TOMB II S
ladie, il n'avait d'autre idée que d'entrer au couvent. Sa main royale n'en pesait pas moins sur l'Eglise qui était pour lui un instrument. Il disposait, en effet, en maître des évêchés, il y nommait sans tenir compte des vœux des chapitres ou de la noblesse; la chapelle où il trouvait toujours des serviteurs zélés y pourvoyait. C'est ainsi que les évoques, élevés près de lui, pénétrés de ses idées, devenaient comme les agents de son pouvoir, ses ambassadeurs, ses minisires, ses inspecteurs, ses pourvoyeurs, ses généraux même. « Deux puissances, répétait-il souvent, gouvernent la sainte Eglise de Dieu : la puissance impériale et l'autorité épiscopale (1). » Et, en effet, Tagino, l'archevêque de Magdcbourg, Meinwerk, un de ses anciens condisciples, évêque de Paderborn, étaient ses principaux ministres.
L'Eglise, à vrai dire, obtenait beaucoup de son caractère dur, encore barbare, et peu porté à la clémence. Il y avait un spectacle de saltimbanques ambulants qu'il aimait beaucoup à voir, celui d'un de ces malheureux qu'on enduisait de miel de la tête aux pieds et qu'on livrait ainsi devant sa cour à la gourmandise des ours. L'abbé de Stablo, Poppo, obtint de lui qu'il se privât de ce plaisir barbare. Sa sévérité allait jusqu'à la dureté. Il augmentait plutôt qu'il ne diminuait les peines. Quoiqu'il ne fît, disent les chroniques, qu'une âme avec sa femme, il lui résistait avec opiniâtreté. On pensait que les frères de Cunégonde auraient une grande influence sur lui. Dès qu'il les eut faits puissants, il fut en lutte avec eux. L'héritier du duc de Carinthie, Conrad, son parent, fut le seul auquel il ne laissa pas son duché à
(1) Ussermann, Ep. Bamb. Prob., p. 23-25 : Duo sunt quibus sancta Dei Ecclesia specialiter regilur : imperialis polestas et pontificalis aucloritas.
la mort du père. Il força à se faire prêtre son frère Bruno, qui devint évêque. « 0 mon roi, lui écrit l'évêque de Querfurt, ô mon roi, tu n'es pas un roi tendre, ce qui est un tort, mais un maître juste et sévère, ce qui est bon. Il faudrait cependant être aussi miséricordieux, pour te concilier tes peuples, non-seulement avec l'autorité, mais avec la miséricorde. » Et à Prague, l'évêque de Freisingen, en lui rappelant qu'il devait tout son bonheur à Dieu et non pas à ses mérites, l'adjure de pardonner au margrave Henri du Nordgau, qui était encore dans les fers, « afin que Dieu aussi lui pardonne ses offenses, » et il obtient de lui le relâchement du prisonnier.
Aussi l'Eglise aimait-elle singulièrement ce roi, quoiqu'il exigeât beaucoup d'elle, et la dépouillât môme souvent. Il y avait querelle entre eux parfois. Un jour, l'évêque Megingand, son cousin, de race royale, ne se levait pas devant lui, et apaisait sa colère en lui disant : « Je suis de même race et de plus grand âge que toi, et les païens et les chrétiens s'accordent à dire qu'on doit honorer la vieillesse. » L'Eglise se plaignait surtout d'être ruinée par lui. Un jour que le roi reprochait à l'évêque Meinwerk de Paderborn de ne lui avoir fait présent que d'un manteau commun de peau de mouton, celui-ci lui répondit : « Mon manteau est de grand prix, si tu considères que tu as ruiné mon Eglise et que tu as sur le dos ce qui pouvait servir de vêtement ou de nourriture à mes chanoines et à mes pauvres. * L'Eglise n'en voyait pas moins dans ce roi, non-seulement l'oint du Seigneur, mais la tête de l'Eglise et comme le vicaire du Christ, de Dieu, vicarius Christi, vicarius Dei (4). Le mot
(1) Dithmar, VI, 8, appelle Henri II : Vicarius Det. L*archevêque de Mayence appellera Conrad II . Vicarius Christi; Wipo, c. m.
se trouve dans les contemporains; et il est la pins éclatante preuve de cette nouvelle confusion de L'Eglise et de l'Etal qui atteint, en effet, son plus haut point en Allemagne avec ce roi, plus tard canonisé (en \ 1 46), mais qui. en subordonnant complètement le sacerdoce à la royauté, élève la doctrine du droit divin des rois jusqu'à la théorie du prince vicaire du Christ et de Y Etat-Dieu!
La fondation de l'évêché de Bamberg, au confluent de la Rednitz et du Mein, au pied du Fichtelberg, dans un pays charmant, riche, et où la population allemande devenait tous les jours plus dense, fut l'un des actes que ce roiprêtre eut le plus à cœur. Il avait donné ce pays en douaire à sa femme, et, lorsqu'il sut qu'il n'aurait pas d'enfants, il conçut l'idée de le consacrer à Dieu, en y fondant un évêché qu'il ferait légataire de ses biens afin que le Christ fût son héritier. Sans doute, comme la récdificalion de l'évêché de Mersebourg avait pour but de donner une direction et plus d'activité à la propagande chrétienne chez les Slaves de l'Elbe, la fondation d'un évêché à Bamberg, dans le Nordgan, sur les limites de la Bohême et du pays des Tchèches était, pour le roi Henri, une pensée politique. Mais les détails des annales contemporaines ne nous laissent pas ignorer non plus le caractère bien mystique aussi de ce dessein.
Ce n'était plus une chose facile que de fonder un évêchô maintenant en Allemagne. Il fallait composer un ressort ecclésiastique au siège de Bamberg en démembrant celui de Wurtzbourg, plus bas sur le Mein, et celui d'Eichsladt sur le Danube. Henri ne craignit pas de faire d'abord à l'évêque de Wurtzbourg une promesse qu'il savait ne pouvoir tenir, celle d'ériger son siège en archevêché. Comment l'archevêque de Mayence l'aurait-il permis? L'évêque d'Ei-
chstadt aussi, un cousin du roi, élait le plus entêté des prélats et ne se laisserait rien ôler. Le roi annonça néanmoins son intention dans un premier synode à Mayence, mai 1007, et obtint du pape Jean XVIII la bulle nécessaire.
Au synode de Francfort, la môme année, l'absence de l'évêque de Wurlzbourg, trompé et mécontent, pouvait faire tout manquer. Mais le roi se jeta à genoux; c'étaitpour lui une affaire personnelle, une question de salut. « 0 mes Pères, disait-il, promettant tous les dédommagements en fiefs qu'on voudrait, mes Pères, faites que, n'ayant point d'enfants, je puisse, comme je l'ai promis, et pour mon salut, faire le Christ et son Eglise mes héritiers. » Vainement le chapelain de l'église de Wurlzbourg protesta. Henri se jeta de nouveau à genoux, et recommença ses lamentations. L'archevêque Willigis le releva et invita les Pères à dire leur avis. Celui de Magdebourg, Tagino, qui avait fait la volonté du roi pour l'évêché de Mersebourg, opina le premier favorablement ; tous les Pères suivirent et , le même jour, Willigis consacra un parent du roi, Eberhard, évêque de Bamberg. Les évêques récalcitrants finirent par se rendre et, quatre années après, dans la cathédrale déjà bâtie, en présence des cinq archevêques de l'Allemagne, du patriarche d'Aquilée, de nombreux évêques, la fondation nouvelle, sanctifiée par l'envoi d'un grand nombre de reliques, un morceau de la croix, une épine de la sainte couronne, un morceau de la sainte tunique, élait solennellement consacrée aux apôtres Pierre et Paul et à saint George (4).
(1) Voir, pour ces détails, les Actes du synode de Francfort et le Monumententa Uoïca, XXVIIJ.
Celte mysticité n'était pas le moindre des embarras du gouvernement de Henri. On ne tarda pas à s'en apercevoir. La reine Cunégonde, toute sainte qu'elle parût, et ses frères, le duc de Bavière, Henri surtout entr'autres, ne voyaient pas avec plaisir ce roi malade prodiguer sans mesure ses biens dans l'intérêt de son salut. Ils avaient cherché à s'opposer à la fondation de Bamberg, et ils disputaient souvent au roi les nominations aux évêchés pour en avoir aussi les profits. C'étaient là les grandes querelles de ce ménage saint et surtout sans enfants. Déjà le roi avait été assez mécontent que la reine eût fait arriver encore un sien frère du nom de Thiedrich (Thierry) à l'évêché de Metz, quand il apprit tout à coup, en 1008, qu'un troisième frère plus jeune de la reine, Adalbéron, s'était fait élire archevêque de Trêves, et, comptant plus sur sa force que sur son droit, se fortifiait dans la ville pour s'y maintenir. Le roi Henri II, furieux, choisit un autre archevêque, marcha contre Trêves, malgré les prières de sa femme, et emmena avec lui aussi, bon gré mal gré, le frère aîné de celle-ci, Henri, duc de Bavière. Il avait réduit déjà la ville par la faim et pensait prendre la forteresse, quand le duc de Bavière sauva son frère Adalbéron par trahison. Toute la maison royale fut en feu. Adalbéron se maintint dans Trêves, tandis que son compétiteur résidait à Coblenlz. Mais le roi revint en Bavière, en 1009, et convoqua une diète à Ratisbonne pour y châtier son beau-frère rebelle. N'ayant plus de parents à lui, c'était dans les parents de sa femme qu'il trouvait ses ennemis.
Dithmar de Mersebourg, l'historien de Henri II, trèsprolixe sur les autres événemenls, glisse assez promptement et non sans confusion sur les détails de cette anar-
chiede famille qui devint bientôt l'anarchie du royaume (1). On peut constater cependant l'une et l'autre. Henri II convoque une dièle à Ratisbonne, en 1009, y destitue son beau-frère, reprend le gouvernement du duché de Bavière, et va ramasser des vassaux en Saxe pour retourner au siège de Trêves. Il ne peut qu'exercer des ravages sur son territoire. Ses beaux-frères, sa femme même, Cunégonde, l'entourent d'embûches. On enlève ses partisans presque sous ses yeux pour en faire des otages; et les guerres privées, comme à un signal donné, éclatent partout. C'était sur la frontière de l'Elbe que sévissait la plus dangereuse entre les margraves du pays. Toute la frontière orientale de l'Allemagne en était ébranlée, et l'on comprend que le duc de Pologne, Boleslas, ne manqua pas de chercher à en profiter contre l'Allemagne.
C'était un souverain puissant que ce Boleslas Chrobry, à la fois magnifique, belliqueux, rusé, cruel, dissolu et dévot. S'il avait perdu la Bohême, il s'était vengé sur les autres Slaves et dominait de la Poméranie et de la Prusse occident taie à la Moravie. A sa table étaient traités splendidement les guerriers qui le suivaient au combat; mêlant la politique à l'amour, il se maria cinq fois à des femmes de différentes races, autant de fois qu'il changea d'alliance ; néophyte ardent et terrible, il protégeait, chez les peuplades sauvages de la Prusse, Bruno de Querfurt qui fut leur second martyr. Ceux que les prédicateurs ne pouvaient corriger, il les poussait l'épée dans les reins au baptême et à la cène (2) ; chez lui, il faisait édenter ceux qui rompaient
(1) Dithmar, VI, 28, 35. — Les Annales d'Hildesheim et d'Altaïch ne sont pas plus précises. — (2) Quos sancli prxdicatores
le jeûne et mutiler les dissolus. L'or et l'intrigue, prodigués chez les margraves des frontières allemandes , lui servaient autant pour les ébranler que les excursions de ses cavaliers. Pour lutter contre ce redoutable voisin, Henri II confiait la guerre aux évêques, ses amis, enlr'autres à Tagino, archevêque de Magdebourg. C'était, au delà de l'Elbe, la haute et la basse Lusace, le pays des Lutizes et des Milzéniens, autour des forteresses de Glogau ou de Bauzen, et, môme parfois encore en deçà, le pays des Dalminzes, entre l'Elster et l'Elbe, que les deux races se disputaient; et les margraves et les évêques de Saxe n'avaient pas toujours le dessus contre les cavaliers polonais conduits par le plus belliqueux et le plus rusé des princes.
Henri II parut vouloir faire quelque chose en 1011. Dans une diète tenue alors à Mersebourg, dont son histo» rien Dithmar, ou, comme il l'écrit lui-môme, ïhielmar, était alors évoque, il destitue Guncelin de Meissen, accusé de vendre ses prisonniers à des Juifs, de donner la main aux Polonais, et il donne sa place à Hermann , fils d'Eckhard. Le roi et l'archevêque de Magdebourg , Tagino , s'apprêtent alors à passer l'Elbe. Mais ils tombent malades; Tagino meurt; l'armée allemande, découragée, élève seulement une forteresse au delà de l'Elbe, à Lébusa. Henri donne au successeur de Tagino, Walthard, l'ordre de continuer la guerre (1012). Assez mal obéi par ses vassaux, celui-ci tente de traiter et va trouver Boleslas. Le Polonais le comble de présents , mais vient assiéger la nouvelle forteresse de Lébusa, la prend et la réduit en cendres, tandis que le nouvel archevêque meurt de douleur.
corrigera non poterant, ille insecutus est ferro compeîlere adcœnam dominicain barbaras ac ferocissimas nationes.
Mauvais temps que celui de ce roi-prêtre. Une comète, d'épouvantables orages, de terribles débordements du Rbin et du Danube, des incendies d'églises, la famine, la peste, le retour même des pirates du nord dont on n'avait plus entendu parler, contribuaient à répandre le malaise et l'effroi. Il n'y avait plus guère d'obéissance en Allemagne pour ce dernier successeur des Ottons; et, s'il faut en croire Dithmar, au milieu des désordres décbaînés par les guerres privées, les vieilles mœurs germaines, que le christianisme avait commencé à améliorer sous Otton le Grand, reprenaient le dessus. Jamais, dit-il, la soif de l'or et la convoitise de la terre n'avaient été si insatiables; les vices passaient des hommes aux femmes et propageaient la corruption. « La luxure et l'adultère étaient péchés d'habitude et leur pente menait à tous les crimes. Combien de femmes allemandes livraient, nouvelles Médées, au poignard de leurs amants, leur mari et leurs enfants (1). » Et l'historien en cite plusieurs exemples. Jeté dans toutes ces difficultés, frappé de ce spectacle, Henri II tenta de terminer au moins les guerres. Un synode d'évêques, tenu à Coblentz, fait ses efforts pour ramener la concorde dans la maison du roi et en Lorraine; Boleslas, le duc de Pologne, sollicité par Henri II, consent à venir à Magdebourg où il reçoit, peut-être comme fief de l'Allemagne, la Luzace entre l'Elbe et l'Oder.
Henri II se persuadait que le titre dempereur lui manquait pour imposer partout le respect et l'obéissance. On se l'explique, en songeant que cette couronne avait encore,
Dithmar. VIIT, 2.
depuis Otton le Grand, du prestige, surtout dans l'Eglise où il cherchait son principal appui. Or, le moment semblait venu, pour celui qui prit le premier, en Allemagne, le litre de roi des Romains, d'aller se faire couronner à Rome (1). Arduin, le roi italien, avait repris, il est vrai, quelque force, après la sortie d'Henri II de Pavie incendiée. Mais on pouvait toujours passer à travers la Lombardie, et Rome semblait solliciter la présence du petit neveu d'Otton le Grand. Là, en effet, après Otton III et Sylvestre II, Jean Crescentius, le fils du malheureux Crescentius décapité, avait repris le titre et la puissance de patrice et de sénateur et, à ce titre, il avait d'abord disposé à peu près en maître du Saint-Siège. Mais, à sa mort, les sauvages barons deTusculum, qui, de leur forteresse élevée, faite des ruines de l'antique Tivoli, comme d'un nid de faucon, couvaient Rome et sa campagne, avaient envahi la ville et les factions s'y déchaînaient de nouveau. LesCrescentiens avaient fait élire un pape du nom de Grégoire ; le comte de Tusculum parvint à le chasser et fit un autre pontife de son propre fils, qui n'était même pas prêtre, Benoît VIII. Le pape de Crescentius était déjà en Allemagne, auprès d'Henri II ; mais les présents de Benoit VI II le suivirent à la cour allemande. Rome, le Saint-Siège, grâce à la discorde, étaient aux pieds d'Henri II; c'est pourquoi il fit trêve, en Allemagne, à ses querelles pour passer en Italie, espérant, comme empereur, en rapporter la paix et la puissance.
Le pape fait par la faction de Crescentius, l'ancien patrice romain, se recommandait par là assez mal au souve-
(1) Curtius, De Senalu, p. 207 : Flenricus divina favente clementta rex Romanorum : dut. 17. Kal Jar 'nd. xi.
rain allemand. Benoît VIIT, la créature des comles de Tusculum, aclieva sa victoire en offrant à Henri If le litre de palrice, qui ne pouvait appartenir, disait-il, qu'à lui. Le traité fut conclu entr'eux au détriment du pape régulièrement élu. Henri II reconnut Benoît VIII qui s'engagea, en retour, à lui ouvrir les portes de la ville. Une armée d'évêques et de vassaux, escortant Henri I[ et sa femme Cunégonde, comme il convenait à ce couple royal, descendit donc les Alpes en 4014. Dans la suite, se trouvait l'historien Dithmar. La plupart des évoques italiens coururent au-devant de ce patron de l'Eglise et le menèrent jusqu'à Pavie, à peine rebâtie, où il célébra les fêtes de Noël, tandis que le roi italien, Arduin, retournait dans ses châteaux des Alpes comme la plupart des nobles. A Ravennes, le roi allemand récompensa l'Eglise italienne dévouée; il chassa l'archevêque qui lui était opposé, mit à sa place un fils bâtard de son père, du nom d'Arnulf, et, de là, il invita, dans un synode, les évêques italiens à lui adresser toutes leurs réclamations au sujet des biens qu'ils pouvaient avoir perdus, dans le dessein d'y faire droit (1).
C'est là que Benoît VIII, bien escorté, vint chercher le mystique souverain allemand. Quand ils approchèrent de Rome, douze sénateurs, les uns rasés, les autres la barbe longue, se rendirent au-devant de lui, des bâtons dans les mains et en mystique procession. La ville suivait, moitié curiosité, moitié esprit de parti (2). Le 44 février, eut lieu
(1) Mon. Germ.% XI, 542: Precepit cunctis abbatibus et episcopis ut scriberent resperditas suarum ecclesiarum et a quibus detinerentur. — (2) Dithmar, VII, c. i : A senatoribus duodecim vallatus, quorum sexrasi barba, aliiprolixa mystice incedebant cum baculis. — Ann. Quedlimb., ann. 1014 : hit obviam tota civitas, licet dissono voto.
47(5 FONDATION DE L'EMPIRE GERMAlHigUE.
la solennelle cérémonie. Le pape, sur le seuil de Saint- Pierre, demanda à Henri II s'il voulait être le fidèle patron et défenseur de l'Eglise romaine (fidelis patronus et defensor Ecclesiœ romanœ), et, sur sa réponse affirmative, il lui ouvrit les portes. À l'autel, Henri II déposa, comme un riche souvenir, la couronne qu'il avait portée jusque-là et reçut, en retour, du pape, un globe d'or qui représentait le monde, orné de qualrejoyaux, emblèmes des vertus cardinales, et surmonté de la croix, symbole de la domination de l'Eglise. La couronne resta parmi les joyaux de Saint-Pierre. Henri II fit hommage du globe d'or mystique à l'abbaye de Cluny, comme s'il voulait prouver qu'il voyait le gouvernement du monde dans le sanctuaire; puis il s'en retourna en Allemagne presque aussitôt, emmenant avec lui nombre d'otages des grands, et de trésoçf enlevés aux villes. Des querelles avaient éclaté déjà entre les Romains et les Allemands. Le climat n'était pas favorable à tous ces évoques armés du Nord. Aussitôt le nouvel empereur parti, Arduin réapparaissait et les seigneurs sortaient de leurs châteaux. Dilhmar de Mersebourg lui-même, ayant le juste sentiment de la situation, mais faisant retomber sur les défauts des Italiens leur haine des Allemands, disait : « Les habitants de ce pays nous sont complètement étrangers; soupçonneux et rusés, ils ne nous aiment pas; ils nous font payer cher tout ce qu'ils nous vendent et souvent ils nous trompent. Combien de nous ont trouvé la mort chez eux par le poison! > Mais Henri II avait été couronné empereur l
La couronne impériale rendit plus de prestige à Henri II que de véritable puissance au delà des Alpes. Le pape Benoît VIII, créature impériale, s'sffermit à Rome où un de ses frères exerce, au nom de l'empereur, les fonc-
tions de patrice, et il poursuit les Crcscentiens dans leurs châteaux de la Sabine. C'est cependant autant la puissance de sa famille qu'il consolide que celle de l'empereur. Dans la haute Italie, il est vrai, Arduin, malgré le secours de quelques seigneurs, ne peut se maintenir contre les évêques, toujours nommés, favorisés, comblés de biens, le plus souvent venus d'Allemagne et conduits par le chancelier d'Italie, un prélat allemand. En effet, l'ancien marquis d'Ivrée, las de la lutte, se retire au monastère de Fructuaria où il ensevelit pour longtemps le titre de roi d'Italie qui ne devait briller que de nos jours sur la tête d'un roi national, issu du môme pays où il disparaissait alors. Mais on sentait toujours que c'était une domination précaire que celle de l'Italie, bon pays pour y piller, y ravager, se faire donner de riches fiefs ou de grasses abbayes, mais toujours irréconciliable et difficile à garder. Le duc de Pologne et le royaume de Bourgogne donnèrent cependant à Henri II d'autres soucis.
Le duc de Pologne, le grand Boleslas Chrobry, avait déjà fait de sa nation le centre d'une fière puissance slave qri allait de la mer Baltique aux Carpathes et aux sources de la Morawa et du Dnieper. Il visait à réunir sous sa domination tous les Slaves, comme pour élever, à l'orient de l'empire des peuples allemands réunis (pan-germanisme), une sorte d'empire slave qui eût réuni aussi toutes ces races orientales (panslavisme). Mais il y trouvait obstacle, d'un côté, dans la conversion des Russes à la foi grecque que le grand-duc Wladimir, résidant à Kiev, avait opérée, et dans la résistance de la vieille nationalité des Tchèches de Bohême. Alliances et guerres, il avait essayé de fout, et il s'applaudissait déjà de voir au moins le successeur de
47S fondation de l'em; ;re germaniqub.
Wladimir, Swialopluck, époux d'une de ses filles, commander aux Russes, quand il apprit que le duc de Bohême, Udalrich, auquel il ayait envoyé son fils, Miczislas, pour contracter alliance avec lui, avait gardé celui-ci comme otage et l'avait ensuite livré à l'empereur Henri U. Celte ambition du duc de Pologne, qui voulait régner à l'orient de l'Europe, était hors de proportion avec sa puissance, comme celle de l'empereur allemand qui voulait dominer tout le centre de l'Europe. Elles mirent ces deux polentals aux prises.
De retour d'Italie en Saxe, l'empereur Henri II, invité par Boleslas à lui rendre son fils, Miczislas, ne sut s'arrêter assez promptement à un parti décisif et terrifier le duc polonais en gardant son fils ou s'assurer sa reconnaissance en le lui rendant aussitôt. Cédant avec peine au sentiment de la diète allemande, réunie à Mersebourg, et au conseil même de l'évêque Dithmar, il renvoyait trop tard et de mauvaise grâce, au duc de Pologne, le fils qu'il avait entre les mains. La guerre ne fut point évitée. En 1015, l'empereur Henri passait l'Elbe avec une armée et la dirigeait vers Crossen sur l'Oder. Il avait donné rendez-vous là à deux autres armées, l'une du duc de Bohême et l'autre du duc Bernhard II de Saxe, qui devaient former comme ses deux ailes pour l'invasion de la Pologne. Le plan était habilement conçu, mais les mesures furent mal prises. Il était difficile de combiner ses mouvements dans ce pays où les villages disséminés à travers des bois et des marais se vidaient à l'approche de l'ennemi. L'empereur se trouva seul sur l'Oder et, malgré un premier avantage, n'osa s'aventurer bien loin sur la rive droite; personne n'arrivait. Quand il prit le parti de s'en retourner, Bernhard de Saxe apparut sur le fleuve, mais trop lard, et dut aussi se re-
CHÀP. XIV. — LES OJTONIDES. 479
tirer à son tour. Le duc de Bohême avait été arrêté en route.
Boleslas, profitant de cette mésentente, surprit, à la poursuite, l'armée impériale au milieu des marais de la Bober, encore loin de la frontière. Il croyait l'avoir à discrétion et dépêcha un abbé pour la sommer de se rendre. Henri retint le parlementaire le temps nécessaire pour jeter un pont grossier sur ce terrain détrempé et s'échapper avec quelques hauts seigneurs, laissant le margrave d'Oslmark et l'archevêque de Magdebourg tirer l'armée de là comme ils le pourraient. Ils étaient à peine partis que les Polonais, débouchant tout à coup par un bois sombre et au milieu de la brume, poussèrent trois terribles cris, obscurcirent l'air de leurs flèches, puis, arrivant à toute bride, commencèrent le massacre. L'archevêque, le margrave, deux cents vassaux de première noblesse périrent et les autres restèrent captifs, tandis que l'empereur repassait l'Elbe à Slrehla. Meissen, le boulevard alors de l'Allemagne, de ce côté, fut même assiégé et aurait été pris sans l'héroïque défense du margrave Hermann, des vassaux de l'évêque Dithmar et même des femmes de la ville dont la moitié des maisons en bois fut brûlée pendant le siège.
C'était de la possession du pays, entre l'Elbe et l'Oder, la Lusace, qu'il s'agissait entre les deux races rivales. L'empereur, d'ailleurs occupé d'autres soins, mit deux années à préparer sa revanche et il compta plus alors sur la politique que sur ses armes. Mais elle lui fit également défaut. Il était entré en relation avec le nouveau grand -duc de Russie, Jaroslav, qui venait de détrôner le gendre de Boleslas, et avec le roi de Hongrie, pour les jeter sur les bras de son redoutable ennemi. Cette fois, comptant sur une diversion des Pusses, il avait chargé le duc de Bohême de descendre
par la Moravie, le haut bassin de l'Oder, et de venir le joindre en Silésie. Il convoitait tout le pays entre la P.ohême et l'Oder, Silésie et Lusace. La lutte eut lieu celte fois en Silésie. Au mois d'août de l'année 1017, ayant prisse l'Elbe, Henri remonta tout à coup dans Ja Silésie avec une armée fournie surtout par les trois archevêques du Rhin, les archevêques et évêques de Saxe, le duc Bernhard et les vassaux de ce pays, tandis que le duc de Bohême descendit de son côté, par les monts de Moravie, dans le haut pays. La vieille forteresse de Nemzi (Nimptch), près du haut Oder était le but de celte expédition du roi et de l'Eglise allemande; ils espéraient la surprendre. Les Polonais eurent le temps cependant de se jeter en nombre dans la place qui commandait le cours du fleuve. Il fallut en faire le siège qui ne réussit pas mieux. Les machines de bois des Allemands* furent brûlées. Pendant ce temps-là, Boleslas traversant plus bas l'Oder, courait derrière Henri II, franchissait l'Elbe et pénétrait jusque dans la Bohême, incendiant les villages et ramenant la population prisonnière. Les Russes et les Hongrois, sur lesquels on avait compté, ne firent presque rien. Tl fallut que l'empereur prît le parti de revenir pour défendre son territoire; et le retour n'était pas facile.
L'armée était découragée; les chefs s'accusaient les uns les autres. Autour des Allemands, des essaims d'escadrons polonais coupaient les vivres, enlevaient les traînards; les habitants de la Silésie et de la Luzace, qu'il fallait traverser, étaient soulevés. Henri TI, craignant de ne pouvoir atteindre le moyen Elbe, pour rentrer en Misnie et en Saxe, se jeta, par des chemins impraticables, dans les montagnes <les Géants. Il y perdit beaucoup de monde. De la Bohême même, en redescendant l'Elbe, il eut encore grand peine à
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s? frire jcur au milieu des ennemis qui occupaient la Marche de Misnie, et il n'arriva qu'avec peu de monde, après un nouveau désastre, à Mersebourg. 11 fallait se résigner à faire la paix, et même une paix désavantageuse. L'évoqua Dilhmar, après avoir longuement raconté les détails de la guerre, se dispense même de nous faire connaître les conditions de la paix. Il en paraît trop affecté pour pouvoir les transcrire, quoiqu'il dût parfaitement les connaître, et il n'est pas trop téméraire de penser que l'empereur fut obligé de renoncer à la possession enviée du pays des Lulizcs ou de la Lusace, au delà de l'Elbe, des Monts-Géants au cours de la Sprée, et, par conséquent, à l'hommage du duo de Pologne, précédemment consenti.
La politique d'Henri II n'eut pas des résultats définitifs dans le royaume de Bourgogne, convoité par les empereurs allemands depuis Olton le Grand. Elfe y commença cependant quelque chose.
On se rappelle que ce prince, obligé de renoncer à s'emparer de la Francie occidentale ou France du Nord, avait cherché à se dédommager en préparant, grâce à la faiblesse du roi Conrad, la réunion à sa suzeraineté du royaume de Bourgogne, qui comprenait les deux pentes du Jura, jusqu'à la Saône et à l'Aar, et tout le bassin du Rhône, jusqu'à son embouchure. En réalité, qu'on se place au point de vue de la géographie ou de l'ethnologie, ce pays n'était, à aucun titre, une dépendance de l'Allemagne. Ce que les anciens Burgondes y avaient autrefois même apporté do langue tudesque avait depuis longtemps disparu dans la langue romane (1). Mais la réunion de la Lorraine à l'Al-
(1) Raoul Glaber, flist. III, 3. — Thietmar, VIT, 20 : Omiv>m Hurgondiae regionis primatum per manus ab avunculo suimet accepit