‹ Histoire d'Allemagne (volume 2)Chapitre 22 sur 46 · SCIENCES · texte numérisé non relu

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qui est plus important encore que le texte qui nous en a été conservé, c'est qu'il fut prêté par les deux rois et par les deux peuples, sur les bords même du Rhin, dans la ville de Strasbourg, déjà riche et populeuse, dives, argentea, popuiosa, dit un contemporain, comme si, à cette époque, le fleuve servait de limite aux deux peuples et aux deux langues. Et le choix de ce lieu n'est pas indifférent pour l'histoire. Sans vouloir, en effet, prétendre que le Rhin séparât alors deux peuples d'origine et de langue différentes, on peut affirmer que, dans cette contrée, entre la Meuse et le Rhin, il subsistait alors beaucoup plus de traces de la civilisation gauloise et romaine, qui disparurent plus tard pendant sa réunion à l'empire allemand, et que ces idiomes et ces races s'y étaient profondément pénétrés et s'y équilibraient presque dans une juste mesure. N'était-ce pas cinq années juste après ce serment, en 847, et à Mayence même, qu'un synode ordonnait, par un capitulaire, de se servir de la langue romane rustique, lingua romana rustica, dans les sermons? Dans ce pays, auquel Charlemagne s'était efforcé même de donner une certaine unité, la langue latine et les deux langues vulgaires, la teutonique et la romane, n'étaient-elles pas familières à presque tous? Le Rhin, si commode alors, à le comparer avec des routes mal entretenues, pour le transport des marchandises, des revenus impériaux, ne donnait-il pas une activité, une vie toute particulière à ce centre de tout l'empire? Là s'élevaient des évêchés comme Mayence, qui communiquait, par Tribur, avec Francfort où Charlemagne avait fait construire un château sur remplacement actuel de l'église Saint-Léonard; là brillaient Trêves, Cologne encore romaines, des abbayes nombreuses et richement dotées comme Slavelot, Malmédy, Prûm, etc.; là se réunissaient les hommes de guerre

et les hommes d'Eglise de tous les pays, pour tenir les assemblées laïques et ecclésiastiques que comptent, à cette époque, les villes de Metz, de Nimègue, de Worms, de Tribur, d'Ingelheim, et pour faire ensemble les grandes chasses si suivies des Ardennes. L?, enfin Aix-la-Chapelle gardait encore le souvenir de ses grandeurs déjà passées.

Il n'y avait pas eu un seul pays, en effet, où, pendant plus d'un siècle, on eût vécu d'une vie plus agitée, plus féconde et en même temps plus générale, presque cosmopolite. Cette rive gauche du Rhin, pays de guerre et d'église, avait été le lien de la Germanie et de la Gaule, comme le peuple franc partout présent et partout répandu ! De ce foyer de l'activité guerrière et de la propagande chrétienne, tout partait sous Charles-Martel et Charlemagne, depuis cent cinquante ans; et tout y revenait. Il n'appartenait précisément à personne et il appartenait à tous. Les races, les lan gués et les mœurs, à force de s'y rencontrer, lui avaient presque ôtéson caractère primitif, exclusivement franc; et c'est ce qui devait contribuer à l'affaiblir. Louis de Germanie et Charles de France, en voulant s'en séparer, n'avaient pas annoncé la prétention d'y toucher, tant ils étaient embarrassés de savoir à qui il appartenait. Il était comme indivis, commun à tous. Après avoir dominé, il ne pouvait être sujet; c'était encore, même dans sa chute, la contrée sacrée, impériale. Si elle n'était plus maîtresse, elle pouvait être arbitre encore, non esclave. C'est ce qui explique pourquoi les vainqueurs de Fontenay voulurent en faire la limite des deux peuples, puisqu'elle tenait de l'un et de l'autre, et la donner à l'empereur Lothairc, s'il consentait à leur laisser leur juste part et leur indépendance.

Le vaincu de Fualonay n'avait plus pour lui que le nord

de ce pays, là où se rapprochent le plus les cours inférieurs du Rhin et de la Meuse, l'Ostrasie septentrionale, la plus barbare, déjà bien affaiblie par la défaite et resserrée entre les Francs orientaux du Mein qui marchaient avec la Germanie et les Francs neustriens qui marchaient avec la Gaule. C'était peu, pour résister à Louis et à Charles qui avaient avec eux deux grands pays.

Lothaire ne put tenir sur cette héroïque rive gauche du Rhin, d'où ses ancêtres étaient partis pour déborder sur la Gaule et sur la Germanie et pour les soumettre et les unir un instant dans un grand empire. Après tant de gloire, l'impuissance de l 'Ostrasie, décimée par ses succès et par ses revers, éclatait à tous les yeux. Elle pouvait s'estimer heureuse encore de n'être point partagée et de servir au moins de frontière à deux peuples. Lothaire essaya vainement de conjurer la mauvaise fortune. Ses deux adversaires descendaient le Rhin par Spire, Mayence, Coblentz. Ils mangeaient, couchaient ensemble pour mieux afficher leur intime union, tandis que leurs peuples, dans leurs haltes, se livraient, « Basques contre Saxons, et Bretons contre Francs, » nous disent les chroniques, à des jeux militaires qui ne montraient que mieux leur accord pour conquérir leur indépendance. Les partisans de Lothaire s'éclaircissaient à chaque heure. Menacé d'être acculé dans sa ville impériale d'Aix-la-Chapelle, presque sans ressources, il voulut faire un dernier effort. Il mit la main sur le trésor impérial et sur celui de l'église deSainte-Marie pour le distribuer à ses derniersdefenseurs.il y avait là, entr'autres, un ouvrage en argent d'une merveilleuse beauté* composé de trois boucliers qui représentaient la terre, le ciel étoile et le cours des planètes. Il le brisa pour le partager. Ses derniers compagnons en acceptèrent les morceaux, mai? i\*

se dispersèrent néanmoins; et il n'eut plus qu'à s'échapper, comme un fugitif, avec sa femme et ses enfants pour regagner, par Lyon, le chemin de l'Italie, à travers mille périls. Triste image de la perversité de ces grands qui avaient reçu des gouvernements et des terres de l'empire pour le défendre, et qui lui faussèrent compagnie pour s'enrichir de ses dépouilles et pour fonder sur ses débris leur puissance féodale (1).

Lothaire en fuite, ses frères, entourés d'évêques, eurent un instant l'idée de partager l'empire et la rive gauche du Rhin. Après avoir fait condamner leur frère aîné pour son ambition, ses trahisons et ses parjures , ils minutèrent, en effet, un projet qui donnait à Louis la Frise et POstrasie du Nord avec Cologne et Mayence, à Charles Liège, Herstall, le manoir paternel, et sans doute Trêves et Strasbourg, puisqu'il est certain que la part de celui-ci devait s'étendre au delà de la Meuse jusqu'au cours moyen du Rhin. C'était la limite la plus rationnelle, le partage d'un fleuve européen qui a longtemps, en effet, séparé et concilié l'Allemagne et la France. Mais, au moment où les deux frères alliés rentraient dans la vieille Gaule pour poursuivre leur victoire, Lothaire, à Lyon, avait rassemblé encore une autre armée de vassaux italiens et aquitains. Appuyé sur l'Italie et l'Aquitaine , il était encore redoutable; il eût fallu combattre de nouveau. Les grands et les peuples étaient las; les uns étaient pressés de jouir de ce qu'ils avaient, les autres souffraient de la peste, d'un hiver fort rude, enfin de la disette qui avait réduit des populations entières à faire du pain avec de la

(1) Dom Èouquet, Vlîî, 430. — Nithard., ÎIÎ, c V, % — Prudeû

tiusTrec, 842. — Adonis. Chronic, Script.,. 11,322.

terre et du miel. Charles et Louis avaient d'ailleurs proclamé, au commencement de la guerre, qu'ils ne revendiquaient qu'un égal partage; et la vieille Ostrasie semblait l'héritage légitime de l'aîné des petits-fils de Charlemagne qui demandait seulement à la joindre, avec les contrées intermédiaires, à l'Italie qu'il possédait depuis longtemps aussi comme empereur. On négocia. Le clergé et les grands intervinrent. Les trois fils du Débonnaire se rencontrèrent à Langres ou à Mâcon, on ne sait au juste, sur la ligne de partage des eaux de la France; et, de là, sortit un compromis qui respectait encore la mémoire de Charlemagne et le nom de l'empire, mais qui fut peut-être moins heureux que ce traité qui eut déjà séparé l' Allemagne de la France. Telles sont les causes et le sens véritable du célèbre traité de Verdun (4).

Il avait été convenu dans cette entrevue que, l'Italie ayant appartenu légitimement comme l'Ostrasie à Lothaire, la Bavière et une partie de la Germanie à Louis, et l'Aquitaine avec une partie de la Gaule à Charles, le reste serait également partagé. Les fils du Débonnaire tenaient, en effet, ces contrées par des traités de partage réels, quoiqu'ils se fussent plus d'une fois contredits; le reste seul était en litige. Cent vingt évêques ou seigneurs, après avoir fait l'estimation des comtés, évêchés, abbayes et revenus, compris dans ce reste, devaient donc en augmenter la part de chacun en les rattachant à leur royaume ou possessions primitives. On voit par

(1) Le passage de Nithard, dans lequel on trouve l'idée de ce partage, est malheureusement interrompu après les mots Ouvris Frisic. Notre interprétation est cependant la plus clair© ul cuuuoulft aveo \es faits positifs qui précèdent et qui suivent.

là que l'intérêt des peuples, le souci des nationalités, comme on dit aujourd'hui, ne fut point la première considération. On tint quelque compte des nécessités de la géographie générale ; encore la terre à laquelle l'homme attachait sa puissance, les ressorts des évêchés, les limites des comtés qu'il ne fallait pas soumettre à deux maîtres, les firent-ils souvent plier aussi à leurs exigences. Les évêques et les comtes qui faisaient le partage avaient en effet voix au chapitre. Chacun se rattachait alors à sa terre. La topographie l'emportait sur la géographie, l'intérêt de chacun sur l'intérêt général. Les grands eurent une première réunion à Coblenlz (octobre 842) et furent appelés ensuite à Verdun par les trois frères qui s'y rencontrèrent encore. C'était un territoire presque neutre que celui de cette ville située sur la Meuse ; les populations y étaient fort mêlées. Il y avait mille intérêts divers à régler, et peu de personnes en état de le faire en connaissance de cause. Bon gré, mal gré (vellent, nollent), il fallut en finir. Ainsi eut lieu ce singulier et célèbre partage de Verdun, fait de guerre lasse (10 août 843).

L'original de ce traité ne nous est point connu, dit M. Waitz, et les écrivains du temps ne nous en font pas connaître bien rigoureusement les délimitations. Nous en pouvons démêler assez cependant pour nous en faire une idée, et elle n'échappe point au reproche d'étrangeté. Lothaire qui, en sa qualité d'empereur, voulait avoir Aix-la-Chapelle et Rome, joignit en effet à l'Italie, au nord, l'Ostrasie et la Frise, sur la rive droite du Rhin jusqu'au Weser, à l'ouest, le pays qui s'étend sur la rive gauche de la Meuse jusqu'à l'Escaut et jusqu'au cours supérieur de la Marne, y compris Sedan et Chaumont, enfin au sud la Bourgogne entre la Saône et l'Aar en Suisse , et le pays entre le Rhône et les Alpes avec la Provence. Cette longue bande de territoire, qui

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allait de la Méditerranée à la mer du Nord, comprenait des peuples d'origine et de langue les plus différentes, et elle séparait les parts de ses deux autres frères, peut-être pour les empêcher de s'entendre encore, et, s'il était possible, pour les dominer. Louis le Germanique eut, avec la Bavière et la Marche de l'est, l'évêché de Coire, la Thurgovie, l'Allemanie, la Thuringe, la Saxe, la Francie du Mein, et même sur la rive gauche du fleuve les villes et territoires de Mayence, Worms et Spire, afin, dit plus tard Réginon, qu'il se trouvât aussi dans sa part des pays à vigne, les ceps n'ayant pas encore passé sur la rive droite. Enfin, quoique Pépin II, oublié dans le traité, voulût encore garder l'Aquitaine, tout le reste delà Gaule, à l'exception encore, sur la droite du Rhône, d'Uzès et de Viviers qui dépendaient de l'archevêché de Lyon, réservé dans la part de Lothaire, revint à Charles le Chauve (1).

On voit, par ces détails, aussi précis qu'ils peuvent l'être, mais incontestables, si l'on peut avec raison faire partir du traité de Verdun, en 843, la séparation de l'Allemagne et de la France, et, par conséquent, si quelques polémistes récents d'outre-Rhin, à propos de la guerre contemporaine de 1870 et de la paix de 4871, pouvaient, en bonne conscience et tout pédantisme mis à part, se croire autorisés, par un droit aussi lointain et aussi douteux, à ramener la France, en vertu des origines, à ce célèbre traité. Et cependant, on sait qu'il n'en manque pas encore même à l'heure où j'écris II n'y a rien qui fausse plus l'histoire et la politique que déjuger des choses passées par les cho-

(1) Pour le traité «le Vvdun, voir le moine de Saint-Gàll, c. % Franc, reg. histor. (Script., pp. 324, 325, 329). Prud. Trec, 843.

ses présentes, et de prétendre régler le présent par les exemples du passé. Encore après le traité de Verdun, les trois fils de Louis le Débonnaire s'appelleront, dans les chroniques, Lothaire, roi d'Italie, Louis, roi de Bavière , Charles, roi d'Aquitaine, tous les trois môme rois des Francs. Ces deux derniers prendront bientôt les noms, l'un de roi de la Francie orientale et l'autre de roi de la Francie occidentale. Lothaire donnera à la vieille Ostrasie son nom ; elle deviendra le Lothérègne ou la Lotharingie.

Les vrais vaincus, ce sont les Francs- Ostrasiens. Ce n'est pas la Gaule, la France, qui tombe, c'est l'empire de Charlemagne. Mais, quant aux parts toutes personnelles qui en sont faites, aucun grand fleuve, comme on le laisse croire trop ordinairement dans les histoires, ne sert de limite. La part de Lothaire déborde sur la rive droite du Rhin en Frise, sur la gauche de la Meuse dans le Hainaut et dans la Champagne, et jusque sur la droite du Rhône à Uzès et à Viviers. Le royaume de Louis le Germain traverse la gauche du Rhin supérieur jusqu'à l'Aar. On n'a pas tenu plus de compte des considérations nationales et de langue que des considérations géographiques. Lothaire joint à l'Italie et à la Provence, la Bourgogne, l'ancienne Ostrasie et la Frise, pays singulièrement disparates. Charles le Chauve, à l'ancienne Neustrie et à l'Aquitaine, ajoute la Bretagne et la Gothie (Roussillon).

Si l'on désigne alors, sous le nom d'Italie, la contrée au midi des Alpes, et, sous les noms de Gaule et de Germanie, les pays séparés par le Rhin, c'est surtout pour se conformer à la tradition romaine; et ces noms n'ont qu'une valeur géographique. Mais dans ces contrées, il y a toujours des populations comme des langues bien diverses. Même dans la part faite à Louis de Bavière, qui semble

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la plus homogène, les Saxons s'entendent-ils beaucoup plus avec les Bavarois, que ceux-ci avec les habitants romans du diocèse de Coire? On a eu le plus souvent égard moins aux distinctions de langage et même de géographie qu'aux ressorts ecclésiastiques et aux divisions par comtés. Les évêchés de Frise ont été donnés à Lothaire, parce qu'il avait Cologne, leur métropole, et la droite de la Meuse, parce qu'il avait les comtés de Liège, de Metz, etc.; Louis le Germanique avait Worms et Spire, dont les évêchés étaient suffragants de Mayence, sur la gauche du Rhin, comme Lothaire avait, sur la droite du Rhône, Uzès et Viviers qui dépendaient de la métropole de Lyon.

Sans doute, il y avait deux langues, la teutonique et la romane, qui distinguaient deux races différentes. Mais les langues qui n'ont pas une si grande influence qu'on le croit à l'origine, dans la formation des Etats (1), ne séparaient guère les hommes à celte époque ; elles étaient plus simples et plus pauvres, et les idées étaient bien moins nombreuses. On s'entendait plus facilement. La langue tudesque portée par les Francs jusqu'au centre de la Gaule, et la romane portée par les Gallo-Romains jusqu'en Saxe, toutes deux d'ailleurs parlées par le peuple intermédiaire des Francs, étaient en train de se mélanger et se faisaient plus d'emprunts qu'on ne se l'imagine. On se comprenait, pour les rapports journaliers, fort aisément, même de Latin à Germain; et la langue latine, langue de la religion, de l'Eglise et des affaires, étendue jusqu'aux confins extrêmes

(1) L. Gfrœrer, I, 54, et Ficker (das Deutsche Kaiserreich), 28, 31, 52; — "Waitz, p. 325; — Wenck, p. 190; — et Scholle, p. 62, ont porté des coups décisifs à l'exagération qu'on avait faite, à celte époque, des idées de race et de nationalité.

même de la Germanie, seule encore langue vraiment littéraire et langue universelle, unissait les peuples les plus divers, en ne laissant les langues vulgaires, tudesque ou romane, que pour les usages communs de la vie. Ce qui séparait alors, et sur le même sol, c'était bien plus la culture, par où l'évêque et le comte différaient du vilain, que l'origine ou la langue dans des contrées différentes.

Les trois nations futures, l'allemande, l'italienne et la française, n'existant alors qu'à l'état latent, le traité de Verdun ne les constitue donc ni ne les sépare point. C'est un traité de partage qui ne diffère guère des autres partages francs faits en vertu de la tradition germaine. Après l'empire chrétien de Charlemagne, c'est un retour à la barbarie, une défaite de la civilisation gallo-latine ; c'est le commencement du morcellement infini qui suivra et non pas encore l'origine de nations nouvelles.

En dépit de ses auteurs, ce traité prépare sans doute pour l'avenir quelque chose d'autre, en portant un coup presque décisif à l'œuvre des Francs et de Charlemagne. Lothaire se pare, en effet, encore du titre d'empereur et il affecterait volontiers, sur ses frères, une sorte de suprématie, parce qu'il a dans ses domaines les deux villes impériales, Rome et Aix-la-Chapelle, la Francie ostrasienne et l'Italie. Mais la race glorieuse de la Francie ostrasienne qui reste à Lothaire, entre le Rhin et la Meuse, affaiblie déjà par ses pertes à Fontenay, elle laisse maintenant à la Germanie les Francs orientaux du Mein, plus tard les Franconiens, à la Gaule les Francs occidentaux de la Neustrie, plus tard les Français; elle n'est et ne sera plus rien. Elle ressemble à une armée qui a perdu ses ailes. Elle s'est épuisée dans son œuvre par son activité, ses victoires même, par sa dispersion dans les pays soumis; et sa puis-

sance, sa gloire l'ont usée. Ce qui lui avait rendu possible la soumission et la domination de la Gaule et de la Germanie, c'est que, encore barbare, elle avait plus de vigueur que la première, et que, déjà civilisée, elle avait plus d'intelligence que la seconde. Placée géographiquement entre l'une et l'autre, et moralement entre la barbarie et la civilisation, elle avait, dans cet âge de robuste jeunesse qui fait les grandes choses, retrempé la Gaule amollie et adouci la rude Germanie en les soumettant. Mais, par là aussi, elle s'était comme fondue dans l'une et dans l'autre. Et maintenant, elle ne leur était plus supérieure ; en les élevant jusqu'à elle, elle était tombée à leur niveau, même au-dessous; battue à son tour à Fontenay par ceux qu'elle avait réformés ou instruits, elle avait vu ses vainqueurs ingrats la démembrer et elle était destinée à leur servir trop souvent de champ de bataille.

Elle n'est plus même un peuple en effet, cette noble France ostrasienne, mais la propriété d'un homme, elle s'appelle la Lotharingie, le royaume de Lothaire. Nonseulement elle ne tiendra plus sous sa domination la Germanie et la Gaule, mais elle deviendra, ainsi que la glorieuse et belle rive gauche du Rhin, l'objet de la convoitise et de la lutte des deux pays qu'elle avait voulu réunir en un seul et qu'elle n'a réussi qu'à constituer contre ellemême. Ainsi tombent-ils ces Francs; mais ce n'est pas sans laisser de leur grandeur un souvenir glorieux. Ils lèguent pour quelque temps le nom de Francie occidentale el pour toujours le nom de France au beau pays de la Gaule avec lequel ils ont surtout fait alliance. Ils ont failli le donner encore à l'Allemagne qu'ils ont fait chrétienne; car elle s'appellera, pendant près d'un siècle encore, la Francie orientale (Franc ia orientalis); et, longtemps,

par une fiction glorieuse pour ce peuple, après avoir pris encore son roi parmi les Francs, elle voudra confier à celui qu'elle choisit dans une autre branche de la race teutonique, l'antique honneur de l'origine franque. C'est sur le territoire franc qu'elle couronnera ses rois. Voilà la récompense de son glorieux labeur pour la civilisation.

Ce n'est donc pas sans raison que les hommes les plus intelligents de ce temps déplorèrent à la fois la chute de l'empire de Charlemagne et la défaite des Francs. Ce fut, selon la parole du prophète, dit un annaliste, « pour les péchés du monde, que de nombreux princes, quatre rois, régnèrent dans l'antique empire de Charlemagne (1). » On a souvent cité la plainte éloquente du diacre Florus : « La Francie dépouillée du diadème a perdu, à la fois, le nom et l'honneur de l'empire.

Perdidit imperii pariter nomenque decusque.

Il n'y avait qu'un maître autrefois, un était aussi le peuple qui lui obéissait. Le nom de Franc était glorieux devant les hommes, sa louange retentissait sous les cieux les plus éloignés; les députés de Byzance et de Rome et les envoyés des barbares venaient lui rendre hommage. Toutes les villes florissaient sous la protection de la loi et de la justice; la paix régnait et le courage suffisait pour tenir l'ennemi en respect. Les prêtres rivalisaient de zèle pour le soin des âmes et la jeunesse accourait aux fontaines de la science. Heureux empire, si tu avais connu ton bon-

Ci) Annales Xantenses, 869 : Eo tempore ut propheta ait : proptet peccata terrx, quatuor reges, etc., etc.

heur! Rome était ta forteresse, et ton fondateur était le gardien des clefs du ciel. »

N'est-ce pas le plus bel hommage que l'on pût rendre à l'œuvre de Charlemagne? On comprend que des hommes qui avaient essayé de la soutenir, même dans la Germanie soumise, comme Otgar, archevêque de Mayence, et surtout Raban Maure, abbé de Fulde, la lumière de l'Allemagne, aient encore, dans leur découragement, quitté les affaires pour la retraite. « Plus familier d'ailleurs avec les choses sacrées qu'avec les armes profanes » (2), Otgar laissa donc, après la lutte, son siège brillant de Mayence pour aller dégrossir le peuple saxon qui lui donna moins à faire que l'ambition des puissants. Raban Maure abandonna la riche et puissante abbaye de Fulde qu'il avait dirigée et illustrée vingt ans, pour se réfugier dans un pauvre ermitage, sur une montagne voisine où il avait bâti une chapelle. Là, oubliant la politique qui lui avait si mal réussi, il ne s'occupa que de la science de Dieu, en étudiant les Pères, et échangea, avec l'ancien compagnon de ses desseins, ces livres sur la pénitence que ne lurent guère ceux qui triomphaient sur les ruines de l'empire chrétien tombé avec les Francs, comme disait Florus, « dans le sang et dans la poussière. » Le nouveau roi de l'Allemagne, Louis le Germanique, devait cependant bientôt tirer encore le solitaire de cette studieuse retraite pour l'élever au grand siège de Mayence, à la primatie de l'Eglise germaine, et s'éclairer de ses conseils dans le gouvernement de son royaume. C'est que les violents qui font les ruines ont besoin des

(1) Nicol. Serarius, Moguntiacar. rcrum, libri V, p. 622 : Arma minus quam sacra, Otgarie, Noras

sages qui les réparent ; et, pour le fils rebelle qui avait détruit le grand empire et qui, de ses débris, voulait refaire maintenant le royaume allemand, ce n'était pas de trop que de s'assurer le concours d'un homme formé à l'Ecole franco-latine de Charlemagne,

YOMI II.

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