DÉFECTION L>'HENRI LE LION
qui dnmptailles comtes saxons, soumeitail les S'aves d'audelà de l'Elhe et allait à Jérusalem en pèlerin. Depuis, l'acquisition par Frédéric des alleux de Welf VI et la nomination du tils aîné de l'empereur comme roi des Romains, avaient commencé à blesser cet intérêt. Le puissant vassal n'avait pas prêté serment au jeune Henri ; il n'avait pas fait partie de la dernière expédition d'Italie. De Jérusalem, il était revenu encore plus détaché de Frédéric; enfin, il était gendre du roi d'Angleterre, connu en Orient et en Occident; la politique européenne semblait lui ouvrir de plus larges perspectives.
On avait très bien reçu à Conslantinople, mal disposée pour Frédéric, cet ennemi des Slaves et des païens. Les sultans d'Asie lui avaient t'ait la cour, et les ordres militaires et religieux l'avaient en estime. Son beau-père , Henri II d'Angleterre, dont il avait épousé la fille Mathilde, était devenu maintenant un partisan déclaré d'Alexandre [II; le roi d'Apulie et de Sicile, Guillaume, était en pourparlers avec ce même roi d'Angleterre pour épouser une de ses autres filles et devenir ainsi le beau-frère d'Henri le Lion. Enfin, l'autorité toute royale que cet allié du roi de Danemark avait acquise au nord et au midi de l'Allemagne, ses grandes alliances au dehors, sa renommée lointaine qui lui avait valu des présents de Kilidg-Arslans en Orient, ses sentiments chrétiens longlempsétout'fés par intérêt, son ambition môme et les vieux ferments de rivalité qui ne pouvaient faire défaut au sang d'un Welf, tout inspirait des idées et des espoirs d'indépendance à Henri le Lion. Aussi, quand les messagers de Frédéric vinrent lui demander ses services, refusa-t-il son concours, c'est-à-dire celui d'une partie de l'Allemagne, pour la conlinuaiion de la quatrième guerre faite par son souverain à l'Italie,
Frédéric comprit le caractère et les conséquences de cette défection dans un pareil moment. Il demanda une entrevue à celui pour lequel il avait tout fait. Elle eut lieu à la fin de février \ 176 à Chiavenna au nord, de Côme, dans les Alpes. On sait la légende qui jelle même Frédéric Barberousse au pied de son vassal, pour vaincre sa résistance : — « Tiens ferme, » aurait dit à celui-ci l'un de ses comles, « et tu auras bientôt sur ta tête la couronne que tu vois à tes pieds. » — « Relève-toi, empereur, » s'écria l'impératrice présente : « Dieu se souviendra de ton humilité et de son orgueil. » Toujours est-il que le Lion ne s'engagea point à amener ses vassaux. Ne lui fallait-il pas les surveiller comme précédemment en Saxe? N'étaient-ils pas des partisans d'Alexandre III, ses propres ennemis, comme ceux de l'empereur? Le suzerain et le vassal se séparèrent, non pas encore en ennemis, mais en adversaires. Henri le Lion eut môme, après celle entrevue, une rencontre avec Henri d'Autriche à Ranzhofen. Le Welf et le Gibelin ne suivaient plus la môme voie. Leur ambition, leurs intérêts les ramenaient aux rivalités et aux haines de famille. Frédéric laissa derrière lui Henri le Lion ; vainement apprit-il que les ducs de Bohême et d'Autriche commençaient sur leurs frontières une horrible guerre; sans se soucier de ces guerres privées, il s'entêta presque avec ses seules ressources à retourner en Italie pour y maintenir sa fortune impériale.
L'empereur pouvait compter sur les milices du Mon (ferrât, de Pavie et de Côme ; il les rassembla. Son chancelier Christian lui amena un certain nombre de ces chevaliers de petite noblesse et autres qui commençaient à former la vraie classe et la réelle force militaire de l'empire avec des mercenaires brabançons; Frédéric les envoya au midi de l'Italie, afin d'empêcher le roi d'Apulie, Guillaume, de
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l'inquiéter. Pour lui, il dépêcha en Allemagne l'ordre, pour ceux qui lui restaient fidèles, d'arriver en toute hâte. Ils n'étaient pas nombreux, car son fidèle Otton deWiltelshach, lui-même, demeurait avec son consentement en Allemagne pour surveiller, au besoin, Henri le Lion et le duc d'Autriche. Cependant l'archevêque Philippe de Cologne, celui de Magdebourg, le comte de Hollande, le comte palatin du Rhin, quatre évêques de Saxe se mirent en roule. Ils devaient se frayer une nouvelle voie : remonter le Rhin, franchir le massif helvétique du Dissenlis et le Splugen. Cette marche fut exécutée dans le plus grand secret et avec bonheur. Frédéric parti L alors de Pavie avec ce qu'il avait de troupes italiennes, et, après avoir tourné Milan à l'ouest, il rallia ceux qui arrivaient au pied des Alpes ainsi que les milices de Côme, non loin du lac Majeur. Avec eux il campa sur les deux rives de l'Olona (mai 1176.) Us étaient en tout à peu près six mille. Les Milanais ne voulaient point ajouter foi à la nouvelle qu'on leur en donna bientôt. Ils résolurent, néanmoins, d'aller au devant de l'ennemi, et, après avoir mandé les milices, cavaliers et piétons de Brescia, Plaisance, Lodi, Novare, Verceil, qui accoururent, ils se portèrent vers Legnano, à quinze milles de leur cité. Ils étaient plus nombreux, environ huit mille. Les deux avant-gardes se heurtèrent, le 29 mai 1176, sur la lisière d'un bois. Frédéric , quoique inférieur en nombre, accepta la bataille, comptant sur l'arrivée prochaine des Pavésans. Le premier choc de la chevalerie allemande fit reculer les Milanais jusqu'au gros de l'armée italienne qui s'avançait en cinq corps, le Caroccio au centre. Frédéric ordonna alors à tous les siens de les charger en têle. Les Brescians, réputés comme les plus braves, lâchèrent pied, quelques-uns ne s'arrêtèrent que sous les
murs de Milan. Bientôt trois des autres corps reculèrent également. Mais quand les cavaliers allemands arrivèrent devant les piétons milanais du cinquième corps, ils trouvèrent un bataillon solide et terrible (validus terribilisque magisj qui était groupé autour du char traîné par des bœufs et surmonté d'un autel avec les bannières de la ville. Ceux-ci, sans s'inquiéter de la fuite de leur cavalerie et de leurs autres compagnons , présentèrent aux chevaux un front, et comme un mur [tanquam murus), couvert de boucliers et hérissé d'une forêt de lances. Les cavaliers allemands furent arrêtés ; ils tournèrent bride pour reprendre élan et revenir, mais sans pouvoir entamer cette muraille de fer et d'hommes. Les milices italiennes qui avaient fui, ne se voyant pas poursuivies, se reformèrent et revinrent rejoindre la bannière de Saint-Ambroise. Aussitôt les Milanais se jettent à genoux, entonnent un chant sacré à Saint-Pierre, s'ébranlent, les lances en avant, vers la bannière de l'empereur qui flottait en face, et jettent hors de leur selle un grand nombre de cavaliers; Barberousse était parmi eux, on le perdit de vue. Les Allemands veulent tenir encore; mais, devant les bataillons grossissante des Lombards, ils se débandent à leur tour, et s'enfuient vers le Tessin, laissant un grand nombre de prisonniers, de morts, dont quelques-uns dans les canaux et dans la rivière, et, avec un grand butin, la bannière, le bouclier et l'épée de l'empereur.
Les débris de l'armée impériale arrivèrent en désordre à Pavie. Ils y attendirent Frédéric trois jours, d'abord dans l'anxiété, puis dans la douleur. Sans doute, il avait disparu, pensait-on, dans le Tessin ; mais, le soir du troisième jour, ce souverain, qui avait combattu comme un soldat, pendant la sanglante journée et qui avait trouvé avec quel-
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ques braves un asile sur contre toutes les recherches, se présenta à la porte de Pavie, fut reconnu et accueilli avec transport, comme un revenant (1).
C'était une victoire, non-seulement pour les Lombards
qui l'avaient remportée, mais pour le pape Alexandre III, au nom duquel ils avaient combattu. Elle fut généralement considérée de ce temps comme un jugement de Dieu. Cela était grave, dans un conflit où se trouvaient en présence le sacerdoce et l'empire, « Le parti qui était rebelle à la vérité catholique a reconnu », écrivit Welf VI à Alexandre 111, « la victoire de Dieu triomphant sur luimême (2). » Les princes les plus considérables de l'empire, laïques ou séculiers, Philippe, archevêque de Cologne, Wichmann, de Magdcbourg, Christian, de Mayence , qui avaient toujours servi Frédéric avec zèle dans la lutte, lui déclarèrent que, s'il ne faisait pas la paix avec l'Eglise, ils ne le suivraient pas plus loin, eum ulterius nonsequercntur (3). Le lier Bai berousse laissa se passer quatre mois sans se résoudre ; les Lombards commirent peut-être la faute de n'en pas profiter. Au mois d'octobre seulement, l'empereur envoya des négociateurs, entre autres les archevêques de Cologne et de Magdebourg, à Anagni, auprès d'Alexandre III, mais plutôt peut-être encore pour gagnerdu temps, et, en tous cas, pour traiter seulement avec le chef de l'Eglise, mais point avec les cités lombardes,
0) YUa Alex., 430. — Romoald 441-2. — God. de Viterb., De Gest. Fr. On a célébré, en 18? G, en Italie, le centenaire de Legnano,etceIa a donné lieu à de nouvelles recherches sur les faits qui se rattachent à cet épisode. Voir la Revue historique de M. Mono:"!, 1877, II, p. 37G. — (2) Origines Galluv, II, 603. Uei triomphantis in se victoruim. — (3) Vit. Alex., 431.
Heureusement les négociateurs impériaux représentaient l'Eglise allemande lasse du conflit et la féodalité germanique dégoûtée de ces guerres extérieures sans résultats; animés de dispositions pacifiques plus sincères et plus générales , ils désiraient une paix complète. Pour y arriver, ils usèrent de diplomatie moins peut-être encore avec les négociateurs d'Alexandre qu'avec Frédéric luimême.
Alexandre III avait très bien accueilli les envoyés de Frédéric, dans l'église d'Anagni ; ceux-ci demandèrent et obtinrent de traiter en secret avec lui et avec les cardinaux, quoique les alliés de l'Eglise, les Lombards et le roi de Naples, trouvassent cela mauvais; habito secreto minus consilio (1). Alexandre III s'engagea, vis-à-vis d'eux, pour les rassurer, à ne rien terminer sans ses alliés. Sous celte réserve, on posa, comme préliminaires de la paix, la reconnaissance d'Alexandre III, par l'empereur, celle du jeune Henri, comme roi , par le pape, la restitution de ce dont les deux belligérants s'étaient emparés aux dépends l'un de l'autre, le maintien en Allemagne des archevêques et évêques regardés comme schismatiques, entre autres de ceux de Cologne et de Mayence, et, en Italie, leur remplacement par Alexandre III, à l'exception de quelques cas particuliers sur lesquels on s'entendrait. Par exemple, en Allemagne, l'ascanien Gollfrid dût avoir l'archevêché de Brème, et Conrad de Wittelsbach, auquel on ne pouvait restituer l'archevêché de Mayence, celui de Salzbourg qui recouvrerait ses biens confisqués. Un congrès serait rassemblé à Venise ou à Ravenne pour qu'il y fût traité également de la paix avec les Lombards et avec le roi Nor-
(1) Romoald, l. c, 442.