CHAPITRE XI
IE EOïAl^SE ET fl-A. ÏEOIDALITE ©EmiASrHQSJCrj.
Arnulf le bâtard, 888-899; prétendue légitimité de sa royauté. — Ses guerres extérieures. — Son gouvernement intérieur; diète de Tribur. — Tragi-comédie de la restauration de l'empire. — - Louis l'Enfant; la féodalité laïque et la féodalité ecclésiastique, 899-911. — Conrad Ier, le dernier roi franc, 911-919. — Séparation de la rive gauche-, concile d'Altheim. — Anarchie, invasion des Hongrois. — Périls et recul de la civilisation.
L'histoire de l'Allemagne pendant la fin du neuvième siècle et les premières années du dixième est encore une suite et comme un écho de l'époque carolingienne; et c'est à peine encore un recommencement. L'Allemagne tire de l'empire carolingien en dissolution sa première royauté nationale et son premier essai d'uni lé, l'une et l'autre bien fragiles. Epoque terrible de transition, de chaos, et, comme on dirait au delà du Rhin, entre le nonêtre et l'être. Il s'agit de l'avenir. L'Allemagne est dans un état d'évolution et de « devenir » (das Werden). L'empire carolingien, au lieu de l'anarchie qu'il y avait trouvée, lui laisse, comme un legs, la royauté ; sous sa domination elle a appris à sentir qu'elle pouvait être une na-
tion. Les revers et l'oppression sont même bons parfois à quelque chose. Mais c'est une transition difficile d'où peut venir aussi bien la mort que le salut.
Cette royauté nouvelle qui s'élève au delà du Rhin sera-t-elle franque ou allemande, héréditaire ou élective; se rattachera-t-elle au passé ou à l'avenir? Est-ce un souvenir, est-ce une espérance? Elle aura pour représentant d'abord un bâtard carolingien, c'est en effet une époque bâtarde. Elle prendra ensuite pour roi un Franc plutôt qu'un Allemand; la nation allemande se cherche. Ce n'est plus la Germanie et ce n'est pas encore l'Allemagne, la Teutonie (Deutschland) . Elle est en quête même de son nom. Elle s'appellera encore pendant cette époque la Francie orientale, quoique ce nom glorieux d'une race civilisée et puissante de si bonne heure doive rester à la vieille Gaule qui l'a instruite. Au milieu de ces incertitudes et de ces ténèbres, l'Allemagne, sous un chef puissant, refera-t-elle l'empire carolingien d'où elle sort, ou tombera-t-elle dans l'anarchie? arrivera-l-elle à la domination, ou aboutira-t-elle à la faiblesse, la première peut être aussi dangereuse que la seconde? Aspirera-t-elle à refaire l'empire? Sera-t-elle en proie à la féodalité ? — Un bâtard carolingien sera empereur ; et le lendemain du jour où un empire bâtard cherche à renaître, la féodalité, quand l'illusion comme un brouillard se déchire, dressera ses mille têtes et plongera dans le sol ses profondes racines. C'est le dixième siècle, l'un des plus douloureux je l'histoire européenne. Pour l'Allemagne, privilégiée à cette époque, il ne dura guère que trente années.
Tomi IL 11
Arnulf, le bôtard carolingien. — Sesguenes extérieures: son gouvernement intérieur. — Tragi-comédie de Ja restauration impériale (888-899).
En 843, les fils de Louis le Débonnaire, appuyés sur l'ambition des grands et les instincts d'indépendance ou d'anarchie des peuples, avaient déterminé le premier démembrement de l'œuvre de Charlemagne et la séparation de la Germanie. En 888, les grands princes laïques et ecclésiastiques de l'Allemagne déposent les premiers le dernier descendant légitime de Charlemagne, comme pour constituer un royaume à part. En se donnant cependant un roi même bâtard de cette grande famille carolingienne à laquelle ils devaient tant, ils semblent encore se rattacher au passé et vouloir conserver à la fois chez eux une tradition d'unité et de grandeur et au dehors un prétexte et un instrument de domination bien fragiles cependant puisqu'en Karl le Gros c'est l'empire surtout qu'ils ont renversé. Le règne d' Arnulf, en effet, achève de séparer la Teutonie du reste de l'empire; il est, en même temps que le dernier Carolingien, son premier roi vraiment national. Mais aussi, comme Carolingien, il dépose chez elle les germes de cette ambition impériale de dominer tout l'Occident, héritage de la grande race franque, que le fils bâtard de Karl le Gros n'était cependant pas fait pour légitimer.
Par la déposition de Karl le Gros et l'élection d'Arnulf de Carinthie, la Germanie retournait évidemment à l'exercice du vieux droit de prendre ses chefs en considération de leur valeur propre et non de leur origine, duces ex virttitc. reges ex nobilitate sumnnt. Il est étrange cependant que les chroniques allemandes du temps, et, après elles, la plupart des historiens modernes de l'Allemagne, en contradiction avec ce principe, aient contesté le droit des autres nations à en faire autant et cherché à trouver, en faveur d'Arnulf et de ses successeurs, une prétention toute nouvelle à la suprématie et à la domination germaines sur les autres princes ou royaumes nés de la même dissolution. Les Annales de Fulde, 888, parlent avec un dédain peu justifié des roitelets (reguli) (1) qui surgirent à la même époque dans l'empire de Charlemagne en France, en Bourgogne, en Italie et ailleurs ; et les historiens, qui croient trouver la raison de ce mépris dans la fidélité que montrèrent les Allemands même à un bâtard de la famille carolingienne, font peu de cas des droits que les nouveaux rois des autres contrées croyaient aussi tirer de leur descendance de la même famille, par les femmes, en vertu de coutumes privées qui avaient une autorité plus grande dans les pays gallo-latins qu'en Germanie.
Le vaillant comte de Paris, Eudes, qui défendit si vigoureusement les murs de sa capitale, avec l'évêque Gozlin, contre les Nordmanns, était presque le seul de ces rois qui ne pût se vanter de cette descendance, et, en dépit de son origine, il avait, les chroniqueurs allemands l'avouent, toutes les vertus nécessaires à sa tâche (2). Quant à Boson qui , déjà défi) Ann. Fuld., 888 : Mo diumorante multi reguli in Europa vel regno Karoli sui patruelis excrevere. - (2) Voir L. Ranke, Deulscte OesckiclUe, I, 14.
iSO ORIGINES DE L'EMPIRE GERMANIQUE.
puis 885, s'était fait proclamer roi par ses vassaux laïques et ecclésiastiques dans le royaume de basse Bourgogne ou de Provence, à Vienne, et quitransmettait, en 888, sa couronne à son fils Louis, il mettait en avant les droits de sa femme Irmengarde, fille de l'empereur Charles le Chauve. Un autre fondateur de royaume, Rodolphe Ier, qui se fit proclamer roi de la haute Bourgogne, entre le Jura et les Alpes Pennines, par les évêques et les grands du pays, à Saint-Maurice , en 888 , et qui prit Lausanne pour capitale , tenait à Charles le Chauve aussi par sa mère Judith, à Louis le Germanique par sa femme ; et il se croyait si bien fondé à réclamer une part d'héritage de l'empire qu'il prétendit à une partie de la Lotharingie et fut un instant couronné à Toul par l'archevêque de cette ville. Il n'était jusqu'aux roitelets d'Italie, un Bérenger Ier, duc de Frioul, proclamé àPavie, un Guido, duc de Spolète, couronné par le pape, qui ne crussent pouvoir invoquer la môme descendance. Ce Guido, en effet, prétendant même à la Lotharingie, en fut un moment, dans le trouble général, couronné roi, àLangres. Comment, après cela, un évêque favorable à Arnulf, pouvait-il traiter de tyrans, regali tyrannice potestate, ceux qui, avec des droits au moins égaux à celui-ci, faisaient comme lui? Et les conséquences que les historiens allemands prétendent tirer du légitime avènement d'Arnulf ne tombent-elles pas devant des faits aussi péremptoires (1)?
La plupart de ces rois, proclamés, comme Arnulf, par des grands et des évêques , se firent d'ailleurs sacrer par l'Eglise qui avait, à les légitimer, un droit reconnu au moins par ce temps. Seul, Arnulf, soit parce qu'il était né d'une union illégale, soit pour un autre motif, se contente du cou-
(1) Wenck, Erhebung Arnulfs, p. 61.
ronnement à Francfort sans demander , ce dont les historiens allemands le louent, la consécration de l'Eglise. Il n'en est pas moins vrai que l'Allemagne attendait beaucoup, pour sa sécurité et même pour son ambition, de cet audacieux et intelligent bâtard. Les chroniques rappellent avec complaisance qu'un bâtard aussi, Charles-Martel, avait commencé la fortune des Carolingiens, et le poëte saxon le croyait capable de combler les espérances de tous en lui rappelant qu'un fondateurdela même famille, saint Arnulf, évêque de Metz, dont il portait le nom, lui en faisait comme un devoir (1).
Ni l'ambition, ni l'activité ne manquaient à ce petit-fils de Louis le Germanique, déjà signalé à l'attention de ses compatriotes par la belle défense qu'il avait faite des frontières du sud-est, en Carinthie, contre les Slaves et les Moraves. Il se borna cependant d'abord, avec raison, à la tâche que lui avaient assignée la diète de Tribur en 887 et le synode de Mayence, 888, où l'on mit sous ses yeux le triste état de son royaume.
Les peuples allemands eux-mêmes, Franconiens, Saxons, Thuringiens, Alamans ne l'avaient tous reconnu qu'après la mort de Karl le Gros, dans la vieille ville bavaroise de Ratisbonne, ce qui ne prouvait pas un grand enthousiasme; et il ne manquait pas cependant de perturbateurs dans les royaumes voisins, encore mal affermis, qui se plaisaient à l'appeler pour pêcher en eau trouble. Mais il sut d'abord se borner. Une expédition en Alsace suffit pour arrêter le nouveau roi de la haute Bourgogne, Rodolphe Ier, et le rejeter au delà du Jura en Suisse. Il s'entendit avec le vaillant roi de
(l) PoetaSaxo, de Geslis Kar., M. G., v. 135, 405-424.
France, Eudes, adversaire comme lui des Nordniunns, d'ans une entrevue qui eut lieu en juillet 888 à Worms. Une chronique allemande voudrait nous faire croire que le fier défenseur de Paris y vint en suppliant et en obligé, humilité)' et gratanter; mais d'autres écrivains nous assurent que le nouveau roi de France ne demanda que le consentement (consensus) d'Arnulf, et que, là, tous deux firent seulement une alliance amicale (factiamici) pour séparer, comme dit un contemporain, les Francs teutons des Francs latins, c'est-à-dire l'Allemagne de la France. Le roi de la haute Bourgogne, Rodolphe Ier, alla seul trouver Arnulf jusqu'à Ratisbonne avec une certaine déférence ; car le roi du nord de l'Italie, Bérenger Ier, dans l'entrevue de Trente, sur la limite des deux royaumes, ne fit également avec Arnulf qu'une alliance de paix, fœdera pacis, pour séparer aussi l'Allemagne de l'Italie (1). Rien, dans tout cela, ne l'invitait à se mêler des affaires de France ou d'Italie et moins encore à relever plus tard, au profit de l'Allemagne, l'empire de Charlemagne.
Arnulf ne nous apparaît, d'ailleurs, pas d'abord comme un prince bien puissant chez lui. Bâtard et père de bâtards, il voudrait assurer sa succession au fils qu'il avait de sa concubine, Ellinrota, sa femme Otta ne lui donnant pas d'enfants; et il a beaucoup de peine à obtenir, même à titre provisoire, cette concession d'une diète de ses vassaux, à Forcheim, 889. Les Francs ou Franconiens, surtout, résistent longtemps. Toujours un peu récalcitrants à son autorité, les Souabes cherchent par deux fois à lui opposer
(1) Ann. Fuld., 888. — Ann. Vedast. Facti amici. Chron. reg. Franc. Script., III, 214. Hic divisio facta est inter teuhnes Franco* ri Lilinos Frdticos, — MnntfQr., Ann. liai,, ann. 8§8
un Bernhard, fils de Karl le Gros, légitime héritier, que sa jeunesse avait surtout éloigné du trône. S'il est en paix avec les Saxons du Nord, dont l'esprit était toujours fort indépendant, et chez lesquels il ne mit le pied qu'une fois, c'est qu'il laisse à peu près complètement maître chez lui le duc Otto, fils du célèbre duc Ludolf, ancêtre des Oltons.
Le nouveau roi ne fait d'abord qu'une expédition au delà de l'EUbe, contre les Slaves, autrefois tributaires de l'Allemagne, et elle n'est pas heureuse. Il n'est point question, sous lui, de continuer les efforts des missions chrétiennes qui, de Hambourg et de Brème, avaient autrefois livré bataille à l'odinisme danois. L'archevêque de Cologne, qui prétend reprendre ses droits sur Brème, depuis la déchéance de Hambourg, paralyse toute la propagande chrétienne, qui ne paraît, d'ailleurs, pas beaucoup tenir au cœur du roi germain. C'est par de bons procédés qu'il assure la paix de la frontière sud-est contre le duc slave des Moraves, Swenlibold (Swiatopluck), qui avait tenu môme l'aîné de ses bâtards sur les fonts de baptême. Ce barbare avait habilement fait de la Moravie, à l'orient de l'Allemagne, un vrai royaume. Sa puissance, dont le centre était dans la vallée de la Moravie, s'étendait de la Theiss, qui la séparait des Bulgares, aux montagnes de la Bohême. Dans ce pays même, le prince des Tscheques, plutôt tombé sous la dépendance de ce hardi Slave que sous celle de Louis le Germanique, passait alors avec sa femme à la liturgie slave, apportée dans cette chrétienté nouvelle de l'Orient par Méthodius et Cyrille et retournée, depuis la mort de Nicolas Ier, avec le royaume Bulgare, à l'influence de l'Eglise grecque. De ce côté, l'Eglise latine faiblissait donc, et Arnulf, dans l'affaissement d'ailleurs du Saint-Siège, n'était :ti assez puissant, ni assez dévoué pour soutenir sa cause.
184 onir.iNES de l'empire germanique.
Une invasion faite entre la Meuse et le Rhin par les Nordmanns, repousses maintenant de France par le roi Eudes, força le roi de Germanie à faire ses preuves. Un archevêque, celui de Mayence, un comte, avaient succombé. Celui qui avait déposé Karl le Gros devait mieux faire. Une éclipse de soleil, l'apparition d'une comète effrayaient les peuples. Les pirates s'étaient fortifiés dans les marais de la Dyle, derrière des remparts faits de troncs d'arbre et de terre. Arnulf marcha contre eux avec une armée qui ne parait guère avoir été composée que de Francs des bords du Rhin et du Mein, car les Alamans abandonnèrent la partie comme si cela ne les regardait pas (1), et les Saxons, qui ne combattaient encore qu'à pied, ne le suivirent pas, puisqu'il n'avait que de la cavalerie dans son armée. Arrivée près de l'endroit où fut plus tard Louvain, devant cette double fortification des marais de la Dyle et de remparts faits de main d'homme, l'armée franque hésitait à attaquer (891). Les pirates riaient de voir sa lourde cavalerie tenter l'assaut au miueu d'un terrain tout détrempé d'eau, quand le roi, comme un ancien chef germain, mit pied à terre et ordonna aux siens d'en faire autant. Les barbares, pour les effrayer, ébranlèrent les échos de leurs cris et du bruit de leurs armes entre-frappées. Mais les Francs répondirent par le cri de guerre chrétien, et, la hache à la main, donnèrent un si furieux assaut, qu'ils renversèrent ou franchirent les remparts, et, après une grande tuerie, jetèrent ces pirates dans les marais, où périrent deux rois de mer et la plupart de leurs compagnons.
(1) Ann. Fuld.. 891 Cum Francis, Alamanico exercîtu inutile seum assumpto.
Ce vainqueur des Nordmanns n'est plus seulement le roi de la Bavière. Il avait là, sans doute, son patrimoine comme son père et la plupart de ses domaines; c'était son séjour favori, comme le centre de sa puissance et même alors delà vie allemande. Mais il pouvait compter aussi sur les Francs du Rhin qu'il avait défendus. Il nomme le nouvel archevêque de Cologne, Hermann, et celui de Mayence, H alto, son fidèle serviteur (fidelis noster), dont les chroniques s'accordent à louer les lumières et la prudence, et qui était comme le cœur du roi, cor régis (1). Rien n'est plus à craindre pour lui de la part des Souabes ou Alamans; nonseulement leurs comtes, mais Adalberon, ôvêque d'Augsbourg, et Salomon, à la fois abbé de Saint-Gall et évoque de Constance, lui sont dévoués. Il veut maintenant réunir, entraîner ces trois peuples contre la puissance voisine et redoutable de Swentibold, le Morave, dont il avait trop favorisé l'élévation. La vieille haine des Bavarois contre ces terribles voisins, l'honneur de saint Emmeran, l'apôtre du pays, près du cloître duquel Arnulf s'était fait construire une résidence royale, le zèle religieux de l'archevêque de Wurtzbourg, dont le siège sur le Mein avait toujours été le foyer de la propagande de l'Est, poussent également Arnulf (2).
L'entreprise ne fut pas heureuse. Le margrave de Thuringe, Poppo, et l'archevêque de Wurtzbourg, partis les
(1) Ann. Puld., 891. flatto homo subtilis ingenii. — Continuât. Regin., 910 : Vir adeo strenuus et prudens. — Ekkehardi Casus S. Galli (Scrip. II, 83) quem cor régis nominabant. — (2) Arnold ae sancto Emmerano, c. v. (Script., IV, 550). Elegitpatronum adeoque HU adhœitt ut in vicinitate monasterii regio cultui aplum construeret grande palatium*
premiers pour une sorle de croisade, pénètrent dans la Bohême. Ils sont bientôt surpris et entourés dans les monlAgnes. L'archevêque est tué. Arnulf mécontent destitue Poppo, donne son margraviat à un riche comte franconien, Conrad, et l'archevêché de Salzbourg à l'un des frères de celui ci, Rudolf, sans craindre de constituer ainsi une famille toute puissante dans ce pays, comme celle des Ludoliîngen enSaxe. Il ne fait pas mieux cependantlui-même. Devant le redoutable S wentibold , la Marche de l'Est, entre la Traun et l'Enns (Autriche), se désorganisait. Les margraves qui lui avaient obéi quand il était duc de Carinthie, cherchaient refuge maintenant en tremblant dans le camp ennemi et trahissaient. Arnulf dut réunir contre son ennemi d'autres chefs slaves jaloux, un Bratislas, de la basse Pannonie, qui relevait de lui entre la Save et la Drave, et même le roi des Bulgares, Wladimir, au delà de la Theiss. Les Moraves, voyant Arnulf passer le Danube avec ses hordes slaves, 893, se retirent dans leurs forêts et leurs montagnes, laissent porter le fer et le feu dans leurs villes à peine bâties de la plaine. Mais, quand Arnulf revient de cette expédition, 893, ils se précipitent tout à coup, avec S wentibold, sur lui et massacrent son armée. Arnulf n'est lui-même sauvé que par un miracle qu'il attribue à la protection de saint Emmeran, son patron. Il lui fit don, en effet, en reconnaissance, sans oublier les autres saints, d'un maître-autel, rehaussé de lamelles d'or et incrusté de diamants, et d'un livre d'évangiles venu de France, dont la couverture dorée représentait la céleste Jérusalem. L'Allemagne a admiré longtemps cette œuvre du moyen âge franc.
La vengeance qu'Arnulf chercha à tirer de son ennemi fit oublier cependant à l'Eglise les témoignages de sa re-
connaissance. Un nouveau peuple de race ouralo-finnoisc, probablement, et dont la physionomie, la manière de combattre et les mœurs rappelaient beaucoup les Huns, les Magyares, nommés aussi Ougres, Ouigours et Hongrois, errait depuis quelque temps en nomade de la mer Caspienne aux Carpathes, inquiétant de ses courses vagabondes les frontières de l'empire grec ou celles du royaume des Bulgares. Arnulf, dans son désespoir, s'adresse à ces nouveaux barbares que l'Allemagne devait bientôt trop connaître et leur emprunte un certain nombre de hordes pour ravager la Moravie. Il est toujours dangereux de se servir de la barbarie pour défendre la civilisation. Charlemagne n'avait point fait ainsi. Ce fut imprudemment qu'Arnulf montra les plaines herbeuses du Danube et de la Theiss, qui leur convenaient si bien, à ces cavaliers en quête d'un établissement où ils pussent nourrir à l'aise leurs chevaux et leurs cavales dont ils buvaient le lait. En effet, à la suite de cet appel fatal, les Hongrois passèrent en masse les Carpathes et se répandirent, sous les descendants d'Arpad , leur héros légendaire, dans l'intervalle presque vide des royaumes bulgare et morave, au milieu des marais de la Theiss et du Temès, où ils devinrent les redoutables voisins de l'Allemagne.
Désespérant de résister à tant d'ennemis, le vieux chef slave, Swentibold, que les chroniques allemandes traitent « de tête pleine de dol et d'astuce, » que les Slaves vénèrent comme un prince national, partagea son royaume entre ses deux fils, avec peu d'espoir de leur laicser l'indépendance après lui; et ceux qui l'avaient suivi aimèrent à répéter qu'il s'était évanoui tout à coup dans son armure au milieu de son armée pour disparaître dans -l'épaisseur des forêts de son pays , où ou le chercha en vain sous les
traits d'un ermite. Le proverbe slave : « Cherche Swenlibold, » est resté comme un témoignage de la grandeur et de l'indépendance disparues de ces races de la Moravie et de la Bohême, un instant réunies. Arnulf cependant devait voir bientôt ce qu'il y avait gagné. La Moravie, partagée entre les deux fils de Swentibold, perdit sa puissance, et la Bohême reprit ses liens de dépendance avec l'Allemagne. Mais les nouveaux venus ne s'étendirent pas seulement jusqu'à la Morawa; en 894 déjà, ils traversaient le Danube et ravageaient la Pannonie entre la Save et la Drave jusqu'à destruction, usque ad internecionem, et, au lieu d'une peuplade slave, sédentaire et déjà chrétienne, l'Allemagne gagna pour voisins une nation de nomades païens, finnois et sanguinaires, contre laquelle elle devait avoir à lutter presque un siècle (1).
Comment, après cela, le roi de la Francie orientale, Arnulf, pouvait-il prétendre à jouer, au milieu des rois et des peuples contemporains, une sorte de rôle européen, impérial? Son royaume était alors, il est vrai, de tous ceux sortis des ruines de l'empire de Charlemagne, le plus ordonné et le plus solide. En Italie, les deux compétiteurs depuis 888, Bérengerler,duc de Frioul,etGuido,ducde Spolète, se disputaient la couronne. En France, un descendant des Carolingiens, Charles le Simple, avait réclamé son droit légitime contre le nouveau roi Eudes, et trouvé des partisans, enlr'autres, Foulques, archevêque de Reims, le premier siège, le siège royal de la Gaule. Mais Arnulf n'avait-il pas
(1) Constantin, De administ. imp.t c. xl. TVôv éxsfcts péovrûv 'Koxxyi.ôôV «*&jyu/xf'<xï. — Ann. Fuld., 894. Totam Pannoniam usque ad internecionem deleverunt, 898. Cerebrum plénum doli et asîv-
beaucoup encore à faire chez lui ? De la ville de Ratisbonne qu'il embellissait de monuments religieux, et où il célébrait d'ordinaire les fêtes de Noël et de Pâques, il voyait la famille des Ludolfingen bien puissante en Saxe, celle du franconien Conrad et de ses frères également dans le bassin du Mein, de la Lahn et dans la Hesse. En Bavière, il ne pouvait être obéi qu'en mettant entre les mains d'un de ses favoris, Luitpold, trois comtés avec les margraviats de Carinthie et d'Ostmark (Autriche), pour défendre sa frontière de l'est. La royauté allemande était donc fort dépendante des grands. Arnulf cependant, le premier des rois allemands, inspira par son exemple à ses successeurs l'ambition, aussi fatale à l'Allemagne qu'aux autres contrées, d'intervenir chez ses voisins et même de restaurer l'empire que ses prédécesseurs avaient renversé.
Après une longue guerre intestine, le duc de Spolète, Guido, l'avait enfin emporté sur Bérenger Ier même dans le nord de l'Italie et il le bloquait dans Vérone. Une diète des évêques et des seigneurs, réunie à Pavie, reconnaissait ses droits. L'ancien duc de Spolète même, ne bornant plus son ambition, s'était fait couronner, bon gré mal gré, par le pape Etienne V empereur à Rome. Empereur! ce nom reparaissait donc encore en Europe, pour être un objet de crainte ou d'espérance, d'ambition toujours. Et cependant pouvait-on voir alors dans ce mot autre chose qu'un titre vain? Le roi Arnulf se laissa séduire par les intrigues italiennes. Bérenger Ier, son voisin, avec qui il avait fait alliance, sollicitait son intervention. Un nouveau pape, un Romain, Formose, obligé de couronner empereur même le fils de Guido, Lambert, offrit à ce teuton, pour le décider à venir, le titre d'empereur, usurpé, disait-il, par un Italien de Spolète, et qui ne convenait qu'à un Franc. Les idées
d'indépendance du pouvoir spirituel élaicnt-elles bien cette fois le mobile de la conduite de Fonnose, comme celui d'Etienne II au temps du père de Charlemagne ? Tout s'était singulièrement rapetissé après la chute de l'empire carolingien. Formose prétendait défendre surtout le domaine de saint Pierre contre l'ancien duc de Spolèle, paré du titre d'empereur. Rivalités de voisins et de factions, rien de plus! C'est dans ces difficultés qu'Arnulf précipita la politique du nouveau royaume allemand.
A la tête d'une armée composée seulement de Souabes, par un hiver rigoureux, le roi germain, en mars 894, reprit le vieux chemin des invasions teutoniques, le col de Brenner, fut reçu dans Vérone par Bérenger et vint se heurter d'abord contre Bergame. Le comte Ambrosius, l'évêque Adalbert et le peuple y tenaient pour l'empereur italien Guido. Les troupes allemandes, ayant en tête les soldats palatins qui faisaient la garde choisie du roi , donnèrent l'assaut, en dressant leurs boucliers sur leurs têtes contre une pluie de traits et de pierres, et emportèrent la place par la brèche. L'Italie vit bien qu'elle avait encore affaire à des barbares. La ville fut mise à sac, les hommes massacrés, les nonnes et les femmes violées, les prêtres emmenés à la chaîne (1) par ces nouveaux chrétiens de Germanie. On pendit Ambrosius à un arbre et on emmena l'évêque prisonnier en Allemagne. Une population misérable survécu: à peine à la catastrophe de cette ville pour longtemps ruinée, in excidio ipsius urbis. Les chroniqueurs allemands
(t) Ann. Fuld., 894. — Luitprand., Hist., c. xxxtti, Sacerdotes î)e\ vincti trahebantur, sacra virgines vi opprimebanlur, conjugale violabantur*
et italiens rappelaient encore cette affreuse exécution deux siècles après.
Cette barbarie ouvrit les porles de Pavie, une ville aiors riche et populeuse qui ne comptait pas moins de quarantequatre églises. Arnulf s'y fit prêter serment de fidélité par les grands qui y accoururent altérés. Mais son armée allemande s'arrêta dans sa marche sur Rome à Plaisance, par suite de la faim et de la maladie. Obligé à prendre le plus court, il le croyait du moins, Arnulf voulait la ramener par la Suisse qui formait alors le royaume de la haute Bourgogne dont Rodolph Ier ne lui était d'ailleurs point favorable. Un comte italien courageux, dans Ivrée, lui barra lepassage. Réduit à se frayer, à travers les rochers, un chemin où il perdit presque tous ses chevaux, Arnulf atteignit, par la vallée d'Aosle et le Saint-Bernard, le célèbre monastère de Saint-Maurice, et se hâta de regagner la Souabe, avec une armée épuisée qui ne put exercer sur les terres de Bourgogne que des actes de brigandage. La nouvelle de la mort de Guido qui laissait cependant son fils Lambert pour ui succéder put seule le consoler de celte triste expédition qui rappelait plutôt les déprédations des chefs germains du cinquième siècle qu'elle ne convenait à un prétendu successeur de Charlemagne.
Dans la diète qu'il tint à Worms, à la fin de cette même année, 894, Arnulf n'en prit pas moins des airs de souverain qu'il n'avait pas affectés jusque-là. Le prétendant carolingien de France, Charles le Simple, chassé alors par le roi Eudes, ancêtre des Capétiens, vint présenter une lettre de l'archevêque de Reims, Foulques, en faveur de sa légitimité, et offrir des présents à Arnulf pour le bien disposer en sa faveur. Quoiqu'il eût fait amitié avec l'ancien comte de Paris, le roi germain parait plus touché maintenant des droits de nais-
sance invoqués par Foulques, et il reconnaît roi ce Charles le Simple pris dans sa race, sans considération de son âge (I), et qui d'ailleurs lui fait hommage de sa couronne. Au milieu de tant de princes qui usurpaient le titre de roi, ne fallait-il pas raffermir le principe d'hérédité (2)? Voilà la raison qui détermine maintenant la reconnaissance de Charles le Simple par Arnulf sans pour cela d'ailleurs le relever davantage. En 895, après cet acte de haute souveraineté, Arnulf rassemble un synode en sa faveur, sur les bords du Rhin, àTribur qui était alors une place militaire et un marché important entre Mayence et Francfort. Ses deux serviteurs dévoués, l'archevêque de Cologne et l'archevêque de Mayence, y font déclarer par vingt-sept évêques « qu'il n'avait pas été élu par les hommes, mais par Dieu lui-même, per ipsum Dominum eum esse electum. » On le voit, le roi Arnulf n'était plus si dédaigneux qu'aux premiers jours des droits que l'Église pouvait conférer à la royauté; aussi entreprend-il même, pour se faire bien venir, avec les seigneurs laïques et ecclésiastiques de son royaume, dans cette même assemblée, une sorte de réforme de l'Église germaine, fort malade depuis qu'elle s'était isolée du reste de la chrétienté en même temps que séparée de l'empire.
Arnulf n'avait pas les mœurs d'un réformateur. Quoique sa femme Otta lui eût donné enfin un fils du nom de Louis, maintenant son légitime héritier, et qu'il eût, sans doute pour se faire pardonner les fils de sa maîtresse Ellinrota, fondé en l'honneur de celle-ci une riche chapelle à Rn-
(1) Flodoard, Hist., 1. IV, c. v. De régis stirpe vel successione, sine respectu cujusquam majoris aut potentioris régis* — (2) Flod , ibidem. Cum tôt jam de stirpe aliéna reges existant qui sibi regnu affectent, quis post ipsius decessum abjuravit filium.
tisbonne, il chargeait encore sa conscience du poids d'une belle Grecque, Agnès, sans compter les autres favorites, au nombre desquelles l'évêque de Constance même, Salomon (1), eut quelque peine à soustraire sa propre fille naturelle. L'incontinence germaine se retrouvait dans ce dernier bâtard des Carolingiens. Arnulf n'en prêta pas moins le concours de sa volonté et de son bras aux décisions et décrets du synode de Tribur. On y étend à la Germanie la législation ecclésiastique des synodes de la vieille Gaule pour maintenir la discipline ecclésiastique, et arrêter les usurpations de la puissance laïque; on y applique quelques-unes des doctrines des Fausses décrétâtes ; car, dit un article : « l'Église de Rome est la mère de la dignité et la maîtresse de l'ordre ecclésiastique, dignitatis mater et magistra ecclesiee rationis. > Dans bien des cas, la justice encore souvent barbare des comtes est surbordonnéeàcelle des évoques. Mais on s'aperçoit aussi des difficultés que l'Église rencontre à plier les mœurs barbares à ses prescriptions. Une pénitence de sept années infligée pour le meurtre ne suffit pas à déraciner les habitudes traditionnelles de vengeance; et l'adultère ou la polygamie trouvent souvent encore un refuge contre les prescriptions en faveur de l'unité et de l'indissolubilité du mariage, dans la diversité des lois alamanique, bavaroise, saxonne, qui se partagent ce pays. Arnulf qui s'intitule, d'après les monuments de Saint-Gall, le fils et le défenseur de l'Église catholique, Ecclesim catholicm filius et défensor (2), ne puiso pas moins là de nouveaux motifs de puissance.
(1) Ekkehardi casus sancti GaUi. Ad amplexus Arnol/î régis clam dwnpeteretur, respondidisse ferlur, etc , etc. —(2) Hartzheim, II, 400. - Gfrœrer, Gesck. der Karol., II, 348.