E 'EMPEREUR HENRI VI
Le fils de Frédéric Barberousse avait vingt-quatre ans, en 1189, lorsque le départ de son père laissa le pouvoir entre ses mains. Il avait pris depuis quelque temps, déjà giâce à la condescendance paternelle, l'habitude de l'exercer; et il y avait fait preuve d'une habileté précoce, mais aussi d'un orgueil, d'une opiniâtreté et même d'une violence de volonté que l'expérience, chèrement achetée, de Barberousse n'approuvait pas toujours. C'était sur ces jeunes épaules que reposait le fardeau des couronnes de Germanie, d'Italie, de Bourgogne et bientôt de Naples et de Sicile, peut-être de la domination de l'Occident. La figure pâle et longue, le corps petit et frêle, le front haut, sous ses cheveux blonds, le visage déparé par la perte d'un œil, assez instruit dans le droit romain et dans le droit canon, mettant sa volonté changeante au-dessus de sa parole, plus fier encore, moins chevaleresque que son père, quoiqu'il eût du goût pour la poésie et pour les poètes, ce jeune homme n'avait pas même les scrupules de conscience ou de sentiments qui avaient quelquefois mitigé l'excès de l'ambition impériale de Frédéric. Il se trouva bientôt dans des con-
jonctures qui lui enseignèrent que la prudence élait la qualité dont il avait peut-être le plus besoin (1 ). L'Allemagne, dont il avait été laissé régent, l'Italie, dont il avait été fait César par la volonté paternelle, faillirent lui échapper pendant que son père était à la croisade et il eut à faire de suite un rude apprentissage du pouvoir.
Renouvellement de la guerre entre les Welfen et les Wiblingen en Saxe. — Première expédition de Henri VI en Italie. — Son couronnement à Rome par Célestin III. — Il est repoussé du royaume de Naples par Tancrède de Lecce, roi national. — Conjuration générale en Allemagne contre Henri VI. — (1190-1193).
Le jeune régent de l'empire était, sur les bords du Rhin occupé à apaiser quelques querelles féodales, souci ordinaire de ces potentats, quand l'ancien adversaire de son père, le Welf Henri le Lion, parti d'Angleterre, arriva en Saxe, dans sa patrie (repatriavitj, à la Saint-Michel (oct. 1189), malgré le serment juré à l'empereur Frédéric (2). Le nouveau roi d'Angleterre, Richard Cœur-de-Lion, beau-frère de l'ancien duc de Saxe, peut-être le roi de Danemark, Knut VJ, son gendre, avaient-ils poussé ce vieux
(1) V., pour Henri VI, Tœche, Kaiser Heinrich VI, 1867; et Karl Rausch, Die Slaatsrechliche Stellung Mitlel Italiens unter Heinrich VI. — Colin., //. VI, Rom. unci Neapel. — - (2) V., pour Henri le Lion, Prutz. Gesch. II. de L., I, 1, p. 382. — Philippson, G. H. de L,.l\, 5, p. 305.
rival des Ilohenstauffen à cette nouvelle lutte! Il avait aussi quelques raisons de l'entreprendre. Depuis la mort de Mathilde sa femme, les anciens ennemis du Lion avaient attaqué les domaines qui lui avaient été laissés; et l'autorité impériale n'avait pas su ou voulu les proléger. C'était la cause du renouvellement de la querelle des deux familles des Welfen et des Wiblingen qui avait déjà tant coulé à l'Allemagne. La transmission du pouvoir dans la nouvelle dynastie, qui comptait déjà deux souverains, allait-elle être menacée? Elle donna lieu au moins à une de ces petites guerres terribles dont l'Allemagne était si souvent le théâtre; et c'était un triste commencement de règne. Le moment semblait bien choisi au vieil adversaire de Barberousse pour reprendre la lutte, quoiqu'il pût paraître étrange qu'un prince ayant la réputation d'être pieux attaquât un croisé pendant son absence. Il n'avait devant lui, en Allemagne, qu'un roi jeune, en Saxe, qu'un duc impuissant, Bernard d'Anhalt. Deux de ses anciens ennemis, Adolphe 111 de Schauenbourg, comte de Holslein, et Louis, landgrave de Thuringe, étaient à la croisade. A l'arrivée du Lion, le puissant évêque de Brème lui donne en fief le comté d<j Stade ; et plusieurs de ses anciens vassaux de rostphalie, des hommes du Holstein même, accourent au-devant de lui. On saluait en sa personne, si non l'adversaire des Wiblingen, au moins l'ancien dompteur des Slaves païens. Sa présence seule faisait reprendre courage au comte de Schwerin, Gunzelin, fort exposé dans ce pays depuis la chute du Lion ; et elle rejetait celui qui gouvernait le Holslein, pour le compte du croisé Adolphe, jusque dans Lubeek. Quelques vilies et châteaux tentèrent de résister à l'ancien duc de retour. Henri le Lion en fit un exemple. Bardewick, autrefois florissant sur l'Elbe,
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fut emporté d'assaut, les hommes passés au fil de l'épée, les femmes et les enfants fort maltraités, les fortifications détruites , les maisons brûlées ; il resta à peine\me église sur le portail de laquelle on lut plus lard les mots Vestigia Leonis. La riche ville de Lubeck abandonna le régent d'Adolphe de Holstein, à qui Barberousse l'avait en partie donnée; elle reconnut son ancien bienfaiteur. En moins de six semaines, Henri le Lion avait réduit plus de trente villes ou châteaux, entre autres celui de Lauenbourg (1). La fortune semblait devoir encore favoriser sa vieillesse. Le jeune Henri VI, furieux, crut sa jeunesse méprisée (2). Il se rendit, malgré l'hiver, en Saxe, à Mersebourg et ordonna aux princes dont il disposait encore dans le midi de la province et aux archevêques du Rhin de se trouver dans un mois devant Brunswick qu'occupait bravement le fils du Lion, de même nom que son père. L'Ascanien Bernard d'Anhalt, investi du duché et de l'Ostphalie, l'archevêque de Cologne, Philippe de Heinsberg, à qui appartenait la Westphalie, tous deux ayant recueilli précédemment les dépouilles du Lion, l'archevêque de Mayence, Conrad, dont la piété et le dévouement s'exaltèrent jusqu'à la cruauté, se signalèrent par d'affreux ravages dans les environs de cette ville, en désespoir de ne pouvoir emporter la ville même. Le fils de Barberousse, lassé par l'hiver, quitta la place, la rage au cœur (amaro animo)ei donna l'ordre aux siens de revenir au printemps suivant. Il fut cependant consolé par les échecs que Henri le Lion éprouva bientôt lui-même à son tour. @
(1) Bened. Petrob., p. 495 : Expugnavit in brevi tempore plus quam Irigenta castella. — (2) Arn. Lub. : Rex aulem juvenis indu* gnaius est.
En effet, au moment où l'un des fidèles du Lion, Wallei de Baldenseile, assiégeait Sigeberg, la dernière forteresse que possédât encore Adolphe III, les Ilolsteinois, changeant tout à coup de parti, attaquent ses troupes en force et le font prisonnier. L'évoque de Brème, Hartwich, esten même temps chassé par les siens et cherche à son tour un asile en Angleterre. Le Lion essaye de regagner la fortune; il envoie le comte de Ratzebourg, celui de Schwerin et son écuyer Jordan contre le Holstein. Ses lieutenants sont battus aussi, faits prisonniers et mis aux fers. Il fallait avoir recours à des alliés puissants. Le fils de Henri partit demander aide et secours au roi Richard d'Angleterre qui traversait alors la France pour s'embarquer sur la Méditerranée en même temps que le roi Philippe-Auguste. Mais pouvaient-ils se distraire de la croisade? On croyait à un retour terrible du jeune roi Henri VI en Saxe pour le printemps de 1190, quand les nouvelles du midi de l'Italie, sur lequel le jeune souverain comptait aussi régner en maître, changèrent ses dispositions et amenèrent brusquement une paix au moins momentanée en Allemagne.
Le roi normand de Naples et de Sicile, Guillaume le Bon, était mort le 18 novembre 1189. La reine Constance, fille de celui-ci, femme de Henri VI, était la seule héritière légitime du royaume. Les grands de Naples et de la Sicile avaient déjà, du vivant du feu roi, reconnu les droits que le mariage ménagé par Frédéric Barberousse semblait avoir assurés à son fils. Mais bientôt un sentiment bien naturel d'indépendance dans ces contrées lointaines, le souvenir des cruautés que les Allemands avaient commises, à plusieurs reprises, même au midi de la péninsule, parlèrent. On proclama à Païenne un bâtard du fils du roi Ro~
ger II, Conrad de Lecce. C'était un homme brave et ambitieux, d'aoord assez remuant sous Guillaume Ier le Mauvais, puis serviteur fidèle de Guillaume II le tton. Devenu très populaire, il venait d'être reconnu roi à peu près unanimement des deux côtés du phare, et c'était cette nouvelle qui arrivait en Allemagne.
Henri VI pouvait-il renoncer à cette succession au-delà des Alpes? C'était sur elle que son père avait fait reposer l'espoir delà revanche de l'empire contre le Saint-Siège et contre la péninsule; sur elle que, par la domination de la Méditerranée, il espérait frayer à ses successeurs la conqnêle même de cet empire d'Orient qui se prétendait encore romain, en dépit du saint empire romain germanique, et qui avait gêné même ses prédécesseurs en route pour Jérusalem! Henri VI d'ailleurs, dans son récent séjour en Italie, pendant les années 1186 et 1187, avait tout fait pour s'assurer la prise de possession du royaume méridional. Il avait mis la main par lui-même ou par ses agents sur toute l'Italie centrale qui séparait la Lombardie, dont le sort était réglé, du royaume du midi, objet de son ambition. C'était là où le jeune homme s'était essayé au gouvernement, à la domination ; et il s'y était déjà montré passé maître. Son père Barberousse avait sacrifié en partie l'Italie, après Legnano, pour recouvrer l'Allemagne. Lui, il songeait plutôt à sacrifier, au moins provisoirement, quelque chose en Allemagne, pour prendre ses compensations en Italie.
Dans l'Italie centrale, en effet, suivant les plans de Frédéric Barberousse, Henri VI s'était déjà, en 1186 et 1187, efforcé de faire de ces provinces, partagées entre les indépendances locales ou les prétentions pontificales, un véritable pays d'empire. Les causes d'hostilité n'y man-
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(filaient pas, entre les éléments rivaux des seigneurs laïques cl ecclésiastiques et des villes. Il avait achevé de les diviser, en favorisant les uns aux: dépens des autres et il avait commencé à les soumettre tous à une administuilion tout allemande et impériale. L'œuvre était déjà fort avancée. En favorisant les villes et les comtes de la Romagne qui s'étaient affranchis de l'antique autorité des évoques de Ravenne, il avait amené les puissances municipales, féodales, même ecclésiastiques de la province, les villes de Ravenne, de Rimini, de Bologne entre autres, les comtes de Berlinoro, les évêchés de Forli et de Faenza à ne relever que de l'empire. Déjà, en 1 187, un comte de Romagne était délégué du sérénissime Henri (ex delegatione serenissimi régis Henrici) pour y représenter son autorité. Plus au sud, une des créatures des Hohenslauffen, Conrad de Lulzenhard, un Souabe, surnommé par les Italiens Mosca in- Cervello, était fait marquis d'Ancone, dans une marche dont l'organisation allemande remontait aux empereurs franconiens, et où maints comtés, maints évêchés et maintes abbayes relevaient déjà directement de l'empire (1). Il n'était pas jusqu'à l'ancien duché de Spolète dont l'autorité ne fut déjà confiée sur les comtés, les évêchés et les couvents du pays à un autre des serviteurs dévoués des Hohcnstauffen, Conrad d'Urslingen.
Dans la Toscane, l'ancien marquisat de Tuscie, où des Villes comme Florence, Pise, Lucques, Pérouse, Sienne, marchaient sur les traces des villes lombardes, Henri VI n'était pas aussi avancé. Mais il savait varier partout sa politique. Il y comblait de privilèges les seigneurs, les évêques, les
(1) Voir Karl Rauscb , Die Staalsreclitliche Stellung Mittel-ltalians unter Henri VI, p. 3 et sqq. Vienne, 1878.
couvents et des corporations comme celles de Vallombreusc cl des Camaldules; il y favorisait également les marquis de Malaspina et les comtes de Garfagnagne. La petite ville de Sienne avait espéré défier, sur son sommet couronné de iortificalions, l'autorité de Henri enchâssant les nobles (1). Celui-ci lui imposa un instant un comte allemand et la priva d'une partie de ses privilèges. Un Anselme de Kunigsberg porte déjà en Toscane le titre de président (prœses). Enfin, on a vu que, poussant à l'extrême la lutte de son père contre la curie romaine, Henri VI s'était fait prêter serment par les barons des villes et les bourgeois du patrimoine de saint Pierre. Il y avait signé des diplômes comme un souverain et avait attiré dans son camp les premiers personnages de Rome.
La voie semblait entièrement aplanie pour Henri VI jusqu'aux frontières du royaume de Naples; et l'œuvre commencée par Barberousse dans le centre de la Péninsule presque achevée. A la nouvelle de la vacance de la couronne de Sicile, Henri VI termina donc brusquement et presque sans marchander la guerre contre Henri le Lion, par l'entremise des archevêques de Cologne et de Mayenne, àFulde. Le vieil Henri le Lion (2) consentit à ouvrir à quatre endroits les murailles de Brunswick et à livrer ses deux fils en otage pour l'expédition d'Italie. Il partagea la possession de Lubeck avec Adolphe de Schauenbourg. A ces conditions, on lui promit la restitution de ses dignités et biens (mai 4190). La paix était rétablie au Nord de l'Allemagne pour permettre à Henri VI de porter la
(1) Ficker, Forschungcn, II, 233 et sqq. — Slumpf., Regest. — (2) Ann. Lub. : Dm, medianle ap. Mog., Col. pro gratta régis laborare cœpit.
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guerre au Sud de l'Italie. Il se dirigea, en effet, sur les Al* pes, malgré l'hiver, à la fin de 1190. Mais il allait avoir affaire à plus forte partie qu'il ne pensait.
Elu roi de Naples et de Sicile par l'influence de Malthaeûs, archevêque de Païenne, soutenu par le pape Clément III et par la curie romaine peu désireuse de voir la couronne de Sicile réunie à la couronne impériale, Tancrède de Lecce semblait d'abord devoir être un heureux bâtard. Avec la fierté de son père et les grâces de sa mère, il avait promptement mérité le titre de roi. En Sicile, il contenait les Sarrazins dans L'intérieur de l'île ; sur la terre ferme, il soumettait les barons de l'Apulie, ses principaux ennemis, entre autres le comte d'Adria, qui visait à la couronne et qui mourut prisonnier. Déjà il était l'idole du peuple. Une première armée d'Allemands, conduite par le chancelier de Henri VI, Diether (Thierry), envoyé en avant, et par Conrad de Lulzenhard , le belliqueux margrave d'Ancone (bellicosus marrhio), pénétra, à travers les Abbruzzes, jusqu'au golfe deTarenle; mus elle ne résista pas au climat.
L'arrivée à Messine des deux rois de France et d'Angleterre, Philippe-Auguste et Richard Cœur-de-Lion, en route pour Jérusalem, aurait pu apporter un nouvel appui au roi national. Richard Cœur-de-Lion était, on le sait, le frère de Jeanne, la veuve de Guillaume le Bon, et le beaufrère de Henri le Lion. C'était assez pour faire de lui un ennemi de Henri VI. Il prit en effet Tancrède de Lecce sous sa protection et s'engagea même à le défendre dans son royaume contre tout ennemi (1). Mais le roi de France,
(1) Voir Pierre d'Ebulo , 2, 1059. — Ann. Marbach. — Bened. Petrob., 640, 20,
Philippe-Auguste, allié de Henri VI, trouvait mainte occasion de se plaindre du roi d'Angleterre. Ils se neutralisèrent l'un l'autre; et, d'ailleurs, en faisant voile pour la Terre-Sainte, ils laissèrent la question se débattre entre les deux plus intéressés.
La nouvelle de la mort de Frédéric Barberousse, arrivée au jeune Henri VI au milieu des Alpes, n'arrêta pas les quatre mille bons chevaliers qu'il conduisait avec l'archevêque de Cologne, Philippe de Heinsberg, redevenu maintenant son serviteur dévoué. En effet, Henri VI descendait les Alpes le 6 janvier \ 191 à Botzen et arrivait à Lodi le 10. Le fils de Frédéric Barberousse ne venait pas seulement, du chef de sa femme Constance, revendiquer le royaume de Naples et de Sicile. Il se proposait d'aller d'abord recevoir à Rome la couronne dont son père lui avait obtenu la promesse, sous Clément III, quand il partit pour la croisade. A Lodi, tout en comblant de ses faveurs et de ses privilèges les villes de Côme, de Plaisance, de Crémone, les marquis d'Esté et de Moniferrat, pour prouver qu'il comptait, comme autrefois ses prédécesseurs, sur la haute noblesse et sur les villes ennemies de Milan, il envoie des députés au pape Clément III, aux cardinaux, aux sénateurs (I) de Rome, pour offrir la restitution du patrimoine entier de saint Pierre où il avait commis plus d'une usurpation. Le pape promet de couronner Henri à Pâques dans Saint-Pierre. De Bologne, où il arrive le 11 février et met la Romagne sous la domination d'un margrave ainsi que le territoire d'Ancone, le fils de Barberousse passe les
(1) Roger Hoveden, p. G30 : H. misit nuntios suos ad P. et canL et sert, urbis, pctens romanum imperium.