‹ Histoire d'Allemagne (volume 2)Chapitre 19 sur 46 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

CHIUTE DE It'JBAEPlBS »E €BŒAKIiE»IA«Mï:. (93 4-943.)

"Véritables causes de cette dissolution,

La chute si rapide de l'empire de Charlemagne est un des problèmes qui ont occupé les plus célèbres de nos historiens. Elle intéresse aussi l'Allemagne. On voit, en effet, dans cette grande catastrophe, comment l'Allemagne est sortie des ruines de cet empire et ce qu'elle en a conservé.

Deux de nos maîtres modernes qui ont le plus contribué à éclaircir nos origines ont assigné à cette prompte décadence des causes différentes. Augustin Thierry, préoccupé du rôle important joué alors dans les événements par les inslincts, souvent aveugles mais puissants, des différentes races dont le mélange ou la séparation a présidé à la formation des nations modernes, attribuait surtout aux différences d'origine, de langage et de mœurs de tant de peuples, soumis par la guerre à une seule loi et à un seul gouvernement, l'effort violent qui les sépara et la chute de l'empire qui les avait unis. M. Guizot, plus porté par la nature de son esprit à rechercher les causes morales et po-

Tomk M. t

litiques, voyait la principale raison de ce mémorable événement dans l'impossibilité de maintenir un aussi vaste gouvernement, à une époque encore presque barbare où les idées générales étaient le privilège d'un très-petit nombre d'esprits, et sur une étendue considérable de pays où les longues communications étaient rares et difficiles (1). Enfin, nos anciens historiens qui, sans avoir de si hautes visées, allaient aux causes les plus prochaines et les plus apparentes, attribuaient simplement, après la mort du grand homme, à une succession de princes incapables ou faibles, la chute de cet empire qu'une suite étonnante d'hommes énergiques et habiles avait élevé, depuis Charles- Martel jusqu'à Charles le Grand.

Sans vouloir nier la part qui revient à l'action de chacune de ces causes dans cet événement qui intéresse l'histoire de l'Europe presque tout entière, au moyen âge , on peut dire qu'elles ne suffisent point encore toutes à l'expliquer.

Combien d'empires fondés sur la soumission même et l'oppression de races différentes, comme l'empire de Charte magne, ont duré plus longtemps que lui, en dépit de l'origine, du langage et des mœurs opposées des peuples soumis. L'empire romain, pour ne citer que celui-là, était beaucoup plus vaste et composé de nations bien plus hétérogènes. Il a duré cependant plus de quatre siècles. Si les idées générales, politiques y étaient plus développées et la civilisation plus avancée qu'au temps des Carolingiens, quoique celui-ci, grâce à l'Eglise, nous l'avons constaté, n'en fût pas dépourvu, les communications n'y étaient

(1) Louis le Débonnaire, en disposant des moyens de locomotion alors les plus rapides, mettait quarante jours, an commencement de son règne, pour aller de Toulouse à Aix-la-Chapelle.

point d'abord plus faciles, puisque Rome dut tracer ellemême ses magnifiques voies à travers les pays qu'elle avait d'abord conquis sans elles. Sous Charlemagne, les restes de ces routes existaient encore , facilement réparables , à travers la Gaule, l'Italie, même le midi de l'Allemagne, et s'ils suffirent pour opérer la conquête, qui fut si longue, si pénible, on ne s'explique point qu'ils aient failli à son maintien et à sa durée. On a bientôt dit qu'il est plus difficile de conserver que d'acquérir. Enfin, il est bien des Etats où des princes faibles, incapables, ont continué à régner en maîtres sur l'héritage que leurs glorieux ancêtres leur avaient laissé ; et la force, la capacité de gouverner ne dépendent pas toujours uniquement des personnes, mais des circonstances qui les favorisent ou qui les paralysent, des moyens et des appuis qu'elles rencontrent ou qui leur font défaut.

Il est d'ailleurs un fait que ces raisons n'expliquent point assez. Ce ne sont point des gouvernements moins vastes, quoique étendus encore, ni des nations véritables qui succèdent d'abord à l'empire de Charlemagne. S'il s'élève ça et là quelques petits rois qui s'efforcent de se faire des royaumes à leur taille au milieu des ruines de ce grand gouvernement, ce sont des royautés pour la plupart éphémères. L'unité carolingienne aboutit au morcellement le plus infini de la souveraineté qu'on ait jamais vu. Ni la Gaule qui, avant Charlemagne, formait presqu'un Etat, ni l'Italie presque tout entière soumise aux Lombards ne retrouveront de longtemps l'unité qu'elles perdent avec l'empire. L'Allemagne, au contraire, qui ne l'avait jamais connue qu'avec lui, est peutêtre celle qui la conserve d'abord le plus. La féodalité est la première héritière de l'empire carolingien. Elle est cependant la négation même de l'idée de nation ; et ce qui la

condamne surtout, ce sont justement ces idées plusélevées, plus générales de gouvernement commun qui lui survivent, et qui, recueillies par des royautés d'abord précaires, la détruiront à son tour.

On ne saurait s'expliquer pourquoi un établissement politique d'abord florissant tombe, sans s'efforcer de rechercher si les causes qui ont favorisé son élévation ne manquent pas à sa conservation et à son maintien ; car il n'y a, dans les conséquences des événements, que ce qui est dans leurs prémisses, et, à y bien regarder, rien n'est logique au moins dans son dessein général comme l'histoire. N'est-ce pas le cas de l'histoire carolingienne?

L'établissement de l'empire de Charlemagne avait été le résultat de l'alliance d'une puissance guerrière, celle des Francs d'Ostrasie, disciplinée par une famille pour la conquête de la Gaule et de la Germanie, avec une puissance morale, celle de la papauté, qui visait à fonder l'unité chrétienne de l'Europe. Le conquérant franc a fait l'empire avec l'épée de ses vaillants compagnons des bords du Rhin; le pape l'a consacré de ses propres mains, en couronnant Charlemagne. Leur étroite et sincère union a consolidé la conquête et la foi ; et les comtes et les évêques, dans leurs provinces, les riches propriétaires, pour la plupart compagnons du conquérant et attachés à sa fortune, ont été pour un temps les instruments obéissants de ce grand gouvernement militaire et ecclésiastique.

Il y avait cependant là, on ne saurait le nier, deux principes dont l'accord durable était difficile . Le conquérant regardait son œuvre comme le bien de la nation, même comme un bien de famille, une propriété. nationale et personnelle, dont il pouvait, selon la tradition germaine, disposer à son gré, surtout pour les siens, pour ses enfants;

l'Eglise considérait plutôt l'empire qu'elle avait consacré comme un pouvoir public, comme une propriété commune dont l'intérêt devait primer celui même de la famille souveraine. En s'unissant d'ailleurs l'un à l'autre, le pape et l'empereur, dont les pouvoirs, cependant différents, avaient la même étendue, éviteraient-ils des conflits, surtout s'ils interprétaient chacun la souveraineté d'une façon différente? L'union qui a fait l'empire peut elle subsister? voilà ce qui peut mettre surtout l'empire en danger. Au milieu du conflit possible, les peuples soumis ne guetteront- ils pas une délivrance, une revanche : la Germanie, l'Italie, l'Aquitaine? la nation dominatrice elle-même, la France ostrasienne qui, sur les bords du Rhin, avait dompté la Germanie avec la Gaule et la Gaule avec la Germanie, troublée à son tour dans son dévouement et dans sa foi, trouvera-t-elle la même force, la même unanimité pour soutenir sa domination contestée? Si la force morale de l'empire se tourne contre lui, si sa force militaire s'épuise, les deux piliers de l'édifice ne menacent-ils pas de tomber? et, alors, si les peuples ne sont pas mûrs pour se constituer, les comtes et les évêques, ses anciens appuis, ses instruments et ses agents, songeront-ils à autre chose qu'à hériter de ses ruines et à tout démembrer à l'infini? Voilà surtout les points qu'il ne faut pas perdre de vue à travers les événements qui suivent la mort de Charlemagne pour démêler l'action multiple des causes de la chute de son empire et voir comment l'Allemagne, particulièrement, lui a échappé.

Les historiens contemporains, qui ont été acteurs ou témoins dans celte époque, ou qui en ont recueilli les échos et les témoignages, n'ont pas été moins frappés que les historiens modernes du caractère dramatique de ces événements. Cet ébranlement subit, ces luttes parricides des fils

contre leurs pères, des frères contre les frères, ces révoltes des nations soumises contre leurs vainqueurs, ces conflits d'un empereur et d'un pape, du siècle contre l'Eglise, et ces trahisons fréquentes des serviteurs qui devaient être les plus dévoués, des comtes et des évêques même contre leurs propres souverains, tout a jeté le trouble dans leurs esprits. Ils ont presque tous pris parti dans leurs récits, comme au milieu de ces guerres, et souvent avec passion. Parfois l'histoire a pris sous leur main la forme d'un plaidoyer ou même d'un libelle. Ainsi Thegan, chorévêque de Trêves, en plein pays carolingien, se constitue à outrance le défenseur de Louis le Débonnaire, l'adversaire de ses ennemis; l'anonyme auteur de la vie du fils de Charlemagne, qui était probablement un officier obscur du palais, n'a que des paroles de malédiction contre les fils rebelles ; et Pascase Radbert, le disciple, l'ami, le confident de tous les jours et le compagnon d'exil de celui qui a joué le plus grand rôle dans ces temps de troubles, Wala, cache sous des noms empruntés les rudes vérités qu'il ne ménage pas aux ennemis de son maître. Seul, l'historien Nilhard, fils d'un des conseillers éminents de Charlemagne et de la fille même de l'empereur, Berlhe, apporte quelqu'imparlialité dans les récits de ces temps douloureux. C'est au milieu de ces passions et de ces témoignages, souvent contradictoires, qu'il faut chercher à démêler la vérité (1).

(i) Dom Bouquet, VI. — Pertz, II. — Thegan., Vita Ludov. — Vi ta LucL, imp., auctore anonym. seu Astronomo. — Ibid., Pasc. Radbert, Vita Walœ. — Mabillon. Act. Sanct. ord. S. Bened., IV, part. 1. — Voir, en outre, Ermoldus Nigellinus. Dom Bouquet, VI. Portz, II, p. 46i. — Les Ann. laurissenscs. Dom Bouquet, V. Pertz, 1, et les Ann. Berlin. — Dom Bouquet, VI. Pertz, I,

L'Empereur Louis le Débonnairo. — La Charte d'unité ou de partage de 817 entre ses trois -ils aînés. — Violation de celte charte en faveur du quatrième. — Rôle de Wala. — Révoltes des fils aines de l'Empereur. — Intervention du pape Grégoire IV. — Le Champ du Mensonge, 833.

Quand on lit ces histoires ou chroniques, celles même du temps de Charlemagne, on est aisément convaincu que le nouvel empire d'Occident, œuvre de circonstances heureuses, de la puissance d'un peuple et du génie d'un homme, n'était un établissement parfaitement homogène, ni par la géographie, ni par la langue, ni par les intérêts. On y rencontre surtout les noms de trois grandes contrées, qui reviennent souvent mais plutôt comme un souvenir des temps antérieurs que comme une espérance, sous la plume des écrivains : ceux d'Italie ou de Lombardie, de Germanie ou de Teutonie, de Gaule ou de France (1). Pour être devenue chrétienne et plus civilisée qu'auparavant, la Germanie pure n'avait pas plus perdu son originalité, son caractère propre, que l'Italie ou la Gaule, pays germano-latins qui faisaient aussi partie de cet empire. L'infatigable héroïsme d'un grand homme l'avait pu soumettre,

(]) A lcuin écrivait aussi à Charlemagne : Garolo régi Germaniœ, Gallix atque Italie.

56 OlUGINES DE L'EMPIRE GERMANIQUE.

et son génie l'avait retenue sous le même joug que les nations latines. Mais il ne l'avait pas non plus fondue entièrement dans les autres. Sans doute il s'en faut à cette époque pour l'Allemagne, comme pour l'Italie et même pour la Gaule, que ces expressions témoignent déjà, dans les pays qu'elles désignent, de l'existence de nations véritables, unes et homogènes, comme on devait l'entendre plus tard. Mais elles ont, il ne faut point s'y méprendre, une valeur géographique si non nationale.

La conquête carolingienne avait rendu surtout un service signalé à la race allemande, en la soumettant à une môme foi et à un même gouvernement, comme Rome l'avait fait autrefois pour l'Italie et pour la Gaule; en l'enfermant passagèrement dans un grand empire, elle lui avait donné, une première fois, l'unité qu'elle ne soupçonnait pas. Ce n'était qu'une unité de foi, de gouvernement, il est vrai; et cette unité comportait dans son sein l'existence de peuples différents, ayant chacun leur loi, et même leur idiome, malgré la commune origine de leur langage, comme le peuple franc, le saxon, le thuringien, l'allemanique et le bavarois. Cependant ces peuples avaient un lien commun, quoiqu'obscur encore, qui les distinguait des contrées et des peuples du midi et du couchant d'où leur venaient la loi, la lumière et le gouvernement, et de ceux du nord et de l'est barbares contre lesquels on leur avait fait commencer le combat du christianisme et de la civilisation. Alamans, Bavarois, Francs du Rhin, Saxons, Thuringiens, enrôlés contre les païens sous les drapeaux de l'Empire et du Christ, ayant le même maître au-dessus d'eux, et les mêmes ennemis à l'entour, tous avaient puisé dans leur association, en vue d'une œuvre commune, des sentiments 'de solidarité qu'ils n'avaient point connus et qui remplaçaient

avantageusement Içs querelles héréditaires qui les avaient souvent divisés. Mais, si ces sentiments de solidarité pouvaient les aider à se défendre contre les païens nordmanns ou slaves des frontières septentrionales et orientales, n'étaient-ils pas destinés aussi à fortifier leurs instincts d'indépendance et peut-être de révolte contre l'Empire et contre le peuple qui les avaient unis et domptés?

Une force manquait à l'Empire de Charlemagne, après la mort de ses deux fils aînés qui l'avaient précédé dans la tombe. Eu 814, son successeur Louis, surnommé le Pieux de son temps, et le Débonnaire dans l'histoire, le dernier de ses fils, n'avait point les qualités nécessaires pour conserver ce que son père avait fondé. Dans un temps où le pouvoir était plutôt considéré comme une propriété de famille, un héritage de dynastie, que comme une institution publique, c'était pour lui une faiblesse. Pour gouverner cet empire, dont le caractère général était surtout chrétien, il semble que la piété était bien de mise, et qu'un roi-prêtre, comme on appelait quelquefois Louis, convînt parfaitement (1). Mais la piété n'avait point été la seule qualité, ni peut-être la principale de Charlemagne. L'ambition, l'amour du commandement, le goût de la guerre, l'autorité du caractère, et la connaissance des hommes, toutes les qualités qu'il avait réunies manquaient à son lils. Deux hommes, deux frères, petits fils de Charles-Martel, cousins germains de Charlemagne, hommes d'Etat et d'Eglise, ce qui était alors tout un, Wala et Adalhard, chefs de l'aristocratie ostrasienne, l'un et 1 autre plus tard abbés de Corhie, avaient surtout gou-

(V Aug. Himly, Wala et Louis le dêbotinan'c. -- Dûimnter, Geschichte des (Jstfrœnkischen Hciches, 1er v., 71. — Vil. Liai. ch. xix : Fai>h vociferarentur sacerdoleiu.

38 ORIGINES DE l/EMPIRE GERMANIQUE.

verné pendant les dernières années du grand homme. Louis les éloigna d'abord comme des hommes trop engagés dans les choses du siècle. Elève de saint Benoît d'Aniane, le réformateur de l'ordre des Bénédictins, préoccupé depuis sa première jeunesse du soin des affaires religieuses, Louis se proposait surtout de faire régner le morale dans la famille un peu dissolue de Charlemagne, et la justice dans l'empire ; quoi de plus naturel dans cet Etat chrélien! Charlemagne, dans le même empire, élait cependant plus préoccupé de l'ordre et de la subordination de l'Etat et de l'Eglise. Pour assurer l'indépendance du souverain, il avait même, peu de temps avant sa mort, ordonné à son dernier fils, à Louis, son successeur, de prendre la couronne sur l'autel et de la mettre sur sa tête, dans la vraie capitale de l'empire guerrier, à Aix-la-Chapelle, en dépit des droits que Rome pouvait faire valoir. Louis le Pieux, non-seulement laissa le nouveau pape de Rome, Etienne IV, éîu après la mort de Léon III par le peuple romain, se faire consacrer en toute hâte, sans attendre la confirmation impériale; mais, quand celui-ci vint en Gaule, en 816, il consentit, bien que déjà couronné à Aix-la-Chapelle, à recevoir de nouveau la couronne impériale à Reims, des mains du pontife. Respectueuse déférence de la souveraineté politique à la souveraineté religieuse, mais plutôt faite pour les compromettre et les énerver que pour les consolider et les affermir! Combien de fois l'histoire ne nous a-t-elle pas montré que la religion, dont le but est différent, affaiblit le pouvoir ou voulant le dominer et qu'elle ne règne qu'à la condition de ne point gouverner !

Les principales causes de faiblesse de l'Empire, son étendue, l'esprit d'indépendance des grands, ses ennemis du dehors, n'avaient pas échappé à Charlemagne. Il avait même

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cherché à y remédier par des ordonnances qui se multiplient presque toujours dans le même sens à la fin de son règne. Les excès et les abus d'autorité des comtes et des évoques, instruments de la double hiérarchie du maître, chargés de gouverner pour le roi, mais plus disposés à faire leur volonté et à se soustraire à son pouvoir; la puissance et les immunités croissantes des possesseurs de bénéfices laïques et ecclésiastiques, toujours tentés d'usurper autour d'eux sur les petits et de tenir peu de compte du serment de fidélité prêté au maître, étaient surtout l'objet des précautions de Charlemagne. Quelle tentation, en effet pour les grands, dans l'Etat et dans l'Eglise, que celle d'étendre les avantages de leurs immunités au ressort de leur administration, ou les droits de leur administration à leurs biens immunitaires, et d'unir les pouvoirs d'officier public aux droits du propriétaire privé, pour arriver à mettre sous leur main les choses et les personnes ! L'envoi des missi ou inspecteurs dans chaque contrée importante de l'Empire, la protection des hommes libres contre l'usurpation des grands officiers et des grands propriétaires, l'usage souvent renouvelé par le pouvoir de révoquer les comtes, de destituer même les évêques et de reprendre des bénéfices, parvinrent à peine à conjurer le danger. Charlemagne le comprit, son énergie, le respect qu'il inspira même dans sa vieillesse, l'appui qu'il trouva toujours dans la force de la nation dominatrice des Francs, et dans le dévouement de l'Eglise ne suffisaient point. Lui-même, il avait donné l'exemple de rendre son autorité comme partout présente et plus rapprochée des différentes parties de son Empire, en la partageant de son vivant entre ses fils (806).

[I est curieux de voir comment il avait essayé, dans cette

division, d'accorder ia coutume germaine du partage de l'héritage entre les enfants avec l'unité même et la durée de son œuvre (1), c'est-à-dire la tradition barbare et la tradition latine, civilisée. L'aîné de ses fils, Charles, qui lui ressemblait le plus, son successeur désigné et celui sur lequel il comptait surtout, avait reçu en partage tout le Nord, la partie la plus germaine, de l'Elbe à la Manche; le vieux pays carolingien, l'Oslrasie, entre la Saxe et la Neustrie, reliant la Germanie à la Francie du Nord, était le centre de ce royaume. Selon la vieille coutume romaine, on avait ajouté à la part du second fils, Pépin, à l'Italie, le pays compris au Nord entre la crête des Alpes et le Danube. Le dernier fils, Louis, roi d'Aquitaine, reçut toute la Gaule méridionale, de la Loire aux Pyrénées.

On voit clairement qu'il n'y avait guère là souci des indications géographiques, des traditions antérieures ou des instincts de séparation future et naturelle des différentes parties de l'empire. Charlemagne obéissait évidemment à une autre préoccupation. L'approbation du pape, la sanction de l'Eglise, les serments des comles et évêques, toutes les précautions légales pour assurer le respect de son œuvre ne lui paraissaient pas suffisantes. La race héroïque des Francs du Rhin, ses compatriotes, ses compagnons et les compagnons de ses ancêtres, ralliant les Neustriens ou Francs occidentaux aux Francs orientaux, aux Saxons et aux Thuringiens à l'Est, était constituée gardienne de l'unité qu'elle avait faite, et devait peser de toute la puissance du Nord germain, guerrier, discipliné et conquérant sur le Midi latin, conquis et civilisé. Les deux fils cadets n'étaient que les représentants de l'aîné et de la nation fra:»aue, dans les

(1) Charta divisionis, ann. 806 (Baluze, I,p. 439).

vieux pays conquis. Tout avait été ainsi calculé pour accorder l'unité de l'empire avec le gouvernement de ses parties, et l'égalité du droit chrétien de l'empire avec le fait de la conquête germanique. Mais la mort avait déjoué les calculs de ce maître du monde en lui enlevant prématurément ses deux fils aînés et en ne lui laissant que le plus faible pour recueillir son lourd héritage.

Après avoir donné deux années à la réforme de l'Eglise, Louis le Pieux, jeune encore, mais plus inhabile dnns le gouvernement, crut devoir imiter son glorieux père, et partager aussi d'avance son empire et l'exercice de sa puissance. Comme lui, et d'accord en cela avec l'Eglise et avec l'aristocratie des Francs, il a souci d'abord de l'unité et plus peut-être que Charlemagne lui-même, mais d'une autre manière. Eu effet, dans le partage du conquérant, le principe de l'égalité des droits des fils avait eu une grande influence, puisque les partages avaient été à peu près égaux, et chaque prince souverain dans son royaume. Louis le I>ébonnaire lui ne craint pas de donner et une part plus grande et une autorité plus grande à l'aîné de ses fils. Mais, au lieu de faire du Nord franc et germain seul et de la force militaire le point d'appui de l'unité, il le cherche aussi dans le Midi et dans l'Eglise. L'équilibre est changé avec plus de complaisance peut-être que de raison. Jeté, en effet, dans des difficultés de gouvernement qu'il ne prévoyait pas, Louis le Pieux avait rappelé de l'exil, auquel il les avait d'abord condamnés, les vieux et habiles conseillers de soû père, Adalhard et Wala ; c'est avec eux qu'il publie, à la diète de Worms, devant les grands, les comtes et les évêques (en 817), après trois jours de jeûne et de prières, pour le salut de tous, la tranquillité de l'Eglise

et l'unit*1 de l'empire, cette charte de partage qui porte bien la trace de son origine et qui fut cependant la cause de tous les malheurs du fils de Charlemagne.

L'aîné des fils de Louis le Débonnaire, Lolhaire, est associé réellement à l'empire avec le gouvernement de toute la Francie du Nord mais avec la surveillance et l'expectative de l'Italie laissée, en sous ordre, à Bernhard, un pelittils bâtard de Charlemagne ; il unit ainsi la puissance matérielle à la puissance morale, Aix-la-Chapelle à Rome. C'était l'idée un peu plus chimérique peut-être que pratique inspirée par l'Eglise! La déposition de Bernhard, qui protesta, acheva de la réaliser en mettant à la fois l'Italie et la Francie entre les mains de Lothaire. La Bavière, avec les pays tributaires des Slaves et des Carinlhiens, donnés comme un royaume particulier à Louis, le second fils du Débonnaire, et l'Aquitaine, avec la Marche espagnole, au troisième, Pépin, ne sont presque que des apanages étroitement contenus et surveillés. Tous deux, en effet, mis sous l'autorité de leur frère aîné, désigné comme successeur à l'empire, étaient comme ses vassaux. Ils ne pouvaient lui résister même en unissant leurs forces. L'unité semblait sauvegardée ; car la charte de partage, ne considérant les deux jeunes rois que comme lieutenants de l'empereur, leur refuse de se marier, de faire la guerre sans l'assentiment de l'empereur, et leur impose le devoir de se réunir, chaque année, à leur chef naturel et de le tenir toujours au courant de ce qui se passait dans leurs Etats qui ne devaient d'ailleurs point être partagés entre leurs fils, mais revenir à leur frère.

On le voit, cette charte (1), à proprement parler, êlait

(1) Charla chvisionis. Ann. 817. Agob, ch. de div. imp.

plutôt une charte d'unité; elle tentait de conjurer le danger des anciens partages germaniques pour l'unilé de l'empire et de faire sa part à l'influence de l'Eglise et de la papauté. On y sentait la main du clergé; c'était une œuvre latine, politique et ecclésiastique; elle était destinée, en faisant sa place à l'Eglise, à conjurer les guerres fratricides auxquelles avait toujours donné lieu la coutume germanique des partages de territoire entre les fils; l'histoire mérovingienne n'en avait donné déjà que trop d'exemples. L'assemblée des grands en jura l'observance et le pape Etienne IV la confirma. Elle semblait avoir tout pour elle. Elle conciliait l'unité chrétienne avec la coutume germaine, les nécessités du gouvernement d'un seul avec les instincts d'autonomie de plusieurs, elle avait l'assentiment des grands et de l'Eglise, elle accordait la politique et la religion. Charlemagne cependant n'avait-il pas mieux vu, en faisant l'empire plus indépendant de l'Eglise sans cesser d'être d'accord avec elle, et en concentrant au Nord toute la puissance de son action et de sa discipline? Les fautes et les malheurs de Louis le Débonnaire n'ont pas permis de juger l'expérience que ses conseillers lui avaient fait faire. Singulière contradiction! Le règne de Louis le Débonnaire semblait fait pour atteindre l'idéal de l'empire chrétien rêvé par les conseillers de Charlemagne et édifié par ses puissantes mains. Son fils répare ses injustices et ses fautes, enlr'autres envers les Saxons qui lui resteront attachés. C'est presque un prêtre sur le trône, môme un moine timoré; il laisse le peuple romain introniser les papes à Rome sans attendre sa confirmation impériale; il ne réclamera qu'une fois, dans la capitale de la chrétienté, en faveur de ses droits et de ceux de son fils Lothaire. S'il fait des fautes, non-seulement il s'en repent, il cherche à les réparer,

6i ORIGINES DE L'KKPfRB GHRXâllIQtJZ.

mais il veut les expier, il les confesse publiquement, il en fait pénitence. Il avait rappelé Adalhard et Wala, les conseillers tout-puissants des derniers jours de Charlemagne, qu'il avait d'abord exilés ; après avoir dépouillé de l'Italie et privé de la vue, et involontairement de la vie, Bernhard petit-fils illégitime de Charlemagne, qui avait pris les armes contre le partage de 817, il se confesse de sa cruauté (822) à l'assemblée d'Altigny; il s'accuse devant les évoques de « s'être montré si souvent négligent et coupable, qu'il lui serait impossible d'énumérer toutes les circonstances où il a failli » (1) ! Par son abaissement même, « il prétend guérir, » ce sont ses expressions, « les yeux de ceux qui se sont offusqués de ses crimes. »

Après la mort de son neveu Bernhard, Louis ne craint pas de laisser son aîné Lothaire, avec le titre d'empereur en Italie. Un peu plus tard, dans un Capitulaire de 823, c'est lui qui définit la mission de l'empereur, du gouvernement et les devoirs des officiers de l'empire, d'après des principes et dans des termes qui font du pouvoir politique un pouvoir tout à fait spirituel et ecclésiastique. Après avoir perdu sa première femme, il a l'idée d'entrer au couvent; et il n'en prend une seconde , Judith, pour son malheur, que sur les instances des évêques. C'est évidemment un bien autre chrétien que Charlemagne, mais ce n'est pas un souverain ; il n'atteint pas ainsi au but de la souveraineté politique : il le change et par là il le manque. Ce n'est pas la seule fois que l'Eglise a gâté les bienfaits de son éducation en énervant la volonté d'un de ses plus dociles élèves. En ce sens, on pourrait presque dire que, en abusant de la faiblesse de Louis le Débonnaire pour s'emparer

(1) Capit.Attin., 822.— Capit. Aquisgran., 823.

du gouvernement et le dominer, elle trahit une première fois l'empire qu'elle avait si bien servi, et devient une des causes de sa chute, comme elle avait été d'abord une des causes de sa grandeur.

La bonté naturelle de Louis le Débonnaire, le respect que la mémoire de son père imposa aux Nordmans et aux Slaves, prolongea quelque temps l'illusion, même en Germanie, où couvaient bien des germes de haine contre les Francs et contre l'empire. Louis rendit aux Saxons, qui l'avaient perdu, le droit d'héritage, et leva les dernières restrictions que le conquérant avait mises à leur égalité avec les autres peuples. Le Danois Hériold, chef païen expulsé d'abord, se convertit et reçoit un territoire de la Frise orientale, qui servit comme de rempart et de menace contre les Danois du Jutland. Les Slaves de l'Elbe acceptent leurs chefs de la main de l'empereur. Ceux du sud- est étaient plus dangereux. Un certain Liutevit, qui commandait aux Slavo- Bulgares, inquiétait, des bords du moyen Danube, le nord de l'Italie et le sud de l'Allemagne, malgré le margrave du Frioul. Lolhaire, fils de Louis, reconstitue la frontière; il donne la Carinthie au Franc Helmwin, le pays entre la Save et la Drave au comte Salacho, celui qui s'étend de l'Enns à la Leitha à un Radbod qui recueillit et fit baptiser un prince exilé des Tscheques de la Morawa, et il maintient, en suscitant chez lui des troubles, ce peuple redoutable du moyen Danube et des forêts de la Bohême. L'œuvre de Charlcmagne paraissait continuer au nord et à l'orient. Son ombre protégeait encore l'Allemagne.

Louis le Pieux porta lui-même le premier coup à l'unité de l'empire. Après tout, la souveraineté fondée par les Carolingiens avait quelque chose de germain, comme son origine. Malgré l'étendue et la hauteur que l'Eglise et les cir-

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