‹ Histoire d'Allemagne (volume 3)Chapitre 121 sur 135 · JUGEMENT SUR FRÉDÉRIC BARHEROUSSE · texte numérisé non relu

JUGEMENT SUR FRÉDÉRIC BARHEROUSSE

Jugement sur Frédéric Barberousse ; philosophie de l'histoire

de ce temps.

La mort loinlaine de celui qu'on compara aussitôt, en Allemagne, « à Moïse mourant avant de voir la terre promise », acheva d'idéaliser la grandeur de l'empereur qui avait rempli l'Europe et l'Asie du bruit de son nom. La légende se fit assez promptement autour de sa mémoire et s'accrédita surtout au milieu des lemps d'anarchie intérieure ou de décadence qui suivirent. Le peuple allemand, se rappelant plutôt alors la renommée des hauts faits de Frédéric que les souffrances qui avaient aussi accompagné son brillant règne, ne pouvait se persuader que le héros fût mort, et il attendait toujours sa réapparition. Il était endormi seulement, répétait-on, dans une caverne des montagnes de la Cilicie. Un pâtre l'y avait vu. En pénétrant par la voûte sombre d'une caverne, il s'était tout à coup trouvé dans une salle illuminée par une lampe éblouissante. Le héros était assis là, dans son armure, et il sommeillait, le coude appuyé sur une table de marbre. Il y était depuis longtemps; car sa barbe avait fait neuf fois le tour de la table. Réveillé par le bruit des pas du pâtre, Frédéric ouvrit la bouche et dit : « Les corbeaux volent-ils encore autour de la montagne? » Et, sur la réponse affirmative du pâtre, le héros se rendormit, attendant sans doute le soir des siècles. C'est une légende que les écrivains et les pro-

fesseurs en Allemagne, il y a plus de dix ans, aimaient souvent à rappeler avec une sorte de secret espoir qui appartenait plus à la politique qu'à la science, comme si le retour du grand empereur, réveillé de son long sommeil, devait leur ramener des temps de domination et de gloire sur lesquels ils se faisaient peut-être pour l'avenir comme pour le passé, d'ambitieuses illusions.

Récemment encore, dans le premier enthousiasme, maintenant affaibli, de la reslauralion de l'empire, en Allemagne, sur la foi d'une tradition erronée, d'après laquelle les restes du grand empereur seraient dans un sarcophage déposé en une vieille église en ruines de l'ancienne ville de Tyr, une commission scientifique, envoyée de Berlin vers les côtes de la Phénicie, devait chercher, reconnaître ces reliques qui auraient été pompeusement ramenées en Allemagne, après sept siècles, pour être déposées dans la cathédrale enfin achevée de Cologne ; une œuvre commencée aussi de ce temps! Un savant de cette commission aurait bien voulu retrouver, quand même, les ruines de l'église le sarcophage et les restes. Mais le plus récent historien allemand de Barberousse, le savant et consciencieux Hans Prutz, dont nous avons beaucoup profité dans cette étude, n'a pas permis que la vérité fût méconnue par un patriotisme mal entendu. Les restes de Frédéric Barberousse sont mêlés au sable de la campagne de Saint-Jean-d'Acre, qui a vu sous ses murailles aussi passer d'autres grandeurs éphémères. La cathédrale de Cologne, dont l'achèvement a été célébré récemment par le premier souverain prussien de l'empire allemand restauré, dans un temps où s'est bien affaiblie la foi qui en avait conçu le plan gigantesque, ne possédera point cette relique; et qui peut s'assurer que le nouvel empire despotique, relevé

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au nom de souvenirs ambitieusement ressuscites d'un autre âge et étayé cependant avec toutes les ressources de la politique et de l'art militaire modernes, pourra survivre à ses fondateurs, en dépit des principes modernes de liberté politique, d'indépendance nationale, de progrès social et de pacification générale, qui forment cette foi nouvelle du xi\c siècle, à laquelle celte restauration même a, au dedans comme au dehors des nouvelles frontières allemandes, porté la plus étonnante et la plus cruelle atteinte?

La personne et l'œuvre de Frédéric Barberousse seraient peut-être mieux appréciées à l'aide des historiens mêmes du temps, et surtout du principal d'entre eux, Otton, abbé de Frisingen, petit-neveu de l'empereur Henri IV, demifrère de Conrad il! et oncle de celui dont il a écrit l'histoire. On sait que cet Otton, élève de l'abbaye de Gîteaux, moine à Morimont (Champagne), une des quatre grandes abbayes, filles de cet ordre célèbre, puis abbé de Frisingen, avait écrit, selon le goût du temps, une chronique déjà assez considérable, quand Frédéric Barberousse, en lui en demandant communication, le pria d'écrire l'histoire des hauts faits (gesta Fred. I) (1) qu'il commençait alors à accomplir. Le prince abbé ne pouvait rien refuser à son neveu. Mort à Morimont, dans sa première abbaye, il ne put terminer l'histoire d'un plus jeune que lui; et Frédéric qui, de son vivant, prenait soin de sa mémoire, en commanda la suite à un élève de son oncle, le moine Radevic ou Ragevin, plus froid, plus indépendant, plus exact, mais moins animé et moins intéressant.

Otton de Frisingen n'apporte pas seulement dans son ouvrage une certaine mélancolie qu'on peut attribuer à sa

(1) Voir la petite brochure de M. Prutz.

double qualité de prince du sang et de moine de conviction et à la dure misère des temps; il y met une sorte de philosophie mystique qui ne laisse pas que d'être instructive.

Inspiré, comme saint Bernard et comme les réformateurs chrétiens l'étaient souvent alors, par la doctrine augustinienne delà Cité de Dieu, Otton de Frisingen obéit aussi à cette idée dans l'exposition et dans le jugement des choses de son temps. Bien qu'il regarde le Saint-Empire romain germanique comme la suite de l'empire romain et de l'empire franc, il voit, dans ce passage de la souveraineté d'un peuple à un autre, un signe de caducité; et il n'est pas loin de croire que l'empire qu'il a sous les yeux, aux temps mêmes de son plus grand éclat, soit destiné à vérifier la prophétie de Daniel, c'est-à-dire « à être renversé, détruit par une pierre détachée de la montagne ». Cet empire est saint pour lui cependant; car il y voit aussi une création de la grâce divine, destinée à élever et à accroître par sa force et par ses bienfaits {regni viribus et bencficenlia) l'Eglise elle-même. Mais il ne lui en paraît pas moins condamné à périr à travers les catastrophes des dynasties qui se succèdent. Le pape Grégoire VII, le premier, l'a atteint par un anathème jusque-là inoui; l'Eglise, en luttant contre lui, rend en faiblesse à l'empire ce que celui-ci lui donne à elle-même en force; et « l'empire tombera agonisant, pense-t-il, après avoir rempli son œuvre, au pied de l'Eglise qu'il a élevée ».

Ce n'est pas qu'Olton sépare entièrement l'empire de l'Eglise et qu'il voie dans l'un la cité terrestre, passagère, destinée à périr , et dans l'autre, la cité sainte, divine, éternelle. Non; « comme il y a, » dit-il, « dan.c- l'Eglise de Dieu, deux personnes, la personne sacerdotale et la personne mondaine, séculière, l'histoire, depuis l'époque de

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