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constances lui avaient communiquées, c'élail l'œuvre et la propriété d'une dynastie ; et elle était régie, c'était sa faiblesse, par les lois de la famille germaine. Sons l'œuvre politique et chrétienne que l'Eglise avait inspirée, il y avait toujours l'œuvre personnelle d'un homme : sous une conception morale , un fait matériel. De là vint le mal. Louis le Débonnaire eut, de sa seconde femme Judith, un quatrième fils, et voulut lui assurer aussi une part d'héritage. C'était la coutume germaine. La seconde femme de l'empereur était fille d'un comte bavarois, peut-être de la famille des Agilolfings. Son ambition était naturelle, quoique imprudente. Qu'advicndrait-il, en effet, de l'unité de l'empire à la suite de tous ces partages? et, en les multipliant, pourrait-on toujours satisfaire aux convenances des peuples? L'idée de la possession personnelle de la terre conquise par une famille, dans toutes les conditions qui accompagnent la propriété privée, avait été ramenée dans l'histoire par l'invasion germaine. Dans l'empire de Rome, c'était l'Etat qui possédait, c'est-à-dire une personne morale, et les partages même des dernières années de son existence suivaient les convenances des pays et des peuples plutôt que les intérêts des personnes. Il n'est pas étonnant que les chefs de l'Eglise de Gaule, Wala, le parent deCharlemngne, Agobard de Lyon et le chancelier Elissachar, en vertu des traditions impériales, de l'idée de l'Etat, et les principaux chefs de l'aristocratie franque, par amour-propre national, des comtes puissants même, comme un Lambert, un Matfried, aient cherché à contrecarrer Judith. Elle prodiguait les dignités de l'Eglise et de l'Etat pour se faire des partisans, et elle s'appuyait sur un duc de Septimanie , Biernhard , un homme du Midi, qui était venu avec elle à la cour et y était tout puissant. On attaqua l'impératrice dans cet homme.
En 828, Wala craint de voir porter atteinte au pacte d'unité de l'année 817; dans une assemblée à Aix-la-Chapelle, il prend à partie l'empereur lui-même et, profitant de quelques troubles qui avaient éclaté dans l'empire, l'adjure de « confier le gouvernement à des hommes probes et expérimentés et surtout de respecter les biens et les libertés de l'Eglise. » Rien ne pouvait être plus sensible à Louis le Pieux ; mais rien ne lui imposait non plus davantage. En consacrant la famille et la monarchie germaine, l'Eglise n'avait-elle pas pris sur toutes deux une sorte de droit de surveillance et de contrôle? Louis le Pieux laisse donc se réunir quatre synodes dans le Nord, pour délibérer sur l'état des choses qui, sous une main faible, laissait à désirer. A l'assemblée de 829 surtout, à Worms, fort de l'assentiment de l'Eglise, Wala lit une sorte de manifeste où, après avoir comparé « l'Eglise au corps du Christ, puisqu'elle est composée comme lui de deux personnes, l'une pontificale et l'autre royale, » il somme l'empereur de « régner pieusement, justement, miséricordieusement, s'il veut être appelé roi et non tyran. » Voilà déjà, sous un souverain inhabile et faible, la prétention du pouvoir spirituel, à dominer le temporel. Elle commence à se montrer dans l'empire chrétien, car elle est au fond de toute monarchie de droit divin, consacrée par une Eglise. Wala avait peut-être raison dans ses observations. Il parlait même au nom de l'intérêt de l'Etat, comme l'organe de la vieille tradition gauloise et romaine. Mais il avait été trop loin. L'habile Judith en profite pour exciter les susceptibilités de son mari. Louis, faisant un acte d'énergie qui ne lui était pas naturel, éloigne l'auteur de ces hardies remontrances ainsi que ses partisans, et prend une huble résolution destinée à assurer les désirs de Judith et
sa voloiUé. Il fait de l'Allemanie (l'Alsace comprise), de l'ancienne Rhélie ou Ilelvélieet d'une partie de la Burgondie, un nouveau royaume pour le fils de sa nouvelle femme, plus lard Charles le Cliauve, etdonne à l'Aquitain Bernhard, son conseiller, le titre de camérier de l'empire, avec des pouvoirs qui rapprochaient son autorité de celle des anciens maires du palais (1). L'autorité royale avait fait triompher la tradition germaine contre l'autorité de l'Eglise. La chair avait parlé, une femme avait accompli celte révolution de palais.
Cet acte d'énergie était plein de périls. Lolhaire, l'aîné des fils de Louis, associé à l'empire, alors en Italie, n'avait point été consulté, quoiqu'on eût pris le plus sur son royaume pour avantager ce dernier-né d'une autre femme. Ce nouveau royaume séparait l'Italie latine de la Francie germaine ; il rompait l'accord de l'Eglise et de l'Etat dont Lothaire était le représentant comme héritier de l'empire. Bernhard, en sa qualité d'homme du Midi, était détesté desFranks du Nord qu'il remplaçait au pouvoir. Cependant quelques peuples, les Saxons surtout, trouvaient que l'empereur avait agi conformément aux vieilles coutumes; et l'on n'avait pas trop à craindre le petit roi de Bavière, Louis, qui avait épousé Emma, sœur de Judith, et qui était alors, encore jeune, retenu au palais impérial. Un bel apanage, composé de riches et beaux pays de langue allemande et romane, mais où la réunion des évêchés d'Augsbourg, de Coire, de Constance et de Strasbourg à ceux de l'ancienne Bourgogue offrait de
(1) Vita Walse, p. 491-494. — Les Constitutiones Wormatiences, dans Pertz, III, p. 331. — Pour le nouveau partage, Pertz, II, p. 225, Annales Xanlenses, ann. 829. — Nithard., I, c. m. — Ann. de Wissembourg, Pertz, I, p. 3.
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frappants disparates, passait aux mains du jeune Charles, et l'empereur semblait encore le maître dans sa famille comme dans tout l'empire. Ce fut le vieux conseiller de Char lemagne, exilé pour la seconde fois, Wala, qui, au nom des antiques traditions franques et ecclésiastiques des Carolingiens, entreprit, du fond de l'abbaye de Corbie, où il s'était réfugié, de renverser toutes ces nouveautés.
Rien de plus périlleux, sous cette unité factice, que d'éveiller, par ces partages fréquents de l'autorité, ces instincts de séparation qui trouvaient des aliments réels dans les différences de langage, de lois, de mœurs et d'intérêts des différentes parties de l'empire. Le danger d'ébranler les habitudes d'obéissance et de fidélité des grands et des évêques, en transportant de l'un à l'autre leurs serments et leurs services, n'était pas moindre. Il était naturel que les fils de Louis le Débonnaire fussent mal disposés pour un nouveau co-partageant. Les grands et les peuples, travaillés d'un malaise secret, étaient avides de nouveau. La dissolution de l'empire ne commençait-elle pas déjà par le fait môme de l'empereur assez imprudent pour donner à la révolte de ses fils le prétexte de défendre l'unité de l'empire?
Ceux qui avaient été leplus intimement dévouésàlapensée de l'empire chrétien furent les premiers qui réclamèrent. Le vieux et passionné Wala entra en correspondance avec Àgobard, archevêque de Lyon, avec les grands d'Ostrasie et de Neuslrie imbus de ces idées. Il invoquait la grandeur, l'unité de l'Eglise qui était chère à tous, l'unité de l'empire qui n'avait pas encore perdu son prestige. L'empereur Louis le Pieux /-en donnant rendez- vous à une armée de Francs et d'Aquitains au centre de laNeustrie pour faire là guerre aux Bretons révoltés en Gaule, avait eu l'imprudence de se
séparer -.des guerriers francs du Nord qu'il dirigeait des bords du Rhin aussi de ce côte ; il s'était embarqué seul pour rejoindre par mer, du Rhin à la Seine, son armée. Wala put travailler les Francs toujours fiers de Cliarlemngne, les Aquitains tout imbus des idées romaines, le jeune roi Pépin qui, par caractère et dans un royaume habitué depuis longtemps, même sous son père, à une sorte d'indépendance, ne demandait qu'à faire du désordre, et enfin le jeune Louis de Bavière qui s'était échappé récemment d'Aix-la-Chapelle. Il dénonça partout Bernhard et Judith comme les instigateurs coupables de ces nouveautés. Quand Louis le Débonnaire arriva avec eux en Neuslrie, àCompiègne, il tomba au milieu d'une véritable révolte qu'il apaisa avec peine. Il dut renvoyer Bernhard en Septimanie, dans ses domaines, et reléguer Judith, celte femme que l'Eglise lui avait fait prendre et qu'elle lui faisait quitter, au couvent de sainte Radegonde. A l'arrivée de l'aîné de ses fils, Lothaire, venu d'Italie aussi pour réclamer, l'empereur mit le comble à sa faiblesse, et, docile aux réclamations de l'Eglise, des Francs etde ses fils, ordonna que l'empire restât en l'état où il l'avait autrefois ordonné et constitué en 817; et on lui imposa, pour assurer l'exécution de ses engagements, de reprendre ses anciens conseillers (1).
Tout semblait réparé dans l'intérêt de l'unité de l'empire; mais l'aîné des fils du Débonnaire, Lothaire, n'était point satisfait. Il avait fait l'épreuve de la faiblesse de l'empereur et tout le monde avec lui. Toute l'histoire mérovingienne et carolingienne prouve que les liens de parenté
(1) Vita Luclovici, c. xliv. — Thegan., c. xxxvi. — Ânn. Bertin., 830. — Vita Walx, p. 501.
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étaient impuissants à adoucir l'âpre ambition de ces jeunes fils de la barbarie, avides d'autorité, de richesses et de territoire. Lolhaire, quiétait associé à l'empire, veut être réellement seul empereur? Auprès du fils de Charlemagne impuissant, il tranche déjà du maître, fait garder à vue son père par des moines, et veut le confiner avec eux dans un couvent. Il a pour lui tous ceux qui poussent au trouble, à la dissolution. Mais le vieux Wala, revenu au pouvoir, craint l'arrogance de ce jeune homme. Ses deux frères, Louis et Pépin, redoutent de tomber sous l'autorité d'un frère aîné, toujours plus à charge que celle d'un père. Aux yeux des peuples, après tout, Louis le Débonnaire n'est-il pas un prince pieux et le fils de Charlemagne? Un moine, attaché à sa personne, soustrait par son dévouement le malheureux père aux mains de son fils aîné, favorise sa fuite et promet, de sa part, à Louis et à Pépin, s'ils veulent sauver la couronne de leur père, d'augmenter leur part d'héritage et leur indépendance.
Ces jeunes rois ne tenaient pas tant à l'unité, surtout si elle profitait seulement à Lolhaire. C'était là surtout l'idée de Wala, de l'Eglise. Bref, on résolut déporter la question devant l'assemblée des grands et des évoques de l'empire; et Louis le Débonnaire libre, et traitant avec ses fils, obtient qu'elle soit réunie sur la vieille terre carolingienne et franque, à Nimcgue, près aussi de la Germanie. C'était un coup Je maîlre, cette fois. « Quoique Louis le Débonnaire eût plus de confiance, dit son biographie, dans les Germains que dans les Francs, il savait ceux-ci attachés aussi à sa personne en souvenir de son père. » On s-'explique le sentiment des Francs ; celui des Germains se comprend un peu moins. Estimaient-ils dans Louis le Débonnaire un maître commode sous lequel on jouissait déjà d'une sorte d'indé-
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pendance? Louis, roi de Bavière, qui servit beaucoup son père dans celle circonstance, mais qui, de bonne heure, sut toujours accommoder sa conduite à ses intérêts, la leur fit il entrevoir pleine et entière? Toujours est-il que toute la Germanie se donna rendez-vous auprès du vieil empereur, omnis Germania eo conflaxit, surtout les Saxons et les Francs orientaux, Saxones et Franci orientales. Ce fut une victoire complète.
L'assemblée acclama Louis le Débonnaire; Lolbaire demanda pardon et retourna au delà des Alpes où, dépouillé du litre impérial, il dut se contenter du gouvernement de l'Italie. Louis et Pépin, dont les royaumes furent agrandis, n'eurent plus rien à démêler avec leur aîné. En se rencontrant, tout le monde s'était mis d'accord sur le terrain de l'indépendance. On relevait l'empereur, mais on abattait l'empire. Judith revint auprès de Louis, encore dans tout l'éclat de sa beauté et de sa puissance, abandonnant son ancien protecteur Bernhard et les chefs les plus compromis de la révolte. Et l'on songea à un nouveau partage de l'empire. Pourquoi non? C'était cette cause qui avait vaincu avec Louis le Débonnaire. Judith demande donc qu'on rende à son fils Charles la part que son père lui avait déjà donnée. On y consent. C'était le triomphe des idées de séparation, sinon de la division définitive de l'empire. Lothaire n'étant plus comme autrefois associé à l'empire, ses deux autres frères comptèrent, chez eux du moins, être de véritables souverains (1)
Piélabli par cette singulière révolution sur son trône
fi) Nithard., 1. I, c. m: Régna sicut promissnm fucrat, aucla fuissent.
impérial, sinon dans son autorité, le fils de Charlemagne parut encore glorieusement dans son rôle souverain à la diète d'Ingelheim, en 831. Le roi danois, Heriold, qui avait des démêlés avec son frère païen Gotifried, emprunta pour le réduire des secours francs. Les chefs de l'Eglise franque, Olgar, archevêque de Mayence, Ebbon de Reims et Wala, crurent déjà le moment venu de commencer les missions au delà de l'Elbe. Hambourg, à l'embouchure de ce fleuve, semblait un lieu favorable au milieu des Nordalbingiens, demi-Saxons. Un jeune homme, élevé à Corbie, puis ensuite à Corvey sur le Weser, la nouvelle Corbie allemande, s'offrit pour devenir l'apôtre des Scandinaves, le saint Boniface du Nord. Il fut, en effet, solennellement consacré à Mayence, puis alla recevoir l'institution à Rome, et tenta le premier de conquérir la Scandinavie à la foi, sous la protection des épées franques. Il s'appelait Ansca, et devint saint Anschairedans V hagiographie. C'était là au moins la continuation de l'œuvre de Charlemagne.
Louis le Débonnaire fit cependant bientôt la triste épreuve de la valeur de cette paix replâtrée à Nimègue. L'empire n'existait-il que de nom, son pouvoir était-il un vain mot? Pépin d'Aquitaine, au midi de la Loire, ne savait plus ce que c'était que l'obéissance. Pour la lui rapprendre, Louis le Débonnaire rassemble une armée sur la Loire, en 832, et somme même Louis de Bavière de se joindre à lui contre son frère. Louis le Bavarois, comme on l'appelait déjà, était celui sur lequel il croyait pouvoir compter. On ne lui avait presque rien refusé. Sa femme Emma était parente de Judith. Il quitta, en effet, sa résidence de Ratisbonne. Mais ce jeune homme avait pris déjà, était-ce en'Gcrmanie? des habitudes effrontées de dissimulation et d'ingrali-
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lucle. Arrivé au secours de son père, le voilà qui, au grand étonnement de tous, envahit la part de Charles, l'Allemanie, qui était à sa convenance, « avec une masse de Bavarois libres et serfs et de Slaves tributaires, » dit la chronique. Il vient ainsi jusqu'aux bords du Rhin, près de Worms. Heureusement, les Francs riverains accoutumés à surveiller les Germains, à combattre pour l'unité au delà du fleuve, et les Saxons, toujours dévoués au Débonnaire et peu sympathiques au midi allemand, arrêtent la révolte et donnent à l'empereur le temps de revenir. Des bords du Rhin, il poursuit son fils jusqu'à Augsbourg, le force à demander pardon, et, retournant en Aquitaine, voit Pépin se jeter également à ses pieds. Il est redevenu décidément empereur; mais il compromet tout, en voulant toul à fait dépouiller Pépin et donner à son fils Charles, décidément préféré, l'Aquitaine qui le mettrait plus loin du Bavarois.
N'était-ce pas là porter atteinte au droit des fils, même coupables? Coupables! tous ne l'avaient-ils donc pas été également contre leur père? L'aîné Lothaire se crut menacé. Ses droits passeraient-ils donc aussi un jour au dernier-né. Que devenait d'ailleurs le partage de 817, garanti par l'Eglise ? et, dans cet empire chrétien où tous les actes s'accomplissaient dans des formes religieuses et sous la foi du serment, l'Eglise n'avait-elle donc rien à dire pour conjurer les caprices des hommes? L'un de ceux qui avaient le plus contribué à ce pacte, l'archevêque dé Lyon, Agobard, jouant celte fois le rôle de Wala, prend parti, comme si l'Eglise était elle-même en cause, et adresse à l'empereur, à Lothaire, même au pape, une sorte de manifeste. Il y reproche à l'empereur Je démembrement de l'empire, l'oubli qu'il faisait de l'aîné de ses fils, Lothaire, autrefois son associé, et exhorte le chef de l'Eglise, alors Grégoire IV, à venir, en appuyant
l'aîné des iils de l'empereur, sauver à la fois l'Eglise et l'empire, mis en péril par l'instabilité du gouvernement. On le sentait bien, l'œuvre politique et chrétienne de Charlemagne chancelait; toute l'Eglise en était ébranlée. Mais de quel côté étaient la raison, la justice? Louis le Débonnaire avait sans doute voulu imprudemment apanager son dernier fils. Mais les fils de Louis le Débonnaire étaient ils en droit de détrôner leur père? Celui-ci abusait de sa victoire. Mais n'était-il pas le maître, et la première condition de l'unité n'étail-elle pas dans l'obéissance? Dans cet empire chrétien, tant d'objets de contestation paraissaient légitimer l'intervention de l'Eglise. Lothaire, croyant trouver l'occasion de se relever dans ces critiques circonstances, passe les Alpes, en 833, avec une armée qui servait d'escorte au pape Grégoire IV, pour revendiquer ses droits d'associé au trône, et il somme ses deux frères, Louis et Pépin, de se joindre à lui sur les bords du Rhin, la grande route centrale de l'empire. Louis le Débonnaire, de son côté, convoque un synode d'évôques à Worms, et appelle à lui ses fidèles du Nord. Sur les bords du Rhin, limites de la Gaule et de la Germanie, au milieu de ces Francs qui avaient fait l'empire, devait se décider la querelle qui était bien celle de l'Europe et de l'Eglise (I).
Un échange de lettres entre le pape et les évoques francs, réunis à Worms, précéda la rencontre des armées. Grégoire IV, parlant au nom du pouvoir qui avait couronné Louis le Pieux, dans une sorte de manifeste adressé à l'Eglise, ordonne des jeûnes et des prières pour toucher le
(1) Nithard., I à II. — Agob., Epist. de divisions imper. (Dom B. p. 367.)
cœur de l'empereur, se perle fort pour les droits de Lotliaire, pour le pacte de 817, et menace de l'excommunication les évoques qui se prononceraient contre lui. Il était appuyé par Agobard de Lyon, par le clergé de la Gaule méridionale surtout et de l'Italie. Mais les évêques réunis à Worms, en synode, par la main peut-être de l'évêque de Strasbourg, étaient en majorité du pays de Charlcmagne; ils relèvent hardiment le pape en le rappelant au respect delà couronne impériale, et menacent de le renvoyer lui-même excommunié s'il usait des foudres du Vatican. L'Eglise était divisée comme l'empire. Rien n'échappait à la confusion. Le pape se raidit; il avait auprès de lui l'intrépide Wala, le hardi Agobard et des évêques qui l'entretenaient chaudement des droits du Saint-Siège sur toute l'Eglise. Il gourmanda vivement la servilité des évêques fidèles au fils deGharlemagne, leur contesta le droit de s'élever contre le Siège apostolique , rappela les serments Tiolés de Louis le Débonnaire et revendiqua hardiment la suprématie de l'Eglise sur l'Etat et du pape sur l'empereur. Que de conflits à la fois dans l'héritage de Charlemagne ! La justice était-elle du côté de Louis le Débonnaire ou du côté de ses fils ; la vérité avec le pape de Rome ou avec les évêques francs? Tout le droit politique et ecclésiastique était en question!
Cependant Lothaire avait vu se réunir à lui, dans les plaines de l'Alsace , ses deux frères , Louis et Pépin , avec leurs fidèles. Là étaient des Lombards , des Bavarois , des Aquitains. De son côté, Louis le Débonnaire avait remonté la rive gauche du fleuve avec les Francs et les Saxons, avec la Germanie du Nord. Ce fut le jour de la saint Jean, 833, que les deux armées se rencontrèrent, dans un champ dénudé,
en friche (Rottfeld et non Rothfeld), entre Colmar et Bâle.
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On allait remettre la querelle au jugement de Dieu. Mais Louis le Pieux n'était pas fait pour tenir tête à un pape. Il était désireux de négocier. Grégoire IV, satisfait aussi de jouer le rôle d'arbitre et de conciliateur, passa du camp des fils à celui du père, et , pendant plusieurs jours, favorisa entr'eux des pourparlers. L'empereur rappelait les respects qu'on lui devait; ses fils lui opposaient ses serments violés. On échangeait des récriminations plutôt que des propositions d'accommodement. Cependant, la présence du pape, son habileté sans doute aussi produisirent leur effet au milieu des évoques et des guerriers francs, même des Germains que l'apôtre saint Boniface avait accoutumés à l'obéissance au Saint-Siège. On s'empressait autour de ce successeur de Léon III qui avait couronné Charlemagne, on écoutait cet homme qui venait de loin, de l'Italie, expliquer le vrai sens, le vrai droit de l'empire, N'était-ce pas là le divin oracle? L'empire n'était-il pas l'œuvre du Saint-Siège? Le pape gagna la bataille sans combattre (1).
La nuit qui suivit le jour où il avait quitté la tente de l'empereur, ces évoques qui avaient voulu lui renvoyer l'analhème, et ces guerriers qui avaient jusque-là si fidèlement soutenu le fils de Charlemagne abandonnèrent tout à coup Louis pour aller planter leurs tentes près du camp de ses fils et de Grégoire IV". Partagés, pour la première fois, entre l'autorité de leur chef national et celle de leur chef religieux jusque-là toujours d'accord, les Francs eux-mêmes et les Saxons avaient fait leur cboix. Louis le Débonnaire, dépouillé tout à coup de son prestige par le pape, se vit sans
(t) Vita Ludov., c. xlviii. — Zita Walœ, 508-511. — Epist. Greg. IV ad episr. fr. ( D. Bounuet, VI, p. 352). — Ann. Berlin., 833. — Thegan., c. xlu,
78 OIUGIFfES DE L'EMPIRE GERMANIQUE
Eglise, sans armée. Le souffle du poalife avait loul dissipé, et ses amis et son pouvoir. Comme le saint homme Job de l'Ecriture;- auquel on le comparait, il se résigna, renvoya le petit nombre de ceux qui lui étaient restés fidèles, entr'autres l'évêque de Metz, son demi-frère, et l'évoque de Brome, et il vint au camp de ses fils, le fils du puissant empereur, implorer humblement la vie sauve pour sa femme Judith et pour son fils Charles. Cette plaine, désolée encore aujourd'hui et battue parles vents froids, a conservé, de cet étrange événement, le nom de Champ du Mensonge (Campus Mentitus). Double mensonge, en effet, ce n'était pas la cause de l'empire, de l'unité, qui avait triomphé. Elle avait reçu, au contraire, la plus rude atteinte dans la personne du fils de Charlemagne. Le pape, Wala, Agobard ne s'en aperçurent que trop vile en voyant les fils du Débonnaire ne songer bientôt qu'à leurs intérêts et à un nouveau partage qui ne respecterait plus rien. Le pape Grégoire IV essaya d'accorder les vainqueurs. Leurs rivalités succédaient déjà à leurs révoltes. Il y avait trop à faire. Bientôt découragé, le vainqueur de Louis le Pieux, impuissant contre ses fils, repassa les Alpes plein de chagrin (cum maximo mœrore), et laissa l'empire à la dissolution qui suivit de près (1 ).. Il avait contribué lui-même à l'ébranler et avec lui à ébranler l'Eglise.
Les deux appuis sur lesquels l'empire s'était élevé lui avaient donemanquô. La papauté s'était tournée contre lui; l'Eglise l'avait abandonné. Quant aux vieux compagnons de Charlemagne, aux Francs, séduits par le pape, ils avaient aussi fait défection. Le mouvement commencé par les fils
(1; Yita Walx, 51 1-51 i. — Agob., Liber Apologet., p. 372.
de Louis et par les autres peuples contre l'unité, qu'ils prétendaient cependant défendre, les avait entraînés à ce scandaleux abandon qu'on regarda bientôt comme leur propre honte, Francorum dedecus (1).
Mais qui donc avait souci de l'intérêt commun , de l'empire chrétien? peut-être encore les vieux conseillers et les inspirateurs de Charlemagne?maisonnelescomprenait plus. Louis le Débonnaire, dominé par l'ambition maternelle de Judith, n'avait songé qu'à son fils Charles. Sous prétexte de défendre l'unité de l'empire, Lolhaire n'avait d'autre but que de remplacer son père, et ses deux frères d'autre désir que d'affranchir et d'augmenter leur part d'héritage. Cependant le gouvernement impérial se dissolvait. Obligés de prêter autant de fois serment de fidélité que le pouvoir changeait de mains, les comtes, les évoques, les possesseurs de bénéfices, les grands, comme on disait, optimates, les seigneurs, seniores, n'étaient plus fidèles qu'à eux-mêmes. Autour d'eux, ils rassemblaient le plus d'hommes qu'ils pouvaient, même des bandes de pillards, et ils profilaient du trouble, ceux-ci pour se perpétuer dans leur pouvoir, ceux-là pour augmenter leurs immunités, les autres pour garder leurs biens précaires ou en usufruit à titre propre et héréditaire. La justice, le service militaire rattachés d'abord par une puissante hiérarchie au pouvoir universel, se localisaient, s'émietlaient chaque jour. Le comte rendait la justice en son nom, en son nom convoquait l'heerban. Le simple seigneur même, dans son bénéfice devenu fief, faisait des hommes soumis à son patronage, de ses vassaux, de ses colons, de ses liles, des sujets
(1; Ann. Alamann., 833. (Script., 1, 49, 65.)
80 ORIGINES DE l'eMPIHE GEUMAN1QUE.
ou même des serfs. Ainsi, le pouvoir impérial fondait entre les mains des puissants, et les petits propriétaires, les faibles sans défense, tombaient sous le joug des forts ou se recommandaient humblement à eux. L'empereur, les jeunes rois eux-mêmes, en querelle entr'eux, pouvaient-ils empêcher cette dissolution? Il leur fallait acheter à tout prix l'appui des grands. Leurs envoyés, missi dominici, « tous amis des présents, ne recherchaient plus que les gains illicites, » dit Pascase Radbert, « et, trahissant leurs devoirs, n'avaient d'autres désirs que celui de s'enrichir (1)? » Avec l'empire, la petite propriété et la liberté succombaient donc sous cette double aristocratie de puissants. « Au lieu d'être les vengeurs du crime, » comme l'avait voulu Charlemagne, ces grands, «des évêquesmême qui savaient à peine lire et ne comprenaient rien au texte sacré, » acquittaient les coupables, persécutaient les bons, se faisaient les complices des voleurs et des meurtriers, et procédaient ainsi à l'établissement futur de la féodalité. C'était le vieux levain germanique de division et d'anarchie qui reparaissait et livrait de nouveau l'empire à tous les périls du dehors. Un instant domptée par les armes et par la parole, la vieille Germanie retournait à la barbarie. En dépit du christianisme, les évêques et les abbés, suivant le courant, se refaisaient eux-mêmes hommes de guerre au moins pour se défendre; caries barbares, que Cliarlemagne avait vaincus, reprenaient courage, ébranlaient déjà les frontières et réapparaissaient dans les provinces; c'était la prophétie d'Agobard qui s'accomplissait : « Nous serons, avait-il dit, la proie des barbares ou celle d'une foule de
I) Vita Walx, p. 488.
CHAP. IX. — CHUTE DE l/EMPIRE DE CHARLEMAGNE. 81
tyrans (1), » et en présence de ces maux déchaînés, parmi les anciens compagnons de Cliarlemagne, qui avaient élé témoins de temps plus grands et plus heureux, il n'en était guère qui ne mourût victime ou découragé.
Eginhard, longtemps le favori de Cliarlemagne et de Louis, précepteur du jeune Lolhaire, avait partagé la première disgrâce de son élève; prévoyant la guerre civile, il s'était retiré déjà dans son abbaye de Seligensladt, après avoir envoyé à l'empereur les derniers avertissements de l'archange Gabriel. Rappelé de nouveau dans cette cour divisée et aux abois, dont il avait été chassé, le cousin de Cliarlemagne, Adalhard, n'avait voulu y rentrer un instant que pour accepter cette réparation et accorder fièrement le pardon des injures dont on l'avait abreuvé ; il était revenu mourir au milieu de ses moines de Corbie plus dociles. Plus sensible aux intérêts mondains, après avoir essayé de conserver et de raffermir l'empire, l'archevêque de Lyon, Agobard, se défendait du moins sur son siège plusieurs fois ébranlé parla guerre civile. Enfin, l'autre petit-fils de Charles-Martel et cousin de Charlemagne, pleurant la mort de son frère Adalhard, longtemps disputé parles agitations delà vie publique et les attraits de la solitude du cloître, absent de la cour ou présent, tantôt surveillant , tantôt surveillé, toujours redoutable, passionnément convaincu qu'en défendant l'empire et l'Eglise, la famille de Charlemagne, les grands et le peuple, il soutenait non sa cause mais celle du Christ, non sua sed quas Christi erant, Wala, après avoir traversé maintes fois tout l'empire pour se jeter entre
(!) Car. Calv. Ep. ad.Nicol., etc. (Dom Bouquet, vu p. 552) : Aliquatenus légère, nihil tamen le$lus eoctrigeUci iitielliyere. — Agoo., Lib. Apoh, ch. vi.
tuus il. t)
82 ORIGINES DE l/EMPIRE GERMANIQUE.
le père et les enfants qu'il avait précipités les uns contre les autres, allait bientôt mourir (836) avec le désespoir de n'être plus guère écouté et de pressentir la fin même de tout ce qu'il avait passionnément aimé. Mais, avant de disparaître, les hommes de cette forte et intelligente généralion qui avait vu Charlemagne à l'œuvre , devaient , ou comme Eginhard raconter presque avec éclat le grand règne , ou comme Thegan et Pascase Radbert faire revivre encore, dans les écrits qu'ils dictaient eux-mêmes ou inspiraient à leurs amis, les passions et les conflits qui en avaient compromis les suites. C'est encore un signe de grandeur, quand les hommes qui ont pris une part active aux événements de leur temps regardent comme un devoir ou une consolation d'écrire, même avec leurs préjugés et leurs passions, ce qu'ils ont fait ou ce qu'ils ont vu. Ils échauffent et ils éclairent en même temps qu'ils instruisent. L'histoire tombe beaucoup plus bas, quand elle n'a plus à son service que des annalistes indifférents qui enregistrent les événements au milieu desquels ils vivent sans les sentir et sans les faire comprendre. Leur sécheresse et comme leur endurcissement constatent les misères sans espoir et l'irrémédiable abaissement des temps.
Mort de Louis le Débonnaire, 840. ! — Guerre do ses fils. — Bataille de Fontenay. Serment de Strasbourg. — Traité de Verdun, 843.
Louis le Débonnaire n'avait trouvé au Champ du Mensonge, au milieu duquel il avait été déposé par ses fils, ni la fin de ses grandeurs ni celle de ses misères. Le malheureux prince, abandonné de tous, avait été amené de l'Alsace, sous bonne garde, au cloître de Saint-Médard de Soissons. Lothaire jouait déjà à l'empereur. A Compiègne, il donnait audience aux envoyés byzantins et recevait les présents des Francs; ses deux frères rentraient en possession des royaumes, encore agrandis, qui leur avaient été déjà promis. Louis surtout, bien qu'il reprît sa résidence ordinaire de Ratisbonne en Bavière, se vantait déjà d'être roi dans la Francie orientale ou dans VA llemanie, c'est-àdire dans l'Allemagne actuelle (1). « Seulement, » comme disait Wala, retiré de bonne grâce, cette fois, à Corbie, ils arrangeaient toutes choses contrairement au désir des gens de bien et ne laissaient à Dieu rien de ce qui revenait à Dieu (2). » Chacun d'eux, en effet, ne songeait qu'à son intérêt ou à
(1) Il compte de 833 les années de son règne in orientali Francia. La tradition de Saint-Gall appelait, à cette époque, Louis rex Alamannorum, ou in Allemania. — (2) Vita Walx, p. 516.
84 ORIGINES DE i/EMPIllE GERMANIQUE,
ses honneurs, et prenait le plus qu'il pouvait (quanto arnplius potuisset), et les grands et les peuples, qui ne s'en trouvaient pas mieux, en étaient, encore une fois, aux regrets d'avoir préféré les fils au père.
Lothaire, qui ne prétendait pas voir encore lui échapper l'empire, résolut d'empêcher une nouvelle restauration. Il y avait une loi ecclésiastique qui interdisait au coupable, une fois amené à la pénitence, de revenir à la milice du siècle (ad militiam secularem) (1). L'ambition germaine de ce fils dénaturé se couvrait de ce prétexte chrétien. Les évoques francs pesèrent sur la conscience timorée du prisonnier. Agobard, l'archevêque de Lyon, lui représenta qu'il avait toujours été le partisan de Lothaire, lui fit lire sa propre condamnation, qu'il avait rédigée lui-même, en écrivant l'apologie de ses fils. Le fils de Charlemagne n'avait plus qu'à mériter l'exaltation de la vie éternelle en s'humiliant sous la main de Dieu. Il semblait n'y avoir plus rien pour lui dans ce vaste monde qu'il avait gouverné. Refuserait-il encore son salut dans l'autre? Séquestré du reste des humains, le vieux Louis ne voyait que ses maîtres spirituels qui l'obsédaient de menaces. Il se laissa faire. L'archevêque de Reims, Ebbon, autrefois comblé de ses bienfaits, le déclara, dans un synode, « dépouillé de la puissance terrestre par la volonté divine et l'autorité ecclésiastique. » Enfin on conduisit Louis à l'église de Saint-Médard de Soissons(833), où s'étaient assemblés des grands et des évêques,ses ennemis. Là, pénitent forcé cette fois, il se prosterne sur la terre nue, au pied de l'autel, pour de-
(1) Denedicti capitulai*., 1. II. ch. cccxxxvm (Leg. II, App., 89). — Ex collectione Isidori.
CHAP. IX. — CHUTE DE l'eMPIUE DE CHARLEMAGNE. 85
mander pardon de ses péchés. Sa conscience timorée lui en reprochait beaucoup sans doute. Mais Lolhaire voulait lui voir confesser publiquement ceux qui étaient utiles à sa réputation et à sa fortune. On lui en présenta la longue énumération, rédigée à l'avance par ses ennemis, péchés contre Dieu, contre l'Église et contre le peuple! Il confessa tout, môme les péchés de ses fils, et quitta le baudrier militaire et l'habit séculier pour prendre le costume de pénitent, comme s'il ne devait plus penser qu'à son salut le reste de sa vie (1).
Le principal crime que l'Église reprochait à Louis le Débonnaire, c'était l'abolition de la loi de succession et de partage, faite sous ses auspices et confirmée par le serment de tous en 817. Mais, elle-même, ne violait-elle pas une loi de succession légitime et des serments mainte fois prêtés en déposant le fils de Charlemagne? Ne donnait-elle pas l'exemple, plus pernicieux encore, de fouler aux pieds les premières lois de la morale, en se chargeant de découvrir, comme on disait alors, aux yeux de ses fils, les nudités paternelles? Il y avait là un crime ; le monde le comprenait. Un sentiment d'horreur et de pitié se répandit dans toutes les âmes simples. Ceux qui avaient encore quelque pudeur politique virent, dans la dégradation du monarque, celle de l'empire même. Le fils de Charlemagne avait courbé la tête devant l'évoque de Reims, le fils d'un chevrier ; Wala, qui avait du sang carolingien dans les veines, n'avait pas voulu participer à l'humiliation de Louis le Débonnaire, à ce qu'il appelait «un péché. » Étaient-ils bien sûrs, les deux autres
(1) Agobard, 46, Apolog. — D. Bouquet, II, p. 258-251. — Ann. Berlin, ad an. 833. — Thegan., ch. xliv.
fils de l'empereur que leur frère aîné les respectât, après avoir dégradé leur père. Louis de Bavière, qui commandait aux peuples les plus honteux d'avoir abandonné l'empereur, en voyant Lothaire emmener son père dans une étroite captivité à Aix-la-Chapelle, se repentit et adressa quelques remontrances à son frère. Il réclamait un traitement plus doux pour le fils de Charlemagne. Une entrevue eut lieu à ce sujet à Mayence entre les deux frères. Elle fit éclater le conflit au lieu de le conjurer. Louis le Germanique, comme on commençait à l'appeler, trouva bientôt un appui dans son autre frère, Pépin, roi d'Aquitaine. Ils se mirent en devoir de délivrer leur père. Mobilité ou indifférence? Lothaire se voyait à son tour abandonné, honni surtout en terre carolingienne. D'Aix-la-Chapelle, il se rabattit, avec son père prisonnier, mais reprenant peu à peu puissance, dans la Neustrie qu'il trouva aussi en partie soulevée. Une bataille aurait eu lieu déjà entre lui et Pépin en vue de Saint-Denis, le vieux sanctuaire de la monarchie franque, qui avait été témoin de conflits analogues, si le Débonnaire n'eût tenu à arrêter l'effusion du sang. Mais l'approche du Germanique, avec une grande multitude de Teutons (tanta populi multitudine), suffit à déterminer Lothaire à se retirer avec ses partisans et à rendre son père libre aux mains de ses deux autres fils, 834.
On réhabilita encore une fois le vieil empereur dans la vieille basilique mérovingienne. Il se trouva des archevêques et des évoques pour le revêtir de nouveau des habits et des armes impériales. Il Iraila ses deux fils, Louis et Pépin, comme des libérateurs, reparut avec eux, à Aix-la-Chapelle, dans la ville carolingienne, s'y fit couronner pour la troisième fois, et, à la lête d'une armée franque, imposa assez à Lothaire pour le forcer à venir implorer son pardon à
CHaP. IX. — CHUTE DE L'EMPIRE DE CHARLEMAGNE. 87
Btois et à repasser les Alpes, derrière lesquelles il devait se contenter du royaume d'Italie. Raban Maure, abbé de Fulde, sur l'invitation du prince restauré, écrivit son livre sur le respect du par les fils à leur père, et par les sujets à leur souverain. L'empire n'en était pas moins fini malgré la restauration de l'empereur, et ce n'était qu'avec trop de raison qu'un contemporain disait amèrement : « Le royaume tombe en confusion, le nom des Francs autrefois illustre par toute la terre est obscurci. »
L'empereur, restauré pour la seconde fois, fit à l'assemblée de Crémieu, près de Lyon, 835, un nouveau partage. Laissant Lolhaire en Italie, il agrandit la part de Pépin de la Loire à la Seine, celle de Louis le Germanique du Rbin à la Meuse, et il assigna, outre l'Allemanie, au fils de Judith, Charles, déjà l'occasion de tous les troubles, la Gothie et la Provence, en se réservant, par une condition spéciale, le pouvoir d'avantager encore un de ses fils, môme aux dépens de ses frères, « s'il venait à mériter plus d'honneur et de puissance. » Personne n'avait confiance dans ce nouvel acte d'autorité assez imprudent encore. Il n'y avait là de quoi ni guérir le malaise qui poussait les peuples à chercher aveuglément pour leur sécurité une autre garantie, ni satisfaire l'ambition de ses fils et surtout « l'infidélité et la perversité » des puissants à qui profilait tout le désordre. Louis le Débonnaire lui-même n'avait pas confiance dans la durée de ce nouveau partage, dont les érudits ont d'ailleurs quelque peine à fixer la date, et qui ne fut jamais réellement effectué (1). Restaurée aussi près de son
(1) Nous nous rattachons, pour la date de celte nouvelle charte de division, à l'opinion de Baluze et de M. Ilimly, contrairement à
88 OHIGINES Di: LEMPME GERMANIQUE.
mari et plus intrigante avec l'âge, Judith, voyant Louis le Débonnaire près de quitter la vie après l'empire, traitait sous main tantôt avec Louis, tantôt avec Lothaire ou avec Pépin, pour obtenir d'eux le partage de l'empire avec son fils Charles. Ces menées, qui parurent dirigées contre Louis de Germanie, amenèrent la dernière catastrophe, dans laquelle l'Allemagne joua le principal rôle.
A l'assemblée d'Aix (837) , on avait repris à Louis le Germanique, non-seulement l'Oslrasie, mais une partie de la Saxe, dans ces répartitions insensées de territoire qui n'avaient ni règle ni durée. Celui-ci se rapprocha de Lothaire à Trente. On pouvait entrevoir de nouveaux malheurs. Judith poussa Louis le Débonnaire à un acte de vigueur. Le jeune Louis fut condamné comme rebelle, à Nimègue, et dépouillé de tousses apanages, à l'exception de la Bavière. Mais, depuis longtemps déjà, ce prince était considéré comme le chef naturel de la pure Germanie ; il signait ses actes du nom de roi de la Francie orientale, nom qu'on donnait encore, à cette époque, à la plus grande partie de l'Allemagne d'alors. Après tout, sa conduite avait toujours été prudente, sinon toujours régulière. L'empire semblait en délire, les Francs n'inspiraient plus de crainte. Louis le Germanique appela à lui les Alamans, les Saxons, les Thuringiens, même des Francs du Mcin, pour se défendre.
La mort de Pépin d'Aquitaine, sur les entrefaites (838), compliquait la situation. Louis le Débonnaire n'eut cependant qu'à se montrer au delà du Rhin pour faire rentrer, encore une fois, ce révolté dans le devoir. La venue de
M. Waitz, qui voudrait l'attribuer, contre toute vraisemblance, à "innée 831.
son aîné, Lothaire, à Worms, l'année suivante, parut tourner tout à /ait la fortune contre le Germanique. Un dernier partage (mai 839) rendait à Lothaire, avec l'Italie, les pays germains à l'orient de la Meuse, à Charles, la Gaule h l'occident de ce fleuve et de la Saône. On ne laissait au Germanique que la Bavière : on oubliait le fils de Pépin. Au déclin des ans, le Débonnaire, esclave d'une femme, croyait faire acte de volonté ; et sa volonté, exprimée la dernière, divisait en deux parts l'empire de Charlemagne, l'œuvre de la vieille Francie, privée de sa noblesse, veuve de ses grands hommes, et, dit un contemporain, « énervée dans sa force et sa sagesse (1). »
Mais la Germanie et l'Aquitaine réclamèrent, avec Louis le Bavarois et Pépin l'Aquitain. Si la vieille Francie carolingienne, partagée, n'existait plus comme nation, les autres nations n'étaient-elles pas libres ? En courant de l'un de ses fils à l'autre, de l'Aquitaine à la Germanie, pour les contenir et les réprimer encore, en 840, à l'âge de soixante-deux ans, le malheureux successeur de Charlemagne, écrasé d'un fardeau trop lourd pour lui, fut atteint sur les bords du Mein de sa dernière maladie. L'esprit el le cœur souffraient plus encore que tout le reste. Il se fit transporter, pour finir au moins en paix, dans une île du Rhin, en vue du château d'ingelheim. Sa femme, Judith, son dernier-né, Charles, n'étaient point là pour le consoler du délaissement ou de la révolte des autres, de Louis surtout qu'il accusait de sa mort. Quelques évoques seulement l'assistaient, non pour l'aider à quitter l'empire, mais
(1) Vita ÎAidovici, c. lvi : Francia nobilitate orbata fortitudinis quasi net vis sucgms wtVaater, pt udsniid liis obcwitibus annuliata.
la vie. Profondément pieux et las da pouvoir, de l'existence, il semblait, à l'agonie, faire volontairement effort en s'écriant, dans la langue germaine : Heraasl heraus! dehors, dehors! pour aller trouver un mondemeilleur.il quittait ce monde, en effet, le 20 juin 840, emportant avec lui le dernier prestige qui soutenait encore l'œuvre de son père. Souverain et père également faible et capricieux, flottant entre l'idée abstraite de l'empire et la coutume concrète des partages de famille, entre l'Eglise et le siècle, l'ascétisme et la chair, il avait fait et défait les Etats destinés à. ses enfants, aux dépens de son pouvoir, sans constituer leur royaume ; et il laissait en mourant l'étrange souvenir d'un prince qui n'avait pu jamais se maintenir luimême et que ses ennemis, faute de s'entendre, n'avaient jamais pu renverser. Mais les vraies funérailles, les funérailles sanglantes de l'empire, devaient être célébrées au lendemain de sa mort par ses fils.
L'aîné des fils du Débonnaire avait été fait par lui empereur en 817 ; il s'était réconcilié le dernier avec son père et avait reçu de lui la vieille Francie du Rhin. Il s'était fait fort, plusieurs fois, de défendre l'unité impériale, et avait reçu de son père mourant les insignes de l'empire. Le peuple des Francs, qui avait soumis les autres races, voyait en lui le vrai héritier de Cbarlemagne et mettait encore en lui son honneur. Après la mort de son père, il était le symbole de l'unité de i'empire et de la domination franque sur les autres peuples. Depuis longtemps maître au delà des Alpes, il avait pour lui aussi le pape qui croyait son pouvoir spirituel intéressé au maintien de l'unité, et l'Italie, fière de posséder un César, môme germain, et de restaurer de ses mains son antique suprématie, c'est-
à dire le prestige antique et moral de l'empire. Son père, en lui léguant la France carolingienne, l'ancienne Ostrasie, semblait lui laisser encore une puissance matérielle redoutable. Rien ne semblait donc terminé, tout semblait môme à recommencer après la mort de Louis le Débonnaire.
Empereur, appuyé parle pape, par lesltaliens et les Francs, Lolhaire était suspect à ses frères et neveux et à leurs peuples qui rêvaient avec eux l'indépendance. Louis le Germanique était, depuis longtemps, comme chez lui dans la Teutonie. Pépin II était considéré, par les Aquitains, comme un roi national. Charles, le fils de Judith, pouvait-il espérer que Lothaire respecterait, en sa faveur, le dernier partage? Autant de causes de conflit et bien plus graves entre des frères qu'ils n'avaient été contre un père. Lothaire, en effet, prétendit maintenir, au moins à son profit, l'autorité impériale. Arrivé d'Italie, il ménagea d'abord ses deux frères et se montra successivement en Neustrie et en Germanie, sur les bords de la Seine et sur les bords du Mein, pour se faire reconnaître comme le successeur de Charlemagne, espérant imposer assez à Louis et à Charles pour les annuler ou les subordonner bientôt. Après tout, il pouvait être plus heureux ou plus habile que son père et relever peut-être l'empire. A ce prix, on lui pardonnerait sans doute de l'avoir abaissé!
II ne manqua pas, en effet, d'esprits, même distingués, pour le croire. Le premier personnage ecclésiastique de la vieille Ostrasie, l'archevêque de Mayence, Otgar, l'abbé de Fulde, Raban Maure, et l'abbé de Corbie sur le Weser, Warin, un descendant des Saxons, se déclarèrent pour lui. Lolhaire célébra impérialement les fêles de Pâques de 841 à Aix-la-Chapelle, au milieu des Francs du Rhin, fiers de voir un jeune descendant de Charlemagne. Mais ici éclata
92 0U1GINES DE L'EMPIltE GEl'.MAMOUE.
pour la première fois clairement, l'esprit de résistance et de révolte contre ces Francs du Rhin qui avaient vaincu et dompté tous les peuples sous le grand Charles. L'intérêt rapprochait l'un de l'autre Louis de Bavière et Charles de France, le fils de Judith, contre Lothaire. L'ancienne Neustrie et la Germanie avaient les mêmes griefs contre les Francs dominateurs. Non-seulement les Alamans, les Bavarois, mais des Saxons et des Thuringiens, même des Francs orientaux du Mein, un Thaculf, chef saxon de la Marche Sorbique, un Ernest, tout puissant propriétaire sur la rive gauche du haut Danube, dans le Nordgau, chargés de surveiller la frontière bohémienne, se groupent autour de Louis (1). Charles, de son côté, voit se grouper sous son drapeau les évêques de la vieille Gaule, des comtes neustriens et burgondiens, même quelques Provençaux et des Aquitains du Midi.
Etait-ce instinct national, désir d'indépendance, rage de revanche! on ne voulait plus de la domination des Francs, de l'empire. Lothaire lui-même, qui prétendait jouer au successeur de Charlemagne, l'avait-il respectée? Appuyés par leurs fidèles, Louis le Bavarois marcha du Danube sur le Rhin, Charles, de la Seine vers la Meuse. Moitié par des menaces, moitié par des présents, ils avaient entraîné tout le monde (2).
Lothaire et la vieille Francie ostrasienne les séparaient
(1) Ludovicus, orientales Francos, Alamanos, Saxones et Thuringios sibi fidelitatis jure confirmât. Ann. Fuld., 840, p. 562. — (2) Ann. Bertin., 841, p. 437 : Ludovicus autem et Carolus aller ultra Rhenum, partim vi, partim minis, parlim honoribus, partim quibusdam conditionibus, onuies partium suarum sibi vel subdunt vel conciliant. — Lebœuf, recueil de divers écrits pour le lieu où se livra la bataille, et Malte-Brun, Annales des voyages.
run de l'autre. Mais pouvaient-ils représenter encore l'unité franque et carolingienne qu'ils avaient abaissée? Lothaire aurait voulu, maître du pays entre la Meuse et le Rhin, empêcher Louis le Germanique et Charles de correspondre. Ils échangèrent malgré lui des envoyés et arrêtèrent leur plan de campagne. Le comte de Metz, Adalbert, ne put empêcher le premier de passer le Rhin. Lothaire n'osa se mesurer avec Charles. Les deux puînés opérèrent bientôt leur jonction à Châlons- sur- Marne, et unissant la cause de la Germanie ou de l'Allemagne à celle de la Gaule contre l'empire et contre les Francs ostrasiens, ils réclamèrent leur part d'héritage et d'indépendance. C'était une question de vie ou de mort pour l'empire. Lothaire, en vrai héritier d'ailleurs de Charlemagne, ne voulut rien entendre. Il avait encore de l'espoir dans son neveu Pépin II, qui disputait à Charles, dans la Gaule, le midi de l'Aquitaine; il l'appela à son aide pour invoquer le jugement de Dieu qui en effet prononça.
Après des manœuvres qui permirent à Lothaire de se joindre à Pépin et aux Aquitains, les héritiers de l'empire se trouvèrent, enfin, en présence à Fontenay-en-Puisaye (juin 841 ) . Plusieurs sources d'eau vive, un monastère et quelques maisons formaient alors ce village au milieu d'une plaine traversée par un ruisseau qu'on appelait le ruisseau des Burgondes. Lothaire se tenait, avec son armée composée de Francs de la vieille Ostrasie, de Frisons, de quelques Saxons, d'Italiens qu'il avait amenés, et des Aquitains de Pépin, au village même de Fontenay, à 6 lieues sud-ouest d'Auxerre. Les deux autres frères étaient à Thury, une demilieue ausud,Louisavec les Alamanset la majorité desSaxons, Charles avec des comtes neustriens du nord de la Gaule et des Provençaux du midi; ils étaient séparés seulement de
leur frère par une suite de hauteurs. Il n'y avait guère que de la cavalerie, c'est-à-dire surtout de la noblesse ou de riches propriétaires dans les deux armées, car les petits propriétaires libres tendaient à disparaître. On essaya de quelques pourparlers. Lothaire avait avec lui quelques envoyés du pape et le haut clergé de la Francie, il réclamait l'empire, et, comme s'exprime un contemporain, la monarchie (monarchiam vindicabat) . Les deux frères revendiquaient leur part d'héritage déjà consentie par leur père : Charles, la Gaule jusqu'à la Meuse ; Louis, la Germanie jusqu'au Rhin. Dans cette revendication de deux pays, aujourd'hui si distincts, il y avait bien, on le sent, des velléités d'indépendance nationale. Qu'on ne l'oublie pas, cependant, le Nord de la vieille Gaule et la Germanie, qu'on appelait alors l'une la Francie occidentale et l'autre la Francie orientale, n'étaient point aussi dissemblables qu'elles l'ont été depuis. L'Aquitaine, par exemple, partagée entre Lothaire et Charles le Chauve, était bien plus opposée au Nord de la Gaule; et pour la vieille Francie ostrasienne qui suivait Lothaire, elle participait beaucoup des deux Francies du Nord. Elle avait été leur lien, leur honneur. Mais, en général, on avait pris ses chefs en partie par de vieilles habitudes d'attachement, beaucoup plus par intérêt, ce sont les monuments contemporains qui l'affirment. Il y en avait, ajoute l'un d'eux, qui hésitaient, « incertains de savoir qui pouvait revendiquer justement leur pays (1). » Plusieurs, en effet, ne devaient point prendre part à la lutte. Elle eut bientôt lieu; car on ne pouvait
(1) Incerti fluctuamur quinam potissimum regionem nostram sibi de beat vindicare.
s'enlendre. Il s'agissait de savoir si l'empire survivrait à Louis le Débonnaire ou s'il périrait ; il n'y avait plus de compromis possible.
Le samedi 25 juin, de grand matin, Louis et Charles occupèrent les hauteurs qui les séparaient de Lothaire et descendirent se ranger en bataille devant lui. La lutte commença à huit heures, lutte terrible, et, comme dit un contemporain, « plus que civile, » car elle était entre des frères, des parents, des proches, des hommes de même nation, inter fratr es et cognatos atqne propinquos. Etait-ce donc des antipathies de race qui les mettaient aux prises? On a la composition des deux armées ; des hommes de même race et de climats diiïérents se trouvaient dans les deux camps. Un contemporain l'a dit en propres termes, comme pour bien constater le caractère vrai de la lutte : « Les combattants n'étaient point divers par leurs armes, distincts par leurs mœurs et leur race; ils étaient aux prises parce qu'ils étaient dans des camps différents, non armis dissimiles, non habitu gentis distincti, solum castris obversi (1). » En effet, ils étaient là aussi Francs contre Francs, Saxons contre Saxons, Provençaux contre Aquitains , comme les fils du Débonnaire étaient frères contre frères. Voilà l'exacte vérité en dehors de toute théorie. Les uns étaient pour l'empire, les autres contre lui.
Lothaire et Louis se trouvèrent aux prises sur les hauteurs, près du bois des Briottes (Brittœ), Charles et Pépin dans la vallée, à Solennat ou Soleme, au ruisseau des Iîurgondes. Lothaire, dressé sur son cheval de bataille, fai-
(1) Adom Viennensis Chronic. — Chronic. FontaneîL, 84t. — Ânn. Lemovic, 8U. — Bellum crudelissimum et plus quam civile inter patres et cognatos atque propinquos (Script,, II, 251, 301, 322.)
sait de son mieux etde sa lance abattait des cadavres autour de lui, hastâ multa demolivit cadavera, mais les siens tournèrent le dos et il dut fuir avec eux. Pépin , opposé à Charles, soutint plus longtemps l'effort de la bataille et vit fuir aussi devant lui les comtes neustriens. Mais un Warin, comte de Provence, vint à son secours avec des Toulousains et des Provençaux; il rétablit le combat et mit en fuite les Aquitains. Les contemporains ne nous ont pas fourni d'autres détails sur la bataille, mais ils ont gardé d'elle une profonde impression d'horreur. Jamais ce siècle de guerre n'avait vu une aussi énorme et atroce tuerie. On s'y acharna comme dans les guerres parricides. Ce fut une orgie de meurtre entre chrétiens, c'est le mot : magnâ se cœde invicem christiani debacchati sunt. Louis et Charles, vainqueurs, arrêtèrent enfin, par commisération chrétienne (pietate), cette affreuse boucherie, à midi. Les sarraus de lin blanc des morts brillaient au soleil au milieu des flaques de sang, dans la plaine, le long du ruisseau rougi des Burgondes. Quarante mille Ostrasiens restèrent sur le champ de bataille, plus d'Aquitains encore. L'empire y perdit la fleur de sa population, mais la Francie surtout; le poète franc Angilbert, qui assistait à la bataille, put déplorer « cette nuit amère, dure, où étaient tombés tant de forts, justement pleures, ce jour qui devrait être rayé du nombre des jours, où, dit un autre, la Francie, épuisée jusqu'à la mort, perdit toute sa force (1). » C'était, en effet, la fin de l'œuvre de Charlemagne, de l'empire et de la fortune des Francs. Toutes les races s'étaient conjurées pour accabler la puissance qui
(1) Ann. Alam. — Ann. Xant. — Ruodolf. Fuld., 841. — Ann. Flaviniac, 841. — Hincmar, Hludovic. Balb, c. iv. -
CHAP. IX. — CHUTE DE i/EMPIRE DE CHARLEMAGNE. 97
les avait tenues si longtemps sous le joug; des Francs même y avaient contribué, et, c'est avec raison, qu'un autre écrivain put dire un peu plus tard : « Dans cette bataille, la puissance militaire des Francs fut tellement abattue et leur héroïque courage anéanti que, non-seulement ils n'ont plus élé capables d'étendre leur frontière, mais même de défendre leur propre territoire (1). » Ce fut le sort, en effet, de la vieille France carolingienne et celui de toutes les frontières de la civilisation chrétienne. Car avec l'empire tombait l'unité des peuples chrétiens qui les avaient défendues pendant un siècle contre les païens et les barbares.
Les moyens auxquels recourut Lothaire pour essayer de relever sa fortune furent déjà la preuve de cette chute. L'aristocratie ostrasienne était presque anéantie , il prodigua des biens et des honneurs à des hommes de rien pour avoir de nouveaux soldats. Le Danois Heriold, païen ou chrétien selon l'occurrence, guettait toujours la Seelande. Il lui concéda, pour s'établir, l'île de Walcheren. Enfin, les lois de l'empire, pour ramener la Saxe à l'état social des autres nations, avaient favorisé la noblesse contre les hommes libres et fait des lites ou colons presque des serfs. Lothaire, pour se rattacher les vieux Saxons, souleva les libres contre les nobles, les Frilings contre les Ethelings, les lites contre les Frilings, ceux même qui regrettaient encore le culte national contre ceux qui adhéraient déjà de cœur au christianisme, et ceux qui détestaient la dîme contre le clergé. C'é-
(1) RêsînoTi, Prûm, Chron. 841. — Transi. S. Filib. (Mabillon, Act. Sanct., S. IV, 555 : Deseritur custodia litorum maris oceani.