‹ Histoire d'Allemagne (volume 2)Chapitre 30 sur 46 · Tome II · texte numérisé non relu

Tome II

la cavalerie féodale trouva l'instruction dont elle avait besoin. Habituée à fondre par masses profondes, formées en coin, sur l'ennemi, elle n'avait rien pu contre les Hongrois qui, à son approche, se dispersaient par petites bandes et échappaient à son choc pour aller se rallier plus loin et les surprendre par derrière. Henri sut la rendre plus souple et plus mobile; il lui apprit à s'étendre en lignes ou à se ramasser en pelotons et à combiner, selon les besoins du moment, ses évolutions avec celles de l'infanterie.

Pendant le répit que lui laissaient les Hongrois, Henri exerça encore plus utilement les siens, piétons et cavaliers, contre les Slaves, tout le long du cours de l'Elbe et de son affluent la Saale. Sur ces deux cours d'eau étaient, en effet, alors, les frontières orientales de l'Allemagne. Ce qu'elle avait gagné depuis plusieurs siècles sur l'Occident, elle l'avait perdu à l'Orient, et des peuples slaves l'avaient remplacée dans un territoire qu'elle occupait autrefois. Ainsi les deux rives du Havel, affluent de droite de l'Elbe, ainsi que celles de la Sprée, étaient alors au pouvoir d'une peuplade slave, dont la sauvage capitale, où ils mettaient leur butin en sûreté, était Brannibor (Brandebourg) au milieu des eaux même et des marais du Havel. Pendant l'hiver de 928, Henri s'aventura sur le fleuve et sur les marais glacés et mit la main sur ce repaire de pillards qui désolaient les contrées du moyen Elbe.

Mais il y avait d'autres peuplades non moins gênantes au-dessus et au-dessous.

C'étaient, en premier lieu, au midi, entre la Saale et l'Elbe, les Sorbes et, plus près de la Bohême (dans le royaume de Saxe actuel), les Daleminzes qui avaient souvent donné la main aux Tchèques de Bohème cl aux Hongrois. Henri emporta Iana, une de leurs forteresses, et, à

HENRI Ier L'OISELEUR OU LE FONDATEUR. 243

l'endroit où l'Elbe sort de Bohême, jeta une colonie allemande et bâtit une forteresse à Meissen, pour les tenir tous en respect. En 929, une expédition à laquelle le midi et le nord de l'Allemagne prirent part, eut lieu en Bohême. Le roi Henri en personne et Arnulf de Bavière pénétrèrent au milieu de ce pays, ancien territoire des Boiens et des Markomans, où !a population slave des Tchèches avait remplacé celles d'origine germaine ou gauloise. Le paganisme y disputait encore l'influence aux missionnaires chrétiens. La mère du jeune duc slave Wenceslas, Dragomira, avait mal reçu les envoyés du roi de Germanie el persécutait les chrétiens. Les deux princes allemands pénétrèrent jusqu'à Prague et reçurent l'hommage de Wenceslas qui resta fidèle au christianisme et paya un tribut de cinq cents marcs d'argent et de cent vingt bœufs à l'Allemagne. La frontière du bas Elbe n'était pas beaucoup plus tranquille. Deux margraves, Thielmar et Siegfried, étaient chargés de la surveiller, mais il y avait là aussi des peuplades slaves remuantes; c'étaient, entre l'Elbe et l'Oder, au nord du Havel les Rédariens, et sur la côte de la mer Baltique (Mecklembourg) les Obotriles et les Wiltzes, que Charlemagne, autrefois, avait soumis. Là ne cessaient jamais les guerres de voisins, de l'un et de l'autre côté de l'Elbe. Non loin de la ville de Lenzen, sur la droite de ce fleuve, les deux margraves infligèrent aux Slaves une défaite que les chroniques saxonnes exagèrent encore quand elles disent qu'il resta cent mille Slaves sur le champ de bataille. Il est certain seulement que six cents prisonniers, faits pendant le combat, furent froidement massacrés le lendemain. C'était le commencement de bien longs combats entre la race slave et la race germaine, pour la possession du pays entrs l'Elbe et l'Oder ; et ce territoire ne devait rester à l'Aile-

magne, envahissante aussi de ce côté, qu'après des siècles de guerre et, comme le remarque avec orgueil un historien allemand récent, « non sans que chaque motte de terre ait été détrempée de sang (1). »

La tradition populaire aimait plus tard à rappeler que ceux qui vinrent offrir la couronne à Henri le surprirent occupé à dresser des pièges aux oiseaux. C'est à cette époque de son règne, à la fin de la trêve signée avec les Hongrois, en 932, que Henri avait en réalité tendu ses filets aux redoutables ennemis de l'Allemagne. Quand les envoyés du khan des Hongrois vinrent demander le tribut accoutumé, le roi leur fit remettre, dit la tradition, un chien mort. Une effroyable horde descendit l'Elbe, à travers le pays des Daleminzes , et ravagea tous les bords de la Saale pendant l'hiver de 932 à 933. Au printemps, les barbares, ne pouvant plus vivre, se partagèrent en deux bandes; l'une prit le chemin de l'Ouest pour pénétrer en Thuringe, et l'autre celui du Nord pour la tourner. Le roi était prêt. Les Thuringiens reçurent si rudement la première qu'elle s'enfuit à travers l'Erze-gebirge (monts Métalliques), laissant des prisonniers qui « moururent misérablement comme ils le méritaient, » dit le moine de Corvey. Le roi Henri, en personne, atteignit l'autre bande près de Riade, sur l'Unstrutt, ou peut-être de Mersebourg, sur la Saale, dont les richesses attiraient ces pillards. On n'est pas d'accord sur l'endroit précis : « Compa- « gnons, dit le roi en plantant, au milieu de son armée, l'étendard de Saint-Michel, nous leur avons donné lcJ

(1) Giesebrecht, C. L., I. p. 230. Von dem Iede Scholle mit Blut getrœnkt ist.

HENKl Ier L'OISELEUR OU LE FONDATEUR. 245

biens de nos femmes et de nos enfants, il ne nous reste plus, si nous ne savons combattre, qu'à leur livrer les trésors de nos églises. » Toute l'armée s'ébranla au cri chrétien habituel de Kyrie, kyrie, auquel les Hongrois répondirent par un formidable rugissement : Uni! hui! Les Allemands s'avancèrent à pas lents, et serrés les uns contre les aulres, sous leurs boucliers; ils avaient, par feinte, môle très-peu de cavalerie à leurs premières lignes, pour attirer les Hongrois et essuyèrent, sans broncher, les premières décharges des flèches de l'ennemi. Les Hongrois se précipitèrent; mais, bientôt, ils aperçurent la forte cavalerie de réserve qui s'élançait avec impétuosité; à leur tour, ils tournèrent bride sans prendre le temps de bander de nouveau leurs arcs, et s'enfuirent avec une telle rapidité dans toutes les directions, qu'ils laissèrent leur camp et même le butin, mais peu de cadavres aux vainqueurs. Telle est la bataille dite de Mersebourg, dont il a été si difficile, en effet, par le peu de traces qui en est resté, de retrouver l'endroit précis; elle a eu du moins, pour résultai, de délivrer la Saxe des incursions hongroises pendant le règne de Henri (1).

Le roi qui avait vu fuir devant lui ceux qui avaient longtemps répandu la terreur en Allemagne, en Italie, en France, fit aussi, en 934, une expédition heureuse contre les Danois au delà de l'Elbe, et arriva jusqu'à l'Eydcr que î'empire de Charlemagne avait eu pour limite. Mais rien, dans les chroniques, n'autorise les historiens allemands à prétendre qu'il établit dès lors, de l'Elbe à l'Eyder et à la

(1) Dithmar. I, p. 3. — Ann. sax., 932. — Wilikind, I, p. 641. — Luitprand . Histor., III, c. xn. — Adam. Brem., I, 48. — Waitz, lahrbiccher, I, i, p. 107, 110. — Leibnitz, Ann. imp.t II, p. 426.

Schlei (934), ce qu'on a appelé plus tard la Marche de Schleswig, depuis longtemps peuplée par des tribus nordaibingienues, qui penchaient plus vers les Danois du Julland que vers les Saxons de la mer du Nord. L'évéché de Hambourg restauré put du moins, avec l'évêque saxon Unni, commencer à renouer chez ce peuple le travail interrompu des missions chrétiennes (4).

L'âge et surtout l'influence de sa seconde femme, Ma- Ihilde, paraît avoir changé beaucoup, à la lin de son règne. les dispositions de ce Saxon qui avait refusé de se faire couronner par un prêtre, l'archevêque de Mayence. 11 avait été longtemps à pardonner aux prêtres de l'avoir forcé à répudier Halheburge , la maîtresse de ses jeunes années, qui lui avait donné un fils nommé Tankmar. Mathilde, sa femme légitime, qu'il épousa ensuite, une descendante, assurait-on, de l'adversaire de Charlemagne, Wilikind , trouva dans les sentiments religieux qu'elle inspira à son mari la garantie de sa lidétité. Il s'efforça , dans ses dernières années, d'empêcher la vente ou l'inféodation trèsfréquente des biens ecclésiastiques. Vainqueur des Hongrois et des païens, il appartenait à l'Église. A l'instigation de sa femme, pour rivaliser avec les fondations pieuses de ses ancêtres, il fit bâtir, sur la hauteur qui dominait alors la forteresse de Quedlimbourg, au pied du Harfz, un monastère de femmes qu'il dota richement. 11 projetait d'aller à Rome, comme pèlerin probablement, ainsi que beaucoup de rois anglo-saxons, lorsqu'au retour d'une chasse , dans la forêt du Harlz, une maladie mortelle le surprit à Memleben. La reine Mathilde, dont la mémoire est resiée chère

(1) Voir les termes vagues des Annales d'ileisfeld cL de Corvey.

HENRI Ier L'OISELEUR OU LE FONDATEUR. 247

à l'Eglise, plus que celle même d'Henri, ainsi que les enfants qu'il avait eus d'elle, eurent le temps de recevoir le dernier soupir qu'il rendit à soixante ans. S'il faut en croire le biographe de la reine Mafhilde : « Je remercie le Christ, dit-il à la reine, de conserver ta vie après la mienne; car tu m'as modéré dans mes colères, tu as souvent changé ma mauvaise humeur en équité et tu m'as fait prendre l'opprimé en miséricorde. Je te recommande mon âme comme à la meilleure et à la plus éprouvée des femmes. » Il avait à peine fini que la mère montrant le mort à ses enfants: « Contemplez bien ceci, leur dit-elle, pour craindre Dieu et honorer, en toutes choses, celui qui est assez puissant pour faire ce que vous voyez (936) (1). »

Les historiens allemands font grand cas, et avec raison, du roi Henri. Peut-être quelques-uns poussent-ils assez loin l'éloge et l'hyperbole pour tomber parfois dans l'erreur à son sujet. Parmi les plus récents, l'un, M. Sugenheim, accuse l'Eglise, qui tenait alors la plume, de ne pas lui avoir donné, par rancune, le nom de grand; et M. de Sybel dit que « c'est l'astre de la plus pure lumière du passé de l'Allemagne. » Laissons là les figures. Lorsque l'Allemagne avait encore quelque prédilection pour ses libertés municipales et ses villes libres, elle saluait dans Henri Iep le créateur de la classe bourgeoise, parce qu'il avait fait élever les murailles de quelques villes. De nos jours, où elle tient davantage à l'unité monarchique, elle se plaît à l'appeler le fondateur du royaume teutonique et elle salue en lui le précurseur de l'empire allemand. Ni l'un ni l'autre éloge ne sont complètement mérités. La bourgeoisie n'a rien à faire avec le règne

(l) Vita Mathildis, Leibn., p. 202

d'Henri Ier, et nous avons vu combien lâches étaient les liens qui unissaient les différentes parties de ce royaume. 11 est plus vrai de rapporter à sa louange les simples paroles du clerc de Cologne, Ruotger, dans la vie de saint Bruno, évêque de Cologne, un des fils de ce roi. « En peu de temps, il inspira, dit-il, par la grâce de Dieu, aux étrangers et aux ennemis un respect et une crainte qu'ils n'avaient pas connus et il fit régner entre les habitants de son royaume une concorde qui n'y avait point existé depuis longtemps. » J'aime encore mieux cet éloge simple , vrai et complet, que celui de Witikind de Corvey, qui écrivait beaucoup plus tard ces mots, au temps de la splendeur oltonienne : « Le roi Henri fut, de son temps, le plus grand roi de l'Europe. Aucun ne l'égalait pour les dons du corps et de l'esprit; mais il laissa un fils encore plus grand que lui, auquel il légua un royaume qu'il n'avait pas hérité de ses pères, mais qu'il avait fondé lui-même et ne devait qu'à Dieu (1). » C'est beaucoup dire, comme le montre assez le simple récit du règne de ce prince plus remarquable encore par sa prudence et sa modération que par sa puissance et ses victoires. Il ne faut pas oublier Henri Ier cependant en parlant de son successeur Otton 1er, comme il ne faut point oublier le roi Pépin quand on parle de son fils Charlemagne.

On peut dire que c'était un commencement sage, raisonnable et pratique pour la royauté et pour la nation allemandes. Henri avait fait ce que comportait le temps. C'était une royauté faible, sans doute, plus respectée que prépondérante; les ducs de l'Allemagne étaient plutôt ses

(i) Ruotger, Vit. Sanct. Brunon. — Witik. de Corvey. Ann. Sax.

HENRI Ie' L'OISELEUR OU LE FONDATEUR. 249

alliés que ses sujets, et l'Allemagne, sous lui, présentait plutôt le caractère d'une confédération de peuples qu'un Etat. Mais Henri avait fait ce qui était possible, utile et conforme au temps, à l'intérieur. Il ne s'était préoccupé du dehors que pour garantir la sécurité de ses frontières; et c'était beaucoup. Son successeur, en élevant plus haut son ambition, en étendant plus loin sa sphère d'activité, pouvait le dépasser en célébrité comme en ambition, mais non pas peut-être pour le plus grand bien de l'Allemagne. « Arrachée à l'anarchie intérieure, délivrée des craintes et des invasions du dehors, la Germanie renaissait à la prospérité, après avoir reculé; elle reprenait une marche progressive. Unie autant qu'elle pouvait l'être, partout respectée, nulle part haïe, elle était le plus puissant Etat de l'Europe, sans être dangereuse à la liberté de ses voisins (1). » Ainsi la caractérise, à cette époque, un de ses récents historiens. C'était un assez beau sort que le règne plus éclatant d'Otton devait peut-être compromettre.

(1) M. de Sybel, aprè3 avoir soutenu ces idées raisonnables en 1862, s'est laissé ensuite entraîner par le succès et par l'engouement général et il s'est empressé, depuis, de préférer Otton le Grand à Henri et l'empire allemand à la royauté et, on peut le dire, à la nation allemande : comparez son opuscule do 1863, Die deutsc/ie nation und das Kaiserreich, avec ses récentes brochures.

Page 1