‹ Histoire d'Allemagne (volume 2)Chapitre 29 sur 46 · CHAPITRE XTI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XTI

£12 3 RI I" Ii'OISELEUR OBI EB FONDATEUR. (©!©.)

L'avènement de la première dynastie qui, après les derniers Carolingiens, a régné dans l'ancien royaume de la Francie orienlale, bientôt appelé royaume teutonique ou allemand, et qui a fait de ce royaume même un puissant empire en Occident, est dû à un événement insignifiant en apparence, considérable en réalité : à l'alliance de deux princes et de deux peuples, du frère de Conrad Ier. Eberhard, et du duc Henri, des Franconiens et des Saxons. C'est le fait politique caché sous la tradition légendaire des annalistes saxons qui nous montrent le nouveau duc de Franconie, Eberhard, déposant aux pieds du duc de Saxe, Henri, les insignes de la royauté au moment où il tendait des pièges aux oiseaux.

La royauté était certes peu enviable en Allemagne après l'expérience que Conrad Ier en avait faite. Les Saxons, sous leurs princes et avec leur Eglise tout entière, tous leurs évêques, s'étaient tenus comme en dehors de cet essai de gouvernement, pendant les dernières années surtout de Conrad-, et les Souabes et les Bavarois lui avaient résisté. La couronne restait cependant pour les grands un objet d'ambition, pour les petits une espérance. Eberhard , le plus puissant seigneur de la Franconie et le frère de Con-

rad, ne pouvait, pour y prétendre, invoquer les droits du sang. Savait-on, depuis la chute des Carolingiens, si la couronne royale était élective ou héréditaire? Personnellement Eberhard avait été battu par Henri, quand il voulait faire valoir contre lui les droits de la royauté, et il avait pour ennemis tous les ennemis de son frère, les Souabes et les Bavarois sous leurs ducs Burkhard et Arnulf le Mauvais. Loin de pouvoir prétendre à la royauté, il était sûr de réunir tout le monde contre lui, le nord el le midi, s'il faisait mine d*y viser. Pour se maintenir, même en Franconie, contre tant d'inimitiés amassées par Conrad, il avait besoin d'un allié puissant. Voilà pourquoi Eberhard va porter les insignes de la royauté à son ancien adversaire Henri, que la légende aussi nous représente innocemment occupé à prendre des oiseaux au piège au moment de l'arrivée d'Eberhard. Les historiens allemands n'ont voulu voir là que du dévouement patriotique et de l'abnégation nationale, et l'un d'eux s'écrie qu'aucune histoire ne présenterait un semblable exemple (1). Il y avait surtout dans Eberhard raison et intérêt bien entendu. Ainsi disparaissent devant la vérité les vertus germaniques exceptionnelles dont l'amour-propre national a voulu couronner l'avénement d'Henri le Saxon, longtemps appelé Y Oiseleur, les commencements de la dynastie saxonne et de la royauté allemande.

C'est sur les frontières de la Franconie et de la Saxe, à Fritzlar (919), que se réunirent le frère de Conrad, Eberhard, et le duc de Saxe, Henri. Il n'y avait là que des Saxons et des Franconiens, dit l'historien saxon Witikind

(1) M. de Giesebrecht, dans son Histoire de l'empire germanique, t. I. p. 206.

HENRI 1er L'OISELEUR OU LE FONDATEUR. 231

lui-même, point de représentants des autres peuples allemands, Souabes ou Bavarois, quoi que prétende le continuateur de Reginon. On y proclama roi des Saxons et des Francs le duc Henri. C'est ce que, plus tard, célébrèrent avec enthousiasme, quand la dynastie fut toute puissante, des historiens postérieurs. « Dieu avait voulu, écrivent- Js, transférer aux. Saxons le noble royaume des Francs; enfin la nation, autrefois esclave et tributaire, des Saxons était libre et maîtresse des autres; elle dédaignait d'obéir (1). » Cependant, on commença, avant tout, par conférer au candidat la naturalisation franque et la jouissance des droits francs. C'était un dernier hommage rendu à la race héroïque qui avait tant fait pour la royauté et pour l'Allemagne.

Le Saxon qui se fit Franc pour régner refuse cependant l'onction du saint chrême, que l'archevêque de Mayence, Heriger, avait donné à ses prédécesseurs et que recevaient alors des mains de leur plus puissant archevêque la plupart des rois sortis du démembrement de l'empire. C'était modestie , nous assurent les historiens de la famille. « Aucun Saxon n'avait encore été roi, aurait-il dit, c'était assez pour lui d'avoir la grâce de Dieu et de ses peuples. Un si grand honneur ne convenait qu'à de plus dignes. » Celui qui rattachait son origine à l'ancien adversaire païen de Charîemagne, dont il n'était pas encore bien éloigné, qui avait empêché ses évêques d'aller au précédent concile d'Altenheim, et ravagé même les terres

(1) Witikind, I, c. xxvi. Exercitus Francorum désignant eum regem coram populo Francorum atque Saxonum. c. xxxiv. Saxonia ex serva facta est libéra et de tributaria multorum, domina. Dedignabatur aliis servire nationibus.

£32 FONDATION DE L'EMPIRE GERMANruUE.

de l'archevêque de Mayence, n'avait-il pas plutôt quelque répugnance à se faire consacrer par l'archevêque son ancien ennemi, et au nom de l'Église? La royauté s'autorisait alors ou du vieux droit germain, qui choisissait le plus digne, ou du droit nouveau de consécration introduit par l'Eglise. Le chef du peuple qui était le dernier venu dans l'Eglise, n'avait-il pas des préférences naturelles pour la royauté barbare? Descendant d'une famille puissante et déjà illustre, réunissant de son chef et de celui de sa femme des terres considérables dans l'Ostphalie et la Westphalie, saxon, connu pour son intelligence et sa bravoure, Henri n'en eut pas moins l'ambition de commander à tous les peuples allemands, comme quelques-uns de ses prédécesseurs l'avaient fait, de les réunir sous sa main et de les défendre contre les ennemis du dehors. S'il était plus heureux que Conrad, il serait le vrai fondateur de la royauté germanique et du royaume allemand. C'est la tâche utile et glorieuse qu'il accomplit.

Il y avait beaucoup à faire. L'insuccès du roi Conrad, après l'extinction des Carolingiens, paraissait condamner la royauté, l'unité, en Allemagne. Les différents peuples teutons semblaient appelés par là à retourner à leur isolement et à leurs inimitiés, s'ils arrivaient à trouver des chefs assez puissants pour les commander. Pour arrêter le morcellement infini de la féodalité, il y avait, il est vrai, la tradition provinciale des duchés. Mais cette tradition était aussi un obstacle à l'établissement de la grande unité nationale et royale, si les ducs qui s'étaient appuyés sur elle devenaient puissants. Or, c'est ce qui était arrivé aux Alamans et aux Bavarois. Burkhard, le même qui avait profité en Souabe de la chute d'Erchanger et de Berthold, et Arnulf le Mauvais, l'allié des Hongrois

HENRI Ier L'OISELEUR OU LE FONDATEUR. 233

et l'ennemi des évoques, dans la Bavière, n'avaient pas paru à Fritzlar. Reconnaître un roi, ce n'était pas seulement s'engager à la fidélité, au service militaire dus au suzerain; c'était renoncer à une occasion favorable peut-être de s'emparer des biens royaux, accepter le contrôle d'un supérieur dans la dispensation des évêchés, des comtés, des fiefs, dans la distribution de la justice. Si, après l'extinction des Carolingiens, les Francs, ces anciens dominateurs, renonçaient à être rois, y avait-il encore une royauté? Le duc de Souabe, Burkhard, était un vrai prince indépendant. Voisin du royaume de la haute Bourgogne (Suisse), il venait d'avoir maille à partir avec son roi Rodolphe et l'avait battu, justement à Winlerlhur. Il croyait avoir aussi bon marché des prétentions du nouveau roi Henri Ier. Arnulf, revenu de son exil chez les Hongrois, avait plus de puissance et d'ambition encore. Les évêques, les abbés tremblaient sous son joug de fer; ses comtes, ses seigneurs lui étaient dévoués. Quoi I le duc de Saxe se faisait roi, lui ! et un duc bavarois lui obéirait ! La Bavière n'était-elle pas une nation indépendante depuis des siècles? Son duché ne se perdait-il pas dans la nuit des temps? N'avait-elle pas été érigée plusieurs fois en royaume, avec sa ville royale et romaine de Ratisbonne? Arnulf prit le titre de roi, que lui décernèrent ses comtes et seigneurs. Le nord et le sud de l'Allemagne, si différents encore de mœurs et de langage, allaient-ils être aux prises?

L'apparition du nouveau roi, à la tête des Saxons, des Thuringiens et des Francs, pendant les deux premières années de son règne, sur le Danube, suffit pour faire réfiéchir les peuples du midi. Le Souabe Burkhard n'osa pas résister. Sa fortune était de date bien récente. Le nouveau roi Henri, qui avaitétéun duc très-indépendant, ne fut pas

d'ailleurs fort exigeant. Nouveau venu, comme Saxon, à la royauté, ne pouvant invoquer que les droits qu'il tenait de l'investiture franque, il savait ne pouvoir faire accepter la royauté à ses anciens égaux qu'en ne la faisant point irop pesante (1). Il n'avait été proclamé que roi des Saxons et des Francs et il n'était d'abord que cela. L'Allemagne n'avait pas encore un nom commun. Celui de Germanie n'était toujours qu'une expression géographique qui s'étendait bien au delà de ses frontières (2), et le mot de teutonique, tcutonicus, ne s'appliquait encore qu'à la langue. Chaque peuple allemand avait son nom particulier et son code.

Le roi Henri se contenta donc, comme un suzerain, d'obtenir du Souabe Burkhard l'hommage et la promesse du service militaire en cas de guerre extérieure ; il lui laissa un certain nombre de biens royaux, mais, probablement, revendiqua, comme un droit royal, la nomination des évêques. Quand il approcha de la Bavière, il trouva de la résistance. « Quoi, disaient les Bavarois, il vient mettre le pied dans un pays où ses pères ne possédaient pas un pouce de terre ! » Une première attaque contre Ratisbonne fut repoussée; mais Henri revint en forces. Arnulf le Mauvais, à ce que raconte l'évêque Luitprand de Crémone, sortit de la ville tout armé, pour proposer un combat singulier au roi. Celui-ci alla au-devant de lui, sans armes, et l'amena, par de bonnes paroles, à traiter. Arnulf prêta hommage à Henri comme à son seigneur, renonça au titre de roi, mais garda le droit de battre monnaie, de faire la guerre au dehors,

(1) Erchambert. Brev. contin., II. (Pertz, Script., II, 453.) Totam Germaniam idut orientaient Franciam, Alamaniam, Saxoniamet barbaras nationes quam plurimas. — (2) Jacob Grimm., préface de la troisième édition,

HENRI Ier L'OISELEUR OU LE FONDATEUR. 235

comme Burkhard, et, plus heureux que lui, retint même certainement le droit de nommer ses évoques, comme l'avait i*n il Henri d'ailleurs, dans son duché (1). Ce succès grandit l'influence du roi au midi, car il paraît être intervenu entre le duc de Souabe, Burkhard, et le roi de la haute Bourgogne, qui prirent la Reuss pour limites de leurs Etats, et cimentèrent leur paix par un mariage. C'est à l'occasion de cette intervention que le roi Henri obtint de Rodolphe la lance sur la hampe de laquelle, du temps de Constantin, on aurait gravé le signe de la croix avec les clous qui avaient percé les mains et les pieds du Christ. H ajouta cette relique aux autres insignes de la royauté, et, après la mort même de Burkhard, dans une expédition faite avec son allié, en Italie, il fil acte de roi, en Souabe, en investissant de ce duché le neveu d'Eberhard, duc de Franconie, Hermann, qui épousa Regilinde, veuve du défunt duc.

Rattacher au royaume allemand le Lotherrègne, la Lotharingie, hésitante entre la France et l'Allemagne, et décidément séparée de celle-ci, sous Conrad, était plus difficile. Lorsque Richer, le chroniqueur si intelligent de ce temps, nous parle des limites de l'Allemagne et de la France, encore disputées, il n'a garde d'oublier le Rhin qu'il donne toujours comme une limite naturelle et de tradition (2). Il ne paraît pas que le roi Henri ait d'abord beaucoup tenu à cette possession, quoique le duc de Franconie. Eberhard, qui avait des terres de l'autre côté du Rhin, et l'archevêque de Mayence, qui y résidait et y possédait ses sufïraganls, dussent le pousser à la garder. Mais le personnage le plus puissant et le plus

(1) Totius Bajoariœ pontifices tux subjaceant proteslati. Tels sont les termes dont se sert le roi. — V. Buchner, Geschichte der Baiern, III, 38. — (2) Richer, I, 15, 17, 39, 59.

236 FONDATION DE f/OIPHŒ GERMANIQUE.

ambitieux de ce pays, le fils de Renier-Renard, qui avait soumis, moins Mayence et son territoire ecclésiastique, le reste de la rive gauche du Rhin ou le Lotherrègne à Charles le Simple, Giselbert, continuait le double jeu de son père. « Ses pieds remuaient toujours, nous dit Richer, ses yeux, inquiets, étaient si mobiles, qu'on ne pouvait savoir leur couleur; son corps était robuste, sa volonté inflexible, son esprit inconstant. Il avait un langage ambigu, faisait des questions captieuses et des réponses douteuses, mettait peu de suite et de clarté dans tout ce qu'il disait. Prodigue de son bien, il avait énorme appétit de celui des autres, était coulant avec ses supérieurs et avec ses égaux, mais les jalousait en secret. Le trouble, les querelles étaient sa suprême joie. »

Ce fut ce Giselbert qui, penchant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, amena l'attention du nouveau roi germain de ce côté, en le mêlant aux querelles qu'il n'avait pas manqué d'avoir avec son nouveau suzerain, le Carolingien Charles le Simple. Pacifique, à ce qu'il semble, et fort discret dans ses prétentions, le roi Henri eut à ce sujet une entrevue avec le roi de France, Charles le Simple. Elle eut lieu en 921, à Bonn, à l'endroit où le Rhin, s'échappant de l'amphithéâtre montueux des sept monts (Siebengcbirgc), commence à s'élargir; un bateau qui était amarré au milieu du ileuve en fut le théâtre.

Ce fut là que, plus défiants du puissant et cauteleux seigneur du Lotherrègne qu'ils n'étaient l'un :1e l'autre, Henri et Charles le Simple échangèrent de bonnes paroles et convinrent de garder, dans ce pays, les choses en l'étal, c'est-à-dire Cologne, Mayence, Worms et Spire à la Germanie, et le reste comme Liège, Trêves, Metz, etc., à la France. C'était l'affaire du Lorrain Giselbert. Il sut encore

HENUI 1er i/OISELEUR OU LE FONDATEUR. 237

en tirer parti, quand le trouble recommença en France, par la compétition au trône, contre Charles le Simple, du duc de Bourgogne, Roberl, en 923. L'eau trouble jù il aimait à pêcher était à sa portée. Nul doute que le roi de Germanie, Henri, n'ait été sollicité par l'un et par l'autre des compétiteurs. Charles le Simple lui envoya, comme relique précieuse, la main de saint Denys; Robert eut une entrevue avec lui sur la Roër. Tous deux purent se montrer assez coulants au sujet de la Lorraine. Les vassaux du pays se partagèrent naturellement entre les compétiteurs. Il y eut guerre là comme partout. Giselberten profita pour s'agrandir à ce point qu'il se fit investir même de l'évêché de Tongres, par l'archevêque de Cologne. Les troubles incessants de la France, dont les derniers Carolingiens et les ancêtres des Capétiens se disputaient la couronne, ne pouvaient manquer cependant d'être favorables au roi de Germanie.

Lorsqu'en effet, après la mort du duc de Bourgogne, Robert, Charles le Simple eut été battu par un nouveau compétiteur, Raoul, et tomba entre les mains d'un duc de Vermandois, Héribert, qui le jeta dans la tour de Péronne où il devait mourir, Henri fut plus à même de revendiquer ses droits sur la rive gauche du Rhin. Le cauteleux et inconstant Giselbert ne pouvait plus prétendre garder son hommage, sous prétexte de légitimité à un Carolingien. Bon gré mal gré, il prêta hommage au roi Henri et épousa sa fille, Gerberge, soeur du futur Otton le Grand, qui le retint dans l'alliance de l'Allemagne , où il fut d'ailleurs surveillé par Eberhard, fait comte du palais, dans ce pays où il avait de riches domaines, et chargé de rattacher ainsi le Lotherrègne à la Franconie. Le sort de la rive gauche du Rhin dépendait alors, comme il dépendra toujours de la puissance de l'Allemagne ou de la France.

Les cinq peuples et les cinq grands duchés de la nation

allemande étaient maintenant réunis sous un même roi Ce n'était pas assez. Les Hongrois n'en parcouraient pas moins, comme autrefois, en ravageurs, tout le pays. Le biographe de saint Wiborada, au monastère de Saint-Gall, nous a laissé la terrible et pittoresque description d'une de ces incursions de barbares. Sur la prédiction du saint homme, l'abbé de Saint-Gall avait fait des préparatifs de défense. Les frères les plus robustes s'étaient armés ; leur tête tonsurée était recouverte d'un armet; la cotte de mailles emprisonnait leur large robe noire ; on avait forgé des lances et des épées, dressé des engins. La sainte colonie avait transporté sur une hauteur voisine les reliques et les • résors du cloître et s'y était retranchée derrière un mur palissade; des vedettes étaient posées aux environs. Wiborada , seul , ne voulut pas quitter le monastère. Une nuit, la lueur de villages incendiés, à l'orient, annonça l'arrivée d'une bande qui apparut dès l'aube. Quelques vedettes n'eurent pas le temps d'atteindre la forteresse et se cachèrent dans le cloître. Le vénérable Wiborada, comme un sénateur romain, attendait les païens sur le seuil de la maison de Dieu. Il fut tué sans pitié. Les barbares, furieux de ne trouver rien à piller, mirent le feu au cloître qui ne fut guère endommagé et montèrent à l'assaut de la forteresse. Ils s'y obstinèrent la journée tout entière , mais furent rudement repousses. Le soir, des feux allumés par le gros de la horde, du côté du lac de Constance, leur firent abandonner leur entreprise. Le torrent passé, les moines redescendirent, réparèrent, purifièrent l'édifice et le consacrèrent de nouveau en présence de l'évêque de Constance (1). Le hasard qui fit tomber, plus tard, entre les mains de Henri un

(1) Hartmaani, Vita S. Wiboradx, c. xxv. Mabillon, V, p. 54.

HENRI 1er L'OISELEUR OU LE FONDATEUR. 230

chef hongrois mit quelque temps l'Allemagne à l'abri de ces ravages. Henri en profita habilement. Il leur rendit leur chef, consentit à leur payer un tribut annuel et en obtint ainsi une trêve de neuf années dont il espérait faire bon usage.

Henri le Saxon portait seul, et sans contestation, le titre de roi en Allemagne. Mais on pouvait à peine dire qu'il fût le roi de l'Allemagne. Les chroniques lui donnent toujours le titre de roi des Saxons et des Franconiens. C'était, en effet, sur l'union et l'obéissance de ces deux peuples que reposait sa puissance. Mais, comme il laissait chacun des autres ducs agir à sa guise, sauf l'hommage, il était plutôt le chef d'Etats fédérés que le chef d'un Etat. C'est cette situation môme, qui lui rendait difficile la défense du royaume contre les ennemis du dehors. Dans la trêve avec les Hongrois, il n'avait traité que pour la Saxe et la Thuringe, preuve assez évidente que son autorité effective ne s'étendait guère au delà. C'est aussi en Saxe seulement et en Thuringe qu'il prit, contre les ennemis, des précautions de défense dont les historiens ont souvent, sur les données très-vagues de quelques chroniqueurs, fort exagéré l'importance.

Ces deux pays étaient, en effet, pour la défense du territoire, au-dessous des autres parties de l'Allemagne. Sur les bords du Rhin et du Danube, il y avait un certain nombre de grandes villes, bâties autrefois par les Romains, souvent maltraitées par les invasions, mais toujours soigneusement relevées. En Franconie et dans la Hesse, s'élevaient déjà aussi des villes fermées, militaires ou ecclésiastiques. En Saxe et en Thuringe, sauf dans quelques châteaux du roi ou des puissants, même sur la frontière, comme à Halle et Magdebourg, peut-être alors détruits, et

240 FONDATION DE l'GMPIHE GEltMANIQUE.

dans quelques évêchés ou abbayes de l'intérieur, les Saxons en étaient restés presque au temps de Tacite; ils avaient leurs métairies entourées de champs, dispersées au bord d'un cours d'eau, à la lisière d'un bois, ou aux penchants des collines. Aussi, le pays était livré sans défense aux incursions du dehors.

Avec cette prévoyante patience de l'homme du nord, qui a souffert, qui a des injures à venger et qui commence à réfléchir, le roi Henri mit d'abord son peuple à l'abri des plus pressants périls. Il fallait faire renoncer le Saxon à son horreur pour les villes murées, à son amour pour l'air libre. Ordre fut donné de ne tenir tribunal, célébrer fêtes et mariages, et n'avoir marchés que dans des lieux fermés. Sur neuf habitants des champs (milites agrarii), soumis au service militaire, un fut tenu de résider dans la forteresse ou ville murée, la plus rapprochée, afin d'y bâtir et entretenir des maisons de refuges et des magasins, en cas d'alerte, pour les fugitifs et pour les provisions, tandis que les autres cultiveraient les champs et apporteraient, pour éviter la famine, le tiers des récoltes et des fruits. Pendant plusieurs années, dans la Saxe, dans la Thuringe et, à leur exemple, dans les autres parties de l'Allemagne où il en était besoin, on ne fut plus occupé qu'à bâtir maisons et murailles en terre, en bois, en pierre, avec tous les matériaux qu'on avait |sous la main. Ainsi, après les villes épiscopales ou abbatiales déjà fondées par Charlemagne et le plus souvent fortifiées, s'élevèrent Gozlar, Nordhausen et Quedlimbourg, sur les différentes pentes que présente, à tous les points de l'horizon, la forêt du Hartz. Sur le cours moyen de la Saale, qui servait de limite à l'Allemagne de ce côté, avant son confluent avec l'Elbe, Mersebourg, entouré de fossés et de murs, eut une

HENRI 1er L'OISELEUR OU LE FONDATEUR. 241

destination particulière. Le roi Henri établit, autour de la ville peuplée de ses colons, une troupe de malfaiteurs et de brigands auxquels il accorda des terres, à la condition qu'ils ne pilleraient qu'au delà de la frontière le pays des Vendes. Quelques autres colonies militaires, mais peuplées d'hommes moins dangereux, fortifièrent la frontière de l'Est et du Nord. C'est ainsi que le roi, selon l'énergique expression d'un contemporain, « fabriqua des villes pour le salut du royaume (1). »

Henri songea ensuite à se faire une armée. L'ancien heerban, sorte de service militaire obligatoire pour tous, était tombé en désuétude avec les institutions carolingiennes. Il n'y avait plus d'obligations que celles que les vassaux devaient à leurs seigneurs; l'habitude des armes était donc devenue le privilège de quelques-uns. Aux guerriers avaient succédé les chevaliers. Mais en Saxe, où l'habitude du cheval était récente et peu répandue, l'armée était moins propre qu'ailleurs à lutter surtout contre les Hongrois. Henri Ier qu'on admirait à cause de sa haute stature, de son habileté dans tous les exercices militaires, s'efforça d'aguerrir et de discipliner au moins les seigneurs et leurs vassaux, puisque les masses avaient perdu les habitudes guerrières. Sans rétablir l'usage général de l'heerban, il sut au moins obtenir, quand il en eut besoin, de fortes armées de piétons. Dans certaines occasions, il exigea, dès l'âge de treize ans, le service militaire; trois jours après la convocation, le réfractaire était puni. Dans des exercices ou jeux militaires, que le roi présidait lui-même,

(I) Dilhmar, I, 13. Gèleras quoque urbesad salutem regni fabricavit. — Witikind, I, 35. Ut ex agrariis militibus nonus, etc. — Ul concilia et omnes conventus in urbibus celebrenlur.

Page 1