‹ Histoire d'AllemagneChapitre 88 sur 100 · C.IIAP. XL · texte numérisé non relu

C.IIAP. XL

lui , mais bien ceux qui l'entouraient. » Le roi céda à ces représentations, mais ce ne fut pas sans une longue et rude résistance. Il appela les évèqucs et les seigneurs à une assemblée, et leur proposa de se rendre auprès des Saxons pour faire avec eux la paix aux conditions les plus favorables qu'ils pourraient obtenir. Mais les princes refusèrent de se charger de cette mission. Si ses intentions étaient sérieuses, direntils au roi , il lui fallait reconnaître sans réserve les réclamations des Saxons; car au milieu d'épées nues il ne pouvait plus être question de négociations , mais seulement d'acceptation ou de refus. Enûn Heinrich donna la parole qu'on lui arrachait; il déclara qu'il acceptait sans réserve les conditions des Saxons , et confirma sous serment, mais certainement avec une restriction mentale, cette déclaration extorquée. Puis tous les princes qui se trouvaient auprès de lui, ecclésiastiques et laïques, se rendirent dans le camp des Saxons.

Voilà comment fut irréparablement perdu un grand moment qui était d'une importance immense non-seulement pour le roi Heinrich IV , mais aussi pour l'autorité du trône royal , et peut-être pour l'unité et ta puissance du peuple teutsch et de l'empire teutsch. Si , après des é\éncmcnts de la nature de ceux que nous avons racontés, après une dissolution aussi générale que celle où se trouvait l'empire, le roi avait triomphé des Saxons, et s'il les avait ramenés à l'obéissance , il aurait , selon toutes les probabilités humaines , donné au trône une puissance devant laquelle se seraient évanouies les passions même les plus effrénées; il eût assuré pour longtemps la tranquillité de l'empire , qui était un besoin général après de si violents orages, et il aurait pris personnellement une position qui alors encore eût inspiré du respect au pape Grégoire VII lui-même. Et la victoire du roi , quelque faible que put être le nombre des guerriers qui le soutenaient sur les bords de la Wcrra, pouvait à peine être douteuse, si ces guerriers avaient marché au combat avec fidélité, dévoùmentet résolution. Car , dans le temps même où le camp royal était souillé par la lâcheté ou par la trahison, le camp des Saxons et des Thuringiens était livré au plus sauvage désordre. Toute la masse des hommes soumis au service était soulevée contre les princes , auxquels elle reprochait de l'avoir entraînée pour rien dans les tempêtes d'une

telle guerre. On raconte , il est vrai , que ces hommes, c'est-a-dire le bas peuple, ne se sentaient irrités que parce que les princes , négligeant , maintenant qu'elle s'offrait sous les apparences les plus favorables, l'occasion de la victoire que dans le principe ils avaient recherchée avec la plus grande ardeur, imploraient la paix à mains jointes, et se livraient encore une fois avec cette légèreté honteuse qui ne convient qu'aux femmes et aux enfants, à un homme qui les avait tant de fois trompés et qui se préparait à les tromper de nouveau. Mais ce récit semble mériter d'autant moins de foi, qu'il est plus évidemment en contradiction tranchée avec les monuments qui nous font connaître la marche des choses, telle que nous la racontons ici ; et tout ce qui en ressort comme vérité historique, c'est que la masse des simples soldats était mécontente de ses princes , parce que ceuxci l'avaient déçue; que pour cette raison précisément elle se soulevait contre eux et leur refusait obéissance, et que par là le camp saxon se remplit de discorde, de désordre et de trouble. Et cette circonstance même , dont il est fait mention , que les simples soldats assaillirent le duc Otto de Nordlieim, en le conjurant de se faire roi et de les conduire au combat, semble prouver qu'ils étaient fatigués du pouvoir oligarchique des princes , et qu'ils sentaient le besoin de l'unité. Il est donc peut-être hors de doute que le roi eût facilement obtenu la victoire , s'il avait été en état de faire une attaque énergique , môme avec un petit nombre d'hommes. Quoiqu'il en soit, il est certain que ileinrich ne négligea pas l'empire, mais que les princes et les vassaux l'arrachèrent à cet infortuné jeune homme pour le déchirer et le consumer.

Toutefois les jugements peuvent différer à cet égard. Mais les évéques et les princes qui s'étaient rendus dans le camp saxon conclurent la paix au nom du roi , et accédèrent sans réserve à toutes les conditions imposées par les Saxons. Les Saxons, de leur côté, moins parce qu'ils craignaient le roi que parce qu'ils désiraient conserver ce qu'ils avaient en main , et pouvoir mettre en mouvement le vieil instrument dès qu'il en serait besoin et que cela leur conviendrait, insistèrent pour faire admettre une autre disposition encore dans le traité de paix, si l'on voulait qu'ils y accédassent. Voici quelle était celte disposition : Si jamais le roi , se rap-

pelant les désagréments qu'il avait essuyo jusque alors, changeait de mauière de voir, ou n'accomplissait pas Punc des conditions acceptées par lui, tous les Saxons, liés par le même serment, comme ils l'étaient actuellement , seraient autorisés à prendre les armes , à s'opposer à l'injustice, et à expulser du trône, avec l'assentiment de tous les princes de l'empire, le roi comme coupable de parjure manifeste. Et cette condition même fut également agréée. Alors toute l'armée des Saxons et d« Thuringiens marcha en ordre , le 2 février, sur Gcrstungen , où se trouvait le roi. En première ligne venaient les évéques et les princes qui se considéraient comme médiateurs de la paii , puis les princes saxons et thuringiens; eufln les simples particuliers obligés au service militaire. Tous voulaient saluer le roi, avec lequel ils étaient désormais réconciliés officiellement 2ï.

11 parait que dans l'intervalle un éclair traversa l'Ame du roi; il parait que la pensée s'éleva en lui qu'il serait possible de tourner les choses de manière à empêcher l'exécution du traité de paix , ou du moins à le rendre moins dur qu'il ne l'était au fond. Les princes saxons en effet avaient conclu ce traité sans s'être entendus avec les complices que leur conjuration comptait dans le Teutschland méridional et occidental. Assurément il leur était permis de croire que l'embarras où. ils se trouvaient serait une excuse suffisante, d'autant plus qu'ils avaient pris leurs précautions pour que la révolte pùt être renouvelée a chaque moment ; mais après tout ils avaient certainement empêché certains projets , et en tout cas ils avaient indéfiniment ajourné l'accomplissement de grandes espérances pour le duc Rudolf de Souabe , peut-être même l'avaient-ils rendu impossible. Ils avaient, il est vrai , fait mention expresse de trois de leurs complices , des archevêques de Mayence et de Cologne , et du duc Rudolf ; mais il n'avait pas été question de tous les autres : et ils s'étaient intéressés à ces trois princes d'une façon qui ne pouvait plaire à aucun d'entre eux; car ils étaient sigualés comme ayant fait défection an roi, et on était convenu que cette défection serait impunie. Et l'impunité d'une conduite déloyale pouvait difficilement compenser pour Rudolf la perte de la couronne royale , à laquelle il avait aspiré; et l'ambitieux archevêque Hanno et l'avide archevêque Sigcfrid ne devaient guère être

contents d'une telle satisfaction. Le roi pouvait donc bien concevoir l'espérance que la colère , l'envie et la jalousie empêcheraient ces princes et d'autres encore de consentir à ce que les Saxons obtinssent tout ce qu'ils avaient espéré obtenir, tandis qu'eux-mêmes se retireraient les mains vides , comme de simples spectateurs. Mais , pour arriver à cette division entre les conjurés, et dissoudre par elle la conjuration , il était nécessaire qn'il eût l'air d'accepter loyalement la paix, et de vouloir l'exécuter dans toutes ses conditions avec une entière confiance dans les Saxons. Et cette idée semble avoir dicté ses actes immédiats. .

Il reçut solonncllemcnt les Saxons; il embrassa les princes, et conûrma à haute voix devant eux la paix conclue. Puis û récompensa , comme s'ils avaient honorablement et dans son intérêt mené à fin une affaire difficile , les hommes qui s'imaginaient avoir fait des frais pour soutenir sa cause; il congédia tous ceux qui l'avaient assisté, s'attacha aux Saxons, et se rendit, accompagé par eux, à Goslar. Kn chemin les princes saxons donnèrent aux troupes qui assiégeaient les châteaux forts l'ordre de lever le siège et de se retirer; Ileinricb, de son côté, dans le but d'amener quelque retard, ordonna aux garnisons de consommer avant tout les munitions dont les châteaux étaient encore fournis, et de livrer ensuite les forts aux Saxons ou aux Thuringicns, qui devaient les détruire de fond en comble. Cet ordre , plus adroit que pmdent , excita aussitôt les soupçons des Saxons, et les détermina à rester sous les armes sans montrer de mécontentement, et à tenir leurs troupes réunies.

A Goslar, le roi témoigna à la vaillante garnison de la Hartzbourg sa satisfaction , sa considération et sa reconnaissance. Mais eux , ces hommes si fidèles et si persévérants, se montrèrent fort mécontents du traité , et blâmèrent le roi de sa condescendance, comme si clans la HarUbourg l'empire eût pu être sauvé. Ils lui montrèrent les tombeaux des ennemis tués ; et, en vantant les hauts faits accomplis par eux , ils exprimèrent avec orgueil leur ferme résolution de se signaler par des exploits plus grands encore. L'aspect de tels monuments ébranla le jeune roi. Un pareil langage fit sur son amc une forte impression. Heinrich se sentit humilié, et il se repentit d'avoir fait la paix. Mais les Saxons, remplis de méfiance,

exigèrent que la Hartzbourg, témoin de si brillants exploits et d'une si belle gloire, fût aussitôt détruite. Il était impossible au roi de se rendre à cette exigence sous les yeux de ses guerriers fidèles et irrités. L'honneur le lui défendait ; et peut-être même ne l'cùt-il pas osé. Il représenta donc aux Saxons qu'ils ne devaient pas le presser avec tant d'impatience, mais prendre une fois du moins sur une affaire aussi grande l'opinion des autres princes de l'empire. Les princes saxons acceptèrent celte proposition, non qu'ils fussent disposés à remettre en question les avantages qu'ils avaient obtenus , mais sans aucun doute en partie parce qu'ils ne voulaient pas avoir l'air de redouter le jugement des autres princes , en partie parce que l'on pouvait prévoir qu'une diète générale tenue au sujet de l'état des choses ne pouvait avoir lieu à cause de l'hiver et du peu de temps qui restait encore; car Heinrich décida, vraisemblablement sur les instances des Saxons, que l'assemblée s'ouvrirait dès le 40 mars a Goslar. A celte assemblée, en effet, on ne vit venir aucun des autres princes de l'empire; quant aux princes saxons , ils s'y montrèrent non comme dans une diète solennelle où devaient se traiter les affaires de l'État, mais comme à une œuvre de contrainte et de violence, dont l'exécution ne souffre aucun ajournement , avec une incalculable multitude d hommes armés tirés de toute la Saxe et de la Thuringe. Us campèrent dans le voisinage de Goslar. (le fut les armes à la main qu'ils demandèrent tantôt avec prière, tantôt avec menace, l'accomplissement des conditions de la paix. Quelques Saxons, qui voulaient paraître avoir à l'égard du roi des intentions loyales, lui donnèrent le conseil de remettre la Hartzbourg en fief à un prince saxon, de la meltre par là à l'abri de sa ruine, et d'en reprendre possession dès que la tranquillité serait rétablie dans les esprits (5). Mais Heinrich ne se fia point à eux. Il ne vit dans ce conseil qu'un piège qu'on lui tendait pour lui arracher son plus bel ouvrage, et le perdre d'autant plus aisément. Il représenta au contraire aux impatients : « que toutes les conditions devaient recevoir l'exécution la plus rigoureuse; qu'au sujet des châteaux forts seulement , ils devaient attendre la discussion entre les princes de l'empire, parce que c'était là une affaire d'empire : car la construction de ces châteaux forts avait coûté ; des sommes énormes ; ils pouvaient et devaient

être des boulevards pour l'empire ; ce serait une faute de les détruire ; d'ailleurs ils renferment des choses singulièrement sacrées, auxquelles ce serait un crime de porter atteinte. » Mais les Saxons n'écoutèrent pas ces représentations : car, dirent-ils, sans tenir compte de l'expérience qu'ils venaient précisément de faire , ces châteaux avaient été construits pour les asservir eux-mêmes, et non pour défendre l'empire ; du sein de ces forteresses il était facile de se venger et de répandre au loin le malheur et les désastres ; tant qu'elles subsisteraient menaçantes, il ne pourrait y avoir ni liberté ni sécurité. Pendant trois jours lleinrich tint bon; le quatrième jour encore il tenait bon , lorsqu'il reçut la nouvelle que les Saxons, en armes et en bon ordre , étaient entrés dans Goslar, et marchaient sur le palais du roi , non dans l'intention d'exiger l'exécution du traité, mais dans celle d'établir un autre roi. A cette nouvelle, l'archevêque de Brème et les évêques de Zcitz et d'Osnabriick pressèrent le roi de céder a la nécessité. Ils lui rappelèrent ses souffrances et les leurs , et déclarèrent que, s'il ne cédait pas, ils se joindraient à leur peuple, pour n'être pas de nouveau chassés du pays. Heinrich sentait bien la force des choses; d'ailleurs il ne pouvait songer à s'échapper encore une fois. Bien que son âme fût brisée, il s'accommoda donc aux circonstances. Il promit que satisfaction serait donnée , dans l'année après la décision des princes , au duc Otto de Nordheim , qui exigeait la restitution du duché de Bavière; il réitéra la promesse de remplir tous les articles de la paix, et donna aussitôt les ordres nécessaires pour la démolition des châteaux forts. Il lit toutefois deux conditions : les Saxons et les Thuringiens devaient , de leur côté, démolir les forts qu'ils avaient élevés durant son règne ; en second lieu , on ne devait détruire de la Hartzbourg que les véritables ouvrages de fortiûcation ; mais les édiflecs intérieurs, l'église et le couvent, devaient rester intacts. Et IcsSaxons accédèrent non-seulement à la première de ces conditions , mais encore à la seconde , par vénération feinte ou réelle pour les choses saintes. Dans le fait, la démolition des murs commença aussitôt , de telle sorte que la pointe de montagne sur laquelle le château s'était élevé perdit son aspect menaçant, et que les édifices sacrés devinrent accessibles à tous. Cette conduite sembla tranquilliser les

Saxons. Le roi quitta donc la Hartzbourg, ce lieu où l'avaient bercé les rêves de sa jeunesse et tourmenté de cruels souvenirs, pour se rendre à Worms, la ville de la fidélité et de la confiance.

Mais le troisième jour après le départ do roi , tandis que sans aucun doute l'armée d« Saxons et des Thuringiens était encore dans lo voisinage de Goslar, une grande bande de vile populace, comme l'on dit, se précipita dr* cantons voisins contre la Hartzbourg, arracha les dernières fondations des murailles qui existaient encore, renversa d'autres bâtimeDt*. vola les trésors du roi et ceux de l'église , détruisit les autels, livra aux flammes l'églbeellemème,qni était magnifiquement construite en bois , brisa les cloches , ne respecta pas même le sommeil des morts, mais enleva à Je/m tombeaux les ossements du fils et du frère du roi, et les dispersa au loin comme de viles ordures; enfin on fit tout ce qu'il était possible de faire non-seulement pour rendre cette pointe de montagne à tout jamais impropre à recevoir un château fort , mais encore pour effacer la dernière trace des ouvrages qui y avaient été construits. Ceux qui essayèrent de s'opposer à ces ravages par la parole ou par l'action furent punis de mort , et il n'y eut de repos que lorsqu'on eut atteint le but auquel ou visait.

POSITION DE GRÉGOIRE VII A l'ÉCARD DE HEINRICH IV ET DES PRINCES TEL'TSCHS.

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