‹ Histoire d'AllemagneChapitre 90 sur 100 · BOURG · texte numérisé non relu

BOURG

De l'an 1074 à Pan 1075.

Cependant se développaient de plus en plus tes effets que la défense du mariage des prêtres , promulguée par le pape, devait produire et produisit en effet. Grégoire employait tous les moyens qu'il pouvait employer pour mettre le décret à exécution. Par ses lettres, par ses légats , de toute manière , il faisait aux archevêques, aux évêques , à tous les ecclésiastiques, à tous les laïques , un devoir de veiller a l'accomplissement de ses ordres. Exhortations , louanges , séductions , menaces, force de la parole , puissance de l'Église , langage de la Bible et langage du monde, tout fut mis en œuvre pour assurer le succès. Mais plus il poussa , plus il pressa , plus fut grande la résistance dans tous les pays chrétiens. Au zèle ardent du pape s'opposa partout une passion brûlante qui plus d'une fois causa des scènes barbares. Et ce ne furent pas seulement les ecclésiastiques mariés du rang inférieur qui ,

enchaînés par leurs femmes et par leurs enfants , tombèrent dans le désespoir , parce qu'il leur fallait repousser loin d'eux ce qu'ils avaient do plus cher dans la vie , ce qui faisait leur joie et leur consolation , ces femmes et ces eufant* . dont les cris de douleur leur déchiraient cœur; ce ne furent pas seulement ces ecclésiastiques qui se soulevèrent contre l'ordre du pape , mais aussi les hommes les plus vénérables du haut clergé, qui vivaient dans un célibat volontaire, dont la vertu était pure , dont l« mœurs étaient sans tache, qui envisageaient loyalement les choses saintes, et qui cherchaient véritablement les progrès de la religion de Jésus- Christ; ces hommes eux-mêmes s'en détournèrent , et virent avec douleur la grande exci tation des esprits. Car, conformément à h nature des choses humaines , cette douleur mêlée de colère n'agita pas seulement la maison des prêtres mariés, mais elle fut aussi partagée par les pères et les mères des femmes qui maintenant devaient être répudiées; elle fut partagée par les jeunes filles qui étaient fiancées a des ecclésiastiques, et par des milliers d'autres jeunes filles, qui reconnaissaient ou pressentaient que, si le décret du pape était mis à exécution , il leur fallait renoncer à l'amour et au bonheur domestique. Voilà pourquoi tant d'évêques hésitèrent et gagnèrent du temps; voilà pourquoi d'autres ne tinrent nul compte de ce décret ; voila pourquoi il fut réfuté et rejeté par des ecclésiastiques qu'il n'intéressait point. On rejeta le décret comme contraire a Dieu et a la nature , comme contraire a la destination de l'homme et aux sentiments les plus nobles du cœur humain; on le combattit par les sentences d'écrivains sacrés , par les raisonnements d'hommes sages , par la foi des pères et par les relations existantes ; on le considéra et on le dénonça comme la source de mille maai qui devaient foudre sur l'Église : car, si le célibat volontaire de quelques hommes pouvait les mener aux plus hautes vertus , le célibat forcé de tous les ecclésiastiques devait donner naissance à d'énormes péchés et au scandale d'une débauche effrénée. Le pape fut accusé d*bérésie, et sa doctrine déclarée pour folie.

Il en était partout ainsi ; il en était ainsi dans le Tcutscbland. Bien plus, dans ce pays des vertus domestiques, l'on en vint o des scènes qui surpassèrent en violence tout ce qui se fit en d'autres pays. L'archevêque Sigefrid de

Mayencc en effet, le premier prince ecclésiastique de l'empire, cherchant alors, comme toujours , à ménager les deux partis , accorda , dès les premières sommations du pape, aux ecclésiastiques de son diocèse archiépiscopal , un délai de six mois dans lequel ils devaient faire volontairement ce qui était inévitable. Mais les ecclésiastiques gardèrent leurs femmes, et les ordres du pape devinrent plus pressants. Alors, au mois d'octobre, Sigefrid assembla un concile à Erfurt. Là il déclara énergiquement aux ecclésiastiques présents que désormais ils eussent à se dégager des liens du mariage , ou à renoncer au service des autels. On le combattit; on chercha à anéantir l'arrêt. Mais l'archevêque soutint que l'on devait se soumettre à l'ordre du siège apostolique. Les ecclésiastiques sortirent comme pour s'entendre entre eux. Aussitôt diverses propositions furent faites : quelques-uns voulaient que personne ne rentrât en séance, mais que tous retournassent aussitôt chez eux; d'autres proposèrent de renverser l'archevêque de son siège et de le punir de mort pour sa conduite ignominieuse. L'archevêque , instruit de ces discussions orageuses , fut effrayé. H fit instamment prier ces hommes irrités de rentrer tranquillement et d'entendre ses paroles consolantes. Ils vinrent. Et alors Sigefrid calma les esprits par la promesse que pour le moment ils pourraient garder leurs femmes; qu'il enverrait à Rome et tacherait d'obtenir du pape un adoucissement à un ordre si dur. Et il réussit. Mais à peine ce succès fut-il obtenu , que cet homme cupide , auquel le sacré ne faisait jamais oublier le profane , voulut exploiter à son profit les bonnes dispositions qu'il croyait avoir fait naître. Il convoqua pour le jour suivant une nouvelle assemblée d'ecclésiastiques et de laïques, devant laquelle il éleva ses prétentions sur la dime qui ne lui aurait pas été payée. Les Thuringiens répondirent que cette malheureuse affaire , source de tant de maux , avait été arrachée par la paix de Gerstungen ; car ils n'avaient accédé à cette paix que sous la condition que leurs antiques libertés leur seraient à jamais assurées. Sigefrid repoussa cette réponse. Alors les Thuringiens qui se trouvaient dans l'assemblée se précipitèrent dans les rues de la ville , et crièrent aux armes. Aussitôt il s'amassa une multitude immense ; et l'archevêque eût été assommé sur son siège , si ses vassaux , qui sentaient leur faiblesse , n'a-

CIIAP. XIII. "isr,

vaient fait entendre à la foule des paroles satisfaisantes. Mais le concile était fini ; l'archevêque quitta aussitôt Erfurt, se rendit à Ilalbcrstadt , et chercha de là à se venger par l'excommunication des outrages qu'il s 'était lui-même attirés (I). Assurément le pape ne vit pas sans douleur sa grande cause entre des mains si vulgaires.

Mais lui , Grégoire VII , tint bon. Peut-être la violence de la tempête qui éclatait de toutes parts l'ébranla-t-ellc plus d'une fois, mais rien ne put le faire hésiter. Le célibat des prêtres était pour lui une affaire de cœur et de raison tout ensemble : une affaire de cœur , parce qu'il croyait fermement que l'Église de Jésus-Christ , selon la volonté de Dieu , devait être libre et dominer sur le monde ; une affaire de raison , parce qu'il était convaincu que l'Église ne pourrait devenir libre et arriver à la domination tant que ses serviteurs , les ecclésiastiques, resteraient, par les liens du mariage, dans la dépendance des affaires du monde et de la faveur des grands de cette terre. Il croyait cette mesure juste , parce qu'il la croyait nécessaire ; il tenait peu de compte du présent , parce que ses regards se fixaient sur l'avenir ; il ne doutait point de la victoire, parce qu'une défaite lui semblait impossible. Et , quelque longue qu'ait pu être la lutte , quelque longtemps qu'elle ait pu rester indécise, l'issue a témoigné pour Grégoire ; elle a prouvé que ses exigences étaient conformes à l'état de son siècle , dont les besoins sont devenus évidents par sa parole , dont , par sa parole , l'esprit a été porté dans le monde. Précisément pour cette raison , cette affaire ne doit pas être jugée d'après les opinions , les mœurs et les relations de temps plus modernes. Certainement, à l'époque où il fut demandé et imposé par la force , le célibat des ecclésiastiques a fait peser des malheurs infinis sur bien des milliers d'hommes ; peut-être aussi , lorsqu'on eut réussi a l'établir, entralna-t-il quelques ecclésiastiques à des fautes graves et à de grands crimes ; mais les générations qui souffrirent ce malheur ont. disparu de la terre , et avec elles leurs souffrances ; aux péchés se sont opposées des vertus , aux crimes des sacrifices , les uns dignes de tout éloge, comme les autres méritent tout blâme ; et en somme le célibat des prêtres a été avantageux à ce pour quoi nous vivons cl nous sommes , à l'intelligence , à la culture de

l'esprit, à la civilisation du genre buruain. Il a contribué effectivement à donner à l'Église l'unité , et , par l'unité , la puissance dont clic avait besoin pour s'opposer à la force brutale du glaive , et pour adoucir l'oppression étouffante que la féodalité avait fait peser sur la vie. C'est peut-être aussi seulement par le célibat des prêtres que le monde germanique a été préservé d'un corps sacerdotal héréditaire. Comme, dans ce monde, tout ce qui dans l'origine avait été concédé a titre temporaire ou à titre viager, est devenu héréditaire, honneurs et propriétés, dignités et droits, trônes et puissance , de même on peut admettre presque avec certitude que , par la conservation des investitures et par la simonie , les dignités et les domaines ecclésiastiques seraient , avec le temps, devenus aussi héréditaires , si les ecclésiastiques avaient été pères d'enfants capables de leur succéder. Sur divers points celte transformation avait déjà commencé. On trouve des exemples de places ecclésiastiques transmises du père au fils , du (ils au petit-Uls ; bien plus , on trouve des exemples d'églises données en dot aux filles des ecclésiastiques qui les avaient administrées. Or, comme dans les relations temporelles les fiefs des vassaux ordinaires devinrent les premiers héréditaires , puis seulement les fiefs , les honneurs , les dignités des vassaux plus élevés , et enfin ceux des vassaux les plus élevés , il n'est pas impossible que les évéehés, les archevêchés, et enfin le siège apostolique lui-même, ne fussent devenus héréditaires (2). Or un sacerdoce héréditaire à côté d'une noblesse héréditaire, c'est la un système de caste qui pèse aussi lourdement sur l'intelligence humaine qu'il est difficile à renverser. Quant enfin à ce qui regarde les jeunes filles, qui furent réduites à renoncer à l'accomplissement de leurs plus belles esj>érances , nonseulement les portes des couvents leur étaient ouvertes, où elles étaient à l'abri des séductions comme des railleries du monde, mais encore elles pouvaient , elles et leur sexe tout entier, trouver quelque dédommagement en ce que les hommes commencèrent, à partir de cette époque, à perfectionner avec la plus grande délicatesse, et même, en quelques lieux, à réduire en principes , comme pour les consoler, ce respect dont les femmes et les jeunes filles avaient été entourées dan? le Teutschland dès les temps les plus anciens, et qui fut encore

pour ainsi dire élevé à l'enthousiasme par le culte de la sainte Vierge , mère de Dieu ; ces principes devaient assurer aux femmes une grande infiaence sur la vie , au point qu'elles semblèrent être les souveraines des hommes qui se vouaient à leur service.

11 est difficile toutefois que Grégoire VU se soit proposé ces résultats et d'autres encore , et qu'il les ait prévus; il a servi l'esprit humain dans un autre sens , et peut-être dans un sens plus élevé qu'il ne le pressentait lui-même. Tout entier à son idée de la liberté et de la supériorité de l'Église, il travailla toujours plus avant, comme avec un endurcissement de cœur; et, dans l'intérêt de la paix do monde, qu'il attendait de cette suprématie , il ne recula pas devant la guerre la plus sanglante. Avant même qu'il fût possible de prévoir si l'incendie qu'il avait allumé par son décret contre le mariage des prêtres pourrait s'éteindre , il lança dans le inonde un nouveau brandon qui, selon toute vraisemblance, ne devait pas soulever des Uammes moins hautes. Il recommença , mais d'une tout autre manière , la lutlo contre la simonie. Précédemment déjà, comme nous 1 avons raconté , il avait conçu celte affaire avec plus de profondeur qu'on ne l'avait fait avant lui ; car il avait menacé d'uuc égale damnation les acheteurs aussi bien que les vendeurs des charges et des dignités ecclésiastiques. On ne peut le nier , la simonie qui n'avait lieu qu'entre les ecclésiastiques des rangs inférieurs et des rangs supérieurs , par l'achat et la vente des emplois de l'Église, pouvait assurément être extirpée par l'exécution des ordonnances rendues jusqu'à ce jour contre cette hérésie ; mais la simonie qui avait lieu entre des laïques et des ecclésiastiques ne IHHivait être effacée tant qu'il serait nécessaire que l'investiture des biens de l'Église fût donnée aux ecclésiastiques par les laïques. Aussi le zèle contre la simonie fournit-il un excellent prétexte pour rejeter l'investiture comme la véritable source de la simonie. Mais Grégoire VU , en prenant la résolution d'attaquer l'investiture, voulait obtenir beaucoup plus encore que l'extinction de la simonie. S'il réussissait en effet a enlever aux seigneurs laïques le droit d'investiture , il détruisait toute l'iullueuce que les puissants de la terre pouvaient exercer sur l'Église. Désormais l'Eglise était libre, comme unité daus la doctrine, dans toutes le* chose»

/ UV. XVIII,

spirituelles* elle était libre aussi sous le rapport temporel sur des domaines libres , tandis que chaque ecclésiastique en particulier devait , par le célibat, être libre de toutes relations placées en dehors de l'Église. Et comme il est certain que l'esprit est plus que le corps, la foi plus forte que le glaive , la religion plus puissante que la loi civile, de même l'Église, devenue spirituellement et temporel lement libre, ne pouvait nullement douter de sa suprématie sur le monde. Mais en ce sens encore , si le but était atteint , les efforts de Grégoire devaient frapper bien au delà : car, s'il réussissait à détruire l'investiture , le sol sur lequel étaient établis les États du monde germanique subissait une première Assure que lien ne pourrait combler; le réseau de la féodalité, que depuis cinq siècles la violence avait étendu sur les pays , était déchiré, et par cette ouverture la vie des villes nouvellement éveillées pouvait se faire jour pour le détruire par degrés; la glèbe devait cesser d'être considérée comme l'élément essentiel ; l'homme devait cesser d'être considéré seulement comme une adhérence de la glèbe ; et si jamais , dons la suite du temps, le développement de l'esprit humain arrivait au point de n'avoir plus besoin de la tutellede l'Église , et de repousser loin de lui cette tutelle ellemême comme une violence intolérable, on enlevait aux hommes du glaive dans les domaines libres de l'Église un sol et un terrain où un tiers ordre libre pourrait se maintenir et progresser.

Et Grégoire VII pouvait bien espérer que cette grande enivre lui réussirait; bien plus , il pouvait espérer qu'en l'entreprenant il activerait le succès de son autre projet , qui était de déterminer les ecclésiastiques au célibat. Il n'y avait qu'une voix sur le caractère pernicieux de la simonie. La longue lutte soutenue contre elle en avait fait une affaire générale , et toute ame noble désirait avec d'autant plus d'ardeur l'extirpation d'un tel mal , que souvent le trafic des dignités ecclésiastiques s'était fait avec plus d'impudence, surtout de la part de Philippe I", roi de France. Quant à Ileinrich IV , sa conscience était nette du coté de la simonie. Durant le court espace de temps où il avait gouverné par lui-même , il avait en rarement l'occasion de tomber dans celte faute , ou bien la conviction ou la nécessité la lui avait fait éviter. Bien plus, il avait montré tant de

bonne volonté et dd facilité à soutenir les efforts du pape , et en général il s'était placé dans des relations si amicales a l'égard du siège apostolique, que l'on n'avait à redouter aucune opposition de sa part , c'est-à-dire du premier roi du monde chrétien d'Occident. Or l'investiture et la simonie étaient sans doute des choses bien différentes; mais, eu égard au jeune âge de Heinrich , à la position dangereuse où il se trouvait vis-à-vis des princes teutschs , et à la passion avec laquelle il désirait se venger des mauvais traitements qu'il avait subis , on devait s'attendre à ce qu'il ne comprit pas le véritable but de Grégoire, ou qu'il n'osât pas du moins se mettre en opposition avec le pape , dont l'appui lui était nécessaire. Puis nul autre prince n'était capable de retenir ce que lui, le roi, auquel était duc la dignité impériale, avait cédé. Quant aux ecclésiastiques, il semblait qu'ils dusseut tous être séduits par l'idée de voir les biens de l'Église entièrement délivrés' de l'influence de tout pouvoir temporel; il semblait que cette pensée dût leur faire oublier beaucoup de choses. Us pouvaient mettre le sacré au-dessus du terrestre , ou le teiTCstrc au-dessus du sacré; ils pouvaient, ames nobles ou Ames vulgaires, appartenir au ciel ou à la terre'; ils semblaient devoir nécessairement travailler sincèrement à cette œuvre, tant à raison de leur propre intérêt que par suite d'une vieille jalousie contre le pouvoir temporel , et parce que le sentiment de l'indépendance n'est pas moins séduisant pour les corporations que pour les individus.

Quoiqu'il en soit, le pape Grégoire VII n'hésita pas à entreprendre cette grande tache. Au mois de février de l'an 1073 il assembla un nouveau concile général à Rome. A ce concile on vit assister un grand nombre d'ecclésiastiques et de laïques. Le pape y avait invité un grand nombre d'archevêques «t d'évêques des divers pays chrétiens qui s'étaient opposés à son décret contre le mariage des prêtres , ou qui en avaient tenu peu de compte, qui étaient arrivés à leur dignité par la simonie, ou qui, disait-on, s'étaient rendus coupables d'autres méfaits. Du Tcutsehland furent assignés les archevêques de Brème et de Mayence , et les évèqucs de Bambcrg, de Constance, de Strasbourg , de Spire , de Wurtzbourg et d' Augsbourg. Et comme ces princes ne se rendirent pas à cette assignation , il interdit à plusieurs*

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l'accomplissement ries fonctions ecclésiastiques , et il fixa pour tous un délai dans lequel ils devaient comparaître et se justifier. Il frappa de la malédiction de l'Eglise le duc Robert tiuiscard, qui s'était montré récalcitrant, et qui n'avait pas respecté le patrimoine de saint Pierre. Philippe , le roi de France , fut menacé de la même malédiction. Les précédentes résolutions contre la simonie et contre le mariage des prêtres furent réitérées, et les actes sacrés accomplis par tous ceux qui avaient persévéré dans leur péché furent déclarés non valables. Les cinq conseillers du roi desTeutschs, qui avaient déjà été excommuniés par Alexandre 11, furent frappés une seconde fois de la malédiction de l'Église, moins, à ce qu'il semble, pour les punir que pour les rendre au roi Heinrich IV : car cette malédiction ne devait avoir son effet que s'ils ne comparaissaient pas à Rome avant le 4" juin pour se justifier. Enfin on prit la résolution suivante, qui sans aucun doute était le véritable but de la convocation de ce concile : « Quiconque désormais recevra un évéché ou une abbaye de la main d'un laïque ne sera pas considéré comme évêque ou comme abbé, et ne sera nulle part obéi comme évéque ou comme abbé ; de plus, la grâce de saint Pierre et l'entrée de l'église lui seront interdites jusqu'à ce qu'il ait renoncé à une place acquise par le péché : ces dispositions seront appliquées môme aux dignités inférieures. Tout empereur , tout roi , marquis, comte, toute puissance temporelle enfin , et toute personne laïque qui osera donner l'investiture d'un évéché ou d'une autre dignité ecclésiastique , doit savoir qu'elle sera frappée de la môme peine de l'excommunication. »

Cela ne souffre aucun doute : (Grégoire a cherché à répandre dans le monde chrétien cette résolution féconde en résultats, avec la môme activité qu'il avait mise à répandre la défense du mariage des prêtres ; mais probablement il ne la communiqua qu'aux ecclésiastiques , et il attendit l'occasion de l'appliquer jHJur la notifier aux grands de ce monde. De plus , il ne la fit connaître que par ses légats, et non par ses lettres, où il en est à peine question ; car ce décret avait besoin d'une explication qu'il était dangereux de donner par lettres. Aussi ne doit-on pas s'étonner qu'une démarche si grave semble n'avoir pas excité une attention de beaucoup aussi grande qu'on serait autorisé et disposé

à s'y attendre. Sans doute le sombre silence dt > princes laïques pouvait venir d'un certain mépris que ces hommes , se fiant tout à la fois sur

10 droit antique et sur leur épée , pouvaient ressentir pour ce prêtre audacieux ; mais il semble aussi que la chose ne vint pas à leur connaissance dans son véritable esprit et avtv sa véritable importance. Toutefois il serait eucore possible que la seule raison qui uou> empêche de remarquer la colère de ces prince» soit que l'histoire a été écrite non par laïques , mais par des ecclésiastiques.

Tout roi des Tculschs, et Heinrich IV particulièrement, aurait en tout cas garde le silence ; car vers ce temps il poursuivait do projets pour l'exécution desquels il devait désirer l'amitié du pape , ou du moins redouter sou inimitié. En effet , depuis son retour de l'expédition de Hongrie , dont il a été question p/u* haut , il était resté dans le Teutschland méridional , et avait cherché à déterminer les prïnco de cette contrée à se déclarer contre les Saxons ; et cette tentative avait eu un succès sans cesse croissant. Rudolf de Souabc était irrité au dernier point de la paix de Gcrslungen. Les Saxons, après avoir si longtemps, et doue manière si séduisante et avec tant d'insistance, fait briller à ses yeux la couronne de l'empire teutsch , ne s'étaient pas contentés de l'abandonner dans ce traité, ils l'avaient encore trahi ; car ils l'avaient rais à l'égard du roi dans la position d'uu traître. 11 désirait se venger de cette humiliation sur les Saxons, et, pour que la vengeance lui fût possible, il ne lui restait d'autre moyen que de s'unir à l'homme dont la haine contre les Saxons était ineffaçable, au roi Heinrich , sou beau-frère. Et il se lia avec lui étroitement et franchement dans la passion du moment, non qu'il eùtdésormais renoncé à la couronne, mais parce que dans les circonstance» présentes il lui était impossible de l'atteindre. Ne perdant point de vue son but, c'est-à-dire Je trône, il désirait une nouvelle guerre, parce que dans la paix il ne pouvait arriver plus près de ce but. Quant au due \> elf de Bavière , il n'avait pas moins à cœur la rupture de la paix de Gerstungen. Si cette paix était maintenue,

11 se voyait contraint de rendre le duché de Bavière à Otto de Nordheim ; et, s'il voulait conserver ce duché, il lui fallait chercher a détruire le traité de (Jcrsluiigeii. Le roi pouvait donc compter sur lui avec confiance; et

avec ors deux grands princes Heinrich pouvait être assuré de tout le Tcutschland méridional. Dans l'état des choses, il pouvait assurément espérer aussi rattacher a sa cause tous les princes du Tcutsehland occidental, quand même tous ne viendraient pas loyalement à lui. Et il ne négligea rien , et il atteignit son but. Beaucoup étaient furieux de la criminelle destruction de la Hartzbourg par les Saxons, et croyaient devoir à Dieu et à leur conscience d'en tirer vengeance; d'antres, partageant les sentiments du duc Rudolf, étaient irrités de la conduite tout à fait indépendante des Saxons; beaucoup étaient mécontents , parce qu'après de grandes espérances , ils se voyaient les mains vides; beaucoup d'autres pensaient que le parti le plus sùr était de planter leur drapeau du côté où se trouvait la plus grande puissance , et Hcinrieh semblait être désormais le plus fort ; celui-ci fut porté vers le roi par des relations particulières, comme le duc Gozelo de Lotharingie ; celui-là ne pouvait rester indécis , parce que son voisin était décidé; la plupart voyaient avec répugnance l'état des choses ; tous furent sensibles aux promesses dont le roi ne se fit pas faute ; un petit nombre peut-être songèrent «Ma patrie commune, ou sentirent de la compassion pour ce jeune roi , si longtemps maltraité. Sur les princes ecclésiastiques agirent fortement, sans aucun doute bien plus fortement que sur les princes laïques, les relations amicales où Heinrich se trouvait avec le pape, ainsi que les'rclations intérieures de l'Eglise en général. A la vue de l'union qui existait entre le pape et le roi , et dont l'un et l'autre continuaient à se donner mutuellement des preuves, nul homme, à moins qu'il ne fût aveuglé par de grandes passions, ne pouvait croire qu'il fût prudent de se montrer l'ennemi du roi. Tout homme qui se sentait coupable de simonie, tout homme qui avait agi mollement au sujet de la défense du mariage des prêtres, tout homme qui, par quelque raison que ce fût, avait à redouter la colère du pape, devait craindre de s'attirer la colère du roi, et par conséquent s'empresser de lui promettre son appui. Peut-être aussi plus d'un personnage fut-il porté vers le roi parce qu'il ne pouvait atteindre que par le roi un but déterminé; comme Sigefrid, l'archevêque de Mayencc, qui ne pouvait se résoudre à renoncer aux dîmes de Thuringc , et qui ne voyait aucun moyen de

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se les assurer, si la paix de Gerstungen était maintenue. Ainsi le roi pouvait bien espérer qu'enfin il aurait a sa disposition une forre assez imposante pour venger la honte que les princes saxons lui avaient fait subir.

Cependant Heinrich est accusé d'avoir encore demandé des secours à des princes étrangers ; mais cette accusation, élevée par les seuls Saxons, ne mérite aucune foi. A moins que l'on ne veuille compter parmi les étrangers le due Wratislav de Bohème, quoiqu'il fût sous la suzeraineté de l'empire teutsch, il est difficile qu'il ait cherché à gagner des étrangers, ni le roi des Danois, ni le roi d'Angleterre, ni le roi de France, ni son oncle le duc Guillaume d'Aquitaine, qui sont tous nommés dans cette accusation. Son alliance précédente avec un seul de ces princes, avec le roi des Danois, avait été honteuse; mais elle se comprenait : une si grande extension du cercle ne peut être que l'œuvre romanesque de la calomnie. La déclaration de l'archevêque Hanno, lorsqu'il fut accusé d'avoir appelé le roi Guillaume le Conquérant, prouve de la manière la plus claire que , même à cette époque de désordre , les Teutschs sentaient la honte que fait tomber sur lui-même celui qui attire des étrangers dans la patrie , et , malgré tout l'entraînement de la passion , les princes voulaient du moins conserver l'honneur d'arranger eux-mêmes leurs discordes intestines. Il n'est donc pas vraisemblable que Heinrich ait cherché au dehors une force, une puissance que désormais il pouvait être certain de trouver dans sa patrie. Quoi qu'il en soit , il est certain qu'il ne reçut pas de secours étrangers , et qu'il n'en avait pas besoin.

D'autre part, il peut n'être pas douteux que Heinrich ait cherché a entretenir, a étendre, à exploiter la discorde qui s'éleva entre les Saxons eux-mêmes. Des Saxons l'accusent d'avoir été l'auteur de cette désunion, et d'avoir eu recours à tout mauvais artifice, à toute séduction, à toute promesse, a toute corruption : on l'a même accusé d avoir excité des serviteurs contre leurs maîtres, les petits contre les grands, et de n'avoir pas même rougi de tenter le poison contre quelques chefs. Cette dernière assertion , qu'une rage barbare a jetée dans l'histoire, ne mérite pas un mot de réfutation ; quant an premier point , celui d'avoir excité la désunion et la discorde, il ne faut peut-être pas en faire un grand crime an roi, si cela lui

avait clé nécessaire en face de tels ennemis , et en face des artifices rais en œuvre contre lui par les princes saxons. Mais il n'avait pas besoin de s'en mêler. Avant même la paix de Gerstungen, la première ivresse, comme nous l'avons raconté, avait perdu sa force, et les fumées par lesquelles quelques princes avaient su étourdir la multitude avaient perdu de leur action; la paix elle-même avait, pour un moment, réjoui les mécontents, parce qu'elle promettait de ramener le repos après lequel on soupirait; mais l'impudence artificieuse avec laquelle la paix avait été rompue ne manqua pas non plus de faire une profonde impression sur ceux qui, parmi les Saxons, n'avaient point pris part au crime. D'ailleurs, entre les vassaux et la grande multitude, il n'y avait de commun que la malheureuse relation de maîtres à serviteurs; la désunion continuait entre les vassaux inférieurs et les princes ; et , parmi les hommes les plus éminents, beaucoup commençaient à songer à leur propre salut , et à séparer leurs intérêts de la cause de ceux qui , tout en prétendant défendre la cause du pays , ne songeaint également qu'à eux-mêmes. Beaucoup se rendirent à la cour du roi, furent accueillis avec bienveillance , reçurent des promesses amicales , et se dév ouèrent au roi ; beaucoup d'autres avaient des possessions en Saxe et hors de Saxe ; ils désiraient conserver les unes et ne pas perdre les autres : aussi voyait-on fréquemment les pères remettre leurs domaines de Saxe à leurs fils , et se rendre euxmêmes dans les pays où la cause du roi avait le dessus, pour sauver les biens qu'ils y possédaient ; ou bien ils restaient eux-mêmes en Saxe, et envoyaient leurs fils au dehors. De cette manière, il arriva que l'ancienne conjuration saxonne se maintint , mais seulement peut-être entre les vassaux laïques des pays situés entre le Wéser et la Wcra, la Sarlc et l'Elbe , et que, parmi les princes ecclésiastiques , les évêques de Halberstadt, de Magdebourg , de Mersebourg et de Paderborn , restèrent seuls fidèles à la cause saxonne, tandis que tous les autres prirent le parti du roi.

Tandis qu'en Saxe les choses tournaient ainsi, le roi célébra la fête de la naissance de Jésus- Christ à Strasbourg , et à l'occasion de cette solennité il se vit entouré d une telle multitude de princes et de seigneurs, venus pour le saluer et lui témoigner leur dévoùment, que l'allen-

XPLE ALLEMAND.

j tion dos chcCs saxons s'éveilla et qu ils fureni effrayés. Dans leur anxiété , ils mirent tout en œuvre pour maintenir dans leur ancienne résistance au roi ou détacher de sa cause le< princes ecclésiastiques et laïques du Teulschland méridional et occidental. Ils écrivirent d'homme à homme lettres sur lettres, où ils renouvelaient les anciennes plaintes , dépeignaient les dangers qui les menaçaient tous, parlaient des injustices et des projets pernicieux du roi, et prouvaient ou se déclaraient prêts à prouver leur innocence dans le crime de la Hartzbourg. Mais le cœur de leurs anciens alliés avait changé. Ils ne gagnèrent personne, leurs menées ne restèrent pas cachées au roi . et quelques princes, comme Rudolf de Souabe, l'excitèrent a se venger désormais, promettant de le soutenir de toutes leurs forces. Lorsque Jes princes saxons virent qu'ils n'arrivaient <i hea par ce moyen , et qu'en même temps dans leur propre pays les dispositions devenaient de plu> en plus incertaines, équivoques, défavorables 3 , ils commencèrent à tenter le roi lui-même. Ils lui envoyèrent desdéputés, protestèrent encore uae fois do leur innocence, déclarèrent qu'ils étaient prêts àla prouver devant- un tribunal de prince», et à donner toute satisfaction à laquelle ce tribunal pourrait les condamner. Mais le roi ne fit nulle attention à ces ouvertures , en partie sans doute parce qu'il ne pouvait vaincre sou ressentiment contre les princes saxons , en partie sans doute aussi parce qu'il les regardait comme perfides, et faites seulement dans le but de continuer les intrigues contre lui,ct de détacher de lui les princes dont les forces étaient maintenant encore à ses ordres. Ces princes, il est vrai, et surtout les ducs Wclf, Rudolf, Gozelo, n'avaient pas cessé de le pousser à la guerre contre les Saxons ; eux , comme d'autres , lui prêtaient , il est vrai , le serment solennel de ne pas même recevoir une députation sans son assentiment , et de ne jamais faire auprès de lui la moiudre démarche en fav eur des Saxons : mais, après toutes les expériences qu'il avait faites, pouvait-il espérer qu'un serment les engagerait longtemps , qu'ils respecteraient longtemps une promesse? Assurément il lui fallait profiter du moment, et ne pas laisser refroidir le zèle que les princes lui moutraicul maintenant. Aussi , lorsqu'il célébra à Wornis les fêtes de Pâques de cette année 4075, et qu'il apprit que même des princes saxons étaient en

roule pour se joindre à l'assemblée réunie autour de lui , il leur ût annoncer qu'il ne les recevrait pas , et qu'ils eussent à retourner dans leur pays. Ce message décida de tout.

Aussitôt des deux cotés on se prépara à la lutte. Le roi publia dans tout l'empire Tordre solennel d'une expédition en Saxe : le 8 juin l'armée devait se tenir, à Brcitenbach, en avant de Berka, sur la Werra, en état do se mettre en route. Les princes saxons tinrent une assemblée à (ioslar. Le roi y envoya le message suivant : « Bien qu'il n'oubliât pas les graves atteintes portées à la majesté royale violée , ni la fuite honteuse par laquelle il s'était vu ré- . duit à sauver sa vie dans le plus grand danger, il n'accusait pourtant en aucune façon tous les Saxons de ce crime ; bien plus , ce n'étaient que quelques princes qui avaient enflammé d'une si grande fureur les esprits de la multitude inexpérimentée. Comme il n'avait pu punir conformément aux lois ces princes delà révolte qu'ils avaient excitée , il voulait désormais les punir par la force des armes. 11 demandait donc et ordonnait qu'ils ne protégeassent point et ne soutinssent point par les armes les ennemis de la chose publique ; qu'au contraire ils eussent à lui livrer l'évôqnc Burchard de Halberstadt, le duc Otto de Nordheim et le comte palatin Friedrich. S'ils obéissaient a cet ordre , il leur pardonnera tout ce dont ils s'étaient rendus coupables; sinon, prévenus et avertis qu'ils étaient, ils seraient traités en complices du crime. » Les Saxons, dominés par leur vieil esprit, répondirent à ce message : « Si les princes refusent de faire au roi la satisfaction qui lui est duc , il les jetteront dans les fers, ou bien ils détruiront toutes leurs propriétés par le feu, et les chasseront eux-mêmes du pays. Si, au contraire, ils se déclarent prêts à se justifier ou à expier leur faute, le roi doit faire discuter leur affaire devant une assemblée de princes, et leur donner un sauf-conduit. Mais si, dans l'excès de sa colère, le roi ne voulait pas accepter une telle réparation, et si cette colère ne pouvait s'assouvir que par le sang des princes , il leur serait impossible d'abandonner ces princes : ils avaient combattu en commun pour la liberté. Le roi devait donc leur pardonner à tous , ou agir contre tous de la même manière. » Toutefois, lorsque l'assemblée de Goslar, sans aucun doute après maintes diseussions , eut pris cette résolution, plusieurs princes quittèrent dans la

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