‹ Histoire d'Allemagne (volume 3)Chapitre 119 sur 135 · TOMB IV · texte numérisé non relu

TOMB IV

'à'ô'l CHAPITRE XXI. — FRÉDÉRIC BABBEROUSSE,

Dans les autres duchés, Frédéric n'avait pas grand'chose à redouter. L'ancien duché de Lorraine, qui avait été si redoutable sous les Ottons, existait alors à peine de nom. Les évèchés de Metz, de Toul, de Verdun, dans la haute Lorraine, en étaient séparés; dans la basse, les comtes de Limbourg s'étaient déclarés indépendants des comtes de Louvain; contents du titre de ducs de Brabant, ceux-ci laissent indépendants les comtes de Juliers, de Gueldre,de Luxembourg, de Hollande et les évèchés de Liège, Utrecht et autres. Il en était de même du duché de Franconie où un fils de Frédéric, Conrad, était devenu duc. Les archevêchés de Mayence, Trêves, les évèchés de Spire, Worms, lîamberg, Fulde en étaient indépendants; et l'archevêque de Wurlzbourg, qui revendiquait quelquefois le titre de duc, était hors d'état de servir de contrepoids à la famille des Hohenstauffen en possession, dans celte province, de tout le vaste héritage de la dynastie franconienne et du comte de Rolhenbourg. C'était mieux encore dans le duché de Souabe. L'empereur l'avait gardé réellement en le donnant à son autre fils Frédéric, encore jeune, et il l'avait su si bien arrondir et agglomérer sous sa main que le nom du duché était pris quelquefois pour celui du royaume. Le duché de Bavière avait été livré, fort amoindri, comme on sait, à Otton de Wittelsbach, au profit de la maison d'Andech en Styrie et en Tyrol ; l'archevêché de Salzhourg, les évèchés de Passau, de Ralisbonne en étaient à peu près indépendants. Le duché d'Autriche, appartenant à Léopold V, de la famille de Babenberg, devait son existence encore récente à Frédéric et il avait à compter avec les comtes de Crain, de Carinthie et de Carniole. Si l'empereur Frédéric avait disposé du duché de Bohème en faveur d'un Frédéric, son protégé, c'était en exigeant

la séparation du duché de Moravie. Enfin, au nord, le margrave ascanien Otton de Brandebourg, en héritant du titre de son père, Albert l'Ours, avait dû laisser une partie de l'héritage qui avait rendu celui-ci si puissant, à ses frères, entre autres au comte d'Orlamunde et à celui de Ballcnstadt. Au midi de l'Allemagne, le margrave Berlhold de Zcuhringen s'était vu souvent restreint dans ses domaines ou dans ses ambitions des deux côtés du Rhin, en Allemanie, en Alsace et en Bourgogne, par les envahissements de la famille puissante des Hohenstauffen ; et il n'avait trouvé qu'une bien éphémère réparation dans l'avouerie ou bailliage, avec droit d'investiture, des évèchés de Genève, Lausanne et Sion, puisque la disposition du premier lui fut enlevée. Tous ces princes étaient moins puissants que les anciens ducs.

Ce qui faisait cependant plus la force de la maison des Hohenstauffen, c'est que ses possessions territoriales, patrimoniales, croissaient et s'aggloméraient seules pendant que les autres principautés s'affaiblissaient en se multipliant; et il semble que ce fut maintenant sur cette base solide des domaines de famille en môme temps que sur ses droits de suzerain féodal que Frédéric voulût faire reposer toute sa puissance dans l'empire. La fortune, prodigue pour lui, et une politique constante, qui ne dédaignait même ni les petits moyens ni les maigres acquisitions, en réunirent, en effet, entre ses mains, un bloc considérable et qui tendait déjà à prendre une homogénéité qui eût pu être très favorable au souverain. Le duché de Souabe formait le noyau de ses possessions; Frédéric eut soin d'y soumettre et d'y niveler toujours, contrairement à ce qu'il faisait ailleurs, toutes les indépendances féodales, laïques ou ecclésiastiques, sous son pouvoir ou sous celui de son lils; et il avait des

raisons pour cela; c'était un des pays les plus turbulents et où il était le plus difficile de faire régner la paix; il était habile, dit la chronique d'Ursperg, par « une nation barbare et indomptable, celle des Souabes [agresta et indomita gens) (1). » En Franconie, Frédéric avait le bùrgraviat de Nuremberg, les territoires de Weissenburg, d'Eger, de Rolhcnbourg, qui venaient des Césars franconiens, le palatinal du Rhin, possédé par un sien frère, avec des fiefs, bénéfices et alleux dans les territoires de la Rednitz, de Worms et de Spire. Du chef de sa femme Béatrice, il tenait la comté, le palatinat de Bourgogne et le duché d'Arles qu'il donna à son fils Otton (2). L'héritage de Welf VI, qui lui était engagé, lui assurait en Italie la Toscane, la Sardaigne et Spolète, en Allemagne le pays entre le lac de Constance, le Lech et l'Iller, etc., etc. Dans tous ces territoires, le maître confondait volontiers les droits impériaux ou féodaux avec ceux de la simple propriété et, tout en y tenant les évoques et les seigneurs dans une stricte dépendance féodale, il ne dédaignait pas de prendre en fief, pour augmenter ses revenus, le territoire des églises quand il n'en avait point l'avouerie ou le bailliage. Des évêques s'en plaignent amèrement (3). Il n'y avait pas un évêché indépendant en Souabe. La dépendance de l'église souabe représentait pour Frédéric l'union qui existait partout entre l'empire et l'église allemande. Ajoutons à tout cela les nombreux baillages que

(1) V. Chron. Ursp., p. 361, — (2) Sur les possessions des Hohenstduflen, v. Eichhorn, D, Staats and R. gesch., II, 240, et Steelin, Wirtinbggesch., II, 234, 644. — (3) On lit, dans Arn. de Lubeck, ces mots prêtés à Philippe de Heinsberg: Videtur nobis quod quibusdam pensis, etsi non injusta, indecenlur tamen gravati sumus.

Frédéric s'est fait donner clans les territoires d'Allemagne et la puissance que lui assurent lessermenlsqu'il se fait prêter encore, comme grand bailli, par les princes qui se sont emparés de l'avoucrie des abbaye? d'empire!

Ainsi la puissance territoriale des Hohenslauffcn avait son noyau du Nordgau bavarois aux Alpes et du Lech à l'Alsace; elle s'étendait par le Palalinat du Rhin en Lorraine, descendait la Saône et le Rhône, occupait le centre de l'Italie par la Toscane et elle achevait, par la Suisse, d'entourer le patrimoine des Zaehringen, tandis que, dans une grande étendue au nord, elle était limilropbede la Saxe. Partout, sur ce territoire, Frédéric élève des châteaux forts pour surveilh r les domaines des seigneurs et des évéques, et, s'il en détruit qui appartiennent à des seigneurs qui ont forfait, il en élève pour lui aux points culminants ou aux délilés. On disait déjà de son grand-père qu'il traînait toujours un château à la queue de son cheval. Eionnant contraste ! L'empire allemand recule le plus qu'il peut dans le temps son origine. Il ne sullil pas aux Hohenslauffen, comme aux Ottons, d'être les successeurs de Charlemagne. Ils veulent avoir pour prédécesseurs Constantin et Auguste. Ils prétendent reculer encore plus dans l'espace les limites de l'empire et ils ambitionnent pour frontières celles de la chrétienté. Au fur et à mesure qu'ils élèvent leur idéal et cherchent à augmenter leur prestige, ils s'attachent cependant plus volontiers à la terre, ils augmentent davantage leur propriété; ils veulent river leur dynastie au sol. C'est le géant de la fable qui, obligé de renouveler sans cesse les forces qu'il dépense dans la lutte, louche, tant qu'il peut, la terre de son pied. Et Frédéric Barberousse a raison. Il serait à craindre que sous l'inlluence des souvenirs de l'ancien empire romain, ses successeurs

358 CHAPITRE XXI. — FitÉDÉRIC BARREROUSSE.

ne regardent l'Allemagne comme un pays de leur quelconque domination et non comme la base même de leur empire. En se croyant les maîtres du inonde, ils pourraient bien ne pas l'être toujours de l'Allemagne.

On comprend que celui qui savait ainsi faire prospérer son patrimoine, en même temps que rehausser l'éclat de sa puissance, ne dut pas laisser dépérir les droits impériaux. L'usage des régales, le commandement des vassaux des princes ecclésiastiques, l'exploitation des forêts, des mines, des droits de monnaie et de marché, qu'il cherche à régler, l'élévation nouvelle des taxes sur les voies terrestres et fluviales, poussée jusqu'aux limites du possible, mettent, en effet, entre ses mains, des ressources plus considérables. Mais le service féodal, qu'il limite d'ailleurs à soixante jours au moins hors de l'empire, tout en devenant la base des relations de l'empereur et des princes, laisse toujours à désirer. Frédéric fait donc de ses ressources un nouvel emploi. Le premier, il solde des mercenaires , particulièrement des Brabançons, pour le service de l'empire ; et il est imité en cela par des évêques, entre autres par l'archevêque de Cologne. Avec ces revenus, il se compose une force particulière des hommes qui relèvent directement des domaines impériaux ou de ses propres domaines, chevaliers, vassaux ou serfs, sur la personne, les services civils et militaires et les possessions même desquels il a des droits. C'est parmi eux qu'il va chercher tous ses soldats armés, et, parmi les meilleurs et de meilleure naissance, ses conseillers, même ses agents les plus dévoués. Ce sont ses fonctionnaires, ses agents, ses servants, ministérielles. La fréquentation du maître, sa protection, les emplois dont ils sont revêtus, les services qu'ils rendent, améliorent leur sort, abaissent les barriè-

U PUISSANCE IMPÉFU.UE AU DEHORS. 3o0

res entre ceux qui sont de petite et ceux qui sont de grande noblesse, entre ceux qui ne sont pas nés libres et ceux qui le sont. Tout cela leur vaut des alliances, des fiefs, des dignités et fait d'eux une classe importante, nombreuse, qui, dans la dépendance de l'empereur, lui est d'une grande utilité; elle devient une des colonnes de la dynastie, comme elle est aussi, quand elle est docile, un des soutiens des grands princes laïques et ecclésiastiques.

Ainsi, en voie de reconstitution avec un Etat et sans une paix définitive avec la papauté, Frédéric, malgré tout, se montre moins puissant sur ses frontières de l'est, du nord, de l'ouest qu'au commencement de son règne; et l'empire lui-même est moins à craindre au-dehors qu'il ne l'était sous lesOltons, et peut-être môme sous les Henri.

Une fois encore sur les frontières de l'est, en Pologne, l'ordre de succession que Frédéric, au commencement de son règne, avait été obligé de maintenir se trouve renversé, aux dépens de Micislas III, par l'usurpation d'un jeune frère, du nom de Casimir. Sur l'ordre de l'empereur, le jeune roi des Romains, Henri, veut gagner les éperons de chevalier qu'il avait récemment chaussés, en allant rétablir l'ordre troublé. Il n'a besoin que d'arriver jusqu'à Halle avec une armée de princes et d'évêques; il voit aussitôt venir les envoyés de Pologne qui offrent des satisfactions et probablement un bommage qui, d'ailleurs, comme celui de M57, ne coulait pas beaucoup à l'indépendance du pays (I).

La chute du duc de Saxe, le \Velf Henri le Lion, et la

(1) Chron. Sampetrob. Ed. Stubel, 41 : H. R. venil flalam, inde ultra jirofeclu legatos Polonise dextras poienies suscepil, dextras dédit et sic adyatrem rêver titur.

mort de l'ascanien Albert l'Ours ne laissent pas non plus intacte la suzeraineté de l'empire sur le Danemak, sur les pays slaves d'au-delà du bas-Elbe, ni surtout les progrès que la civilisation allemande y avait déjà faits. La présence des trois frères ascaniens sur cette frontière, Otton, margrave de Brandebourg, Bernard d'Anhall, le nouveau duc de Saxe, et Siegefried, archevêque de Brème, ne remplace pas l'autorité dont avait joui dans ces parages Henri le Lion, soit pour son propre compte, soit pour celui de l'empire.

Le successeur de Waldemar II, roi de Danemark, dont le Lion avait presque fait un vassal de l'empire, Knut VI, un jeune et audacieux roi, depuis 1182, refuse par trois fois à Frédéric de lui prêter l'hommage que les ambassadeurs de celui-ci viennent lui demander. On le menace : « Que l'empereur», dit-il, cherche, « quelqu'un qui ait envie de prendre de lui le Danemark en fief. » L'archevêque de Rôsekild, Absalon, son ministre et son amiral, jouait, en Danemark, le même rôle que les archevêques de Cologne ou de Mayence en Allemagne; il soutient que « les droits de son maître sur le Danemark » sont aussi bons que ceux de l'empereur sur l'empire et Frédéric n'ose punir le successeur de celui que Henri le Lion avait presque courbé sous son joug.

Aussi, non-seulement les Slaves d'au-delà de l'Elbe échappent à l'influence et à la domination allemandes; mais ils passent même sous celle du Danemark. Les fils d'Albert l'Ours, le margrave, le duc et l'archevêque, sont impuissants à défendre le Slave chrétien Niclot, dans Rostock et Schwerin, contre une recrudescence slave et païenne encouragée même par les grands de Saxe , hostiles au nouveau duc Bernard d'Anhalt. Ils le recueillent dans la

forteresse de Havelberg. Un nouvel évêque de Lubeck, désigné et investi par l'empereur dont il avait élé le chapelain, ne peut résister à l'inimitié du comte de Schauenbourg, Adolphe II[, ennemi de Bernard d'Anhalt et des Lubeckois. Le roi Knut VI laisse faire celui-ci au lieu de secourir le duc de Saxe et l'empire, comme avait fait son père. L'empereur croit devoir en appeler à une politique à la fois peu allemande et peu chrétienne; il excite les princes slaves Bogislaset Borwai de Poméranie contre le prince de Rùgen Jarimar, vassal des Danois. Mais l'archevêque de Rôsekild, Absalon, un vrai descendant des anciens rois de mer, arrive avec une flotte danoise (23 mai 1184); il bat les princes poméraniens, s'empare de Wollin et d'Usedom et force ceux-ci, autrefois vassaux de l'empire, à prêter hommage au roi Knut VI de Danemark. La domination allemande baisse avec Frédéric Barberousse sur la frontière du nord-est.

En l'année 1180, sur la frontière de l'ouest, au faible Louis VII, en France, avait succédé dans la personne de Philippe II Auguste un roi jeune et entreprenant. On sait que, de ce côté, le comte Philippe de Flandrerelevait à la fois, pour certains fiefs, de l'empereur et du roi de France. Se croyant menacé par l'ambition juvénile du nouveau souverain français, qui voulait réduire tous ses vassaux à l'obéissance, ce prince s'adresse plusieurs fois, 1181, 1182, à Frédéric Barberousse. Il le sollicite d'agir contre son ambitieux voisin et fait luire à ses yeux l'espoir « d'étendre l'empire allemand jusqu'à la mer Britannique (1). »

(1) Raoul de Diceto, G12 : Sollicitavit ut advcrsus repem Francise insurgeret et limites imperii ddatarct usquc ad mare Brilannicum.

Deux fois une entrevue esl projetée, sans effet, entre lo vieux Frédéric Barberousse et le jeune Philippe Auguste. La guerre au moins n'éclate point entre cet antique empire et celte fraîche royauté. Le comte de Flandre, au moment où les choses semblent à l'extrémité, traite toujours avantageusement avec le roi de France et semble se servir habilement de l'empereur à cette fin. La prudence est d'ailleurs maintenant la règle de Frédéric. La vieillesse des souverains dont la jeunesse a été turbulente a au moins cet avantage.

A la diète de Mayence encore (1184), Philippe de Flandre assiège des mêmes sollicitations Frédéric et le comte Baudoin de Hainaut, limitrophe de France, pour s'assurer l'héritage du comte de Namur et de Luxembourg, son oncle ; il n'offre pas seulement de payer 800 marcs à l'empereur; il consent à recevoir de lui ces possessions en fief. L'empereur, cédant un instant aux suggestions de son jeune fils, décide contre la France une expédition à laquelle le comte de Flandre et celui de Hainaut doivent prendre part. Mais, de retour chez lui, le comte de' Flandre fait encore sa paix avec Philippe- Auguste dans une entrevue; bientôt môme, avec mille trois cents chevaliers, de nombreux piétons et des troupes fournies par l'archevêque de Cologne et par le duc Frédéric de Souabe, il tombe, pour des griefs personnels, sur les terres du duc de Hainaut. Une proposition nouvelle de Philippe de Flandre, qui offre au jeune roi Henri, à Liège, de tenir tous ses fiefs de l'empire contre une promesse d'invasion en France , l'année suivante, n'est pas plus sérieuse, Le trône affermi des Capétiens, sous le jeune Philippe-Auguste, ne pouvait être ébranlé par les Hohenslauffen , comme l'avait été celui-ci de

leurs premiers ancêtres, deux siècles auparavant, par les Ottons ( I ).

Le vieux Frédéric d'ailleurs, sans se départir de son universelle ambition; sinon pour lui-même, au moins pour son fils et pour l'empire, comptait sur d'autres moyens qu'il croyait non moins efficaces et dont le succès prouve cependant sa renommée au dehors. Chef d'une nombreuse famille et père de quatre fils, il noue partout des alliances politiques dont il espère tirer parti. Le roi Knut VI de Danemark, si récalcitrant à prêter l'hommage à l'empereur, est obligé au moins d'acquitter une promesse faite par son père et il envoie pour un des fils de Frédéric sa sœur, en ne lui donnant, il est vrai, que la moitié de la dot convenue. On trouve, peu de temps après la diète de Mayence, l'archevêque de Cologne en Angleterre. Il est chargé, 1184, do traiter d'un double mariage en Ire une des filles de l'empereur et le jeune Richard Cœur-de-Lion et entre une fille du roi anglais et le second fils de l'empereur. Ces négociations coïncidaient avec un autre projet plus important et qui tenait plus encore au cœur de l'empereur : celui qu'il poursuivait depuis plus longtemps auprès de Guillaume II, roi d'Apulie et de Sicile. Il voulait marier son fils aîné et son héritier, le roi des Romains Henri, à la princesse Conslance, tante du roi normand Guillaume II et seule héritière du royaume fondé, il y avait alors deux siècles, par les Normands. On sait que l'empire avait, à plusieurs reprises, sous les empereurs saxons et franconiens, revendiqué la possession de ce royaume et tenté sa conquête. Frédéric voulait y arriver par des moyens plus

(1) V. Schefïer Boichorst, dans les Forsckungen Z. cleutscli, Gesclu, '8, 473-478.

doux. Mais c'était là l'annonce d'une politique qui laisait entrer l'ambition de Barberousse, en Italie, dans une nouvelle et dernière phase.

Dernière lutte de Frédéric Barberousse contre la cour de Rome. — Mariage du jeune roi Henri avec Constance, héritière de Naples et de Sicile, à Milan. — Triple couronnement impérial et royal dans cette ville. — Affaires de Trêves et de Cologne. — (1184-1189.)

L'empereur Frédéric, au mois d'août de l'année 1484, passait les Alpes pour la sixième fois; mais il n'était suivi que d'une brillante escorte de princes d'empire, et dans un appareil tout pacifique. La ville de Milan, son ancienne ennemie, qu'il avait détruite et qui, malgré lui, s'était relevée de ses ruines, le recevait en triomphe en septembre. Au mois d'octobre, dans la ville de Vérone, qui, la première, lui avait tendu des pièges dangereux, se rencontrèrent pacifiquement, selon une convention faite à l'avance, l'empereur et le pape Lucius III, successeur d'Alexandre III. On espérait de celte rencontre la paix définitive entre l'empire et le Saint-Siège. Le monde crut un instant, en effet, que, au milieu « des entretiens de ces deux premières têtes du monde, il allait être fait un seul gouvernement, une république unique (una respublica effccta) (1), »

(1) Pertz, Tlies., 1, 3, 392 : Tanquam ex duabus principalibus curiis et duobus capitibus una respublica effecta.

comme il n'y avait qu'une chrétienté. Tout semblait parler de concorde. Les fiançailles du roi Henri avec la princesse napolitaine Conslance se faisaient alors par procuration (29 octobre 1184), à Augsbourg. Frédéric, sur les instances du roi d'Angleterre, levait la sentence de bannissement portée contre le malheureux Henri le Lion et lui permettait de revenir dans sa patrie et dans ce qui lui restait de ses domaines. Le pape et l'empereur semblaient achever, dans cette réconciliation même, la fortune des Hohenstauffen, puisque le but principal de leur entrevue était de préparer le couronnement impérial du jeune Henri, déjà choisi par les Allemands. Quel progrès plus considérable pouvait être fait vers l'hérédité de la couronne, toujours rêvée par les familles qui se succédaient à la tête de la nation allemande (1)1 Tout ne répondit point, cependant, à ces espérances.

[I est vrai , devant l'assemblée nombreuse d'évêques d'Allemagne, d'Italie et de Bourgogne qui se trouvaient à Vérone, Lucius III lança l'excommunication contre les hérétiques Catharius et Patarins qui, dit un contemporain, souillaient alors Y[lïi\ie(totcim Italiam commaculaverant); Frédéric, se levant à son tour et dirigeant sa main vers les quatre points du ciel, jeta son gant à terre en signe qu'il mettait sa puissance impériale, contre les excommuniés, au service du pape. Après que le patriarche de Jérusalem, Héraclius, et le grand-maître de l'ordre des Tem-

(1) Mittarelli. Access. Hist. Favcnt, 206-207, cité par Scheflcr Boichorst : Lucius pro veritate sanctœ Ecclesiœ et maxime, ut coronationis triumplium Henrico, Fred. f. concederet Veronam dirige) et. — Arn., Lubeck, III, Il : Agebat Imp. cum Apost. de filio suo ut coronam Imp. super caput ejus imponeret.

pliers eurent dépeint la triste situation de la Terre-Sainte, le pape et l'empereur se promirent également de tout faire pour préparer une sainte expédition en Orient. Mais la politique même pacifique de Frédéric mettait évidemment dans une trop grande opposition les intérêts de l'empire et ceux de la papauté pour qu'ils pussent faire une paix véritable. La cour de Rome ne se dissimulait point le danger où la conclusion définitive du mariage du roi Henri avec la princesse Constance devait mettre toute l'Italie et particulièrement la papauté. Elles allaient être prises comme dans un étau entre l'empire et un royaume jusque-là hostile à la suprématie allemande dans la péninsule. Assurer encore en fait, après cela, l'hérédité de la couronne impériale en couronnant Henri, du vivant de Barberousse, n'était-ce pas mettre le comble à la puissance de l'empire, condamner le Saint-Siège à une sujétion sans recours, river les fers de l'Italie? Aussi Lucius ILE différait-il, sous divers prétextes, la consécration si ardemment désirée par l'empereur, lorsque enfin, sur le conseil de quelques princes et cardinaux (ex consilio quorumdam principum et cardinaliamj, il se refusa tout à fait à la cérémonie. Il ne pouvait, dit-il, y avoir « en même temps deux empereurs, et le fils ne devait pas porteries insignes impériaux avant que le père les eût déposés (1 ). »

Dès lors, malgré la présence à Vérone de l'archevêque allemand de Mayence, Conrad, toujours occupé à tout calmer, la mésentente se glisse de nouveau entre le sacerdoce et l'empire.

Une double élection a lieu, en Allemagne, à l'important

(1) Arn., Lubeck : Non posse duos simul imperatores regna?*e nec filium imperialibus insigniis nisiea ipse deposuùset,

archevêché de Trêve?. L'empereur tient pour l'un des élus, Rodolphe;le pape pour l'autre, Folmar.II n'en faut pas davantage pour î-éveil 1er toutes les rancunes et toutes les rivalités et mettre les deux adversaires en garde. Dans le séjour prolongé qu'il fait en Italie, en I IS.'j, à travers les villes, Frédéric tient une conduite absolument opposée à celle qu'il avait observée jusque-là. Il accable la ville de Milan et quelques cités de la ligue lombarde de privilèges en dehors de la paix signée. Il fait même avec Milan une alliance oiïensive et défensive, au besoin, contre Pavie. Tout est retourné dans le Nord. Crémone était autrefois ennemie de Milan; elle avait ensuite joué le rôle d'arbitre dans la guerre entre Frédéric et les villes, et gagné à ce jeu. Elle rompt alors avec l'empereur. Frédéric, en revanche, fait rebâtir par ses cités amies, qui envoient leurs milices sous sa protection, l'ancienne rivale de celle-ci, Crème, qu'il avait aussi détruite. La ligue lombarde, ancien appui des papes, semble se dissoudre. Pour l'achever, Frédéric fiance le fils du marquis de Monlferrat à la plus jeune de ses filles.

En privant la cour de Rome de ses anciens alliés, l'empereur espère l'avoir à discrétion. Rien ne lui coûte non plus dans les biens de la comtesse Malhikle, en Toscane et à Spolèle qu'il occupe. 11 y favorise la noblesse contre les villes; il rend ses sentences favorables eu défavorables, comme le prouvent tous les actes qu'il accomplit, dans le seul but de régner en divisant. Il pousse ses menées jusqu'à Rome; il y entretient la zizanie entre le peuple et le pape qui vit à Vérone, avec les cardinaux, dans une sorte d'exil. Les griefs, tous les jours plus graves (quotidie graviora), se multiplient entre l'empereur et le pape. Les fidèles, qui avaient connu le malheur du schisme, craignent de voir

l'Eglise (Je nouveau scandalisée (1). Vainement, sur ses entrefaites, Lucius III meurt à Vérone. Les cardinaux, fidèles à la pensée qu'ils lui avaient inspirée, élisent à sa place l'archevêque récemment élu de Milan, Urbain III. Celui-ci ne partageait point les récentes sympathies des Milanais pour l'empereur ; il poursuivait donc, selon les Annales de Lubeck, « sans craindre le principat terres- Ire, » la revendication de tous ses droits anciens et nouveaux, comme archevêque et pape, sur Milan et sur le centre de l'Italie.

L'empereur continue avec impassibilité l'exécution de son dessein. Arrivé sur les frontières du patrimoine de saint Pierre, il reçoit la fiancée de son fils, la princesse Constance, arrivée avec une escorte de cent cinquante mules chargées d'or, d'argent et d'étoffes précieuses. Il la conduit jusqu'à Milan, où elle entre triomphalement en octobre. Le roi des Romains, Henri, descend bientôt d'Allemagne dans celte capitale de l'ancienne ligue lombarde. Là se trouvent réunis des envoyés de nombreuses villes italiennes, de Naples et de Sicile, des princes et des évoques allemands, Louis de Thuringe, le comte de Flandre, Berthold d'Andechs, comte de Styrie et du Tyrol, l'évêque de Genève et celui d'Embrun, l'archevêque de Vienne et le patriarche d'Aquilée, venus tous pour assister à la consécration du mariage du roi Henri avec la princesse napolitaine. Devant celte assemblée nombreuse et si diversement composée, le 27 janvier 1486, a lieu le mariage d'où devait sortir plus tard une nouvelle et terrible lutte entre le sacerdoce et l'empire, entre l'Italie et l'Allemagne, dans

(1) Ara., Lub., III, H : Fidèles qui scismatis ustionem experti sunt ecclesiam denuo scandalizandam timebant.

la ville même qui avait été détruite par Frédéric, vingtcinq ans auparavant. Mais il s'accomplit devant ce grand concours de monde un acte plus important encore et qui dévoile toute l'ambition impériale. Pour montrer au nouveau pape qu'il peut se passer de lui et que l'Eglise est à sa dévotion, non-seulement Frédéric fait couronner la princesse Constance à Milan reine de Germanie par un archevêque allemand ; mais lui, l'empereur Frédéric, il se fait couronner à nouveau par les mains d'Aynard, archevêque de Vienne, roi d'Arles ou des deux Bourgognes; et enfin, le patriarche d'Aquilée qui était présent, faisant en partie ce qu'avait refusé le pape, couronne et consacre d'un litre nouveau le fils de Frédéric, Henri, roi d'Italie et César.

Ce triple couronnement, dans un temps où ces cérémonies avaient une grande signification, était le symbole de l'union de l'Allemagne, des deux Bourgognes et de toute l'Italie, dans l'empire. Comme les anciens souverains de Rome impériale, Frédéric, devenu A uguste, avait dans son fils son César; plusieurs documents donnent ce nom à Henri. Comme tel, réunissant la couronne d'Italie à celle de Naples et de Sicile, en l'absence de son père, Henri gouvernerait toute la Péninsule. En effet, lorsque son père fut parti, on voit Henri dans les actes exercer les droits impériaux au lieu et à la place de l'empereur (I); il reçoit l'hommage, il donne les régales, il signe les privilèges, négocie et se conduit en souverain dans la Péninsule. Cette sorte d'association du jeune Henri à la puissance impériale, renouvelée de l'histoire impériale romaine et de l'histoire carolingienne, a pour double conséquence non seulement

(1) Theod. Tœche, Kaiser Heinric VI, p. 55 et 518. — Walter, Hœm. Redits geschichte. 3e éd., I, § 273.

Page 1