ; mais depuis une suite de siècles , ils n'en avaient pas été les maîtres ; loin de là , tantôt ils avaient laissé mal traiter les habitants de la manière la plus cruelle par leurs propres officiers , tantôt ils les avaient laissés en proie aux mauvais traitements de brigands étrangers. Les Normands étaient en partie en possession , en partie certains d'arriver à la possession. Qui les avait assistés? A qui devaient-ils quelque reconnaissance? De qui avaient-ils à s'inquiéter? Ce qu'ils étaient devenus , ils l'étaient devenus par eux-mêmes. Pourquoi donc eux , qui n'étaient qu'une faible poignée d'aventuriers, n'auraient-ils point couvert de la bénédiction de l'Église les crimes sur lesquels retombait la malédiction du monde? Pourquoi ne se seraient-ils pas assuré la possession du pays en recevant l'investiture dn pape, lorsque le puissant roi d'un immense empire , Karl le Grand , n'avait pas hésité à recevoir de la main du pape la couronne ùu-

périalc , et avec elle la suzeraineté sur Rome , attachée jusqu'alors au titre d'empereur d'Orient? Quant au pape, pourquoi aurait-il hésité à recevoir le serment de fidélité que le duc Robert n'hésitait pas à lui prêter? Sans doute les empereurs Knnrad III et Henrich III avaient noué des alliances avec les Normands ; mais ces alliances étaient-elles obligatoires pour le siège apostolique? Et, dans la position difficile où il se trouvait , le pape devait-il repousser la main secourable que Robert Guiscard lui tendait , et renvoyer cet homme à la cour impériale , qui était elle-même l'auteur du danger? Non ; cela est évident : il ne peut être question d'aucun droit. Le pape et les Normands agirent selon les circonstances sans qu'on puisse leur en faire un reproche, et le développement des choses pouvait seul décider de la valeur ou de l'inutilité de l'alliance conclue entre le pape et les Normands.

Mais il ne pouvait en être autrement : à la cour impériale, l'acte de suzeraineté féodale accompli par le pape fut considéré comme une insolente usurpation, et augmenta la violente colère excitée par le décret sur les élections pontificales. Car on ne pouvait méconnaître que le pape, ou Hildebrand , élevé désormais par Nicolas à la dignité de cardinal-archidiacre de l'Eglise romaine , ne fût décidé à défendre en cas de besoin par la force le décret sur l'élection du souverain pontife. Bien plus , l'investiture donnée au duc Robert fut regardée comme une véritable insulte à l'autorité souveraine, et produisit une impression d'autant plus profonde, que l'on était moins en état de châtier ce prêtre audacieux. Et l'embarras où se trouvait, comme nous l'avons fait voir, l'impératrice Agnès dans le Teutsehland même , fut encore augmenté par une mauvaise récolte , par la famine , qui amena des maladies pestilentielles et une épizootie terrible; au point qu'il fut absolument impossible de tenir un concile convoqué à Worms par l'impératrice (1). Il ne resta donc plus d'autre ressource que de travailler contre les adversaires par les intrigues peut-être , pr les excitations secrètes et par d'autres artifices; et sous ce rapport Ilildebrand et le pape ne restèrent certainement pas en arrière. Mais avec ces menées le temps s'écoula sans événements graves jusqu'à la mort du pape Nicolas II , arrivée à Florence le 22 juillet 1000.

Cette mort était un fait important. 11 ne I m.

changea point les dispositions des hommes, mais il changea l'aspect du monde chrétien. Il divisa ouvertement les deux partis qui jusqu'alors avaient travaillé dans l'ombre l'uu contre l'autre ; sans avouer leur inimitié mutuelle , elle les mit nettement face à face , et les força d'agir vivement.

Les cardinaux s'assemblèrent aussitôt à Rome , sans aucun doute à l'instigation d'IIildebrand , afin de se concerter d'après les prescriptions du pape défunt pour l'élection d'un nouveau pontife. Leur choix tomba sur Anselme , évéque de Lucques , digne prêtre qui par sa vie comme par ses connaissances semblait devoir se concilier nécessairement l'opinion du monde. Aussitôt, conformément aux mêmes prescriptions, ils résolurent d'envoyer le cardinal Etienne dans le Teutschland , pour s'en» tendre avec l'impératrice Agnès et la déterminer à confirmer ce choix. Ils espéraient sans doute que cette tentative réussirait , en partie parce que précédemment déjà l'évéque Anselme avait joui d'une grande confiance à la cour impériale , et n'avait été peut-être élu qu'à raison de cette confiance surtout; en partie parce que le cardinal Etienne était un homme adroit et de manières élégantes. Voilà ce qui se fit d'un côté.

Mais de l'autre côté l'on n'était pas non plus inactif. \aî chancelier Wibcrt , auquel un cardinal Hugo s'était joint, par jalousie contre Hildebrand, à ce qu'il parait, détermina les évèqucsde l^ombardic à s'assembler, parce que le moment était favorable pour se soustraire à la sévérité déployée par le dernier pape. Ces évêques , coupables soit de simonie , soit d'incontinence, s'accordèrent sans peine sur ce point qu'il fallait obtenir un pape tiré du paradis de l'Italie, delà Ix>mbardic, un homme qui ne fût point dur et rude , mais qui sût faire quelques concessions à la faiblesse humaine. Cet homme , ils crurent l'avoir trouvé dans Cadolus ouCadolaus, évèquc de Parme, qui était riche en argent et en terres, et sur Tindifférence duquel ils pensaient pouvoir compter d'autant plus sûrement qu'il avait lui-même succombé plus souveut à la faiblesse humaine. Us espéraient aussi arriver sans peine au but de leurs vœux au moyeu de l'impératrice Agnès. Ils s'appuyèrent sur ce principe , confirmé par le pape Nicolas lui-même, qu'aucun pape ne pouvait être élu sans l'assentiment de l'empesa

msToiHK ni; peiple allemand.

reur. Sans doute le jeune lui Ueinrich n'était pas encore empereur , quoiqu'il eut été reconnu et salué en qualité de patricc romain ; on devait donc attendre de sa mère qu'elle nommerait volontiers pour pape un homme pour lequel elle trouvait des défenseurs en Italie. Et la reconnaissance comme pa triée romain semblait pouvoir se faire avec une apparence d'autant plus grande de droit el de convenance , que le patriciat, depuis que Ileinrich III l avait accepté, pouvait sans peine être regardé comme une dignité héréditaire et inséparable de la royauté, et que de plus, à Rome, dans la noblesse et dans le peuple , plusieurs mécontents s'étaient posés comme prêts h agir au nom des Komains. On résolut donc qu'une dépu talion se rendrait dans le Tcutschland pour y porter les 'insignes du patriciat.

Les députés des deux partis arrivèrent dans le Tcutschland ; toutefois, à ce qu'il semble (2), les envoyés de >Vibcrt vinrent avant le cardinal Etienne , représentant d'IIildebrand. Et il arriva ce que l'on avait pu prévoir. Les premiers gagnèrent sans peine l'impératrice Agnès et ses conseillers ; car ils apportaient de nouveaux honneurs, et flattaient les passions par une soumission en apparence sans réserve à la décision impériale. Le cardinal Etienne ne réussit pas même a obtenir une entrevue de l'impératrice. 11 demanda, pendant cinq jours , à la voir, mais on ne l'écouta pas. Les conseillers de l'impératrice négocièrent peut-être avec lui pendant ce temps; peut -cire, pour conserver les dehors d'une entière indépendance, déclarèrent - ils que l'on tiendrait a Raie une assemblée des princes de l'empire, et que l'on y inviterait tous les évêques d'Italie; qu'Etienne lui-même pourrait exposer devant ce concile tout ce qu'il avait à exposer; et que la décision de cette réunion serait obligatoire pour tous. Ce qui du moins est certain , c'est que l'assemblée fut convoquée. Mais Etienne, l'envoyé des cardinaux, qui désormais ne pouvait plus douter des intentions de l'impératrice, et qui en conséquence considérait comme inutile un plus long séjour dans le Tcutschland , se sentit profondément blessé , et se bâta de retourner en Italie et à Home.

Le compte qu'il rendit de ce qu'il avait appris, vu ou entendu dans le Tcutschland , dut faire une profonde impression sur le cardinal Hildebranl, sur tous les cardinaux , comme

sur tous les partisans de l'unité et de l'indépendance de l'Eglise. Ce fut pour eux un grand moment , où il s'agissait d'être ou de ne pas être, nevaient-ils accepter sans rien faire la honte qui leur était infligée par le congé donné à leur député, le cardinal Etienne, et attendre tranquillement le résultat de l'assemblée de Baie? Mais dans ce cas le décret du pape Nicolas, relatif aux élections pontificales , et sur lequel ils avaient fondé de si grandes espérances, était une œuvre vainc ; tout ce qui dans les derniers temps s'était fait pour le bien de la religion par les améliorations introduites dans l'organisation de l'Eglise, était sans effet, et il fallait abandonner l'Eglise tout entière à des mains spoliatrices et impures: mais pour eux-mêmes, pour Hildcbrand et ses amis, il n'y avait plus de sûreté ; ils devaient s'attendre à toute sorte de mauvais traitements de la part de leurs ennemis , et de venir un objet de dérision pour ceux qui avaient eu confiance en eux. Ou bien devaient-ils soutenir plus vivement encore la cause de l'Eglise, et, sans s'inquiéter de l'impératrice , placer sur le tronc apostolique l'homme auquel ils avaicut résolu de donner

; leurs suffrages? .Mais dans ce cas ils étaient

j forcés d'aller bien plus loin que le décret du pape Nicolas : car ils devaient, de toute nécessité, en parole ou en action , soutenir le principe que l'assentiment de l'empereur n'était nullement nécessaire pour l'élection du pape, mais que l'homme que les cardinaux auraient élu pouvait , de plein droit et sans autre formalité, prendre possession du siège de l'apôtre, et recevoir, comme pape légitime, les hommages du inonde chrétien ; et ce principe brisait aussi le dernier fil qui maintenait encore le lien entre le trône et la chaire pontificale. Il devait s'élever entre l'Eglise et la puissance temporelle, entre le trône et l'autel, une lutte qui était unique de sa nature , et incalculable dans

î scs suites, de quelque côté que se prononçât

t la victoire.

Dans le fait , si Hildcbrand et les siens , avec tout leur courage et toute leur résolution, même avec la ferme conviction de la sainteté de leur cause , avaient reculé a l'idée d'une telle lutte à vie et fimort, qui eût osé les blâmer parmi leurs contemporains et dans la postérité ? Mais ils ne regardèrent pas leur cause comme perdue, cl résolurent de recourir aux moyens extrêmes. Et quelque faibles qu'ils parussent ,

fci l'on comptait les armes sur lesquelles ils pouvaient s'appuyer, et relies qui étaient à la disposition de leurs ennemis, ils avaient plus d'un motif d'énergique confiance, et le danger était moins grand qu'où ne serait disposé à le croire au premier coup d'œil. Pour eux-mêmes, en effet , s'ils acceptaient le combat et le perdaient , ils n'avaient pas plus à craindre que s'ils y renonçaient après l'avoir provoqué. S'ils y renonçaient , ils devaient perdre le respect du monde ; s'ils le continuaient, ils s'assuraient l'intérêt de beaucoup d'hommes. Parmi les ecclésiastiques , ils pouvaient compter sur tous ceux qui se distinguaient par leur instruction et leur savoir; car, si ces hommes attendaient un avantage pour le progrès de la société humaine, pour l'intelligence et pour sa culture , ce n'était pas assurément de la force brutale du système féodal, mais seulement de l'Eglise : ils pouvaient compter sur toutes les nobles ornes ; car celles-ci considéraient comme nécessaire une réforme entière de l'Eglise , et cette réforme semblait ne pouvoir venir que du siège apostolique : ils pouvaient compter sur tonte l'armée des moines, qui, d'ordinaire , étaient d'autant plus zélés pour introduire la plus grande «•vérité parmi les ecclésiastiques séculiers , qu'on les accusait plus aigrement de laisser dormir dans les couvents la discipline à laquelle ils s'étaient soumis. Dans la noblesse, également, il y avait beaucoup d'hommes influents qui tenaient à eux ou penchaient de leur côté, soit par conviction , par foi, ou par folie, soit par une passion noble ou vile, par sentiment national, par haine contre la maison royale, par envie et par jalousie. De ces hommes il y avait beaucoup à espérer ou peu à craindre. Et le bas peuple des villes et des villages, pour qui semblait-il devoir se déclarer, si ce n'est pour l'Eglise? Car c'était dans l'Eglise qu'il trouvait plus aisément protection; c'était de l'Eglise qu'il recevait le plus de secours : il n'était pas rare que l'on confondit l'Eglise et la religion; et les moines avaient une immense influence sur les grandes masses.

Les espérances d'Hildcbrand et des siens pouvaient même aller plus loin. Lors même que la grande question soulevée entre eux et leurs ennemis devait se décider par le glaive , ils n'étaient pas absolument le parti le plus faible. En Italie, ils avaient peut-être la supériorité. Les redoutables Normands étaient ga-

gués par eux ; et , depuis que les Normands étaient gagnés , le duc Godefrid et Béatrix , sa femme , avaient décidément embrassé leur cause. I>a seule chose à craindre encore était donc l'arrivée en Italie d'une forte armée teutsche , qu'il serait difficile d'arrêter entre les Alpes et Home ; mais il était difficile aussi d'accomplir une telle expédition sous le gouvernement d'une femme qui s'était attiré beaucoup de haines, et contre laquelle presque tous étaient irrités; et le mécontentement de tant du princes dans le Teutschland pouvait d'un jour à l'autre amener des événements qui mettraient l'Italie tout à fait en sûreté contre les armes des Teutschs.

Dans ces circonstances , les cardinaux résolurent de persévérer dans leurs voies , et de faire une opposition ouverte à l'impératrice Agnès et à la maison royale. Le 30 septembre de cette même année 1001 , ils élurent solennellement pape l'évêque Anselme de Lucqucs, pour lequel ils s'étaient déjà décidés précédemment. Le jour suivant le nouveau pape fit son entrée dans Home. 11 fut protégé dans cette circonstance par le normand Richard , prince de Capouc , que l'on avait appelé par précaution. Le peuple de Rome salua l'élu suivant les an-

1 riens usages. Il fut élevé sur le siège apostolique , et prit le nom d'Alexandre IL Vers ce temps eut lieu à Bàle l'assemblée des

; princes de l'empire , du Teutschland et d'Italie.

] Elle parait n'avoir pas été nombreuse; toutefois il s'y était trouvé beaucoup d'évèques d'Italie ,

j et aussi quelques membres de la noblesse romaine , comme Gérard , comte de Galera , qui avait été excommunié par le pape Nicolas. Les princes présents purent, comme l'impératrice, être sous l'influence d'une grande passion ; mais ce qui mit le comble à leur colèro , ce fut la nouvelle des événements de Rome , et celle de l'occupation du saint-siège par Alexandre IL Le jeune roi Heinrich, enfant de onze ans, était revêtu des insignes de patrice romain , parce que sa mère croyait maintenir par là le droit de

I nommer le pape en son uom. Là dessus le décret

! du pape Nicolas , au sujet de l'élection du sou-

î verain pontife, fut déclaré nul et non avenu ; Alexandre II fut déposé : d'autre part les évêqncs de Plaisance et de Verceil proposèrent l'évêque Cadolaus de Parme ; toute l'assemblée donna son assentiment le 28 octobre ; le jeune

: roi et sa mère, l'impératrice Agnès, conflrmè-

rent l'élu , et lui présentèrent quelques-uns des insignes de la dignité papale. Puis il fut salué pape. On l'appela Honorius IL

Mais il était plus facile de nommer un pape à Mie que de conduire a Rome celui que Ton avait élu et de le placer sur le siège apostolique. Il ue parait pas qu'il ait été même question de l'envoi d'une armée tcnlsehe en Italie. On s'en remit aux Italiens, qui avaient poussé a l'élection d'Honorius, du soin d'achever désormais l'iruvrc commencée sur leurs instances. Bucco , évéque de Halberstadt , reçut , il est vrai , la mission d'accompagner le nouveau pape à Rome en qualité de plénipotentiaire impérial ; beaucoup de vassaux d'Italie reçurent, il est vrai, l'ordre de conduire le nouveau pape à Rome et de le placer sur le saint siège, mais l'une et l'autre de ces mesures amenèrent peu de résultats. On était effrayé des approches de l'hiver et de la puissance de Godefrid. Ce ne fut que vers le printemps de l'année suivante, 4002, que le pape tlonorius réussit, on ne sait par quel moyen, à arriver à Parme, puis à Bologne. Là il sut ensuite réunir autour de lui ses amis en nombre si considérable, qu'au mépris de l'excommunication lancée contre lui par son adversaire , il lui fut possible de s'avancer vers Rome avec une force armée , et de contraindre le pape des cardinaux , Alexandre II , à s'avancer contre lui les armes à la main. De cette manière s'éleva une guerre déplorable.

GUERRE ENTRE LES PAPES ALEXANDRE II ET HONORIUS II. — ENLÈVEMENT ET IN- FORTUNE DU ROI IIEINR1CH II. — CON- FUSION DANS LES ÉVÉNEMENTS ET DANS

l'histoire.

L'an 10C2.

L'an 4002 s'ouvrit au milieu d'événements singulièrement tristes. Le Teutschland était dans une attente mêlée de crainte; l'Italie dans une violente confusion ; tous les peuples chrétiens , auxquels étaient connues les dissensions élevées au sujet du saint-siége , sentaient leur attention vivement excitée. Et, dans dételles relations , des phénomènes extraordinaires dans la nature frappèrent d'autant plus fortement les âmes, que les hommes avaient été rendus plus impressionnables par la famine et les ma-

ladies; carie 8 février il y eut un tremblement de terre , et la frayeur qu'il causa fut encore augmentée par des éclairs terribles et des coups de tonnerre. Dans ces phénomènes on crut reconnaître les précurseurs d'événements malheureux dans la vie des hommes. Et cette fois cette croyance futconlirméc.

Au mois de mars , l'antipape Honorais II marcha sur Rome. Des hommes de son parti, qui se proclamaient en même temps amis du roi , l'axaient précédé de diverses manières et sons diverses apparences, pour intriguer et agir en Italie et à Rome par l'argent, la ruse et toute sorte d'artifices; et Honorius lui-même s'avançait bien pourvu d'argent et d'objets précieux , se montrant libéral et prodigue envers quiconque semblait prêt à le soutenir de son bras ou de sa parole. Il ne fut pas non plus avare de grandes promesses faites en son propre nom et au nom de l'empereur. Il trouva donc partout , dans les murs de Rome comme au dehors, une multitude d'hommes qui se déclarèrent pour lui. Mais ce furent surtout les capitaines et la majeure partie de la noblesse romaine qui entrèrent en mouvement. Ceux-ci s'emparèrent , à ce qu'il semble, par la ruse ou par la violence, de quelques chAteaux et positions fortes , et cherchèrent tantôt à paralyser, tantôt à exciter le plus qu'ils purent. Honorius lui-même se dirigea par Sutri sur Rome , et campa dans le voisinage de la ville , sur les prés de Néron. D'autre part, Alexandre H s'avança aussi avec les forces dont il pouvait disposer. H ne parait pas toutefois que ces forces aient été considérables ; car les Romains lui étaient en partie contraires; le duc Godefrid était absent; et, du côté des Normands , Richard , prince de Capoue , était peut-être le seul qui fût venu avec les hommes de guerre engagés à son service (4 ). Il n'est donc pas étonnant que , dans la bataille livrée le 44 avril , les troupes de Nicolas aient été battues par celles de son adv ersaire, et qu'en poursuivant sa victoire Cadolaus se soit peutêtre rendu maitre de la ville de Rome ellemême. Mais le vainqueur ne jouit pas longtemps de cette possession; car enfin le duc Godefrid arriva aussi avec ses troupes. On ne sait pourquoi il avait tant tardé, s'il fut réellement retenu par des obstacles qui nous sont inconnus, ou si des vues particulières l'avaient décidé à s'abstenir. En tout cas , il poursuivait un but tout temporel; il était animé d'une

liai no profonde contre la maison royale , et aspirait à la considération , à la puissance , à la grandeur, s'inquiétant bien moins du saintsiége et des affaires de l'Église. Aussi est-il vraisemblable qu'il ménagea ses forces jusqu'au moment où les partis eurent consumé les leurs, pour conserver la décision entre ses mains, pour faire sentir a tous l'importance de son appui, et pour attirer à lui-même tous les avantages que les relations semblaient offrir plus d'une occasion d'acquérir. Et maintenant son apparition devant Home changea l'état des choses. A la vue de ses armes , le cœur faiblit aux partisans d'Ilonorius; et les Romains, qui précédemment avaient été paralysés par les artifices des amis de cet homme , ou par le nombre de ceux qui s'étaient déclarés pour lui , relevèrent la tôte. En conséquence Honorius ouvrit des négociations avec Godefrid. Mais comme , par suite en partie de la merveilleuse complication des faits, en partie des documents équivoques , incomplets , contradictoires et mensongers qui nous ont été transmis sur cette époque, la marche des faits reste singulièrement incertaine et obscure , ces négociations aussi nous sont entièrement inconnues. La seule chose qui soit certaine , c'est qu'Honorius sortit de Rome sans obstacle , et se rendit à Parme , son ancien siège épiscopal ; c'est que le duc Godefrid a été accusé par les partisans d'Alexandre d'avoir perfidement louvoyé entre les deux partis, d'avoir reçu d'Honorius de l'argent et des présents, et de lui avoir rendu le chemin libre ; c'est enlln que le pape Alexandre Il , à ce qu'il semble , à l'instigation de Godefrid , et sous prétexte qu'il n'y avait point de sûreté dans Rome , quitta bientôt la ville éternelle, et revint à Lucques, son ancien siège épiscopal. Il est donc assurément vraisemblable qu'il avait été fait entre Godefrid et Honorius une convention en vertu de laquelle le siège de l'apôtre ne devait être occupé par aucun des deux papes, jusqu'à ce que de nouvelles négociations eussent été nouées avec la cour impériale , et jusqu'à ce qu'au nom du jeune roi Heinrich des mesures eusseut été prises pour le rétablissement de l'unité. Mais les motifs qui dirigèrent Godefrid dans ces actes sont incertains : désirait-il entretenir la confusion pour se poser en arbitre et acquérir des terres et des vassaux ? ou bien encore s'efforçaitil désormais de rétablir l'unité de l'Église et la

, CIIAP. III. 301

tranquillité do l'Italie? ou bien enfin avait-il fait alliance avec les princes tentschs contre l'impératrice Agnès, et prétendait-il, en maintenant la confusion en Italie , amener une prompte décision dans le Teutschland ? C'est ce qu'on ne peut résoudre.

Quoi qu'il eu soit , les princes tentschs , qui avaient formé une conjuration pour arracher à l'impératrice Agnès l'administration de l'empire , entreprirent vers cette époque l'exécution de leur projet ; et l'on prétend que le duc Godefrid ne resta pas sans influence sur cette entreprise, soit qu'il se fût borné à rendre compte de l'état des choses en Italie , soit de toute autre manière. Quant à ce dont ils étaient convenus, cela résulte de ce qui arriva.

Le jeune roi se trouvait avec sa mère dans l'Ile de Saint-Suibcrt , non loin de Neuss, où s'éleva dans la suite Kaiserswerth. Avec eux se trouvaient plusieurs princes de l'empire , parmi lesquels Otto de Nordheim , qui l'année précédente seulement avait été investi du duché de Bavière , et cet Ekbcrt de Brunswick , qui cinq ans auparavant avait si vaillamment combattu contre les Saxons ennemis , pour défendre le roi et venger son frère. Là vinrent aussi d'autres princes , sans doute sous le prétexte de témoigner à l'impératrice Agnès et à son (ils leur dévoùment et leur respect , et de l'accompagner dans le reste de son voyage. Parmi eux se trouvait Hanno, archevêque de Cologne. Un jour, après un festin d'apparat, le jeune roi te montrait singulièrement gai et disposé au plaisir et au jeu. L'archevêque Hanno lui proposa de visiter une fois du moins un de ses bateaux , que lui , Hanno , avait fait magnifiquement décorer , pour distraire le roi. L'enfant, sans soupçon, accepta l'offre, et, accompagné des princes qui étaient d'intelligence avec Hanno, il se rendit dans le bateau. Aussitôt les rameurs se mirent vigoureusement à l'œuvre, et poussèrent le bateau loin de terre, au milieu du fleuve. Le royal enfant , surpris par ce mouvement inattendu , remarquant peut-être aussi la physionomie de ceux qui l'observaient et qui ne pouvaient cacher la joie que lour causait le succès de leur stratagème , craignant en conséquence les dernières violences, se jeta, dans un désespoir irréfléchi, par-dessus le bord, dans le courant. Mais le comte Ekbcrt s'élança promptement après lui, ' et sauva la vie du roi , non sans danger do

:i02 HISTOIRE DU PEUPLE ALLEMAND.

pcrdr« la sienne. 11 le rapporta dans le bateau. Et maintenant celui-ci continua sans s'arrêter sa route vers Cologne , tandis que l'on cherchait à tranquilliser le jeune roi par des flatteries de toute espèce, par des mensonges et des illusions. La multitude d'hommes qui s'était trouvée à la cour de l'impératrice , ou qui peut-être avait été attirée par la curiosité , suivit longtemps le bateau le long de la rive; elle ne contint pas l'indignation que lui inspirait le criminel artifice par lequel on avait attiré le jeune roi , et qui même avait mis sa vie en danger; mais cJlo manifesta cette indignation par des jurements et des imprécations. Mais les jurements et les imprécations étaient impuissants : le bateau continua sans obstacle sa marche , et les princes conjurés arrivèrent, sans que rien les en empêchât , avec leur proie dans Cologne.

Il est difficile de se former, sur cet événement singulier , une opinion que l'on ose soi-même considérer comme exacte. I^s renseignements fournis par l'histoire sont trop insignifiants; nous connaissons trop peu les relations de cette époque; nous ne voyons que quelques traits grossiers de la vie qui remplissait ces jours; nous ne voyons que ce qui se passait sur la scène publique, et non ce qui agissait et dominait dans l'ombre, et non la brûlante tempête des passions et l'agitation des désirs ; nous ne voyons pas non plus la lutte et les efforts des nobles ames qui songeaient à Dieu, à la patrie et aux générations à venir. Nous ne pouvons pas davantage calculer le danger où l'on se trouvait, et les moyens qui étaient à la disposition de ceux dont on demanda ou dont on attendait l'appui , ou qui se crurent obligés et appelés à donner leurs secours. En lui-même, l'acte commis par l'archevêque Uanno et ses complices contre le jeune roi Hcinrich et contre sa mère, l'impératrice Agnès, était incontestablement un crime détestable. Conspiration , hypocrisie, dissimulation , mensonge, insolence et violence , voilà les éléments dont il se composa, et il ne s'y trouve pas la moindre circonstance qui puisse adoucir la forme odieuse sous laquelle il se présente à nous. Mais tout cela ne nous apprend rien de décisif sur les intentions des hommes qui avaient accompli cet acte. A. cette époque, on mesurait les choses à une autre mesure que de nos jours; et par un regard jeté sur l'Église, par pensée à ce que on appelait la religion de Jésus-Christ ,

beaucoup do choses prenaient une forme tout autre que celle sons laquelle elles se présentent à notre tranquille examen. Ces hommes étaient au nombre des premiers princes de l'empire de cette époque, et jusqu'à ce jour ils avaient été mis au rang des meilleurs. L'archevêque Uanno en particulier s'était montré prêtre de grandes qualités et de grandes vertus. Il avait une réputation d'inllexiblc équité , qu'il avait déployée , même dans un tel siècle , dans les affaires de l'Eglise aussi bien que dans les affaires temprclles. Sans doute il était opiniâtre dans sa conduite , emporté dans ses actes , rude dans ses mo-urs, irascible et orgueilleux; mais on croyait que ces défauts mêmes tenaient à ses vertus , et résultaient de la conscience de sa valeur, de sa supériorité , conscience qui sans doute touchait à la vanité. Le duc de Bavière de son côté, Otto de Nordheim, était placé trèshaut dans l'opinion de ses contemj>ornins , et avait nourri l'orgueil d'appartenir aux hommes les plus célèbres. Assurément il ne reculait pas devant un acte de violence lorsqu'il s'agissait d'écarter un obstacle ou d'atteindre un but; mais qu'il eût levé la main pour accomplir un acte qui, selon ses idées, était mauvais , bas, ou contraire à l'honneur d'un prince et d'un chevalier, c'est ce que personne ne pouvait croire. Enfin le comte Ekbert de Brunswick avait bien prouvé son attachement à la maison royale, h laquelle l'unissaient les liens du sang. Son frère Bruno était mort pour le jeune roi , et Ekl>ert lui-même avait continué jusqu'au l)out la lutte où Bruno avait trouvé la mort. Dans cette circonstance même il risqua sa vie pour sauver la vie du roi. Il est donc bien possible que ceux qui commirent ce.crimc aient cru faite une action bonne et utile; et eu effet ils furent félicités par des hommes pieux de cette époque, comme s'ils avaient sauvé le jeune roi, affermi l'empire, et conservé à Heinrich la souveraineté de son père.

Quelque jugement que l'on porte sur cet événement, ce qui ne souffre aucun doute, c'est que , s'il fut la suite d'événements malheureux , il fut aussi la cause de plus d'un malheur, non pas , il est vrai, en général pour l'esprit humain , pour la civilisation et la liberté , mais poor un grand nombre d'individus, pour tout le siècle qui le suivit immédiatement.

Ep jeune roi Hcinrich était un enfant qui

donnait de grandes espérances. La nature, comme cela se manifesta dans la suite de sa vie, ne l'avait maltraite sous aucun rapport. Elle lui avait donne, avec un corps sain et bien formé , de grandes dispositions qui , autant que les hommes pouvaient le prévoir , pouvaient se développer en grandes facultés. Il y avait en lui beaucoup du génie de son pùre. Mais un sort cruel le poursuivit depuis l'enfance jusqu'au tombeau. Né sous de malheureux auspices , il perdit, Agé de six ans à peine, son père dans un moment où ce puissant empereur lui-même ne portait pas saus crainte ses regards sur l'orage qui s'élevait de tous cotés, et que luimême avait soulevé. La mort du père dissipa l'orage pour un instant ; mais l'atmosphère resta chargée d'éléments désastreux , et bientôt s'élevèrent de nouvelles tempêtes. Eu face de ces tempêtes se trouvait l'enfant ro\al, et il n'avait à leur opj>oscr que la couronne qui , sur sa tète , était sans éclat et ne commandait point de respect. L'inhabile direction des affaires publiques , conOées à des mains étrangères , fit naître de nouvelles passions, et fit tomber la dignité royale, sinon dans l'oubli, du moins dans le mépris. Le jeune roi lui-même grandissait cependant , sans préoccupation , dans une innocence sans soupçon , sous l'imprévoyante surveillance de l'amour maternel. Il ne se doutait certainement en rien du désordre et des maux du siècle ; il était encore hors d'état d'en reconnaître les indices. Il est même vraisemblable, comme on l'a cru , que son éducation et son instruction furent négligées, qu'on fut trop indulgent pour ses caprices et ses volontés enfantines , qu'il fut gâté et traité trop mollement. L'impératrice dut probablement l'abandonner la plupart du temps à une surveillance et à des leçons étrangères; et, lorsqu'elle jouissait d'un instant de liberté, elle lui consacrait la douleur que lui inspirait la perte de son père et son amour comme mère. L'adresse des courtisans cherchait sans doute à se montrer également à l'impératrice qui commandait maintenant, et au roi qui devait commander un jour. Et alors creva tout à coup le nuage qui s'était amoncelé sur la tête du royal enfant, et le eoup rejeta lleinrich jusqu'aux portes de la mort. Lorsque cet enfant de douze ans revint de son étourdissement , le ciel de son enfance s'était évanoui, et il se trouva daus un inonde qui lui était étranger, et qui par là mêiu« lui

parut hostile. Et moins il était en étal de pénétrer la corrélation des choses , moins il pouvait deviner les motifs et le but final de la cruauté exercée envers lui, plus sa jeune âme dut être déchirée. L'innocence de son cœur était violemment étouffée ; la confiance eufantinc d'où naissent la religion et l'amour était arrachée de son cœur, et sa place fut prise par les répugnances et l'anxiété qui produisent la méfiance et le soupçon, l'opiniâtreté et la dissimulation, l'indifférence pour l'opinion du monde et le mépris des hommes. ]jis germes de moralité déposés dans l'essence de l'esprit humain étaient étouffés et broyés, et, faute de soin et de culture, ils ne pouvaient produire que des broussailles rabougries , auxquelles d'ordinaire se rattachent et se mêlent des vices de nature diverse. En même temps que son corps, pouvaient se développer énergiquement sou esprit et son intelligence; mais l'amour et la fidélité auraient été aussitôt nécessaires pour lui rendre l'appui moral qui forme la base de la vertu et d'un caractère solide. Et lleinrich ne retrouva pas ces soins et cette culture, ni cet amour et cette fidélité. Placé d'abord sous la sévérité inquisitoriale de l'archevêque Hanno , et peut-être parce qu'on voulait corriger dans cet enfant tout ce qui jusqu'alors avait été gâté par une indulgence excessive , traité sinon sans ménagement , du moins et certainement avec dureté, il fut de plus en plus, comme la suite de notre récit le montrera , impliqué dans une nouvelle confusion , et lancé de plus en plus dans la carrière de la corruption morale. C'est ainsi qu'il devint victime de son siècle. Mais son plus grand malheur ne consista pas dans les maux qui fondirent sur lui ; il consista dans son désordre, nous dirons plus, dans sa corruption morale , qui , aux yeux du inonde et de la postérité, a fait croire qu'il méritait tous ces maux, au point que jusqu'à ce jour même des hommes de bien ont exprimele jugement le plus dur sur ce prince digne do compassion. Ce furent là les suites de cet acte déplorable.

L'impératrice Agnès fut épouvantée, troublée , étourdie , livrée au désespoir. Jamais peut-être on n'avait vu d'uno manière plus frappante combien était misérable, combicu était peu de chose la royauté féodale, qui n'avait d'autre base que la fidélité jurée par les vassaux , et d'autre appui que le caractère per-

Mi

sonnel do celui qui portait la couronne. Tout à l'heure encore saluée et honorée comme impératrice, comme régente d'un grand empire, l'épouse de Heinrieh III sévit tout à coup seule, sans appui , abandonnée. Et ce ne fut pas par un soulèvement , par une de ces grandes révoltes où des forces sauvages se heurtent sans frein et se combattent, que le pouvoir lui fut arraché; non : ce fut par un crime vulgaire, commis par un petit nombre d'hommes, en plein jour, sans honte, sans mystère, sans forces préparées pour assurer le succès. Et la société était h un tel point de dissolution , elle était tellement désorganisée et livrée sans lois efficaces en proie à l'arbitraire des vassaux , que les coupables ne crurent même pas qu'il valait la peine de s'inquiéter de l'impératrice , mais qu'ils laissèrent cette femme infortunée complètement libre d'aller on de rester , d'agir ou de souffrir à son gré. Mais elle n'osa pas suivre son fils , soit qu'elle pensât en le faisant n'arriver à autre chose qu'à s'exposer avec lui à des dangers , soit que dans sa douleur il lui fût impossible de soutenir la présence des ravisscurs de son enfant. Elle renonça aussitôt, expressément ou tacitement, à toute prétention à la direction des affaires publiques , et se retira dans l'isolement. Bientôt s'éleva en elle la pensée de quitter le monde et de finir ses jours dans un monastère; mais elle repoussa aussi celte pensée, parce qu'elle espérait encore troin ver l'occasion d'exercer une influence bienfaisante sur ses enfants et pour ses eufants , si- , non comme impératrice et tutrice , du moins ! comme mère et femme expérimentée (2). Durant i plusieurs années elle tint fermement aux principes de dignité et de prérogative royales suivant lesquels elle avait agi; mais lorsque le pape qu'elle avait élevé, Honoriusll, eut perdu le siège apostolique, et que l'adversaire de celui-ci , Alexandre II , eut été reconnu comme pape légitime en Italie, dans le Tcutschland , dans tout le monde chrétien d'Occident , elle renonça aussi à sa résistance. Elle se rendit au sanctuaire des apôtres , pour rerevoir du pape Alexandre le pardon de ses péché» et la bénédiction apostolique, soit quelle reconnût dans la marche des choses un jugement de Dieu et t qu'elle arrivât par la à la conviction qu'elle avait failli, soit qu'en présence des événements elle fù t ' dominée par !;t (;ii!i!cs-o ordinaire aux femme:'. , 1 soit ouiiii p-:rce que des cr:-!é.>i;iMiqurs surent !

lui donner la conviction que l'élévation de Cadolaus à la papauté avait été un crime très-grave contre l'Église. Maisjamais, ni maintenant, ni lorsque son fils eut atteint sa majorité, elle ne resta étrangère aux affaires publiques. Mais sans doute elle obtint à peine de nouveau une grande influence sur le roi son fils, vers qui l'attirait son cœur maternel. Elle vécut treize années encore après l'événement que nous avons raconté , de sorte qu'elle dut souffrir des douleurs infinies. L'homme qui pendant sa régence l'avait approchée de plus près , révéque Heinrieh d'Augsbourg, fut plus heureux : il quitta la vie deux ans après sa disgrâce.

Enfin , les princes eux-mêmes qui n'avaient pas craint d exercer, contre l'impératrice Agnès , cette violence sur le jeune roi , ne jouirent pas longtemps de leur œuvre, et peut-être pcsa-t-elle plus d'une fois sur leur cœur, lorsqu'ils se virent forcés d'en considérer les suites et de rendre compte de leur vie. Ce qui leur avait semblé facile , tant qu'ils y avaient visé , à savoir l'administration de l'empire , ils le reconnurent pour infiniment difficile , comme impossible même , dès qu'ils crurent y être arrivés. Aucun prince de l'empire, ecclésiastique ou laïque ; aucun vassal , puissant ou faible , ne se montra envers eux disposé , nous ne disons [Kis à obéir à un ordre, à une loi , â une ordonnance, mais même à faire quelque chose en commun pour l'empire , pour la patrie , pour un intérêt social quel qu'il lut; mais tous se livrèrent à leurs passions , comme il» leur en avaient donné l'exemple. Ceux qui peut-être avaient été dans le secret, et qui avaient donné leur assentiment à l'entreprise avant qu'elle fût accomplie, crurent désormais, après qu'elle eut réussi , pouvoir exiger la récompense de leur adhésion et de leur discrétion. Us empiétèrent , tirèrent à eux tout ce qu'ils purent atteindre , et agirent à leur gré pour satisfaire d'anciennes passions ou de nouveaux désirs. D'autre part ceux auxquels le plan était resté inconnu , et qui en conséquence furent surpris par la nouvelle de l 'événement , se sentirent vexés et lésés ; il était impossible qu'ils fussent disposés à reconnaître l'autorité à ceux qui s'en étaient violemment emparés. Par mécontentement , par jalousie et par envie, ils prirent donc une position qui , si elle n'était pas décidément hostile , ét;;it cependant contraire et équivoque; et dans celle position ils cherchèrent a se rendre

aussi forts que possible par leurs propres ressources et par leurs alliances , afin d'être , en cas de besoin , au niveau des circonstances. Us se séparèrent donc de l'empire, se tinrent à part, et mirent tout en œuvre , la ruse , la violence , les artiûces de toute nature , pour augmenter leurs forces. Dès lors il ne resta plus aux auteurs de la conjuration ou aux chefs de l'exécution que de songer également a eux-mêmes pour ne poiut perdre entièrement le fruit de ce qu'ils avaient fait, si du reste on ne veut pas admettre que dès le principe ils n'avaient agi que dans un but d'intérêt pcrsonucl.

Au milieu de circonstances semblables, il peut à peine être question d'un empire teutsch. C'était une idée vide de sens; cet empire n'existait que daus le souvenir , dans l'espérance peutr être aussi, mais certainement il n'existait pas avec sa vie, sa force et sa réalité. Le peuple teutsch existait, mais comme morcelé et dispersé. Sans doute l'ancien esprit n'avait pas disparu , qui avait inspiré à tous les Tcutschs leur caractère propre ; sans doute aussi cette force ne s'était pas retirée des Tcutschs, par laquelle ils étaient devenus l'effroi et l'admiration du monde ; pas plus que ces idées pieuses et cet amour de la liberté qui leur avaient assuré l'estime et la gloire , et qui avaient rendu leur nom grand parmi les peuples ; sans doute agissait encore sur les Tcutschs et les poussait cette ineffable tendance à l'union , à l'unité, a une patrie : mais cet esprit ne trouvait ni foyer ni but à ses efforts ; cette force se dissipait en essais isolés ; l'amour de la liberté devait, parce qu'il ne se présentait rien de commun , se changer en intérêt personnel et en égoisme grossier ; et quant à la tendance dont nous avons parlé, il ne se trouvait rien vers quoi elle put se diriger, si ce n'est l'autorité royale, qui , tenant a peine à un enfant , glissait comme une ombre fugitive sur le sol de la patrie. De l'Eider et des deux mers aux Alpes , de l'Escaut et de la Meuse à l'Elbe et à l'Oder , le pays était rempli de discordes et de colères , de dissensions et de haines, de guerres privées et de crimes. Des passions diverses se pressaient dans un cruel désordre, et répandaient partout le malheur et les désastres. Le faible seul demandait de l'ordre et des lois; mais quiconque trouvait une occasion pour laquelle ses forces semblaient suffisantes , ne manquait pas d'en profiter pour acquérir de l'autorité et de la force, des richesses et de la

puissance, s'inquiétant fort peu des voies et des moyens.

Selon la nature des choses , il ne peut exister d'histoire pour un tel siècle. Le plus grand homme même , doué de toutes les qualités d'un habile historien , pur et libre de passion et de partialité , aurait été hors d'état de trouver un point de vue assez élevé duquel il pût saisir l'ensemble des événements; et eût-il réussi à saisir cet ensemble , il n'eût jamais tenté de l'exposer. Car l'histoire ne trouve son terrain que là où il se montre de l'intelligence dans la vie des hommes, là où les actions sont dirigées vers un but déterminé, et peuvent par conséquent être jugées d'après le but et les moyens; là où il s'agit de quelque chose de bon ou de grand , dont la pensée pénètre les événements , et leur assure l'intérêt de l'esprit et du cœur : mais là où la scène n'est remplie que par le choc de mesquines passions , de sauvages désirs , et d'appétits dévorants , elle recule avec dégoût , parce qu'elle déploierait en vain son art. Et les hommes pour qui , dans ce siècle, ç'a été un besoin de consigner quelques faits pour ne pas laisser les générations à venir dans une complète ignorance, n'étaient nullement doués des qualités qui font l'habile historien. Pauvres en connaissances de toute nature , sans principes sur la vie sociale des peuples et sur son importance , obscurs dans leurs idées sur les rapports de la société civile avec la société ecclésiastique , dominés par la foi , la superstition, les erreurs et les préjugés de leur temps, ni excités ni éclairés par un actif commerce intellectuel , tantôt éloignés des faits par leur position , tan têt impliqués dans les événements, et par conséquent n'étant pas à l'abri de la partialité, étrangers enfin à la nature et au but de l'histoire , dépourvus d'une vive intelligence des choses , et des qualités qui permettent de les exposer clairement , voilà comment ils se trouvaient au milieu de l'agitation des choses. Ils ne voyaient que ce qui se passait près d'eux, no recevaient sur les événements accomplis au loin que des indications partielles et incohérentes, choisissaient dans la masse ce qui, par uno raison ou par une autre , leur semblait digne de mémoire , et plaçaient dans leurs livres, par simple conjecture , à la suite l'un de l'autre, et sous la première année venue, les faits qu'ils avaient ainsi choisis, sans s'inquiéter des antécédents ni des conséquences, de l'in-

fluenco de tel événement ou de tel autre. Il est impossible, en conséquence, au critique moderne , non-seulement d'exposer la marche des choses et d'éclaircir ce qui est confus, mais même de placer les événements dont on nous a conservé quelque souvenir, dans l'ordre où ils se sont réellement passés. Il ne peut citer que des faits détachés , et ne rencontre que des prohabilités.

LES ARCHEVÊQUES ADALBERT ET H A.NN0 , CHARGÉS DE I.' ÉDUCATION DU ROI ET DE

l'administration de l'empire. ABUS

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