Y. XVlll
Kirchbcrg , appartenant à l'abbaye de Hcrsfeld, <it il l'accepta avec une ironie amère. Mais les chefs , les deux archevêques Hanno et Adalbert , s'occupèrent par -dessus tout de leurs propres intérêts. Hanno savait très-bien unir a sa dévotion sévère le dessein d'enrichir son église et d'agrandir sa maison. Il usurpa de tous cotes avec d'autant plus de précipitation, qu'il était pins difficile de prévoir combien durerait ce temps d'expéditives acquisitions. 11 reçut la neuvième partie du trésor royal, sans aucun doute comme juste dédommagement pour les dépenses qu'avait occasionnées l'enlèvement du roi. 11 lui fut loisible de porter ses parents et ses amis h des évêchés et à des abbayes , a des charges ecclésiastiques el laïqu«s; et en même temps on lui remit les abbayes de Malmédy , de Saint-Corneille et de Stablo. Adalbert blessait d'une mordante ironie la généralité de ceux qui , comme Hanno , profitaient des circonstances pour agrandir leur propre maison. Comme il se glorifiait lui-même d'une illustre origine , il se tenait libre de ces efforts , et détestait tous ceux qui cherchaient I à fonder une race illustre. Son apophlhegmc | était: Rien pour moi et rien pour les miens, niais tout pour mon église et pour mon roi ; et eh effet il prétendait assurer au roi une fidélité inviolable, et avait coutume de recommander aux antres cette fidélité : car il savait bien que tout ce qu'il gagnait pour son église tournait immédiatement son propre avantage, et que la fidélité que l'on prouvait au roi dans son sens , devait raffermir dans la position on il se plaisait tant. 11 se fit successivement donner la très-riche abbaye de Lorsch, les abbayes de Corvei et de Coslar, ainsi que quelques domaines monastiques. Kit même temps ses efforts tendaient à attirer à lui tous les comtés de son diocèse; et, bien que dans ces efforts il rencontrât de grands obstacles, il réussit pourtant en beaucoup de circonstances , en Frise aussi bien que dans le pays entre l'Elbe et le Wéser. 11 n'épargna nullement les trésors de l'église de Brème, pour déterminer les comtes de Stade, de l'Emsgau, d'Kngcrn et de Westphalie it devenir ses vassaux : car, dans son opinion , des vases d'or et d'argent pouvaient se remplacer dans la suite par de plus beaux , mais l'occasion d'acquérir des comtés une fois passée ne revenait pas. Il sut même extorquer à l'impératrice Vgnès le riche l.c>um avec le pays de Hadelti, m.
:iup. iv. ois
qui avait été assigné en douaire à celte malheureuse princesse.
L'insolence qui se révèle dans ces actes d'avidité, d'égoïsme, d'ambition et de violence, s'accrut encore par cette circonstance que les princes de l'empire cherchèrent à en rendre le roi mineur, qui était entre leurs mains, nonseulement le témoin , mais encore le complice ; car ils se firent investir par lui des biens volés. Aussi l'indignation des gens de bien dut être d'autant plus grande et plus profonde. Le succès ne fut pas non plus général. Les moines se défendirent par leurs prières et leurs gémissements , et ne manquèrent certainement pas de faire retentir leur désolation dans le monde, dans les palais comme dans les chaumières. L'abbé de Lorsch s'enfuit secrètement à Maycnce , pour éviter de remettre sa crosse aux envoyés d' Adalbert et de se soumettre h lui. Théodorich , abbé de Slablo , ne tint pas compte de la sombre colère de l'archevêque Hanno de Cologne; mais, se fondant sur son bon droit, il maintint son couvent contre les prétentions cupides de ce prélat. L'archevêque Adalbert, sur qui tombait la haine universelle, parce que peu h peu il supplanta aussi l'odieux Hanno et ne pouvait souffrir personne à côté de lui , rencontra de l'opposition même chez Otto, duc de Bavière, lorsqu'il chercha par des assertions mensongères à se mettre en possession de Corvei ; et il se vit engagé avec la maison de Billung dans une nouvelle guerre privée, qui du moins était en rapport avec sa conduite, et qui lui causa un grand dommage.
Kn effet, le comte Hermann, qui, comme nous l'avons raconté précédemment, était devenu le vassal d* Adalbert, avait fait avec l'archevêque l'expédition de Hongrie , pour placer le roi Salomon sur le trône. Mais, lorsque Hermann vit les ruses et l'avidité de l'archevêque, il lui demanda aussi un fief convenable pour les services qu'il avait rendus; et vraisemblablement il demanda lxsum, possédé jadis par sa maison. Adalbert rejeta sa demande. Aussitôt Hermann, tandis que l'archevêque séjournait <\ la cour du roi , se présenta avec des bandes aimées devant Brème, prit possession de la ville, la pilla , n'épargnant que les églises , parcourut ensuite tout l'évêché, emporta les forteresses et les châteaux bâtis par Adalbert , les détruisit de fond en comble , et répandit partout le malheur et la désolation parmi les gens de l'ar-
HISTOIRE Dl PEUPLE ALLEMAND.
chevêque. Adalbert, il ^ vr^i fa* consolé pur plus d'un riche présent des pertes que l'église de Rréme avait souffertes par suite de ces événements; mais la valeur de ces présents ne fut pas un dédommagement pour le pays ravagé, pour les hommes maltraités. U eut aussi la joie de voir condamner le comte Hermann à l'exil pour les crimes qu'il avait commis , par un tribunal de princes, tenu sous son influence à la cour du roi : mais il ne parait pas que ce jugement ait été mis à exécution ; du moins il fut révoqué peu de temps après, lorsque la maison de Billung eut offert une misérable satisfaction à l'église de Brème , et les relations restèrent aussi hostiles qu'elles l'avaient été auparavant.
Au milieu de toutes ces menées arriva un événement dont il faut faire mention, parce qu'il*était en rapport avec ces mouvements et influa probablement sur le développement ultérieur des faits, et parco qu'il ne parait pas indigne d'attention comme signe caractéristique de l'époque et comme précurseur d'événements plus grands. Dans l'automne de l'an 40G4, quatre princes ecclésiastiques de l'empire entreprirent en commun un pèlerinage à la Terre-Sainte , au tombeau du Sauveur. C'étaient l'archevêque Sigcfrid de Mayenee et les ôvôqucs Otto de Ratisbonne, YVilhelm d'Ltrecht, et Gunther de Bambcrg, homme d'une beauté si extraordinaire, que chez les individus grossiers comme chez, les individus civilisés, il excitait l'admiration des hommes et les désirs des femmes. Ce pèlerinage était un phénomène nouveau. Sans doute dès les premiers temps du christianisme beaucoup de fidèles s'étaient rendus par une pieuse pénitence à Jérusalem , pour satisfaire lo désir que leur ;'imo éprouvait du salut éternel par des prières intérieures dans les saints lieux d'où était sorti ce salut, ou pour expier les péchés dont ils s'étaient chargés au milieu de la corruptiou du siècle. Dans la suite du temps, ces pèlerinages s'étaient multipliés ; car l'amour de l'oisiveté , le désir de se faire considérer par les masses, l'envie même d'acquérir et de gagner étaient venus chez beaucoup d'individus en aide à la dévotion. Ces voyages étaient devenus particulièrement fréquents au commencement de ce siècle. Car, aiusi que nous l'avons déjà remarqué ailleurs, I on s'attendait, au moment où se serait écoulée la millième année depuis la nais-
sance do Jésus-Christ, à voir revenir le Seigneur; et beaucoup d'hommes ne purent résister au désir de le voir, lui , le Seigneur , dans sa magnificence , et de toucher en quelque sorte le seuil de l'éternité en partant de la Terre- Sainte. Et à quelque degré que l'on se vit bientôt trompé dans cette attente , il n'en était pas moins resté une certaine disposition a de pieuses aventures, qui poussait de plus en plus les hommes vers le saint sépulcre, tellement que des princes mômes et des seigneurs laïques et ecclésiastiques, bien plus, des femmes nobles, ne purent résister à l'impulsion de leur cœur. Mais tous ceux qui jusqu'alors avaient pris l'habit et le bâton de pèlerin s'étaient rendus isolémeut daus le pays après lequel ils soupiraient, selon que l'esprit les avait pénétrés et que la dévotion les avait entraînés. Comment se fit-il que quatre évèques entreprirent en même temps et en commun le saint voyage? C'est ce qui doit rester dans l'incertitude; mais il n'est pas vraisemblable que tous aient pris cette résolution par une impulsion intérieure du cœur , et qu'ils se soient rencontrés par un simple hasard. Ils ne se montrèrent pas non plus en pèlerins qui entreprennent un pieux voyage; mais ils eurent une suite de sept mille hommes, et marchèrent avec orgueil , avec luxe et magnificence, comme pour se satisfaire eux-mêmes et pour étonner les autres. On peut donc supposer qu'ils furent décidés à leur entreprise par l'état des relations de l'Empire et de l'Eglise, et, après de longues négociations, qu'ils désiraient se soustraire à la désolation des moines, à la colère des princes laïques, à l'indignation du peuple, et montrer par la au monde qu'ils ne trempaient point dans ce qui se passait, et qu'ils n'étaient pas responsables de ce qui menaçait d'arriver u>).
Les masses ne virent peut-être dans l'expédition des quatre évèques qu'une œuvre frappante de foi et de piété ; mais Adalbcrt et les autres chefs de l'empire s'informèrent sans aucun doute des motifs de l'entreprise. Et si jusqu'alors ils avaient pu se tromper encore sur l'état des choses et sur les dispositions des hommes, une vive lumière dut maintenant frapper leurs yeux. Aussi l'archevêque de Brème, qui avait attiré déjà sur lui la haine universelle, bien plus, le mépris de tous, dut-il sentir s'élever en lui le désir de se retirer de l'éducation du roi, comme si elle était terminée, de dôrla-
L1V. XVIII, CUAl\ V rer le roi majeur , comme si le monde avait pu
oublier la jeunesse de ce prince , à peine âgé de quinze ans , et de détourner ainsi do lui le compte que Ton eût pu demander tôt ou tard de ce qui était arrivé et de ce qui arriva encore. Aux fûtes de Pâques de l'an 4005, que la cour célébra à Worms, il permit au jeune roi de se revêtir des armes, et de se montrer au monde comme capable de les porter. Mais Heinricli, aussitôt qu'il eut mis l'épée au côté, et obtenu par là la permission d'agir selou sa propre volonté , donna une preuve manifeste des dispositions de son aine. 11 voulut faire le premier essai de son épée sur l'archevêque Jlanno de Cologne. Et il 1 aurait fuit, et Uaono eût ressenti les coups de sa vengeance juvénile, si l'impératrice Agnès n'était iutervenuc et n'eût contenu la colère de son 01s.
SUITE DES DISCUSSIONS ENTRE LES PAPES ALEXANDRE II ET IIONORIUS 11. — CHUTE DE L'ARCHEVEQUE ADALBERT DE BRÈME.