CHAPITRE Mil
ISSUE DE LA QUERELLE AU SUJET DES DIMES EN THl'IUXCE. — POUVOIR CROISSANT DE HEIXR1CII IV. — LE PAPE GRÉGOIRE VU.
L'an 1073.
Ilcinrich est accusé de s'être abandonné à des désirs effrénés et à des folies d'enfant , dés qu'il se vit débarrassé de son pédagogue. Quelque humainement concevable, quelque pardonnable même qu'il puisse être qu'il ail joui, même avec quelque excès , de sa liberté nouvelle , on peut cependant avec raison révoquer en doute cette accusation par cela seul qu'il fallait du temps au roi pour se livrer à de folles dissipations. Son esprit était suffisamment occupé de choses graves , sinon louables ; et les grandes épreuves qu'il avait faites , les dures vicissitudes qu'il avait essuyées , pesaient trop lourdement sur lui pour qu'il pût se perdre en des choses vulgaires. Certes il n'était pas eu état de comprendre sa position et de pénétrer ses relations , mais il n'était pas davantage en état de méconnaître cette position et d'oublier ces relations.
Sa première pensée se reporta sur ses châteaux et sur ses forteresses du liartz, et, en général , en Saxe et en Thuringe. Jusqu'alors Hanno avait agi contre lui en l'arrêtant et eq le paralysant, de sorte que ces fortifications avaient été négligées, que de nouveaux travaux avaient été empêchés, et les ouvrages commencés interrompus. Maintenant il se peut que Heini ich se soit efforcé avec l'impétuosité naturelle à la jeunesse, ici de fonder une œuvre nouvelle , là , d'achever une œuvre anciennement commencée; et ses efforts tendirent peut-être particulièrement à mettre en état de défense les boulevards de son autorité royale ,
CHAP. Mil. r»43
et à les munir dans ce but de garnisons convenables et de vivres suffisants. Mais plus le temps était précieux pour le roi , comme le prouvèrent les vicissitudes infinies qui remplirent sa courte vie , plus il devait ménager le moment de liberté dont il jouissait, plus il devait se ha 1er de terminer ce qu'il jugeait convenable ou nécessaire de terminer. Mais cette ha te fut un nouveau malheur pour le roi. Elle n'était pas possible sans une certaine violence , et les hommes aux mains desquels il fallait remettre l'exécution des ordres du roi allèrent sans doute souvent au-delà de la nécessité, de sorte qu'il ne manqua ni de mauvais traitements ni même de cruautés. Les hommes qui avaient le malheur d'habiter aux alentours des châteaux fu- ' rent contraints de mettre la main à l'œuvre afin d'avancer les fortifications , et cette corvée pesa sans aucun doute sur les individus des classes inférieures , qui par là furent d'autant plus opprimes que leurs seigneurs ne leur fai* saient nullement grâce des travaux qu'ils leur devaient. Les provisions qui devaient être amassées dans les forteresses furent eulevées partout ou on les trouva , sans égard et sans ménagement. Et comme partout les hommes dissimulaient, cachaient, défendaient leurs propriétés , il dut nécessairement se commettre des actes de violence, de brutalité, et même des crimes. Du reste le roi se trouvait dans la nécessité de passer beaucoup de choses à ceux qui se décidaient à suivre sa bannière et à lier leur destinée à la sienne. Car il en était bien peu assurément qui fussent enthousiasmés pour sa cause, bien peu qui fussent gagnés par le caractère personnel de ce jeune prince corrompu et exigeant; sans aucun doute la plupart étaient entrainés par l'attrait d'une vie aventureuse, et séduits par la perspective d'une satisfaction momentanée pour leurs passions et leurs désirs, ou par respoird'uno récompense à venir, fondée sur la pointe de leur épée. Aussi peut-on sans pciue ajouter foi aux documents qui affirment que des hommes de cette trempe commirent en plus d'un endroit des actes de brutalité contre les hommes , et des crimes odieux contre les femmes et les filles. Mais c'est un besoin pour le cœur de l'homme de croire également que les récils de ces scènes sont basés sur des bruits qui ont tout exagéré, et que les ennemis de Heinrich mirent tout en œuvre pour répandre des bruits de cette nature , afin d'aigrir contre
HISTOIRE Dl PEUPLE ALLEMAND.
lui et de mettre en mouvement les hommos de toutes les classes. Et ces efforts furent couronnés de succès.
Ileinrich probablement le reconnut. Mais il savait aussi qu'à l'exception de quelques évêquesqui lui étaient dévoués depuis son enfance, ou qui lui avaient de grandes obligations, il n'avait pour lui aucun des princes les plus puissants de l'empire, et il devait supposer que Hanno, puisqu'il s'était retiré du gouvernement , augmenterait le nombre de ses ennemis avoués. De plus , il lui était d'autant plus nécessaire d'accroître ses revenus, que sa position était plus difficile. 11 désirait donc, pour diminuer et adoucir jusqu'à un certain point les actes arbitraires exercés en son nom , occuper ses bandes dans l'intérêt de l'Église ; il désirait en même temps gagner un prince puissant, et, avec une ardeur non moins grande, étendre ses moyens. Et , pour atteindre ce triple but , il entra dans une voie qui prouve qu'il avait bien pénétré les passions des hommes de cette époque.
Heinrich en effet s'adressa à l'archevêque Sigefridde Maycnce : « Il ne devait pas renoncer aux dîmes de Thuringe ; s'il voulait lui en abandonner une partie convenable, il était prêt à contraindre les Thuringiens , par son autorité royale et ses forces militaires, à payer la dime. » Quelques années auparavant , dans cette même affaire, l'archevêque avait conçu de la méfiance contre Heinrich ; depuis lors il était entré dans de mauvaises relations avec le saint-siége , parce qu'il s'était attiré le soupçon de simonie; l'année précédente il avait étalé aux yeux du monde une grande humilité, et annoncé la résolution de renoncer à toute magnificence et à toute possession pour finir ses jours dans une pauvreté volontaire et ne plus s'occuper que du salut de son àme ; ce n'avait été qu'avec peine qu'on l'avait décidé à reprendre sa haute dignité (t) : pourtant il se jeta avidement sur l'appât que le roi lui présentait ; et le roi et le prêtre tombèrent aussitôt d'accord. L'archevêque convoqua un concile qui devait s'ouvrir le 40 mars à Erfurt ; mais il ne négligea pas non plus d'envoyer des députés à Rome , pour s'assurer l'assentiment ou le silence du pape. Ces députes durent remettre entre les mains du cardinal Ilildebrandun écrit rempli de formules de dévoùment et d'offres de service; et il parait que cet écrit ne fut pas sans influence , non que
Hildebrand approuvât la cause dcl'archevôqw ; non qu'il eût pour lui une considération particulière, ou qu'animé d'une égale cupidité, il tint compte des offres qui lui étaient faites, mais parce que la mauvaise santé du pape Alexandre II lui faisait prévoir qu'il trouverait un avantage à rester sùr des chefs du clergé dit Tcutschland. Le pape n'envoya point de légal; mais il laissa pleine liberté à l'archevêque Sigebert, et garda le silence sur ce fait qui lui répugnait.
Au temps fixé , le roi parut à Erfurt ; l'arcbevéque y parut aussi ; tous deux entourés d'une multitude d'hommes aussi disposés que propres à expliquer et â interpréter dans leur sens les principes de l'Église. Les plus importants de ces hommes étaient les évèques Hermann de Bamberg , Uezcl de Hildesheim , Eppo de Zeito,et Bennod'Osnabrùck. Ils prononcèrent pour l'archevêque contre les Thuringiens, moins, à ce que l'on crut , par conviction , que par considération pour l'archevêque et par crainte dn roi : car Heinrich avait près d'Erfurt des troupe? nombreuses, qui se montraient menaçantes à ses cotés. Les Thuringiens remirent le soin de leurs intérêts aux abbés de Hcrsfcld et de Fulda, qui devaient éprouver le plus grand dommage , si les prétentions de l'archevêque étaient soutenues. Dans le fait aussi ces abbés défendirent la coutume durant deux années et avec la dernière vigueur. Ils invoquèrent l'autorité du siège de Rome, les privilèges de Karl le Grand et d'autres empereurs, la conduite de tous les archevêques de Mayencc jusqu'à Ijhpold, le prédécesseur de Sigcfrid; mais en vain. L'archevêque, s'appnyant sur la déclaration du concile, ne leur donna que des réponses sècb». grossières , méprisantes , et déclara en termes très-àpres qu'ils eussent à se détacher de l'Église chrétienne ou à se soumettre aux dérisions du droit ecclésiastique. Les Thuringiens, irrités au dernier point par ces événements i"1'' solurcnt de rejeter le concile et de soumettre l'affaire an siège apostolique. Mais le roidonnâ. avec un serment solennel, l'assurance qn'il punirait de mort quiconque oserait s'adressa au pape , qu'il détruirait tout ce qui lui apptf* tiendrait , et ferait de sa personne un terrible exemple. Alors enfin l'abbé Ilartwig de lier** feld céda. Il noua des négociations avec l'archevêque, et, sous la médiation du roi.
conclut avoc lui un traité par lequel il I"1
UV. XVIII ,
abandonna la plus grande partie de la dimc, et conserva pour lui-même tout ce qu'il lui fut possible de conserver. Là-dessus les Thuringiens déclarèrent tous qu'ils payeraient la dime. >Viderad, abbé de Fulda, fut celui qni persévéra le plus longtemps dans la résistance. Mais comme on ne lui permit pas même de quitter Erfurt , tandis qu'il s'y voyait menacé par la colère du roi , il se rappela les expériences faites précédemment , et se soumit également à un traité. Il abandonna à l'église de Mayence la moitié des dîmes ; et ses biens propres , ainsi que les biens propres de Sigefrid, furent déclarés libres de toute dlme. On ne sait pas le taux de la somme que le roi reçut de l'archevêque; mais il parait que le prêtre le contenta : car en congédiant les abbés de Fulda et de Ilersfcld , il les menaça de sa disgrâce , s'ils osaient , de quelque manière que ce fût, rendre suspect au pape le concile d'Erfurt. Kt peut-être l'amitié de Sigefrid lui valut-ellccncore aussitôt un avantage d'une autre sorte. En effet il n'hésita pas à se rendre d'Erfurt dans le TcuLschland méridional. Le dimanche des Rameaux il se trouvait à Augsbourg. Là Rudolf, duc de Souabe , parut devant lui, accompagné d'autres princes qui , comme lui , étaient devenus auprès du roi suspects d'intentions hostiles. Entre le roi et Rudolf avec ses compagnons (2) fut faite une réconciliation qui ne fut pas , il est vrai , durable , mais qui pourtant ne fut certes pas sans importance , et qui , sans aucun doute , fut amenée par la médiation de Sigefrid , archevêque de Mayence , lequel vraisemblablement se trouvait à la suite du roi. Puis Heinrich se rendit en Bavière pour affermir le duc Welf dans sa fidélité, et il célébra les fêtes de Pâques à Ratisbonne; ensuite il revint en Souabe pour passer la Pentecôte à Augsbourg , et affermir le duc Rudolf dans sa fidélité.
Si le roi , jeune homme de vingt-deux ans , considérait, dans ces jours, les relations telles qu'elles se présentaient à lui , et s'il réfléchissait sur ce qui lui avait réussi dans les derniers temps, il pouvait assurément se considérer comme certain d'une victoire définitive sur tous ses ennemis , et d'un pouvoir égal à celui que son père avait exercé. Il se trouvait luimême indépendant , délivré de ses pédagogues. Avec ses hommes d'armes il avait rendu service à l'Eglise , et un prince de l'Église , le premier des ecclésiastiques du Teutsdiland , avait eu à ui.
se féliciter de son appui : il était à espérer que cet homme couvrirait de l'égide de la religion bien des choses qui s'étaient faites , et les déroberait aux yeux du monde. Un certain nombre d'autres évêques avaient pris le parti de l'archevêque de Mayence, et ne pouv aient se mettre en opposition avec le roi. La vieille opiniâtreté des Saxons paraissait brisée. C'était leur union qui les avait rendus redoutables , et cette union avait reposé sur la maison princière de Rillung. Maintenant leur duc Magnus était en prison; Ilcrmann, son oncle, était réduit au désespoir; tout était en confusion, et au milieu de cette cpnfusion s'élevaient menaçants les châteaux forts , construits sur les montagnes et sur les collines, et dont les belliqueuses garnisons répandaient au loin la terreur et l'effroi. Les Thuringiens avaient renoncé à une vieille immunité qui leur était chère , et pas un bras n'avait osé se lever pour la défendre. Ils avaient combattu par la parole, mais ils s'étaient soumis avec humilité. Les Bavarois s'étaient vu arracher leur duc, et ils l'avaient regardé tranquillement partir : on leur avait imposé un autre duc, et ils Pavaient tranquillement accepté. Le premier, Otto, avait subi une grande humiliation , ne devait sa liberté qu'à la grâce du roi, et vivait sans autorité et sans puissance, et sous la honte même de l'accusation d'un crime vulgaire : l'autre, sans mérite et sans honneur, arrivé à sa position par des moyens méprisables , semblait ne pouvoir se maintenir que par l'appui du roi qui Pavait élevé. Berthold , duc de Cariuthie, avait été déposé, et personne ne s'était intéressé à lui. Rudolf, duc de Souabe , n'avait trouvé un rempart contre la colère du roi que dans la bienveillance de la mère du roi ; il avait une seconde fois médité des projets hostiles par inquiétude plutôt que par esprit de révolte, et maintenant il s'était présenté devant le roi pour prouver sa fidélité et rechercher la bienveillance royale. Enfin la Lotharingie ne donnait aussi nul sujet d'inquiétude. Les deux ducs de ce pays étaient morts trois ans auparavant. Le duc <iéi -ni de haute Lotharingie avait eu pour succès i ur son fils Thicderich; le duc Godefrid le Barbu , dont il a été si souvent question, avait été remplacé par son fils Godefrid , surnommé le Bossu. Ce dernier avait sans doute beaucoup du caractère île son père ; mais aussi le sort de ce dernier s'offrait sans cesse
à lui comme un avertissement. Sans doute il était entré dans des relations semblables a celles où s'était trouvé son père ; car il avait épousé M.ithildc de Toscane, fille de cette marquise Béatrix qui avait été femme de Godefrid : mais il était trop prudent pour ne pas voir les filets dans lesquels on eût voulu le prendre; et son Ame était animée de trop de patriotisme, pour qu'il eut été capable de servir les passions des Italiens. En conséquence, quoiqu'il ne s'abstint pas de toute querelle et de toute guerre privée avec les princes voisins (.") , l'on n'avait guère à craindre qu'il osât de nouveau élever contre le roi les prétentions que son père n'avait pu réaliser ; cela était d'autant moins h craindre , que les relations de la Lotharingie avec la France avaient éprouvé un changement notable depuis que le duc Guillaume de Normandie avait conquis l'Angleterre, depuis que le vieil ami de Godefrid , Ralduin de Flandre , était mort, et que diverses discussions s'étaient élevées au sujet de son comté. Dans le fait, si Heinrich embrassait d'un coup d'œil ces relations , il pouvait assurément, dans ses illusions de jeune homme, arriver à croire que les obstacles les plus graves étaient surmontés, et que bientôt il atteindrait ce point d'élévation d'où il pourrait faire valoir partout son autorité royale.
Mais dans cet état de choses arriva un événement que le roi , dans sa position et dans ses espérances actuelles, ignorant l'esprit qui dominait son siècle , ignorant aussi les menées et les intrigues secrètes des hommes qui vivaient en ce siècle, ne considéra peut-être point comme aussi important qu'il l'était en effet , mais qui entraîna des suites immenses pour le roi luimême, pour l'empire teutsch et le peuple tcutsch , et même pour tout le monde chrétien d'Occident. Ijc pape Alexandre H mourut, et Hildebrand, sous le nom de Grégoire VII , lui succéda sur le siège apostolique.
Depuis l'assemblée de Mantoue, dans laquelle Alexandre H fut reconnu pour pape légitime , le cardinal Hildebrand , désormais chancelier de l'église romaine, l'avait toujours assisté comme précédemment , et il avait dicté ou dirigé tous ses actes. A cette époque toutefois le pouvoir apostolique se montre beaucoup moins prompt et moins décidé qu'on ne se croit fondé à s'y attendre après les faits accomplis sous Léon IX et sous Nicolas H. Sans doute la lutte contre la simonie et contre l'incontinence des
ecclésiastiques ne fut pas suspendue; mais elKfut conduite avec beaucoup plus de modération qu'auparavant, et cette hérésie et ce vice mfurent point poursuivis avec un zèle au*si ardent qu'autrefois. Le pouvoir pontifical «e faisait plus que partout ailleurs valoir en Italie, pays privé de toute autorité royale , alors , comme jadis , rempli de discordes et de dt*<ordres , et continuellement aussi dans un** grande excitation au sujet des affaires <k l'Église : à Rome sans doute on ne voyait paavec indifférence ce qui se passait clans k Tcutschland , mais on semblait néanmoins y prendre peu de part , et on laissait en général les choses se développer d'elles-mêmes. Si cette conduite parait singulière au premier coup d'œil , on aurait tort de l'attribuer à un certain sommeil de la force qui précède.) ment avait agi si puissamment : la marche suivie par Hildebrand dans les douze dernières années de sa vie prouve de la manière la plus claire qu'il était toujours le même, et toujours animé d'une seule pensée. On aurait tort également de supposer que Hildebrand , redoutant la douceur et la faiblesse d'Alexandre , ait détourné ce pape de tonte démarche décrive parce qu'il ne lui reconnaissait pas assez de force pour accepter résolument, avec la responsabilité de ses actes, toutes les conséquences do ceux-ci. Les papes précédents, Léon , Victor, Nicolas , n'avaient pas non plus été précisément des hommes de fer ou d'acier, et par eux cependant s'étaient accomplies des choses grandes et fortes , et Hildebrand avait peutêtre agi avec d'autant plus de succès, quoique son autorité dans le monde fût moindre. Enfin , l'on aurait peut-être bien plus tort encore d<? croire que Hildebrand, poussé par une certaine envie , tint le pape Alexandre dans l'inaction, pour entourer après lui son propre nom d'une gloire d'autant plus éclatante : car la vie tout entière de cet homme extraordinaire témoigne que la pensée de l'Église remplissait toute son àmc, et n'y laissait pas de place pour une semblable vanité. Et, dans le fait aussi , les choses, quand on les étudie de plus près, semblent s'expliquer d'une autre façon , de telle sorte que l'interruption de l'action pontificale prend le caractère d'une sage modération et d'une admirable prudence.
Le siège papal, comme nous l'avons remarque et expliqué précédemment, avait acquis un
éclat qui dépassait de beaucoup tout ce qui était grand et élevé dans le monde : il avait déployé une puissance qui pénétrait d'autant plus avant , que son influence et son action étaient plus mystérieuses. Les événements arrivés sous les papes Léon , Victor et Nicolas , et après la mort de ce dernier , avaient causé un mouvement général des esprits , qui se tournait exclusivement vers le siège apostolique , et que des actes de violence dans la vie pouvaient seuls éloigner de cette direction. Désormais , et le siège apostolique une fois assuré à Alexandre Il , le monde chrétien pouvait être laissé à lui-même. Les terribles tempêtes qui ébranlaient la société civile et paralysaient ou confondaient tout pouvoir temporel, poussaient nécessairement vers cette puissance mystérieuse, qui semblait indestructible parce que personne ne pouvait la comprendre. Plus devenaient graves les bouleversements des empires , plus devenaient insolents et téméraires les hommes de l'épée , appelés la noblesse ; plus les chefs de quelques églises, les évêques et les archevêques , devenaient corrompus et égoïstes , plus par là même la misère croissait partout ; plus l'oppression qui pesait sur la vie devenait lourde, plus les passions devenaient sauvages; plus d'autre part devait nécessairement s'accroître l'attachement de tous les gens de bien pour le saint-siége , plus devait devenir ardent le désir de voir le pape user de la puissance qu'il tenait de Dieu , et se jeter avec la terreur de l'éternité au milieu de ce désordre qui paralysait , neutralisait , détruisait tous les éléments. Car , dans le fait , quelle autre perspective avaiton de sortir d'un si déplorable chaos? quelle autre voie pour rentrer dans l'ordre et dans la justice, dont le cœur de l'homme éprouve un éternel désir? Où trouver un prince ecclésiastique ou laïque qui pût raisonnablement faire espérer qu'il fût assez bien disposé pour se roidir contre l'agitation de ce siècle , et assez fort pour atteindre ce qui était nécessaire pour l'esprit humain et la civilisation , ce qui était un besoin pour les grands et pour les petits? Du côté du saint-siége un empiétement continuel n'était donc pas nécessaire ; il eût peut-être exercé une influence destructive. Il fallait seulement veiller à ce que le monde ne pût concevoir aucun doute au sujet de la puissance du siège apostolique , à ce que les hommes les plus considérés de l'époque fussent amenés à s'entendre avec
elle et à la soutenir. Et Hildebrand et le pape ne se départirent pas de ce soin. Le scandale de la simonie étant devenu si fort à Constance , que l'on en traitait à haute voix , le pape envoya ses ordres; et le roi Heinrich IV lui-même courba sa jeune tête sous. ces ordres , et laissa tomber l'homme qu'il avait élevé, et qu'il aurait volontiers maintenu. Comme ce même roi , poussé par de mauvaises passions et par de folles pensées, projetait de répudier sa femme, et qu'il avait déjà gagné à ses désirs le plus éminent des ecclésiastiques du Teutschland, un légat du pape s'opposa à lui, lui rappela la puissance pontificale , et Heinrich contint ses passions , et recula au moment où il croyait déjà toucher au hut. Les archevêques de Mayence et de Cologne, tous deux éminents, l'un par sa position , l'autre par la considération dont il jouissait auprès des princes teutschs, devinrent suspects de simonie, et l'évêque de Bamberg fut accusé de cette hérésie. Le pape assigna ces trois hommes à Rome, moins pour les punir que pour montrer au monde que même des princes aussi élevés étaient soumis à ses lois , et que même contre eux il avait le droit de cbàtier. Et les évêques obéirent à cet ordre, comparurent au pied du saint-siége , et reconnurent le pape pour leur maître et leur juge. Et ce qui se faisait dans le Teutschland se faisait aussi dans d'autres pays. L'homme même qui par sa science et sa sagesse , comme par sa piété et sa vertu , était le plus illustre , que l'on appelait avec raison la lumière de ce siècle, le noble Lanfrank, parut au pied du siège apostolique lorsqu'il fut élu archevêque de Cantorbéry pour recevoir des mains du saintpère les insignes de sa dignité , et prendre par là comme la confirmation de son élection.
Ces faits et d'autres semblables ne restèrent pas sans influence. Us témoignaient de la sublimité du siège apostolique; ris maintenaient le souvenir de sa puissance et nourrissaient le zèle dans les cœurs. Mais les actes d'Erfurt, au sujet de la dime , prouvent d'une part que la pensée de ceux qui avaient une injustice à souffrir se tournaient d'habitude vers Rome, et, d'autre part , que les rois ne pouvaient se défendre d'une certaine crainte du côté de Rome. En présence des embarras et du ballottement auxquels étaient soumises les relations sociales de ce siècle , il ne fallait donc au saint-siége qu'une attitude tranquille , une conduite sûre
l!lST()li;E I)t PEirPLE ALLEMAND.
ft efficace ponr accroître constamment ses forces et le rendre de plus en pins certain de la victoire, dans le cas où enfin le renouvelle* ment de la lutte deviendrait inévitable.
Fendant ce tempi llildcbrand étendait et affermissait sans cesse ses idées sur les relations de la vie humaine et de la forme que celle-ci devait nécessairement recevoir; et plus il mit de temps à s'occuper de ces idées au milieu des malheureux événements de son siècle , plus il se convainquit fermement d'abord de leur justesse , puis de la nécessité de les mettre en pratique par des moyens de douceur, si la douceur suffisait , par des moyens de sévérité , si la sévérité était indispensable.
Ce qui , selon les idées d'Hildebrand , devait être introduit dans la vie et obtenu , peut se résumer en trois principes qui se supposent réciproquement et découlent les uns des autres : pureté et unité de l'Église par le pape et sous le pape ; liberté et indépendance de l'Église et de tous ses intérêts de toute influence exercée par quelque puissance temporelle que ce fût ; subordination de tout pouvoir temporel et de tous intérêts temporels à l'Église et au pape son chef.
Sa conviction de la vérité et de la justesse de cette idée se basait sur les croyances de cette époque , qu'il partageait ; sur des passages de l'Écriture sainte, qu'il expliquait; sur les phénomènes de la nature , qu'il interprétait , et qu'il considérait comme le modèle de la vie humaine.
Les hommes, à ce qu'il croyait, doivent vivre en paix et en concorde selon la volonté de Dieu. La volonté de Dieu nous a été annoncée par le fils de Dieu , par Jésus-Christ ; nous avons sa parole pure, vraie, sainte. Tout pouvoir parmi les hommes doit procéder de cette parole de Dieu ; la parole de Dieu doit être sa voie et son but. L'Église est la gardienne et la conservatrice de la parole de Dieu ; elle est la manifestation de la religion de Jésus-Christ même. Elle est en elle-même quelque chose de purement spirituel; toutefois, comme le spirituel ne peut se manifester que dans le matériel, comme l'âme ne peut exister sans le corps, l'Église a aussi une partie matérielle, et elle a besoin , pour subsister, do moyens matériels , et, pour se maintenir, d'une puissance temporelle. Mais le corps n'existe que pour l'âme , tandis que l'âme n'existe pas pour le corps ; le 1
j corps doit obéir a l'esprit, et non l'esprit au corps ; de même la matière existe pour l'Église, et non l'Église pour la matière; de même La puissance temporelle doit obéir à l'Église, et non l'Église à la puissance temporelle. Si la parole de Dieu doit être accomplie , si la paix du monde , source de tout ce qu'il y a de noble et de bon, doit être obtenue , il ne faut pas que l'Église et la puissance temporelle , les prêtres et les rois soient divisés et ennemis ; il faut au contraire qu'ils agissent dans un seul et même sens, qu'ils forment un seul et même ensemble. Or cette union suppose que l'une des parties obéit à l'autre; mais l'Église ne peut obéir à la puissance temporelle , ni le sacerdoce à la royauté : loin de là; la royauté doit obéir au sacerdoce, la puissance temporelle qui est la matière, à l'Église qui est l'esprit. Or toutes les église» chrétiennes ne sont qu'une seule et même Eglise par l'Eglise romaine, à laquelle elles appartiennent comme les membres au corps , comme les filles à la mère. Car le Seigneur lui-même a nommé l'apôtre Pierre son vicaire ; c'est sur ce rocher que le Sauveur a fondé sa communauté; c'est a lui qu'il a donné les clefs do céleste royaume, de sorte que tout ce qu'il aura lié sur la terre sera aussi lié dans le ciel , et tout ce qu'il aura délié sur la terre sera aussi délié dans le ciel. Et l'Église romaine existe par Pierre, et l'évèque de l'Église romaiue est le successeur de cet apôtre, par conséquent le véritable vicaire du Christ. De même donc que tout ce qui est temporel est subordonné à l'Église; de même que l'Église n'existe que par l'Église romaine ; de même que l'Église romaine est soumise au pape ; de même le pape est audessus de toutes les choses ecclésiastiques et temporelles. Il tient son pouvoir de Dieu par Pierre ; tout autre pouvoir ne peut procéder que de lui. Et cette relation est conforme à la nature. Deuxgrandsluminaires, le soleil et la lune, règlent le monde. Le soleil a sa lumière en luimême, c'est-à-dire qu'il la tient immédiatement de Dieu; la lune tire sa lumière du soleil. Le pape est le soleil ; l'empereur , comme le contenu , comme le représentant de la puissance temporelle, est la lune. L'éclat du trône impérial n'est qu'un reflet de la splendeur du trône apostolique.
Voilà sur quelles bases reposait la conviction qu'IIildebrand avait de la vérité et de la justesse ! de son système. Quant à sa conviction de la
UV. XVIII ,
nécessité de disposer les relations de la vie conformément à ce système, il la fondait sur l'histoire et sur l'état des choses , que tous avaient sous les yeux et que personne ne pouvait nier. D'où est donc venue , disait-il , la puissance royale, la puissance première? Elle a été fondée par des hommes qui , ne connaissant pas Dieu , et poussés par le prince de ce monde , par le démon , se sont attribué, dans une aveugle cupidité, par l'orgueil, par le vol , par la perfidie , par le meurtre et par des crimes de toute espèce , la domination sur des égaux , à savoir sur des hommes. Et quel en a été le résultat? La guerre et le malheur, la désolation et la misère; la vertu persécutée, le droit foulé aux pieds, l'esprit entravé. Et le présent est un véritable âge de fer. L'Église elle-même est corrompue jusque dans ses fondements. Ses serviteurs, qui doivent être les piètres de Dieu , sont souillés de péchés et de vices , et sont dirigés par la haine et la discorde , par l'avarice et la cupidité, par l'envie, l'orgueil, la vanité et toute sorte de passions. Mais d'où vient cet affreux état? De ce que l'Église u'est pas libre. Les prêtres , établis par des hommes du monde, servent deux maîtres, se mêlent des choses temporelles en même temps que des choses saintes, et cherchent à plaire à ceux dont ils dépendent. De véritables prêtres ne sont possibles que dans une Église libre. On ne peut attendre un secours durable de nulle autre part que du siège apostolique. Le pape seul , le chef de l'Eglise, le vicaire de Jésus- Christ, peut amener l'accomplissement de la parole de Dieu par l'Église libre , pure et une , en ce qu'il use de la puissance des clefs , en ce que , libre luimême de toute puissance humaine, il enseigne et exhorte, avertit et effraie, dirige et décide, punit et châtie, élève et renverse (4).
Ainsi pensait Hildcbrand : son Ame était dans cette pensée. Et pourtant personne ne le niera : dans ces pensées il y a de grandes erreurs ; dans ces espérances il y a de graves illusions ; dans tout ce plan il y a quelque chose de monstrueux. Mais ce qui, de nos jours, après une expérience postérieure de sept cents ans, est facile à pénétrer, pouvait sans peine, du temps d'Hildcbrand , rester caché même aux esprits les plus subtils. Bien plus , il est concevable que dans la nuit de ce temps un esprit noble se laissât aisément aveugler par le seul rayon de lumière qui se faisait voir à lui dans les ténèbres, et
qu'il s'efforçât de toute sa puissance à arriver au point d'où ce rayon s'échappait, pour entretenir et étendre la flamme. Quoi qu'il en soit, le plan d'IIildebrand semble avoir jailli des plus nobles sentiments du cœur humain. La pitié pour le malheur des hommes, et le désir le plus sincère d'en éloigner les causes , semblent l'avoir produit, et une forte intelligence semble l'avoir complété. C'était une tentative d'amélioration et d'ennoblissement de la vie sous l'enveloppe religieuse de la foi vivante du christianisme. Ou est injuste envers lui, lorsqu'on lui refuse l'amour de l'humanité, ou lorsque l'on va jusqu'à révoquer en doute sa piété ; il est bien plus vraisemblable que tout son plan consistait en amour et en religion. Quelle passion en effet , quelles tendances terrestres auraient donc pu le conduire à de si grandes pensées? Serait-ce par hasard le désir de jouissances matérielles? Mais cet homme déjà vieux avait passé le temps des appétits sensuels, et l'œuvre à laquelle son âme était vouée, qu'il désirait accomplir, ne promettait ni plaisirs ni voluptés ; loin de là , elle n'annonçait pour lui que travail , soucis sans terme, haine et persécution. Serait-ce l'ambition ou une vaine gloire? Mais il ne pouvait jamais être assuré de prendre lui-même possession du siège apostolique; il était seul dans le monde, semblable à un tronc desséché, et il ne pouvait jeter les l>ases d'une maison souveraine; ses jours étaient comptés, et il était déjà monté assez haut , il avait fait assez déjà pour être certain de remplir une page dans les annales de l'humanité. Sans doute il avait réclamé pour lui cette puissance qu'un esprit énergique exercera toujours sur des hommes faibles ou lâches, mais dans toutes les circonstances il s'est abstenu d'un arbitraire impitoyable. Ou bien enûn serait-ce une joie méchante de ce que , né dans une condition obscure , il pouvait humilier les grands de la terre et jeter dans la poussière ceux qui s'élevaient au-dessus des autres? Mais il serait indigne de répondre à un tel soupçon , parce qu'il eût regardé comme au-dessous de lui de le repousser. Il a soulevé de grandes passions et vu en face de lui des ennemis irrités ; c'est précisément pour cette raison que de graves accusations ont été formulées contre lui : devant l'histoire toutefois se dissipe le poison préparé par la hainect parle ressentiment.
Toutefois, quel que soit le jugement auquel
on s'arrélc,ron peut admettre comme certain quTIildcbrand avait rigoureusement combiné le système que nous venons de résumer , et que son âme en avait une intelligence claire lorsque le pape Alexandre II quitta la vie. Cet événement eut lieu le 21 avril de l'an -(075. Aussitôt Uildcbrand , en sa qualité de chancelier et d'archidiacre de l'Église romaine , ordonna un jeûne et des prières de trois jours, et il prit en môme temps les mesures pour que les funérailles du saint-père fussent convenables. Mais il n'y eut dans Home entière qu'une seule voix : Hildebrand devait être pape , cet homme qui avait déjà pu être pape , qui avait sauvé le saint-siége et rendu la liberté à la ville, cet homme dont la sagesse était admirable , dont la vie était sans tache , et qui était riche de toutes les vertus que comporte la nature humaine. Et dès le jour suivant de grandes masses du peuple et du clergé se rassemblèrent, et, contre sa volonté, sans tenir compte de ses exhortations et de ses prières, elles arrachèrent l'homme de leur affection et de leur confiance au cadavre d'Alexandre , et l'entraînèrent dans une église de Saint-Pierre, pour le saluer en qualité de successeur de cet apôtre. Mais comme un tumulte de cette nature , quelque satisfaisant qu'il pût être en lui • même , renversait tout l'ordre établi par Nicolas II , les cardinaux accoururent, accompagnés des autres ecclésiastiques de l'Eglise romaine; ils témoignèrent et déclarèrent qu'ils eussent élu l'archidiacre Hildebrand pour évôque de l'Eglise romaine. Et alors Hildebrand crut devoir céder à tant d'influences. Il prit le nom de Grégoire VII, pour honorer , en disciple reconnaissant , la mémoire de Grégoire VI , et pour assurer à jamais à cet infortuné, qui avait fait de grands sacrifices [ pour le bien de l'Eglise, la place qu'il avait bien méritée parmi les papes légitimes. Puis la multitude assemblée le salua par ses acclamations et avec enthousiasme pape sous le nom de Grégoire VIL Quant au nouveau pape lui-même, il accepta cette haute dignité avec la ferme résolution d'employer tout ce qu'il pouvait avoir d'intelligence et de force à fonder solidement l'œuvre à laquelle il avait jusqu'alors travaillé sans relâche , et à l'achever autant que cela lui serait possible ; et il tint cette résolution durant toute sa vie. Il ne recula devant aucun travail , devant aucune fatigue, devant aucune extrémité. Il avait en lui cette persévérance fanatique
avec laquelle les âmes vertueuses poursuivent d'ordinaire une grande pensée qui les a saisies, qu'elle soit une erreur ou une vérité. Et ses ennemis eux-mêmes n'ont pu s'empêcher de reconnaître la force et l'habileté d'esprit avec lesquelles il tendit à son but , et tantôt d'admirer , tantôt d'incriminer l'adresse avec laquelle il sut se servir de tous les moyens qui étaient à sa disposition. Il s'éleva avec une égale résolution de la douceur d'un père à la sévérité d'un souverain; mais rarement il s'entéta et agit avec trop de précipitation. Et même lorsqu'il semblait s'entêter ou se trop hâter, il avait bien calculé le moment; et dans un petit nombre de cas seulement il lit des fautes, à en juger de son point de vue.
Dans le premier moment toutefois la pensée d'être pape désormais pesa lourdement sur lui: il tomba malade. Les lettres qu'à cette époque il a écrites à des hommes influents de l'ordre ecclésiastique et de l'ordre laïque, et aussi à des femmes qui pouvaient lui être utiles, telles que la marquise Béatrix et sa fille Mathilde, pour gagnerlcurbicnvcillance,prouventqu 'il ne portait pas sans de pénibles inquiétudes ses regards dans l'avenir, et qu'il avait bien senti toute la grandeur de la lutte qu'il n'avait fait que diriger jusqu'alors à l'ombre du saint-siége, mais qu'il était appelé désormais à sou tenir dans toute la lumière du saint-siége lui-même. Ce qui toutefois pesait le plus lourdement sur son cœur, c'était sa position envers Heinrich , roi des Teutschs. D'un côté il désirait se conformer au décret du pape Nicolas II relativement à l'élection de l'évéqw apostolique; car ce décret était son propre ouvrage, et une violation volontaire de cet acte aurait pu donner lieu à ses ennemis de le rejeter comme étant arrivé illégalement au siège apostolique. Aussi résista-t-il aux instances des Romains qui le pressaient de se faire consacrer pape ; et il ne prit pas, comme les papes avaient coutume de le faire, les titres d'évêque de Rome et de serviteur des serviteurs de Dieu, mais il s'appela Grégoire, évêque élu de Rome. Mais d'un autre côté il était contraire à ses principes de reconnaître au roi le droit de confirmer ou de rejeter l'élection , ou de lui accorder en général quelque influence que ce fût sur I occupation du siège apostolique. Il ne s'agissait pas ici de la personne du roi; il n'avait en vue que le représentant de la puissance temporelle. Sans doute cet homme d'une vie si sévère ne pouvait
UV. XVIII,
avoir une considération particulière pour Ucinrich IV; niais il connaissait aussi trop bien le cœur humain et les relations humaines pour faire peser sur le jeune prince plus qu'il ne fallait en effet faire peser sur lui. Dans le fait, il s'exprime avec bienveillance à son égard ; il se rappelle avec reconnaissance que le père de Ilcinrich, Ilcinrich III, l'avait distingué à sa cour; il n'oublie pas que Ilcinrich enfant avait été recommandé par son père au pape Victor II. Il n'avait pas non plus le projet , ni alors ni jamais, d'affaiblir le moins du monde ou de détruire la puissance royale sur les princes ou seigneurs temporels de l'empire ou dans aucune affaire temporelle; bien plus, il désirait rendre cette puissance grande et forte , qu'elle appartint à Ilcinrich IV ou a tout autre ; mais il s'agissait, conformément à ses principes, d'amener un accord parfait entre l'Eglise et l'Empire en soumettant le roi à la décision du pape. Et peutêtre en réfléchissant à kt vie que Ilcinrich avait menée jusqu'alors , en vint-il à douter que ce roi , s'il accomplissait la confirmation de son élection , et si par là il pensait qu'il aurait tout aussi bien pu la refuser , et que par conséquent il avait eu en son pouvoir la nomination au saint-siége , lui promettrait obéissance , et que , malgré sa promesse , il lui resterait fidèle. Dans ce doute, il conserva dans son âme contre Ilcinrich une certaine méfiance, qui de son côté aussi rendit difficile une loyale intelligence.
Ces observations font comprendre d'un côté que Grégoire ait cru nécessaire de notifier son élection au roi pour en obtenir la confirmation, et, de l'autre côté, elles rendent vraisemblable qu'il ait désiré que Ilcinrich ne lui accordât pas cette confirmation ; car dans ce dernier cas sa position était beaucoup plus libre qu'elle ne pouv ait l'être dans le cas contraire. Dans le fait , il envoya aussitôt au roi une lettre par laquelle il l'informait de la mort du pape Alexandre 11, et en même temps de sa propre élection. A cette nouvelle il ajouta la prière que le roi voulut bien réfléchir s'il donnerait ou non son approbation & cette élection; car il devait être bien convaincu que par son approbation il n'obtiendrait nullement l'impunité pour ses désordres graves et publics.
Eue telle nouvelle et une telle déclaration ne causèrent pas au roi uu médiocre embarras. l.e caractère d'Uildebrand n'était pas inconnu. Tous les évèqucs devinrent inquiets, et ceux qui
chai», vin. :>;»i
n'avaient pas la conscience nette ou qui sentaient leur faiblesse furent effrayés. Us représentèrent donc à Ilcinrich que Hildebrand avait été élu sans son ordre, bien plus, à son insu ; qu'il ne devait pas souffrir uu tel mépris de la dignité royale; que s'il le tolérait, les suites désastreuses qu'il entraînerait ne frapperaient personne avecplusdc foreequclui-mènie. Ilcinrich toutefois fut plus raisonnable que ces évoques pusillanimes et passionnés, ou du moins il écouta des conseils sensés. Les événements qui avaient suivi l'élection d'Alexandre 11 avaient donné une grande leçon. Rejeter Grégoire eût été un acte de folie qui pouvait tout au plus causer de nouvelles et malheureuses querelles , si on ne l'appuyait par une expédition en Italie et h Rome. Et cette expédition , Ilcinrich était-il en état de l'entreprendre? Et s'il pouvait la faire, devait-il renoncer à tout ce qu'il croyait avoir enfin gagné dans le Teutschland, pour s'engager au-delà des Alpes en y sacrifiant ses meilleures forces , dans des choses dont le danger était certain, dont l'issue était incertaine? Si au contraire il approuvait l'élection de Grégoire , il ne pouvait dans aucun cas rien arriver de pire. Peut-être le pape serait-il gagué si on le reconnaissait sans contradiction ; peut-être même cette reconnaissance le mettrait-elle dans l'embarras : mais probablement une rupture avec le pape était indéfiniment ajournée , tandis que nécessairement elle éclaterait aussitôt si le roi ne confirmait pas l'élection. Ilcinrich résolut donc de l'approuver , quelque répugnance qu'il pût y avoir.
Mais il fallait garder les dehors et conserver la dignité. En même temps le roi désirait peutêtre aussi être mieux instruit de l'état des choses à Rome, et du caractère de l'homme qui venait d'être élevé sur le siège de l'apôtre. Pour cela il lui fallait un homme intelligent, adroit et sincèrement dévoué. Il l'avait dans hi personne du comte Ebcrhard de Ncllenbourg. Mais celui-ci se trouvait encore prisonnier du comte Ilermann le Uiilung, et on ne pouvait le délivrer qu'en brisant les fers du duc IMagiius. Jusqu'alors, ainsi que nous le raconterons bientôt , aucune considération n'avait pu déterminer le roi à rendre la liberté au duc ; maintenant il se décida , et pour son malheur assurément, à l'échanger contre le comte Ebcrhard et ses soixante-dix compagnons. I. échange eut lieu; Ebcrhard partit en toute hàtc poui l'ita-
HISTOIRE Dli PEUPLE ALLEMAND.
lie : avec lui et par l'ordre du roi l'ùvcquc Grégoire de Vcreeil , chancelier de Heinrich pour le royaume d'Italie, se rendit à Rome.
L'envoyé du roi , Eberbard , fut accueilli par le pape Grégoire avec amitié et bienveillance. Lorsqu'il demanda comment on en était venu à consacrer un pape à l'insu du roi , contre la coutume des Pérès, Grégoire répondit : Dieu m'est témoin que je n'ai point recherché la dignité pontificale; j'ai été choisi par les Romains, ci c'est de force que l'on m'a imposé le fardeau du gouvernement de l'Eglise : j'ai résisté toutefois à la consécration jusqu'à l'arrivée de l'approbation du roi et des princes de l'empire tcutsch. L'envoyé tint cette réponse pour satisfaisante, et prononça la confirmation de l'élection au nom du roi. Puis , en présence de l'évéque Grégoire de Verceil , la consécration eut lieu le 29 juin , jour de la féte des apôtres Pierre et Paul. A cette cérémonie avait également assisté l'impératrice Agnès , mére du roi, qui à cette époque habitait le monastère du Mont-Cassin , ainsi que la marquise Béatrix avec Mathilde sa fille.