‹ Histoire d'Allemagne (volume 3)Chapitre 116 sur 135 · PAIX DE CONSTANCE. M · texte numérisé non relu

PAIX DE CONSTANCE. M

dail donc aux Lombards et à leurs alliés, marquis Malaspinif et comte Ezzelino de Romano, le pardon pour tous les dommages à lui causés, et il leur rendait les possessions qu'ils avaient au commencement de la guerre. Tonte donation faite récemment aux uns aux dépens des autres, était cassée. Les vassaux de l'empereur devaient, comme auparavant, recevoir de lui l'investiture. L'empereur laissait aux villes comprises aux traités, l'exercice légitimement reconnu des droits régaliens, à l'intérieur des murs et hors des murs, c'est-à-dire l'administration indépendante, l'usage des forets, prairies, ponts et moulins, YHeerbann, le droit d'élever des forteresses, la juridiction criminelle et civile, avec appel à l'empereur dans certains cas. Seulement, les Lombards devaient à l'empereur, quand il traversait leur territoire, le libre passage des ponts et voies, à l'aller et au retour, plus le gîte et les vivres, (foderum manlionaticum), et ils s'engageaient à défendre ses propriétés et biens en Lombardie. Les consuls recevaient l'investiture de l'empereur, de ses délégués, ou de ceux qui le représentaient en Italie. Les villes alliées de l'empereur, ne faisant pas partie de la ligue lombarde, participeraient au bénéfice de cette paix (1).

Deux mois après, vers la Saint-Jean, les plénipotentiaires de l'empereur, ayant pris avec eux les envoyés des villes, pour retourner en Allemagne, trouvèrent l'empereur et son fils Henri, entourés d'un grand nombre de princes laïques et ecclésiastiques, dans la ville de Constance, sur le Bodensée. L'empereur et les grands jurèrent l'observation de la paix ; les députés des villes, au nom

(1) Annal. Plac. •. Inlra ccclesiam Sil Antonini concordia in scriplis inter dom. imper, et civitates societatis Lomb. fuiL

de celles-ci renouvelèrent le serment de n'attenter, ni laisser attenter à la liberté, à la vie de l'empereur, à sa souveraineté, à l'honneur de la couronne de l'empereur et roi; et plusieurs consuls présents reçurent l'investiture (1). Parmi les personnages présents, se trouvait Pierre de Luni, ambassadeur du pape, fort bien vu de l'empereur. Lucius III, inquiet de voir la paix faite sans lui. l'avait envoyé pour qu'il tâchât d'obtenir aussi le règlement des difficultés concernant les biens de la comtesse Mathilde; on proposa de part et d'autre, plusieurs solutions. Mais aucune n'aboutit, au grand regret de Lucius III, qui voyait sa position, si précaire àTusculum, en face de Rome indépendante, encore aggravée par la mort de Christian de Mayence, l'archevêque et chancelier d'Italie, qui était devenu le défenseur, après avoir été si longtemps l'adversaire de la papauté indépendante. C'était cependant beaucoup que la paix entre l'empire et les villes italiennes eût suivi la paix ecclésiastique entre Frédéric et le Saint-Siège.

La grande diète de Mayence. — La paix. — Lettres et arts; les Minneswnger. — Apogée de l'empire. — (1184.)

Il y avait paix de droit comme de fait en Allemagne et en Italie. Les rapports de l'empereur et des cités lombar-

(1) Pour la paix de Plaisance ou de Constance, v. Pertz, L. G. L. Il, 176, 180.

des étaient réglés. Les traces du schisme s'effaçaient. Si les biens de la comtesse Malhilde étaient encore en litige, les choses y restaient en l'état, chacun gardant ce qu'il possédait. Au nord des Alpes, à l'exception de petits conflits qui éclataient sur les frontières ou sur quelque point éloigné du territoire, et que l'empereur s'efforçait d'apaiser de sa personne, sans jamais s'épargner, l'empire, grâce à l'exil de Henri le Lion, jouissait d'une tranquillité qu'il n'avait pas connue depuis bien longtemps.

Frédéric Barberousse , à cette époque, n'épargna rien pour rendre cette paix durable. C'est le premier devoir et le premier droit de l'empereur de l'assurer orbi, urbi et domi. Le clergé prie pour elle, propace imperii nostrict incolumitate nôstra. Combien d'empereurs, avant Frédéric, combien de diètes, combien de ducs ou de princes mômes dans leurs provinces, dans leurs domaines, s'étaient efforcés, par leurs ordonnances ou leur activité, de faire régner celte paix ! Mais, outre les guerres civiles si fréquentes et si désastreuses parce qu'elles interrompaient le règne de la loi, la formation d'une classe guerrière en Allemagne avait, multiplié le brigandage. Les brigands pullulaient, répètent à chaque instant les chroniques, undique latrunculi pullulant. Les chevaliers ne se faisaient faute de les imiter; c'était un moyen de s'enrichir, predones stib nomine equitum undique super abundant. Frédéric Barberousse veut « renouveler la paix, » dit-il, « comme son prédécesseur Chariemagne » (1). Les efforts faits par les princes dans les provinces pour maintenir l'ordre ne suffisent pas. Les serments qu'on se prèle réciproquement ne sont pas tou-

(t) Ad. Fred., 1 36 : Pacem antiquam apredecessorenoslro Karolo divo msluulam renovuv'unus ipseun.

jours tenus. Ni les églises, ni les cimetières, ni les maisons, ni les marchands, ni les moines, ni les femmes, ni les laboureurs en allant aux champs, ni les Juifs ne sont en sécurité. Frédéric Barberousse multiplie les ordonnances pour la tranquillité de tous et les peines contre ceux qui incendient les maisons, les moulins, ou qui assiègent les châteaux et arrêtent les voyageurs. Il ordonne aux princes, aux nobles, aux hommes libres et aux servants d'armes de courir sus aux brigands, aux voleurs, aux faussaires et à leurs receleurs. Les ducs, les comtes, les baillis et tous ceux qui agissent en leurs noms, sont tenus de tenir leurs plaids et d'exécuter les jugements contre les violateurs de la paix (1). Les serfs, les paysans censitaires et autres, hors des villes et dans les villes, ne doivent point porter d'armes sur eux; même, en certains temps, les hommes libres n'en porteront point, à moins qu'ils n'aillent fort loin, et seulement pour se défendre, ou à moins que l'empereur ne les convoque pour la guerre et pour une expédition, et que lui ou les juges ne veuillent exécuter un jugement (2). Chacun doit prêter ce serment : nulli noceo nec quisquam noceat mihi. Dans certains cas de rupture de paix, l'homme libre peut y perdre sa tête et le serf y perd toujours sa main. Mais les mœurs en ces matières peuvent plus que les lois. En somme, malgré ses instincts de despote, et quoique l'histoire ait trop souvent fait de lui un pur chevalier, Frédéric avait l'âme élevée et parfois accessible à des sen-

(1) Gest.Fred., 1156, 1183, 1185 : Dumviolalur pax, si intérim dnx, aut alii comités aut advocati placita habuerint et secundum quod lex liabet in fures et prcdoncs et alios nocentes judicia exercucrunt. — (2) L. c. : Non licet arma ferre nisi longe euntibus vel si dom. imp. jusserU,

timents plus doux que ceux de l'ambition et de la guerre. Après les grandes chasses et les tournois, il avait du goût pour les vieilles chroniques, et, s'il ne négligeait aucune occasion d'encourager la rhétorique louangeuse de ses historiens, de son oncle, Otton de Frisingen, et du successeur de celui-ci, Radevic ou plutôt Ragewin, il ne repoussait pas les chanls des poètes qui commençaient alors à fleurir et qui transportaient en langue allemande les inspirations et les inventions poétiques des troubadours et des trouvères de France. Certainement il en avait coûté parfois à la conscience de celui qui avait sacrifié Arnaud deBrcscia au pape, qui avait vécu dans sa jeunesse avec saint Bernard, et fait la seconde croisade, d'être en guerre si fréquente avec le Saint-Siège, de détruire des villes telles que Milan, Spolète, Tortone, de réduire leurs habitants en pauvreté, surtout de vivre si longtemps sous l'excommunication pontificale. Il avait peut être coûté plus encore au cœur de Frédéric de briser en Allemagne la puissance d'un homme, d'un chevalier, d'un parent qu'il avait longtemps aimé. L'expérience lui avait appris à souffrir môme les limites dont toute autorité a besoin. D'un âge plus mûr et de sang moins bouillant, il était heureux maintenant de voir la paix régner dans toute l'étendue de son empire, et il revenait avec une certaine joie aux sentiments religieux, paisibles, auxquels il n'avait pas été tout à fait étranger. Au lieu de chevaliers allemands bardés de fer, d'évêques cuirassés et de féroces Brabançons ou Hongrois, c'étaient maintenant des caravanes de marchands qui allaient de ville en ville avec leurs bêtes de somme, mercalores in itinere quo negociantur. De vrais hommes d'église ou des moines hébergés de couvent en couvent pour leurs affaires, traversaient les Alpes par les routes du Saint-Golhard ou du

286 CHAPITRE XXF. — FRÉDÉRIC RARREROUSSE.

Septimer. Les bourgeois armés, villarum habitalores, ne veillaient plus avec aillant d'inquiétude sur les créneaux de leurs murailles construites à la hâte ; ils pouvaient deviser le soir sous la poterne. Dans les châteaux féodaux élevés sur les sommets ou au milieu des marécages, la herse n'était pas toujours impitoyablement levée, ni le veilleur au haut de la tour, l'œil au guet vers tous les points de l'horizon. Le serf même, courbé sur le sillon, avait moins à craindre des hommes pour sa moisson, pour sa vendange, et il n'était pas menacé d'être enlevé à la terre pour suivre son maître au-delà des Alpes, comme homme de train et presque bête de somme. Les routes étaient plus sûres ; le burgrave renonçait à peu près à ses habitudes de brigandage; l'évêque, l'abbé, le moine même n'endossaient plus l'armure de bataille ; l'ermite à voix basse au fond de sa cellule, les moines en chœur dans la chapelle de l'abbaye, entonnaient Y Alléluia et le Te Deitm. C'était pour chasser la bête fauve à travers les futaies que sortaient armés les chasseurs, les ferarum instigatores qu'on appelait Weidelude, des espèces de traqueurs. Toute maison dans ses murs, tout champ dans son enclos avait sa paix; omnis domus, omnis area in sua septa habet. Si l'on songeait encore à la guerre, c'était à la guerre sainte, à la conversion des Slaves, ou à la garde du saint tombeau, oubliés dans des querelles fratricides. L'obligation d'escorter ou de recevoir l'empereur en ses voyages, de relever son prestige de leur présence, chaque fois qu'il apparaissait en diète, de lui prêter main-forte pour l'exécution d'un jugement, puis, les grandes chasses à la bêle fauve, les tournois, les courses au faucon ou à l'émerillon, les solides mangeries des banquets, la bière et le vin versés à longs traits en l'honneur des ancêtres, et parfois aussi les chants,

vieux ou nouveaux, redits aux dames, à la veillée, par le poêle ambulant, enfin la musique du jongleur et les galanteries un peu grossières poursuivies après boire, comme au château du vieux Welf VI, ou un peu plus relevées, comme à la cour de Frédéric ou du landgrave deThuringe, telles étaient les occupations de la noblesse allemande.

Déjà, un siècle auparavant, un Allemand, Siegfried de Gorze, se plaignait que « les habitudes des inepties françaises, la coupe de la barbe, les vêtements écourtés et autres nouveautés honteuses, s'introduisissent en Allemagne et que ses compatriotes, même le roi et les princes, méprisant les mœurs vieilles et honnêtes, désirassent ressembler à leurs ennemis, à leurs séducteurs. » Ce ne sont plus seulement ces nouveautés insensées (novilatum ins-anias), ni les armures, ni la manière de monter à cheval (arma et equilatioj, que les Allemands empruntent à la France, mais ses opinions, ses sentiments, ses légendes, ses romans, ses arts ; et les plus grossiers seuls s'en plaignent encore parce qu'ils sont incapables de les comprendre.

Ce n'était pas en vain, en effet, que Frédéric Ier avait entraîné au-delà du Jura et des Alpes sa femme Béatrice, native de Bourgogne, ses fils, ses évêques et abbés souvent instruits, même ses rudes chevaliers teutons en Provence et en Italie. Au milieu même du déchaînement de leurs passions et de leurs cruautés, et malgré leur morgue germanique, ils avaient profilé d'une culture supérieure. Frédéric Barberousse, d'après les travaux les plus récents, n'était pas poète lui-même comme on l'a prétendu ; l'éducation qu'il pouvait avoir eue dans sa jeunesse ne s'y prêtait pas. Ce n'était pas cependant en vain que l'empereur, avec les siens, avait passé sous le souffle méridional de l'Italie, de la Provence et de la Bourgogne. Dans la vieille forêt

Hercynienne déjà éclaircie, le Germain commence à dépouiller le héros Scandinave qui combat pour le plaisir de combattre, pour la dépouille de sa victime. L'idée de la souveraineté impériale grandit dans l'esprit des princes, des seigneurs, au risque de leur faire trouver un peu lourds les sacrifices de temps, d'argent, de fatigue et les expéditions lointaines et fréquentes que celle-ci demandait. Le culte de Marie, alors florissant dans l'Église, n'a pas non plus en vain effleuré la terre de Grimhild, qui était aussi celle des Velledas et des femmes à qui Ton prêtait des dons divins. Il a touché les cœurs en renouvelant la femme chrétienne qui n'était pas moins pour cela une châtelaine virile, comme la femme de Welf, ou celle de Frédéric, Agnès de Saarbruck.

Un instant étouffés sous la tempête des longues luttes du sacerdoce et de l'empire, les sentiments d'honneur, de foi, d'amour qui, au siècle précédent, avaient tempéré déjà, en France et en Bourgogne, les mœurs de la guerre et adouci les relations du suzerain et du vassal, de l'homme et de la femme, pénétraient, sous Frédéric Barberousse, dans la féodalité et dans la chevalerie allemande. Le chevalier allemand n'était plus l'homme de son intérêt brutal, tout prêt à trahir comme à servir son maître ; il mettait son orgueil dans la gloire de son suzerain. Olton de Wittelsbach, un chevalier bien grossier, est un modèle de fidélité envers Frédéric ; combien de temps met Henri le Lion avant de rompre sa foi à l'empereur ! Béatrice de Bourgogne et Mathilde d'Angleterre ont apporté à la cour de Frédéric et de Henri, les deux rivaux, le culte de la dame qui est souvent celui de la Vierge Marie. L'Allemand s'attendrit plus encore à la douce voix de l'amour, qu'à celle de l'Église, si la passion a pour interprète surtout un de ces

poètes nouveaux qui donnent du rythme à la langue allemande, un de ces Minnesœnger ou chantres d'amour, qui, oubliant les vieux récils, tout germaniques, des Nibe* lungen ou de Godrun, empruntent les légendes, les idées, les sentiments, les souvenirs mis en vogue par les bardes celtes ou écossais et par les trouvères ou troubadours de Fiance qu'on trouve maintenant à la cour de tout prince qui se pique de chevalerie. Du moyen âge allemand qui était tout ecclésiastique au siècle précédent, nous arrivons au moyen âge chevaleresque duxir9 et duxin0 siècle. A la vieille et rude poésie nationale des combats des Francs et des Burgondes contre les Huns, qui (lorissait encore du temps où l'on avait à arrêter les Hongrois, succède la poésie de cour. La poésie lyrique redit les refrains de la gaie science, de l'amour, der Minne; sur un mode plus sévère, les récits des héros légendaires de la croisade engendrent des épopées nouvelles, au moins pour l'Allemagne. L'empereur Frédéric eut conscience qu'il présidait à un de ces grands moments dans la vie des peuples. En l'année 1184, il paraît célébrer solennellement à Mayence la fête de l'empire et du peuple allemand du moyen âge. La ville était digne de lui servir de théâtre. OUon de Frisingen vante Mayence, que Lambert d'Aschaffenbourg avait déjà déclarée la première des villes allemandes : « Elle est grande et forte, bien bâtie aux bords du Rhin, drue et populeuse sur la rive gauche, peu peuplée sur l'autre rive, défendue par de fortes murailles et des tours, pourvue partout d'églises et d'édifices, bien plantée en vignes et en légumes à l'entour. » C'est là que les archevêques, les ducs, les évoques, les margraves, les abbés, les nobles et chevaliers de l'Allemagne, de l'Italie et des pays slaves, les ambassadeurs des pays voisins, de Fiance, de Dane-

Tomr IV. 19

mark, d'ILalie, et do contrées plus éloignées comme l'Angleterre et l'Espagne (1), sont invités à venir en diète pour célébrer, au milieu des fêtes et des tournois, la paix rétablie dans l'empire et dans l'Eglise, et à voir conférer l'ordre de la chevalerie, selon les coutumes françaises, aux deux fils aînés de l'empereur. On avait fait d'immenses préparatifs. En face de la ville de Mayence, trop étroite cette fois pour contenir tant d'invités, et dans la belle plaine qui s'élend sur la rive droite entre le confluent du Main, le Rhin et les hauteurs du Taunus, s'était improvisée une ville d'élégantes maisons en bois et de tentes. Un palais et une immense église en bois pour l'empereur et pour sa suite se dressaient au milieu.

L'archevêque de Cologne, Philippe de Heinsberg, avec dix-sept cents chevaliers, le nouvel archevêque de Mayence, Conrad de Wiltelsbach, qui cédait décidément à Adalbert de Bohême l'archevêché de Salzbourg, le duc de Bohême, du nom aussi de Frédéric, avec deux mille chevaliers, le comte palatin du Rhin, Conrad, frère de l'empereur, Louis de Thuringe, Otton de Wittelsbach, le nouveau duc de Bavière, chacun avec mille chevaliers, Bernard d'Anhalt, le nouveau duc de Sa^e, (ils d'Albert l'Ours, l'archevêque Wichmann de Magdebourg, le vieux Welf VI, de Bavière, Léopold V, le nouveau duc d'Autriche, le margrave Otto de Brandebourg, exerçant les fonctions de grand chambellan qui avaient appartenu au duc de Souabe, des évêques, des comtes, des abbés nombreux, en tout quarante mille chevaliers, beaucoup avec leurs dames et damoiselles, sans

(1) Cont. S. Biais., 317 : Ad hanc curiam totius regni principes utpote Francorum, Teutonicorum, Slavorum, Italicorum ab Illirico usque ad Ilispaniam congregantur.

compter leurs nombreuses suites de serviteurs, les marchands, les forains, les poètes, les jongleurs, les femmes et les curieux, tous trouvèrent là, pendant la durée de la fête, le vivre et le couvert; l'empereur y avait pourvu par les soins de son grand maréchal et de ses agents en faisant venir par les deux cours d'eau d'immenses approvisionnements.

Le premier jour, lundi de la Pentecôte, l'empereur, ayant sur la tête, comme aux quatre grandes fêtes, la couronne que lui avait posée un ecclésiastique le matin, précédé du comte de Hainaut qui portait l'épée impériale comme porte glaive, spatariiis, honneur que les autres princes lui avaient disputé, suivi de son fils et d'une longue escorte, se rendit dans l'église. Au moment où l'empereur allait prendre place avec son fils à côté de l'impératrice qui était là, l'abbé de Fulde, selon un droit ancien, réclama de l'archevêque de Cologne, Philippe de Ileinsberg, la droite impériale. Celui-ci menaça de quitter la dièlc avec ses nombreux comtes et chevaliers. Des paroles de défi furent échangées entre leurs vassaux. Le fils aîné de l'empereur, le roi Henri, s'etforça de retenir l'archevêque en lui sautant au col. Celui-ci s'emporta, rappela insolemment ses anciens et nombreux services et parla d'ingratitude. L'empereur, pour l'apaiser, lui donna la première place. Le soir, un banquet réunit à la table impériale nombre de convives. Le comte palatin du Rhin, comme Truchsess ou grand écuyer, ciborum injerlor, dapi/er. présenta les plats à l'empereur; le roi de Bohème, récemment promu, fut, à la place du duc de Bavière, son grand-échanson. Le lendemain, après de brillantes passes d'armes et joutes, avec épée et bouclier, où ils signalèrent leur habileté, Henri roi et Frédéric duc

de Scuabe furent armés chevaliers avec toutes les cérémonies alors usitées en France ; ils reçurent le coup du plat de l'épée et l'accolade (1), chaussèrent les étriers et firent largesses d'or, d'argent et de vêlements à ceux qui se trouvaient là. On sait qu'un autre des fils de l'empereur avait été créé récemment duc de Franconie. A Henri, fait aussi naguère roi des Romains et ainsi délégué à l'empire, l'empereur annonça qu'il envoyait des ambassadeurs en Sicile demander en mariage, pour lui, la fille du roi d'Apulie et de Sicile, Guillaume II; et, au dernier de ses fils, Otlon, le préféré de sa mère, il promit l'héritage de celle-ci, en Bourgogne, et peut-être la couronne du royaume d'Arles. On le voit, l'empereur ne renonçait point à l'ambition de tenir sons sa main l'Allemagne, l'Italie, la Bourgogne; mais c'était par les liens plus doux du mariage qu'il espérait y réussir. Il reprenait la politique d'Otton.

Quelques nuages jetèrent parfois de l'ombre sur celte brillante fête. Un jour, un ouragan bouleversa dans la plaine l'église, quelques palais de bois et les nombreuses tentes qui y étaient dressées. Un autre jour, le banni Henri le Lion, qui avait fait un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle, tandis que sa femme, l'Anglaise Mathilde, à Argentan, en France, méritait les louanges du troubadour français Bertrand de Born, vint avec celle-ci, conduits par le vénérable archevêque de Mayence, Conrad de Wiltelsbach, implorer la clémence du vainqueur triomphant. Elle lui fut refusée. Du commencement à la fin de son règne, c'était là un sentiment que Barberousse ne connaissait

(1) Ann. Bosov. Anno 1184 : F. in Pentecoste cum Deatr. rcg. et cum omnibus regni principibus Moguntise curiam gloriosissinue celé brans duos filios suos gladio accinxit.

guère. Henri le Lion dut s'en retourner en exil où, jusqu'à sa grâce qui ne vint qu'assez tard, il tint résidence et cour à Londres, chez son beau-père, le roi Henri 11 Plantngenel d'Angleterre.

Des troubadours et des ménestrels étrangers, des Minncssenger nationaux ne manquèrent cependant pas à la fêle pour dissiper ces fâcheux pronostics : « El de l'emperor Ferri vos puis bien dire, » écrivit notre Guyot de Provins, « qu'il tint une cort à Maïence ; ice vos dis-je sans doutance qu'oncques sa pareille ne fu. » Nous cilons le troubadour français le premier, puisque c'était alors sous l'inspiration française que commençaient à se moduler les premiers essais des Minnesœnger allemands. A l'époque où les lois, les mœurs, les devises de la chevalerie, les vêtements, les armures passent de France en Allemagne, les sujets, les motifs de nos troubadours et de nos trouvères , même leurs tournures et souvent leurs mots, s'introduisent dans la langue germanique et renouvellent la poésie de cette époque au grand plaisir des assistants.

Les chroniqueurs nous disent que devant les princes et le peuple, des chanteurs, clercs et laïques, élevèrent maintes fois la voix. S'ils allaient de château en château redire leurs chants, à plus forte raison devaient-ils arriver en foule où les attiraient les maîtres de la terre et le bruit qui se taisait autour d'eux. Frédéric Barberousse, l'époux de Béatrice, ayant si longtemps séjourné en Italie, en Provence, dut avoir l'ambition de mettre les Minnesaenger allemands en présence des troubadours français dont il comprenait aussi les chants; et, parmi les princes, il y en avait qui se taisaient honneur de l'avoir devancé. Entre autres, Léopold V, duc d'Autriche, fils de Henri Jasomirgott, Henri le Lion, qui connaissait, grâce à sa femme, l'Anglaise

Mathilde, chantée par Bertrand de Born, les bardes celtiques et les troubadours français, et surtout Hermann de Thuringe, poète lui-même, qui avait fait de la grande salle de son château de Wartbourg, l'arène qui devint dangereuse, au dire de la légende, des luttes poétiques des Minnessenger du temps, se trouvaient au premier rang.

Cette fois ce fut la cour même de l'empereur Frédéric Barberousse qui servit d'arène. Les plus célèbres poètes d'alors y figurèrent probablement; le Bavarois légendaire Werner de Tegernsee, le clerc Conrad, chapelain de Henri le Lion, le chevalier Eilhardt d'Oberg, Henri deWeldeke chevalier du Limbourg, le clerc Lamprecht, né au pays de Clèves, le langoureux châtelain Frédéric d'Hausen, n'y durent pas manquer. Le vieux poëme des héros Scandinaves que les clercs avaient remanié, adouci, christianisé pendant plusieurs siècles, jusqu'à ce qu'il arrivât à sa dernière et splendide forme : le Nibehingenlied, n'était plus en honneur. Les nouveaux poètes apportent des thèmes venus de l'étranger, en attendant qu'ils tournent môme en ridicule ces anciens contes pleins, disentils, de mensonges. Ils prétendent mettre alors dans leurs chants le réel à la place du fictif. A Siegefried, à Elzel, ils substituent Charlemagne , Arthur , Alexandre même ou Enée; Grimhilde, Brunehilde cèdent la place à Lavinie, à Didon ou la reine Candacia, qui se prêtent aux idées, aux sentiments et aux goûts du temps.

La poésie épique ou lyrique, cultivée surtout jusque -là par le clergé, commence, en effet, à s'effacer devant la poésie chevaleresque, amoureuse qui reflète les mœurs de l'époque. A la suite de la réforme de couvents anciens ou de la fondation nouvelle de certains couvents de l'ordre de Citeaux, à la suite des premières croisades d'origine toute

LA GHANDE DIÈTE DE MAVENCE. 293

française, la nouvelle Allemagne chevaleresque, grâce à la fréquentation des chevaliers français, s'éprend des épopées où figurent, les paladins de Charlemngne, les compagnons d'Arthur à la table ronde. Elle les adopte jusque dans les héros de l'antiquité; Alexandre et Enée deviennent des sujets favoris de ce temps. Le Niebelungenlied avait rappelé encore les anciennes mœurs de la Germanie toute païenne et héroïque, malgré de nombreuses inlercalations chrétiennes au temps des Oltons. L'idéal d'alors, survivant à l'échec même de la croisade de saint Bernard et aux luttes de Barberousse et d'Alexandre III, c'est, dans l'épopée, la force au service de la foi, la guerre sanctifiée par un but sacré, l'empire tourné par le sacerdoce contre les infidèles pour le bien de l'Eglise. Dans la poésie lyrique, c'est le culte nouveau de la Vierge Marie et de la femme adoucie par le christianisme; elle mêle cependant encore à une tendresse, à une chasteté nouvelle, les mâles vertus des anciens temps.

Le panégyrique des saints allemands et l'histoire, ou ce qu'on prend pour elle, ont donné l'exemple. Le célèbre archevêque de Cologne , Hanno , mort sous l'empereur Henri IV, a» siècle précédent, 1075, désespéré de n'avoir pu apaiser la querelle avec Grégoire VU, est canonisé à l'occasion de la paix de Constance, en H 83. Son éloge (Annolied), fait par un clerc de Cologne probablement, contient la revue mystique et légendaire de l'histoire du monde; il remonte à la création et arrive, à travers les quatre monarchies de Daniel représentées par quatre monstres, jusqu'à la monarchie germanique et à la sainte ville de Cologne où Anno a appris à ses fidèles « à s'élever jusqu'au paradis comme l'aigle apprend à ses jeunes aiglons à s'envoler vers les sommets »? N'est-ce pas là aussi que, peu de

293 chapitre xxi. — Frédéric bàrberousse.

temps après, la chronique impériale fKaisercronickJ va prendre en partie les légendes merveilleuses et nationales qui rehaussent d'une couleur toute locale la suite, d'ailleurs capricieuse et sèche, des empereurs romains et francs, pour nous montrer Charlemagne lui-même protégeant l'armée des vierges, et bâtissant pour elles les églises où ces filles de Dieu louent et honorent, par leur pureté et leur chasteté, le fils de Dieu et la Vierge Marie, sa mère ! Tel est le passage de la poésie ecclésiastique et légendaire à la poésie romantique et chevaleresque. Les traditions de la vieille Germanie, de l'Italie, de la Gaule, de l'Orient, les mystères des forêts ombreuses de la Hongrie, les brumes de la Bretagne, le soleil des Pyrénées et de l'Orient, la gaieté héroïque du centre de la France, se rencontrent et se mêlent sous une même inspiration qui est celle de la croix. L'Allemagne n'est plus un monde à part, sui fjeneris, comme un siècle ou deux auparavant; elle commence à vivre des mêmes traditions que les autres peuples chrétiens, latins; elle se fond dans l'Europe chrétienne et dans l'Église. La croisade a achevé cette révolution intellectuelle et morale. Au lendemain des guerres anli chrétiennes où s'étaient mesurés le pape et l'empereur, en Allemagne et en Italie, et dont tout le monde avait souffert, il n'est pas étonnant de voir l'empereur et l'impératrice, ses quatre fils, les ducs, les comtes et chevaliers, les archevêques, les évoques et leurs nombreuses suites, prendre plaisir à ces poésies, moins originales, moins puissantes, mais aussi moins barbares que les chants des Niebelungen. Elles popularisent le culte de la femm^ et élèvent hors des frontières chrétiennes, en pleine Infidélité, sur le chemin de Jérusalem et du tombeau du Christ, l'idéal de la guerre, la sainte guerre, la croisade !

Le diacre bavarois, Werner de Tegernsee, qui accompagna Barherousse en Pologne et qui composa en latin et en allemand (1173), pendant le schisme et la guerre, son poème de la Vierge Marie, put, à cette fête de la paix, l'aire mieux l'éloge de « la reine du ciel, la Vierge céleste (Himmelfrouwe), la dame de toutes les pensées chrétiennes, celle dont le visage était si vertueux, le regard si royal et le maintien si pur, qu'on n'en voit nulle part de semblable à elle parmi les femmes ».

!>' Antlûtze was vo tugendUche Ir Ougen also Kunclilicke Ir G e barde also reine Daz si/i zu ir glichte deheim Under allen dm frouen.

Le chapelain de Henri le Lion, sur le désir de sa femme, l'Anglaise Mathilde, Conrad, avait mis en allemand la chanson de geste de Roland, déjà depuis longtemps répandue en France. On y entend sans doute avec recueillement les passages où il montre Charlemagne à la fois plus doux et plus sévère que dans le poëme français. On s'attendrit avec lui à l'entendre dire que la pierre sur laquelle Charlemagne pleure la mort du héros était toute humide encore de ses larmes. Quand le grand empereur, apostrophant les seigneurs qui implorent la grâce du traître Ganelon, porte la main à sa barbe et dit : « Ce que vous dites là me peine, la chrétienté est déshonorée » ; quand il prononce la condamnation du coupable, on songe sans doute à Barherousse et à Henri le Lion.

Si Henri de Veldeke composa vers cette époque (entre 1175 et 1180), à l'imitation aussi d'un poète français, son Enéide, où les héros de Virgile sont de vrais chevaliers du

moyen âge, il put improviser pour la circonstance cette description des fêtes et tournois célébrés à Carthage, qui rappelle tout à fait la diète de Mayence. Il y a dans VAlexandre du clerc Lamprecht, imité d'Aubry de Besançon, le pays de l'impératrice Béatrice, une leçon qui pouvait peul-ôtre s'adresser à l'empereur lui-même. Après avoir vaincu le roi Candarle, le Perse Darius et Porus, le roi des Indes, après avoir marié ses chevaliers avec « ces filles aux beaux visages de la forêt enchantée, qui meurent comme des fleurs après un été », Alexandre rencontre une peuplade dont la pauvreté était richesse; elle n'avait aucun besoin. Ces hommes heureux demandent au conquérant l'immortalité; il ne peut la leur donner, car il ne la possède pas lui-même. Alexandre veut alors aller, par delà les Indes, donner l'assaut au paradis et lever un impôt sur les anges. Mais un vieillard lui donne une pierre précieuse avec une inscription. Il se la fait expliquer par un juif; et, ramené par elle au sentiment de l'inanité de la gloire, il retourne gouverner paisiblement la Grèce , et mérite ainsi, à sa mort, la rémission de ses péchés.

Le secret de plus d'une âme éprise de l'amour humain est cependant révélé surtout par le chevalier poète des bords du. Rhin, Frédéric de Hausen, qui regrettait souvent son doux pays en suivant son maître au delà des Alpes et qui péril plus tard à la croisade, quelques jours avant Barberousse :

« Mon corps et mon cœur, » dit-il, « marchaient depuis longtemps bons compagnons; ils veulent se séparer aujourd'hui. Mon corps veut aller combattre les païens, mais une femme retient mon cœur. Cela me peine qu'ils ne puissent partir ensemble;

« Nous avons déjà beaucoup pleuré ; Dieu seul peut finir

ce combat. Oui me ferait un reproche maintenant de détester celle que j'aimais? Chaque fois que je la prie et l'implore, elle feint de ne me pas comprendre; je serais fou si j'écoulais son silence; cela ne m 'arrivera jamais plus. »

Ick wœr cin Gouch ob ich ihr Tumpheit hœle Viir g îlot; es engeschieht nimmer mie.

Combien de moins forts que lui ne laissaient pas la victoire à Dieu! Conciliant tout, ils emmenaient femmes ou amies, ou savaient en trouver sur la route! Henri de Veldeke, poète lyrique aussi, les excuse; il chante la puissance de la passion (diu Kraft der minne); il célèbre l'amour et le printemps [lenz und liebc) quoiqu'il se plaigne déjà qu'il n'y ait plus place, de son temps, pour « le véritable amour (diu rchtc minne) » et qu'il regrette, peutêtre déjà pour cause, que les femmes « n'aiment point les cheveux gris et préfèrent les amis fous aux sages amis »,

Man seit al v'ùr wâr

Manie jâr

Diu wip hazzen grincez Ilœr

Das ist mer swœr

Und ist ir misse pris

Die lieber liât ir amis

Tump, dorme ivis.

Là encore, quoique plus originaux, les Minnesainger allemands redisent quelquefois les échos lyriques des troubadours français ; et cependant il ne semble pas, tant s'en faut, que, même en Provence, pays d'empire, les troubadours qui appelaient quelquefois les Césars germains « notre empereur » aient pour les Allemands qui les imitent et qui les oppriment une grande sympathie. Peire de la

Caravane, Aimery de Peguillan parlent souvent avec sympatliie des peuples et des villes d'Italie ; mais ils n'eussent point répété sans doute, à la diète de Mayence, devant Barberousse, ce qu'ils disent des Allemands : « ces vilains dont la parole ressemble aux miaulements des cbats. » Ils aimaient mieux vivre parmi les Lombards joyeux, près de leurs filles à la peau blanche et lisse, aux cheveux blonds, que d'être seigneurs en Frise. — « Le cœur leur soulevait à voir, à entendre les Allemands. Ils ne voulaient aimer la gent d'Allemagne ni en faire leur compagnie » (1).

Alamans trop descliausitz e vilas

E lor parlai* sembla lairar de cas

Ter qiCieu no vuelh esser senhors de Friza

Ans vuelk estar entf els Lombartz joyoz

Près de mi dons qu'es blanqxC blond1 e liza.

La gent d'Alamaigna

Non voilas amar JSi la sua compaigna

No us p lassa usar Quar cor mi n fax laigna

Al lor sargotar.

Les troubadours provençaux poursuivront même de leurs traits moqueurs et de leurs malédictions toute la race des Hohenstauffen. Le successeur de Frédéric Barberousse, Henri VI, en aura sa part comme son père. Les Allemands, en imitant nos poésies, ne désarment pas leurs sujets. Ils sont encore, pour tous les Méridionaux, des conquérents, des oppresseurs, des barbares. Quoi qu'ils fassent, ils ne savent se faire aimer au dehors.

(1) Voir Raynuard, Poésie des Troubadours, IV, 197; V, 339.

L'art aussi en Allemagne, à celle époque, est un arl d'imitation, malgré la puissance qu'il déploie dans sa plus magnifique manifestation, l'architecture. Sur les bords du Rhin surtout, les églises romanes et plus tard gothiques de Cologne, de Spire, de Worms, etc., en font foi. C'est d'Italie et de France qu'arrivent pour y faire des élèves, avec les troubadours français, les corporations de moines-maçons qui les bâtissent. Sous leur direction, dans les villes aimées par les empereurs franconiens et par les Hohenstauffen, s'élèvent les voûtes en croix surmontées de dômes à Worms, où se tiennent tant de diètes, à Spire (1165) où un incendie respecte les deux louro romanes et l'extrémité demi-circulaire orientale de l'église où Conrad III prit la croix; là reposent dans leurs tombeaux les empereurs franconiens, comme à Bamberg, où est enterré l'empereur Conrad III. La ville de Cologne garde encore les souvenirs les plus remarquables de celte époque féconde.

Cologne n'était pas seulement, au xne siècle, le centre d'une puissance politique considérable, le véritable entrepôt des marchandises qui, du Nord ou du Midi, remontaient ou descendaient le Rhin. Depuis que son archevêque, Dassel, avait ravi à Milan ruiné (1163) les reliques des trois rois mages, elle était, comme les Saints-Apôtres à Rome ou comme Saint-Jacques de Compostelleen Espagne, un but de pèlerinage. Ses archevêques en eussent fait volontiers le siège d'une primatie, la rivale de Rome. Le chioniqucur anglais Guillaume de Malmesbury l'appelle la capitale de l'Allemagne et Otton de Frisingen assure que, entourée de fortes murailles flanquées de hautes tours et de fossés profonds, elle surpasse toutes les autres villes par sa grandeur, ses richesses et ses monuments. N'avait-

302 CHAPITRE XXI. — FUÉDÉIUC MRBEROUSSE.

elle pas inscrit sur son sceau « la sainte, la fidèle Cologne »? Si l'on voit alors l'idéal de la chevalerie dans les poèmes des Minnesœnger, c'est dans les édifices religieux que les bourgeois des villes et leurs évêques mettent leur luxe, leur poésie, leur idéal.

En empruntant cependant à l'empire d'Orient, à la Lombardie, à la France le byzantin, le roman et ensuite le gothique, l'Allemagne y porte une certaine grandeur mystique qui rend ces œuvres en partie originales. A Cologne, l'abbaye de Saint-Martin, consacré en 1172, avec ses trois absides supérieures mesurées par deux étages de grands cintres et avec son énorme clocher dressé au centre même de la croisée ; l'église des Douze-Apôtres avec son dôme octogone, son clocher sur le frontispice , et les deux tourelles élevées sur les axes communs des absides du tranceps; Saint-Panlaléon, l'œuvre des Ottons, et Saint-Sévérin même, rebâtie au xvc siècle, non moins curieux, témoignent en Allemagne de la puissance des styles byzantin et roman. Mais bientôt les colonies des moines de Citeaux, venant de France, surtout de la Bourgogne, de la Lorraine, de la Champagne, même de l'Ile de France, où s'élèvent déjà les églises de Toul, de Metz, de Morimont, de Noyon, de Sainl-Denys, de Saint-Gerrnain-des-Prés, propagent à la suite, en descendant la Moselle et le Rhin, le style gothique ou plutôt mystique par excellence. A Cologne, Saint-Géreon avec sa grande salle décagone, son chœur surhaussé, terminé par une abside romane flanquée de deux tours carrées presque sans ouverture , le tout achevé plus tard par des fenêtres en ogives et par une coupole tout orientale , ne sera fini qu'au commencement du siècle suivant; mais il s'élève. Quand le gothique régnera en France, les trois

styles se mêleront encore dans les basiliques allemandes (I).

Les trois Sigefried, archevêques de Mayence, qui se succéderont de près à la fin du xnc et au commencement du xme siècle, voudront élever dans leur ville cpiscopale, « la ville d'or, la vraie fille de Rome », une cathédrale digne de l'apôtre Boniface. C'est au xne siècle qu'en fut conçu le plan gigantesque. Elle formerait comme plusieurs basiliques dans un seul temple; deux tours devaient flanquer l'entrée de l'abside orientale qui conduirait à la nef. Celle-ci serait surmontée d'une coupole octogone au centre, a. l'extrémité occidentale d'une coupole sphérique, et terminée par un chœur orné de trois absides polygonales surmontées de deux tourelles octogones. Ce plan complexe a été réalisé, mais à des époques différentes; et tous les styles, en y figurant, font cependant de ce temple un édifice heurté et bizarre plutôt qu'une merveille.

On a fait remonter au temps de Barberousse le triomphe de la chevalerie, des progrès intellectuels, de l'adoucissement ou de l'amélioration des mœurs. Quelques passages tirés des Minnesœnger du temps inclineraient à le faire croire ; mais les faits ne le démontrent pas toujours. L'éducation de la haute noblesse paraît être plus soignée. On voit dans le poëme allemand d'Alexandre que son héros apprend le français, le latin et même le grec (2). Un auteur français généralise le fait : « Toute droit à celui temps que je ice vous devis, » dit-il, « aiait une costume

(1) Kùgler -. Geschichte der Baukunst, a reconnu, avec les historiens français de l'art, que l'architecture allemande est alors toute d'imitation et vient surtout de France. — (2) Alexander, 201 : ber erste Meisler sei der Latin, criechich, franzeys.

ens el Tyois (allemand) pais, que tout II grant seignor h conte et li marchis ai oient entour ans gent françoise tousdis pour aprendre français leurs filles et lor fils. » Mais il ne semble pas que les fils et filles de l'Allemagne y fissent grand progrès. Wolfram d'Eschenbach dira plus lard encore que Parcival ne savait point lire. Pour la religion, on mettait les enfants entre les mains des clercs ; ceux-ci leur apprenaient à prendre pour patron le nom du saint qu'ils tiraient au sort, en choisissant entre douze cierges qui portaient les noms des douze apôtres. L'usage des armes était encore ce que les seigneurs faisaient plus volontiers enseigner à leurs enfants. On voit dans le poëme de la guerre de Troie que courir, grimper, sauter, tirer de l'arc, frapper de l'épée, se couvrir du bouclier, manier ta lance, sont les talents que Chiron enseigne à Achille (1). Dans la chronique impériale (Kaiserkronik), les jeunes nobles vont apprendre toute cette escrime en cours étrangères; la chasse est leur premier apprentissage de la guerre, puis les tournois, si meurtriers que les conciles sont souvent obligés de les interdire (2). Tout en partageant quelquefois l'éducation des garçons, les jeunes filles apprenaient surtout à coudre, à broder, à tisser, à brocher. La sœur de l'évêque Buikhard de Worms était renommée, au xie siècle, pour les ouvrages qui sortaient de ses mains. La grossièreté des mœurs n'excluait pas encore de l'éducation la violence, les coups; dans le roman de Henri et Kuné-

(t) Troy, 6076, 6114, 6168. — (2) Le premier tournoi bien historique date, en Allemagne, de 1175. Le fils du margrave de la basse Lusace, Thierry IJ, y fut percé d'une lance de part en part. L'année suivante, en Saxe seulement, seize chevaliers étaient lues en tournois.

t.\ GRANDE DIÈTE DE MAYENGE. 30*3

gondc, celle-ci donne du poing à Iravers le visage de sa nièce pour avoir mangé dans sa tenle pendant le service divin. Dans le roman d'Amis et Amiles qui est postérieur, comme dans les Niebelungen, l'homme corrige manuellement la femme; et, cependant, la femme, surtout lorsqu'elle est étrangère comme Béatrice, femme de Barberousse, et Malhilde, femme du Lion, ont une éducation supérieure et connaissent généralement mieux la lecture, l'écriture, la musique (1).

Les rapports de l'homme et de la femme se ressentent encore de cette grossièreté. Sauf quelques exceptions que nous avons vues, les mariages sont surtout un moyen d'agrandir ses domaines. C'est la cause du divorce de Frédéric Barberousse et de son second mariage avec Béatrice de Bourgogne et, bien qu'il aimât beaucoup celle-ci et que, au dire d'un contemporain, il fut fort uxorius, on lui prêle un bâtard qui fut abbé à Silva-Bande, en Dauphiné. La femme est tenue dans une considération inférieure, par le clergé allemand et par le mari, dans le pays originaire des Wellédas. L'homme, dans la communion, peut prendre l'hostie avec la main nue, la femme avec son voile. La violence contre les femmes ne semble pas répugner toujours aux chevaliers de ce temps. Un (ils de Barberousse, frère de Henri VI, Conrad, fait duc par son père, était, dit la chronique d'Ursperg, un homme fort et vaillant à la guerre et généreux pour ses amis, mais adonné à toutes les fornications, aux adultères, aux vices les plus honteux (quibuslibet luximis et immondiciis). Dans une guerre contre le comte de Zsehringen, une fille qu'il voulut forcer lui fil à la joue une telle morsure qu'il en eut un abcès dont il mourut trois

(1) Weinhold, Die deutschen Frauen, 66,93, 116.

Page 1