‹ Histoire d'Allemagne (volume 2)Chapitre 27 sur 46 · Tome II · texte numérisé non relu

Tome II

194 0H1GINKS Dtf l'rmimhk GERMANIQUE.

Représentant, après toul, par sa naissance même, de îa vieille tradition germaine, le fondateur du royaume allemand songeait bien moins à ce qu'on appelle aujourd'hui l'unité nationale qu'à l'intérêt de ses enfants. Il veut faire dans ses Etats une part au fils préféré de sa première maîtresse qu'il avait longtemps fait considérer comme son héritier et qui était maintenant remplacé. C'était un jeune homme assez gâté et turbulent. Il tenait son nom de Swenlibold du chef morave qui l'avait tenu sur les fonts de baptême et il paraissait avoir quelque chose de son sauvage parrain. Arnulf avait depuis longtemps songé pour lui à l'ancien royaume de Lolherrègne ou de Lorraine, à cette rive gauche du Rhin qui, après tout, paraissait moins appartenir à l'Allemagne . Les grands et évêques du pays, jusque-là résistants, consentent enfin à prendre ce jeune homme pour roi, en mai 895. Peut-être Arnulf voulait-il fixer le sort d'un territoire qui, entre la France et l'Allemagne, n'était ni à l'une ni à l'autre? Les écrivains contemporains avaient comme le sentiment du caractère et de la situation ambiguë de cette population et de cette contrée. Witikind, l'écri vain saxon, mal disposé d'ailleurs pour elle, disait de celte population : « C'est une nation variable, habituée aux artifices, prompte à la guerre, mobile et aimant la nouveauté. » Ailleurs, il l'appelle tantôt « irrésolue » et tantôt « indomptable (1). » La constituer en royaume c'était en faire une limite, comme un pays neutre, entre deux nations rivales. L'ambition plus que la politique était probablement le mobile de ce roi encore barbare.

(1) Witikind, Res gcstée Saxon, T, c. xxx. Gens varia erat et artibus assucta, bellis prompta m )bilisque ad reruni.mobUUatem , II , c. xv-xxxvi. Generi hominum imbctli; genli indomUs,

Arnulf faisait des rois. 11 lui sembla à lui et au pape Formose que le moment était venu d'achever ce qui avait été à peine commencé par la première expédition d'Italie. Au commencement de l'année 896, il repasse donc les Alpes cette fois avec des Alamans et des Franconiens. De la Lombardie, les Franconiens d'un côté par la Toscane, les Alamans de l'autre par la Sabine, marchent sur Rome. Le fils du spolélain Guido, Lambert, triste empereur d'aventure comme son père, se réfugie dans un château fort des Apennins. En route, une épizoolie enlève presque tous les chevaux allemands. Les envahisseurs mettent leurs provisions sur des bœufs, les poussent en avant et arrivent ainsi sous les murs de Rome où ils croyaient entrer sans coup férir. Le pape avait promis de leur ouvrir la ville; mais une femme, Engeltrude, veuve et mère d'empereur, ferme les portes. Il faut assiéger Rome. Arrivés, par la rive droite, devant la porte de Saint-Pancrace, les nouveaux barbares, avec une pluie de pierres, écartent les défenseurs qui savaient mieux, dit Luitprand, « tourner le fuseau que manier l'épée (1); » ils attaquent la porte à coups de hache, poussent des béliers contre les murs et enfin les escaladent sur des échelles faites avec les selles inutiles de leurs chevaux, pendant que la vaillante veuve impériale s'enfuit à Spolète. « Ce qu'on n'avait pas vu depuis les Gaulois de Brennus, » dit un chroniqueur germain qui avait oublié déjà l'histoire de ses ancêtres, les Alaric et les Gensé^ic, « Rome est prise. » Arnulf fait décapiter quelques nobles romains, decollare prœcepit. Les autres, le clergé et les

(1) Ann. Fuld., 896. Sellis projectia murum per eorum acermim ascendunt. Luilprand dit des Romains, c. xxvi : Pingues capture siluros cinnabe non clypeos manibus gestare micantes.

196 ORIGINES DE L'fiUPIRE GEUMANIQUE.

corporations, avec les croix et les bannières, viennent à sa rencontre. Le pape Formose reçoit le vainqueur dans la confession de Saint-Pierre et lui met la couronne sur la tête en le proclamant empereur et Auguste. L'archevêque de Cologne, Hermann, et celui de Mayence, Hatto, l'archichancelier du roi, Wiching, ses conseillers, étaient là. Ainsi fut rétabli ce que les chroniqueurs appellent encore l'empire des Francs, imperium Francorum. Mais était-ce aulre chose qu'un violent et ridicule plagiat du grand couronnement de Charlemagne de l'année 800 par le pape Léon III? Il y avait entre ces deux faits, en apparence semblables, des différences capitales. L'empire de Charlemagne était fait avant que le conquérant franc acceptât ce titre; Arnulf prenait le titre avant d'avoir fait l'empire. Rome ouvrait ses portes à Charlemagne, Arnulf les forçait. Ce couronnement n'était pas plus un événement européen que le cou ronnement des Italiens Guido ou Lambert. Celait un fait romain, à peine italien. Il n'y avait plus rien de général, d'universel dans la chrétienté. Tout se rapetissait, tout devenait local. A qui appartiendrait la ville de Rome? A qui le hochet impérial? Voilà ce dont il s'agissait. Le vain titre d'empereur u'&j&Ha rien à la puissance d'Arnulf. On le vit bientôt. S vo&ktf a^er relancer dans Spolète la veuve de l'empereur Suîdo. Atteint d'une maladie de langueur, d'un ?£ai.».*&iKen* &$$ ks chroniques allemandes aiment à attribuer su? SEgasg&tâs i'Sngeltrude, mais qui venait réellement des «rîtes de ses dérèglements continués en Italie, le Fîouvei empereur retourna au plus vite dans son royaume. A p^ne eut-il le dos tourné que Bérenger Ier et Lambert, instruits du bénéfice qu'on recueillait à appeler l'étranger, s'entendirent pour partager l'Italie. Quant au pape Formose, il devint .'objet, maigre sa prompte mort, d'une réactior

terrible. La nouvelle apparition des Teutons avait déjà semé contre eux la haine en Italie. Le successeur de Formose, Etienne VU, fait le procès, non pas seulement à sa mémoire, mais, en réalité, à son cadavre. On ouvrit, en effet, son tombeau, après huit mois d'inhumation; et, lorsqu'on eut avec peine arraché entier son corps déjà en putréfaction à la tombe, on le revêtit des ornements pontificaux, on l'apporta devant un synode érigé en tribunal à la stupeur des assistants; et là, la cause du coupable ayant été plaidée conlradictoirement, la déposition et la condamnation de l'usurpateur et de l'intrus prononcées, on arracha au cadavre ses ornements sacerdotaux pour le revêtir d'habits laïques, on lui coupa les trois doigts de la main droite qui s'était parjurée et on le jeta dans le Tibre (1).

Arnulf n'était pas au pouvoir des Italiens; sa mémoire fut seulement maudite comme celle d'an barbare qui avait violemment extorqué la consécration pontificale. Pour lui, ce César de rencontre assista, entre la vie et la mort, pendant ses deux dernières années, à la dissolution de sa puissance. Son fils, Swentibold, roi de Lorraine, en voulant destituer trois comtes et en prenant conseil des petites gens plutôt que des seigneurs évoques, excita une révolte que l'autorité paternelle eut peine à apaiser (2). Malgré elle, déjà un de ses vassaux les plus puissants, le comte de Hainaut, Renier au long col, « un vrai Lorrain, » le bravait. Arnulf n'est plus même respecté chez lui. Il devient comme tombé en enfance, le jouet de sa famille et la victime de ses vices, au milieu de honteux ou terribles débats

(!) Voir dans Jaffé (p. 303) les preuves rassemblées de «et horrible cl grotesque procès. — (2) UncLionem barbaricam, qitx per suireptionem eu, Lu r La est*

qui devaient rappeler à son intelligence affaiblie la tiisie fin de Karl le Gros, qu'il avait renversé. Il avait cru devoir faire assurer par serment, dans une diète des grands et des évoques, la couronne a, Louis son fils légitime. Celait dans l'ordre. Son cœur, toujours aux mains de sa maîtresse Ollinrotla, penchait cependant du côté du bâtard Swentibold ; et celui-ci ou ses partisans, capables de tout, pouvaient au moins compter sur sa faiblesse. Voici qu'en intente un procès en adultère à Otta, la vieille mère légitime du jeune Louis. Elle comparaît à Ratisbonne, devant un tribunal composé de grands et d'évêques, accusée d'avoir donné aussi un fils illégitime à son mari. Elle obtient, non sans peine cependant, son acquittement public. Les mécontentements atteignent alors les familiers et les familières du vieux roi ; on les accuse de l'empoisonner lentement ou de l'ensorceler. Un d'eux est décapité, une autre, une certaine Radburge, est pendue. On découvre, au milieu des obscurs détails des contemporains, une cour corrompue et barbare, où les passions et les vices ne font pas défaut. Les luttes sauvages des héroïnes germaines du vieux temps, Brunehilde et Kriémhilde, et des femmes mérovingiennes Frédégonde etGaleswinthe, se dénouent maintenant devant des synodes où les coutumes d'Odin et du jugement de Dieu arrivées à la sorcellerie le disputent à la loi chrétienne. Enfin Arnulf meurt, à la fin du siècle pendant lequel tombent les Carolingiens, 10 décembre 899, et l'on porte en cérémonie son cadavre dans le chœur de l'église de son patron, saint Emmeran, où il resta plus tranquille que celui de son contemporain et de son ami, le pape Fonnose (1). Triste prince, d'ailleurs, hésitant entre

(i) Ann. Fuld.t 898. Monum. Boica, xxxi, 155,

ses devoirs stricts et sots Ambition imprudente, entre ses fils légitimes et illégitimes, entre l'hérédité et l'usurpation, entre les rois de France Eudes et Charles le Simple, vainqueur une fois desNordmanns, mais se bornant à la défensive sur toute la frontière slave, et ouvrant l'Allemagne aux Hongrois, en somme, il laisse l'Allemagne et la royauté plus faibles qu'auparavant.

Louis l'Enfant ; Féodalité laïque et féodalité ecclésiastique. — Le: duché.s. — Invasions hongroises, 899-911.

L'aristocratie laïque de l'Allemagne avait surtout contribué à l'élévation d'Arnulf. Ce fut la haute Eglise allemande, raffermie sous lui, qui maintint sa couronne sur la tête de son seul enfant légitime, Louis, fils d'Otta, âgé de six ans. tfatto, archevêque de Mayence, « aussi habile dans le maniement des affaires temporelles qu'instruit dans les choses le la foi, » Adalberon, évêque d'Augsbourg, son ami, et Sitlomon, abbé de Saint-Gall, tous trois anciens conseillers TArnnlf, y eurent la plus grande part (I). « Le navire île l'Eglise vacillait, écrit Hatlo au pape à Rome, r-ous avons mieux aimé conserver la coutume des Francs de

(1) Regino, De causis Synod., p. 1, sur Hatto; et Ekkeht. crsus S. jiilli, Salomo et Hatto, post regem, imperium tenaerunt. Conciles '■. i Labbe, t. IX, p. 497. Lettre d'Hatto à Jean IX. Malui iu<.j9 pristi'

nm morem servare quam nova institutione incidere.

200 ORIGINES DE [/ EMPIRE GEItMAMQliE.

choisir leur roi dans la même famille, que d'essayer des institutions nouvelles. » Le bâtard d'Arnulf, le plus âgé de ses fils, Swenlibold, s'était acquis un si mauvais renom dans son royaume de Lorraine, qu'on ne pensa guère à lui. Il débarrassa, d'ailleurs, le terrain quelques mois après, en trouvant la mort dans un x>mbat livré à quelques-uns de ses vassaux révoltés. Aussi, malgré son jeune âge, Louis, le légitime fils d'Arnulf, proclamé à la diète de Forcheim, fut-il accepté par toute l'Allemagne, même d'abord par la Lorraine. Cet oubli des vieilles coutumes germaines, qui n'admettaient guère le pouvoir d'un chef mineur, puisqu'elles recherchaient surtout l'utilité et la valeur de l'homme fait, prouverait peut-être les progrès de la royauté. Il est cependant plus conforme à la vérité de penser que les chefs de l'Eglise poussèrent cet enfant au trône dans l'espoir de rester les maîtres, et que les grands seigneurs laïques laissèrent faire dans l'espoir de le devenir. N'est-ce pas, en effet, pendant les dix années de minorité de Louis, mort avant d'arriver à l'âge d'homme, qu'apparut et s'affermit en Allemagne la féodalité ecclésiastique et laïque, jusque-là restée dans l'ombre et contenue par la royauté? Arnulf avait eu beaucoup de peine à arrêter l'accroissement d'autorité et de domaines des seigneurs laïques et ecclésiastiques. Elevé par le choix des premiers à la royauté, il avait encore moins que les Carolingiens qualité pour réprimer îeurs usurpations, et, en s'appuyantcontre eux sur les évêques et les abbés, il avait à son tour augmenté leur puissance. Ne pouvant, comme ses prédécesseurs, disposer de rien sans le consentement des diètes, il avait, tout en favorisant ses amis, obtempéré assez souvent aux vœux des seigneurs, des chapitres et du pays, dans la distribution <!os dignités ecclésiastiques, et, pour les comtes, laissé aux

enfants la dignité de leur père. Les seigneurs et les évoques avaient donc bientôt considéré ceux-là l'hérédité des comtés, et ceux-ci la liberté des élections ecclésiastiques, comme un droit. C'était à leur profit qu'ils exerçaient tous, comtes et margraves, évoques et abbés, l'autorité que l'empire leur avait autrefois confiée. A l'heerbann ou au service militaire de tous, réservé seulement pour la défense nationale, ils substituaient le service de leurs fidèles, de leurs vassaux ; ils faisaient ainsi de l'usage des armes le privilège de ceux qui pouvaient nourrir et fournir un cheval, c'est-à-dire de la petite noblesse. Et, par là, soit que les plus riches des anciens hommes libres se fissent vassaux des gros seigneurs, soit que les plus pauvres, recherchant la protection de l'Eglise et des grands, se soumissent à la redevance, à la corvée, toute liberté tendait à disparaître. Point de différence, sous ce rapport, entre les seigneurs comtes ou les seigneurs évêques ou abbés. Si des comtes usurpent en effet, quand ils le peuvent, des abbayes ou monastères riches et les trailent comme de simples fiefs laïques, combien d'archevêques et d'évêques nommés ou élus, aussi peu soucieux de s'enfermer dans leurs fonctions et leurs domaines, ajoutent des comtés entiers à leur donation, comme celui de Trêves, ou étendent leur juridiction et leur pouvoir? Tous, indistinctement, s'emparent, quand ils le peuvent, du droit de battre monnaie, de lever des impôts, d'établir des douanes pour eux, exercent en leur nom les droits royaux, changent, en un mot, leurs fonctions, leurs immunités et leurs donations d'autrefois en vraies seigneuries, pour y juger, gouverner et, le plus souvent, guerroyer à leur aise. Quel avantage d'unir le pouvoir à la propriété et la propriété au pouvoir? Les uns et les autres, d'ailleurs, combattent également l'ennemi. Dans un es-

pace de trente années, deux archevêques et huit évoques mouraient sur le champ de bataille, à côté des comtes et seigneurs. La puissance féodale des archevêques de Mayence, Cologne, Trêves, Salzbourg, des évêques de Strasbourg, Constance, Brème, Wurtzbourg, Passau, Augsbourg, même des abbayes de Fulde, de Constance et de Kempten, n'était pas moindre que celle des comtes ou des margraves des bords du Rhin ou de la frontière de l'Elbe. Vainement, les derniers Carolingiens avaient-ils cherché à remplacer les anciens missi dominici, tombés peu à peu en désuétude, par des comtes du palais ou comtes palatins, chargés d'administrer leurs domaines et leurs métairies, et de surveiller l'administration des comtes et des évêques dans les provinces. 11 n'y a plus rien de semblable sous le règne de Louis l'Enfant. L'archevêque de Mayence fait ajouter deux autres abbayes aux trois qu'il possédait; l'évêq ne Adalberon, d'Augsbourg, promène son roitelet de cloître en cloître et de château en château du domaine royal. L'aristocratie laïque a encore plus beau jeu. Tous seigneurs, laïques et clercs, comme s'expriment les chroniques, ajoutent les honneurs aux dignités, honores cum dignitatibus, la propriété féodale avec l'office sacerdotal ou royal. Etrange société qui s'émiette en seigneuries laïques et ecclésiastiques que rien presque ne dislingue! La vieille loi carolingienne tombe en désuétude, et la force de la coutume introduit, comme un fait légal, la féodalité (1). Mais cet état n'est pas nouveau; sous la couronne du comte réapparaît l'ancien chef, et sous la mitre le vieux sacrificateur germain.

(1) Roth., Gescli. des Bénéficiai ivesens, p. 430, sur l'identité des mots lionor et beneficium. — Rogino, 898, lionorem et dignitates.

Un fait, qui revêt un caractère particulier en Allemagne, tend encore plus chez elle, peut-être, à enlever à la royauté l'usage de tous les droits régaliens, mais en môme temps aussi à former des puissances locales plus considérables. Comment le souvenir des vieux temps où la Germanie se composait de différentes populations indépendantes sous des chefs nationaux, que Charlemagne avait plus ou moins détruits, ne se serait-il pas ici ravivé dans la faiblesse de la royauté? Il était resté populaire, comme tout ce qui est traditionnel. La distinction, l'opposition même assez vivace de ces différentes nations saxonne, bavaroise, franque, souabe, lorraine, s'accusait de nouveau. Les ennemis du dehors faisaient sentir la nécessité de rattacher surtout la défense des frontières ou marches à de puissants seigneurs, et de réunir dans les mêmes mains plusieurs comtes. La résurrection en Allemagne de grandes puissances locales, de principautés féodales plus étendues, plus indépendantes et plus compactes, sous le nom de duchés, est l'événement le plus considérable du règne de Louis l'Enfant.

Les descendants du Saxon Ludolf, propriétaire de l'Ostphalie et de la Westphalie, très-puissant déjà sous Arnulf, lesLudolh'ngen, soutenaient depuis longtemps seuls tout le poids de la guerre contre les Danois et les Slaves; l'éclat de l'abbaye de Gandersheim, qu'ils avaient bâtie et enrichie au nord de l'Allemagne, avait donné à cette famille un certain prestige religieux. Après la mort de son frère aîné, Bruno, tombé dans une bataille contre les païens danois, Otto est le premier qui, réunissant tous les domaines de la famille, agisse chez lui en vrai prince indépendant, administre les revenus royaux, exerce la haute justice, commande la marche danoise. Voilà l'ancien duché de Saxe, déduit par Charlemagne, qui se reconstitue! Dans la Bavière,

204 ORIGINES DE l'empire GERMANIQUE.

sous le roi Arnulfetsous son père Carloman, le sentiment do vieille autonomie de cette antique nation avait fait place à la satisfaction de dominer presque toule l'Allemagne, dont Ralisbonne, sur le Danube, était devenue comme la capitale. Mais, pendant que Louis l'Enfantvivait dans ses châteaux, sous la garde de l'évêque d'Augsbourg, la nécessité de défendre les frontières menacées à l'est et de continuer à convertir et à coloniser les contrées danubiennes, ramène la Bavière à sa vieille indépendance nationale. Il y avait là un puissant margrave, Luitpold, neveu par alliance d'Arnulf et son favori. Il réunit alors les Marches d'Ostland et de Carinthie contre les Slaves, et celle du Nordgau (Bavière du nord) contre la Bohême, à plusieurs comtés bavarois et au burgraviat de Ratisbonne. Il se conduit en tout, dit la chronique, comme un père vis-à-vis de Louis l'Enfant; mais il commence aussi la restauration du duché de Bavière, où ses descendants régnent encore aujourd'hui comme rois. L'existence, en Allemanie, d'un margrave de Rhétie, sur la frontière suisse, dans les hautes Alpes, et de deux officiers royaux ou messagers de chambre, Erchanger et Berthold (nuntii camerœ), dans les plaines, surtout les rivalités de seigneurs ecclésiastiques aussi puissants que Tévêché de Constance et l'abbaye de Saint-Gall, empêchaient là encore qu'il se formât une nationalité dans la grande, un duché dans le royaume. Mais la puissance de plusieurs familles y tendait déjà (1), et chacune était indépendante chez elle.

La rive gauche du Rhin, qui avait été le centre d'une

(1) Sur l'origine et la formation des grands duchés allemands, voir Dœnniges (Deutsche Staatrecht, I, i, p. 125.

grande puissance autrefois, et dont Arnulf avait voulu faire récemment un royaume, paraissait devoir arriver plus vite encore que tout autre pays à se constituer en pays indépendant. Les biens royaux et même ceux de l'Eglise y étaient mis au pillage. « Les hommes de ce pays, dit le moine Richer, forts et audacieux, excellent à faire leurs affaires; ils vont à leur but plutôt par la ruse que par la force. Mais, si la ruse échoue, ils ont audacieusement recours à la violence (2). » Deux comtes puissants des bords du Rhin, Ghérard et Mattfried, l'un en épousant la veuve de Swentibold, se rendent maîtres de presque tout ce qui s'étend de Mayence à Trêves, sans faire exception pour les plus riches abbayes. Mais le comte du Hainaut, Renier au long col ou Renier-Renard, déjà l'adversaire de S wentibold, guettait, en vrai Lorrain, le moment de faire ses affaires. Il veut mieux que cela. Il vise au titre de duc. Les tuteurs du jeune roi Louis essayent d'arrêter ces usurpations en soutenant l'autorité des évoques. Mais Renier s'adresse au roi de France, Charles le Simple, ce faible Carolingien presque sans royaume, et en obtient le titre de duc qui ne l'engageait pas à beaucoup d'obéissance. La Lorraine trouve presque son indépendance en se détachant de l'Allemagne. Mais l'anarchie au milieu de laquelle l'Allemagne cherchait à se constituer au moins en nations indépendantes, fit naître, dans le beau pays de Franconie, une guerre qui était de nature à faire regretter la royauté. Le cours sinueux du Mein, que des hauteurs heurtées et boisées accompagnent,

(1) Richeri, Ilistoria, 1. I, c. m. Rébus disponendis insigniores, robore alque audacia non impares, maxima quxquc magis ingenio quam viribus appelunt, et si ingenio in appetendis cassantur, viribus audacler uiuntur.

et qui sépare avec elles l'Allemagne du nord de l'Allemagne du sud, c'est-à dire la vieille Saxe et la Thuringe de l'Allemanie et de la Bavière, était alors divisé entre deux familles, toutes puissantes dans ce pays, celle des Bamberg ou Babenberg, du nom d'un château si lue au confluent de la Regnitz et du Mein, dans la haute Franconie, et celle des Conrad ou Saliens, de la Saale affluent aussi du Mein, dans la basse Franconie. La première avait fourni souvent des chefs à la Marche qui surveillait la Bohême, et à la Thuringe ; la seconde avait donné des corn les à la Hesse volcanique, aux cantons de la belle vallée de laLahn (ober et riieder Lahngau), delà Welleravie, sur la rive droite du bas Mein, et du Rheingau sur le Taunus, à la droite du grand fleuve. Celle-ci était même puissante aussi par ses domaines sur la rive gauche, dans le diocèse de Mayence.

Les rivalités de ces deux familles étaient d'aulant plus ardentes, qu'il semblait que celle-là qui se rendrait maîtresse de ce beau pays franc, le serait bientôt de toute l'Allemagne. Les Babenberg, sous Louis le Germanique et ses fils, avaient semblé l'emporter jusqu'à ce que le roi Arnulf, en défiance contre eux, eut, à leurs dépens, confié aux Conrad le margraviat, de Thuringe et l'évêché de Wurtzbourg, et ainsi porté, des bords du Rhin, l'influence de cette famille, jusque sur le haut Mein et dans la haute Franconie. Depuis ce moment, la guerre était incessante entre ces deux familles comme dans les anciens clans germains. D'un coté, Adalbert de Bamberg, le chef, un Adalhard et un Henri; de l'autre, un Eberhard, le chef aussi, un Conrad, un Rudolf, évêque de Wurtzbourg, tous, seigneurs ou clercs, pourvus de biens et comptant par centaines les vassaux et les serviteurs.

En l'année 902. au commencement du dixième siècle, sur

un futile prétexte, ils s'arment pour venger leurs vieilles querelles, ils se précipitent les uns sur les autres, in mutuis cœdibua prorumpunt, et, de proche en proche, remplissent bientôt les bords du Mein et du Rhin d'une effroyable mêlée. Dans le premier engagement, Àdalbert de Bamberg, battu, perd ses deux frères; l'un, Henri, est tué dans la mêlée, l'autre, Adalhard, fait prisonnier. Un Conradien aussi, l'évoque de Wurtzbourg, est trouvé sur le champ de bataille et meurt de ses blessures peu de jours après. Eberhard aussitôt accuse de meurtre ses adversaires et fait exécuter son prisonnier, Adalhard, comme violateur de la paix publique. Ces cruautés poussent la fureur au comble. Adalbert de Bamberg revient en force, se jette sur le territoire de Wurtzbourg, le met à feu et à sang. Voilà bien la féodalité, la guerre privée! Telle était l'anarchie du royaume allemand, né du démembrement de l'empire. C'est la vieille Germanie avec ses guerres d'autrefois qui revient à la surface, à peu de différence près. Les comtes avec leurs vassaux remplacent les anciens chefs et leurs compagnons; c'est une guerre de châteaux au lieu d'une guerre de bois et de clairières; un évoque chrétien y joue le rôle d'un prêtre d'Odin. L'empire de Charlemagne détruit, a-t-on fait beaucoup de progrès depuis Arminn et Marobode? Ces Conrad et ces Babenberg valaient-ils bien mieux? Moins chrétiens encore que ceux-là n'étaient Romains, ils n'ont point mérité d'avoir un historien dans un temps d'ailleurs tout barbare.

En présence de pareilles extrémités, le pouvoir royal ne

pouvait rester immobile. L'archevêque de Mayence, Hatto,

était dévoué aux Conradiens; il rassemble une diète à For-

cheim, 903, intéresse à eux le jeune roi Louis et les évô-

■ -'ss, et leur fait adjuger les dépouilles des frères d'Adal-

208 ORIGINES DE l'EMPIRB GE11MANIQUE.

berl de Ltaraberg morts dans celte première mêlée. La sentence ne fait qu'étendre le conflit. Adalbert de Bamb.erg met dans ses intérêts les deux comtes ambitieux de Lorrraioe, également ennemis des Conradiens, Gerhard et Matlfried. Mais alors l'archevêque Halto jette contre ceux-ci Renier- Renard et la mêlée gagne tout le reste de l'Allemagne. Jamais la sécurité n'avait été moins grande. « Tout est aux prises, écrit en vers latins l'évêque de Constance, Salomon, à celui de Toul, tout est aux prises, l'évêque, le comte, le vassal, les frères contre les frères, les parents contre les parents et les citoyens dans la même ville. Les grands qui devraient assurer la paix donnent l'exemple de la lutte, la loi est foulée aux pieds, et le bas peuple murmure et se déchaîne. Jamais il n'a été si vrai de dire : malheur au pays dont un enfant est roi! » Au milieu du désordre, Adalbert de Bamberg voulut en finir en se prenant corps à corps avec le plus redoutable de ses adversaires, Conrad; il alla l'attaquer jusque dans l'épais fourré montueux de la Hesse, comptant ne l'y pas trouver en force, grâce à l'envoi qu'il avait fait de son fils sur la rive gauche du Rhin. 11 le surprend en effet, près de Fritzlar. Deux des corps conradiens s'enfuient; Conrad avec le troisième essaye de les ramener et de tenir tête; mais il tombe bientôt couvert de blessures. Le Bambergien, vainqueur, s'en retourne dans la haute Franconie avec beaucoup de prisonniers et de butin. Voilà le triomphe.

Il fallait agir enfin contre un homme qui bravait depuis trois ans le ban royal et donnait des exemples de férocité qui rappelaient les anciens jours. Halto, au nom rie Louis l'Enfant, convoque une diète à Tribur, somme Adalbert d'y comparaître, et, sur son refus, rassemble une armée de Francs et de Souabes et entre dans la haute Franconie. IÎ

assiège l'opiniâtre rebelle dans une de ses forteresses du Mein, à Thérès. Serré de près, celui-ci perd courage en voyant les siens passer l'un après l'autre dans le camp royal. Il demande à traiter, ouvre les portes de son château et vient à son tour se jeter aux pieds du roi et promettre soumission entière et complète. On lui eût peut-être fait grâce, mais quelques-uns des siens même l'accusèrent d'être tout prêt, si on lui pardonnait, à recommencer ses brigandages. Jeté alors en prison, il comparut devant un tribunal composé d'ennemis, fut condamné, conduit les mains derrière le dos devant l'armée franque et exécuté comme un ennemi public. La chute des Babenberg entraîna celle des comtes Gerhard et Mattfried sur les bords du Rhin. Mais elle fut moins profitable encore à la royauté qu'aux puissants. Conrad le Salien, vainqueur, prend le titre de duc de Franconie. A côté de lui, le duc de Saxe, Otto, attire à son autorité la Thuringe, où les Babenberg avaient été maîtres; et, à la place de Gerhard et de Mattfried dans la Lorraine, le comte de Hainaut, Renier au long col, vir consularis et nobilis, dit Richer, étend avec le titre de duc de Lorraine son autorité jusqu'au Rhin.

On revenait en Allemagne à l'état primitif, barbare. Plus d'idée générale, commune à la nation entière. Enfermé dans un étroit horizon, chaque seigneur, grand ou petit, ne pense plus qu'à soi. Le niveau de l'Église qui tourne à la féodalité s'abaisse. La cour des rois n'est plus un centre d'études, d'activité de l'esprit, comme on l'avait vu encore après Charlemagne, sous Louis le Germanique. Le savoir rentre dans les cloîtres et se rapetisse derrière leurs murs, même àSaint-Gall. La chronique monacale si curieuse qui avait recueilli les dernières légendes de Charlemagne cesse à Saint- Gall. Après le moine Rudolf et Regino de Prùm^ lu** a, r n

210 ORIGINES DE i/EMPIRE GERMANIQUE.

l'histoire devient de plus en plus sèche entre les mains des annalistes. Le frère chargé de ces fonctions s'en acquitte avec répugnance; les calamités, les souffrances que le ciel envoie sont si pénibles, que c'est souffrir encore que de les raconter; on les enregistre brièvement pour en détourner aussitôt les yeux, les Annales alamaniques en font foi. Les grandes Annales carolingiennes n'ont pas d'héritières; et il sera difficile de suivre l'histoire à travers les maigres renseignements des autres annalistes. Plus de théologie! plus de poésie! Raban Maure n'a pas de successeur; et celui d'Otlfried de Wissembourg, Ratperd de Saint-Gall, rime seulement quelques psaumes. Les clercs sont à peine assez lettrés pour dire leur bréviaire et lire la messe. « Il y en a un grand nombre, s'écrie un évêque avec horreur, qui arrivent jusqu'à la vieillesse, sans connaître seulement les paroles du symbole de salut et l'oraison dominicale (1). » On ne continue pas les églises commencées à Hildesheim,à Corvey, à Cologne, àReichenau. La fonte des cloches prospère seule encore. Le monastère de Saint-Gall reçoit, en 909, d'Adalberon, une cloche d'un volume énorme et d'une sonorité merveilleuse. On avait besoin d'appeler de si loin lé fidèle, de signaler de si loin l'approche des ennemis et des pillards!

Les incursions et les ravages des Hongrois, sous le règne de Louis l'Enfant, concourent encore à l'assauvagissement d'un pays arraché à peine à l'état de nature. C'étaient là de terribles ennemis. Divisés en petits escadrons de cavaliers, qui savaient se réunir, se disperser au besoin, surprendre

(1) Mansi, XVIII, 305. Dt nêc ipsius symboli verba salutaris neû saltem supplicationem dominiez noverint orationis.

l'ennemi ou l'éviter, habiles à lancer leurs flèches en avançant ou en fuyant à leur gré, terribles dans leurs victoires, ces envahisseurs du dixième siècle n'épargnaient personne. La mort de chaque vaincu leur promettait un serviteur dans l'autre monde. Ils égorgeaient les femmes qu'ils ne pouvaient emporter par les cheveux au dos de leurs coursiers, ou brûlaient tout ce qu'ils ne pouvaient prendre avec eux. Après avoir détruit entre tes mains de ses fils le royaume morave de Swentibold, ils arrivaient par la Bohême dans les contrées de l'Elbe et par les Alpes en Italie; ils s'en prirent enfin au cœur de l'Allemagne alors, à la Bavière, et parurent un instant sur le point d'en devenir maîtres.

En 907, ces barbares remontent le Danube, traversent la Marche orientale du Raab à l'Emis et menacent d'entrer en Bavière. Déjà les châteaux des Moraves et des Bohémiens et leurs églises avaient disparu sous les pieds de ces ravageurs. Le margrave Luilpold, le vrai duc do tout ce pays, rassembla une armée qui comptait les trois évoques de Salzbourg, de Freisingen et de Sebcn, des comtes plus nombreux encore, pour les arrêter au moins sur les bords de l'Enns. Il succomba avec les trois prélats, presque toute son armée, et laissa son duché en proie au fer et au feu des barbares. En908, appelés par une peuplade slave entre la Saale et l'Elbe, ils se précipitent tout à coup par la Bohême et traversent la Saale. Le margrave de Thuringe, Burkhard, veut les arrêter. Il a le môme sort que le Bavarois Luitpold. Ces sauvages ne reculèrent que devant le Saxon Otto qui paraît avoir alors réuni définitivement la Thuringe à son duché. En 909, ils arrivent jusqu'en Allemanie et y font un grand butin. En 910, ils \oulaieiit aller jusque dans la vallée du Mein et relancer

là te roi de Germanie qui avait abandonné les rives du Danube. Louis l'Enfant poussé à bout fait un appel aux francs, aux Souabes et aux Bavarois, et va affronter les Hongrois au milieu d'un grand nombre des siens près du Lech; mais il y voit périr l'un des plus braves de l'armée, le Salien Gebliard.

Cbaque peuple avait été vaincu à son tour et comme châtié de son indépendance. L'Allemagne tremblait devant ces descendants des Huns, aux yeux creux et étincelants, au teint basané, aux nattes de cheveux tombant sur les oreilles, qui, disait-on, dans leurs vêtements de peau, mangeaient la chair crue et buvaient le sang humain. Elle croyait qu'ils étaient venus du bout du monde avec Gog et Magog, sur leurs infatigables chevaux, rapides comme l'éclair, pour tout dévaster. Les frontières que Charlemagne avait données à l'Allemagne au sud-est étaient déjà perdues. La Marche orientale jusqu'au cours de l'Emis, ainsi que la basse Carinthie, restaient aux barbares et arrondissaient la Pannonie déjà tombée en leur pouvoir. Couverts ainsi par la Bohême et les Alpes Carinthiennes, ils s'établirent enfin à demeure fixe au fond de la fertile plaine qu'arrose le moyen Danube, tandis que les Slaves se reliraient dans les montagnes des Carpathes ou des Balkans et des Alpes, amphithéâtre de ceinture de ce bassin. Ils commencèrent à y bâtir des huttes de roseau au milieu des marécages, faisant travailler les anciens habitants comme des esclaves à la culture du sol; mais ils étaient toujours prêts à monter à cheval, et à reformer leurs petits escadrons volants pour reprendre, dans des irruptions chez leurs voisins, la vie nomade et le pillage. Ils ne savaient eux-mêmes s'ils s'arrêteraient là ou si, par la vallée du Danube, ils n'iraient "as plus loin, sur les ruines de l'Allemagne à

peine naissante, porter leur errante fortune et leur fureur de destruction.

C'est au milieu de ces angoisses que mourut Louis l'Enfant, en 911. Avec ce princs, qui avait si peu compté par sa minorité, disparaissait cependant une grande chose, le principe vivant du pouvoir et de l'unité de l'Allemagne. Avec le dernier Carolingien, la royauté disparaîtrait-elle, les différentes parties de la Germanie retourneraient-elles ^à leur isolement, à leur barbarie primitive? Entre le dernier Carolingien, avec lequel s'éteignit la royauté germanique, et le roi saxon, qui releva l'empire allemand, le règne de Conrad le Franconien, est une transition qui ne fut heureuse ni pour lui ni pour son pays.

HT

Conrad I*', le dernier roi franc (911-919). — Séparation de la rivo gauche du Rhin. — Anarchie. — Concile d'Allenheim. — Périls et recul de la civilisation.

Une horrible guerre privée, devenue presque une guerre civile, et les invasions des Hongrois parurent persuader d'abord aux Allemands que l'unité et la force du pouvoir étaient nécessaires pour défendre la paix à l'intérieur et, à l'extérieur, les frontières du pays. En effet, la royauté ne périt pas, comme on l'aurait pu croire, avec le dernier représentant de la branche germanique de Charlemagne. Ni les princes, ni les évêques allemands ne songeaient, par fidélité à la famille carolingienne, à prendre pour roi ce Charles le Simple, dernier de ses descendants, qui était alors roi

de France, c'esl-a-dire de l'ancien royaume des Francs occidentaux. Et celui-ci, bien qu'il eût profité de la faiblesse et des dangers de Louis l'Enfant pour rattacher déjà à sa couronne les vassaux du Lotherrègne ou de la rive gauche du Rhin, ne pensait pas davantage à revendiquer cetle part de l'héritage du grand empereur. Les deux grandes contrées voisines, la France et l'Allemagne, étaient déjà bien nellementséparées. Cependant l'Allemagne voulut un roi après la mort de Louis l'Enfant, les chroniques nous le disent; et ce roi fut Conrad, le plus puissant seigneur alors de la Franconie et le chef de la famille qui y était alors la plus puissante.

Comment eut lieu cet avènement? Il est difficile de le savoir. Les princes ou ducs allemands étaient sans doute peu désireux de se donner un maître ; leur indépendance nouvelle leur était déjà chère tout en les exposant à bien des périls. Mais l'Église, gardienne d'ailleurs de la tradition, sentait plus le besoin d'un protecteur pour elle et pour toute la nation. C'est sans doute le puissant archevêque de Mayence, Hatlo, qui réunit un nombre assez considérable de princes et d'évôques à Forcheim, sur terre franque, pour leur faire proclamer, à défaut d'un Carolingien, un prince de cetle race franque, dépositaire de la tradition royale, vraiment centrale d'ailleurs et monarchique, que lant de hauts faits recommandaient à tous. Y eut-il dans cette assemblée beaucoup de princes? Qui d'entre eux avait le droit d'y prendre part, d'élire, de faire un roi? Le moine saxon, qui écrivait cinquante années plus tard, nous assure que le Saxon Otto, que son expérience, sapuissance et ses succès récents, semblaient désigner pour cetle dignité, porla lui-même son choix sur Conrad, fils d'un des quatre frères saliens de la grande guerre féodale de Louis

l'Enfant, qui avait mis le comble à la fortune de la famille. Mais ce témoignage est bien postérieur. Ce qu'on peut assurer, c'est qu'il semblait naturel qu'un Franconien ramassât la couronne royale laissée vacante par la mort du dernier Carolingien; en effet les autres peuples n'y contredirent point jusqu'à ce qu'ils eussent fait l'expérience de l'usage que celui-ci devait faire de ce pouvoir. Les Francs (1), les Mamans et les Saxons, disent sèchement les chroniques, relurent roi, C'était un dernier hommage aux Carolingiens et aux Francs. Ne donnait-on pas encore, communément à cette époque, à l'Allemagne le nom de royaume des Francs? Mais quelle serait cette royauté évidemment nouvelle, sans précédents germains, sans lois écrites, s'appuyant tout au plus sur le consentement tacite des princes et des peuples?

Conrad avait le sentiment de ce que la tradition et les circonstances exigeaient de lui, et assez d'énergie pour l'entreprendre. La royauté était une propriété de famille jusqu'alors. Il n'y avait personnellement aucun droit ; il la prenait cependant comme le plus puissant alors et le plus hardi, à l'instigation surtout de l'Église et des Franconiens. Il la prenait comme une place restée vide. Mais qu'allait-il en faire? Après la chute des Carolingiens et le règne de Louis l'Enfant, on ne savait plus au reste ce qu'était ce pouvoir, et, avec cette horreur que les Germains illettrés avaient et qu'ils gardèrent longtemps, ainsi que le remarquent leurs historiens, pour toute convention écrite, on ne peut guère le définir. Défendre le pays, protéger l'Église, rendre la justice, tels étaient, pensait-on, les devoirs du roi; ses

(1) Luitprand, Hist. Conradus Francorum génère oriundits

216 ORIGINES DE l'rMI'IRE GERMANIQUE.

droits, on avait garde de les préciser. On se donnait un protecteur, on ne voulait pas un maître. C'était au roi à faire de la royauté ce qu'elle devait être, à ses risques et périls. Aussi Conrad Pr courut-il tous les risques de cette première épreuve.

Au commencement, tout semblait facile au nouveau roi. Hatlo, archevêque de Mayence, vieil ami de la famille franconienne, lui assurait, avec les conseils de l'expérience, l'appui de presque toute l'Eglise allemande. Il fit, avec lui, une royale tournée dans ses nouveaux Etats. L'archevêque de Constance, Salomon, autre prélat puissant, lui offrit l'hospitalité. Le monastère de St-Gall l'hébergea. Il admira, dans ce cloître, les petits enfants qui ne s'avisaient pas de ramasser les pommes qu'il leur jetait pour se faire bien venir, et plus encore ceux qui rejetaient, en les crachant, les pièces d'or qu'il leur mettait dans la bouche. Evoques et abbés ne manquèrent pas l'occasion de se faire confirmer et augmenter par le nouveau roi les donations précédentes. Il épousa, pour se rattacher tout le midi, Kunegonde, sœur d'un des messagers de chambre ou comtes d'Allemanie, veuve de Luitpold de Bavière et mère du jeune Arnulf qui lui avait succédé dans ce pays. Chemin faisant, les nombreuses terres carolingiennes furent réclamées par la nouvelle royauté et lui assurèrent ainsi des ressources considérables. Le roi vit naître cependant des difficultés dès qu'il voulut agir.

Il paraissait naturel à Conrad Ier, Franconien, roi de la Francie orientale, de revendiquer la suzeraineté de la rive gauche du Rhin, du Lotherrègne, qui avait obéi à ses prédécesseurs et où, d'ailleurs, il possédait d'assez riches domaines. Riais il ne semble pas que la possession de ce pays ait autant intéressé alors les peuples allemands. Le vieux

duc de Saxe, Olto, Arnulf le jeune duc de Bavière avaient assez de défendre leurs frontières. Sous Louis l'Enfant, le plus puissant feudataire du Lotherrègne, Renier, comte de Hainaut et de Hesbain, l'ambitieux prince au long col, qui avait déjà contribué à la chute du fils de l'empereur Arnulf, Swentibold, était devenu dans ce pays tout à fait indépendant. Il prit donc prétexte, d'ailleurs plausible, de l'extinction des Carolingiens d'Allemagne pour demander la protection de Charles le Simple, roi carolingien de la Francie de l'Ouest. Peu puissant chez lui, ce roi carolingien mettait le pied, en 912, dans le Lotherrègne, à Metz, à Trêves et à Nimègue, distribuant les fiefs; et, naturellement, il faisait bonne part à son feudataire et allié, Renier. Ce fut contre cette prise de possession que le nouveau roi, Conrad, voulut protester. Malgré deux expéditions, il ne réussit guère et cette compétition donna lieu seulement à des ravages réciproques au milieu desquels la ville de Strasbourg entr'autres, naturel objet de dispute, fut incendiée (1). Celui qui tira le plus grand profit du conflit, ce fut le comte de Hainaut, Renier-Renard, maître de plusieurs comtés et de six abbayes. Il laissa dans le Lotherrègne en mourant une vraie puissance ducale et indépendante à son fils Giselbert, plus ambitieux, plus remuant et plus rusé encore que lui. Mais d'autres soucis détournèrent le roi de s'occuper de la Lorraine rattachée alors à la France.

Le puissant duc de Saxe, Otto, venait de mourir entouré du respect de tous. Ce que le nouveau roi n'avait osé contre lui, il le tenta contre son fils, Henri. Dans le voyage

(1) Ann. Alam.. 912. Acta Conradi, p 9 à 14.

qu'il fit en Saxe, Conrad Ier, sur le conseil de l'archevêque de Mayence, Hatto, confirma à Henri le pouvoir et les biens dont son père avait joui, à l'exception cependant du gouvernement et des fiefs récemment acquis de Thuringe. Il y avait à cette restriction quelque raison. Henri avait dû, devant la réprobation de l'Eglise, rendre au couvent dont il l'avait fait sortir la riche veuve du comte Burkhard de Mersebourg en Thuringe, et il voulait garder sa dot, quoique deux fils de ce vaillant, mort en combattant les Hongrois, réclamassent justement son héritage. La justice était du côlé de Conrad. Cependant, dès que le roi eut quitté la Saxe, Henri, pour se venger, ravagea les domaines des fils de Burkhard et ceux même que l'archevêque de Mayence, Hallo, avait en Saxe. Ce n'était point faire acte d'un vassal obéissant envers le nouveau roi. Mais Conrad n'eut pas non plus le loisir de rappeler celuici à ses devoirs.

On ne s'explique la partialité de la plupart des historiens allemands en faveur du duc saxon contre le roi Conrad et les évêques ses conseillers, qu'en observant que cette histoire nous a été racontée surtout sous les empereurs saxons et par leurs partisans. L'archevêque Hatto, chancelier de l'empereur sous trois souverains, surtout n'est pas épargné par eux. Ils l'accusent d'avoir voulu terminer le conflit avec le plus puissant adversaire de Conrad, Henri de Saxe, par un assassinat. L'archevêque aurait invité Henri, s'il faut en croire la tradition, à venir chercher, dans un de ses châteaux, un riche collier dont il voulait lui faire présent. Mais le joaillier, mis dans la confidence, trahit l'archevêque, et Hatto désappointé mourut peu de temps après, dit encore la chronique, d'un coup de foudre. Pourquoi celui qui avait gouverné le royaume sous trois rois, bâti, dans son an-

demie iorme, l'église cathédrale de Mayence, et affermi même le terrain sur lequel la ville arriva plus près du fleuve, a-t-il laissé, dans les récits populaires, un assez triste renom? Les paysans montraient longtemps après encore, dans une île du Rhin, près de Bingen, une tour où une armée de rats aurait, selon la légende, poursuivi et dévoré le corps de l'archevêque, pour le punir d'avoir fait brûler quelques serfs qui s'étaient plaints à lui dans une famine (1). Le parti saxon vainqueur aurait-il enrôlé dans ses rancunes jusqu'à ces animaux rongeurs? Ce n'est pas seulement sur les bords du Rhin que l'Eglise porta la peine devoir soutenu la royauté germanique.

Le duc de Bavière, Arnulf, fils de Luitpold, et les deux comtes d'Allemanie, Erkanger et Berthold, avaient mis à profit leur alliance pour réunir leurs armes contre les incursions annuelles des Hongrois, et, dans une grande bataille sur l'Inn, ils avaient montré ce que peut l'union. Il était fâcheux que le nouveau roi de l'Allemagne ne se fût pas trouvé là. Les feudataires du midi croyaient n'avoir plus besoin de le ménager. Erkanger même, après avoir défait un certain Burkhard, le margrave de Rhétie, son rival, dans les hautes Alpes, ne cachait plus son intention de faire de la Souabe un duché à son profit. 11 avait maille à partir, à ce sujet, avec le puissant évêque de Constance, Salomon. Il n'était môme jusqu'au frère du roi, Eberhard qui n'inquiétât Conrad I*r, en réclamant de lui l'autorité qu'il avait exercée en Franconie, sous prétexte qu'étant roi, celui-ci ne pouvait être à la fois suzerain et vassal. Conrad n'avait pour lui que l'Eglise chrétienne, d'origine

(1) Witikind, 1. 1, c. xxn. — Chronicon S1 jEgidii.

étrangère et romane par la tradition. Celle-ci craignait, en effet, au-dessus d'elle la domination un peu sauvage et toute germaine des ducs, et elle n'avait pas tort. Dans le même temps, les évoques de Spire et de Strasbourg, sur les bords du Rhin, étaient attaqués et tués par deux corn les. A défaut de la royauté, l'Eglise n'avait pour appui que le Saint-Siège; et celui-ci, mis aussi singulièrement en danger en Italie par la victoire des puissances féodales, était le jouet de factions turbulentes et tyranniques qui compromettaient le salut de la civilisation chrétienne même. Ce fut contre ces difficultés que le malheureux Conrad vint se briser.

Le roi revenait de la Saxe. Il apprend que Salomon, évêque de Constance et abbé de Saïnt-Gall, chancelier du royaume, a été un beau matin enlevé et jeté dans un château fort par ses deux ennemis de Souabe , Erkanger et Bcrlhold. C'était un temps alors bien mauvais pour l'Allemagne, et l'on ne pouvait en accuser que l'aristocratie féodale. Les Hongrois profitaient de ces divisions pour reparaître ; et on les trouve, presque chaque année, portant leurs ravages tantôt au midi jusqu'au Rhin, tantôt au nord, par l'Elbe, jusqu'à Brème qui était incendié.

Conrad voulut faire enfin, les armes à la main, l'essai de son autorité. Il jeta sur la Saxe son frère Eberhard, décidément rattaché à son pouvoir par la cession du duché de Franconie, et il marcha en personne contre les rebelles du midi. Il fit prisonnier, dans son château d'Orfiugen, Erkanger, que la loi alamanique condamna à l'exil. Le Bavarois Arnulf prit parti pour le prisonnier. Mais Conrad s'empara de la ville de Ratisbonne, qui fut livrée aux flammes, et rejeta Arnulf dans les hautes Alpes. De retour en Souabe, il assiégeait Berthold, l'autre rebelle, dans

Le royaume et la féodalité germaniques. â24

son château fort d'Hohentwiel, situé sur un roc de basalte, dans le Hegau, lorsque les revers de son frère, en Saxe, lui arrachèrent la victoire (915). Eberhard avait pénétré par la Hesse, jusqu'à Ehresbourg (1), sur. la Diemel, et il y tenait Henri assiégé, lorsque les Saxons, appelés au secours de leur maître, surprirent, par rnse, les assiégeants et en firent un massacre qu'ils célébrèrent longtemps dans leur langue en chantant ce refrain (2) :

L'enfer n'eut pas d'assez larges fossés Pour contenir tant de morts entassés.

Le roi accourut en personne au nord , et rejeta Henri dans la forteresse de Grona, dont il fit le siège, sur les limites de la Saxe et de la Franconie, près de Gœtiingue. Mais une tentative du Carolingien Charles le Simple, roi de France, sur le Rhin, lui fit craindre de tout perdre en voulant tout garder. Le roi, découragé, rentra en Franconie. Les Saxons, très-vantards dans leurs chroniques, attribuèrent sa retraite à la crainte de l'arrivée de trois mille d'entr'eux; et, s'il ne fit pas sa paix avec le duc de Saxe, au moins il ne réclama plus la Thuringe.

Conrad était évidemment impuissant à tirer le royaume de l'anarchie intérieure et à le proléger contre les ennemis du dehors. Le duc de Bavière, pour rentrer chez lui, n'avait pas craint d'appeler à son aide les Hongrois qui pénétraient jusqu'à Fulde. Erchanger s'était réconcilié pour pouvoir en faire autant avec son ancien ennemi Burkhard.

(1) Ann. alam., Ô15. — Ann. corv. Bellum in tierisbourg, 915. — (2) Kein Hœllenschlund ist gros genug zu fassen [die man hier ersôhlug.

Les périls allaient croissant chaque jour. Ce n'était pins le roi, c'était le royaume qui était en jeu. Conrad mit en œuvre toutes les ressources de l'autorité royale pour rester au moins vainqueur sur ce terrain. L'Eglise, dont plusieurs êvêques avaient été massacrés, le christianisme, menacés par les Hongrois que conduisaient maintenant des vassaux rebelles, étaient en proie. Conrad convoqua, en 916, un synoded'évêqueset d'abbés à Altenheim, non loin de Nordlingen, sur le Danube, dans un pays plus anciennement civilisé. Pour donner à cette assemblée plus de poids, il demanda même l'intervention du Saint-Siège, représenté alors par le pape Jean X, une créature de la trop célèbre Théodora, comtesse de Toscane, mais qui avait fait honneur, au moins tout récemment, aux devoirs de sa charge, en remportant une grande victoire sur les Sarrasins, ces Hongrois d'Italie.

Il faut bien le dire, dans cette effroyable crise que l'Allemagne traversa alors entre la barbarie et la civilisation, l'Eglise, issue de la société franco-latine et importée en Allemagne, fut encore le seul principe d'ordre. Elle seule chercha à sauver au moins la royauté germaine du naufrage carolingien, et, bien qu'elle fût engagée dans la féodalité, elle lutta contre cette puissance nouvelle. Elle avait amené à ses fins le bâtard Arnulf d'abord si récalcitrant. Elle avait conservé l'autorité royale, bien que fort précaire, à Louis l'Enfant. Elle avait fait et elle soutenait encore Conrad Ier. C'était la plus sûre garantie de l'unité germanique qu'elle avait créée avec Charlemagne. Mais quelle résistance trouvait encore cette puissance éducatrice dans la barbarie germaine, au nord surtout de l'Allemagne ! Le concile d'Altenheim, un de ceux sur lesquels nous avons de rares détails, nous permet surtout d'en

juger; et par là, il a son importance dans l'histaire de la civilisation allemande.

Le légat pontifical, Pierre d'Ortona, vint représenter dans cette assemblée le chef de la chrétienté. A l'exception du clergé de la Saxe, qui n'y parut point, toute l'Eglise allemande accourut. Ce synode était une imitation de ceux qui s'étaient souvent tenus en Gaule, dans des circonstances critiques. C'était une habitude franque, peu familière sans doute à la Saxe, qui se tenait toujours un peu à part, quoique chrétienne. Elle ne s'y rendit pas ; l'archevêque de Mayence, Heriger, le successeur d'Hatlo dans l'archevêché, comme dans la faveur du roi; Pélegrim, archevêque de Salzbourg, en étaient les principaux personnages. Comme les Pères, disent les Actes du Synode, étaient là muets ou pleurant sur le triste état du royaume, le légat leur fit d'abord faire un mea culpa, et promettre de renoncer à toute simonie et à toute hérésie ; après quoi, on prit un certain nombre de résolutions qui intéressaient l'Eglise ou l'Etat. La juridiction qui soumettait les évêques au primat ou aux conciles provinciaux, selon les cas, avec faculté d'appel, était réglée. Mais ce qui importait le plus, c'était de fortifier l'autorité royale, d'agir pro robore régis; et c'est ici qu'éclate l'accord de vues et d'intérêts entre la royauté et l'Eglise.

On se rappelait de combien de trahisons et de parjures les rois avaient eu à se plaindre pendant tous les événements précédents. Le concile porta des peines contre les parjures , les révoltes , les tentatives d'assassinat commis au préjudice du roi, depuis la prison jusqu'à la mort. Les affaires pendantes, elles-mêmes, passèrent devant ce tribunal. Arnulf de Bavière, et les deux comtes de Souabe, Erchanger et Berlhold, furent sommés de comparai-

tre, le premier pour cause de parjure et de félonie, les deux autres pour violences commises contre révoque Salomon. Arnulf se garda bien de se rendre à la sommation. On ne sait si Erchanger et Berthold se présentèrent au tribunal ou s'ils furent saisis après la sentence. Condamnés à mort, ils furent décapités à Adingen, près du Neckar (4). Arnulf, condamné à l'exil, trouva encore, contre la sentence des évêques, l'appui de ses vassaux. Le synode renvoya l'information, pour l'assassinat des évêques de Strasbourg et de Spire, à un autre synode, à Worms, et recommanda aux évêques de la Saxe de n'y point manquer. Celte absence des évêques saxons est peut-être la seule raison qui empêcha aussi le synode de se prononcer dans le conflit qui avait divisé le roi Conrad et le duc Henri. Combien la royauté n'avait-elle pas à faire sur ce terrain neuf pour elle!

Le roi Conrad ne paraît pas avoir tiré d'autres avantages de l'appui que lui prêta le synode. Arnulf, qui s'était retiré chez les Hongrois, revint avec eux et brava même dans Ratisbonne une nouvelle attaque de Conrad. Pour se soutenir, il ne craignait pas de prodiguera ses partisans les biens d'église, quand il ne les dévastait pas; et il mérita ainsi le nom d'Arnulf le Mauvais (2). L'exécution des deux comtes souabes ne profita même pas beaucoup à l'autorité royale en Souabe. A leur place, leur ancien ennemi et leur récent allié, Burkhard, puissant dans la Thurgovie et les

(1) Hefele, Histoire des Conciles en allem. IV, 557. — (2) Ann. Augiens., 917. Erchanger et Berathold decollati sunt. — (2) Otto Prising. Chron. ecclesias et monasteria Boivaria crudeliter destruxit et possessiones eorum militibus suis distribua.

hautes Alpes, fut accueilli comme un vengeur par les Souabes, partisans des anciens messagers de chambre. Il recueillit leurs biens et jouit vraiment de l'autorité ducale dans le pays qui ne s'en trouva pas mieux. En 917, les Hongrois, trop favorisés par ces querelles, traversaient encore toute l'Allemagne du sud, arrivaient jusqu'au Rhin, et y détruisaient la ville de Bâle !

Chose singulière! le peuple allemand, qui avait trouvé pour la première fois l'unité et un peu d'ordre sous les Carolingiens et qui avait néanmoins salué leur chute avec joie, attachait volontiers ses affections et ses souvenirs à la mémoire de ces ducs et chefs de peuples rebelles, qui empêchaient même la royauté de recueillir les débris de l'empire et de remplir ses devoirs de patronage et de défense royale. Les légendes célèbrent l'héroïsme de ces hommes d'anarchie, qui finissaient en portant la tête, comme le Franconien Adalbert de Babenberg ou Erchanger et Berthold de Souabe, sur l'échafaud. C'était fidélité honorable mais sauvage aux vieilles moeurs barbares. L'Allemagne avait cependant perdu, à ces révoltes et à ces divisions, ia sécurité de ses frontières. Elle avait vu tomber les Marches que les Carolingiens avaient dressées comme autant de boulevards contre les Danois, les Slaves et les Avares, et la propagande chrétienne contre le paganisme avait cessé. Les Hongrois portaient les incendies au centre de l'Allemagne. Enfin les premiers germes des lettres naissantes avaient disparu sous une nouvelle couche de barbarie. Voilà ce que lui valait la chute de l'empire de Charlemagne.

Les chroniqueurs saxons, qui nous font connaître surtout l'histoire de ce temps, aimaient cependant à dire que le Franconien Conrad, sentant son impuissance après une vie

TOMK il i»

226 ORIGINES DE l'eMPIHE GEItMANIQUE.

de lutte, avait conseillé aux princes sur son lit de mort de confier la mission si difficile de la royauté au plus puissant des rebelles, Henri le Saxon. Il est vrai que la Franconie, cette aile de la vieille race franque, restée au delà du Rhin après sa dissolution, et séparée de la rive gauche, était trop faible pour relier et organiser l'Allemagne. Les Francs des deux rives avaient-ils pu, môme réunis, conserver l'œuvre de Charlemagne? Sans point d'appui sur le Rhin, par les fluctuations ou les inconstances de la rive gauche, jalousée par les autres races qui nourrissaient contre elle tant de rancunes, cette nation héroïque ne pesait plus assez sur l'Allemagne menacée d'être démembrée en quatre grands duchés. La force et la gloire des Francs s'étaient définitivement fixées au milieu de la vieille Gaule, sur les bords de la Seine, où Mérovingiens et Carolingiens avaient puisé leur vraie puissance morale et appris leur rôle de conquérants et d'organisateurs. Il n'y avait plus de Francie en Allemagne, mais seulement une Franconie. L'Allemagne, après avoir été domptée, unifiée et organisée par la civilisation franco-latine, tendait à se replier sur elle-même. C'est ce sentiment, sans doute, qui aurait décidé le frère du malheureux Conrad, Eberhard, à faire le sacrifice de son ambition personnelle et à obéir à la dernière volonté exprimée par le premier souverain national de l'Allemagne en remettant les insignes de la royauté aux mains du rebelle Henri et de ces Saxons que Charlemagne avait soumis à sa volonté et convertis au christianisme, il y avait à peine un siècle (1)1

(1) L'écrivain saxon prêle même à Conrad mourant tout un discours bien fait pour mettre en défiance contre cette tradition qui est toute à l'avantage des Saxons. Moaum. yenn., VI, 594.

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