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LA MINORITÉ

Troubles suscités par Henri le Querelleur. — Régence de l'archevêque Wïlligis et des deux impératrices. — Faiblesse de l'empire au dedans et au dehors. — La France s'affranchit complètement de l'Allemagne par l'avènement de Hugues Capet.

Le petit-neveu d'Otton le Grand, Henri le Querelleur, avait manqué déjà la couronne sous Olhon JÉt. Cette fois il voulut brusquer les événements. Sorti de prison par la connivence de l'évêque d'Utrecht, il se rendit à Cologne où il se fit livrer l'enfant impérial par l'archevêque de cette ville, Warin. L'archevêque de Trêves se déclara en sa faveur. Ces deux prélats avaient été particulièrement mécontents que l'archevêque de Ravennes, venu d'Italie récemment, eût sacré Otton II à Aix-la-Chapelle. Toute la rive gauche du Rhin ne suivit cependant pas cet exemple. Henri le Querelleur trouva, dans la personne du Carolingien Lothaire,roi de France, un rival sur lequel il ne comptait pas.

Fils d'une sœur d'Otton le Grand et de Louis d'Oulre- Mer, époux d'Emma, fille d'Adhelaïde, Lothaire voulait-il

faire valoir ses droits à la régence, ou tout au moins profiter de l'occasion pour obtenir de l'un des compétiteurs la rétrocession de la Lorraine? Déjà son frère, Charles, s'était fait investir du duché de basse Lorraine. Une sœur de Hugues Capet, qui avait été mariée avec le duc de haute Lorraine ou de LorraineMosellane, Frédéric, comte de Bar, gouvernait ce pays, après la mort de son mari, pour le compte de Thierry, son fils mineur. N'était-ce pas une merveilleuse occasion, si l'on s'entendait de ce côté-ci, pour rattacher la Lorraine au royaume de France? La plupart des grands de ce pays prêtèrent un instant serment à Lothaire comme au tuteur légal d'Otton III. L'archevêque de Reims, Adalbéron, qui ne faisait alors « qu'une âme et qu'un cœur avec son roi Lolhaire, » entraîne dans son parti son frère, Gottfried, comte de Verdun et de Hainaut, en lui assurant pour un sien fils l'évêché même de Verdun. Tout semblait un instant favoriser dans Lothaire le dernier descendant de Charlemagne. L'archevêque même de Trêves lui revenait. On surprend bien, là encore, les perpétuelles hésitations de la Lorraine entre les deux royaumes. L'archevêque de Reims, Adalbéron, et Gerbert, alors son secrétaire, déployèrent la plus grande activité dans cette affaire (1). Il est difficile cependant de se rendre un compte exact de la conduite qu'ils y tinrent. Attachés tous les deux aux Ottons, ils travaillaient certes moins encore pour Lothaire que contre Henri. On le vit bien, en effet, quand le Querelleur, effrayé, offrit à Lothaire de lui rétrocéder, pour ne l'avoir pas contre lui, la Lorraine abandonnée à Otton le Grand

(1) Voir, dans les OEuvresde Gerbert, par M. Olléris, sur cette curieuse affaire, les lettres 27, 28, 29, 50.— Dithmar, 1. IV, e. i.— Richer, 1. III, 97, 98.

par Louis d'Outre-Mer, et lui donna rendez-vous à Brisach pour le 1er février 984, afin de conclure et de signer ce traité.

Le jour arrivé, Lolhaire le Carolingien se trouva seul à Brisach, 1 lenri n'osa pas faire ce sacrifice de crainte de nuire à sa cause et ne parut pas au rendez-vous. L'avenir de la royauté germanique était lié, on le voit, à la conservation au moins d'une partie de la Lorraine, et le partage de la rive gauche semblait dans les vœux de tous et dans les nécessités du temps. Il avait suffi, en effet, de l'idée d'un abandon complet de la Lorraine à Lothaire pour modifier les dispositions d'un grand nombre. Lolhaire, en revenant de Brisach, s'en aperçut aux obstacles dont on sema sa route, abattis d'arbres et fossés; on avait déjà changé de jeu derrière lui. Il fut obligé d'acheter cher son retour à travers le pays gouverné par la sœur d'Hugues Capet et déjà retourné par l'archevêque Adalbéron et Gerbert. On voulait Otton III en Allemagne et on espérait Hugues Capet en France. C'était là le vrai partage de la Lorraine, l'avenir et la séparation des deux pays. Lothaire se vengea, du moins, de sa déconvenue en s'emparant, avec quelques fidèles, de Verdun où étaient ses ennemis, et, d'un coup de filet, du jeune duc de la haute Lorraine, du puissant comte de Hainaut, Gotlfried, et de son évêque, le neveu d'Adalbéron. L'archevêque de Reims avait évidemment pris parti pour Otton III en Allemagne contre le Querelleur, et pour Hugues Capet en France contre Lothaire, soit pour ménager ces deux partis puissants, soit par instinct ou sentiment réel de l'avenir.

Lothaire n'en conserva pas moins provisoirement pour le royaume de France une partie de ce grand pays qu'on appelait alors la Lorraine, quoique Gerbert accusât avec

violence Verdun, « devenu une caserne de brigands, d'avoir brisé l'unité du royaume, l'unité de l'Eglise et l'unité du genre humain. » Telles étaient encore les passions que déchaînaient à chaque crise la possession du bassin du Rhin et le point de la séparation de l'Allemagne et de la France qui devaient se décider, du reste, sous Otton III.

C'est en Saxe que se termina le double conflit élevé, pendant la minorité d'Otlon lit, dans la famille ottonienne et entre la France et l'Allemagne. Le Querelleur, arrivé sur celle terre, avait préféré trancher dans le vif et, au lieu de la régence, demander la couronne. A Magdebourg, il avait trouvé assez de partisans pour pouvoir la mettre un instant sur sa tête, comme auparavant déjà à Ralisbonne, sous Otton IL Les fêtes de Pâques l'avaient vu à Quedlimbourg dans les ornements royaux; Boleslas de Bohême, Micislas de Pologne et un prince des Slaves Obotrites saluèrent même sa royauté nouvelle. Mais on voyait bien que, de l'un comme de l'autre côté, à l'orient comme à l'occident, c'était en sacrifiant l'honneur et la grandeur de la famille ottonienne que Henri comptait édifier sa fortune. Les vieux Saxons, Bernhard, fils d'Hermann Billung, et les margraves qui avaient succédé sur l'Elbe à Géro, ceux de Nordmark, d'Ostmark ou de Lusace et de Meissen ou de Thuringe particulièrement, moitié par attachement pour la glorieuse famille qui avait fait leur fortune, moitié par inimitié contre les Slaves, leurs vieux ennemis, prirent les armes pour défendre les droits d'Otton III. Henri marche contre eux sur Werla, près de Gozlar, en Westphalie. Mais il recule devant leur résolution arrêtée. Découragé, il se porte dans son ancien duché de Bavière, comptant sur l'opposition séculaire de ce pays du sud à la

Saxe du nord. Il y est reçu, en elïet, par un certain nombre d'évôques et de seigneurs.

Dans ce grand danger, ce fut l'archevêque de Mayence, primat de la Germanie, longtemps conseiller d'Otton II et archichancelier de l'empire, Willigis, qui sauva le trône d'Otton III et le royaume d'une dissolution véritable, en arrachant, selon l'expression de Gerbert, le petit-fils d'Otton I,r de la gueule du loup pour le rendre à sa mère. L'Eglise allemande, qui avait fait la Germanie avec Charlemagne et fait l'empire avec Otton le Grand» tira l'une et l'autre de l'anarchie en gardant le trône à Otton III.

En correspondance continuelle avec l'archevêque de Reims, Adalbéron, et Gerbert, le puissant prélat qui représentait toute l'Eglise allemande, Willigis, fit comprendre, par leur entremise, à Hugues Capet, duc de France, que sa fortune dépendait de la conduite qu'il tiendrait entre les droits de la famille ottonienneet les ambitions du Carolingien Lothaire(1). « Si vous gagnez l'amitié de Hugues, disait Gerbert dans une lettre à Théophanie, vous pourrez braver les attaques des Français. » Il retint, en même temps, par l'appui de l'Eglise, en Bavière, le fils de Berthold, que Otton II y avait nommé duc, ainsi que le duc Conrad récemment nommé aussi, en Souabe, par la cour ottonienne. Toute cette partie de l'Allemagne resta dans l'obéissance d'Otton III et de sa mère Théophanie. Quand Lothaire voulut, en mai, attaquer la basse Lorraine où, bien que menacés chez eux, l'archevêque Adalbéron et Gerbert avaient soutenu la fidélité chancelante de l'archevêque de Trêves et d'autres vassaux, le duc de France, Hugues Capet, ras-

Ci) Gerbert, Ep. 43, 46, 47, 207. — Dithm., I. IV, c. H.

sembla des chevaliers à Compiègne pour l'en empêcher. Le secours du duc de Bohême, Boleslas, qui ne sortit armé de son pays que pour prendre un instant Meissen, ne fut pas plus utile à Henri. Découragé, le Querelleur consentit enfin à venir à Rohrheim, près de Worms, rendre le jeune roi à sa mère, à sa grand'mère, à l'Allemagne et il renonça à tous ses projets.

L'archevêque Willigis rassuré venait, en effet, d'appeler les impératrices d'Italie où elles étaient encore. Là eut lieu, le 29 juin 984, la réconciliation que sembla célébrer une étoile apparue au ciel, disent les chroniques, en plein jour. Une nouvelle distribution des duchés en résulta comme sous Otton II. Le duché de Bavière fut rendu à Henri le Querelleur pour prix de sa renonciation à la couronne ; et Henri le Jeune, qui l'avait bien voulu garder à Otton III, fut dédommagé de cette perte par la Carinthie érigée en duché, avec la Marche de Vérone. Léopold, margrave de Carinthie, fils de Berthold de Bamberg, reçut lui-même, comme dédommagement, la Marche de l'Est (Ostrick) qui paraît alors avoir été complètement reconstituée et avec une certaine indépendance de la Bavière. La convoitise était au fond de toutes ces révoltes et on ne pouvait les apaiser qu'à force de concessions. Enfin, la sœur de Hugues Capet, tutrice du jeune duc de haute Lorraine, son fils, dont l'intelligence et l'activité sont louées par Gerbert, mit le sceau à la paix, en réconciliant le roi Lothaire avec Hugues Capet, et ces deux Français, par conséquent, avec l'Allemagne. Ainsi Otton III fut reconnu roi, sans contestation, sous la tutelle de sa mère, la Grecque Théophanie, assistée de sa grand'mère Adelhaïde, pour l'Italie.

Aux fêtes de Pâques de l'année 985, une diète tenue à

412 FONDATION DU l'KMPIRE GERMANIQUE,

Quedlimbourg, dans le vieux pays saxon, montra toute l'Allemagne, représentée par ses grands, les ducs de Bavière, de Souabe, de Carinthie, même ceux de Bohême et de Pologne, aux pieds d'Otton TU, âgé de cinq ans, c'est-àdire aux pieds de Willigis et de l'Eglise allemande. Un nouveau règne ottonien commençait. L'Eglise, dévouée à la royauté, en Allemagne comme dans les autres contrées de l'Europe, l'avait gardée dans la ligne directe de la famille d'Otton le Grand. On ne pouvait cependant attendre une grande vigueur de ce gouvernement de femmes et de prélats. L'archevêque Willigis, la mère et la grand'mère du jeune Otton III, sa tante Mathilde, abbesse de Quedlimbourg, sa sœur, abbesse de Gandersheim, y eurent la plus grande part. Il ne manqua pas d'habileté; mais il eut quelque chose de faible, parfois de chimérique, qui n'était pas fait pour conjurer les défauts inhérents à la puissance royale allemande et à l'autorité impériale. On prodigua, en Allemagne et en Italie, à l'Eglise, les donations, immunités et privilèges; les baillis des évêques et des abbés commencèrent à substituer leur autorité dans les villes et dans les domaines ecclésiastiques à celle des comtes. Otton III donna même l'exemple, bientôt fréquemment suivi, de confier la charge de comte à des évêques. On vécut ainsi de concessions et on créa des embarras qui, plus tard, devaient so faire douloureusement sentir

En Italie, en effet, l'impératrice Adelhaïde, comme revenue dans son ancien royaume, fut heureuse de trouver, dans les principaux évêques de Lombardie, obéis par leurs comtes, et dans le marquis de Toscane, toujours un des plus puissants seigneurs féodaux d'Italie, assez d'appui pour ne pas permettre au royaume italien de se détacher tout à fait de l'Allemagne. Mais elle laissa une indépendance à peu

près complète aux ducs lombards du midi, héritiers de Pandolphe Têle-de-Fer, à Bénévent, à Capoue et à Salerne, et elle n'inquiéta pas plus les Grecs au midi que Venise au nord. Rome lui échappa à peu près. Dès 984, le pape Boniface VII, chassé par Otton III, revint de Byzance, où il s'était réfugié, à Rome. Un noble romain, du nom de Crcscentius, bientôt plus célèbre, le reçut à bras ouverts, et jeta un nouveau protégé des Allemands, Jean XIV, en prison, pour gouverner Rome sous le titre de patrice, avec lequel il pouvait ménager les prétentions de l'autorité impériale, tout en maintenant son indépendance. Féodalité ecclésiastique et laïque, évoques ou seigneurs, restaient à peu près indépendants sous cette molle autorité de femme, au delà des Alpes, et le rapide passage à Rome de tant de fantômes de pontifes, jouets des factions, montrait une fois de plus qu'Otton le Grand avait empiré au lieu d'améliorer le sort du Saint-Siège en le dominant.

En Allemagne, l'archevêque Willigis et Théophanie ne se montrèrent pas moins débonnaires ou faibles, ils laissèrent à peu près indépendants aussi chez eux Conrad de Souabe et Henri le Querelleur, qui gagna depuis le nom de Pacifique, en comblant également de faveurs ses évêques. Sur la frontière du nord, ils firent faire à Otton, à l'âge de six ans, suivi par ses vassaux, une expédition contre les Wendes et ensuite en Bohême une démonstration. On reprit Meissen pour le vaillant margrave de Thuringe,Eckhard, mais on ne put reconquérir pour l'instant, au christianisme et à l'Allemagne, les contrées au delà de l'Elbe où les Slaves avaient renversé les croix, détruit les églises et rétabli leur ancien culte. Le margrave Eckhard, tout en soutenant la guerre de défense contre les Slaves, s'affermit du moins solidement en deçà du fleuve en Thu-

414 FONDATION DE l'EMPIHE GERMANIQUE.

ringe et en Dlisnie. Mais près de lui le mariage du duc de Pologne avec la fille du duc de Bohême, Dombrowa, réunit ces deux puissanls princes qui s'étaient fait souvent la guerre au profit des Allemands, et consolida ainsi leur indépendance sur la frontière allemande. Sans renoncer au christianisme, ils arrivèrent à se soustraire à la dépendance d'Otton III et de l'Allemagne, puisque l'archevêque de Prague, le jeune Adalbert, que l'archevêque de Magdebourg y avait envoyé, découragé par les difficultés de sa tâche, au milieu de ses ennemis et des païens, abandonna la partie pour attendre des jours meilleurs. Le duc de Saxe, Bernhard, fils de Billung, plus au nord, eut même de la peine à défendre le christianisme et l'influence allemande dans le Sleswig, contre le successeur païen d'Harald à la Dent-Bleue qui, malgré les efforts d'Adaldag, archevêque de Hambourg, bouleversa les nouveaux évêchés de Aarhus, Ripen et Sleswig. Sous les Ollonides se trouvait encore plus compromise, comme on le voit, l'œuvre de Charlemagne qu'Otton le Grand du moins avait essayé de relever et de poursuivre.

La France échappa aussi, pendant cette minorité, à l'influence otlonienne, si redoutable pour elle au moment où devait s'accomplir la révolution qui substitua décidément la nouvelle dynastie des Capétiens à celle des descendants impuissants de Charlemagne. Elle y laissa, il est vrai, tout à fait la Lorraine, sur laquelle elle avait encore eu, avec le roi Lothaire, quelques prétentions. Mais ce fut au moins un avantage pour elle que l'avènement d'une nouvelle dynastie qui n'avait plus rien à démêler avec l'Allemagne et qui en détacha complètement le royaume français.

Le remuant mais malheureux Lothaire, tantôt en luile,

tantôt en amilié avec Hugues Capel, avait décidément échoué à chercher une chance pour lui dans l'acquisition de la Lorraine. Il n'avait jamais réussi qu'à mettre la France aux prises avec l'Allemagne, et il n'avait pu garder jusqu'à la fin que quelques débris du royaume qui portait, avant lui, son propre nom (Lotherrègne). Le malheureux était mort subitement, non sans donner lieu à des soupçons, en 986, « mort, comme disait . éloge funèbre de Gerbert, le second jour du terrible mars, qu'il avait représenté sous la pourpre. » Il laissait de sa veuve Emma, fille de l'impératrice Adelhaïde, et assez mal famée en France, un fils, Louis V, jeune, mal marié et dissolu. Emma, qu'on accusa de la mort de Lothaire, et la duchesse douairière de haute Lorraine, Béatrice, sœur de Hugues Capet, deux princesses évidemment gagnées à l'Allemagne, s'entendirent avec l'archevêque Adalbéron et Gerbert, pour faire, avec la cour allemande, une paix peu glorieuse, mais qui assurait au moins au jeune homme le vain titre de roi. Louis V, renonçant, en effet, à toute ambition sur la Lorraine, rendait aux anciens ennemis de son père Lothaire la ville de Verdun, le comte de Hainaut et l'évêque de la ville, toujours prisonniers et délivrés maintenant, comme dit Gerbert, « des ténèbres de l'enfer. »

Ce dernier Carolingien était-il aussi dépravé qu'on le dit? ou bien, eut-il le sentiment de cette honte? Toujours est-il que, poussé par Charles de Lorraine, son oncle, un assez mauvais conseiller, il accusa sa mère, Emma, d'adultère avec l'évêque de Laon, Ascelin, et mit ainsi contre lui la cour allemande et l'archevêque de Reims. Il n'eut pas le temps de faire plus, et celui, dont les chroniqueurs disaient qui nihil fecit, mourut, au bout d'un an, d'une chute de cheval. Cette dynastie semblait condamnée. La reine veuve,

4<6 FONDATION DE L'ëMIMRE GERMANIQUE.

Emma, qui était au moins bien peu digne de son mari, Lo« thaire, avait à repousser le soupçon d'avoir contribué à la mort de son époux et à celle de son fils. La famille carolingienne s'éteignait au milieu de misérables scandales et de basses intrigues, favorables aux ambitions de la cour allemande. Une restait plus, comme héritier de la famille, que Charles, duc de basse Lorraine, fils cadet de Louis d'Outre- Mer, méprisé en France comme vassal allemand, prince remuant, inconsidéré et méchant. C'est dans ces conditions qu'une assemblée d'évêques et de seigneurs du nord de la France se réunit à Senlis et pourvut à la vacance du trône. Lorsque Otton le Grand avait vu une de ses sœurs, Hedwige, mariée à Hugues le Grand, le père de Hugues Capet, et l'autre, Gerberge,à Louis d'Outre-Mer, le père du dernier Carolingien, Charles de basse Lorraine, il avait pensé sans doute pouvoir exercer toujours une certaine influence sur les destinées alors fort débattues du royaume de France. Son petit-fils, Otton III, mineur, y gagna du moins de garder, comme un héritage carolingien, la Lorraine que la reine Emma, veuve de Lothaire, et la duchesse de haute Lorraine, Béatrice, sœur de Hugues Capet, contribuèrent à lui conserver. Mais il ne put empêcher cette fois l'avènement de la nouvelle dynastie (987). Notre Hugues Capet, cousin d'Otton III, frère de la duchesse de haute Lorraine, souvent l'allié des Ottoniens, était mieux vu à la fois de la cour allemande et de la France que Charles de Lorraine. Il avait l'avantage de n'offusquer personne et de plaire à tout le monde. « Il en est, dit l'archevêque de Reims à l'assemblée de Senlis où se trouvaient la plupart des évoques et des vassaux du nord de la France, il en est qui jugent Charles de Lorraine digne du trône à cause de sa parenté avec le dernier roi. Mais l'on n'acquiert pas la couronne à

titre héréditaire; elle appartient à celui qui, à la noblesse de son origine, joint la sagesse, la foi, la magnanimité. Voulez-vous un royaume malheureux, nommez Charles; voulez-vous un royaume heureux, nommez Hugues Capet. » C'était l'application du droit dont l'Eglise et les seigneurs allemands avaient fait usage quand ils avaient élu les souverains qui régnaient maintenant chez eux, depuis la chute de l'empire carolingien. Les Ottoniens ne pouvaient avoir rien à y reprendre.

La cour oltonienne qui avait, à différents intervalles, soutenu les Carolingiens par intérêt, ne fut cependant pas fort satisfaite de perdre, par cette solution, le moyen d'entretenir la faiblesse et l'anarchie dans le royaume de France à la faveur de la compétition de ces deux familles. On voit encore, en effet, sa main dans les troubles que suscitent les dernières réclamations de la famille déchue. Le duc carolingien de Lorraine, Charles, surprend la ville de Laon, vieille possession de sa famille. Après la mort de l'archevêque de Reims, Adalbéron, par une sorte de compromis entre des prétentions bien opposées, un bâtard carolingien, Arnulf, fils de Lothaire, est fait archevêque de Reims; il livre à Charles de Lorraine cette ville archiépiscopale et royale, et lui donne ainsi un pied important en France. Les impératrices Théophanie, Adelhaïde et le jeune Otton, que le moine Gerbert comparait pompeusement « à une trinité impériale, d bien que l'accord fût loin de régner toujours entre ces trois personnes, ne perdaient pas de vue ces événements. Gerbert, qui avait espéré être élu, et qui, passé néanmoins au service du nouvel archevêque, avait eu une entrevue avec Charles de Lorraine à Ingelheim (1), écri-

(1) Richer, liv. IV, 12. — Gerbert, lettre 132,

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vait, encore à cetle époque, (Tune façon assez ambiguë à ceux qui lui demandaient des conseils entre cette jeune royauté et les réclamations de l'ancienne: « J'ai vu l'empire exalté, disait-il, s'élever au-dessus des cèdres du Liban et il n'était déjà plus. Il viendra, en vérité, le jour où les paroles, les actions de chacun seront mises à l'épreuve. » Mais « la trinité impériale allemande » avait autre chose à faire. Elle devait être partout présente.

L'impératrice Théophanie, mère et régente d'Otlon III, était alors, 989 et 990, à Rome même où elle prenait le tilre d'empereur et d'Auguste, et figurait dans les actes comme co-régente (1). Le nouveau patrice de Rome, Crescentius, l'y recevait, et sans doute la parenté de Théophanie avec les deux empereurs de Byzance, Constantin II et Basile IX, dont elle était sœur, n'était pas inutile à la mère d'Otton III pour se faire accepter ainsi par Rome et y tenir tribunal comme une Théodora ou comme une Irène! Mais elle n'en était pas plus d'accord pour cela avec sa belle-mère Adelliaïde, résidant à Pavie, et à laquelle « elle aurait voulu ne pas laisser un pouce de terre. » L'archevêque de Mayence, Willigis, qui restait en Allemagne avec le jeune Otton, avait grand'peine à empêcher l'Italienne et la Grecque d'entrer en conflit. Comment le gouvernement, ainsi divisé, aurait -il pu avoir quelque influence en France? Les évêques de France, réunis à Senlis, lancèrent l'anathème contre les bandes qui avaient pris Reims, et contre leurs complices. Gerbert vit qu'il faisait fausse route et abandonna Arnulf et Charles de Lorraine, vers lesquels il avait

(1) Grégorovius, III, 427. — Reg. Farf., n. 436. Theophanius gratia divina impsralor Augustus.

d'abord pensé peut-être, et Hugues Capet eut le loisir d'affermir son trône et de fonder décidément en France une dynastie qui devait survivre bien longtemps à celle des Ol tons!

Pendant ce temps, en effet, le nouveau roi de France fait prendre dans Laon, par l'évêque Ascelin, en trahison, Charles de Lorraine et l'évêque de Reims, Arnulf, les jette en prison à Orléans et appelle l'Eglise de France à se prononcer sur ses droits en faisant le procès à l'archevêque Arnulf comme traître à son roi pour avoir livré la ville et l'Eglise de Reims au Carolingien Charles de Lorraine. Il s'agissait de savoir si la royauté française et l'archevêché de Reims étaient solidaires, s'il y avait entr'eux, comme aux premiers temps de la monarchie, communauté de pénates. La condamnation de l'archevêque Arnulf, comme traître, devant l'Eglise de France, affermissait, en effet, la nouvelle dynastie, et dégageait définitivement l'archevêché de Reims des liens obscurs qui, avec les Carolingiens, rattachaient encore cette église à l'Allemagne. Le nouveau roi de France aurait voulu d'abord faire faire le procès à l'archevêque Arnulf avec le consentement du pape. Il n'ignorait pas que l'avènement de la famille de Charlemagne avait eu la, sanction du Saint-Siège. De Sentis déjà, lui et les évoques réunis avaient envoyé, avec une lettre au pape Jean XV, une ambassade à cet effet. Mais la cour allemande et le patrice Crescentius, alors d'accord, en 990, pesaient encore sur ce pontife plus avide de présents que soucieux de la justice. Corrompu par un partisan de Charles, il avait refusé de recevoir les ambassadeurs de Hugues Capet. Après avoir attendu vainement onze mois, le nouveau roi passa outre et convoqua un concile national d'évêques français à Reims, dans l'église de Saint-Basle.

420 FONDATION DE l/EMPIRE GERMANIQUE.

Treize évêques, du nord surtout, parmi lesquels se trouvaient ceux de Senlis, de Langres, d'Orléans,.*le Bourges el d'Amiens, et des abbés plus nombreux, j assistaient. Mais cette assemblée, réunie le 17 juin 99 1, se trouva juge d'une cause plus grande qu'elle ne l'avait cru, en se voyant tout à coup en face de Rome et de la cour allemande.

La trahison d'Arnulf, dénoncée par l'évêque de Langres, d'abord son protecteur, prouvée par le moine qui en avait été l'instrument, avouée d'ailleurs enfin par lui-même, s'effaça bientôt, en effet, pour faire place à la question de savoir si ce concile national de France avait compétence pour juger un archevêque français sans l'agrément pontifical. Poussé par la cour allemande qui dominait alors à Rome , le Saint-Siège se fondait sur les fausses décrétâtes pour refuser ce droit au concile français. Celui-ci s'appuyait sur des précédents antérieurs aux fausses décrétâtes, par exemple, dans l'histoire de l'Eglise d'Afrique, pour retenir l'affaire. Le pape, d'ailleurs, n'avait-il pas été sollicité, onze mois durant, de donner son autorisation, sans vouloir répondre? Au fond, la nouvelle cour de France et la cour d'Allemagne se disputaient l'influence dans l'évêché de Reims, situé sur la limite des deux royaumes. C'était une question nationale qui se présentait, comme tant d'autres choses alors, sous forme ecclésiastique.

Il est curieux de voir, en cette affaire, les historiens allemands approuver l'Eglise allemande de s'être appuyée alors sur les fausses décrétâtes contre le concile français en faveur des prétentions romanes. C'est ce qui amena l'évêque d'Orléans à prendre aloirs à partie Rome, et à porter la discussion, en l'élevant à une hauteur toute nouvelle, sur la situation de la papauté et de l'Eglise. Après avoir, en efl'el, témoigné d'abord de ses respects pour les décisions

du pontife romain, dans les limites du concile de Nicée et des canons établis en divers lieux et en temps divers, par l'inspiration divine, l'évêque français rappela toute cette histoire du Saint-Siège, récente et trop connue, qui n'élait point de nature à fortifier l'autorité du successeur de saint Pierre! Il stigmatisa tant de papes indignes, assis dans la chaire de l'apôtre, et dénonça à toute la chrétienté la papauté tombant, de la servitude des factions romaines, sous l'oppression de l'empire allemand qui n'était pas meilleure! Et l'invective, peut-être sévère et même passionnée , mais écho véritable de l'opinion du temps, exprimé parla plume la plus autorisée de l'Eglise, le moine Gerbert lui-même est un des monuments de l'époque qui atteste le mieux le mal que l'empire allemand avait fait, après les factions italiennes, à la chaire de saint Pierre et au Saint-Siège.

« Qu'est-ce à dire? » s'écriait, en effet, l'évêque d'Orléans, en lisant l'œuvre du moine qui résumait, en traits mordants, toute l'histoire des papes, depuis Marozie jusqu'à Otton III, « c'est à de tels monstres, souillés de toutes les ignominies, dépourvus de science humaine et divine, que seront soumis les innombrables prêtres de Dieu répandus sur toute la terre et distingués par leur science et leurs vertus?... Si, pour quiconque est élu évêque, vous faites avec des soins infinis une information minutieuse sur la gravité de ses mœurs, l'honnêteté de sa conduite, sa science dans les choses divines et humaines, quelles exigences plus rigoureuses encore ne doit-on pas réclamer lorsqu'il s'agit de celui qui aspire à être le maître de tous les évêques? Pourquoi donc instituer sur le siège suprême tel homme qu'on ne jugerait nulle autre part digne de prendre place dans le clergé? Eh! que pensez-vous, vénérables frères, que soit cet homme assis sur son siège sublime, et tout étincelant de pourpre et

d'or, que pensez- vous que soit cet homme? Rien moins, s'il manque de charité, s'il est seulement enflé de science, rien moins que l'Antéchrist siégeant dans le temple de Dieu et se présenlant lui-même comme un dieu! Que si (oui à la fois il n'est ni soutenu par la charité, ni élevé par la science, il est dans le temple de Dieu comme une slatuc, comme une idole : l'interroger, c'est consulter un marbre ! 0 malheureux temps, dans lesquels nous sommes privés du patronage d'une si grande Eglise 1 Dans quelle cité chercherons-nous désormais un refuge, lorsque nous voyons la maîtresse des nations dépouillée de ses attributs divins et humains? Pour parler plus clairement, après la chute de l'empire, cette ville a perdu l'Eglise d'Alexandrie, elle a perdu l'Eglise d'Antioche, et, sans rien dire de l'Afrique et de l'Asie, voilà l'Europe elle-même qui se retire d'elle! Car l'Eglise de Conslantinople s'est soustraite à son autorité, et l'intérieur de l'Espagne ne reconnaît plus ses lois. Ce ne sont pas seulement les nations, suivant le mot de l'Apôtre, qui se séparent d'elle, ce sont même les Eglises. Si bien que, dans les Gaules opprimées par ses ministres, il semble que l'Antéchrist nous menace de sa venue prochaine. » On ne pouvait faire tomber une occasion plus terrible sur ces Ottons qui étaient venus disputer l'élection des papes aux factions de Rome, pour ne pas mieux faire.

A la suite de cette éloquente revendication des droits de l'Eglise de France et de la chrétienté, l'archevêque accusé de trahison, Arnulf, fut déposé et gracié de la vie. Il resta en prison comme le dernier Carolingien qu'il avait voulu servir, et Gerbert fut élu celte fois, à sa place, à l'archevêché de Reims. C'était un coup doublement sensible pour la cour impériale, dont Gerbert avait été longtemps le favori. Aussi ne faut-il pas s'étonner des proportions que

prit l'affaire. La politique allemande et la cour de Rome cherchèrent à ébranler encore la nouvelle royauté dans le nouvel archevêque de Reims. Mayence et Rome s'entendaient contre Reims et Hugues deFrance.

En 992, un légat du pape, parti de Rome, vint à Aix-la- Chapelle pour s'instruire des faits, ou plutôt pour recevoir le mot d'ordre allemand. Sur son rapport, le pape Jean XV ordonna aux évêques, qui avaient assisté an concile de Saint-Basle, de venir rendre compte de leur conduite. Gerbert soutint avec ardeur, contre Rome et contre l'Allemagne, dans une apologie adressée à toute l'Eglise, cette lutte qui était la sienne, celle de la France et de la chrétienté. L'évêque de Strasbourg, Wildrode, sur les bords du Rhin, se déclare en sa faveur. Hugues Capet réunit un nouveau concile d'évêques français, et celui-ci, n'ayant « qu'un cœur et qu'une âme, » jure de maintenir les décisions de Saint-Rasle. La querelle s'envenime, le pape cite Hugues Capet à comparaître à Rome; le roi consent seulement à se rencontrer avec lui à Grenoble. Enfin, un légat de Jean XV, qui était poussé par les évêques allemands, arrive pour tenir un concile mixte, c'est-à-dire d'évêques allemands et français à Mouzon. Une entrevue réunira le jeune empereur Olton III et Hugues Capet sur la Meuse.

Mais ce n'était là qu'un piège indigne. L'évêque de Laon, Ascelin, un traître vieilli dans le métier, comme disent les chroniques, celui-là même qui avait livré Arnulf et Charles de Lorraine à Hugues Capet, complotait avec un jeune ambitieux, le duc de Blois et de Chartres, Eudes, d'enlever le roi de France et de le livrer à l'empereur. Ascelin devait être archevêque de Reims et l'autre duc de France, sous la suzeraineté de l'empereur. « Ce n'était pas seule-

ment d'une prélature qu'il s'agissait, comme le disait fort bien Gerbert, mais de l'existence même du royaume de France (1). » La cour allemande n'en voulait plus. On voit avec quelle persistance, depuis les Ollons.sa politique s'eiïorçait toujours d'entraver l'établissement de la dynastie des Capels et comme la naissance même de la France. Le complot éventé fut déjoué. Hugues Capet se garda de paraître sur les bords de la Meuse. Les évêques français déclarèrent « qu'il ne leur semblait pas digne de soumettre un des leurs à la censure de ceux de Germanie auxquels ils ne le cédaient ni en puissance, ni en noblesse, et qu'ils égalaient, s'ils ne les surpassaient pas en sagesse. » Si l'Eglise de France rendit un grand service à la dynastie nouvelle et au pays, ce fut bien encore cette fois. Elle affirmait la première peut-être contre l'Allemagne et contre Rome la tradition nationale.

Gerbert seul se rendit à Mouzon, non pour se soumettre à ce synode, d'ailleurs peu nombreux, mais pour y proclamer fièrement ses droits. Il n'est pas sans intérêt pour nous d'apprendre, dans Richer, que l'évêque de Verdun, qui ouvrit ce synode, où se trouvaient les évêques de Trêves, de Liège et le comte de Hainaut, vassaux alors de l'empire allemand, se servit de la langue vulgaire de la Gaule (lingiia gallica (2)) pour exposer les faits de la cause. On parlait évidemment dans ces pays le français d'alors quand s'agitait une cause française. Dans un nouveau concile, réuni encore à Reims, juillet 996, Gerbert ne se démentait pas : « Sans parler de la difficulté d'aller à

(1) Gerbert, lettre 198: Dignitas vtl potius gravitas confunditur lacerdotalis, status regni periciitatur. — (2) Voir Richer, 1. IV, c. v;v, xevi.

Rome, dit-il en faisant une observation qui tombait directement sur l'état présent du Saint-Siège, des dangers et des dépenses de la route, ne sait-on pas qu'à Rome on ne peut obtenir un libre jugement du Siège apostolique, à moins qu'on ne l'achète en talents d'or à Crescentius, membre du diable? » Gerbert devait seul, plus tard, en communion d'idées avec l'empereur Otton TU, terminer cette affaire qui intéressait la France et l'Allemagne. Mais avant qu'ils s'entendissent pour cela, la cause de la France était déjà gagnée.

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