Tome IV
jours après. Dans le roman qui raconte la prise de Troie, il est permis aux chevaliers de prendre les femmes et les filles à discrétion (1). Dans d'autres romans de ce temps, un bon chevalier ravit une femme sur la grande route au chevalier qui l'accompagne, sans forfaire à l'honneur, s'il a loyalement vaincu celui-ci. L'amour de ces chevaliers s'exprime quelquefois singulièrement. Ils ne baisent pas seulement les traces des pas de leurs dames, ils écrivent le mol amour sur la table où ils ont renversé le vin (2).
En revanche, Konrad de Wurtzbourg nous peint une de ses héroïnes, Engeltrude, allant au lit d'Engelhard et lui promettant son amour aussitôt qu'il sera fait chevalier et se sera distingué dans un tournoi ; et ce poète ne manque pas de donner des détails fort crus sur la façon dont Engeltrude tient sa promesse. La réalité dépasse le roman. On trouve dans les chroniques de fréquents exemples d'unions libres. Le Sachsenspiegel et le Schwabenspiegel, deux recueils de lois postérieurs, les reconnaissent. Le chevalier Ulrich von Bernek., après la mort de sa femme, entrelient dans son châlcau douze jeunes filles. Ce ne sont pas seulement des filles de bas élage avec lesquelles vivent les chevaliers, mais quelquefois des dames ou damoiselles de haut parage. L'occasion n'est rare ni pour les unes, ni pour les autres. Quand le landgrave Louis de Thuringe, père du poète, remarquait une belle fille dans les danses, il se trouvait quelqu'un pour la lui offrir. Un jour qu'il rendait visite à un de ses amis, celui-ci lui en présenta une; ce genre d'hospitalité est recommandé dans les romans.
(1) Vers 12952 : Die frouwen sie nôthgeten und die mcgde wol gelân. — (2) Ibib. : 20,768, Amô daz wort at dicke schreip mit winc vil clœren ûf den tisch.
LA GRANDE DIÈTE DE MAYENCé. 307
Dans les romans comme dans les chroniques, les adultères sont fréquents, et Ton y voit aussi des pères et des maris faire marchandise de leurs femmes et de leurs filles.
Les mœurs générales pouvaient alors dépendre beaucoup du clergé. On ne peut pas dire que le haut clergé allemand surtout, pris le plus souvent dans la noblesse, fût dépourvu de culture. La plupart de ceux qui arrivaient aux plus hautes fonctions ecclésiastiques, nous l'avons vu au cours du récit avec Norbert, Wichmann, Dassel, Adalbéron, Ollon de Frisingen, Philippe de Ileinsberg, avaient tous étudié, soit en France, à Paris même, soit en Italie. Il n'y avait point en Allemagne, auprès des empereurs, une école du palais comme au temps de Charlcmagne, et les écoles qu'on rencontrait auprès des évèchés ou dans les cloîtres n'étaient pas alors à comparer à l'Université de Paris, qui regorgeait déjà d'étudiants de tous les pays. L'Allemagne a-t-elle alors des écrivains à opposer à saint Bernard, àAbélard,à Hugues de Saint-Victor, né Allemand, mais élevé, instruit en France? Des évêques allemands, il est vrai, se montrent fort habiles dans les affaires politiques. Conseillers assidus des empereurs, et très souvent chanceliers en Allemagne, en Italie, en Bourgogne, ils rédigent presque toujours les procès-verbaux des diètes, les traités, les donations, les privilèges, les diplômes qui font preuve de leur habileté et de leur dévouement à l'empereur, en même temps que de leur ambition ou de leur avidité. Les écrivains de talent et de vertu, comme Otlon de Frisingen. de famille impériale, sont rares. Les clercs se soudent plus d'acquérir des richesses, des terres, des revenus^ grâce à leur savoir et à leur habileté même; et, malheureusement, leur moralité, fort exposée d'ailleurs par leur intervention active et continuel dans les affaires lem-
porelles, a beaucoup à en souffrir. « Prêtres par leurs richesses, administrateurs el juges par leurs fondions, guerriers par leurs habitudes, on les voit plus au tribunal, aux banquets, qu'au chœur ; ils chantent plus souvent des chansons qu'ils ne pleurent leurs péchés; ils laissent aux Samarilains le soin des âmes et gardent pour eux le plaisir. » La propriété des églises qui leur a été donnée pour l'entretien des pauvres, des veuves et des orphelins, elle n'appartient plus aux nécessiteux ; c'est la proie des chiens, des faucons, des garnements et des jongleurs; l'héritage du Christ n'appartient pas seulement aux fils et aux filles de l'oint du Seigneur, mais aux compagnes de lit. Avec les aumônes des pauvres, ils achètent des brides dorées pour leurs chevaux, des éperons brillants et des selles peintes sur lesquelles des images de femmes invitent à la volupté (1). Les demandes instantes de réforme, émises déjà par saint Bernard au commencement de ce siècle, sont encore de mise, particulièrement en Allemagne, où le long schisme du temps d'Alexandre III et les compétitions d'évêques pour presque tous les grands sièges épiscopaux et abbatiaux ont relâché tous les liens de la discipline : « Les mœurs des prélats, » écrit sainte Hildegarde à Frédéric, « sont tout à fait impies. Ils vivent dans la débauche. Par suite, les sujets, ne connaissant plus la crainte de Dieu; ils sont dévorés de l'envie d'escalader les sommets où sont huches leurs châteaux et de les assaillir de leurs accusations el de leurs haines. » Il s'ensuit que les chefs de l'Eglise laissent les prêtres ignorants, de bas étage, ou les moines, rehausser par tous les moyens le crédit des reliques et achalancler le culte des saints qui dispense de la
(1) Absalon, abbé du cloître de Springersbach, dans Kaufmanri
prédication; el la bonne et vraie culture chrétienne ecclésiastique n'est pas à la hauteur.
Vainement, à la fin du schisme, Alexandre III lui-même essaye-t-il de porter remède au mal. Ses efforts en prouvent seulement l'étendue. Le premier, il réclame et garde pour le Saint-Siège le pouvoir de faire des saints. Au concile de Latran, en 1179, pour restreindre le luxe et le train tout laïque de l'Eglise, il fait rendre des canons qui interdisent aux archevêques d'avoir plus de cinquante chevaux, aux évêques plus de trente; les chiens et les oiseaux de chasse sont défendus aux clercs : — « Les évêques ne mettront point sur leurs sujets de taxes injustes; ils n'excommunieront, point sans avoir prévenu; ils ne prélèveront pas de rétributions pour les obsèques, rentrée au cloître, l'ordination ; ils ne délivreront point de bénéfices avant la vacance; ils ne porteront pas de vêlements rouges ou gris, ni de manteaux courts, ni de soie. Les femmes ne seront point hébergées dans les couvents. » — Contre les faux serments, les faux témoignages, la falsification des sceaux, le cumul des bénéfices, le port des armes, contre la simonie, les caplalions, le vol, le meurtre commis par les ecclésiastiques, même contre le mariage des prêtres (illicila conjugia et contubernia inter laïcos et clericos) et les droits de succession des enfants qui en sont issus, combien de papes renouvelleront les mêmes canons (1)! « Je veux tout croire, » dit alors un clerc parisien, « excepté que jamais un évêque allemand devienne un saint. » Arnold, le digne abbè de Saint- Jean, à Lubeck, historien intéressant et bien informé de ce temps, est plein de colère et de douleur
(1) Jaffé, Reg. pont-, n<» 9889, 9890, 10250, 10257, 10271, 10674, etc., etc.
310 CHAPITRE XXI. — FlŒDÉltlC BAKBEROUSSE.
contre la décadence de l'Eglise et le mépris des règles ecclésiastiques : « Tous veulent êlre prêtres pour le droit, » dit-il, « non pour la foi. Mais comme ils ne sont prêtres ni par vocation ni par foi, ils ne sont tenus pour prêtres ni devant Dieu ni devant les hommes. »
Le savant moine d'Heisterbach aux sept monts (Siebengebirge), Caesarius (1), met avec une grande liberté, dans les couvenls, des scènes d'orgueil, de rapacité, dejeu, d'ivresse et d'impudicilé qui ne présentent pas une idée avantageuse de l'Eglise du temps. Plus les couvenls deviennent nombreux (et ils se multiplient au xne siècle, puisque, en Alsace, on en complaît quatre-vingt-dix), plus, les premiers temps de la ferveur passés, ils se corrompent. Csesarius nous parle d'un moine qui sort d'un couvent pour devenir curé et qui commence par prendre femme. Le fragment souvent cité : De rébus Ahalicis, nous dit : « L'an 1200, les prêtres avaient généralement des concubines ; les paysans les y poussaient. « Le prêtre, disaient-ils, ne peut observer la continence. Il vaut mieux qu'il ait une femme à lui que d'aller avec celles des autres! » (2) — « Un évêque de Bàle, » lit-on dans le même fragment, « laisse vingt enfants sans père à leurs mères. » Les chansons des étudiants qui fréquentent les écoles ecclésiastiques et voyagent souvent de couvent en couvent, n'épargnent pas l'orgueil des princes laïques, l'avidité des conseillers impériaux, de l'empereur lui-même, mais ils signalent de préférence le luxe et les débauches des clercs. « Les rois, les princes, les prêtres, » dit l'une d'elles, « les hauteurs et les sommets de la terre sont déjà dans l'ombre;
(t) Heislerbach, II, 3. Dans Kauirmann, 40, 42. — (2) De rébus Alsi'dicis ineunle sxculo xnr, dans Perlz, xvn, 232.
la nuit s'élend sur la profonde vallée; de jour en jour le clergé déchoit. La fin du monde inopinément s'approche (I). »
on n'en était pas là, à la diète de Mayence. Mais, si une partie de cette peinture des mœurs pourrait, dans le même siècle, être vraie aussi dans d'autres pays, au moins peut on assurer que l'Allemagne, tant s'en faut, ne faisait pas exception alors à la règle presque générale.
Evolution de la constitution impériale allemande. - L'empereur et roi, les offices, les diètes. - La féodalité; les princes laïques et ecclésiastiques, les ducs, les comtes, les margraves, landgraves, margraves, rhingraves; les évoques, les abbés. - Les principautés. - La petite noblesse, les chevaliers; les villes, les ministerialcs, les paysans.
A l'époque de la diète de Mayence, la puissance de Frédéric Barberousse paraît à son apogée comme celle de l'empire lui-même. L'ancien roi des Teutons, [Teutonkorum rex), passé, depuis Conrad II, roi des Romains (rex Romanorum), le jour même de son avènement en Allemagne, est bien devenu l'empereur des Romains (Romanorum imperator). Le couronnement à Aix-la-Chapelle lui donne droit au couronnement à Rome. La métamorphose, commencée sous Otton Ier, s'achève sous Frédéric 1er. Le royaume
(l) Bibliothèque de l'Assoc. litt. de Stuttgard, Car mina burana, LXXI1I.
de Germanie est devenu l'empire universel (I). Les autres rois sont des reguli. Le prestige impérial ne s'est pas affaibli. Loin de là ! Frédéric est bien le Romanorum imperalor et rex, souper augustus, invictissimus. Il est, de plus, roi couronné d'Italie; il l'a été le premier réellement en Bourgogne. Dans la suite dynastique, il prend rang; il a son numéro d'ordre et sa date d'avènement comme empereur, comme roi des Romains, comme roi de Bourgogne. Le premier, il ordonne que dans tout serment de fidélité prêté à ses vassaux, on réserve nominativement le droit de l'empereur (2). Il revient aussi à l'ancienne coutume en vertu de laquelle le roi ne prêle pas serment à ses iofôférieurs, mais promet seulement en donnant la main.
Ce souverain veut, ordonne, enjoint {vult, jubet, prœcipit). Pour assurer, à l'imitation de quelques-uns de ses prédécesseurs, l'hérédité à sa famille, il a fait prendre la couronne royale à son tils Henri ; il l'a institué roi des Romains ; il a demandé pour lui le serment de fidélité. L'empire tend à l'hérédité. La victoire de l'empereur en Allemagne, son couronnement à Arles ont donc compensé sa défaite en Italie. Sa cour, partout où il la tient, est brillante. Ses châteaux, comme les domaines impériaux, sont dispersés de l'Elbe à la Meuse, de la Frise à la Méditerranée. Il en a dans toutes les provinces allemandes; les villes d'Italie doivent lui en élever. Il s'y rend à grande escorte. Mais partout où il lient tribunal de justice ou diète, on accourt, on lui prêle hommage, il est obéi. La papauté l'a couronné; et il est en bons rapports avec Alexandre III. Il n'en croit pas
(1) Voir Waitz, D. Vcrf. Gescli., VI, de la page 106 à la page 130 et 366. — (2) Pertz, LL. II, p. 114 : Illud quoque sancimus, ut i)i omni sacramento fidelitatis nominatim Imperator excipialur.
CONSTITUTION IMPÉHUte ALLEMANDE. 313
moins tenir sa couronne de Dieu {a Trinitate summa); il est divus, piissimus, comme ses prédécesseurs Trajan et Justinien. Aussi oppose-t-il le royaume, l'empire (regnum, imperium), l'honneur du royaume et de l'empire et le gouvernement de la chose publique (rei publicœ), au gouvernement de l'Eglise. Il est le caput et princeps regni et populi. On le respecte et on le craint au-delà des frontières, en Hongrie, en Pologne, en Danemark, en France môme. A Mayence, on l'admire avec sa femme et la forte lignée de ses fils et de ses filles.
Ne peut-on pas déjà cependant surprendre quelque signe de faiblesse dans la dynastie et dans l'empire? Frédéric a gardé l'avantage de la possession dans sa contestation territoriale, au centre de l'Italie, avec la papauté, à propos des biens toscans en litige. Mais il ne saurait se dissimuler que, pour celle raison, il peut avoir toujours le Saint Siège pour ennemi. La paix est signée entre lui et les villes lombardes ; mais ces cités, en laissant l'honneur de la victoire à Frédéric, en ont gardé les avantages. Si l'empire conserve la suzeraineté de la Lombardie, les villes ont gagné sur lui une liberté qui leur avait été contestée. La Hongrie, le Danemark ne sont pas non plus des royaumes dont la vassalité soit bien durable; et la France grandit dans son indépendance. En Allemagne même, Frédéric a abattu la puissance du duc de Saxe et de Bavière, Henri le Lion, et démembré ces deux duchés. La révolution qu'il continue dans la constitution du pays tournera-t-elle cependant au progrès ou à l'affaiblissement de l'autorité impériale et de la dynastie? En voulant embrasser le monde, l'empereur et roi [imperator et rex) ne verra-t-il pas l'Allemagne se soustraire à son ambitieuse étreinte?
Dans le sentiment juvénile de son orgueil, dans sa con-
fiance en sa force, celui qui se donnait comme un successeur des Ottons, de Charlemagne et même de Constantin et d'Auguste, avait longtemps tenu pour la vieille Allemagne, dont il aimait les traditions; il honorait ses anciens duchés patrimoniaux, dont il avait voulu restaurer l'autorité sur les comtes et les seigneurs châtelains, leurs arrière-vassaux, et môme sur les villes, dont il ne souffrait volontiers ni les privilèges ni les fortifications. Pour lui encore, le royaume allemand existe par soi malgré l'agrandissement de la tâche impériale. Les litres romains, les conceptions romaines qui se glissent dans l'empire n'altèrent pour lui ni l'unité de l'Allemagne ni les vieilles institutions allemandes. Quelle latitude Frédéric Ier avait laissée au pouvoir de cet Henri le Lion, qui usurpait quelquefois sur l'autorité royale au-dessus de lui, et sur les lihertés et privilèges de ses vassaux audessous! Sa confie nce dans la fidélité des ducs et dans l'utilité même des comtés pour l'empire semblait telle alors qu'il avait rendu une loi pour empêcher la division de toute principauté, même margraviat ou comté. Par l'intime union de l'olïice ou de la fonction et du territoire, il eût voulu reconstituer ces dignités qui tombaient et arrêter le morcellement, déjà commencé, des anciennes puissances d'office qui tendaient à devenir autant de fiefs. Le nouveau prestige emprunté aux principes du droit impérial romain, qu'il espérait transporter d'Italie en Allemagne, communiquait, pensait-il, à son pouvoir, une force nouvelle qui lui permettrait de tout permettre et de tout soumettre.
N'y avait-il pas d'ailleurs dans les précédents et dans le litre et les droits du roi, qui se confondaient avec ceux d'empereur, de quoi rassurer encore Frédéric Uarberousse? Il est le patron et le défenseur de l'Eglise (patronus, advocatus Ecclesiœ). Toute puissance et fout droit viennent de
lui. Sa cour, son palais (aida, palatium), partout où ils se trouvent, sont le centre du royaume, de l'empire. De là, il convoque les armées, les assemblées; là il légifère, là il juge; il n'y a que lui qui puisse lancer son ban de guerre dans toutes les provinces de l'Allemagne. Seul, il convoque les grandes assemblées, les diètes, où il veut et quand il veut. Puissant, dans ces diètes, il fait la loi, il règle ses rapports avec les ducs, avec les comtes, avec les princes; il n'y a pas encore de législation générale en dehors de lui. Seul aussi, il prétend à la haute juridiction, parce qu'il est la source de toute justice. Il en revendique, quand il veut, l'exercice sur les grands comme sur les petits, en s'entourant des assesseurs autorisés. Le ban du roi est supérieur à tous les autres bans; il les suspend et les remplace; il demande le concours de qui il veut pour exécuter son jugement. Tels sont les regalet (rcgalia), les droits régaliens, qu'il a pu déléguer, transmettre à d'autres, mais dont il est toujours, en puissance, le maître et perpétuel détenteur. 11 les confère et les renouvelle aux laïques et ecclésiastiques qui les exercent; mais, quand il est présent, même dans un duché ou dans un archevêché, les droits de ces princes dorment. 11 reprend ce qu'il a donné (1).
Les grands princes laïques et ecclésiastiques, en même temps qu'ils exercent le pouvoir dans leurs ressorts ou domaines, en vertu de leur office ou de leur inféodation, font, dans les grandes occasions, l'ornement et l'importance de celte cour. Us remplissent les offices d'honneur. Il ne faut rien moins que des ducs pour accomplir clans les occasions solennelles les offices de grand ècmev(dapi/er, Truchscss), de grand maréchal, de grand échanson, de grand cham-
(l) Waitz, Vf. G., VIII, p.
bellan, de sénéchal. Ces fonctions ne paraissent point encore attachées invariablement à des duchés particuliers ni, par conséquent, héréditaires. En général, le duc de Saxe est maréchal, celui de Bavière échanson ; le duc de Bohême a quelquefois disputé cet honneur au duc de Bavière. Le comte palatin a assez souvent rempli l'office de grand écuyer. Peut-être Frédéric Barberousse a-t-il conféré la dignité de chambellan au margrave de Brandebourg. On comprend que les titulaires de ces grands offices, variant encore selon les règnes, ne les remplissaient qu'en certaines occasions et que des personnages bien moindres, des serviteurs inférieurs, pris dans la classe de ceux que les documents désignent sous le nom de ministérielles, les occupaient ordinairement. Celui qui portait l'épée, le spatarius, devant l'empereur, était ordinairement désigné par lui(l). Les princes ecclésiastiques séjournaient plus habituellement à la cour et y prenaient une part plus active au gouvernement que les princes laïques dont on ne signale guère la présence qu'aux grandes fêtes, dans les guerres ou aux diètes. Outre l'étendue du territoire de quelquesuns de ces princes ecclésiastiques et leur richesse, leur instruction, ils tenaient de leur dignité, bon gré mal gré, une très grande influence dans la direction des affaires. Le chancelier de l'empire, quelquefois appelé archi-chancelier, est toujours un prince ecclésiastique, ou, s'il ne l'est pas au moment où il est fait chancelier, il le devient bientôt; et sa fonction est importante, car aucun acte impérial ne peut se passer de sa récognition de sa signature. Il accompagne toujours le roi avec quelques notaires et scribes dans ses voyages, dans ses expéditions; ses fonctions ne se bor-
'1) Waitz, Vf. G., VI, 2G0-267.
nent pas à la recognitio ou à la signature des actes. Il est le plus souvent le conseiller et comme le premier minisire de l'empereur, plus puissant même quelquefois que des ministres; car sa dignité archiépiscopale à laquelle il joint le plus souvent celle d'archichapelain et les vastes domaines, les vassaux qu'il possède, lui assurent une grande indépendance. On a vu le rôle joué par un Dassel et un Philippe de Heinsberg. Avec l'agrandissement de l'empire, la chancellerie s'est divisée. Frédéric a un chancelier d'Italie et un de Bourgogne. Ils le remplacent en son absence. La chapelle royale, où se trouvent réunis des hommes de naissance ou des hommes de science qui se destinent à la vie ecclésiastique, fournit ordinairement ces chanceliers, en môme temps que les ambassadeurs, souvent aussi les évoques et les abbés de l'empire; c'est une pépinière d'hommes politiques, d'administrateurs et d'hommes d'église, ce qui souvent alors était tout un (I).
Les princes laïques et ecclésiastiques ne sont pas seulement l'ornement de la cour et quelquefois les instruments du gouvernement royal. Ils font partie du royaume, ce sont les capita rei publicœ. Ils sont les conseillers, tes imimes, les amis, les fidèles du roi et ils se plaignent quand le souverain donne sa confiance à de plus humbles, aux ministérielles, par exemple. En général, le souverain ne peut rien faire d'important, prendre de résolutions graves, signer d'actes considérables, établir un point de droit capital, sans leur participation. On lit presque toujours en ce cas, dans les documents, les mots principibus consentientibus, consensu principum. Ces princes sont ceux qui se trouvent alors près du roi, à la cour, au palais. Mais il y
a plus : une certaine régularité s'est introduite dans la réunion des grands autour du roi pour l'expédition des affaires importantes. À certaines époques de l'année, que le roi rappelle à l'avance, en s'adressant à la fidélité de ses vassaux, aux grandes fêtes surtout, c'est un devoir, surtout pour les grands les plus voisins de la province où se lient le roi, de se rendre à sa cour; et quelquefois c'est un devoir pour tous les grands du royaume. Il faut au moins donner une excuse valable pour ne s'y point rendre.
Telles sont les diètes qui portent le nom de curia, concilium, conventus, quelquefois placitum, quand on y rend un jugement, colloqxiium quand il y a un conflit entre le souverain et les princes. Ces assemblées se réunissent ordinairement à Ralisbonne, à Augsbourg, à Nuremberg en Bavière, à Goslar en Saxe, à Erfurtli en Thuringe, à Bamberg en Franconie, à Mayencc, à Cologne, à Worms, à Spire sur les bords du Rhin, à Soleure pour le royaume de Bourgogne, à Vérone, à Pavie, à Roncaglia pour l'Italie. Elles se composent de laïques et d'ecclésiastiques. On n'y distingue point par le nom, ni par le lieu, et guère par ceux qui y assistent, les assemblées d'Etat des assemblées d'Eglise, quoiqu'on y traite séparément de ces sortes d'affaires. Quelquefois de pareilles assemblées se sont réunies sans le souverain, dans les temps de guerres civiles. Sous Barberousse, c'est lui seul qui les convoque; et il y convoque à peu près qui il veut. C'est un devoir pour ceux qui sont convoqués de s'y rendre. On n'en exclut pas toujours les autres. On s'y rend et l'on s'y entretient h ses frais. Là, on décide de la guerre, on juge les crimes d'Elat; oh établit les points de droit, on décide d'un sebisme; c'est une assemblée politique, un tribunal, un concile; on y donne les investitures, on y délivre des privilèges, on y
rend des ordonnances. On y accepte ou on y rejette un pape, on y destitue ou on y nomme un duc. L'empereur y reçoit hommage môme de souverains étrangers (1).
C'est à ces assemblées surtout que le ban du roi, c'està-dire ses jugements et ses convocations d'hommes, empruntent toute leur force. En s'appuyant sur ces diètes feum principibus, fidelibus), le souverain peut dire, Mitperamus, interdicimus, nosùra auctontate, regio verbo Cependant, pour y faire prédominer sa volonté et surtout pour l'accomplir, il faut qu'il soit puissant; car le pouvoir impérial est surtout personnel ; par conséquent il est variable, changeant, fort ou faible, selon le souverain. Tant vaut le souverain, tant valent sa protection (tuitio), sa glace (dilectio et gratia), son ban de justice ou de guerre, sa paix. Il n'y a pas, en effet, de principes généraux qui dominent les situations et qui commandent la conduite des personnes. Si les résolutions, les ordonnances dépendent de la puissance personnelle du souverain, leur exécution en dépend encore bien plus. Car il n'y a pas, à proprement parler, d'administration politique; le roi n'a point réellement de délégués, d'officiers qui tiennent sa place, qui puissent, dans certains cas, lui prêter un concours puissant (2). Les ducs, les comtes avaient été autrefois ses officiers, qui pouvaient se retourner d'ailleurs contre leurs souverains; maintenant, ils ne le sont presque plus. Quelle patience apporte Frédéric Barberousse à faire condamner Henri le Lion et ensuite à exécuter le jugement contre lui ! et celte exécution est justement celle par où s'achève
(1) Waitz, loc. cit. de la page 312 à la page 360. — (2) Waitz, loc. cit.. VI. 3-iO, 355.
presque la révolution qui fait des anciens officiers ou délégués provinciaux de la couronne autant de princes féodaux indépendants.
En effet, désabusé par la douloureuse expérience qu'il avait faite, Frédéric ne vient-il pas de démembrer le vieil et grand duché de Saxe, en séparant le titre ducal de son territoire et en démembrant le territoire et la vieille race saxonne elle-même, dont se détachent en même temps le landgravial de Thuringe, la marche de Misnie, la Frise, le Brandebourg? N'a-t-il pas aussi affaibli le duché de la Bavière et les Bavarois en ne les conférant pas intégralement en fief à son ami dévoué, 0 tton de Witlelsbach , qui perd l'Autriche, la Styrie, la Carinthie? Ces duchés, dont les territoires étaient amoindris, Frédéric avait même encore affaibli leur puissance, en ne laissant pas les ducs y exercer tous les droits qu'ils avaient récemment gagnés sur leurs vassaux et sur leurs villes. C'était bien là pousser dans le sens des idées et des faits qui, depuis plus d'un demi-siècle déjà, faisaient considérer dans l'inféodalion moins l'office conféré de duc ou de comte que le territoire concédé. Les ducs y perdaient le vieux privilège qui avait fait d'eux des chefs de race et ils ne gardaient plus que le caractère de princes féodaux. Ils avaient moins de puissance et vis-à-vis de l'empereur et vis-à-vis de leurs anciens vassaux. Car si l'empereur avait gagné en prestige sur les ducs, les vassaux qui puisaient leur force, comme les ducs, dans la possession de la terre, se rapprochaient de ceux-ci et en étaient plus indépendants. — Qui gagnait le plus au changement?
L'empereur, il est vrai, en frappant les granck duchés, défendait l'unité de l'empire, la puissance impériale, qui n'était plus si facile à ébranler; mais n'affaiblissait-il pas
aussi l'exercice de son aulorilé, en môme temps que la leur, en diminuant ces grands officiers de la couronne et en multipliant, au-dessous d'eux, ces seigneurs féodaux immédiats, ces princes (principes imperii,renerabiles, illustres) qui devenaient, comme les Welfen ou les Zaehringen, les Weltin et les Ballensladl, autant de possesseurs héréditaires de domaines et de droits régaliens? Ceuxci, en eiïet, investissaient (per hasùam signiferam) ; ils figuraient dans les diètes; à peu près indépendants des ducs, princes féodaux comme eux , ne chercheraient-ils pas à viser aussi à la même indépendance en face de l'empereur qu'ils pouvaient, par leur présence au moins, contribuer à élire (I)?
La Saxe et la Bavière suivaient donc le sort d'autres duchés depuis plus longtemps déjà frappés. Quoique Frédéric Barberousse rétablit le duché de Franconie pour un des siens, au moins dans la partie orientale de cette province où il y avait tant de comtés et d'immunités, c'était plutôt encore un litre qu'une puissance territoriale. Il y avait bien longtemps déjà que les deux duchés de haute et de basse Lorraine n'existaient plus que de nom. L'Aulriche érigée de margraviat en duché pour la famille des Babenberg n'avait pas le caractère des anciens duchés. C'était un duché puissant cependant, car Léopold V avait obtenu l'hérédité même en ligne féminine. Pour l'ancien duché de Souabe, Frédéric Barberousse l'atteignait dans son indépendance en le faisant entrer dans sa famille et ta perte de l'Alsace qui souvent en était distraite l'affaiblissait plus
(1) WeilanJ, Sœchsisclies Ilerzogthum. — Eichhorn, Staats und Réclitsgeschichte, t. II, 5e édition. — Walter, Deutsche Rechtsgesch, Ficker, Reichsfurslensland. Monum., Lrgcs, IX, 211.