FIN DU SCHISME PAR LE CONCILE DE MANTOUE
De l'an 1002 à l'an 100 T.
L'attentat de Kaiserswcrtb , comme cela résulte du récit que nous avons fait jusqu'ici , eut pour les relations publiques de l'empire teutsch des suites immédiates et malheureuses, bien qu'il soit difficile de dire avec assurance que ces relations eussent pris une meilleure tournure si cet attentat n'eût pas eu lieu , et si l'administration de l'empire et l'éducation du jeune roi fussent restées entre les mains de l'impératrice Agnès. Mais ce même fait eut aussi des suites de la plus haute importance pour les relations ecclésiastiques, non-seulement dans le Teutschland et en Italie, mais dans tout lo monde chrétien d'Occident ; et , en étudiant ces suites, un homme réfléchi admettra sans hésitation que cet acte fut un i malheur et non un bonheur. Si en effet l'en- ' faut royal n'eût pas été arraché à sa mère , et si l'administration de l'empire n'eût pas été retirée à cette femme , le décret du pape Nicolas II sur les élections pontificales n'eût jamais été mis à exécution, autant que l'esprit humain peut en juger; Alexandre II uc se serait pas maintenu sur le siège apostolique , et
llildebrand ne l'eût pas obleuu. L'unité de l'Église dont on parlait tant , et qui était si ardemment désirée, cette unité, qui pouvait seule inspirer du respect au système vassalitique, et qui seule pouvait donner la force de lutter contre la force brutale de la féodalité, n'eût jamais eu lieu ; mais les sièges épiscopaux seraient tombés dans lo domaine de l'usure , et l'on eût fait un odieux trafle des dignités ecclésiastiques ; les partis se seraient disputé le siège apostolique, et le plus puissant en eût fait sa proie ; l'ÉglLso tout entière, sans uuité de doctrine et de pratiques , remplie de vices et de péchés, se serait affaissé© sur ellemême sous le manteau hypocrite de la saiutetë, et les efforts isolés d'hommes nobles et pieux n'eussent pu l'arracher à sa ruine. Celui qui peut apprécier ce que les siècles postérieurs ont conquis jusqu'à ce jour, et la base établie pour les jours à venir, celui qui n'oublie pas en même temps que tout cela est l'œuvre de l'unité de l'Église, celui-là doit être épouvauté par une telle pensée.
Nous avons raconté plus haut que les deux papes Alexandre 11 et Ilonorius II étaient retournés, vraisemblablement sous la médiation du duc Godefrid, dans les éveebés qu'ils avaient occupés, le premier avant sou élection par les cardinaux , le second avant son élévation par l'impératrice Agnès. Leur lutte restée indécise devait être terminéo par un accord avec la cour du roi. Ilonorius avait consenti à cet accord, vraisemblablement parce qu'il croyait pouvoir compter sur l'impératrice Agnès ; Alexandro , avec tout autant do vraisemblance, parce qu'il n'ignorait pas les projets de l'archevêque Hanno et de set» associés. Mais l'un et l'autre se virent bientôt trompés dans leurs espérances ; l'impératrice Agnès ne put rien faire pour Ilonorius, parce que tout pouvoir dans l'empire lui fut arraché; llanno ne put rien faire pour Alexandre, parce qu'il tomba dans les embarras dont nous avons fait mention. Les deux* papes ne manquèrent pas d'envoyer des ambassadeurs daus le Teutschland , en partie pour s'informer de l'état des choses, en partie pour avancer leur cause. Les ambassadeurs d Ilonorius s'adressèrent naturellement à l'impératrice ou à tous ceux qui se considéraient comme les amis de ectto princesse , parce qu'ils semblaient être ennemis des primes qui s'étaient emparés du
HISTOIRE Dl PE
IPI.E ALLEMAND.
jeune roi ; et Adalbert de Brème lui-même était regardé comme appartenant à ce parti , parce qu'il haïssait l'archevêque Hanno et se vantait de son lîdèlc attachement a la maison royale: les ambassadeurs d'Alexandre, au contraire, furent envoyés à rarchevêque Hanno de Cologne, et attendaient de lui nn appui pour leur cause. Dans le Teutscbland aussi aucun parti ne se montrait indifférent; mais l'un et l'autre ne donnaient que des paroles, des conseils , des encouragements , des consolations. Ce qui, de cette manière, arrivait du Teutsciiland à Ilonorius , était sinon donné , du moins reçu comme un ordre de l'impératrice Agnès, que l'impératrice eût part ou non à ces recommandations ; ce qui au contraire parvenait à Alexandre lui venait d'Hanno et de ses associés, comme administrateurs de l'empire , au nom du roi. Mais probablement les instructions données aux deux papes étaient de tenir bon , d'attendre, et de se mettre en possession de Rome ; ot les princes d'Italie , ecclésiastiques et laïques, furent sans aucun doute exhortés aussi , ou reçurent la mission de soutenir et de protéger l'un ou l'autre des deux pontifes, selon leurs dispositions réelles on apparentes. Hanno toutefois ne se contenta pas de prescriptions de cette nature , mais il déclara encore le chancelier Wibcrt , ami d'Honorius , déchu de son titre , et nomma Grégoire , évéque de Verceil , chancelier royal en Italie ; mais , bien qu'il soit certain que cet évéque Grégoire ait cherché à faire valoir son autorité comme chancelier, il reste toutefois incertain jusqu'à quel point il réussit dans ses prétentions : car il était facile de faire des ordonnances, mais on ne voit pas comment on pouvait les mettre à exécution. Quoi qu'il en soit, l'Italie resta abandonnée à elle-même, et elle ne reçut du Teutscbland que ce qui pouvait mettre les passions en mouvement. Ecclésiastiques et laïques n'avaient de sûreté que celle qu'ils trouvaient dans leur propre force, dans les armes , dans les châteaux , dans les forteresses.
Cependant les deux papes passèrent l'année 4062 , Alexandre à Lucques , Ilonorius à Parme, et l'un et l'autre tournaient avec la même anxiété leurs regards vers le Teutscbland et vers Rome. Rome était leur but ; du Teutscbland ils attendaient les moyens de l'atteindre. Mais, au commencement de l'année suivante,
Alexandre , tenant les forces nécessaires du duc Godcfrid , se vint à Rome , et se rendit heu* reusement maître de la ville. I-cs adhérents d'Honorius, toutefois, les capitaines, la noblesse romaine , s'emparèrent du chAtean Saint- Ange et de l'église de Saint-Pierre, et il fut impossible de les chasser de cette position ; et bientôt Ilonorius aussi arriva en secret, et toute la rive droite du Tibre tomba entre les mains des siens. Ainsi les deux papes se trouvaient en face l'un de l'autre, comme dans un camp ennemi ; et tandis qu'ils employaient l'un contre l'autre tontes les ressources de l'intelligence et de l'astuce , de la colère et de la haine , du ressentiment et de la fureur, leurs adhérents se rencontrèrent maintes fois, et se livrèrent des combats sanglants. Ces atrocités furent d'autaut plus odieuses que chacun des deux papes se donnait pour le successeur légitime de l'apôtre , prétendait être considéré comme tel, et observait en conséquence et accomplissait toutes les cérémonies saintes, tous les actes sacrés de la religion , avec une égale apparenre de dévotion et de piété, et comme profondément pénétré de sa haute mission. Mais à tout cela se mêlèrent aussi les passions et les tendances des princes laïques. Si le duc Godefrid et les Normands avaient été d'accord entre eux et décidés tout a fait en faveur du pape Alexandre II , il eût été impossible à Ilonorius de tenir avec sa faction, tes Normands toutefois, qui d'ailleurs avaient pour plus d'une raison besoin de leurs forces , pour conserver ce qui était en leur possession , ou pour conquérir ce qu'ils désiraient posséder, étaient méfiants , parce qu'ils se sentaient non moins haïs qu'auparavant ; et la cour de Constantinople employait tous les artifices pour augmenter la haine contre eux, afin de maintenir vivante la pensée que ces oppresseurs aventureux devaient être chassés de l'Italie. Les affaires aussi étaient dans une position si extraordinaire , que les Normands pouvaient bien douter s'il leur servirait de quelque chose d'être vassaux du siège apostolique , puisque le monde chrétien était en discorde sur la question de savoir si c'était Alexandre ou Honorius qui occupait le légitime siège apostolique. Le duc Godefrid , de son côté , n'était plus en général le même. I,es destinées de sa vie l'avaient abattu. Il avait tant fait et tant souffert en vain pour faire prévaloir sa volonté, qu'il n'osait plus
former de résolution ou maintenir la résolution qu'il avait une fois formée; aussi se faisait-il soupçonner de sentiments équivoques; il excitait et ressentait de la méfiance. De plus , il était dégoûté de l'Italie, et le désir de revoir sa patrie s'était éveillé en lui ; car il ne vivait pas en bonne intelligence avec sa femme Béatrix , et celte désunion domestique lui suscita probablement aussi plus d'un obstacle dans ses entreprises publiques. La mort enfin de Friedrich , duc de la haute Lothariugie , qui eut lieu vers ce temps, lui inspira l'espérance de pouvoir réussir à obtenir de nouveau une place honorable dans sa patrie , et à terminer sa carrière dans la même contrée où il l'avait commencée. Mais , si cette espérance devait être réalisée , il lui fallait nécessairement gagner les faveurs de ceux qui avaient eu main la suprême puissance. Et , dans le Teutschland , c'était l'archevêque Adalbert qui avait la plus grande puissance ; et Adalbcrt penchait du coté du pape Honorius, soit qu'il redoutât les principes rigoureux d'Alexandre ou d'Ilildebrand , soit qu'il voulût maintenir l'honneur de l'impératrice Agnès, qui s'était déclarée pour Honorius au nom de son fils, élève du prélat. Au commencement de l'an 4065, Godefrid, sans aucun doute parce que les relations de ce pays lui étaient devenues insupportables, quitta l'Italie, d'intelligence avec Adalbert. Aux fêtes de Pâques, où Heinrich fut déclaré par Adalbcrt capable de porter les armes , il se trouva à la cour du roi , et , en preuve manifeste de son alliance avec Adalbert, il fut dans cette occasion nommé écuyer du roi, et investi du duché de Basse-Lotharingie.
L'éloigncment de Godefrid d'Italie changea l'état des choses; car il en avait arrêté le développement pendant deux ans. Les partisans d'Ilonorius en ressentirent peut-être dans le principe la plus grande joie , parce que Godefrid avait été plus d'une fois un obstacle pour eux ; mais ils virent bientôt qu'ils avaient eu en lui un auxiliaire aussi souvent qu'un adversaire. Le peuple romaiu prit confiance; les dispositions de la marquise Béatrix, femme do Godefrid , et celles de sa fille Mathildc, ne pouvaient être douteuses ; et Richard , le prince de Capoue , qui avait été jusqu'alors l'appui chancelant d'Alexandre, se montra plus décidé. Bientôt Honorius fut assiégé dans le château Saint-Ange , et tout aussitôt les siens perdirent
courage. Et comme ils ne s'étaient déclarés pour lui que par égoïsme et par intérêt personnel , ils prirent envers lui une position hostile, dès qu'ils curent perdu l'espoir de le maintenir et de gagner par lui. Leur seul but pouvait être maintenant de le dépouiller encore et de lui enlever ce qui lui restait. Et Honorius , reconnaissant bien le danger où il flottait , aussi bien devant ceux qui l'assiégeaient que devant ceux qui devaient le défendre , crut que le meilleur parti était de sauver avant tout sa vie , et de recouvrer sa liberté. 11 lui fallut sacrifier trois cents livres d'argent pour les déterminer a faciliter sa fuite : peut-être était-ce là tout ce qu'il possédait. Il échappa toutefois heureusement. Alexandre II se vit seul maître à Rome.
Ces événements semblent avoir influé sur les relations du Teutschland , autant qu'ils précipitèrent un changement auquel on tendait depuis longtemps. L'archevêque de Brème, précédemment déjà odieux à la plupart des princes de l'empire à cause de l'arrogance avec laquelle il abusait du pouvoir , et en particulier à ceux qui avaient commis l'attentat de Kaiserswerth , parce qu'il avait recueilli la récolte semée par eux, était vers ce temps devenu plus odieux encore qu'auparavant.
Après avoir déclaré le jeune roi majeur, il s'était rendu complètement raaitre de lui , et , afin qu'on ne pût lui inspirer nulle autre vue, il avait cherché à empêcher toute communication entre lui et les princes de l'empire. Et pour atteindre d'autant plus complètement ce
I but , il s'était rendu à Goslar avec le roi dans l'automne de l'année 1065. Là , comme dans un camp permanent contre les Saxons , il le tint tellement séquestré, que les fêtes de Noël ellesmêmes ne furent pas célébrées à la cour avec la magnificence à laquelle les Tcutscbs s'étaient accoutumés depuis longtemps (J ). Mais comme l'on savait assez qu' Adalbert aimait l'éclat et la magnificence habituelle aux princes, et que c'était surtout par là que d'abord il avait gagné le jeune roi , cette retraite et cette économie , où il vécut à Goslar , frappèrent d'autant plus vivement les esprits. On supposa des projets hostiles. Jusqu'où ces projets pouvaient-ils aller, c'est ce que personne ne savait ; mais moins on les connaissait , plus l'inquiétude était grande. Qu'Adalbert, abusant de l'attachement du roi,
I altérant et corrompant son jeune esprit, visât à
un poiitoir arbitraire dans l'empire, cela ne sorahlnit soumis â aucun doute; mais comment voulait-il mettre à exécution ce plan coupable? voilà où était le secret. El ce secret inquiétait et aigrissait les princes. Aussi l'opinion devint-elle bientôt générale, que le roi, de même qu'on l'avait autrefois arraclié au pouvoir de sa mère , devait maintenant être nécessairement délivré du pouvoir de l'archevêque Adalbert; et la défaite du pape Honorius, pour lequel Adalbert s'était déclaré, semble avoir amené ses adversaires à la résolution et à l'action. Hanno, l'archevêque de Maycncc, se mit cette fois encore en avant, et ce ne fut certainement pas sans s'être entendu avec le pape Alexandre et le cardinal Hildcbrand, l'âme d'une conjuration pour un tel but. Il fut assisté par l'archevêque Sigefrid de Mayence , qui avec ses compagnons (moins toutefois le beau Gunther de Bamberg, mort durant leur retour en Hongrie) était revenu du tombeau du Sauveur après des actes et des souffrances romanesques , et qui désormais augmentait encore l'influence de sa hante dignité par les dehors de sainteté que lui avait donnés son pieux pèlerinage. Lorsque ces hommes se furent entendus avec d'antres , qui savaient du moins se donner l'air d'avoir à cœur les intérêts de la chose publique , ils invitèrent tous les princes de l'empire à s'assembler à Tribur. Le but avait été d'attaquer par leurs efforts réunis l'ennemi commun , l'archevêque de Brème , et de déclarer an roi qu'il eût a congédier cet archevêque ou à renoncer au tronc.
lorsque tout fut convenablement préparé et que les princes conjurés furent assurés de leur victoire , ils firent au roi l'impérieuse déclaration que les princes de .l'empire s'assembleraient à Tribur , et qu'il eût à s'y trouver au jour fixé. Cette déclaration terrible ou imprudente n'effraya pas moins le roi que son conseiller, l'archevêque Adalbert. Il était dangereux de rester à Goslar; il était honteux de se rendre à Tribur. Le séjour même de Goslar était devenu désagréablo : car le palais du roi était devenu la proie des flammes. Tout alentour, il ne se manifestait au milieu des Saxons qu'un esprit de résistance et des sentiments hostiles , au point que même les services habituels , peut-être à cause de la conjuration , n'étaient pas convenablement rendus. Il était donc à craindre qne le roi ne tombât
dans les derniers embarras , s'il' n'allait pas h Tribur , et si , par son absence , il poussait les princes exaspérés à une grave résolution , à une révolte ouverte. Si au contraire il se rendait à Tribur, il se mettait assurément dans une position malheureuse à l'égard des princes, et il s'exposait non-seulement peut-être à d'amères vexations, mais même à de mauvais traitements ouverts; mais il lui restait dn moins l'espérance que les princes , à l'aspect du roi , de sa jeunesse , de son malheur , se rappelleraient son père et son aïeul , et qu 'entraînés par les plus nobles sentiments du cœur humain , ils se montreraient à son égard amis et bienveillants. Le voyage du roi fut donc résolu et entrepris au commencement de l'an 1 0f>0. Mais c'était déjà un mal que non-seulement le jeune prince dût le faire en compagnie d'Adalbert , mais qu'il emmenât encore avec lui un cortège d'étourdis et d'imprudents, que précédait une mauvaise renommée , et où figurait au premier rang le comte Wernher , dont nous avons parlé plus haut. Et les choses qui arrivèrent en chemin n'étaient pas propres à calmer les passions, bien que par ces choses mêmes le roi fût délivré d'un ami si détesté. Heinrich se rendit sur les bords du Rhin, traversa le fleuve , et s'arrêta une nuit à Ingelheim. IÀ ses gens se mirent à piller les habitants. Ceux-ci , indignés de ce crime ( et c'est peut-être là aussi un signe de l'esprit qui se réveillait dans le peuple), crièrent aux armes, se mirent en défense, et soutinrent un comlwt sanglant. Dans cette lutte le comte Wernher reçut d'un obscur valet ou d'une jongleuse un tel coup de massue sur la tète, qu'il tomba sans connaissance. H fut porte à demi -mort auprès du roi, et vécut tout juste assez pour donner aux ecclésiastiques l'occasion de le décider par la crainte à la restitution du village de Kirchberg, qui avait été enlevé à son profit au couvent de Uersfeld.
Ijc bruit de ces sanglants événements devança le roi à Tribur. Il n'y trouva que des visages ennemis. Et au jour fixé les princes lui signifièrent la sèche déclaration dont ils étaient convenus d'avance, qu'il eût à renoncer an trône ou à éloigner l'archevêque de Brème de ses conseils et de toute participation aux affaires publiques. A cette sommation , frappé d'étonnement et de crainte , encore en enfant
L1V. xvin , CHAP. V.
plus qu'en jeune homme, le roi se trouTa fort embarrassé. Il devait rejeter la première demande; il ne pouvait choisir la seconde; car il lui fallait abandonner l'homme qui certainement l'avait mal dirigé, ce que toutefois il ne savait pas , mais qui aussi , ce qu'il savait furt bien , était le seul de tous les princes de l'empire qui l'eût traité avec bonté et complaisance. Dans sa perplexité il reçut d'Adalbert le conseil de se sauver la nuit suivante par la fuite , et de se rendre de nouveau à Goslar ou dans quelque autre place forte , où peut-être il serait en sûreté , jusqu'à ce que cet orage fût passé. Ce conseil n'était évidemment que la prudence de l'abandon. Toutefois, dans son désespoir, le jeune prince résolut | de le suivre. Mais déjà la trahison l'entourait. Au moment de l'exécution (2) le palais fut cerné par des hommes armés , et toute issue fermée. La nuit se passa dans la crainte et dans l'inquiétude. Mais le lendemain matin les princes se précipitèrent de tous côtés avec une telle impétuosité sur l'archevêque Adalbcrt, l'auteur, selon eux, de tout le mal, que le jenne roi fut à peine en état de le mettre à l'abri de mauvais traitements personnels. Mais il ne put le conserver, quelque grande que fût sa douleur , quelque pressantes que fussent ses craintives supplications. Le rêve de puissance et de grandeur dont Adalbcrt s'était lrcrcé se dissipa de la manière la plus terrible; il fut renversé du faite brillant de son orgueil et de son arrogance ; il fut chassé comme un réprouvé; tous les fauteurs de son œuvre furent contraints de quitter avec lui la cour du roi ; et telle fut la colère contre lui et contre ses amis, que l'on crut nécessaire de lui donner une escorte royale pour le mettre à l'abri de tout mauvais traitement daus sa route vers son évèché.
C'est ainsi que le jeune roi tomba de nouveau entre les mains des mêmes hommes qui , quatre ans auparavant , l'avaient arraché à l'innocence de l'enfance , et l'avaient même précipité dans le danger de mort. Maintenant ils lui avaient encore une fois détruit le monde qu'Adalbcrt lui avait créé avec une active complaisance. Sans doute c'était un monde de corruption , de légèreté, de plaisir, de vices et sans vertus; mais lui, qui était non le créateur , mais l'instrument , et qui , dans son jeune Age , connaissait aussi peu la mission de
l'homme que les devoirs d'un prince, d'un roi des Teutschs, il n'avait vu que le beau côté de la vie qu'Adalbcrt lui préparait ; et il avait difficilement pressenti que les chemins'où il marchait se trouvaient au-dessus d'un abime, et n'aboutissaient qu'au malheur. Son àmedut être d autant plus troublée, d'autant plus amers durent être les sentiments de son jeune cœur. Sans doute il avait été déclaré majeur , et il pouvait , en apparence , prendre des résolutions selon sa propre volonté; mais l'histoire des temps passés a suffisamment prouvé que même un homme énergique placé sur le trône des Teutschs ne pouvait accomplir que les projets pour lesquels il savait gagner les pTinccs de l'empire. Comment donc cet adolescent , qui ne savait pas même ce qu'il devait vouloir , aurait-il pu mettre à exécution quoi que ce fût contre lo désir et la volonté des princes qui l'entouraient? Il n'était et ne pouvait être qu'un jouet entra des mains étrangères; et toutefois il était assez développé pour voir ou pour sentir qu'il n'était pas ce qu'il devait être. Mais plus il reconnaissait sa dépendance, plus le ressentiment de son âme était profond. 11 se montra docile en apparence, mais avec une résistance d'autant plus forte à l'intérieur. Les princes avaient donc beau lui donner de bons conseils; il avait perdu la foi , et ne voyait partout que perfidie. Ils avaient beau le diriger d'un côté sur de bonnes intentions; il suffisait qu ils l'eussent ainsi dirigé pour qu'il tendit à se jeter do l'autre côté. 11 est donc possible qu'ils aient cru veiller honorablement au salut du jeune prince, en l'amenant par la persuasion ou par la contrainte à épouser la princessse Bertha, fille d'Otto , markgraf de Suse. Son père , comme nous l'avons raconté , était déjà convenu de ce mariage avec le markgraf onze ans auparavant, et maintenant encore on pouvait acquérir l'avantage que Heinrich III avait en en vue; le jeune roi enfin (on pouvait du moins l'espérer) serait peut-être détourné par une jeune épouse des déportements auxquels il était enclin , auxquels on l'avait entraîné , et ramené dans le chemin de l'ordre et de la vertu. Mais ils ne firent que jeter de nouvelles semences de malheur. Heinrich leur céda encore en cette circonstance , comme en toutes les autres. Après avoir célébré les fêtes de Pâques à l'trccht, et s'être tiré avec peine, à Frilzlar, d'une grave maladie causée
HISTOIRE 1)1 PEIPLE ALLEMAND.
par la colère et l'indignation, il se maria peu de temps après la Pentecôte de cette année, à Tribur, avec Bcrtha, et ce mariage fut accompagné de fêtes brillantes ; mais il l'avait contracté sans inclination et sans amour, bien plus, avec, répugnance, et peut-être avec un froid mépris. Le jeune roi ne tint pas compte de la jeunesse , de l'innocence , de la beauté de son épouse; il n'avait pour elle ni cœur ni sentiment, si ce n'est peut-être un sentiment de répugnance; il ne voyait en elle qu'une femme qui lui avait été imposée par ses ennemis , et plus il reconnaissait qu'on l'avait unie à lui afin qu'elle le bridiU , plus il se sentait entraîne a vivre sans frein. Comment eùt-il pu montrer de la fidélité, lui, qui ne croyait à aucune fidélité et qui ne se croyait entouré que de perfidie et de trahison? La reine Bcrtha semblait devoir devenir une victime des malheureuses relations de ce siècle; mais au sort cruel auquel elle fut exposée sans défense , elle opposa la seule chose qu'une femme puisse opposer, la patience, la vertu, et une pieuse résignation ; par sa modestie , par la pureté de ses mœurs, par son intelligence , par la persévérance de son dévoùment, elle brisa môme le caractère intraitable de son mari, et fit entrer de plus nobles sentiments dans son cœur. Elle lui donna des enfants et jouit des joies de l'amour maternel ; elle lui donna dans les pins grands maux la plus belle consolation, et si elle ne gagna pas son amour, elle gagna du moins son respect.
Mais par le mariage du roi le parti de l'archevêque Hanno et de ses amis fut singulièrement renforcé en Italie, car la maison du markgraf Otto était grande et avait une puissante influence. Aussi crut-on devoir profiter de ce moment pour mettre un terme au déplorable schisme de l'Église. Cadolaus , il est vrai, s'était vu forcé de sortir de Uomc en fugitif , et Alexandre II n'avait pas perdu de temps , mais il avait mis tout en œuvre pour se faire valoir comme véritable pape, et continuer par tous les moyens dont il était maître la lutte contre la simonie , et pour lo bon ordre dans l'Église. Mais Cadolaus ne cessa point de s'intituler le pape Ilonorius II , et de prétendre que le monde chrétien devait le reconnaître en cette qualité; et partout, dans le Tcutschland comme en Italie, il se trouvait des hommes, ecclésiastiques et laïques , qui reconnaissaient réelle-
ment son droit, soit par conviction, soit par égoïsme , soit par quelque mauvaise conscient. En tout cas, il prolongeait la désunion dans l'Église chrétienne, et donnait lieu à des disordres, à des inimitiés, à de la désolation , ii des malheurs. Toute passion trouvait dao* la division de l'Église une ouverture par laquelle elle pouvait se faire jour et s'affermir. Même <v qu'il y avait de plus profane prenait les dehors d'une cause ecclésiastique, et était ensuite sûr de quelque intérêt. Les partis s'excitèrent plu* d'une fois mutuellement jusqu'au fanatisme et jusqu'aux dernière excès. Sur certains point, comme à Milan , on en \ int à des scènes barbares , a des actes sanglants et cruels; et presque nulle \m l on ne voyait cette union qui était un besoin pour le sentiment religieux. De telle» relations devaient, si cela était possible , recevoir un terme. Mais à tout cela se joiguit une circonstance particulière qu i , bien qu'elle ne se montre que sur l'arrière- plan de l'histoire, semble avoir causé des inquiétudes particulière aussi bien au pape Alexandre II et à son ami le cardinal Hildcbrand , qu'aux hommes qui dirigeaient ou prétendaient diriger dans le Tcutschland les affaires publiques. Le prince nomiaiiil. Richard de Capouc , voyant l'embarras où se trouvait manifestement le pape Alexandre en face de son ennemi Cadolaus , et de la lutte des factions dans le Teutschland, crut qu'il I"1 serait possible, tandis que le duc Robert liuiscard cherchait à achever la conquête des pays dont il avait été investi , de gagner pour luimême un autre et plus grand avantage. Lui -. vassal de l'Église romaine, en vint à penser qu'il pourrait arriver au patriciat de Rome Assurément on ne sait pas quels projets ullerieurs Richard rattachait à cette pensée; mais* l'on réfléchit combien avait été singulière depuis le temps de harl le Grand la position relative de l'empereur et du pape , et dans quelle dépendance réciproque ils s'étaient trouvés l'un de l'autre ; si l'on réfléchit aussi qu'autrefois, dans l'élection du pape, le patrice avait représenté l'empereur , et que dans les derniers temps on avait élevé la prétention que, lorsqu'il n'y avait pas d'empereur, le patrice avait le droit de confirmer le pape ; si de plus on n'oublie pa* que le duc Godcfrid, le seul qui en Italie eut été en état de s'opposer aux Normands , a"'1 quitté ce pays et était retourne dans le Teutschland, il devient assurément trés-vraisemblablt
que Richard avait le dessein de se rendre lui- i môme souverain de la ville de Rome, et peut- Être la couronne impériale se montrait - elle dans le lointain a ses regards. Comme en ces temps d'inflnie confusion tant d'audacieuses tentatives avaient réussi , comment Richard aurait-il douté d'avance du succès d'un grand projet, dès que par le patriciat il aurait eu un pied ferme dans Rome? Kt du côté du pape, son suzerain , qui avait besoin d'appui , et du côté des Romains désunis, il n'avait peut-être pas non plus à craindre de résistance opiniâtre, («rame néanmoins ils refusèrent de le recevoir en qualité de patriec , il n'hésita pas à se mettre en campagne avec une armée , et a se rendre maître des domaines de Saint-Pierre jusque devant les portes de la ville éternelle, et à comprimer et a punir toute résistance. Et s'il avait réussi à forcer l'entrée de Rome, une nouvelle source de dissensions et de bouleversements se serait incontestablement ouverte. On se sentit d'autant plus embarrassé autour du siège apostolique ; on jugea d'autant plus nécessaire à la cour du roi , dans le Teutschland , de montrer encore une fois les armes tcutsches en Italie , afin de raffermir les relations , et de décider et de terminer les querelles de l'Église.
Au printemps de l'an loin; l'archevêque Hanno de Cologne se rendit en personne en Italie. Avec lui vinrent le duc Otto de Ravière et le duc Godefrid , mari de la marquise Réatrix , accompagnés d'un petit nombre de cavaliers. A l'apparition de cas princes et de ces forces en Italie, l'état des choses changea aussitôt. Les adhérents du pape Alexandre prirent confiance ; ceux de Cadolaus perdirent courage ; dans tous les Italiens se réveilla le souvenir des anciens jours de la puissance des armes teutsches ; personne ne songea à résister, d'autant que le duc Godefrid, cette fois sans aucun doute d'intelligence avec son épouse, se montrait en Italie à côté de Hanno. Mais Hanno, après avoir eu à Plaisance une conférence avec quelques évèques de Langobardie , se rendit à Rome avec Godefrid, et ce dernier fut suivi d'une partie des vassaux toscans. Devant les forces et la parole de Godefrid, le prince Richard renonça aussitôt a ses prétentions sur le patriciat , et se retira du voisinage de Rome ; mais il ne fut point châtié de ses crimes ; et , par suite des passions qui agitaient les esprits, le duc Godefrid futsoup-
çonné d'avoir reçu de l'argent de Richard, quoiqu'il soit vraisemblable que le duc ait cru plus convenable de rétablir Tordre par la douceur que de s'engager dans une nouvelle lutte dont il était impossible de prévoir l'issue. Hanno de son côté entra en négociation avec le pape Alexandre. Comme il se présentait au nom du roi , il se donna l'air de songer à défendre les intérêts du roi. Il attaqua la dignité du pape Alexandre , parce qu'il s'en était revêtu sans l'ordre et sans l'agrément du roi ; mais il trouva un contradicteur dans le cardinal Hildebrand , qui défendit le pape. Jamais , dit-il , les résolutions des Saints Pères n'avaient reconnu aux rois une influence sur l'élection des évèques de Rome. Hanno soutint que le roi avait la dignité de patrice, et qu'à cette dignité appartenait son droit d'approuver l'élection. Hildebrand répliqua que les résolutions dont il parlait ne reconnaissaient pas non plus un semblable droit au patrice. Alors Hanno invoqua le décret promulgué par Nicolas H sur l'élection du pape, signé par cent treize évèques assemblés en concile , et qui avaient décidé la participation du roi Ucinrich à l'élévation du pape. Mais, en invoquant cet appui , Hanno sacrifiait entièrement l'histoire des temps antérieurs ; bien plus, il sacrifiait aussi toutes les ordonnances impériales relatives au Saint-Siège, et même les traités conclus précédemment entre les empereurs et les papes ; au contraire , il concédait que le pape avait eu le droit de décider avec l'assentiment d'un concile, et sans obtenir l'approbation de l'empereur, des relations du Saint- Siège avec l'empereur. Par là la cause du roi fut évidemment perdue , et, après un simulacre de lutte, une grande victoire fut reconnue au pape : 'car la dernière tentative de Hanno, de battre le cardinal Hildebrand avec ses propres armes , c'estrà-dirc avec le décret du pape Nicolas II sur l'élection , œuvre de Hildebrand, n'était évidemment qu'un semblant de combat. Hildebrand aussi répondit avec la plus grande adresse aux arguties de l'archevêque , en évitant toute réponse. Il pria le pape d'assembler un nouveau concile, afin que les vénérables Pères de l'Kglise décidassent si lui, le pape, était arrivé d'une manière illégale au Saint- Siégc , on s'il devait être considéré et honoré à bon droit comme le chef suprême de l'Kglise une et universelle. Alexandre crut cependant , ou prétendit croire que ce serait porler atteinte
522 HISTOIRE DU PEl
à sa dignité, si par la convocation d'un concile il semblait mettre en doute la légalité de son élection ; mais il déclara que , dans la conscience de la justice de sa cause , il était prêt à céder à la nécessité des circonstances. Le concile fut donc assigné à Mantoue, et tous les évéques d'Italie, sans en excepter Cadolaus, furent invités à s'y rendre.
Le concile eut lieu. Tous les évéques de Langobardie s'y montrèrent ; Cadolaus seul , prévoyant l'humiliation à laquelle il serait exposé, s'abstint. Les ducs Otto de Bavière et Godefrid le Barbu furent présents ; la marquise Béatrix et sa ûllc Matbilde ne manquèrent pas non plus d'y venir. Mais malheureusement les actes de ce concile ne sont pas venus jusqu'à nous. Les discours d'Alexandre, dïlildebrand, d'Hanno, et des autres assistants qui ont pu prendre la parole , seraient sans aucun doute fort instructifs pour la position des partis et l'esprit de ce siècle. Mais rassemblée fut-elle convaincue simplement par ces discours et par le serment qu'Alexandre prêta pour affirmer la droiture de sa conduite et la loyauté de ses intentions, ou bien la présence des princes laïques avec leurs bandes de belliqueux cavaliers influat-ellc aussi sur les esprits des vénérables Pères ? c'est ce qu'il faut laisser dans l'incertitude. Ce qui est certain , c'est que tous les évéques saluèrent Alexandre II comme le véritable pape et comme le chef snpréme et légitime de l'Église. Ils se prosternèrent devant lui, confessèrent leurs péchés, promirent de se corriger, et implorèrent son pardon. Et Alexandre accorda à leur humilité ce qu'ils lui avaient demandé. De celte manière l'union fut rétablie entre l'Église et l'empire, et Alexandre revint se placer sur le siège de l'apôtre en vainqueur définitif après une lutte opiniâtre.
Cadolaus , il est vrai , ne renonça pas à ses prétentions. Il continua à s'intituler le pape Ilonorius II ; il déclara Alexandre une honte de l'Église, un faux pape; il ne cessa point , tant qu'il vécut encore , d'accomplir tous les actes de la dignité papale , et de lancer, tant qu'il le put , des lettres et des décrets dans le monde chrétien. Mais tous ses efforts échouèrent contre la puissance et l'adresse de ses adversaires , et deux ans après il sortit presque oublié de ce monde.
PLE ALLEMAND
EMBARRAS d' ADALBERT. — SOULEVEMENT