Tome II. la
146 ORIGINES DE i/EMPIRE GERMANIQUE.
vêque de Mayence, Luitbert, avec l'assentiment de Louis le Germanique, rassemble tous les évêques de l'Eglise allemande à Worms, en mai 868, y condamne ce qu'il appelle les sottises grecques (inepiias Grœcorum) , et proclame hors de discussion la primatie de Pierre et la légitimité de Nicolas Ier.
Une révolution à Constantinople, qui renversa l'empereur Michel et jeta Photius en prison, acheva comme par miracle la victoire de l'Eglise latine; et Nicolas Ier put mourir en paix la même année, comme s'expriment les hommes du temps, avec le renom « d'un Moïse, d'un homme vraiment apostolique, d'un défenseur du Christ, et, d'après son nom même, d'un dompteur de peuples (Nicoiaos, victor populorum) . » « Depuis Grégoire le Grand, nul, disait un chroniqueur allemand, Régino, ne lui fat comparable. Il commanda aux tyrans et jouit d'une autorité semblable à celle d'un maître de l'univers ; » et il en avait usé pour le bien. Il avait fait courber la tête à un roi sous ses arrêts, amené les Bulgares, pour un temps, à l'Eglise latine, déposé des évêques, renversé Photius. C'est l'empereur de la foi en Occident. 11 mérite une place entre saint Grégoire le Grand et Grégoire VII, qu'il rattache l'un à l'autre, du septième au onzième siècle. Il n'était pas inutile de le rappeler, surtout dans une histoire de l'Allemagne (1).
(1) Mansi (XV, 367). — Hincmari opéra II, 809. — Dachery, spicilegium; VII, 1, 117. — Ann. Fuld., 868. — Synodus apud Wormatiam. — Ann. Xant. , 868. — Epist. Luitberti ; Nicolaus vir apostoîici vigoris juxta nomen suum victor populorum beatissimus. — Regino anno, 863.
Le traité de Mersen, 870, vraie origine de la séparation de l'Allemagne et de la France.
La mort du roi Lothaire II, en 869, ramena l'attention, des affaires ecclésiastiques qui prenaient tant de place dans ce temps, à de graves intérêts politiques. La condamnation de Waldrade, contre laquelle celui-ci protesta jusqu'à la fin, n'ayant point été levée, son royaume se trouvait sans héritiers directs. Il devait être, dans ces temps de violence, au premier occupant. Louis le Germanique était alors malade à Ratisbonne. Il venait de régler ses affaires avec ses trois fils, pour être en paix avec eux. Car il n'est tels que ces fils de la Germanie pour ne savoir attendre l'héritage de leur père. Dépouiller, saisir le vivant, c'est leur tradition. Karloman reçut ainsi, en sous-ordre cependant, la Bavière ; Louis, qui avait le nom de son père, la Saxe, et Karl l'AUemanie, chacun d'eux ayant été marié avantageusement dans ces provinces. Le vieux Louis ne s'était réservé que la haute main et la disposition des fiefs et évêchés. Pendant que la Germanie était occupée de ces soins, un certain nombre d'évêques et de seigneurs du Lotherrègne se rendirent auprès de Charles le Chauvej à Attigny- et l'invitèrent à venir prendre possession de l'héritage vacant et à se faire couronner à Metz sa capitale. Le Uhin servait alors évidemment de barrière entre les
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races; et les peuples de la rive gauche inclinaient, au midi surtout, du côté de la France. Sous les Romains, sous les Mérovingiens et sous les Carolingiens, il y avait toujours eu communauté entre les intérêts de ce pays et la future France, hostilité au contraire contre ceux qui occupaient la rive droite du Rhin. La langue et la race, d'ailleurs alors très-mêlées, n'y faisaient rien. Le choix de la ville de Metz pour capitale prouvait encore plus que ce petit royaume penchait alors beaucoup plus vers la France que vers la Germanie. Charles le Chauve délibéra quelque temps; le célèbre archevêque Hincmar lui conseilla de se hâter. Il partit en effet le 9 septembre 869. L'évêque de Metz, Adventius, en présence des évêques de Verdun, de Toul, et d'une grande foule, le reçut, dans l'église de Saint- Etienne, comme roi choisi de Dieu ; et Hincmar, après avoir prononcé un discours où il parlait de l'antique union des métropoles de Metz et de Reims, dans le gouvernement ecclésiastique du nord delà Gaule, dans la Belgique, oignit et couronna Charles « comme roi et successeur de Louis le Pieux et de Clovis (1). »
Nul doute que l'archevêque de Reims n'eût pour lui, en parlant ainsi, la vieille tradition romaine, ecclésiastique et gallo-franque. Cependant cette prise de possession n'était pas d'accord avec la tradition germaine du partage égal des biens même entre les ascendants et parents, à défaut d'enfants. Charles venait de recevoir l'hommage des comtes d'Alsace; il se donnait le plaisir de chasser dans la forêt des Ardennes, quand il reçut deux envoyés de son frère,
(t) Ann. Fuld., 869. — Hincmar, 869. Plures saniori consilio régi 'mdaverunt ut quantocius commode posset usque Mettisproperare
Louis le Germanique, et de son neveu, l'empereur Louis d'Italie. Le second, soutenu par une lettre du pape, réclamait l'héritage entier de son frère; le premier en voulait la moitié en vertu des conventions précédentes faites dans une des fréquentes entrevues qu'il avait eues avec Charles. Louis le Germanique fit acte môme de souveraineté sur le territoire contesté, en donnant ordre à l'archevêque Luitbert de Mayence de faire élire un de ses partisans, Willibert, à l'archevêché de Cologne. Charles le Chauve donna de bonnes paroles aux envoyés de ses parents, et, continuant à prendre possession de son nouveau royaume, il pénétra jusqu'à Aix-la-Chapelle où il fut encore accueilli, dit un contemporain, par un grand concours de peuple (ubi multo plures ad eum confluxerunt), et obtint même l'hommage du Nordmann Rorich, de la Frise. Le Chauve, quoique âgé de 47 ans, frêle et vieux, y prit encore nouvelle femme, Richilde, février 870, et parut au comble du succès et du bonheur (1). Il prodiguait à ses amis les comtés, les fiefs, les évêchés, les abbayes. Mais, au nord, la race allemande était plus dense. Il n'osa se risquer jusqu'à Cologne.
Cependant l'ambitieux Louis de Germanie, qui avait été malade à contre-temps, se rétablit et vint bientôt troubler la quiétude de son frère. Il réapparut menaçant à Francfort, passa le Rhin et marcha sur Aix-la-Chapelle. Les deux rois allaient ils se disputer la rive gauche, les armes à la main? Charles le Chauve avait évidemment pour lui la tradition nationale, gallo-franque. Louis le Germanique invoquait la coutume germaine, barbare. D'au-
(1) Hegino, 869. — Ann. Fuîde, 8?Ô. Mincmuri, ann. 860.
1res décidèrent. Après tout, les comtes, les évoques et jes seigneurs, vrais maîtres du pays, se souciaient plus do leur indépendance que du souverain, et ils ne voulaient surtout plus se battre pour leur maîlre, quel qu'il fût. On traita. Les deux frères, accompagnés de quelques grands et évêques, se rapprochèrent; l'un vint àHerstall, l'autre à Mersen. La conférence eut lieu à égale distance de ces deux résidences, sur un petit promontoire de la Meuse, et c'est là que l'on fit hâtivement le traité de partage qui fut minuté et signé, le 9 août 870, et qui porte le nom de traité de Mersen, traité important aussi pour constater au vrai comment se fit à cette époque la séparation de l'Allemagne et de la France et déterminer le caractère national de la rive gauche du Rhin.
Des instincts nationaux obscurs exercèrent sans doute, encore cette fois, à l'insu même des contractants, une certaine influence, sur la répartition des populations entre les deux fils de Louis le Débonnaire, entre la France et l'Allemagne en voie de formation, comme au traité de Verdun. Ce ne fut point là, cependant, la principale préoccupation des auteurs du traité. Comme tous les actes de cette époque, il fut préparé par des évêques et des comtes. L'archevêque de Mayeuce, Luitbert, et les comtes germains Luitfried et Rodulfe, représentaient Louis le Germanique; l'évêque Eudes, de Beauvais, le chambellan Engelramm et le comte Adalelm, représentaient Charles le Chauve. La convention se préoccupa beaucoup plus de l'égale distribution des sièges épiscopaux, des abbayes et des comtés, entre les contendants, que de l'origine des populations ; et les nécessités géographiques elles-mêmes se subordonnèrent aux considérations de la politique personnelle. Ainsi Louis le Germanique eut pour sa pari deux arche-
SÉPARATION DE l'ALLKMAGNE ET DE LA FRANCE. 151
vêchés, quatre évêchés, quarante-trois abbayes, trente-un comtés; Louis, trois archevêchés, six évêchés, trente-trois abbayes, trente comtés.
Il était difficile de soumettre cet épais et inextricable fourré de circonscriptions ecclésiastiques et politiques que le temps avait fait entre le Rhin et la Meuse, sans les entamer, à des délimitations géographiques bien précises. Quelques-unes, en effet, se trouvèrent partagées; ainsi le comté de Liège fut divisé, par moitié, sur les deux rives de la Meuse, entre les deux rois, et les évêchés de Tongres et de Liège, suffragants de Cologne qui resta à Louis le Germanique, relevèrent de Charles le Chauve. Le cours de la Meuse, jusqu'à son confluent avec l'Ourlhe, cet affluent jusqu'à ses sources, la Moselle, et ensuite, probablement, en passant les Vosges, la ligne du Rhin, au-dessus de l'évêché de Strasbourg, qui resta à Louis comme suffragant de Mayence, servirent de ligne de démarcation. C'est au moins ce que les obscurités et les erreurs géographiques du texte laissent à peu près deviner. Tout ce qui était à l'ouest de cette ligne revint à Charles et tout ce qui était à Test, à Louis. C'est surtout sur les territoires de Metz et de Thionville, aux deux rives de la Moselle, et sur les limites de la Bourgogne et de l'Alsace où les ressorts ecclésiastiques et les comtés étaient fort enchevêtrés et la population très-partagée, que le débat s'élève quelquefois entre ceux qui interprètent ce traité. Nul doute cependant que, si Strasbourg suivit le sort de son archevêché, Mayence, une bonne part de l'Alsace et de la Lorraine actuelle n'aient suivi le sort de l'archevêché de Besançon et peut-être de Metz, rattachés au royaume de la France occidentale.
Les historiens allemands, qui s'efforcent de commenter en leur faveur le traité de Mersen, ne sont pas d'accord
entr'eux sur ce sujet. La répartition de contrées allemandes, comme une partie de la Frise, dans le royaume de Charles, et celle de contrées rhénanes, sur le haut Rhin et en Suisse romane dans le royaume de Louis le Germanique, prouve certainement que l'origine et la langue furent loin de faire uniquement la loi dans ces partages. On ne peut s'empêcher de constater cependant qu'on n'en ait tenu compte, ainsi que des nécessités géographiques, puisqu'on voit, en général, la partie septentrionale de la rive gauche du Rhin, où la population germanique était plus dense, attribuée à Louis le Germanique, et la partie méridionale, où dominait la population romane, réservée à Charles le Chauve. C'était entre la Belgique, la Hollande et la France d'une part et l'Allemagne de l'autre, à peu près le partage fait, plus lard, en 1815, et renversé contre la France, en 1871. Le peu de durée, du reste, de ce traité qui ne fut jamais pleinement exécuté et la prudente réserve du puissant et patriotique archevêque de Reims, qui ne voulut point, en y prenant part, compromettre ses droits de primat et de métropolitain lésés en plus d'un endroit, ne lui donnent pas toute la valeur qu'on voudrait parfois lui attribuer (1). Il serait en tout cas beaucoup plus juste de le considérer comme l'origine de la séparation entre l'Allemagne et la France que le traité plus célèbre, mais moins concluant, de Verdun.
(J) L'ouvrage si consciencieux de MM. Warnkœnig et Gérard, sur ['Histoire des Carolingiens, renonce, à partir de la Moselle, à suivre la délimitation ; et, sur ce point, l'Atlas historique de M. Spruner n'accorde pas à la France orientale ou Germanie tout ce que le lire, d'ailleurs si savant, mais souvent très-partial de M. Dùmmler '■ <<ich. des Ost. Fr., Reiches, I#r v., p. 736) voudrait lui attribuer.
Constatons, pour ce qui nous regarde, sans nous perdre dans les détails infinis et fort obscurs de ces traités faits par des hommes ignorants ou intéressés à tromper, que la difficulté même de les effectuer et celle de les interpréter avec clarté et certitude prouvent suffisamment que cette rive gauche du Rhin, si longtemps disputée et qui devait l'être si souvent encore, était matière à contestations et à conflits. Elle avait eu ce sort au temps des luttes de l'empire romain et de la Germanie, et des luttes des Francs contre les Saxons et les Alamans, sous les Mérovingiens. Charlemagne avait fait de celte merveilleuse et fatale vallée, où la légende met en présence les héros du Nibelungenlied, le pivot de son vaste empire qui avait réuni la barbarie à la civilisation et la Germanie à la Gaule. Le grand empire tombé, ne devait-elle pas être foulée aux pieds des anciens vaincus, soumise et dépecée à son tour ? C'est là le sort auquel la condamne sa situation merveilleuse, sa fatale beauté et les nations différentes qui s'y sont donné rendez-vous. Quelle nation riveraine, quand elle a trempé ses lèvres dans les eaux de son beau fleuve et contemplé les admirables collines qui l'accompagnent, ne voudrait garder pour elle à tout jamais ces rives fortunées qui donnent la fécondité et promettent la puissance ?
L'agrandissement des rois Louis et Charles ne les rendit pas beaucoup plus puissants. Ils n'avaient pas affaire, il est vrai , dans la personne du successeur de Nicolas Ier , Adrien II, à un pontife aussi habile et aussi entreprenant. Les légats de celui-ci, qui vinrent en effet trouver les auteurs du nouveau partage à Aix-la-Chapelle et à Saint-Denys, deux sanctuaires à la fois religieux et politiques, pour faire valoir les droits de l'Italien Louis et rappeler les prétentions du Saint-Siège à intenenir à la conclusion des liai
là* OltlGLXES DR L'EMPIRE GERMANIQUE.
tés faits dans l'ancien empire, furent reçus avec froideur Uincmar, la grande lumière de relie époque, profila même de l'occasion pour rappeler Adrien itùs vrais devoirs de son ministère dans une lellre, où, en dépit des fausses décrétâtes, il opposait « les services rendus par Pépin à Rome contre les Lombards el la reconnaissance du pape Élienne 1 1 qui était venu le couronner en Gaule, à l'arrogance des pontifes récents qui, depuis Grégoire IV, au temps de Louis le Débonnaire, étaient venus, disait-il, jeter le trouble dans l'empire sous prétexte de disposer des couronnes, comme si cela convenait à la personne seule d'un évêque, uni episcopo ! » Adrien II ne pouvait rien ni par lui-même ni par l'empereur Louis contre ce langage; c'était une défaite morale pour la papauté (1). « Nous, Rois des Francs nés de race royale, devait lui écrire bienlôl Charles le Chauve lui-même, nous ne sommes pas considérés comme les baillis des évoques, mais comme les maîlres de la terre. »
Mais ce fut dans leur propre famille que les deux rois, celui d'Allemagne surtout, trouvèrent leur faiblesse. Louis le Germanique, malgré l'expérience personnelle qui ne pouvait lui manquer, était tombé, comme son père, sous l'influence de sa femme, Emma, et voulait agrandir la part de son aîné, Karloman, d'une partie de sa nouvelle conquête. Cette résolution tomba mal. Ce Karloman chargé de la défense de l'Est contre les Bohémiens et les Moraves avait cru y pourvoir en favorisant chez eux, au delà des monts de Bohême, l'avènement d'un Slave nommé Swentibold. Mais le
(1) Hincmari, opp,, Tï, 589... Nos rege* Francomm renin fjfnpre progeniti non episcoporum vice-dotnini, sed Unie dumini f'uimus cornputati.
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nouveau duc de Moravie, ne songeant qu'à ses propres inérêts (proprtis utilitabm consulens) , s'était promptement retourné contre son protecteur et bienfaiteur, et lui avait fait essuyer la plus sanglante défaite. La joie des Bavarois pour tant de victoires précédentes, dit un contemporain (4), s'était changée en deuil et en cris de douleur. La Moravie était libre (841). Et l'on voulait, dans un pareil moment, récompenser ce Karloman! Les deux frères de celui-ci profitèrent du désastre pour se révolter contre la volonté paternelle.
Il y a d'autres peuples, d'autres pays, où ces haines et ces querelles de famille, ces luttes des fils contre les pères se sont rencontrées. Il n'y en a pas, où elles se soient perpétuées avec autant de ténacité, depuis Clovis jusqu'alors et plus tard encore, que dans la race allemande, qu'on a voulu nous représenter, dès l'origine, comme le sanctuaire des sentiments de la famille, de l'abnégation et du dévouement personnels. Aux yeux des conlemporains, ces passions arrivées à leur paroxysme dans les familles royales revêtaient une couleur dramatique qui frappait tous les esprits. Les annales du temps nous parlent de la vision qui trouble l'esprit de Louis de Germanie à celte époque môme. Son père Louis le Débonnaire, qui était mort des suites de sa dernière révolte, échappé un instant aux tourments du purgatoire, lui apparaît en manière d'avertissement, pour le conjurer, « au nom de Jésus et de la sainte Trinité, de le délivrer des tourments qu'il souffrait, pour qu'il puisse bientôt jouir de la vie éternelle. » Si le Débonnaire ne paraissait pas à ses conlemporains devoir échapper à ces peines
(1) Annales Fuld., 871
quel sort ïtttondait ses fils? Louis le Germanique, amen^ au remords à son tour par les révoltes de ses fils, fit dire des messes dans les trois royaumes pour le repos de l'àme paternelle et chercha à aviser, en donnant rendez-vous à Maastricht à son frère, Charles le Chauve, qui avait également alors ses deux fils sur les bras. Celte entrevue ne réconcilia pas les deux frères, même contre leurs fils. Un sujet de discorde bien autrement grave allait les mettre aux prises (1).
Le dernier des fils de Lolhaire Ier, frère de Lothaire II, l'Italien Louis, qui portait obscurément la couronne impériale, au delà des Alpes, élait, on le savait, près de sa fin. Le bruit de sa mort s'était déjà même répandu, en 872; une réconciliation entre Louis de Germanie et ses fils en fut d'abord le premier résultat. A qui allait revenir celle couronne impériale qui élait encore un objet d'ambition pour les petits-fils de Charlemagne et qui semblait le gage de la grandeur et des progrès de la chrétienté? Charles le Chauve, roi de la vieille Gallo-Francie, invoquait la gloire des Francs qui, depuis Clovis, avait, de son royaume, rayonné surtout l'Occident. Louis de Germanie, maintenant maître d'Aix-la-Chapelle, l'aîné d'ailleurs des fils du Débonnaire, rattachait davantage ses prétentions à la dynastie carolingienne qui avait organisé la Germanie. Tous deux, hélas ! avaient assez affaire, d'abord contre les pirates nordmanns qui remontaient le Rhin ou la Seine, et, en outre, le premier contre les Bretons et le second contre les Moraves! Les calamités publiques non plus ne leur manquaient pas.
(i) Voir, sur cette vision. Ânn Fuld. Flodoard. Hist. toi. etclés., I, III. c. xviii.
Dans la terrible année de 874, lous les fleuves de la Germanie restèrent deux mois gelés, pendant l'hiver; une nuée de sauterelles monstrueuses, venant du Midi, s'aballi au printemps sur l'Allemagne, dévora par places les mois sons en herbe, jusqu'aux jeunes arbres; et, enfin, une famine affreuse fit mourir, disent les Annales de Fulde, bien la troisième partie du genre humain (terlia pars generis humani consumpta est). N'importe; l'ambition ne mourait pas au cœur de ces princes débiles chez qui la convoi lise seule survivait. Pendant ces misères, Louis de Germanie traitait d'avance à Trente avec la femme de l'empereur déjà mourant; Charles le Chauve disposa en sa faveur le successeur d'Adrien, Jean VIII. Ils échangeaient aussi, sur la Meuse ou sur le Rhin, à Liège ou à Tribur, en compagnie de leurs seigneurs et de leurs évoques, des pourparlers où ils rappelaient les anciens liens de confraternité, mais ils ne cherchaient qu'à se tromper.
L empire disputé par les Epigones carolingiens.
L'empereur Louis, qui n'avait jamais été que le roi d'Italie, mourut à Brescia, le 42 août 875, et laissa enfin vacante cette couronne si fragile et si enviée. Elle allait faire naître une dernière guerre entre les héritiers impuissants de Charlemagneel, par là même, mettre à nu toute la vanité do ce glorieux souvenir. L'Allemagne y prit aussi part. Lo
158 OHHilNES DE L'EMPIRE GERMANIQUE.
roi de France, Charles le Chauve, fut le premier prêt. Appelé par le pape Jean VIII (1), il traversa le Saint-Bernard et arriva à Pavie en septembre 874. Un des fils de Louis de Germanie, roi de l'Allemanie, que les Italiens appelèrent Carlotto et que l'histoire a nommé Karl le Gros, sur l'ordre de son père, descendit de son côté en hâle les Alpes par le Brenner, pour l'arrêter, et arriva jusqu'à Milan. Mais la horde qui le suivait, fidèle aux habitudes germaines, commit toute espèce de brigandages et pilla, sous les yeux de l'impératrice veuve même, le couvent de Sainte-Julia, à Brescia (2), sans rien empêcher. Karloman, fils aîné de Louis de Germanie, arriva enfin avec une armée régulière qui était plus sérieuse; il retarda, mais n'arrêta point la marche de Charles le Chauve. Une invasion de Louis de Germanie lui-même dans la Francie occidentale n'empêcha rien. Le royaume de Charles résiste de lui-même à Louis pour laisser son maître se saisir de la couronne impériale.
En l'absence de son roi, et lorsque quelques seigneurs allaient encore une fois au-devant de l'envahisseur germain, l'archevêque de Reims, Hincmar, comme autrefois aussi, se fit le protecteur du royaume et de la reine Richilde. Dans une adresse écrite aux évêques de Gaule , ses frères, il les exhorte « à rester fidèles à leur serment, à employer toutes les armes spirituelles, le jeûne , la prière et les larmes, même à convoquer leurs hommes , pour la défense du pays contre un ennemi qui vient de nouveau, comme Judas, arracher les abbayes et les autres biens à
(1) Hincmar, ann. 875 : Carolus Romam invitante papa Johanne perrexit. — (2) Lettre de Jean VIII à Charles le Gros. (Mansi XVIII, 38. Jaiïé, ii* 2313.)
leurs possesseurs pour en gorger les siens (1). » Louis, arrivé jusqu'à Atligny, ne peut en effet que commettre, dans le pays, force meurtres, viols, rapines et sacrilèges (cœdes videlicet, homicidia, adulteria, fomicationes , rapinas, sacrilegia et cetera flagitia), et il est obligé de s'en retourner, comme il était venu, à la nouvelle de la mort de sa femme Emma. Son frère, Charles le Chauve, roi de France, arrive donc à Rome, le 47 décembre; il y est solennellement couronné par Jean VIII et proclamé empereur et Auguste, le jour de Noël, soixante-quinze années après son grand-père Charlemagne , mais comme pour montrer la vanité même de ce grand souvenir (2).
La mort de Louis le Germanique, à Francfort, juillet 876, paraissait mettre de nouveau le comble à la fortune de Charles le Chauve. On le voyait, de retour en France, étaler, dans la basilique de Saint-Denys, la dalmatique impériale qui lui descendait jusqu'aux pieds. Maintenant, la vraie capitale de l'empire carolingien , Aix-la-Chapelle, ne devait-elle pas lui appartenir, et la Lotharingie ne lui revenait-elle pas comme l'Italie? Qui pourrait empêcher Charles le Chauve de réaliser ce rêve? Il avait pour lui le pape, Jean VIII, qui aimait beaucoup mieux voir l'empire aux Gallo-francs, beaucoup plus civilisés. Les fils de Louis le Germanique, après la mort de leur père, étaient occupés à se partager, à l'amiable, devant la diète de Saalfeld,
(1) Hincmari epist. ad episc. diocœsi Rem., Opp. c. u et vm, 158, 160. — Flodoard : Hist. Rem.eccL, III, c. xxin. Commonenset exhor* tans abs intemeratam fidem régi suo Karolo conservare quando idem rei Romam perrexit. — (2) Voir, sur les ravages des troupes de Louis le Germanique, les Ann. Fuld., le Syn. Pontigon. eccles. Rem. et les Ann. d'Hincmar, 877 Regni Caroli déprédations fada-
l'héritage paternel; à Karloman, appelé roi de Bavière, la Bavière avec la Marche orientale, la Carinthie ; à Karl, l'Allemanie ou la Souabe avec le litre de roi de Souabe, et les pays correspondants au delà du baut Rhin, l'Helvétie ou antique Rhétie ; à Louis, la Franconie, la Thuringe, la Saxe; division qui répondait assez bien aux différentes populations de l'Allemagne. Les deux derniers voulaient aussi se partager la Lorraine, quand Charles le Chauve entra dans ce pays pour faire valoir ses droits impériaux. Le nouvel empereur pénétrait en elîet jusqu'à Aix-la-Chapelle, et entrait dans Cologne ; mais , arrivé près d'Andernach, il rencontra inopinément le roi de Franconie, Louis, à la tête de Saxons et de francs orientaux, et il fut obligé au moins de respecter le Territoire de Mayeuce qui avait toujours appartenu, depuis le traité de Verdun, aux rois de Germanie.
La triste fin du nouvel empereur répondit à ce début. Le pape Jean VIII l'avait couronné surtout pour s'en faire un protecteur contre les Sarrasins. Mais Charles pouvait à peine défendre son propre royaume contre les Nordmanns. Appelé par Jean VUE avec insistance , en 877, il réunit cependant ses grands et ses évêques à Quierzy avant d'aller au secours du pape , pour aviser à la sécurité de son royaume avant de le quitter. Il croyait le faire au moins et s'assurer même la couronne impériale par celte ordonnance célèbre (capitulaire de Quierzy (1), juin 877), qui promettait, pendant son absence, aux fils aînés des comtes et des seigneurs, l'héritage de leurs comtés et de leurs fiefs et il ne se doutait pas qu'il dépouillait la royauté
(1) Cap. de Quierzy, c. ix-, Leg., I, 538.
sans faire revivre l'empire. Le mois de septembre le réunit à Pavie avec le pape. Mais à peine y était-il que le roi de Bavière, Karloman, l'aîné des fils du Germanique, descend les Alpes de Trente. La peur prend Charles le Chauve, du reste assez mai accompagné. Il repasse les Alpes par le Mont-Cenis et meurt, octobre 877, après avoir donné plus de preuves de bon vouloir que d'habileté. Sa mort, il est vrai, ne profite guère à Karloman, son rival. Karloman se fait couronner, un instant, roi des Lombards, à Pavie, avec l'appui de l'archevêque de Milan, rival du Saint-Siège; mais, dans sa marche sur Rome, il est arrêté par une épidémie qui le force à repasser à son tour les Alpes et, après deux années de langueur, le met au tombeau (880).
Au fur et à mesure que l'héritage de Charlemagne arrivait à ses descendants les plus éloignés, ceux-ci semblaient plus incapables de porter la part du fardeau qui retombait sur leurs épaules. Dévorés de la même ambition de s'agrandir, ils ne peuvent défendre ni leur autorité contre leurs vassaux, ni leur royaume contre les ennemis du dehors, ni leur jeunesse même, bientôt, contre la mort. Ecrasés par le souvenir d'une grandeur qui les exalte sans les fortifier, ils voudraient la relever, ils retombent impuissants et succombent à la tâche. Ainsi, le fils de Charles le Chauve, dans la Francie occidentale, Louis le Bègue, après avoir régné deux années par la grâce des évèques, meurt en laissant son royaume partagé entre ses deux fils, Louis III et Carloman. Les deux fils restants du Germanique, Louis et Karl, de leur côté, se partagent le royaume de leur frère. Mais on disait l'un possédé du démon ; et l'autre poussait à un embonpoint écrasant. Ces arrière -petits-fils du grand Charlemagne, ces épigones de France ou d'Allemagne, voient déjà échapper à leur famille l'héritage qu'ils se disputent.