DE LA FORCE ET TERRIBLES BOULEVER- SEMENTS
De l'an IOG2 h l'an lOCi.
Les princes qui s'étaient chargés d'arracher le jeune roi à sa mère paraissent avoir été résolus, sans doute d'après une convention faite avec leurs complices, à prendre eux-mêmes le gouvernement de l'empire; et, dans le fait , ils exécutèrent leur résolution. Hanno de Cologne et Otto de Nordheim se posèrent en régents. L'archevêque semblait représenter l'ordre ecclésiastique , et le duc l'ordre laïque ; de sorte qu'ils pouvaient espérer tranquilliser , par cette mesure, le clergé aussi bien que le monde des vassaux. Mais bientôt ou vit combien ils s'étaient trompés. Ils ne virent partout que discorde et inimitié, que résistance et colère. Il parait que dans leur embarras ils prirent deux mesures qui devaient réconcilier les esprits ou leur donner le change : d'abord une cour fut rétablie pour le jeune prince, et par là fut répandue l'apparence que le roi n'était pas privé de sa liberté, et qu'en somme il ne s'était passé rien autre chose qu'un changement dans les personnes chargées de diriger les affaires publiques; en second lieu, il Tut établi et proclamé comme principe que l'évèque dans le diocèse duquel le roi se trouvait serait chargé de veiller sur son éducation , de conduire les affaires publiques, et de pourvoir en somme à ce que l'intérêt public ne reçût aucun dommage.
Ces deux ordonnanrcsy avaient évidemment qu'un seul et même but. Elles devaient effacer ce qu'il y avait d'odieux dans la violence de Kaiserswcrth , et donner du moins à cet acte un air de désintéressement et de patriotisme; elles
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devaient désarmer l'envie et ramener la confiance dans les âmes ébranlées. Mais ces ordonnances eurent toutes deux un effet qui déjoua les calculs de leurs auteurs.
La cour du jeune roi en effet , selon l'antique usage, fut transportée tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre, et les grandes fêtes de l'Église en particulier furent célébrées en des localités différentes et considérables. Mais par là beaucoup d'hommes, ecclésiastiques et laïques , eurent occasion d'approcher du roi ; et l'accès auprès de sa personne ne pouvait être refusé même à sa mère , l'impératrice Agnès , si l'on ne voulait empirer ce que l'on avait en vue de réparer. Sans doute on pouvait surveiller de près le jeune roi , l'entourer d'un espionnage sé\ ère , et emploi er tous les moyens imaginables pour empêcher qu'il n'arrivât ;i ses oreilles quelque chose que l'on désirait tenir secret à son égard : mais l'enfant avait été poussé plus avant que ne le comportait son Age ; il était devenu pénétrant par la métiance que l'on avait jetée dans son cœur et par la crainte de nouvelles violences , qui dut assurément rester dans son âme. Il devait devenir tresdiflicile d'éloigner du roi toute conversation, toute insinuation; et, lors même que l'on ? eût réussi, des allusions de toute espèce, des marques d'intérêt et de compassion , de consolation et de promesse, d'indignation et de coléro , ne pouvaient être soustraites à ses regards. Et lors même qu'il eût été possible de l'isoler, au milieu du commerce matériel avec le monde, de tout commerce intellectuel avec son entourage , il était pourtant dans la nature des choses que parmi les hommes de vues et de tendances diverses réunis à sa cour, il existât des conférences et des réunions; qu'il se formât une agitation et des menées secrètes , auxquelles r-ans doute le jeune roi pouvait rester étranger, mais dont il était uéanraoins toujours le point central.
Mais en même temps il se passa tout près du roi , et sous ses jeux mêmes, des choses d'une nature si odieuse, qu'elles auraient rendu évidente même à lui , à un enfant , la dissolution de tout droit , et qu'elles lui eussent monlrv sous le jour le plus lumineux les infamies des princes , lors même que l'on ne tiendrait pas compte des cris passionnés qui s'élevaient de tous côtés, des plaintes et des récriminations qui retentissaient à ses oreille* , et qui devaient
lui foiro connaître les véritables causes de cette décadence.
Le jour de Noël de Tan 1062 la cour se trouvait à Goslar. Pour vêpres, où l'empereur voulut aussi assister, les sièges devaient être disposés dans l'église pour les évèques et les abbés présents. Il s'éleva une question de préséance entre le caniérier de Hczelo , évêque de Ilildesheim, et le camérier de Widerad, abbé de Fulda. Selon un ancien usage, en effet, l'abbé de Fulda , dans toute assemblée d'ecclésiastiques, siégeait d'ordinaire à coté de l'archevêque de Mayencc. Dans l'opinion de l'abbé, une longue habitude avait fait un droit de cette coutume. L'évèque de Ilildesheim lui contesta ce droit, non en principe, il est vrai, mais pour cette circonstance seulement. Car Goslar appartenait au diocèse de cet évèque ; cl dans son diocèse, disait Hczelo, personne, si ce n'était l'archevêque, ne devait occuper une place supérieure a la sienne { 1 . 1)e là u ne discussion entre les gens des deux prêtres sur la place de leurs sièges. On en vint à une altercation , puis aux coups , et Ton en aurait appelé aux armes , si le duc de Bavière, Otto de Nordlieim , n'était intervenu comme administrateur de l'empire , et n'avait maintenu le droit de la coutume. Mais sa sentence ne fit qu'étouffer pour un instant cette affaire sans la terminer ni la faire oublier. L'évèque de Ilildesheim ne respirait que vengeance, et l'occasion de se satisfaire ne tarda pas a s'offrir à lui. Le roi célébra encore à Ooslar la Pentecôte suivante. Là le prélat , bien préparé d'avance , reprit la querelle. Ses camériers élevèrent, comme la première fois, leurs prétentions; les camériers de l'abbé de Fulda opposèrent la même résistance. De là une nouvelle altercation dans l'église. Tout à coup Ekbert , comte de Brunswick , vint avec des hommes armés se jeter à travers cette dispute, non pour séparer les partis, mais pour soutenir la cause de l'évèque de Ilildesheim. Ekbert était un de ceux qui avaient pris part à l'action de Kaiserswerth. Avait-il eu à se plaindre de ses complices , et en particulier du duc Otto de Bavière , qui avait pris fait et cause pour l'abbé de Fulda; ou bien avait-il cru, en sa qualité de Saxon , devoir se lever pour l'évèque saxon ; ou bien encore futil gagné par d'autres moyens? c'est co qui est incertain. U s'était tenu caché derrière l'autel avec ses hommes d'armes, et il
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s'élança de cette embuscade pour se jeter sur les gens de l'abbé de Fulda à coups de poing et de bftton. Il vint facilement à bout de ces hommes épouvantés ; les uns furent étendus à terre, les autres chassés de l'église. Ceux qui purent se sauver crièrent aux armes et demandèrent vengeance. Aussitôt des hommes de la suite de l'abbé , qui avaient les armes à la main, se précipitèrent en troupe serrée dans l'église , et commencèrent, au milieu du chœur des frères qui chantaient des psaumes, une lutte cruelle contre Ekbert et les siens. Les chants sacrés furent réduits au silence par le tumulte des combattants , par le cliquetis des armes , par les cris de douleur des blessés et des combattants. I-c sang versé d'une manière si impie rejaillit jusque sur les autels du Seigneur. Le farouche évêque Hczelo se tenait hors de la portée des armes, et de sa cachette il faisait retentir sa voix comme une trompette, pour exhorter ses amis à combattre vaillamment ; la sainteté du lieu , criait-il , ne devait pas les effrayer ; il leur donnait l'absolution de leurs péchés. Le roi Heinrich , témoin malheureux et désarmé de cette scène atroce , éleva dans sa douleur sa voix enfantine ; et, au nom de la majesté du tréne royal , il rappela les combattants à l'ordre et à la tranquillité. Non-seulement ces furieux ne firent aucune attention à sa parole, mais il parait même qu'elle redoubla leur rage et la tourna contre lui-même ; car il ne fut qu'avec peine arraché de ce tumulte. Enfin les hommes de Fulda, venus au combat sans s'y être préparés d'avance, furent chassés de l'église par leurs adversaires , qui avaient pris toutes leurs mesures, et les portes du temple furent fermées. Mais la nuit seule mit fin à l'attaque comme à la défense.
Le lendemain une enquête fut commencée sur cette scène affreuse ; et dans cette procédure se révéla de nouveau toute l'anarchie de l'époque. Le comte Ekbert avait commencé cette œuvre de sang ; c'était sur lui , comme sur Fauteur de cette infamie, que pesait la plus grave accusation. Mais l'archevêque Hanno et le duc Otto, se rappelant les services qu'Ekbeit leur avait rendus , craignant peut-être aussi que, poussé aux extrémités, il ne révélât des choses qu'ils désiraient tenir cachées , entrent peut-être avoir trouvé uue occasion favorable de le ramener à eux. On fit donc valoir sa parenté avec le roi ; on ajouta qtur précédemment il avait combattu
pour le roi et risqué sa vie pour sauver ce prince. 11 fut en conséquence renvoyé absous de toute accusation. Par là même la faute fut rejetéc 6ur l'abbé de Fulda : il fut choisi pour \ ictime expiatoire d'un si grand crime. Tous tombèrent avec un égal acharnement sur lui comme sur l'auteur du désordre; et l'on trouva la preuve qu'il avait prémédité cette querelle et ce combat, dans cette circonstance qu'il était venu à Goslar avec une suite plus nombreuse que d'habitude. 11 parait, il est vrai, que cet abbé était un homme dur , avide et avare , et que pour cette raison il s'était fait beaucoup d'ennemis ; mais ces défauts ou ces vices étaieut si communs à cette époque , qu'ils n'expliquent pas la haine qu'on lui montra généralement. Il est donc vraisemblable qu'outre le désir de tirer d'embarras le comte Ekbcrt , ce déchaînement eut encore pour motif d'abord la haine générale que les grands seigneurs, ecclésiastiques comme laïques, nourrissaient contre les moines, en partie à cause de la grande autorité dont ceuxci jouissaient parmi le petit peuple, en partie à cause des biens considérables que les monastères avaient su attirer à eux (2) ; ensuitcla jalousie que l'on avait conçue particulièrement contre le couvent de Fulda, moins à cause de la graude renommée que s'étaient acquise les moines savauts qu'il renfermait dans son sein , qu'à cause des grandes richesses que cette renommée avait values à ce monastère. L'évéque Hczclo de Ilildeslieim, à la vue de ces dispositions hostiles contre l'abbé, crut devoir jouer le premier rôle dans les persécutions qu'on lui pr-'parait. Il demanda satisfaction pour la souillure imprimée à son église; et , en attendant cette satisfaction, il brandit le glaive de l'esprit contre tous ceux de Fulda qui étaient tombés sous l'épée de ses amis, pour perdre aussi leurs âmes, et il les exclut par sa malédiction de la communauté des bienheureux, de même qu'il retrancha de la communauté de l'Eglise ceux qui avaient survécu. H ne resta plus à l'abbé , attaqué et pressé de tous côtés , d'autre moven d'échapper à sa ruine , que d'apaiser ses ennemis et ses persécuteurs en leur prodiguant les richesses du monastère de Fulda, puisque l'innocence et la loi ne le protégeaient pas. On ne sait pas à quelle somme se montèrent les extorsions qu'il dut subir, ni combien de personnes se partagèrent cette proie ; mais Fulda, qui jusqu'alors l'avait emporté en
possessions et en puissance sur toutes les abbayes du Teutschland et do France, devint pauvre suivant les idées de ce temps ; et l'insolence des spoliateurs alla si loin, qu'ils jetèrent une part du butin au jeune roi lui-même , pour le rendre complice de leur crime. Et les suites de cette scèue ne furent ni moins dégoûtantes , ni moins odieuses que la scène elle-même. Précipité du faite de son ancienne grandeur, l'abbé ne trouva' plus, à son retour à Fulda, que désobéissance , haine, esprit de résistance , et bien plus , révolte ouverte. Enfin , après plusieurs événements criminels , Hanno de Cologm et Otto de Nordheim s'intéressèrent à lui. Leur assistance lui donna la force nécessaire pour réduire ses ennemis à la soumission ; et lorsqu'enfiu il eut remporté la victoire , il ne se rappela ni ses propres souffrances ni Vïwuoeur de son couvent, et se conduisitenvers ses moines et ses sujets avec la même dureté arrogante et la même cruauté qu'il avait éprouvées de plus forts que lui. Des choses de cette nature n'étaient pas propres à former le cœur du jeune roi , i lui inspirer de l'estime pour les hommes , l amour du droit et de la justice, à le faire rentrer en général dans la carrière morale d'où on l'avait violemment arraché; elles n'étaient plus propres à rapprocher du but que les administrateurs de l'empire avaient sans aucun doute espéré atteindre eu rétablissant la cour du roi.
Les suites de leur seconde mesure tournèrent aussi contre leur attente. Indisposition en vertu de laquelle l'évéque dans le diocèse de qui le roi so trouvait devait veiller à son éducation et prendre la direction des affaires publiques, exciva peut-être sur quelques-uns une influence favorable, parce qu'elle semblait témoigner du désintéressement de l'archevêque Uanuo et de ses collègues; mais chez d'autres aussi elle éveilla l'ambition , et les excita à tenter d'éprouver la vérité de cet engagement. Mais de tous les évêques de l'empire nul ne sentait plus vivement cette tentation qu'Adalbert , archevêque de Brème , homme dont Hanno ne pouvait tenir peu de compte , parce qu'il était aussi dangereux ennemi que douteux ami.
Adalbert , dont nous avons fait connaître ailleurs le caractère et les mœurs , s'était efforcé, du temps de Heiorich III , de mettre a exécution, par des moyens grandioses, de grands projets; et, bien que peut-être dans ses actes et dans ses allures il eût montré et sou-
tenu le caractère d'un prince séculier plutôt que 1 celui d'un pasteur do l'Église , il avait su pourtant conserver les dehors d'un prêtre pieux , vertueux et xélé, et il s'était fait un nom respecte et sans doute aussi redouté de près comme de loin. La faveur du puissant empereur et le bon accord qui avait existé entre Heinrich III et le pape Léon IX, l'avaient protégé et poussé fort avant dans la carrière qui devait le conduire à son but. Mais il avait été arrêté dans ses entreprises par la mort de l'empereur et du pape. Car l'inimitié des Billung s'était aussitôt élevée menaçante contre lui; et, bien que dans le principe le chef de cette maison , le duc Bernliard II de Saxe , s'abstint de violences ouvertes , parce qu'enfin peut-être dans son âge avancé il tournait quelquefois ses regards vers l'éternité, il se fit toutefois vraisemblablement assez de choses pour entraver et paralyser le prélat. Il parait aussi que l'archevêque, appréciant le faible gouvernement de l'empire et le grand désordre des relations, se rapprocha du vieux duc, et que non-seulement il rechercha, mais encore qu'il réalisa une réconciliation avec lui : car il accompagna le duc dans une expédition contre les Frisons , laquelle fut entreprise parce que les Frisons ne voulaient pas payer les lourdes contributionsqnccc prince avare exigeait d'eux. Adalhcrt espérait amener un accommodement par son intervention (5). Les Frisons aussi offrirent une somme considérable. Mais comme le duc, comptant avecorgneil sur ses troupes, ne tint compte ni des prières des Frisons ni des paroles conciliantes de l'archevêque, comme au contraire il persista dans ses prétentions exagérées, l'esprit de liberté inné chez les Frisons monta jusqu'à la colère et à la rage. Ils prirent les armes , se jetèrent avec fureur sur le camp où se tenaient les forces combinées de l'archevêque et du duc, s'en emparèrent , mirent en fuite les guerriers des deux princes et firent un riche botin. Mais la perte même qu'Adalbert avait essuyée en cette circonstance ne lui concilia point les Billung ; bien plus, le mauvais succès de l'entreprise contre les Frisons parait avoir éveillé de nouvelles passions, parce que Ton attribuait peut-être ce mauvais succès à la conduite de l'archevêque. Le vieux ducBernhard, connaissant les dispositions de ses fils , les avertit , il est vrai , et les engagea à respecter l'église de Brème et son pasteur ; mais ses avis et ses exhortations furent inutiles. Avant même fa
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mort, arrivée l'an J0S9, ses fils, le duc Ordolf et le comte Hermann, commencèrent une guerre privée terrible de pillage et de vengeance contre l'archevêque , le premier par la force ouverte et par de sauvages dévastations, le second par des encouragements secrets; et cette guerre privée fut continuée après la mort du ducBernhard. L'archevêque recourut à ses armes spirituelles et frappa d'excommunication le duc Ordolf; mais le succès démentit son attente. M adressa ses doléances à la cour du roi; mais de ce côté encore il n'obtint aucun secours. Vraisemblablement l'impératrice Agnès ne voulut pas blesser le nouveau duc de Saxe, parce qu'elle connaissait bien l'antipathie du peuple saxon ; peut-être aussi son conseiller, l'évêquc Heinrich d'Augsbourg, nourrissait-il quelque jalousie contre le luxe et l'arrogance du prêtre de Brème: quoi qu'il en soit, on tint peu de compte de ses griefs, et on assure qu'il fut tourné en dérision à la cour. Alors il ne resta plus guère à l'archevêque d'autre moyen d'échapper a sa perte que de se réconcilier avec la maison des Billung. Pour préparer et amener cette réconciliation , il chercha à faire entrer a son service le comte Hermann ; il chercha à le décider à devenir son vassal. Et comme il offrit vraisemblablement à ce prince des domaines considérables, Hermann se rendit. Par la sans doute le duc Ordolf ne fut ni gagné ni apaisé; mais son propre frère du moins se tint désormais contre lui pour la défense de l'église de Brème, et Adalbert fut mis dans une position où il avait bien moins l>esoin qu'auparavant de la cour du roi.
Ce changement arriva vers le même temps où Hanno de Cologne et Otto de Nordheim se saisirent du gouvernement de l'empire après l'enlèvement du jeune roi. L'archevêque Adalbert , daus sa nouvelle position , devait sembler singulièrement dangereux à ces deux princes. Ils ne pouvaient se fier aux Billung ni aux Saxons en général ; car ceux-ci probablement n'étaient pas seulement indignés contre les hommes qui vivaient à la cour ou étaient investis de grands gouvernements , mais ils nourrissaient encore une haine amère contre la maison royale elle-même. Or , si maintenant il se faisait une réconciliation complète entre l'archevêque de Brème et la maison de Billung , et si précisément par là tous les Saxons se trouvaient unis, on devait redouter une révolte
MO HISTOIRE DU PEl
dont personne no pouvait calculer les suites. Il fallait donc, pour cette raison, prévenir cette réconciliation ; et , pour la prévenir , il semble que Hanno , laissant de côté de vieilles querelles entre son église et celle de Brème, s'adressa a Adalbert pour l'associer à l'œuvre qu'il avait audacieuseinent entreprise, mais qui peut-être pesait lourdement sur ses épaules. Les négociations entre les deux prêtres , auxquelles probablement Otto de Nordheini participa aussi , sont inconnues; et l'on ne connait pas davantage la marebedes eboses. Mais ce qui favorisa, a" ce qu'il semble, ces négociations, c'est que Hanno abandonna au due Ordolf la forteresse de Ratzebourg, pour éveiller dans l'esprit de l'archevêque Adalbert la erainte que, dans le cas où il refuserait de tendre amicalement la main , on ne se réconciliât avec la maison de Billung, et que par là on ne le mil, lui , l'archevêque, dans le plus grand danger. Quoiqu'il en soit , il n'est pas douteux que malgré toute leur haine, et vraisemblablement avec l'assentiment «lu duc Otto de Bavière , Hanno et Adalbert tombèrent d'accord , qu'ils se tirent des concessions réciproques , et qu'en partie ils se prêtèrent dès lors, et en partie se promirent pour l'avenir un appui mutuel pour leurs vomix les plus chers. C'est ce que prouve leur conduite l'un envers l'autre. Quant aux affaires, ils semblent se les être partagées de telle sorte, que Hanno conserva le gouvernement de l'empire avec le duc de Bavière, et qu'Adalbert fut chargé du soin de 1 éducation du jeune roi. C'est du moins la position où on les voit l'un à côté de l'autre dans la suite des événements , et vraisemblablement le (in et adroit Adalbert avait fait en sorte qu'il en fut ainsi. Le rude et sévère Hanno eût difficilement laissé tomber de ses mains les rênes dont il s'était une fois saisi, et peut-être, dans les embarras de la vie, la surveillance sur le jeune roi n'élait-elle pas pour lui un médiocre fardeau. Adalbert, au contraire, lui laissa sans doute, en paroles du moins, et pour le moment, d'autant [dus volontiers un pouvoir envié, qu'il était plus facile de prévoir que ce pouvoir ne serait pas de longue durée. Car, bien qu'il ne réussit pas (ce qui arriva bientôt) à lui arracher ce pouvoir, il fallait bien qu'il respirât à la majorité du roi ; et Adalbert pouvait bien espérer qu'il serait assez heureux pour produire sur la jeune âme du roi une impression telle, qu'il lui deviendrait I
PLE ALLEMAND
de plus en plus indispensable. U donna peu pour
obtenir lieaucoup , et conçut de vastes projets Sans doute il est impossible de dire à quelle hauteur ses pensées s'élevèrent; il est également vraisemblable que sou imagina tioo U mena toujours plus loin à mesure qu'une tentative réussissait. Mais ce qui ne peut guère êtrv révoqué en doute, c'est que ses conceptions s'étendirent dans l'inlini; que ses désirs eurent à la fois pour but la domiuation dans l'empire sous le nom du roi et le siège pontifical.
Pour la première fois le roi joue un rôle, sous la surveillance de l'archevêque <le Brème, dans une expédition en Hongrie , entreprk l'an 40f>.>. En Hongrie, comme nous l'avons raconté plus haut, Béla était' devenu roi âpre» que son frère André eut péri devant lui dans le tumulte du combat ; et Salomon , tils d'André, n'avait pu échapper a sa perte qu'en ^enfuyant dans le Tcutschlaud. Mais, dans l'année indiquée , Béla périt sous les ruines d'un édifice qui s'écroula (tendant qu'il s'y trouvait. Cette mort soudaine fut-elle considérée par les Hongrois comme une punition de Dieu , parce qw Béla était arrivé au trône par ;une guerre civile, par une guerre contre sou frère, el en passant sur le cadavre de celui-ci? ou bien les Hongrois, connaissant mal la situation do Tcutschlaud, redoutèrent-ils une guerre qui serait entreprise par les Teutschs pour le jenoe prince Salomon ? c'est ce qu'on ne peut décider. Ce qui est certain , c'est que Ceisa , fils de Béla , et ses frères , envovèrent une ambassade a la cour du roi des Teutschs, avec la déclaration qu'ils étaient prêts il reconnaître le jeune prince Salomon pour leur roi et a lui être fidèlement soumis, s'il confirmait les honneurs auxquels ils avaient droit par leur naissance et par leurs serv ices. Des envoyés des grands seigneurs de Hongrie parlèrent dans le même sens. Ces o/Tres furent acceptées à la cour du roi. En conséquence, le jeune roi Salomon fut marié à (la sœur de Heintich IV ,qui depuis longtemps lut était destinée pour épouse ; et une armée composée de Bavarois, vraisemblablement sons les ordres du duc Otto, et de vassaux d' Adalbert, fut doc son., Ii ^ armes pour accompagner le nu de Ikuim u; i!;uis mhi royaume et le placer sur son troue. Ccitcexpétlilioii if était pas une entreprise dangereuse; on la considéra comme d autant plus convenable, que le roi des Teutschs lui-même ramenait le roi des Hongrois son
beau-frère ; et cela se fit. L'archevêque Adalbert accompagna le roi , son élève, et tout se termina sans malheur et sans danger. Mais , dans cette campagne d'ostentation plutôt que de gloire , Adalbert se montra au jeune roi dans toute sa magnificence. Lui, cet homme si beau, parut avec tout l'éclat d'un prince, fin, tendre, adroit, plein d'intelligence et d'esprit, affable, digue d'être aimé , sensible aux plaisirs , inventif dans les jouissances; en même temps rempli de sollicitude pour le jeune roi, prévenant , indulgent, dévoué de parole et de lait, et pénétré du plus fidèle respect pour la dignité royale. Il ne jkuivait en être autrement; une telle apparition dut faire sur le jeune roi une impression profonde et durable; elle dut l'éblouir d'autant plus, qu'il avait éprouvé plus de répugnance pour les manières peu amicales et la froide vertu de l'archevêque Hanno. Ses pas incertains avaient besoin d'une direction ferme ; il fallait a son cœur déchiré de bienveillantes consolations. Adalbert semblait lui assurer ce qui lui manquait. Il se jeta donc avec la ténacité d'un enfant dans les bras d'un tel homme , et s'attacha à lui comme à une coloune inébranlable.
L'archevêque Adalbert revint de Hongrie avec la conviction qu'il avait gagné le roi , et qu'en les employant selon les progrès de son age , il le tiendrait sans réserve entre ses mains, par les mêmes moyens qui lui a\ aient valu son affection. Maintenant le roi était empêché par sa jeunesse des inquiéter del'cmpireet du trône. Mais les années de l'enfance s'écoulaient. Il fallait donc veiller à ce que le roi , lorsque ces années seraient passées, ne songeât pas non plus à l'empire, mais restât de plus en plus en la main qui désormais l'avait saisi. Il fallait que ses yeux restassent aveuglés", sa tête en désordre , son cœur étranger à tous les sentiments moraux. Et, pour arrivera ce but,quc fallait-ilde plus à un homme si jeune, et si ébranlé dans ses jeunes sensations , que l'oisiveté , la satisfaction de tous ses caprices et de toutes ses fantaisies , une agitation désordonnée , di s jouissances tonjours variées, et l'exagération dans les plaisirs des sens? Que lui fallait-il de plus, qu'y ajouter le mépris de toutes les relations morales de la vie, la dérision de tout ce qu'il y a de respectable et de saint , la flatterie , la platitude , et des discours ampoulés sur la sublimité de la dignité royale et du trône royal?
Sans doute, pour 1 honneur de la nature hu-
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maine , on serait disposé a admettre volontiers que l'archevêque Adalbert ne voulut nullement la corruption morale du roi; on accordera mémo volontiers que sa conduite envers le jeune roi résulta, dans le principe, d'un seniiment d'humanité et de bienveillance , d'une douce pitié pour un enfant malheureux, d'un souvenir reconnaissant pour son père auquel il devait beaucoup, et du désir honorable d'adoucir les douleurs d'une mère qui lui était bien connue. Mais ce qui , dans l'origine , avait pu être bon et honorable , devint bientôt mauvais et désastreux dans l'application ; et, d'après toutes les données qui nous ont été transmises, il est difficile que 1 on calomnie l'archevêque en lui attribuant le dessein d'amener le roi à n'éprouver que du dégoût pour les affaires publiques et pour l'administration de l'empire, afin qu'il eût toujours besoin d'un homme qu'il dût suivre aveuglément, et afin que, pour vivre et jouir à son gré, il ne pût trouver cet homme que dans l'archevêque lui-même. Ce qui, d'après les documents de cette époque, ne souffre pas non plus de doute, c'est qu'Adalbert alla toujours plus avant, et s éloigna de plus en plus de la carrière de la justice, de la vérité et de la loyauté , jusqu'à ce qu'il eut perdu lui-même tout appui moral et corrompu le roi. Et bien qu'on ne puisse nier qu'ici encore une grande partie de la faute retombe sur les circonstances, et que l'archevêque ne fut amené à beaucoup de choses qu'il fil ou M) offrit que par embarras , par indignation et par colère, parce qu'il no rencontrait par tout que haine, envie et inimitié; cependant on ne peut pas nier non plus qu'Adalbert ne fut plus désormais ce qu'il avait été aux jours passés. De toutes les respectables vertus d'un piètre, il lui eu restait à peine une encore, la compassion pour les malheureux; et cette vertu elle-même ne se manifestait point chez lui par la commisération et la consolation, mais par la prodigalité d'un prince , au moyen de laquelle il ne cherchait qu'à éloigner de lui des impressions gênantes ; et de toutes les qualités par lesquelles il s'était acquis jadis la bienveillance de Mciurich III , il ne lui restait plus que l'écorcc, l'extérieur, l'adresse et l'élégance des manières. Ses vues élevées, qui avaient fait autrefois son ornement et son honneur , s'étaient transformées en une vanité intolérable , de telle sorte qu'il semblait ne se complaire que dans la contemplation de sa propre grandeur. Qui-
conque était au-dessus de lui était l'objet de sa haine; quiconque se présentait son égal était persécuté. Tous ceux qui étaient éminents ou cherchaient a le devenir étaient frappés par sa mordante ironie, et cette ironie pouvait souvent faire une plaie d'autant plus profonde, qu'elle exprimait mieux la vérité. Une seule chose pouvait arrêter son dédain , adoucir sa dureté , calmer son orgueil , c'était un entier dévoùmcnt, l'humilité, les génuflexions , la flatterie de l'animal domestique : et lui-même à son tour prodiguait au roi les témoignages qu'il recevait si volontiers de chacun , des petits et des grands , des ecclésiastiques et des laïques.
Parmi les jeunes gens dontil entourait le roi, ou que du moins il souffrait autour de lui , figurait au premier rang un comte Wernher. C'était un personnage arrogant et audacieux , pour qui la vie était une plaisanterie, et des jouissances brutales le bien suprême. Il était entièrement propre à exciter dans le cœur du roi de nouveaux besoins et à y éveiller de nouveaux désirs; et précisément pour cette raison Adalbert devenait «le plus.en plus nécessaire nu roi , parce que de lui seul il pouvait attendre la satisfaction et l'assouvissement de ses passions. Dans les premiers temps , les plaisirs auxquels se livra le royal adolescent, et auxquels on le poussa, ne furent peut-être pas précisément d'une nature immorale; mais le mal fut que par un excès de prévenance on l'accoutuma à l'inconstance, à l'impatience, à un emportement sans frein , et que par la il perdit l'énergie nécessaire pour se rendre maître de ses désirs sensuels. De plus , les grandes dépenses exigées par cet empressement à les satisfaire, la variété dans les jouissances , l'éclat de la suite avec laquelle Adalbcrtse montrait à la cour, la magnificence dont il s'entourait, les édifices et les grandes constructionsqu'il entreprenait contre la nature du terrain (.1), comme actes nécessaires de la magnificence qui convient aux princes, eurent des suites désastreuses. Bientôt l'archevêque manqua d'argeut, et il ne fallait pas en manquer s'il ne voulait pas renoncer au but qu'il se proposait, d'enchaîner le roi à sa volonté. Il dut mettre la plus grande attention à augmenter ses revenus. Les exactions qu'il put se permettre envers ses sujets ne suffirent pas. Il se commença un imprudent commerce d'évêcbés et d'abbayes et de toutes les dignités ecclésiastiques et laïques, et l'on imposa silence aux lois à prix d'argent ;
mais cette source elle-même, bien qu'elle ne se tarit pas , ne coulait pas assez riche. Il ne lui resta plus d'autre ressource que d'acquérir de nouvelles possessions et d'étendre davantage son pouvoir. Ce moyen toutefois ne semblait pouvoir être employé que si les autres princes de l'empire, ecclésiastiques et laïques, qui étaient le plus à redouter, obtenaient également un accroissement de leurs domaines , et étaient amenés par là à tout permettre et à se taire, en particulier les archevêques de Cologne et de Mayenec, et les ducs Otto de Bavière et Rudolf de Souabe : car l'inimitié d' Adalbert contre les Billung durait toujours , et il croyait pouvoir se passer d'eux s'il était sûr des autres. Il ne manquait pas non plus, à ce qu'il semblait, de terres et de gens. l,c sort de l'abbé Widerad de l'ulda avait bien prouvé que les riches abbayes n'avaient point d'amis, et que les ecclésiastiques et les laïques étaient également avides de leurs possessions. En conséquence, il fut établi en principe que les biens des abbayes étaient des biens royaux dont l'administration était confiée aux abbés , et que pour cette raison le roi avait contre les abbés les mêmes droits qui lui étaient reconnus contre les administrateurs d'autres domaines royaux. La justesse de ce principe fut-elle reconnue ou non par les princes ecclésiastiques et laïques avec lesquels Adalbert s'entendit? cela est incertain ; mais ce qui est hors de doute , c'est que les princes que nous venons de nommer, et d'autres avec eux , s'entendirent et avec, Adalbert et entre eux, et que tous, comme ils l'avaient fait précédemment déjà pendant l'administration de l'impératrice Agnès , usurpèrent maintenant avec une égale avidité, et s'emparèrent de tout ce qu'ils purent prendre. Chacun obtint donc ce qui lui était le plus cher ou le plus commode, des abbayes , des villages , des domaines , des privilèges, comme toujours. Les deux ducs de Bavière et de Souabe reçurent chacun une abbaye; Otto, Allaich, Rudolf, Kempteu. Les évêques de Saltzbourg, Freisingen , Bamberg, Magdbourg , Halberstadt , Minden , ne s'en tirèrent pas les mains vides. A l'archevêque de Mayence , nommé Sigefrid , homme d'une insatiable cupidité, on jeta l'abbaye de Seligenstadt. L'évêque de Spire obtint deux abbayes; l'évêque de Bam berg eu t Uorchheim avec de grands domaines. Le cornipteur du roi, le comte Wernher, ne fut pas non plus oublié : on lui donna une villa,