HEINRICH IV
L'an 1073.
Dans le même temps où le roi Heinrich IV cherchait à éviter par des concessions raisonnables une dangereuse complication de ses relations avec le siège apostolique , ses relations se compliquèrent dans sa patrie d'une manière dangereuse par une conduite passionnée de tout côté. Le roi tomba dans un gouffre terrible au moment où il croyait avoir échappé à la tourmente.
Parmi les Saxons en effet l'agitation devenait de jour en jour plus grande. Des bruits de toute sorte sur les intentions et les desseins de Heinrich circulaient parmi le peuple , inquiétaient les âmes, et alimentaient les passions. Quelques paroles , quelques menaces qui avaient pu être exprimées soit par Heinrich , dans son indignation contre des impudents, soit par ses jeunes amis dans leur emportement contre des récalcitrants , soit par ses conseillers , en ma* jeure partie Souabes (I), dans leur colère contre
des intrus, furent défigurées par la envenimées par la méchanceté , colportées de fanion en canton , de maison en maison. Heinrich avait aussi des amis en Saxe ; mais qui çût osé se mettre en opposition avec les masses? A celui qui ne voulait rien croire ou qui était indécis , on énumérait les forteresses menaçantes et les crimes que les garnisons en avaient déjà commis ou commettraient encore. D'ailleurs l'absence de toute sécurité qui se faisait généralement sentir rendait les hommes accessibles à la crainte, à la méfiance et au soupçon. Et la vie antérieure de Heinrich , et sa conduite récente en Thuringe , et envers les ducs Otto , Berthold et Rudolf , ainsi que sa mystérieuse entrevue avec le roi des Danois, étaient considérées comme des preuves décisives. De là des négociations , des entrev ues , des conférences ; de là en général des menées hostiles , qui soulevaient de plus en plus les esprits et les aigrissaient chaque jour davantage.
La captivité du duc Magnus parait avoir été la seule raison qui ait arrêté les actes de violence. Hermann , oncle du duc , était inquiet du sort de ce dernier , et précisément pour cette raison il cherchait à prévenir tout éclat. Mais tous les efforts pour assurer la liberté de ce prince furent inutiles. Le roi insistait sur ce que Magnus eût non-seulement à renoncer an duché de Saxe, mais encore à lui abandonner tous les biens et toutes les possessions que par droit d'hérédité il avait reçus de ses ancêtres. Mais Magnus déclara qu'il aimerait mieux rester toute sa vie dans les fers et expirer dans les plus horribles tourments. Enfin l'on vit intervenir Otto de Nordheim , l'ancien duc de Bavière, l'auteur de l'infortune où était tombé Magnus. Il s'offrit lui-même ; il voulait rester en prison aussi longtemps que cela plairait au roi, et remettre à l'entière discrétion du roi tout ce qu'il appelait son bien. Mais Heinrich rejeta cette offre , et répondit , dit-on , sèchement au duc , que lui , le duc , et tout ce qu'il possédait , étaient échus au roi par sa soumission ; et que de plus il ne s'était pas tellement purgé du crime dont il avait été accusé , qu'en vertu du droit généralement en vigueur, il pût librement disposer de sa personne et de ses domaines. Ces amères paroles (2), qu'elles aient été prononcées ou non , furent répandues et jetées en toute âme comme un brandon. On
crut désonnais ne pasdevoirattcndrc davantage, parce que aussi bien le salut du duc Magnus était impossible, puisque les forces du roi augmentaient de jour en jour , et que d'ailleurs il pouvait réussir à gagner de plus en plus les peuples du Teutschland méridional. Une grande ligue fut donc conclue pour la liberté et le droit de la patrie , et chacun de ceux qui y prirent part s'engagea par un serment à être prêt de corps et d'àme à périr les armes à la main ou & sauver et à assurer la liberté de son peuple. Les chefs de cette ligue étaient l'archevêque Wezcl de Magdebourg , et les évéques Bucco de Halbcrstadt, Hezcl de Hildcsheim, Wcrnher de Mersebourg , Eckbert de Minden , Immet de Paderborn, Fridrich de Munster, Ben no de Meissen ; puis Otto de Nordheim , jadis duc de Bavière , et les markgrafs Udo , Dedi, dont la femme, Adela, avait concentré ses anciennes passions en une haine irréconciliable contre le roi Heinrich, et Ekbert, qui était encore presque un enfant ; enfin le comte palatin Fridrich et les comtes Diederich , Adclbert , Otto , Kunrad et Heinrich. Tous ce» seigneurs employèrent toute leur influence pour gagner, soulever, enthousiasmer et séduire les individus de tout âge , de tout état , de tout sexe , et ils réussirent si complètement dans leurs efforts , qu'à la fin on crut que plus de soixante mille personnes avaient promis de sacrifier leurs biens et leur vie pour la liberté et le droit do la patrie. On ne trouve point cité le comte Hcrmann le Billung au nombre des conjurés, dont Otto de Nordheim était l'âme: vraisemblablement il n'osa point s'y joindre , parce qu'il craignait d'empirer le sort de son neveu Magnus , et qu'il ne voulait pas donner nu roi, personnellement du moins, un nouveau motif d'agir plus rigoureusement envers son prisonnier. L'archevêque Liemar de Brème, ainsi que les évoques Eppo de Zeitz et Bcnno d'Osnabriick, s'abstinrent également d'y prendre part , soit expressément , soit parce que la méfiance qu'inspiraient leurs intentions empêcha de les solliciter.
Tandis qu'en Saxe chacun de ceux qui étaient entrés dans la conjuration déployait itoute son activité pour disposer , préparer , armer et régulariser , tandis que le roi séjournait dans le Teutschland méridional , il arriva que le duc Magnus , au moment on personne ne s'y attendait , obtint sa liberté contre la liberté du comte
Eberhard et celle de ses compagnons. Personne ne nous apprend si le roi imposa encore ou non au duc des conditions que le duc aurait promis d'exécuter. Mais si l'on réfléchit combien précédemment le roi avait exagéré ses prétentions , et combien , précisément pour cette raison , Magnus , fatigué de sa prison , devait être disposé à accepter des conditions raisonnables , on ne peut assurément repousser la supposition que le duc promit au roi de n'entrer dans aucune conjuration contre lui , son souverain , mais de lui rester constamment fidèle , et de lui rendre en loyal vassal le service militaire. Et la marche des événements qui suivirent semble appuyer cette conjecture.
L'apparition du duc Magnus parmi les Saxons causa une joie d'autant plus grande , qu'elle était plus surprenante. 11 sembla aux Saxons que leur duc était revenu des régions de la mort. Une joie fanatique se répandit dans tout le pays , comme si désormais l'on avait tout gagné. Car, dans la surexcitation des esprits et par suite de l'intérêt que l'on avait pris au sort du duc , chacun avait en quelque sorte confondu ses souffrances avec le malheur du duc , et, par conséquent, chacun crut aussi dans le premier moment être délivré de ses souffrances, puisque les fers de Magnus étaient brisés , et chacun remercia Dieu avec la plus grande ferveur.
Mais l'apparition du duc causa aussi une interruption dans l'œuvre des princes conjurés. Ils ne connaissaient pas les motifs qui avaient décidé le roi à mettre le duc en liberté, et ils lui attribuèrent un changement de disposition par la grâce de Dieu. Cette pensée les troubla et les désunit. Le duc Magnus agit peut-être pour arrêter et diviser. Sa longue captivité l'avait sans aucun doute rendu mur et circonspect , et peut-être aussi se sentait-il , en cette circonstance, d'autant plus rigoureusement lié par une promesse faite au roi. Mais dans les vieux ennemis du roi , dont Otto de Nordheim resta l'âme, l'ancienne passion ne s'éteignit pas; peut-être, par les obstacles apportés à leurs menées, devint-elle encore plus amère qu'elle ne l'avait été précédemment. Et un nouvel événement donna une nouvelle activité à leurs malheureuses manœuvres.
Le roi ordonna une expédition contre les Polonais , h laquelle tous les princes de l'empire devaient prendre part , et il fixa la réu-
nion de l'armée au septième jour après l'As* somption. D'après lu position où Ilcinrich croyait se trouver vers cette époque , au mois de juin de l'an 1073, il est difficile de douter qu'il ait véritablement et sérieusement pensé à cette expédition. II s'était arrangé avec le pape, au moins pour le moment , comme il pouvait bien l'espérer ; il s'était entendu avec les ducs Wclf et Rudolf; il n'avait rien à craindre des Lotharingiens 5 l'archevêque de Maycncc avait reçu de lui un service effectif; les Thuringiens avaient montré tant de soumission, qu'il ne pouvait s'attendre à aucune résistance; il venait de rendre la liberté au duc Magnus, et vraisemblablement ce n'avait pas été sans lui imposer des conditions dont il attendait l'accomplissement. Dans ces circonstances dut s'élever en lui la pensée qu'il était arrivé a la même plénitude d'autorité et de puissance dont son père avait joui , qu'il parviendrait à être véritablement roi , s'il pouvait une fois se mettre à la tète d'une armée de l'empire et conduire cette armée contre un ennemi étranger. 11 pouvait sans doute être convenu précédemment avec le roi des Danois d'une attaque contre les Saxons; mais pendant ce temps ses relations , d'après sa propre idée, avaient réellement changé. 11 était devenu plus âgé et indépendant ; ses conseillers étaient choisis par lui-même; il avait rejeté de côté une partie de ses ennemis; l'odieuse maison des Billung était humiliée; les Saxons s'étaient accoutumés à supporter son pouvoir et ne regardaient pas sans terreur ses forteresses ; dans tout l'empire son autorité royale était crainte ou respectée. Quel plaisir eût-il pu trouver maintenant à une guerre contre les Saxons? Sur quel secours pouvait-il compter du côté des Danois? ou quel secours pouvait-il attendre du côté des Danois qui méritât d'être acheté par la cession de pays tcutschs?
Toutefois les ennemis de Hcinrich en Saxe se servirent de cet appel à une expédition contre les Polonais, pour satisfaire leur vieux ressentiment contre lui, et tirer vengeance de ce qu'à tort ou A raison ils prétendaient avoir souffert. Ils représentèrent la chose aux Saxons comme si , dans cette levée générale , le roi avait eu l'intention de mettre sous les armes les peuples du Teutschland méridional pour imposer aux Saxons le joug de l'esclavage ; et en Saxe on crut à celle assertion , et l'on ne
tint pas compte du démenti donné par cette circonstance que les Saxons eux-mêmes étaient aussi appelés aux armes. Les princes saxons conjurés résolurent donc d'exposer leurs griet. au roi , qui dans l'intervalle était revenu a Goslar, par l'organe de députés de Tordre ecclésiastique et de l'ordre laïque , et d'en demander le redressement. Avec la j>crmission du roi, cette députation parut devant Heinricb à Goslar, le jour de la fête des apôtres Pierre et Paul, le même jour où Grégoire VII recevait la consécration comme pape. Voici quels étaient les prières et les griefs présentés au roi, par écrit sans aucun doute , après l'accomplissement des solennités de l'Eglise :
« Le roi ne devait point exiger d'eux la campagne contre les Polonais; ils avaient besoin de leurs forces contre des ennemis redoutables, les Liutizcs, et elles suffisaient à peine pour repousser ces ennemis ; ce serait une folie de leur faire commencer une guerre contre des peuples plus éloignés, lorsqu'ils étaient pressés par des guerres continuelles dans leur propre pays. De plus, le roi devait ordonner la destruction des châteaux forts qu'il avait fait bâtir sur les montagnes et sur les hauteurs pour l'oppresMoo des Saxons. 11 devait aussi donner satisfaction, d'après le jugement de leurs princes, aux princes saxons qu'il avait dépouillés de leurs biens sans formalité légale (5). 11 devait encore quitter enfin la Saxe , pays qu'il avait habile dès l'enfance et presque épuisé dans l'oisiveté et dans l'inaction , et résider dans une autre partie de l'empire à son tour. 11 devait éloigner du palais les êtres méprisables qui poussaient vers l'abîme et lui-même et la chose publique, et confier l'administration des affaires de l'Etat aux princes auxquels elle appartenait. H devait chasser le troupeau de ses concubines , v i\ re conjugalement avec la reine son épouse, et l'aimer; en général, renoncer, maintenant qu'il était arrivé à un Age plus mùr, aux vices par lesquels, dans sa jeunesse, il avait souille la dignité royale. Enfin ils priaient le roi , au nom de Dieu, de faire droit volontairement A leurs justes réclamations, et de ne point les réduire à la nécessité d'accomplir un fait grand et inouï. S'il le faisait, ils le serviraient avec la même bonne volonté qu'ils lui avaient témoignée jusqu'alors, de la manière que des hommes nés libres doivent servir leur roi dans un Eut libre; mais s'il ne le faisait pas, ils étaient
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chrétiens et ne voulaient pas se déshonorer par le contact avec un homme qui avait trahi la foi chrétienne par des actes ignominieux. S'il avait résolu de les contraindre par les armes , eux ne manquaient pas non plus d'armes et de connaissances militaires. Sans doute ils lui avaient prêté serment de fidélité , mais seulement à condition qu'il serait roi pour l'édification et non pour la destruction de l'Eglise de Dieu , et qu'il administrerait les affaires publiques avec justice , conformément aux lois et aux usages de leurs pères ; mais comme il aurait le premier violé cette condition , ils ne seraient plus de leur coté liés par ce serment , et ils lui feraient la guerre comme à un barbare, à un ennemi, à un persécuteur du nom chrétien, et, tant qu'il leur resterait un souffle de vie, ils combattraient contre loi pour l'Eglise de Dieu , pour la foi chrétienne, pour leur propre liberté. »
De telles réclamations , exprimées dans un langage si arrogant , si méprisant , si impudent, n'avaient évidemment pas été rédigées dans l'intention d'y obtenir droit. Elles contenaient une déclaration de guerre ouverte, et nullement une tentative de réconciliation et de concorde. Le roi fut ébranlé de la manière la plus terrible , et dans un instant s'évanouit l'illusion qu'il se faisait sur son autorité royale , et sous l'empire de laquelle il avait vécu depuis quelque temps. 11 ne sut quelle résolution prendre. Ses conseillers pensèrent qu'il était impossible de faire droit à de telles prétentions : le roi, selon eux, devait montrer de la fermeté; la crainte d'une guerre dissiperait bientôt cet esprit de colère chez les Saxons. Heinrich leur donna son assentiment. 11 fit donc transmettre aux délégués saxons une réponse évasive, qui peut-être ne leur fut pas communiquée sans brutalité. Le roi lui-même ne revit pas ces délégués, mais il quitta secrètement (Joslar et se rendit dans la llartzbourg. Et alors peut-être , après l'éloigncmcnt du roi , ils furent insultés et vexés en paroles piquantes et en gestes méprisants par des courtisans et des parasites. Ils quittèrent donc la résidence royale avec la plus grande irritation, remplis de venin et de fiel par ces circonstances, qui leur semblèrent une intolérable servitude. Un tel homme, direntils , endurci à ce point dans le mal , ne pouvait être ramené à la sagesse que par la force : il ne pouvait sentir la douleur que si l'épée le
frappait jusque dans les sources de la vie.
Et dans le fait , désormais il ne restait guère aux princes saxons conjurés d'autres ressources que de risquer les armes à la main les moyens extrêmes. Les peuples du Teutschland méridional et occidental étaient en mouvement afin de se rassembler, à l'appel du roi, pour l'expédition contre les Polonais. Le roi s'était, à ce qu'il semblait , entendu avec plusieurs des princes. On ne pouvait donc s'attendre à ce que ces princes et ces peuples approuvassent la manière dont eux , les princes saxons , s'étaient élevés contre le roi. Si donc arrivait le jour où l'armée devait être réunie, et si le roi pouvait se mettre à la tête des peuples du Teutschland méridional , il était difficile d'éviter une guerre civile, et la Saxe courait le plus grand danger. Or ce jour n'était pas éloigné ; il n'y avait donc pas de temps à perdre pour forcer auparavant le roi à des concessions , pour le faire prisonnier , pour l'anéantir : car il semblait que ce fût là le seul moyen de détourner le danger dont la Saxe était menacée. Aussi miton tout en œuvre pour faire prendre les armes aux Saxons. I-es princes s'assemblèrent dans une église , délibérèrent sur ce qu'il y avait à faire, et élevèrent mutuellement par la discussion leurs passions au plus haut degré. Le bruit fut répandu dans le pays que le roi n'avait tenu aucun compte des prières des Saxons; qu'il n'avait pas admis en sa présence les princes de Saxe , bien qu'il les eût appelés auprès de lui; tandis que ces princes, écrasés par le malheur de leur peuple, attendaient devant ses appartements une audience avec patience et humilité pour défendre la cause de leur peuple, il s'était amusé dans l'intérieur au jeu de dés et a d'autres futilités; qu'enfin il avait quitté Goslar, et qu'on les avait mis à la porte , eux , les princes délégués. En même temps que ce bruit, qui remplissait toutes les âmes de ressentiment et de fureur, retentit le cri : aux armes! et il trouva dans chaque cœur un écho. Enfin on indiqua une assemblée de tout le peuple en armes , et les partisans de Heinrich IV , dont il a été question plus haut , furent chassés du pays et contraints à chercher un refuge auprès du roi.
L'assemblée eut lieu vers la fin du mois de juillet , près d'un petit endroit nommé Haldensleben (4). Là vint aussi Hermann leBillung,
qui désormais n'avait plus de ménagement à prendre; Magnus au contraire» son neveu, duc de Saxe, fut absent, sans aucun doute parce qu'il était lié par son serment et par sa parole , et en môme temps parce que ses souffrances antérieures l'avaient intimidé. Mais Otto de Nordheim , qui était toujours encore appelé duc , et qui jusqu'alors avait été le véritable instigateur , le véritable artisan du mal , se présenta dans cette circonstance aussi comme chef , ordonnateur et orateur. Cet homme monta sur une éminence d'où sa voix pouvait s'entendre au loin , et adressa un discours à la multitude assemblée pour enflammer davantage encore des esprits déjà si ardents , réchauffer ceux qui se refroidissaient , aiguillonner ceux qui hésitaient , étouffer dans ceux qui réfléchissaient jusqu'à la dernière étincelle de la fidélité envers le roi, et en un mot, pénétrer toute cette masse de l'esprit de révolte. Mais il comptait plus sur la crainte de l'avenir, qu'il chercha à faire naître , que sur le souvenir des maux soufferts : car il ne pouvait reprocher au roi que les châteaux forts qu'il avait bâtis, et les excès commis aux environs par les garnisons de ces châteaux. « Mais, dit-il , lorsque le roi aura couvert tout notre pays de forteresses de ce genre , alors seulement ce qui nous parait supportable aujourd'hui nous semblera intolérable ; alors tout ce que vous possédez vous sera arraché d'un seul coup ; il prodiguera vos biens à des étrangers , et vous , nés hommes libres et nobles, il vous donnera en servitude à des inconnus. Et soufTrirez-vous , hommes vaillants, que tout cela soit fait contre vous? N'aimerez-vous pas mieux chercher la mort dans un prompt combat que de livrer une vie malheureuse et sans honneur à l'insolence étrangère, et de la perdre ignominieusement? Des esclaves achetés ne supportent pas les ordres injustes de leurs maîtres , et vous , nés au sein de la liberté, vous souffririez avec indifférence la servitude? Ou bien craindriez-vous , comme chrétiens, de violer le serment que vous avez prêté au roi? Assurément vous l'avez prêté, mais seulement au roi. Tant qu'il a été roi pour moi et qu'il a rempli le devoir d'un roi , je lui ai gardé inviolable et sans tache la foi que je lui avais jurée; mais depuis qu'il a cessé d'être roi , je n'ai plus trouvé celui auquel je devais ma foi. Ce n'est donc point contre le roi , mais contre l'injuste ravisseur de ma liberté; ce
n'est point contre la patrie , mais pour la patrie et pour ma liberté que je prends les armes et que je vous engage à les prendre avec moi. Or sus ; conservez l'héritage que vous avez reçu d'aïeux libres; conservez-le pour des enfants libres , et ne permettez point que par votre négligence et votre lâcheté vos enfante deviennent les serfs de gens sans aveu. •
Ces paroles , où respiraient la vengeance et le sentiment de l'honneur, ne manquèrent pas leur Impression ; et ce qui donna encore une nouvelle force à cette impression , c'est que maintenant, à la sommation d'Otto , quelques princes et seigneurs , ecclésiastiques et laïques , consignèrent par écrit leurs plaintes contre les injustices qu'ils prétendaient avoir essuyées de la part du roi. Otto ne manqua point de rappeler constamment que ce qui avait été fait à quelques-uns était réservé à tous ; et par là le but fut atteint. Tous ceux qui faisaient partie de rassemblée jurèrent individuellement : les évoques, de défendre de toutes leurs forces contre qui que ce fût, et autant que leur ministère le leur permettrait, la liberté de leurs églises et celle de la Saxe entière; les laïques , de ne pas renoncer, tant qu'ils vivraient , à leur liberté, et de ne permettre à aucun homme de dépouiller violemment leur pays.
Aussitôt l'éclat suivit. On marcha tout droit a la Hartzbourg , où se trouvait le roi. Les rebelles établirent un camp à une certaine distance de la forteresse. Dans ce môme temps, Berthold , auquel Hein rie h avait ôté le duché de Carinthie , était avec le roi. Vraisemblablement les ducs Welf et Rudolf avaient défendu sa cause auprès de Hcinrich, tandis que ce dernier se trouvait dans le TeuLschland méridional , et il était venu à Goslar pour achever l'œuvre commencée par ces deux princes. L'état des choses en Saxe fut favorable à ses désirs ; Hcinrich lui déclara qu'il reconnaissait combieo il avait été trompé , et promit de lui conserver le duché de Carinthie. Ainsi les deux princes se réconcilièrent , quoique Berthold sentf t bien que si le roi lui rendait le duché, ce n'était ni par bienveillance ni par confiance , mais surtout parce qu'il se voyait pressé parles circonstances. Lorsque Heinrich fut instruit de l'arrivée de l'armée saxonne dans les environs de Goslar, il envoya Berthold, qui savait parler d'une manière persuasive, avec deux antres hommes dans le camp saxon , avec le message suivant :
Lrv. xviii ,
« Le roi est étonné de la réunion de tant de I peuple; il croit n'avoir rien fait contre eux qui puisse leur donner un moyen de justifier un commencement de guerre civile ; Us doivent donc mettre bas les armes; s'ils ont quelques griefs à faire valoir , il est prêt à les écouter avec bonté , et si quelques changements doivent être introduits, les princes de l'emprire en décideront , et leur résolution commune sera mise à exécution. - A ce message royal le duc Berthold ajouta d'énergiques exhortations en son propre nom. C'était, dit-il, un très-mauvais exemple , que celui qu'ils donnaient ; les autres princes de l'empire n'approuveront pas une entreprise que ni dans ce siècle , ni au temps des ancêtres, aucun peuple teutsch n'a osé risquer ; ils doivent consulter le sentiment de leur honneur plutôt que leur colère ; ils doivent respecter la majesté royale, qui est en sûreté et inviolable même chez des peuples barbares ; ce n'est point daus le tumulte des armes , mais en des temps tranquilles , dans le calme et la réflexion , qu'ils doivent soumettre leur cause à la décision d'une diète générale.
A ce message du roi, Otto de Nordheim répondit au nom de tous les Saxons : « Ce n'est point dans des intentions hostiles , ce n'est point pour commencer une guerre civile qu'ils se sont rassemblés; loin de là, ils serviront avec toute fidélité le roi , s'il veut être roi ; ils le prient seulemcntde détruire les forteresses qu'il a élevées non pour la défense, mais pour la ruine de l'empire; s'il ne veut point le faire , le but dans lequel il les a bâties est évident; et dans ce cas ils sauront , avec l'assistance de Dieu , défendre contre le monde entier leur liberté et leurs biens. » Quant aux exhortations et aux propositions de Berthold, Otto répliqua : « Les autres princes de l'empire ne sont point poussés ii la révolte par la même nécessité que les princes saxons. Le roi a rarement séjourné dans les autres pays de l'empire , mais il a résidé presque continuellement en Saxe; il a de toute manière foulé, maltraité , menacé cette contrée. Si la cause des princes saxons était la même que celle des autres princes de l'empire , ils se soumettraient volontiers à la décision d'une diète générale; mais comme les Saxons ont à supporter un malheur qui leur est tout particulier, ils ne peuvent reconnaître un jugement étranger : il ne leur reste plus qu'à briser par leurs
propres forces le joug qui pèse sur leurs têtes , ou à périr pour la liberté. >
C'est ainsi que Hcinrich échoua dans la tentative qu'il fit pour s'entendre avec les Saxons. Aussitôt l'armée saxonne se rapprocha de la Hartzbourg pour empêcher le roi de s'échapper et de se sauver dans les pays méridionaux ou occidentaux de l'empire, où il pouvait trouver des secours dangereux. La Hartzbourg était située à un mille de Goslar, sur la rive gauche de la Rodau et sur la pointe d'une montagne , d'où s'ouvre une vue libre et fort belle, le long de la vallée de l'Ocker, jusqu'à Brunswick , et bien avant dans la contrée. Ce château était entouré de montagnes couvertes d'épaisses forêts qui s'étendaient sur une grande largeur jusqu'aux frontières de la Tburinge , et d'un seul côté l'on pouvait arriver à ses murs épais et à ses portes formidables. Les Saxons occupèrent les abords. I<c roi se trouva dans un grand embarras. 11 fit de nouvelles tentatives (1 accommodement; mais plus sa position devenait fausse, plus les Saxons se montrèrent intraitables dans leurs exigences. Il n'y avait dans le château qu'une garnison d'environ trois cents hommes; cette petite troupe suffisait bien pour défendre le château , parce qu'il était bien approvisionné ; mais elle ne suffisait pas pour une attaque contre les Saxons. Et la défense du château assurait peu d'avantages à la cause du roi. Tandis qu'il sauvait cette forteresse, où il semblait prisonnier , il pouvait perdre l'empire. Le soulèvement des Saxons avait de nouveau détruit la confiance qui s'était ranimée dans le cœur de Heinrich. Dans le Teutschland méridional et occidental il avait reçu , dans les derniers temps , de la part des princes , des assurances de fidélité et de dévoùmcnt , mais il était impossible qu'il conservât maintenant sa foi en eux, si, loin de là il consumait sa vie, comme cachée dans un château assiégé : et de fait nonseulement le duc Rudolf de Souabe , mais encore l'archevêque Hanno de Cologne et même l'archevêque Sigefrid ont été soupçonnés de n'avoir pas été dès le principe étrangers à la conspiration des princes saxons , et de s'être tenus prêts au contraire à y prendre part dès qu'il se présenterait une occasion favorable. Mais l'issue de la défense de la Hartzbourg , quelque temps qu'on la retardât , ne pouvait être douteuse. En conséquence le roi résolut de laisser à ses fidèles la défense du château , et de
recouvrer lui-même la liberté par le seul moyen qui fut encore possible. Pour exécuter cette résolution , il continua les négociations avec les Saxons , en témoignant tant de crainte, et il se montra si facile pour toutes leurs exigences , qu'ils crurent avoir atteint déjà leur but , et que , dans la joie de leur succès , ils surveillèrent le château avec plus de négligence qu'auparavant. Remarquant cette négligence , Ileinrich fit porter hors de la forteresse , par des affidés , les joyaux de l'empire; puis il ordonna à la garnison de faire son service comme s'il se trouvait encore avec elle , afin de décevoir l'ennemi durant un jour encore ; puis, dans la nuit du 9 août, il quitta la Hartzbourg , accompagné du duc Bertbold de Carinthie et des évêques Eppo de Zeitz et Benno d'Osnabrûck , et se sauva heureusement dans la forêt. Ces malheureux princes, aiguillonnés par la crainte et tourmentés par la faim et la soif, prirent leur route, sous la conduite d'un chasseur, à travers des montagnes et des vallées où jamais, rarement du moins , un homme n'avait mis le pied. A travers de grands dangers et de grandes fatigues ils arrivèrent le quatrième jour, 42 août , à Eschwègc, et ce fut dans cette ville seulement qu'ils se permirent quelque repos et quelque nourriture.
D'Eschwège le roi se rendit à Hersfeld. Vers ce temps , les princes et les vassaux de l'empire étaient déjà partout en mouvement ; car le jour approchait où l'armée devait se rassembler pour l'expédition contre les Polonais. Aussi Hcinrich trouva-t-il déjà une plus grande escorte sur la route de Hersfeld. A Hersfeld, les évèques de Wurtzbourg et de Bamberg vinrent aussitôt se joindre à lui, ainsi que d'autres princes en grand nombre. Quant au duc Rudolf de Souabe, il se tenait immobile dans un camp près de Mayence ; il avait attiré à lui les évèques du Rhin , de Souabe et de Bavière , sous prétexte d'attendre avec lui le message par lequel le roi leur indiquerait le lieu où ils devaient se rendre. Mais dans le fait , comme on l'en soupçonnait, il voulait surveiller la marche des événements , et choisir sa route en conséquence. Or le roi fit dire au duc que lui-même et tous les princes qui étaient avec lui eussent à le rejoindre à marche forcée à Cappel , près de Hersfeld. Ils vinrent : aussitôt on tint conseil sur ce qu'il fallait faire désormais. Le roi , au désespoir de son malheur , et l'âme remplie de j
la crainte de la mort à laquelle il avait à peine échappé , tourmenté de nouvelles inquiétudes au sujet de l'hésitation équivoque qui avait dicté la conduite du duc , implora en suppliant l'assistance des princes assemblés. La désolation du jeune monarque était si grande , qu'il se prosterna devant ces princes , pour obtenir du moins leur pitié et par là leur intérêt , s'ils avaient oublié lenr fidélité. Il leur rappela leur fidélité , au nom de la crainte de Dieu , devant lequel ils lui avaient prêté serment , et cherra* à les remplir de colère au sujet de ces malheureux événements. Les biens , dit-il , qu'on loi arrachait appartenaient à tous les vassaux de l'empire. La faute de tous retombait sur la méchanceté de quelques-uns ; et ce petit nombre, qui avaient oublié leur serment comme les bienfaits qu'il leur avait plus d'une fois accordés , lui auraient arraché la vie avec Je trône, s'il ne s'était soustrait par la fuite au danger. Mais un attentat contre la majesté royale n'était pas seulement un attentat contre sa personne, c'était un attentat public, dont la bonté retombait sur tous ceux qui l'avaient reconnu comme roi , et dont le secours aurait dû le mettre i l'abri des atteintes des méchants. Ils devaient donc recourir à des mesures viriles , afin que la dignité royale, qu'ils avaient reçue de leors pères entourée d'honneur et d'éclat, ne fût point souillée et ternie ; ils ne devaient point transmettre sans vengeance à la postérité un si déplorable exemple donné de leur temps. De telles paroles , prononcées du ton le plus animé, émurent avec une égale force ceux des princes qui n'étaient pas fidèles et ceux qui Tétaient encore. Toute rassemblée versa des larmes sur le malheur du jeune roi , devant le père duquel ils s'étaient tous inclinés avec humilité. Mais cette impression ne fut pas durable. Quelques zélés ouvrirent, il est vrai, l'avis de marcher aussitôt contre les Saxons avec toute l'armée destinée contre les Polonais , et de tirer d'une honte toute récente une vengeance immédiate ; mais les hommes douteux furent d'un sentiment contraire. Selon eux , une telle entreprise ne devait pas être entamée avec précipitation ; les Saxons , peuple fort en lui-même , vaillant et habitué à la guerre, étaient, maintenant tous les liens de la loi et du droit se trouvaient brisés , dans un violent tumulte; il fallait conta* eux des armements plus considérables pour être assuré du succès. Les hommes circonspects «e
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rangèrent a cette opinion. Et les plus nobles et les plus sages devaient aussi s'effrayer à l'idée d'une guerre civile aussi grande que menaçait rie l'être la lutte avec les Saxons ; guerre qui en tout cas devait faire peser des maux immenses sur la patrie , sans que personne fût en état d'en prévoir la fln. On résolut donc que chacun retournerait dans ses foyers pour s'armer en proportion de la gravité de cette affaire ; toutefois les archevêques de Cologne et de Mayence, dont le premier nourrissait , sans aucun doute, une haine ardente contre le roi, et dont l'autre était toujours prêt a tout, pourvu qu'il y trouvât un avantage personnel, devaient entrer en négociation avec les Saxons pour essayer d'éteindre ces malheureuses discordes. Dans le cas où cette tentative échouerait, l'armée devait se réunir de nouveau prés de Rrcdingen, sur la Werra, le septième jour après la fête de saint Michel , pour une expédition contre les Saxons (5). De cette manière la guerre civile fut sinon évitée, du moins ajournée. Quant au roi, il perdit contre les Saxons un temps irréparable. 11 parcourut , il est vrai , les contrées du Rhin , cherchant à gagner ou à affermir les princes , et ne se montrant avare ni de dons ni de promesses ; il envoya encore , il est vrai , de tous côtés des députés qui devaient agir pour lui parmi les petits vassaux et même dans les villes , démentir les calomnies répandues contre lui , et lui concilier les cœurs. Mais un roi réduit à défendre et son administration et lui-même , tombe encore plus bas dans l'opinion des hommes , et , s'il cherche par des concessions on des offres à augmenter le nombre do ses partisans , il ne provoque que l'hypocrisie, et éloigne de lui ceux qu'il veut attirer : ils prennent ce qu'il leur donne , et restent ce qu'ils étaient , et jettent autour d'eux des regards pénétrants pour voir si d'un autre côté ils ne peuvent obtenir de plus grands avantages. Dans les villes seulement , où ne régnaient ni l'arrogance, ni la cupidité, ni une ambition effrénée, oii plutôt se rencontraient un jugement sain et le désir naturel à l'homme d'une liberté nécessaire à la vie et au commerce , où d'ailleurs le monde des vassaux , et l'esprit de crime , de violence et de perfidie qui dominait ce monde , avait excité déjà une grande haine et un grand dégoût; dans les villes seulement sa parole trouva de l'écho, et son infortune des cœurs compatissants.
Cependant les Saxons ne négligeaient rien non plus. Ils étaient vivement affectés d'avoir vu le roi se sauver. Ce qu'ils avaient espéré obtenir promptement par la rapidité et par la crainte, il leur fallait maintenant tâcher de l'atteindre par la persévérance et l'adresse. Aussi la plus faible partie de leur armée garda seule sa position pour continuer le siège de la llartzbourg; 'mais la plus grande partie se retira pour attaquer d'autres châteaux moins forts avant que la terreur se fût dissipée et que de meilleures mesures de défense eussent pu être prises. En même temps ils envoyèrent des députés, d'abord aux Thuringtens , pour exciter à la révolte ce peuple qui était encore dans une grande exaspération par suite des querelles au sujet de ladime ; puis aussi dans tous les pays teutschs , pour travailler contre le roi , pour peindre leurs souffrances et représenter leur soulèvement comme l'œuvre de la nécessité , et de cette manière troubler les princes et les peuples , et les décider en leur faveur ou du moins contre le roi. Et leurs efforts n'échouèrent presque nulle part.
GRANDE CONJURATION DES PRINCES TEUTSCHS CONTRE UEINRICII IV. — MISERE INOUÏE