TOMB II. H
Au sein de leur empire et de leur vivant, des descendante indirects des Carolingiens, un Hugues cherche dans la Suisse et la Bourgogne , un Boson en Provence prend aussi le titre de roi, 879. En Allemagne, les ennemis du de hors redoublent, ils ébranlent les frontières de la chrétienté ou ils pénètrent dans son sein. Les quatre épigones, les deux rois de France, Louis ULet Carloman, et les deux rois de la Germanie, Louis et Karl, frappés de cette dissolution, sentent le besoin de faire appel, encore une fois, à ces vieil les conventions fraternelles (convenlus fraternitatis) qui avaient été si souvent illusoires. Une réunion a lieu à Gondreville, un château de la Lorraine (880). On y délibère sur les moyens à prendre pour réprimer les usurpations et repousser les païens. Une expédition tentée en commun contre le roi usurpateur de Provence, Boson, ne réussit point. Seul, le roi du nord de la France, Louis III, fils de Louis le Bègue, ayant rassemblé les seigneurs le plus menacés par les pirates nordmanns de l'Escaut, surprend ceux-ci, comme ils revenaient chargés de butin, près de Saucourt en Vimeux (3 août 881), et leur fait essuyer une sanglante défaite dont la gloire éclaire, une dernière fois, le nom des Francs à son déclin.
Un chant en vieille langue franque a conservé le souvenir de cette victoire des Francs occidentaux ou du nord de la France, où beaucoup parlaient encore la langue des Carolingiens surtout dans la Belgique actuelle où fat livrée la bataille (1). « Je connais un roi » — disait la chanson — « il se nomme Louis. — Il sert Dieu volontiers. —
(1) Monuments de la langue romane et de la langue tudesque du neuvième siècle. Gand, 1845.
II laissa les païens arriver par mer et le peuple des Francs pensera ses péchés. — Christ était irrité. — Le pays en souffrait. — Mais Dieu eut pitié. — Louis chevaucha en France contre les Nordmanns. — Consolez-vous, compagnons, dit-il. — Dieu m'a envoyé ici. — Alors, il prit son bouclier et sa lance et poussa son cheval avec courage, — Entonnant son cantique saint. — Tous chantaient Kyrie eleison. — - Le combat commença. — Chacun combattit en héros. — Mais pas un comme Louis. — Tl renversait les uns. — Il perçait les autres. — Il servait aux païens un breuvage amer. — La puissance de Dieu soit louée. — La victoire fut à Louis. » Dernier hommage d'une poésie barbare à l'un des descendants obscurs du grand empereur des Francs et des Romains !
Cette victoire est le salut de la France, mais elle paraît la perte de l'Allemagne. Exaspérés, les païens du Nord redoublent de fureur en changeant de champ de bataille. Deux frères, établis dans la Frise, Goltfriedet Sigefried, de leur camp à Elsloo, entre la Meuse et le Rhin, non loin de Maestricht, se répandent entre les deux fleuves , et ravagent tout le pays. Maestricht, Tongres, Liège sont mis â feu et à sang. Cologne, Bonn, et les châteaux de Zulpich, de Juliers et de Nuits, sont la proie des flammes (igné comburunt). Les ravageurs arrivent jusqu'à la ville impériale d'Aix-la-Chapelle, comme pour annoncer la chute définitive de l'empire; ils brûlent le palais de Charlemagne et font de la chapelle royale une écurie pour leurs chevaux (equis suis stabulum fecerunt). Rien ne les arrête. Qui défendait ce glorieux pays si longtemps et si souvent disputé par les princes carolingiens? A qui appartient-il? On ne le sait. Personne ne bouge. Les Nordmanns incendient les riches abbayes de Stavelot, de Malmedy, de Prùm, ra-
vageat le territoire de Coblenlz, surprennent Trêves, la vieille cité romaine, en massacrent les habitants et arrivent jusqu'à Metz, où reposaient les restes de saint Arnulf, l'ancêtre de Charlemagne. L'archevêque Wala eut du moins l'honneur de mourir, les armes à la main, en défendant ce sanctuaire. Personne parmi les rois, personne, pour défendre ce pays qui avait été le centre et le cœur de l'empire chrétien de Charlemagne ! D'autres barbares du Nord traversant le Jutland, se jettent; en même temps, sur la Marche de l'Eyder. Bruno, duc de Saxe, fils de Ludolf, essaye de les arrêter. Battu et surpris dans sa retraite par un débordement de l'Elbe, il périt dans une effroyable mêlée avec deux évêques, cinq comtes, toute son armée. L'Elbe redevient la limite de l'Allemagne; et, sur toute la frontière de l'Est ébranlée, les Sorbes, les Bohèmes, les Moraves, secouent le joug qu'on avait voulu leur imposer et refusent de payer tribut. Telles étaient les conséquences terribles pour l'Allemagne de la chute de l'empire !
Toute l'œuvre de Charlemagne croulait, l'Eglise même était en péril; car d'autres Nordmanns, en Gaule, pénétraient aussi jusqu'à Angers et jusqu'à Paris. Le pape Jean VIII, seul encore , comme successeur de Nicolas Ier et de Léon III, représentait l'unité chrétienne au milieu de ces désastres et de ces ruines. La Gaule n'avait pu le relever avec Charles le Chauve. Il s'imagina que la Germanie le pourrait faire et offrit la couronne du grand empereur à un fils de Louis de Germanie, à Karl de Souabe, que l'histoire a appelé le Gros! C'était le seul sur lequel il pût compter; l'autre, Louis, était depuis longtemps épileptique. Il couronna à Rome, en effet, dans l'église de Saint-Pierre, Karl III avec sa femme Richarda, tandis que la ville d'Aix-la-Chapelle nrûlait. Le nouvel empereur même, de retour en Allemagne, par un
bonheur inouï, qui n'était qu'une ironie du sort, recueillit encore l'héritage de son frère, Louis de Saxe, mort pendant son absence, 20 janvier 882, puis, deux années après (884), celui des deux rois de la France, petits-fils de Charles le Chauve, ses petits-neveux, morts prématurément; et l'empire entier n'a plus qu'un maître comme sous Charlemagne (1) !
Déposition du dernier empereur carolingien, Karl le Gros. — Le£3 do l'empire à la civilisation allemande ; l'harmonie des Evangiles.
Qui croyait encore à l'empire quand Karl le Gros, par l'ironie du sort, devint empereur? o Maintenant, disait un moine souabe, dès le commencement du règne de Karl le Gros, Dieu seul sait entre les mains de qui nous allons tomber, si Karl ou les fils de Karl réprimeront les usurpateurs ou plutôt les brigands qui lèvent partout la tête, ou si l'empire sera leur proie; » et il se refuse à consigner les forfaits de ces perturbateurs de la paix publique, dans l'espoir que leur mémoire sera anéantie à tout jamais avec leur nom et leur personne (2). 11 n'y avait plus, en effet, d'empire. Depuis longtemps toutes les institutions carolingiennes étaient tombées; plus de missi dominici, plus d'heerbann. Comtes, margraves, évoques, ne sont plus les
(1) Annales Alam, 881. — Ann. Rcgin., 881. Carolus a prxsule apostolicx Sedis Johanne et senalu Romanorum imper ator creatus est. — (2) Erchambeit, cou lin. (Script., II, 330). Cum nominibus vel potius ignominia et mcmuiia sua condemnenlur in secula.
agents du pouvoir; les possesseurs de fiefs royaux ne sont plus d'obéissants serviteurs. Après avoir aidé les rois dans leurs querelles, ils avaient tous fini par s'en dégoûter et ne songeaient plus qu'à eux-mêmes, l'évoque à son évôché, le seigneur à son lief. Charles le Chauve les a appelés tous tristement, dans un capitulaire, nosùri infidèles. L'empereur peut errer avec sa cour, de châteaux impériaux en châteaux impériaux, dans toutes les parties de ses Etats. On le regarde passer comme une curiosité, comme le fantôme des temps évanouis. On ne le suit plus à la guerre. S'il rassemble encore des diètes, il y dépend des personnages ecclésiastiques et laïques qui s'y réunissent. Les différents peuples de l'empire n'ont d'yeux que pour les hommes qui, au milieu d'eux, sont les plus considérés, les plus riches, les plus braves. Ceux-là seuls les représentent ; ce sont eux seuls qu'ils suivent. La mort de tant de princes a fait encore tomber le sceptre impérial aux mains d'un Carolingien, mais ce n'est plus qu'un brillant hochet. Un droit nouveau se dresse en face de ce vieux droit : le peuple et le clergé choisissent leur chef; sa puissance est moins étendue, mais plus efficace. Il n'y a plus que des forces locales. Charles le Chauve n'a-t-il pas luimême , à Pistes , ordonné « à tout homme libre de se choisir un seigneur, soit lui, soit un des siens? » A ces seigneurs le capitulaire de Quierzy, de 877, n'a-t-il pas donné l'hérédité? Ils gardent maintenant la puissance et se fortifient dans ces châteaux-forts qu'ils ont bâtis contre les étrangers déprédateurs, et qu'ils tourneront au besoin contre leurs rois. Un nouveau régime commence (1).
(1) Capit. deTousey (année 865, c. i). Ut sicut nostri infidèles. Cap. de Pistes , adnuntiatio Caroli, c. i. Yolumus etiam ut unusquisque
Karl le Gros, Karolus crassus, grossus, le seul vrai Allemand qui eût encore porté la couronne, dit un historien allemand récent, dernier successeur de Charles le Grand, en est comme la caricature dans sa personne et dans ses actes. Il était, les chroniques au moins nous le représentent ainsi, d'une forte stature, mais plus épais que grand. Son caractère ne faisait pas moins d'illusion que sa personne (desipiens corpore et anima). Il fut le jouet de Ja fortune qui ne cessa de le tromper, omnia fallentis fortunée ludibria expertus (1). On le voit cinq fois en Italie, à Rome, où il ne peut tirer de son embarras le pape Jean VIII. Plus puissant en Germanie, le pape refuse le pallium à un archevêque de Cologne , adversaire des décrotales, et charge l' évoque de Salzbourg de lever le denier de Saint-Pierre. Le choix du successeur de Jean VIII, Etienne V, se fait sans l'agrément de l'empereur. Sous ses yeux, de puissants seigneurs italiens se disputent déjà la royauté d'Italie. Par deux fois, il essaie de rassembler à Worms une armée pour relancer les Nordmanns de la Frise dans le camp d'Ëlsloo. Gottfried et Sigefried lui arrachent une paix qui leur cède la partie de la Frise autrefois occupée par les Danois Hérold et Rorich. Le Lotherrègne n'en est pas plus heureux. Un fils de Waldrade, du nom de Hugues, appuyé par les Normands, rassemble, dit la chronique, une « quantité de brigands » parmi lesquels se trouvaient des comtes puissants, Rulpert, Wibert, Alberic, etc. Pourquoi, comme tant d'autres, ne se ferait-il pas roi ?
liber homo in nostro regno seniorem, qualem voluerit, in nobis et in nostris fidelibus accipiat.
(1) Dùmmler, L. c. n, p. 180, ein rein Deulscher Furst. A?m. Six., 888. — Murator., Script. Ital, XI, 1020.
168 oi\igii\-;:s de l'empibb germanique.
« Karl le Gros, embarrassé, incapable de rien faire de digne de mémoire contre la malice, la turbulence et la rapacité de ces hommes violents, » attire Gotlfried et Hugues dans un piège, met le premier à mort, fait crever les yeux au second et le relègue dans un monastère (1).
Même impuissance sur toutes les frontières ! Au sud-est, le duc de Moravie, Swentibold, traverse à plusieurs reprises le Danube, arrive dans l'ancienne Pannonie, et ravage « comme un loup tout le pays, du Raab à la forêt de Vienne, enlevant les colons allemands et détruisant toute culture en dépit des comtes qu'on y avait établis. » Un seul homme, le duc de Carinthie, fils bâtard de Karloman, Arnulf, à qui l'on avait laissé ce pays, essaye de lui tenir tête. L'empereur se transporte à la frontière, y donne rendez-vous à Swentibold et se contente de l'hommage que celui-ci lui prête, les mains teintes encore du sang allemand, au grand mécontentement d'Arnulf. C'est encore pis dans la Francie occidentale. Les pirates nordmanns avaient pénétré jusqu'à Pa ris et, ravageant tout à l'entour, en faisaient le siège, 886, depuis un an. Karl le Gros rassemble une armée, en juillet, à Metz, joint des Français du Nord à ses Germains, arrive de vaut Paris qui s'était héroïquement défendu, et, là, il donne honteusement 700 livres pesant d'argent aux païens pour qu'ils laissent le bassin de la Seine et portent leurs ravages en Provence contre Boson son ennemi.
C'en était trop; Karl le Gros revient en Allemagne, moins encore chargé du poids de ses infirmités, magna infirmitate adgravatus, que du poids de sa honte. On le
(1) Ann. Regin., 886. Ad quorum maliliam compescendam imperator semel et, iterum exercitum misit, sed nihil dignum memoria advenus tantam violentorum rapacitatem actum est.
suit alors à travers les châteaux impériaux et les abbayes, à Schelestadt, à Reichenau, demi-mort, faisant des donations et des aumônes. Un Luitward de Verceil, son favori et son archi chancelier, gouvernait pour lui. C'était l'Aman cle cet Assuérus, et il n'oubliait pas ses propres intérêts. Le mécontentement s'en prend d'abord à ce favori. A Kircheim, en Souabe, une assemblée des grands, laïques et ecclésiastiques, lui enlève sa charge pour la donner au puissant archevêque Luilbert de Mayence. L'impératrice Richarda, qu'on accusait de relations coupables avec Luitward qui, d'ailleurs, avait été comblé de biens, est ensuite attaquée. Elle offre de prouver son innocence en fournissant des champions pour le combat singulier où en marchant sur le fer d'une charrue rougi au feu. Son malheureux mari affirme que, depuis vingt-cinq années, il n'a pas lui-même cohabité avec elle et atteste sa virginité. Elle n'en est pas moins envoyée dans un cloître pour finir abbesse d'Andlau. Voilà au milieu de quelles misères finit l'arrière-petit-fils de celui qui avait été à la tête d'une grande famille et d'un puissant empire ! Karl le Gros n'avait pour lui que les Souabes, au milieu desquels il avait fait de nombreuses fondations pieuses et le plus souvent séjourné. Mais les autres peuples allemands, qui avaient avec Louis le Germanique porté le premier coup à l'œuvre de Charlemagne, lors du traité de Verdun, lui donnèrent le dernier, à Tribur, en 887.
L'empereur avait convoqué là une assemblée. Les différents chefs de l'Allemagne, ducs, comtes, évoques, s'y rendirent avec leurs vassaux, non pour le service, mais pour la déposition de l'empereur. Saxons, Franconiens, Bavarois v étaient en nombre. Les habitants de la rive gauche du Rhin, de la Lorraine manquaient,, comme si ctja ne ies
regardait pas. Qu'avaient-ils à faire avec le roi de l'Allemagne qui ne les avait point défendus contre les [tirâtes Nordmanns? On remarquait l'animation d'Arnulf, duc de Carinthie, le défenseur de la frontière de l'Est, fiis illégitime de Karloman. Les Souabes hésitaient, mais ils étaient en minorité. Bientôt ils abandonnèrent eux-mêmes l'empereur qui vit alors partir jusqu'à ses courtisans, ses fidèles et ses serviteurs. Ce fut un abandonnement général comme au champ du mensonge. L'archevêque de Mayence, l'archichancelier Luilbert, se vit obligé de pourvoir au service et à l'entretien du malheureux. Ce puissant personnage ménagea enfin la catastrophe et conduisit là révolution. Par ses mains, l'empereur envoya à Arnulf les reliques de la croix du Seigneur sur lesquelles il lui avait juré fidélité et demanda par grâce une métairie de Souabe où il pût finir en paix ses jours; c'est là, en effet, que, le 8 janvier de l'année suivante (888), il finit à Neidingen, près du Danube. On transporta ses restes dans l'abbaye de Reichenau, près de l'autei de la Vierge, où ils reposent encore aujourd'hui. Cette triste mort d'un descendant de Charlemagne avait désarmé déjà la haine et le mépris et ramenait à lui les esprits. Elle en faisait presque un saint, un martyr. Au moment de son inhumation à Reichenau, beaucoup , disent les annales de Fulde, « crurent voir le ciel s'ouvrir comme pour montrer que Dieu avait jugé digne de la couronne de l'éternité celui que les hommes avaient déposé. »
Des princes carolingiens, un seul, après le grand empereur, Louis le Germanique, avait été utile à l'Allemagne. Encore rapproché de la grande et pure tradition carolingienne, il avait teuut mCme en so détachant de l'empire, à
ne point rompre l'unité morale de l'Allemagne avec le reste de l'Occident, et il l'avait ainsi empêchée de retourner à la barbarie où ses fils faillirent la laisser retomber. Elevé encore à la cour gallo-franque de Louis le Débonnaire, ce prince, que ses fils, nourris dans l'inculte Germanie, ne devaient point égaler, avait embrassé, d'un coup d'ceil à peu près exact, les limiles de l'Allemagne et il eut l'instinct du but vers lequel elle devait tendre. Détourné quelquefois de sa tâche par une ambition universelle qui, d'ailleurs, était naturelle aux princes carolingiens, il sut cependant comprimer les révoltes chez lui et défendre son royaume contre les ennemis du dehors. Ami de l'Eglise, il ne se laissa pas dominer par elle. Lettré, il entretint en Allemagne le goût des études, éveillé par Charlemagne, et dans une bonne mesure. S'il laissa tomber l'interdiction portée par Louis le Débonnaire, en haine du paganisme, contre les chants nationaux, il favorisa, dans les couvents, les études latines et, dans la langue maternelle, l'inspiration chrétienne. Il fut récompensé d'avoir toujours conservé les meilleurs rapports avec le célèbre Raban Maure en trouvant pour historien un des élèves de celui-ci, le moine Rodolf de Fulde, qui a laissé une chronique distinguée pour ce temps.
Sous ce roi se conciliaient heureusement déjà les souvenirs de la pure tradition germaine et les enseignements de l'éducation chrétienne; des moines de Saint-Gall commençaient alors à mettre en vers latins ce poëme épique de Walter d'Aquitaine dont on a perdu l'original allemand, et dont les héros, les combats et les scènes sur les bords du Rhin et dans les défilés des Vosges sont bien de ce temps. C'est lui qui avait ordonné pour la prédication chré- •ienne l'usage de la langue allemande. Par ses soins, naît
le premier essai d'épopée religieuse, le récit simple et naïf de la venue de Jésus, comme Roi des rois et Seigneur des seigneurs, au milieu des forêts germaines, pour annoncer dans une assemblée des grands « aux pauvres et aux humbles qu'ils ont mérité de jouir de l'éternelle vie dans les prairies du ciel auprès de l'éternel Dieu. » C'est Héliand, le poëme chrétien du triomphe de Jésus sur la barbarie, né dans la vieille langue saxonne ou bas allemand, en pleine Saxe, presque le lendemain de la conquête, œuvre d'une main inconnue et bien faite pour adoucir et fermer les plaies de cette conversion sanglante. Un peu plus lard, mais de ce temps encore, naissait dans le Midi, comme pour lui répondre, dans la langue souabe ou allemanique ou haut allemand, l'Harmonie des Evangiles d'Ottfried de Wissembourg. Tandis que l'allitération est encore le seul procédé de la poésie saxonne, plus rude mais plus originale, Ottfried, plus cultivé, mais plus adouci, enferme pour la première fois, dans des rimes germaniques, les souvenirs et les enseignements tirés de l'Evangile, en les appropriant aux esprits naïfs et à la rude écorce qui recouvre encore le cœur des hommes de sa race et de son temps.
Rien de plus intéressant dans ces premières œuvres de la littérature germanique que ces rencontres, ces luttes ou ces compromis des mœurs germaines et de l'éducation chrétienne. Ici, en permettant encore les chants guerriers des Germains qui retentissent toujours dans les marches militaires ou dans les banquets, PEglise chasse les souvenirs ou les traces des anciens dieux et de la vieille mythologie odinique ; là parfois, ce vieux levain reparaît, môme dans un sujet chrétien! Le fragment du poëme qui nous a été conservé de la môme époque, par exemple, le jugement dernier (Muspilli), met aux prises Satan et le Christ, comme
les bons et les mauvais génies dans la vieille mythologie germanique quand règne la nuit des dieux. « Le sang divin tombe sur la terre, aussitôt les montagnes s'enflamment; il n'y a plus un arbre sur le sol aride, les eaux se tarissent, la mer se réduit en vapeur, dans ie ciel embrasé, la lune se précipite et la terre flamboie. » A lire ce vieux fragment, il semble encore voir sortir de la mythologie Scandinave, Surtur avec ses fils, les esprits du feu, pour agiter ses torches incendiaires dans la pure et sereine région de la mysticité chrétienne!
Premiers essais de la littérature germanique, qui sont bien le reflet des mœurs privées de la Germanie encore demi-chrétienne et demi-barbare au neuvième siècle! Combien l'influence de l'Eglise n'avait-elle pas dû s'amoindrir déjà dans l'ébranlement même de l'empire ! Elle a peine à dompter à ses lois les instincts sauvages et la crudité sensuelle de la race germaine. Ces souverains, qui regardent le pouvoir comme un bien de famille, obéissaient-ils à d'autres principes que ceux de l'intérêt ou de la passion personnelle ? L'influence de la femme, de Judith sur Louis le Débonnaire, d'Emma sur Louis le Germanique, de Waldrade sur Lothaire II, et de Richarda sur Karl le Gros, n'est-elle pas encore toute-puissante sur ces cœurs grossiers et sensuels? Elles n'approchent pas des types plus barbares de Brunehaut et de Frédégonde, mais elles en tiennent. Que recherchent dans le pouvoir ces rois puissants, si ce n'est la jouissance? On ne trouve quelque dessein politique que dans les papes, à Rome, ou dans Hincmar, évêque de Reims, en Gaule. Luitbert, le puissant évoque de Mayence, qui enfourchait son cheval de bataille pour repousser les Nordmanns, si puissant qu'il fût sous les règnes de Louis le Germanique , de Karl le Gros
cl d'Arnulf, est un pur barbare à côté de noire grand archevêque de Reims; et les évoques de Cologne et de Trêves, compromis dans l'affaire de Waldrade, sont encore pins que lui les esclaves des joies et des biens de la terre. Dans ce pays d'appétits grossiers et de passions sensuelles, où les Carolingiens dotèrent si richement les évêchés et les abbayes, l'Église se matérialise et devient, plus tôt qu'ailleurs, toute temporelle et séculière. Elle, surtout, voit dans les hautes dignités l'avantage de posséder de grands biens et d'y mener grande vie. Elle sera plus riche et plus féodale que partout ailleurs. La foi y devient donc toute extérieure, matérielle, superstitieuse. C'est en Allemagne que, dans ses défaillances, l'Eglise se corrompra le plus tôt et demandera le plus impérieusement une réforme. Aussi, sous sa direction relâchée, le Germain converti ne renonce guère encore aux appétits de la chair, au pillage, au meurtre, aux voies de fait, à la vengeance du sang. Les violations de serment lui sont familières, les meurtres journaliers. La crainte de l'enfer ou le désir de l'intervention de quelque Bienheureux en sa faveur sont les seuls freins de ce demi-chrétien. Il ne saura apaiser la colère de Dieu et de ses saints que par des donations exagérées aux églises, ou par l'achat de reliques douteuses, comme la cruche des noces de Cana, qu'on trouvait à la chapelle du monastère de Reichenau. Hardi dans le crime, et rampant dans le remords, il ne manque pas d'offrir les prémices de la moisson, de la vendange, au couvent, mais il craint de retrouver tout noir le pain blanc qu'il a déposé sur l'autel, ou de voir la bière s'aigrir du jour au lendemain, comme dans les Annales de Fulde. Les anciens dieux expulsés, en effet, devenus des démons, tournent autour des âmes, et, comme dit la chronique, « rugissent près des reliques et
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des tombeaux des saints, rugiunt dœmones juxta reliquias et sepulcra sanctorum (1).
Le respect des lois du mariage, voilà surtout ce que l'Eglise chrétienne a le plus de peine à obtenir dans cette Germanie que Tacite avait prétendu si pure au temps du paganisme. Lothaire II n'est que le plus dissolu et le plus malheureux de ces souverains. Le synode de Mayence croit devoir rappeler, en 885, à Arnulf qu'il ne doit point prendre plusieurs femmes, de peur que son cœur ne se corrompe. C'est en Allemagne que les synodes épuisent tout l'arsenal des lois ecclésiastiques contre ces dérèglements, et encore accordent-ils des tolérances à ceux qui ne sont point mariés. Les rapts, les viols dans les lieux saints sont encore fréquents ; les mariages entre proches parents sont péchés d'habitude. L'hagiographie allemande ne compte à cette époque que sainte Luilberge, nonne d'Halberstadt, qui enseignait à faire de beaux ouvrages et à chanter les psaumes, et sainte Hathumoda, première abbesse du célèbre couvent saxon de Gandersheim. Et il y avait déjà un siècle et demi que l'anglo-saxon saint Boniface avait semé la bonne nouvelle au milieu des clairières et des forêts qui conservaient encore tant de souvenirs des mœurs d'Odin (2).
(1) Ann. Fuld, 870. — Hartzheim, conc. Germ., II, 238. — (2) Hartzheim. conc. Germ.. II, 84, 209, 214. 226, 228.